Saint Chrodegand de Metz
Évêque de Metz
Résumé
Évêque de Metz et ministre des premiers Carolingiens au VIIIe siècle, Chrodegand fut un acteur majeur de l'alliance entre la France et la papauté. Il réforma le clergé en créant la vie canoniale et imposa la liturgie romaine ainsi que le chant grégorien dans le royaume. Fondateur de l'abbaye de Gorze, il mourut en 766 après une vie mêlant haute politique et austérité religieuse.
Biographie
SAINT CHRODEGAND, ÉVÊQUE DE METZ
*Statuit fecit cantores contra altare et in sono eorum dulce fecit modus.*
Il a établi des chantres pour entourer l'autel et a fait accompagner leurs chants des deux sons de la musique.
Eccli. xlvii, 11.
Voici l'évêque qui a eu, au VIIIe siècle, la plus grande part à l'établissement de la souveraineté temporelle des Papes, et de la liturgie romaine en France.
Chrodegand, issu d'une famille illustre du royaume d'Austrasie, alliée dans la suite aux Carolingiens, naquit dans le pays de Hasbaie, en Brabant, vers l'an 712. Son père se nommait Sigramme et sa mère Landrade. Il fut élevé dans l'abbaye de Saint-Tron, où il fit de grands progrès dans les lettres et la piété. Quand il fut en âge d'entrer dans le monde, ses parents l'envoyèrent à la cour de Charles-Martel pour se former aux exercices convenables à sa naissance. Le maire du palais, plein d'affection et d'estime pour sa vertu et sa science, lui donna la charge de référendaire ou de chancelier, puis celle de premier ministre, en 737. Chrodegand était bien fait de sa personne, très éloquent, et parlait avec une grande facilité la langue latine et la langue tudesque. Quoiqu'il fût obligé de vivre à la cour, il ne changea rien à la simplicité des habits qu'il avait coutume de porter. Il continua aussi d'affliger son corps par les jeûnes, les veilles et autres austérités. Son amour pour la mortification allait si loin qu'il n'accordait à la nature que ce qui lui était absolument nécessaire. Sa charité pour les pauvres ne connaissait point de bornes; il pourvoyait aux besoins d'une multitude innombrable de malheureux, et protégeait, avec une bonté paternelle, les veuves et les orphelins. Il fit paraître, dans le poste élevé qu'il occupait, tant
de sagesse et d'équité, que le siège de Metz étant devenu vacant, en 742, par la mort de saint Sigebaud, il fut choisi pour le remplacer. Mais Pépin, qui venait de succéder à Charles-Martel, son père, ne voulut consentir à son sacre qu'à la condition qu'il continuerait de remplir ses fonctions de ministre. Le saint, qui avait une grande capacité, trouva le moyen de suffire à tout, sans négliger aucun des devoirs si nombreux et si difficiles que lui imposait sa double dignité. Il ne perdit rien de son humilité, de sa douceur, de son recueillement, ni de la simplicité qui régnait dans tout son extérieur. Il portait toujours un cilice sous ses habits. Il passait une grande partie de la nuit en prières, et ses yeux avaient coutume de verser un torrent de larmes durant ce saint service. Le zèle qu'il fit paraître pour ranimer dans son clergé cet esprit de prière et de ferveur qui caractérisait les premiers siècles de l'Église, est une preuve bien sensible de son ardeur pour le service de Dieu et pour l'accomplissement de sa gloire. Il fit du Chapitre de sa cathédrale une communauté régulière, et donna à ses chanoines et à ses clercs une règle fort sage, en trente-quatre articles, tirés, en grande partie, de celle de saint Benoît. Cette règle s'écartait peu, en effet, de celle des maisons religieuses : l'habitation commune, la table commune, un costume pareil, la division des heures des prières, des occupations dans l'intervalle. La seule différence entre les chanoines et les religieux, c'est que ceux-ci avaient pour chef leur abbé et ceux-là l'évêque. Toutefois, ils étaient regardés comme ecclésiastiques séculiers, et, en cette qualité, ils avaient la priorité sur les moines. Le saint évêque fit bâtir le cloître de la cathédrale; il y ajouta deux églises : celle de Saint-Pierre-le-Vieux, appelée par corruption Saint-Pierre-le-Vif, et celle de Saint-Paul. L'évêque avait un logement à part, pour y exercer l'hospitalité, sans déranger la communauté.
