Saint Ignace d'Antioche (Théophore)

Patriarche d'Antioche, Martyr

Fête : 1er fevrier 2ᵉ siècle • saint

Résumé

Disciple de saint Jean et évêque d'Antioche, Ignace fut condamné par l'empereur Trajan à être exposé aux bêtes à Rome. Durant son voyage vers le martyre, il écrivit sept lettres célèbres aux Églises, exprimant son désir ardent de s'unir au Christ. Il mourut dévoré par des lions dans l'amphithéâtre, affirmant être le 'froment de Dieu'.

Biographie

SAINT IGNACE, PATRIARCHE D'ANTIOCHE,

MARTYR

Ce glorieux martyr ouvre dignement la marche des Saints et des Saintes qui passeront devant nous dans le cours du mois de février, comme un pontife auguste à la tête de son clergé.

Siméon Métaphraste et Nicéphore, parlant de saint Ignace, assurent qu'il fut ce petit enfant que Notre-Seigneur Jésus-Christ mit au milieu des Apôtres, lorsque pour leur donner une leçon d'humilité, il leur dit : « Que s'ils ne ressemblaient à de petits enfants, ils n'entreraient jamais dans le royaume des cieux ». Quelques autres auteurs attribuent cet honneur à saint Martial, qui a depuis été évêque de Limoges. Mais, quoi qu'il en soit, il est constant que notre Saint a eu une très-grande familiarité avec les premiers disciples de Notre-Seigneur, particulièrement avec saint Jean l'Évangéliste, dont même il a été le disciple. Il fut élu évêque d'Antioche après l'école qui avait succédé à l'apôtre saint Pierre ; et Eusèbe de Césarée, Socrate et après eux Baronius, disent que c'est lui qui a le premier institué les chantres en l'Église, et la manière de dire l'office divin par versets, et à deux chœurs ; une grande multitude d'esprits bienheureux lui apparurent, qui chantaient les louanges de la sainte Trinité en se répondant alternativement, sur divers tons qu'ils donnaient à leurs hymnes célestes. Le saint Prélat, pensant que l'Église, qui combat sur la terre, devait tâcher d'être semblable à celle qui triomphe dans le ciel, établit des chantres dans son église d'Antioche, selon le modèle qui lui avait été montré dans la céleste Jérusalem.

La huitième année de son règne, Trajan, vainqueur des Daces et de quelques autres peuples du Nord, passa en Orient, portant la guerre chez les Parthes. Il fit une pompeuse entrée dans Antioche, accompagné des dignitaires et des grands corps de l'État.

Antioche, autrefois magnifique séjour des rois Séleucides, qui l'avaient fondée, fut, sous la domination des Romains, souvent visitée par leurs empereurs. Elle était, après Rome et Alexandrie, la ville la plus populeuse de l'Empire, et, à raison de sa situation et de ses relations commerciales, regardée comme la capitale de l'Orient. Dans un autre ordre d'idées, elle n'avait pas une moindre importance. Dès les premières prédications de l'Évangile, elle avait donné un éclatant exemple à toute la gentilité, en embrassant la foi avec empressement, et, depuis, elle s'y était de plus en plus attachée. C'était dans Antioche que le Prince des Apôtres avait d'abord fixé son siège. D'Antioche, le nom chrétien s'était répandu dans tout l'univers. Son église, la plus nombreuse de toutes, était, à l'arrivée de Trajan, gouvernée depuis quarante ans par Ignace, surnommé Théophore, l'évêque le plus vénéré de l'Asie.

Trajan, pendant son séjour à Antioche, voulut remettre en honneur le culte des faux dieux. Il leur offrit des sacrifices solennels pour les remercier de ses succès passés, et les rendre favorables à sa nouvelle expédition. Ignace avait prévu le danger dont le menaçait la présence de l'empereur ; mais il n'avait voulu ni fuir ni se cacher, espérant que par son sacrifice il sauverait son troupeau. Il ne s'était pas trompé. Signalé à l'empereur, celui-ci le fit comparaître dans une audience solennelle, en présence du sénat ; et, d'un ton qui s'accordait mal avec sa réputation de douceur et de bienveillance, il lui fit subir l'interrogatoire suivant :

