Saint Eman
Martyr au pays chartrain
Résumé
Originaire de Cappadoce, Eman voyage à Rome, Milan et Autun avant d'être envoyé par une vision divine évangéliser le pays chartrain au VIe siècle. Ordonné prêtre, il fonde une église à Illiers (Siberue) où il mène une vie apostolique marquée par des miracles. Il meurt martyr, massacré par des brigands avec ses compagnons Maurille et Almaire vers l'an 560.
Biographie
SAINT EMAN, MARTYR AU PAYS CHARTRAIN
Ceux qui, par leurs leçons et leurs exemples, enseignent aux autres les voies de la justice, lui sont comme des étoiles dans toute l'éternité. Daniel, xii.
Saint Nectaire, évêque d'Autun, ayant fait un voyage à Milan pour en rapporter des reliques des saints Nazaire et Celse, rencontra à leur tombeau un homme de Dieu comme lui, et comme lui pieux pèlerin : il se nommait Eman et venait d'une contrée lointaine du fond de la Cappadoce. Dès sa plus tendre enfance, nourrie de foi et de piété, sa belle âme, forte et généreuse autant que pure et candide, vraie sœur des anges, se tourna vers Dieu ; et plus tard, ni les premiers feux de l'adolescence, ni les ardeurs trop souvent orageuses de la jeunesse ne purent en troubler le calme, en ternir la fraîcheur. Encore dans la fleur de la jeunesse, il entend, nouvel Abraham, une inspiration secrète qui lui dit de quitter la terre de la patrie et de marcher vers l'Occident, pour aller vénérer les tombeaux des Martyrs, y puiser de saintes et grandes inspirations pour travailler à la gloire de Dieu, et gagner des âmes par son exemple et par sa parole.
Le jeune pèlerin dirigea d'abord ses pas vers Rome. Avec quelle vénération et quel amour il toucha le sol de la ville sainte ! Le souverain Pontife voulut le voir, le reçut et l'entretint avec une paternelle bonté. Trouvant en lui dès cette première entrevue l'âme d'un Saint, d'un prêtre, d'un apôtre, il désira l'enrôler dans la milice cléricale et lui fit commencer les études nécessaires. Le jeune Cappadocien obéit à la voix du vicaire de Jésus-Christ comme à Jésus-Christ même. Il se mit au travail et fit des progrès si rapides, si merveilleux, que bientôt on ne parla dans Rome que de sa science, comme on ne parlait déjà que de sa vertu.
Après un séjour de sept ans à Rome, Eman, qui avait entendu parler des nombreux prodiges que Dieu opérait à Milan par l'intercession de saint Nazaire, conçut un vif désir d'aller prier au miraculeux tombeau. Il arriva bientôt dans la ville, objet de tous ses vœux. Il n'y choisit point d'autre demeure que l'église où reposait le corps du glorieux Martyr. C'est là qu'il passa deux ans, menant une vie qui tenait plus de l'ange que de l'homme ; là que, dans ses communications intimes avec Dieu, il eut une vision céleste et fut inspiré d'aller à Autun prier aussi sur le tombeau de saint Symphorien où, pour répandre de plus en plus et confirmer la foi naissante des peuples barbares récemment établis dans les Gaules, le divin Maître voulait bien, comme à celui de saint Nazaire, opérer de nombreux miracles.
La Providence ménagea des rapports entre lui et saint Nectaire qui allait revenir à Autun. Les deux pèlerins en se voyant au tombeau du martyr de Milan avaient su bientôt se comprendre et s'apprécier : ils furent donc enchantés de pouvoir faire route ensemble.
En retrouvant à Autun des disciples, des enfants de l'évêque de Césarée, il crut y retrouver sa patrie absente. Saint Eman apprit avec un tressaillement de joie que les religieux qui desservaient l'abbaye de Saint-Symphorien suivaient la règle de saint Basile, son compatriote.
