Saint Jean l'Apôtre et l'Évangéliste
Apôtre, Évangéliste, Disciple bien-aimé
Résumé
Disciple bien-aimé de Jésus, Jean est l'évangéliste de la divinité du Verbe. Après avoir veillé sur la Vierge Marie, il prêcha en Asie, survécut miraculeusement à un martyre à Rome et fut exilé à Patmos. Il finit sa vie à Éphèse, prêchant inlassablement l'amour fraternel.
Biographie
SAINT JEAN, APÔTRE ET ÉVANGÉLISTE
Filioli, diligite invicem. Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres. Précepte favori de saint Jean.
Comme évangéliste, saint Jean a été un oracle de vérité; comme apôtre, il a été un modèle de fidélité; comme disciple de Jésus, il a été un exemple de charité.
Du Jarry, Essais de panégyriques.
Le seul nom de disciple que Jésus aimait, que l'Évangile donne à ce divin Apôtre en quatre endroits différents, et en traitant de nos plus augustes mystères, renferme en lui tant d'excellences, qu'il n'est pas besoin de chercher d'autres éloges pour relever son mérite et pour le faire paraître comme un des plus grands Saints qui aient jamais été sur la terre. Car Jésus ne l'aurait pas aimé si singulièrement s'il n'eût été digne de cet amour, ou plutôt si en l'aimant il ne l'en eût rendu digne; et, quelle pureté, quelle innocence, quel degré de grâce, de vertu et de sainteté faut-il avoir pour mériter la prééminence de l'amour de cette Sagesse adorable qui n'aime rien qu'elle ne le fasse bon, et qui n'aime rien par préférence, qu'elle ne le fasse éminemment bon. Croyons donc avoir dit beaucoup, et avoir tout dit de saint Jean en l'appelant par excellence le disciple que Jésus aimait. Mais cela ne nous dispense pas de rapporter ici ses plus glorieuses actions et de faire un abrégé de sa vie, qui n'a été qu'une chaîne perpétuelle de faveurs célestes et d'œuvres dignes d'un favori de Dieu.
Nous ne rapporterons point ici ce qui lui est commun avec saint Jacques le Majeur, son frère aîné; c'est-à-dire ce qui regarde son pays, ses parents, sa vocation à la suite de Notre-Seigneur, son élection à la dignité d'Apôtre, le nom de Boanergès ou d'enfant du tonnerre, qui lui fut donné; son assistance à la résurrection de la fille de Jaïre, et au mystère de la Transfiguration; son zèle contre ceux qui avaient refusé l'entrée de leur ville à son divin Maître; la demande qu'il fit faire par sa mère d'une des premières places dans son royaume, ni la liberté qu'il prit, avec trois autres, de s'informer de lui, la semaine de sa Passion, quand les choses qu'il leur disait de son second avènement arriveraient. Nous avons traité fort au long tous ces points dans la vie du même saint Jacques, au 25 juillet, et nous n'y avons point séparé ces deux frères, que le texte sacré de l'Évangile a partout très étroitement unis.
La première fois qu'il en parle en particulier, c'est lorsqu'il fut question de préparer la Cène que Notre-Seigneur voulait manger avec ses Disciples, avant d'instituer l'Eucharistie et de donner son sang pour le salut du monde. Saint Jean fut député pour cela avec saint Pierre, pour nous marquer que la contemplation signifiée par saint Jean, et la bonne vie, représentée par saint Pierre, doivent être jointes ensemble quand on veut se préparer dignement à la Cène mystique. Il s'acquitta très-bien de cette
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commission, et disposa une grande salle, où, après que Jésus eut mangé l'Agneau pascal avec ses Apôtres, il leur lava les pieds et se remit à table pour leur faire part de l'aliment céleste de son corps et de son sang précieux.