« Est-ce toi », lui dit-il, « mauvais démon, qui oses violer mes ordres et en inspirer aux autres le mépris, en insultant à nos dieux ? — Nul autre que vous, prince, n'a jamais appelé Théophore un mauvais démon », répondit Ignace. — « Et qu'entends-tu par ce mot Théophore ? — Celui qui porte Jésus-Christ dans son cœur. — Tu portes en toi le Christ ? — Oui, parce qu'il est écrit : J'habiterai en eux et je marcherai toujours avec eux. — Penses-tu que nous ne portions pas aussi nos dieux dans notre âme, ces dieux que nous remercions de leurs bienfaits, et que nous invoquons dans nos entreprises ? — Des dieux ! ce ne sont que des démons. Il n'y a qu'un seul Dieu, qui a créé le ciel et la terre ; il n'y a qu'un Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu, dont le règne n'a point de fin. Si vous le connaissiez, ô empereur ! votre trône serait mieux affermi. — Laissons cela ; veux-tu, Ignace, te rendre agréable à ma puissance, et être compté au nombre des amis de l'empereur ? Change de sentiments, sacrifice aux dieux, et aussitôt, que ceux-ci le sachent bien, je te fais pontife du grand Jupiter, et tu seras appelé père du sénat. — Qu'importent ces honneurs à moi, prêtre du Christ, qui lui offre chaque jour un sacrifice de louanges, et me dispose à m'immoler à lui ? — A qui ? A ce Jésus qui fut mis en croix par Ponce-Pilate ? — Oui, et qui crucifia avec lui le péché, et vainquit le démon, qui en est l'auteur. — Tu avoues donc que ton Dieu est mort », lui objectèrent quelques-uns des sénateurs, « et alors comment peux-tu l'adorer ? Nos dieux, au contraire, sont immortels. — Jésus-Christ, éternel comme Dieu, s'est fait homme pour sauver les hommes. C'est pour eux qu'il est mort sur une croix ; mais il est ressuscité le troisième jour, et puis remonté aux cieux, d'où il était venu, et dont il nous a rouvert l'entrée. Qui osera affirmer qu'aucun de ceux que vous rangez au nombre de vos dieux ait jamais rien fait de semblable et puisse lui être comparé ? Après s'être rendus célèbres par leurs turpitudes ou leurs crimes, ils ont subi la mort, qui en était la juste peine ; ils sont morts, et ils ne sont pas ressuscités ».

La sagesse des sages était déconcertée. Trajan, irrité, fit enchaîner et conduire en prison l'intrépide défenseur du Christ. La nuit ne porta pas conseil, ou plutôt elle en porta un funeste. Le lendemain, Trajan ayant fait encore appeler Ignace : « Sacrifice aux dieux », lui dit-il, « afin d'éviter les tourments et la mort. — A quel dieu sacrifierai-je ? » reprit Ignace : « serace à Mercure le voleur ? à Mars, qui, à raison d'un crime infâme, fut condamné aux fers pour trente mois ? — Je suis coupable de te laisser blasphémer contre nos dieux qui ne t'ont fait aucun mal. Sacrifice-leur à l'instant, sinon je ne t'épargnerai pas. — Je ne sacrifierai point ; je ne crains ni les tourments ni la mort, parce que j'ai hâte d'aller à Dieu ». La dignité impériale se crut engagée dans ce débat ; elle crut venger son honneur en condamnant à un supplice cruel et éclatant celui qui avait osé lui résister. Trajan prononça cette sentence : « Nous ordonnons qu'Ignace, qui se glorifie de porter en lui le Crucifié, soit mis aux fers et conduit sous bonne garde à la grande Rome pour y être exposé aux bêtes et servir de spectacle

VIES DES SAINTS. — Tome II.

1ER FÉVRIER.

au peuple ». Quelle douceur dans un prince dont on a tant loué l'humanité ! quelle société que celle à laquelle il fallait de tels amusements !