Peut-être aussi que le jeune pèlerin trouvait un intérêt tout particulier à visiter la Gaule. Cette contrée n'aurait-elle pas été le berceau de ses ancêtres? Car il pouvait fort bien être Galate d'origine, puisqu'il portait le même nom que ce chef gaulois, l'Allobroge Eman, qui, selon Justin, faisait partie de la grande expédition de Bellovèse. Et les Ombriens, peuple du Milanais, conduits à cette même expédition en Asie, n'étaient-ils point frères des Éduens? Le vif intérêt avec lequel Eman visitait Milan et Autun était donc peut-être à la fois religieux et patriotique. Ne retrouvait-il pas dans ces deux villes le souvenir et la terre des aïeux? La mémoire des Saints et la mémoire de la patrie ne parlaient-elles pas toutes deux à son cœur !
Dieu ne laissa pas son serviteur jouir bien longtemps du bonheur de la pieuse retraite d'Autun où sa main l'avait conduit. L'époque à laquelle il devait l'appeler à de nouvelles pérégrinations et mettre son courage à de nouvelles épreuves était arrivée. Voilà en effet que dans une vision, pendant le sommeil de la nuit, Eman entendit une voix qui lui disait : « Pars pour Chartres et va prêcher la divine parole aux populations de ces contrées. C'est là que le ciel t'appelle : pars à l'instant et ne crains rien ». Aussitôt il se leva, se mit en route et arriva bientôt, non plus en pèlerin, mais plutôt en apôtre, au lieu désigné.
A peine était-il arrivé dans le pays chartrain, qu'il se mit à prêcher pour obéir aux ordres du ciel et à l'impulsion de son zèle. Dieu seconda ses efforts et les récompensa en lui donnant la consolation, bien chère à un apôtre, d'opérer des conversions nombreuses. C'était la seule qu'il ambitionnât, parce qu'elle se confondait avec la gloire du divin Maître. « Ceci », dit le biographe, « se passait sous le grand roi Théodebert, à qui les intérêts de la religion n'étaient pas moins chers que ceux du royaume » (534-548).
Eman passa deux ans à Chartres, et son séjour dans cette ville fut marqué par plusieurs faits merveilleux.
Cependant la grande fête de saint Symphorien approchait. Eman voulut aller au moins une fois encore prier à ce tombeau chéri que nos pères entouraient d'une vénération, d'un amour et d'une confiance dont nous nous faisons à peine une idée dans ce siècle à demi chrétien.
Il partit donc pour Autun et revit avec bonheur cette ville, cette abbaye, cette basilique où l'appelaient d'affectueux souvenirs, où il avait laissé la plus grande partie de son âme. Là, comme à l'époque de son premier pèlerinage, il passait les nuits en prière dans l'église du Martyr et attirait l'admiration universelle. Dieu manifesta de nouveau la sainteté de son serviteur, en lui donnant le pouvoir de chasser les démons du corps des possédés; mais en même temps, pour faire éclater et épurer de plus en plus sa vertu, il le mit à une bien rude épreuve. Quelque vil calomniateur, poussé sans doute par une odieuse jalousie, le noircit, à ce qu'il paraît, auprès de Nectaire; il vint même à bout de le prévenir contre lui le saint évêque au point de le faire jeter dans un cachot noir et infect. Le pieux pèlerin se laissa conduire, sans ouvrir la bouche pour se plaindre, dans ce lieu d'horreur. Là il se mit à genoux, adora les desseins de Dieu et pria comme le Sauveur du monde pour ses aveugles ennemis. Mais voilà que tout à coup l'affreuse prison fut inondée d'une éclatante lumière et embaumée de la plus suave odeur.
16 MAI.
En même temps la porte s'ouvrit d'elle-même; mais l'archidiacre Euphrone, qui attribuait probablement ce prodige à quelque pouvoir magique, la referma aussitôt. Elle s'ouvrit de nouveau jusqu'à trois fois. Cependant le vénérable évêque, instruit de ce qui se passait, reconnut le doigt de Dieu; et voyant qu'Eman avait été indignement calomnié, il alla se jeter à ses pieds, lui demanda pardon, l'honora dès lors d'une estime et l'entoura d'une vénération plus grande que jamais. Bien plus, afin de lui témoigner tout le cas qu'il faisait de son mérite, il le pressa vivement de vouloir bien consentir à entrer dans le clergé. L'humble serviteur de Dieu, qui jusque-là n'avait pas osé accepter le saint ministère des autels, y consentit enfin dans la crainte d'aller contre la volonté divine en résistant aux instances du pontife. Il pensait aussi que l'éminente qualité de ministre de Jésus-Christ serait pour lui un motif de plus d'exercer son zèle, en même temps qu'un moyen nouveau de faire le bien. Prosterné devant le saint évêque d'Autun, il reçut donc de lui la couronne des clercs et une affectueuse bénédiction.