La règle de saint Chrodegand fut si estimée, que plusieurs églises l'adoptèrent et qu'elle servit dans la suite de modèle à la réformation générale que des conciles tâchèrent de mettre dans le clergé. Le concile d'Aix-la-Chapelle, en 816, y fit quelques additions et en recommanda l'observance à tous les chanoines de l'empire de Louis le Débonnaire. Léofric, évêque d'Exeter, qui avait demeuré quelque temps en Austrasie, la porta en Angleterre et l'introduisit dans sa cathédrale.
Saint Chrodegand ne montra pas moins de zèle pour le rétablissement de l'observance religieuse dans les monastères de son vaste diocèse. Il fonda, vers l'an 749, près de Metz, dans une vallée toute couverte de forêts, la célèbre abbaye de Gorze, qui donna au royaume d'Austrasie tant de saints réformateurs, de prélats illustres, et fut comblée, à son origine, des riches donations de Pépin et de Charlemagne. Le saint évêque la bâtit en l'honneur des Apôtres saint Pierre et saint Paul, et de saint Étienne, patron de son église, et lui donna la règle de saint Benoît.
Chrodegand n'était pas seulement un grand Saint, mais un sage ministre et un habile négociateur, à qui son savoir et son éloquence donnaient
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grande autorité dans les conseils de la nation. Pépin aimait à l'employer dans les affaires les plus délicates. Astolphe, roi des Lombards, devenu maître de l'exarchat de Ravenne, avait fait sommer Rome de le reconnaître pour souverain, avec menaces de porter le fer et le feu sur son territoire. Le pape Étienne II fit tout ce qu'il était possible auprès du roi des Lombards pour le fléchir et l'engager à avoir quelque égard pour la chaire de saint Pierre; mais, voyant que les prières, les présents, la médiation même de l'empereur d'Orient étaient inutiles, il résolut de s'adresser au peuple franc. Il écrivit à Pépin l'état déplorable où se trouvait Rome, et le pria de lui envoyer des ambassadeurs, pour qu'il pût s'entendre avec eux. Le monarque franc lui adressa Droctegand, abbé de Gorze, pour l'assurer de sa protection. Étienne, ravi de joie, congédia aussitôt cet ambassadeur avec une autre lettre pour Pépin; il priait secrètement le roi de faire passer à Rome de nouveaux ministres, dont le nom et la dignité fissent respecter sa personne, afin qu'en leur compagnie il pût arriver au pied des Alpes et se rendre en France. Deux nouveaux ambassadeurs furent désignés par Pépin et l'assemblée des seigneurs francs pour se rendre auprès du Pontife : c'était Chrodegrand et le duc Antchaire. L'évêque de Metz surtout fit paraître dans cette mission délicate beaucoup de prudence et de courage, car à toutes ses vertus épiscopales il joignait un dévouement sans bornes à la chaire de saint Pierre. Quand les deux envoyés arrivèrent à Rome, ils trouvèrent les Lombards déjà maîtres des forteresses voisines de la ville; les Romains étaient dans la consternation, et le Pape se disposait à partir pour Pavie, afin d'y implorer la pitié du roi des Lombards. Étienne s'adjoignit donc les deux députés de Pépin et, accompagné d'une escorte de prélats et de clercs de l'église romaine, des principaux personnages de la ville, il sortit de Rome le 14 octobre 753. Le duc Antchaire prit les devants, et se rendit en hâte à Pavie pour y attendre le Pape et préparer son arrivée. Étienne conjura de nouveau Astolphe de remettre les choses dans l'état où elles étaient avant ses entreprises; mais le roi des Lombards persista obstinément à garder ses conquêtes, et employa tous les moyens imaginables pour empêcher le Pape de sortir d'Italie. Alors les députés de Pépin lui demandèrent, au nom de leur roi, de ne point s'opposer au dessein qu'avait le souverain Pontife d'aller en France. Astolphe, surpris, remit sa réponse au lendemain. Dans l'intervalle il dépêcha des gens pour effrayer Étienne, s'il persistait dans son projet; et, quand arriva l'audience, où les ambassadeurs francs renouvelèrent leur demande, le roi, comptant sur l'effet de ses menaces secrètes, adjura le Pontife de dire si réellement il voulait se rendre en France. Celui-ci, encouragé par la présence de Chrodegrand et d'Antchaire, répondit d'un air respectueux : « Oui, tel est mon dessein, si l'intention de votre gloire est de me rendre la liberté ». Astolphe, voyant qu'il combattrait inutilement la résolution du Pape, ne s'y opposa plus, et le laissa maître de poursuivre son voyage.