L'empereur courut aux conquêtes, le chrétien au martyre. Au départ du bienheureux prélat, il n'y eut point de fidèle qui ne versât des larmes : lui seul avait le cœur plein d'allégresse ; ses ouailles pleuraient la perte d'un si aimable pasteur, et lui, avec un maintien grave et constant, les exhortait à mettre toute leur espérance en la protection du souverain Pasteur, qui n'abandonne jamais son troupeau. Il se mit lui-même les fers aux pieds et se livra gaiement aux soldats qui le devaient emmener. C'étaient des hommes cruels et si avares que pour tirer de l'argent des chrétiens ils le maltraitaient exprès, abusant ainsi de la libéralité des fidèles qui épuisaient tous leurs moyens afin de racheter le saint prélat de leur injuste vexation. Il alla par terre jusqu'à Séleucie, et de là, par mer, à Smyrne ; cette ville avait pour évêque Polycarpe, qui avait été autrefois son ami et son condisciple à l'école de saint Jean, leur maître ; aussi reçut-il de sa charité toutes les assistances et la consolation qu'il pouvait espérer d'un parfait ami en Jésus-Christ. Il y fut aussi visité par tout le peuple de Smyrne, qui eut une extrême satisfaction d'entendre les discours qu'il fit pour porter les chrétiens à persévérer dans leur fidélité.

Les habitants de la ville de Smyrne ne furent pas les seuls qui rendirent ce devoir au saint Martyr ; toutes les églises d'Asie envoyèrent leurs évêques et leur clergé pour le voir, comme leur père spirituel et le directeur général de leurs consciences. On ne pouvait voir un si saint homme persécuté sans verser des larmes ; mais lui, bien loin d'en être touché, lorsqu'il prit congé des fidèles qui fondaient en pleurs, les pria d'obtenir de Dieu la grâce de n'être point épargné des lions, mais d'en être déchiré avec toute la cruauté possible.

Mais ces pensées ne sont pas entendues des gens du monde et de ceux qui s'attachent aux plaisirs de la vie. Il faut un esprit céleste et divin pour comprendre les sentiments de ce grand homme transformé en Jésus-Christ.

Ce qu'il appréhendait surtout, c'étaient les prières et le trop grand amour des Romains pour lui. Ayant donc trouvé à Smyrne des chrétiens qui allaient directement à Rome, il leur donna pour ceux de la capitale une lettre qui n'a, pour ainsi dire, d'autre but que de les conjurer de ne pas retarder par leurs prières l'exécution de son martyre. Dans l'inscription de cette épître, on peut voir un témoignage illustre de la primauté de l'Église romaine. Quand le saint martyr écrit aux fidèles des autres villes, il dit, en y ajoutant beaucoup de louanges : À l'Église qui est à Éphèse, à l'Église qui est à Magnésie, à l'Église qui est à Smyrne. Mais aux Romains son langage est différent : À l'Église qui préside dans le pays de Rome. Rien n'est plus généreux, plus édifiant que cette lettre aux Romains ; rien ne peint mieux cet amour passionné du martyre qui caractérise cet âge héroïque du Christianisme, que celle qu'il écrivit aux Romains pour leur annoncer sa prochaine arrivée :

« Dieu s'est rendu à mes prières ; j'ai enfin obtenu de sa bonté de pouvoir jouir de votre présence. Chargé de chaînes pour l'amour de Jésus-Christ, j'espère, dans peu, être auprès de vous. Si, après avoir si heureusement commencé, je suis jugé digne de persévérer jusqu'à la fin, je ne doute pas que je n'entre bientôt en possession de l'héritage qui m'est échu par la mort de Jésus-Christ. Mais je crains votre charité ; je crains que vous n'ayez pour moi une affection trop humaine. Vous pourriez peut-être m’empêcher de mourir; mais, en vous opposant à ma mort, vous vous opposeriez à mon bonheur. Si vous avez pour moi une charité sincère, vous me laisserez aller jouir de mon Dieu. Je ne puis, pour vous être agréable, consentir à éviter le supplice qui m’est préparé. C’est à Dieu seul que je veux plaire. Vous-mêmes vous m’en donnez l’exemple. Je n’aurai jamais une occasion plus heureuse de me réunir à lui, et vous ne sauriez en avoir une plus belle d’exercer une bonne œuvre. Vous n’avez qu’à demeurer en repos. Si vous ne m’arrachez pas des mains des bourreaux, j’irai rejoindre mon Dieu. Mais si vous écoutez une fausse compassion, vous me renvoyez au travail et vous me faites rentrer dans la carrière. Souffrez que je sois immolé tandis que l’autel est dressé. Rendez grâce à Dieu de ce qu’il a permis qu’un évêque de Syrie fût transporté des lieux où le soleil se lève, pour perdre la vie en une terre où cet astre perd sa lumière. Que dis-je? je vais renaître à mon Dieu. Obtenez-moi par vos prières le courage qui m’est nécessaire pour résister aux attaques du dedans, et pour repousser celles du dehors. C’est peu de paraître chrétien si on ne l’est en effet. Ce qui fait le chrétien, ce ne sont pas de belles paroles ni de spécieuses apparences; c’est la grandeur d’âme, c’est la solidité de la vertu.