Nectaire espérait sans doute pouvoir le conserver dans son diocèse; mais Dieu en avait disposé autrement et ne tarda pas à manifester son intention. Soudain, au milieu du silence et des ténèbres de la nuit, apparaît à Eman, qui prenait quelques instants de sommeil, un vénérable évêque paré d'ornements plus blancs que la neige et accompagné d'un adolescent à l'angélique visage. « Levez-vous », lui dit-il, « et retournez à Chartres. De là vous vous rendrez au village appelé Siberue, et je vous montrerai l'emplacement où vous devez bâtir une église. C'est là que vous annoncerez la parole de Dieu, que vous exercerez le ministère apostolique et que désormais vous fixerez votre résidence jusqu'au jour où Dieu couronnera votre vie par un glorieux martyre ». — « Quel est votre nom, demanda Eman, ô vous qui m'annoncez une si belle destinée, depuis longtemps l'objet de tous mes vœux ? » — « Je suis, répondit le mystérieux personnage, Eusèbe, autrefois évêque de Verceil ». Et à ces mots, la vision disparut. Eman s'éveilla aussitôt, rendit grâces à Dieu et, après avoir fait une dernière prière au tombeau de saint Symphonien, se hâta de partir pour le pays où le ciel le rappelait : heureux d'emporter avec lui l'assurance d'aller bientôt revoir au ciel le vénérable pontife et l'aimable adolescent, probablement saint Symphorien, qui lui avaient apparu.
Arrivé à Orléans, notre saint lévite, persuadé que le sacerdoce lui était indispensable pour travailler plus efficacement au salut des âmes, alla trouver l'évêque de cette ville pour lui communiquer son projet. Celui-ci, frappé de l'air de sainteté qui se remarquait dans Eman, l'accueillit avec une bienveillance mêlée de respect, l'apprécia de plus en plus à mesure qu'il le connut davantage; et voyant que c'était un apôtre que le ciel lui adressait, il acquiesça bientôt à sa demande. L'homme de Dieu, fortifié encore par la grâce du sacerdoce, plein d'un nouveau zèle pour le salut des âmes et d'une nouvelle ardeur pour le martyre, se rendit incontinent à Chartres et de là dans le lieu où la vision nocturne l'avait appelé, y bâtit une église, s'y livra avec une infatigable activité à tous les travaux du ministère pastoral et de l'apostolat, en attendant la palme qui lui avait été promise. C'est alors qu'il lui arriva plusieurs aventures qui montrent à la fois sa charité, son inaltérable douceur et la protection dont Dieu l'environnait.
— Un jour, ayant été invité chez Bladiste, un grand seigneur de la contrée, il crut devoir accepter, sacrifiant, bien qu'à regret, son amour pour l'humilité, la mortification et la retraite, à un devoir plus impérieux. Comme la route était longue, il fut obligé de s'arrêter, en revenant, dans une maison pour y passer la nuit. Ne sachant où mettre son cheval, il fit un signe de croix sur lui et le laissa paitre en liberté et à la garde de Dieu sur la pelouse voisine. Or, un des convives de Bladiste, nommé Abbon, vil parasite, cupide autant que pauvre, s'empara de l'animal, monta dessus, mais ne put s'éloigner. Eman feignit de croire que le voleur avait besoin de son cheval, le pria très-poliment de s'en servir et finit même par lui donner de quoi acheter une chaussure neuve, afin qu'il fût moins tenté de voler des chevaux.