Étienne, accompagné des prélats de sa maison et des deux envoyés du roi de France, qui dirigeaient sa marche, sortit de Pavie le 15 novembre, et, malgré la rigueur de la saison, il arriva heureusement en France. Pépin se trouvait à Thionville, métairie royale sur la Moselle, lorsqu'il apprit que le Pape avait déjà traversé les Alpes. Il envoya aussitôt Charles, son fils aîné, qui était alors dans sa douzième année, pour accompagner le Pontife jusqu'au palais de Pontyon, en Champagne, où il se rendit en personne avec la reine Bertrade, ses autres enfants et les grands de sa cour. À la nouvelle de l'approche du Pape, Pépin se porta lui-même à une lieue du palais pour
le recevoir. Dès qu'il l'aperçut, il descendit de cheval, se prosterna devant lui avec sa femme et ses enfants, et les seigneurs qui l'accompagnaient; il marcha quelque temps à pied à côté de sa monture, lui servant d'écuyer. Étienne, pénétré de joie, éleva la voix, et, rendant grâces à Dieu, il entonna des hymnes et des cantiques, que toute la suite répéta. Ils arrivèrent ainsi au palais de Pontyon, le 6 janvier 754, jour de l'Épiphanie. De Pontyon le Pape se retira au monastère de Saint-Denis, où il resta jusqu'à la fin de l'hiver, attendant le résultat des négociations.
Parmi les plus fermes appuis du Pape fut toujours l'évêque de Metz, qui non-seulement usa en cette affaire de toute son influence à la cour, mais agit encore auprès des seigneurs francs, dans l'assemblée de Quierzy-sur-Oise, pour les décider à entreprendre la guerre d'Italie et à faire rendre au Saint-Siège les domaines qui lui avaient été ravis injustement. Mais avant de passer les Alpes, Pépin, à la représentation du souverain Pontife, crut devoir faire une dernière tentative sur l'esprit d'Astolphe. Il lui députa de nouveau saint Chrodegand pour le conjurer, au nom des saints Apôtres, de n'exercer aucune hostilité contre Rome, de rendre au Saint-Siège les places qu'il lui avait enlevées, et de ne point assujétir les Romains à des superstitions incompatibles avec leurs lois. L'évêque de Metz était, en outre, porteur d'une lettre du Pape au roi des Lombards, dans laquelle il le priait, par les mystères sacrés et par le redoutable jugement de Dieu, d'écouter enfin la voix de la religion et de la justice. Mais tout le zèle et toute l'habileté de Chrodegand devaient échouer devant un prince d'une ambition aveugle et sacrilège, qui ne voulait pas entendre parler de restitution.