« J’écris aux églises que je vais à la mort avec joie. Laissez-moi servir de pâture aux lions et aux ours. Je suis le froment de Dieu. Il faut que je sois moulu sous leurs dents pour devenir un pain digne de Jésus-Christ. Depuis que j’ai quitté la Syrie, n’ai-je pas à combattre contre les bêtes farouches? La terre et la mer sont témoins de leur fureur et de ma patience. Ce sont dix léopards sous la figure de dix soldats, auprès desquels je suis enchaîné et qui sont d’autant plus cruels, que ma douceur fait plus pour les apprivoiser. Leurs mauvais traitements m’instruisent, mais ne suffisent pas pour me justifier.

« En arrivant à Rome, j’espère trouver les bêtes prêtes à me dévorer. Puissent-elles ne point me faire languir! J’emploierai d’abord les caresses pour les engager à ne me point épargner; si ce moyen ne réussit pas, je les irriterai contre moi et je les forcerai à m’ôter la vie. Pardonnez-moi ces sentiments; je sais ce qui m’est avantageux. Je commence à être un vrai disciple de Jésus-Christ. Rien ne me touche, tout m’est indifférent, hors l’espérance de posséder mon Dieu. Que le feu me réduise en cendres, que j’expire sur une croix d’une mort lente; que, sous la dent des tigres furieux et des lions affamés, mes os soient brisés, mes membres meurtris, tout mon corps broyé; tous les démons se réuniraient-ils pour épuiser sur moi leur rage, je souffrirai tout avec joie, pourvu que je jouisse de Jésus-Christ. La possession de tous les royaumes saurait-elle me rendre heureux? Ne m’est-il pas infiniment plus glorieux de mourir pour mon Dieu que de régner sur toute la terre? Mon cœur soupire après celui qui est mort pour moi; mon cœur soupire après celui qui est ressuscité pour moi. Laissez-moi imiter les souffrances de mon Dieu. Ne serait-ce pas m’empêcher de vivre que de m’empêcher de mourir?

« Si, arrivé près de vous, j’avais la faiblesse de vous faire paraître d’autres sentiments, ne me croyez pas. N’ajoutez foi qu’à ce que je vous écris maintenant; car c’est dans une entière liberté d’esprit que parle aujourd’hui mon cœur. Et quel autre langage pourrais-je tenir à la vue de mon amour crucifié? J’entends au fond de mon cœur une voix qui me crie sans cesse: Ignace, que fais-tu ici-bas? Va, cours, vole dans le sein de ton Dieu. Les viandes les plus exquises, ni les vins les plus délicieux n’ont plus de saveur pour moi. Le pain que je veux est le corps sacré de Jésus-Christ, et le vin

4E FÉVRIER.

que je désire est son sang précieux, ce vin céleste qui excite dans l'âme le feu vif et immortel d'une charité incorruptible. Je ne tiens plus à la terre, et je ne me regarde plus comme vivant parmi les hommes. Priez, demandez, obtenez pour moi la paix, qui ne se donne qu'au bout de la carrière. Si je souffre pour Jésus-Christ, ma mémoire vous sera chère; mais si je me rends indigne de souffrir, quoi de plus odieux pour vous que mon nom?

« Souvenez-vous dans vos prières de l'église de Syrie, qui, dépourvue de pasteur, tourne ses yeux et ses espérances vers Celui qui est le souverain pasteur de toutes les Églises. Que Jésus-Christ daigne en prendre la conduite pendant mon absence; je la confie à sa Providence et à votre charité.