C'est proprement ici que commencent les faveurs singulières de ce grand Maître envers son disciple; c'est ici qu'il donne sujet pour la première fois, de l'appeler « le Disciple que Jésus aimait ». Dans ce repas mystérieux, il le fit placer auprès de lui, comme celui qui, étant vierge, était aussi le plus digne d'approcher de sa personne et de se familiariser avec lui; et, parce que ce cher Disciple fut pressé par saint Pierre de lui demander secrètement qui était celui de la compagnie qui le livrerait entre les mains des Juifs, cet aimable Sauveur, pour lui parler plus confidemment, lui permit comme une mère à son enfant, de se reposer sur son sein et d'appuyer sa tête sur sa poitrine. Mais la grâce qu'il reçut en ce moment surpassa de beaucoup celle que Salomé, sa mère, avait osé demander pour lui, puisqu'il eut l'honneur d'avoir le visage appuyé sur son cœur, au lieu qu'elle avait seulement demandé qu'il fût assis à sa gauche, en cédant sans doute la droite à son frère aîné.
Les saints Pères font des réflexions admirables sur cette faveur. Quelques-uns disent que Jean s'endormit sur ce lit mystérieux, qui est le siège de la sagesse; mais il le faut entendre du sommeil de la contemplation et de l'extase. C'est ainsi qu'en parle saint Laurent Justinien, au chapitre v du livre de Agone. Saint Augustin répète, en plusieurs endroits, que, s'étant approché de cette source de lumière, il y puisa les plus hauts secrets de nos mystères, dont il a fait part à toute l'Église; c'est pour cela que, sur le Psaume CXLIV, il l'appelle Avidissimus epulator, cui non suffi-cit ipsa mensa Domini, nisi discumberet supra pectus ejus, et de arcano ejus liberet divina secreta. — L'auteur de l'Épître sur l'Homme parfait, parmi les œuvres de saint Jérôme, dit qu'il reposa sa tête sur la poitrine du Sauveur, comme sur l'Arche de l'Ancien et du Nouveau Testament, et que, par ce moyen, il entra non-seulement dans le parvis de l'oracle divin, mais dans le sanctuaire et dans le lieu le plus mystérieux: c'est pourquoi il lui donne le nom de Diligens Inquisitor et de familiaris Sacerdos.
Il demanda donc à son Maître quel était le perfide et le traître qui se rendrait coupable de son sang. Jésus-Christ voulait encore épargner l'honneur de celui qui ne voulait pas épargner sa vie; mais, ne pouvant rien refuser à son bien-aimé, il le lui indiqua en secret, lui disant que c'était celui à qui il donnerait un morceau de pain, et il en présenta incontinent à Judas. Les autres Apôtres ne s'aperçurent pas de ce qu'il voulait dire; et même quand il dit au traître: « Faites au plus tôt ce que vous voulez faire », ils se persuadèrent qu'il lui recommandait d'acheter les choses nécessaires pour la fête, ou de donner quelque aumône aux pauvres, parce qu'il était comme le procureur du sacré Collège. Il paraît, par la suite de la vie du Sauveur, qu'après l'institution de la Cène et l'action de grâces rendue à son Père, il commença cet admirable discours dont saint Jean seul a fait part à l'Église, dans les chap. XIII, XIV, XV, XVI et XVII de son Évangile. Il alla ensuite sur la montagne des Oliviers, et, voulant y faire sa prière en secret, il ne prit avec lui que saint Pierre, saint Jacques et notre bienheureux Apôtre. La tristesse et l'amertume dont son âme était remplie, à cause de ce qu'il venait d'apprendre de la trahison de Judas, l'accablèrent tellement, qu'il s'endormit par trois fois, avec les deux autres Apôtres.
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Il fit encore paraître de la lâcheté à la prise de son cher Maître, puisque saint Marc ne l'excepte point de cette proposition générale : *Tunc discipuli ejus relinquentes eum, omnes fugerunt* : « Alors ses disciples le laissèrent, et prirent tous la fuite ».