Dieu, en consacrant par de nombreux prodiges que nous ne rapportons pas, l'éminente sainteté de son serviteur, achevait d'implanter la foi dans les populations des campagnes; car il ne fallait rien moins que le spectacle de vertus et de faits extraordinaires pour frapper ces esprits grossiers.
Cependant il soupirait sans cesse après la palme du martyre qui lui avait été promise, comme le terme et la récompense de ses travaux; mais toujours humblement soumis à la volonté du divin Maître, il attendait cette faveur, objet de ses désirs, avec une patience résignée et de plus en plus active, ne songeant qu'à travailler à s'en rendre digne. Enfin arriva le moment marqué par la Providence. Un jour il alla se promener avec ses deux compagnons, les dignes coopérateurs de son apostolat, dans un bois voisin de son humble demeure. Or, il y avait en ces lieux une troupe de brigands qui depuis longtemps désiraient attenter à la vie de l'homme de Dieu. Cette bouche qui prêchait la foi et la morale évangéliques leur était odieuse.
Ces misérables ayant aperçu Eman au sein de la forêt sombre et déserte, crurent l'occasion favorable pour exécuter leur affreux projet. Ils sortirent donc aussitôt de leur repaire et coururent à lui en brandissant leurs épées. A cette vue, le Saint s'avança d'un air digne et calme au-devant d'eux et les invita avec douceur à quitter la voie du crime pour embrasser la loi de Jésus-Christ. Mais ces paroles de paix et de salut, loin de désarmer les brigands, sectateurs barbares de l'ancien druidisme, ne firent qu'enflammer davantage leur fureur homicide. « Il y a trop longtemps que tu prêches : meurs ». Et à ces mots, ils le massacrèrent avec ses collaborateurs, le 17 des calendes de juin (16 mai), vers l'an 560. Les anges vinrent recueillir les âmes des martyrs et les accompagnèrent au ciel.
C'est ainsi que pour les soldats de Jésus-Christ le jour de la mort devient le jour du triomphe. Avec quel bonheur Eman prit place au milieu de ces martyrs de Rome et de ces martyrs de Milan dont il était allé vénérer les reliques; à côté de saint Symphorien sur le tombeau duquel il avait si souvent passé les jours et les nuits, demandant à Dieu le même courage, le même sort, la même récompense ! Sa prière était exaucée : il possédait la couronne éternelle. Son corps et celui de ses deux compagnons, Maurille et Almaire, martyrisés avec lui, furent inhumés à Islaris-Cella (Illiers), par des religieux; et jusqu'à ce jour, dit le biographe, le Dieu tout-puissant n'a pas cessé d'opérer des miracles sur le tombeau de ces trois fidèles serviteurs morts pour sa cause. Bien des années après, les précieux restes de saint Eman furent transportés à Chartres dans l'église de Saint-Maurice hors des murs, où ils devinrent l'objet de la vénération publique. « A l'époque
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des grandes perturbations qui marquèrent la fin du XVIIIe siècle, dit le Propre de Chartres, les cendres sacrées de saint Eman furent violées et jetées au vent. La chapelle que lui avait élevée la foi de nos pères est consacrée à des usages profanes.
Acta Sanctorum; Culte de saint Symphonien, par M. Dinet. Propre de Chartres.
Événements marquants
- Départ de Cappadoce vers l'Occident
- Séjour de sept ans à Rome et études cléricales
- Séjour de deux ans à Milan au tombeau de saint Nazaire
- Rencontre avec saint Nectaire et voyage à Autun
- Prédication dans le pays chartrain sous le roi Théodebert
- Emprisonnement et miracle de la lumière à Autun
- Ordination sacerdotale par l'évêque d'Orléans
- Construction d'une église à Siberue (Illiers)
- Martyre par des brigands dans une forêt
Miracles
- Libération miraculeuse d'un cachot à Autun avec lumière éclatante et odeur suave
- Ouverture spontanée des portes de la prison à trois reprises
- Pouvoir de chasser les démons des possédés
- Immobilisation du voleur Abbon sur son cheval
Citations
Ceux qui, par leurs leçons et leurs exemples, enseignent aux autres les voies de la justice, lui sont comme des étoiles dans toute l'éternité.
Il y a trop longtemps que tu prêches : meurs