« Je vous salue en esprit; toutes les églises qui m'ont reçu au nom de Jésus-Christ vous saluent aussi. Je n'ai pas été pour elles un étranger. J'en ai pour preuve la charité toute chrétienne avec laquelle elles m'ont fait accompagner dans les villes qui se sont trouvées sur ma route.

« Des Éphésiens de considération et de mérite vous remettront cette lettre. A l'égard de ceux qui sont partis de Syrie pour Rome, vous m'obligerez de leur faire savoir que je suis proche. Ce sont des personnes dignes de la protection de Dieu et de vos soins. Vous leur rendrez tous les bons offices que mérite leur vertu ».

Il eut encore le temps d'écrire à quelques autres églises, entre autres à celle d'Éphèse, qui avait député vers lui son évêque Onésime, un des plus distingués de l'Église primitive, dont Ignace fait un éloge tout particulier. C'était probablement le même que cet esclave de Philémon que convertit saint Paul, et qu'il établit ensuite l'évêque de Bérée. Au reste, les évêques accourus au-devant du martyr, dans leur empressement pour sa personne, préludaient, ainsi que Polycarpe, à leur propre martyre. Ignace s'arracha bientôt à leurs embrassements; plusieurs fidèles se joignirent à ceux qui l'avaient accompagné de Syrie et s'embarquèrent avec lui.

Il reçut à Troade des nouvelles qui le comblèrent de joie, et bien capables d'affermir son courage. La considération de son généreux sacrifice avait mis fin à quelques divisions suscitées par les faux frères dans l'église d'Antioche. En même temps la persécution, contente d'avoir frappé le pasteur, avait épargné le troupeau. Trajan, par politique autant que par humanité, ne voulait pas s'attaquer à la foule et multiplier les victimes. Pressé par le départ du vaisseau, le saint écrivit à la hâte à Polycarpe, et le pria d'être son interprète auprès des diverses églises dont les députés étaient venus saluer son passage pendant son séjour à Philippes de Macédoine. Les fidèles conçurent une telle vénération pour ses sentiments et sa doctrine, que plusieurs d'entre eux se rendirent auprès de l'évêque de Smyrne, son ami et son confident, pour recueillir toutes les lettres de l'évêque d'Antioche. Ces lettres, reçues avec respect par tout le peuple chrétien, étaient lues dans les assemblées saintes avec celles des Apôtres.

Il avait compté débarquer à Pouzzoles, et arriver ainsi au terme de son voyage sur les traces mêmes de l'Apôtre des nations; mais un vent contraire poussa le vaisseau jusqu'au port d'Ostie. Les fidèles de Rome accoururent en foule à sa rencontre. Ils l'accueillirent avec des transports de joie, auxquels succéda bientôt la triste pensée qu'ils ne le possédaient que pour le perdre. Déjà ils formaient le projet de chercher à gagner le peuple, afin qu'il demandât, comme c'était déjà arrivé quelquefois, grâce pour la vieillesse de la victime. Mais le Saint, connaissant leurs pensées, les conjura avec tant d'instances de ne pas différer l'heure de sa délivrance, qu'ils s'associèrent à ses sentiments, et, tous étant tombés à genoux, il pria au milieu d'eux pour la fin de la persécution, la paix de l'Église et l'union entre tous ses enfants. Les soldats qui le conduisaient le livrèrent au préfet de la ville, avec la copie de son arrêt. Celui-ci attendit un jour de fête solennelle pour le produire en public, suivant la volonté de l'empereur. Le Martyrologe romain dit que le Saint souffrit beaucoup d'autres tourments avant d'être exposé dans l'amphithéâtre; et Adon, en son Martyrologe, ajoute qu'il eut tout le corps rompu avec des fouets plombés; que ses côtes furent gratées avec des ongles de fer et des pierres pointues et tranchantes; qu'on jeta du sel et du vinaigre sur ses plaies récentes, et qu'il fut tenu en prison trois fois vingt-quatre heures sans boire ni manger. Il fut donc mené au lieu du supplice, ayant le visage rayonnant de joie et le cœur plein de consolations de ce qu'il allait endurer pour Jésus-Christ, et voyant que tous les assistants avaient les yeux arrêtés sur lui, il leur tint ce discours: « Ne pensez pas, ô Romains qui assistez à ce spectacle, que je sois condamné aux bêtes pour avoir commis quelque crime; non, c'est parce que je veux aller à Dieu dont l'amour m'embrase ». Disant cela, il entendit rugir les lions qui venaient déjà vers lui; et alors, avec un transport causé par le zèle de sa foi, il dit hautement: « Je suis le froment de Jésus-Christ, je serai moulu par les dents des bêtes et réduit en farine pour être un pain agréable à moi. Seigneur Jésus-Christ ». A peine achevait-il ces dernières paroles, qu'il fut jeté à terre et dévoré par les lions comme il en avait prié son souverain Seigneur. Ces cruels animaux ne touchèrent pas à ses os: il n'y eut que sa chair de déchirée et qui servit de pâture à leur rage, comme la constance du Martyr, de spectacle au peuple assemblé. C'était le 20 septembre 107 ou 116.