Étienne II ne fut pas insensible au zèle et au dévouement du saint évêque de Metz. Avant de quitter la France, il le décora du Pallium, et lui conféra le titre d'archevêque, avec le pouvoir de consacrer des évêques dans toutes les Gaules. Paul Ier, qui succéda au Pape Étienne, fit don à saint Chrodegand des corps des saints martyrs Gorgon, Nabor et Nazaire. Peut-être le saint évêque reçut-il ces reliques sacrées dans un voyage qu'il fit à Rome en 765, car on admet communément qu'il dut entreprendre plusieurs fois ce voyage, pour traiter les affaires qui intéressaient alors si vivement le Saint-Siège et le roi de France. Chrodegand déposa les reliques de saint Gorgon dans l'abbaye de Gorze, et celles de saint Nabor dans le monastère d'Hidariaeum, fondé dans le diocèse de Metz, par saint Fridolin, en l'honneur de saint Hilaire, et restauré récemment par saint Sigebaud : de là lui vint, dans la suite, le nom de Saint-Nabor et, par corruption, de Saint-Avold. Saint Chrodegand fit don du corps de saint Nazaire à l'abbaye de Lauresheim ou de Lorsch, fondée deux ans auparavant dans le diocèse de Mayence, par plusieurs de ses proches parents. Le saint prélat y conduisit une colonie de seize moines, qu'il tira de son monastère de Gorze.
Saint Chrodegand ne méritait pas seulement la reconnaissance des souverains Pontifes, en contribuant, plus qu'aucun évêque de son temps, au rétablissement et à l'agrandissement de la souveraineté temporelle du Saint-Siège, mais il eut encore la gloire de coopérer d'une manière efficace à l'accomplissement d'un vœu qui leur était également cher, l'extension de la liturgie romaine. La latitude qu'avait chaque église à l'origine du christianisme, de rédiger sa liturgie, devait produire des différences parfois bien grandes entre les offices des églises d'une même province. On sentit le besoin de bonne heure d'établir quelque unité. Les synodes provinciaux commencèrent à prescrire aux églises suffragantes l'unité de psalmodie. Bientôt les conciles nationaux s'employèrent de même à étendre cette uniformité
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à toutes les Églises d'une même nation. Mais cet état de choses ne pouvait échapper à la vigilance des Pontifes romains. Dès la fin du IVe siècle, ils firent les efforts les plus persévérants pour ramener toutes les églises de l'Occident à une parfaite conformité de rite avec l'Église romaine, mère et maîtresse de toutes les églises du monde, mais unie, il semble, par des liens plus étroits avec les églises de l'Occident qui étaient sorties immédiatement de son sein, et reçurent d'elle, avec la foi, les premiers éléments de leur liturgie. On possède des lettres écrites à ce sujet par saint Sirice, vers la fin du IVe siècle, par saint Innocent et saint Célestin, au Ve, par saint Grégoire le Grand, au commencement du VIe, par saint Grégoire II et saint Zacharie, dans la première moitié du VIIIe. Déjà même, avant le VIe siècle, le chant grégorien avait été introduit dans la plupart des pays de l'Occident. Lorsque saint Grégoire envoya saint Augustin dans la Grande-Bretagne, il dispersa dans tout l'Occident des chantres instruits à l'école de Rome. Mais, malgré tous les efforts de ce grand Pape et de ses successeurs pour répandre le chant romain et le conserver dans sa pureté; malgré l'envoi fréquent de chantres habiles, formés à l'école de Latran, le chant ecclésiastique était loin d'être uniforme. Il était tombé en France dans une grande décadence, surtout sous la rude administration de Charles-Martel. De fâcheuses altérations en avaient anéanti le charme. Lorsque le Pape Étienne II vint en France, au rapport de Walafride Strabon, écrivain du IXe siècle, il demanda au roi Pépin, en signe de la foi qui unissait la France au Saint-Siège, de seconder ses efforts pour introduire dans le royaume les offices de l'Église romaine. Le roi, continua le chroniqueur, accueillit le pieux dessein du Pontife, et les clercs de la suite d'Étienne donnèrent aux chantres francs des leçons sur la manière de célébrer les offices. On s'accorde à penser que ce fut l'église de Metz, sous saint Chrodegand, qui, la première des Gaules, reçut le chant et la liturgie romaine. Dans la mission que le saint évêque remplit auprès d'Étienne II, il fut, sans doute, initié par le Souverain Pontife au projet dont les Papes poursuivaient depuis longtemps l'exécution. Témoin d'ailleurs, pendant son ambassade à Rome, des magnificences liturgiques de l'Église romaine et de la majesté du Siège apostolique, il ne pouvait manquer d'en être subjugué. Il se confirma aussi dans le dessein, qu'il avait déjà réalisé peut-être, d'établir la vie régulière dans son clergé, après avoir été témoin de la vie exemplaire des divers collèges apostoliques qui desservaient les basiliques. Pour unir davantage le clergé de son Église à l'Église romaine, et donner aux offices divins une forme plus auguste, il s'empressa, de retour en France, d'introduire dans son diocèse le chant et l'ordre des offices romains. Le zélé prélat usa de toute son influence auprès de Pépin et du clergé franc, dont il était la lumière et la gloire, comme s'exprime Théodolphe, évêque d'Orléans, pour seconder l'œuvre d'unité à laquelle les souverains Pontifes travaillaient avec tant de persévérance. Parmi les douze chantres envoyés en France par Étienne II, à la prière du roi, pour y propager les saintes traditions du chant grégorien, quelques-uns vinrent sans doute s'établir à Metz, dont l'école de chant commença de bonne heure à jouir d'une grande célébrité.
Le mérite de saint Chrodegand était si universellement reconnu, qu'il eut part à presque toutes les affaires importantes de son temps. Il assista aux assemblées, et aux conciles de Verberie (753), de Quierzy-sur-Oise (754), de Verneuil (755), de Compiègne (757), d'Attigny (765), qu'il présida, et il tint lui-même plusieurs conciles dans sa ville épiscopale. Aidé des pieuses libéralités de Pépin, il fit rebâtir ou restaurer le chœur et le sanctuaire de
son Église cathédrale, et les entoura de collatéraux. Paul Diacre, historien des évêques de Metz, cite, comme travaux remarquables exécutés par ses ordres, le maître-autel surmonté d'un dais ou baldaquin, et les balustrades dont il l'environna. Enfin, le saint Pontife, comblé de mérites, alla rejoindre au ciel les saints auxquels il avait rendu tant de pieux honneurs. Il mourut le 6 mars 766, et fut inhumé dans le monastère de Gorze, auquel il avait légué de grands biens par son testament, que nous avons encore. Théodulphe, évêque d'Orléans, composa son épitaphe en vers, où il fait un éloge magnifique de ses talents et de ses vertus. Dans la suite, une partie des reliques de saint Chrodegand fut transférée à Metz, dans l'abbaye bénédictine de Saint-Symphorien. Elles ont disparu au milieu des spoliations sacrilèges de la révolution.
I. Notice sur l'abbaye de Gorze. — Gorze, à quinze kilomètres sud-ouest de Metz, n'était jadis, comme le disent nos vieilles chroniques, qu'une épaisse forêt où les rois d'Austrasie prenaient souvent le plaisir de la chasse, un désert montueux et pierreux, arrosé d'une multitude de clairs ruisseaux. Le principal portait le nom de Gorzia, Gorgia ou Gurges (gouffre), apparemment à cause de la profondeur et de l'abondance des eaux de la source. C'est là que commençait le magnifique aqueduc romain, dont quelques arches subsistent encore au village de Jouy, et qui conduisait à Metz les eaux de Gorze. De là encore le nom de Gurgitenses, donné aux moines, de Gurgitemum Monasterium, donné au monastère. Cette abbaye célèbre fut fondée, vers l'an 749, par saint Chrodegand. On assure qu'il l'éleva dans l'endroit même où saint Clément, venant de Rome à Metz pour annoncer l'Évangile, avait construit un oratoire en l'honneur du Prince des Apôtres.