Les Actes du martyre de saint Ignace ont été écrits par trois de ses disciples qui l'accompagnèrent à Rome, et furent les témoins oculaires de son supplice. Voici la manière touchante dont ils terminent leur récit :

« Nous assistions les yeux baignés de larmes à ce triste spectacle: la nuit suivante, retirés dans la maison d'un chrétien, nous laissâmes nos pleurs couler avec nos prières. Prosternés, nous demandâmes au Seigneur de nous faire connaître par quelque signe l'issue de ce combat. Épuisés de fatigue, le sommeil nous gagna; Ignace nous apparut. Quelques-uns de nous le virent dans la gloire et leur tendant les bras pour les serrer sur son cœur. A d'autres, il apparut dans l'attitude de la prière, intercédant auprès du trône de Dieu pour son église. Enfin, quelques autres le virent couvert de sueur et comme sortant d'un laborieux combat se présenter en vainqueur devant Dieu... »

Saint Antonin dit que saint Ignace fut seulement étouffé par les lions, et non pas dévoré; et que, sentant les morsures de ces bêtes, il avait toujours eu à la bouche le très-saint nom de Jésus, qu'il appelait à son secours. On lui demanda pourquoi il invoquait souvent ce nom: « C'est », répondit-il, « qu'il est gravé dans mon cœur et que je ne le puis oublier ». En effet, après qu'il fut mort, on lui ouvrit le cœur et on y trouva écrit en lettres d'or le très-saint nom de Jésus.

Aussitôt après la mort de saint Ignace, il arriva un grand tremblement de terre à Antioche: une partie de la ville fut ruinée, plusieurs personnes tuées, et beaucoup d'autres fort maltraitées. L'empereur même se trouva en grand péril et ne fut sauvé que par la Providence divine, qui voulait se servir de lui pour faire cesser la persécution contre les chrétiens; car, depuis, il commanda qu'ils ne fussent plus recherchés à cause du Christianisme. Il est vrai qu'il les déclara inhabiles à toutes les charges de la république; mais il voulut qu'on les laissât vivre en paix et en liberté, après s'être assuré que c'étaient des hommes paisibles et qui n'étaient ni vicieux, ni ennemis de son empire. De sorte que nous pouvons dire que saint Ignace fut utile à l'Église de Dieu pendant sa vie et après sa mort.

On représente saint Ignace d'Antioche avec une harpe près de lui, écoutant un concert céleste, parce que, comme nous l'avons dit, il aurait réglé le chant religieux en Syrie, d'après ce qu'il avait entendu exécuter par les Anges.

Le peintre espagnol Ribera a fait un grand tableau plein de fougue du martyre de saint Ignace. Plusieurs artistes du XVIe siècle ont peint la scène de l'amphithéâtre. Un lion lui ouvre la poitrine avec sa griffe et l'on aperçoit le nom de Jésus écrit en caractères éclatants sur son cœur, par allusion, sans doute, à son nom de Théophore, Porte-Dieu.

Le monogramme de Jésus-Christ et une harpe, tels sont donc les principaux attributs de saint Ignace.

Une miniature du Ménologe grec représente la cérémonie de la translation de ses reliques de Rome à Antioche. On y remarque le cercueil renfermant les saintes reliques soutenu par deux ecclésiastiques. Un évêque tenant un livre et un encensoir, accompagné de prêtres portant des torches, est près d'entrer dans la ville.