Saint Chrodegand bâtit lui-même son monastère en l'honneur des apôtres saint Pierre et saint Paul; il lui donna la règle de Saint-Benoît et le plaça sous la garde et sous la protection de l'église de Saint-Étienne de Metz. Il fit la dédicace de l'Église, en 753, peu de temps avant son célèbre voyage auprès du pape Étienne II. Dès son origine, Gorze tira de son fondateur une renommée attestée par les vers d'Alcuin.
En 763, saint Chrodegand conduisit une colonie de ses religieux de Gorze au monastère de Lauresheim, que sa famille venait de fonder dans le diocèse de Mayence, et qui devint l'une des plus illustres d'Allemagne. Mais, deux siècles environ après sa fondation, Gorze était tombée dans l'état le plus déplorable, à la suite des guerres civiles et des ravages des barbares qui désolèrent le royaume. En 933, l'évêque de Metz, Adalbéron Ier, que son zèle pour le rétablissement de l'observance régulière n'ait surnommé le Père des moines, introduisit à Gorze une célèbre réforme, dont saint Jean de Vondières fut un des principaux instruments. L'antique abbaye, ainsi renouvelée, devint bientôt une pépinière de Saints et de Réformateurs. La chronique a recours aux plus vives images pour rendre les charmes de cette demeure sainte : « Gorze était comme un soleil qui dardait au loin les rayons de la religion monastique », un paradis émaillé des fleurs de sainteté. Les richesses de Gorze, rapidement accrues par les empereurs et les rois, furent immenses. Son territoire seigneurial, non compris plusieurs domaines lointains, renfermait vingt-huit bourgs ou villages; les abbés jouissaient des droits régaliens, frappaient monnaie et avaient part à l'élection du maître échevin de Metz. De nombreux et riches prieurés dépendaient de la messe abbatiale, et l'éclat de tout cet éclat temporel vit longtemps fleurir la piété et la science dans des écoles d'où sortirent, au moyen âge, plusieurs prélats illustres. Cette abbaye, qui ressemblait à une citadelle et servait de défense à la ville qui s'était formée autour de son enceinte, eut beaucoup à souffrir des guerres de religion qui désolèrent la France pendant le XVIe siècle. Elle fut sécularisée en 1572, d'après les sollicitations du grand cardinal Charles de Lorraine, qui en était alors abbé, et qui partagea les biens du monastère entre la primatiale que les ducs de Lorraine avaient le projet d'ériger à Nancy, et le collège des jésuites de Pont-à-Mousson. Le titre abbatial fut mis à la primatiale, et l'abbaye convertie en un Chapitre de chanoines, qui fit l'office dans l'église paroissiale, érigée depuis lors en collégiale. L'église abbatiale et tous les lieux réguliers furent démolis en 1689. Dès l'an 1717, les vestiges de l'antique abbaye étaient tellement effacés, que les deux voyageurs bénédictins Martène et Durand, passant par le bourg où elle exista, furent surpris de ne plus trouver Gorze dans Gorze. Il n'en reste plus aujourd'hui qu'un pan de muraille et un fossé, que le propriétaire actuel a religieusement respectés. L'église collégiale, bel édifice du XIIIe siècle, bâti par les moines de Gorze, sert encore aujourd'hui de paroisse; mais l'ancien château abbatial a été transformé en dépôt de mendicité.