## RELIQUES ET ÉCRITS DE SAINT IGNACE.

Ses saintes reliques, ayant été recueillies par les chrétiens avec beaucoup de vénération, furent mises en terre hors de Rome. De là, elles furent portées à Antioche et déposées hors de la porte de Daphné ; quelques siècles après, du temps de Théodose, elles furent transférées dans la ville avec une solennité extraordinaire ; les peuples chez qui passait ce dépôt sacré le recevaient, d'après saint Chrysostome, en grande cérémonie et avec de belles processions. Enfin, elles ont été rapportées à Rome, lorsque, sous le règne d'Héraclius, Antioche tomba au pouvoir des Sarrasins, vers 638. Elles sont maintenant dans l'église de saint Clément, pape et martyr, et à Saint-Jean de Latran. Depuis, un des bras de cet illustre martyr est venu en notre France ; on le conservait soigneusement en la célèbre abbaye de Saint-Pierre de la Vallée, de l'Ordre de Saint-Benoît, près de la ville de Chartres. Il y avait aussi quelques parcelles de ses ossements chez les chanoines réguliers d'Arouaise, près de Bapsume, en Artois, chez les Bénédictins de Liensies en Hainaut, etc.

Ce glorieux patriarche et généreux martyr de Jésus-Christ écrivit quelques lettres dignes d'admiration ; la lettre aux Romains, que nous venons de reproduire, est un chef-d'œuvre. Saint Jérôme en cite sept qui sont certainement de lui : le tableau de l'Église naissante s'y trouve merveilleusement dépeint, et les mœurs des chrétiens de ce siècle d'or parfaitement rapportées avec la discipline ecclésiastique et les traditions apostoliques. Il y emploie une éloquence céleste et angélique pour exhorter les fidèles à les observer, comme émanant de l'autorité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par le ministère des Apôtres. Il y fait mention de tous les Ordres de l'Église, et enseigne quel respect on doit porter et quelle obéissance on doit rendre aux personnes ecclésiastiques, et surtout au caractère et à la dignité des évêques. « Le prince », dit-il, « obéit à l'empereur, et les soldats aux princes, les diacres aux prêtres, et le reste du clergé, comme aussi tout le peuple, les soldats, les princes et l'empereur même obéissent à l'évêque, et l'évêque à Jésus-Christ ». Il avait coutume de mettre à la fin de ses lettres, comme pour servir de sceau, Amen Gratia, ainsi que l'écrit le pape saint Grégoire. Les épîtres de saint Ignace étaient de si grande autorité, que saint Polycarpe en fit un recueil. Saint Irénée en fait mémoire. Saint Athanase, saint Jérôme, Eusèbe, Théodoret et d'autres Pères en parlent avec beaucoup de respect et de vénération. Outre ces épîtres, quelques-uns en ajoutent encore cinq, dont les SS. PP. ne font point mention, bien qu'ils reconnaissent les autres. Saint Bernard, Denis le Chartreux et d'autres auteurs modernes, cités par Canisius, citent encore une lettre de saint Ignace à Notre-Dame, et une autre de Notre-Dame à saint Ignace, et les considèrent comme véritables, avec deux autres à saint Jean l'Évangéliste ; mais il est plus probable qu'elles sont supposées, aussi bien que ces cinq autres, que les savants soutiennent n'être point de lui.

Il y a des reliques du Saint aux Ursulines d'Amiens, à Mailly, au Mont-Saint-Quentin et à Montreuil.

Événements marquants

  • Disciple de saint Jean l'Évangéliste
  • Élection comme évêque d'Antioche
  • Institution du chant alterné à deux chœurs
  • Interrogatoire par l'empereur Trajan à Antioche
  • Voyage sous escorte militaire vers Rome via Smyrne et Troade
  • Rédaction de sept lettres aux Églises
  • Martyre dans l'amphithéâtre de Rome dévoré par des lions

Miracles

  • Vision des anges chantant en chœurs alternés
  • Nom de Jésus trouvé écrit en lettres d'or dans son cœur après sa mort
  • Tremblement de terre à Antioche suivant son martyre

Citations

Je suis le froment de Dieu. Il faut que je sois moulu sous leurs dents pour devenir un pain digne de Jésus-Christ.

— Lettre aux Romains / Actes du martyre

Mon amour est crucifié.

— Lettre aux Romains