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II. Sur l'abbaye de Louresheim au Lorach. — Cette abbaye, très célèbre dans l'histoire carlovingienne, était située sur la petite rivière de Weschmitz, appelée alors Wisgor, entre Mayence et Heidelberg. L'Église fut consacrée, en 774, devant Charlemagne et la reine Hildegarde, par Lull, de Mayence, Angelrame, de Metz, et plusieurs autres prélats. Cette abbaye devint l'une des plus illustres d'Allemagne : on la comptait parmi les quatre premières de l'empire, et elle posséda, à titre de principauté, le pays dit Berystrass (Strato-Montana), entre Heidelberg et la petite rivière de Dietbourg. Plus de quatre mille chartes étaient transcrites sur son cartulaire, que l'académie palatine fit imprimer à cause des précieux renseignements historiques qu'il fournit. La tradition fait honneur aux moines de Lauresheim d'avoir formé la première bibliothèque d'Allemagne; et ce fut, en effet, chez eux qu'on trouva, à la renaissance, les manuscrits de plusieurs auteurs de l'antiquité classique. Tassillon, détrôné par Charlemagne, fut relégué dans le monastère de Lauresheim, où l'on montrait jadis son tombeau. Au XIIIe siècle, les Bénédictins furent remplacés par les Prémontrés, et la principauté abbatiale fut unie au siège de Mayence pendant deux cents ans; puis elle passa aux comtes palatins. Par suite de là il arriva, au XVIe siècle, que les électeurs palatins, ayant embrassé la Réforme, détruisirent Lauresheim. La dévastation eut lieu en 1558, et un incendie, survenu en 1621, consuma ce qui avait échappé à la première ruine.
III. Sur la célèbre école de chant de Metz. — L'école de chant ecclésiastique, fondée à Metz par saint Chrodegand, devint surtout florissante sous les règnes de Charlemagne et de Louis le Débonnaire, son fils, pendant l'épiscopat d'Hagilrame et de Drogne. Dans un premier voyage que Charlemagne fit à Rome, en 774, dit Jean-Bixere, historien de saint Grégoire le Grand, il laissa au pape Adrien deux clercs intelligents de sa chapelle, pour se perfectionner dans la connaissance du chant romain. Il les destinait à l'église de Metz, par le moyen de laquelle il se proposait d'opérer la réforme du chant dans tout son vaste empire. Dans un second voyage que Charlemagne fit à Rome, en 787, il demanda au Pape des chantres instruits qui pussent remettre les Francs dans la ligne des saines traditions; Adrien s'empressa d'acquiescer au désir du religieux monarque. Il lui donna deux chantres habiles, Théodore et Benoit, qui avaient été élevés à l'école de saint Grégoire, et joignaient à une science approfondie du chant, des connaissances fort étendues. Charles, de retour en France, plaça un de ces chantres à Metz pour l'Austrasie, l'autre à Soissons pour la Neustrie, et ordonna à tous les maîtres de chant des autres villes de France, de leur présenter à corriger leurs antiphonaires. L'école de Metz, déjà célèbre, devint la plus florissante de tout l'empire. Le chant grégorien s'y éleva au plus haut point de perfection, en sorte que, dit le moine d'Angoulême, elle l'emportait autant sur les autres écoles de France, qu'elle le cédait elle-même à celle de Rome. C'est encore la louange que lui donnait l'historien romain de saint Grégoire le Grand. L'école de Metz étendit son influence sur tout l'empire : son antiphonaire était le modèle sur lequel on corrigeait tous les autres. Dans un capitulaire de Thionville, de l'an 805, Charlemagne ordonna que l'on tirât de l'école de Metz tous les maîtres de chant. Par le canal de cette fameuse école, le chant romain commença tellement à se propager dans toutes les provinces, qu'au témoignage du moine de Saint-Gall, le chant ecclésiastique prit, jusqu'en Germanie, le nom de chant messin.
L'école de Metz atteignit son apogée sous l'habile direction d'Amalaire, archidiacre de l'église de Metz, le plus habile liturgiste de son temps. Amalaire, surnommé Symphosius à cause de son goût pour la musique, avait étudié sous Alcuin, auquel il succéda même plus tard dans la direction de l'école du palais. Louis le Débonnaire, qui appréciait le mérite de l'archidiacre de Metz, le députa à Rome, en 827, avec mission d'en rapporter un nouvel exemplaire de l'antiphonaire de saint Grégoire. Amalaire, pendant son séjour dans la ville éternelle, consulta les ministres des églises de Saint-Pierre, et profita de leurs instructions pour corriger son grand ouvrage *De Officio Divino*, dont il donna à son retour une nouvelle édition. Il prit aussi de là occasion de composer son précieux livre : *De Ordine Antiphonarii*. « Ce recueil », dit l'auteur des *Institutions liturgiques*, « devint le régulateur du chant ecclésiastique dans nos Églises. On ne retourna plus désormais à Rome chercher de nouveaux antiphonaires, et telle fut l'origine première de la liturgie romano-française ». La réputation de l'école de Metz se soutint pendant plusieurs siècles. Une lettre de saint Bernard nous apprend que les premiers Pères du Cîteaux, voulant établir dans leur congrégation la meilleure méthode de chanter les louanges de Dieu, eurent recours à l'église de Metz, et firent transcrire son antiphonaire. « Cette supériorité dont l'école de Metz conservait encore la réputation au XIIIe siècle, sur les écoles de chant des autres cathédrales de France, dit le T. R. Dom Guérangor, est due sans doute à la discipline que saint Chrodegand avait établie parmi les chanoines. Les traditions de ce genre devaient se conserver plus pures dans cette église, dont le clergé gardait avec tant de régularité les observances de la vie canoniale ».
LES 42 SAINTS MARTYRS D'ORIENT. 195
IV. Épitaphe de saint Chrodegand, par Théodulphe, évêque d'Orléans :
Quisquis ab occasu venis hic, vel quisquis ab ortu, Præmolis his elueres seitu jacere pti. Morbus ornatum, virtutum tramitis rectum, Egregium meritis hinc tenet urna virum. Cui sancti actus, lex meditatio, dogma fidele, Rutgangus nomen, gloria Christus erat. Romulidæ de sede sibi data pulchra sancta Extulit, huncque Patrum extulit ille Pater. Instituit sanctæ clerum hinc munus vice, Ordine in Ecclesia luxque decusque fuit. Exempio et verbis animos ad cœlica rogat, Misit, et in tanta floruit arte satis. Virtutes retinens, vitiorum monstraque vitans, Satque in eo viguit pontificalis apex. Solator viduis fuit, et tutela miseris, Senavit et hunc ebrietas orphana turba patrem. Regibus acceptus, populo venerabilis omni, Vita ejus cunctis norma salutis erat. Post vitæ cursum senio veniente peractum, Terram dat terra, mittit ad astra animam.
« Quiconque tu sois, que tu viennes de l'Occident ou de l'Orient, apprends que cette urne renferme les cendres d'un homme pieux et pur, ayant joint l'éclat du mérite à la droiture que donne l'exercice des vertus. Ses actes étaient saints; la loi de Dieu faisait l'objet de ses méditations, et il n'a point chancelé dans la foi. Il rapporta du siège de Pierre l'Insigne du Pallium, et Pasteur il a exalté le chef des Pasteurs. Il donna à son clergé la règle d'une sainte vie. Lumière et gloire de l'Église, par son exemple et ses paroles, il a envoyé ses œuvres au ciel, car il possédait à un haut degré la science de la direction des âmes. Plein d'amour pour la vertu, et d'horreur pour le vice, il exerça avec vigueur sa charge d'évêque. Consolateur des veuves, bienfaiteur des malheureux, il se montra le père des orphelins. Aimé des rois, vénéré des peuples, sa vie pouvait servir de modèle à tous. Et lorsque les ans eurent posé la limite de sa course, il rendit à la terre ce qui était à la terre. Son âme s'envola vers la région des astres. »
Mabill., *Veter. analect.*, p. 377.
M. l'abbé Noël, professeur au grand Séminaire de Metz, actuellement curé de Briey (av. 1872).
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Événements marquants
- Naissance vers 712 en Hasbaie
- Nommé premier ministre de Charles-Martel en 737
- Élection au siège épiscopal de Metz en 742
- Fondation de l'abbaye de Gorze vers 749
- Ambassade auprès du Pape Étienne II en 753
- Réception du Pallium et titre d'archevêque en 754
- Introduction de la liturgie et du chant romain en France
- Présidence du concile d'Attigny en 765
Citations
Statuit fecit cantores contra altare et in sono eorum dulce fecit modus.
Vita ejus cunctis norma salutis erat.