Si saint Jean commit une lâcheté dans cette occasion, il la répara bientôt par sa ferveur et par l'assiduité qu'il rendit à son adorable Maître et à la sainte Vierge, sa Mère, dans tout le reste de sa Passion. Il vint à la maison de Caïphe; et, quoiqu'il y fût connu, et qu'il eût par conséquent sujet de craindre d'y être arrêté, il ne laissa pas d'y entrer et même d'y faire entrer saint Pierre. Il y a beaucoup d'apparence qu'il y demeura toute la nuit, et qu'il n'en sortit que pour aller avertir la sainte Vierge de tout ce qui se passait à l'égard de son Fils bien-aimé. Il la consola dans sa douleur, et, comme pour accomplir toute justice, elle devait assister aux dernières violences de sa Passion, il la conduisit jusqu'au Calvaire. Il fut le seul de tous les Apôtres qui vit crucifier et immoler cette innocente victime, il fut le seul qui demeura au pied de la croix jusqu'au moment de sa mort, il fut le seul sur qui rejaillirent les gouttes de son sang précieux, il fut le seul à qui cet aimable Sauveur adressa la parole pour lui donner les derniers gages de son amour. Mais que lui dit-il et que fit-il en sa faveur ?
Voici ce qui surpasse toutes nos pensées, et relève saint Jean au-dessus de toutes les grandeurs et de toutes les dignités imaginables. Il le fit vicaire de son amour envers sa Mère, il lui donna sa place, il voulut qu'il la reconnût pour la sienne, il lui dit : *Ecce Mater tua* : « Voilà votre Mère. Elle a été la mienne, elle est et elle sera désormais la vôtre; je vous la donne pour Mère et je vous fais son fils; je souhaite qu'elle ait pour vous toute l'affection, toute la tendresse et toute la bienveillance qu'une mère a pour son fils, et je veux aussi que vous lui portiez le respect et l'amour, et que vous lui rendiez l'assistance et l'obéissance qu'un fils doit à sa mère ». Quelques Docteurs ont cru que Jésus, par un effet de sa toute-puissance, produisit alors en Marie et en Jean des rapports physiques de maternité et de filiation, qui les firent réellement Mère et Fils; c'est ainsi qu'en parle saint Thomas de Villeneuve, dans un admirable sermon qu'il a fait sur saint Jean. Mais il n'est point nécessaire d'avoir recours à ce miracle: il suffit de dire que Jean fut alors pénétré de tous les sentiments de fils envers Marie, et que Marie fut aussi pénétrée de tous les sentiments de mère envers Jean. L'Évangéliste ajoute que dès lors ce disciple bien-aimé la retira chez lui, et qu'il la prit en sa garde : *Accepti eum discipulus in sua*.
Les Pères remarquent que ce grand Apôtre représentait en cette rencontre tous les fidèles, et qu'ainsi Marie nous fut donnée pour Mère, et que nous lui fûmes donnés pour enfants; mais Jean fut l'aîné dans cette adoption; ainsi, quoique Marie soit la Mère de tous les fidèles, elle regarde néanmoins, après Jésus-Christ, le glorieux saint Jean comme le premier et le plus cher de tous ses enfants; de là nous devons conclure que, s'il a été « le disciple que Jésus aimait », il a aussi été le fils que Marie aimait. Nous n'avons point de paroles assez éloquentes pour exprimer l'excellence du trésor qui lui fut donné en la personne de cette Vierge des vierges: comme Marie valait plus à elle seule que toutes les autres créatures ensemble, et que Jésus l'aimait plus qu'il n'aimait tous les anges et tous les hommes, il est certain que le présent qu'il fit à son disciple fut au-dessus de tous les présents, et le plus grand qu'il lui put faire après s'être donné à lui; et comme en parlant de lui à Nicodème, il s'écria avec admiration: « Dieu a aimé le monde jusqu'au point de donner son Fils unique pour sa rédemp-
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tion et son salut »; de même, en considérant ce bienfait inestimable, nous avons sujet de nous écrire dans un saint étonnement: « Jésus-Christ a aimé Jean jusqu'au point de lui donner sa Mère pour sa consolation et son bonheur ».
Mais cette insigne faveur fut accompagnée d'un très-grand martyre; car, que ne souffrit pas notre Apôtre voyant son cher Maître, son adorable Bienfaiteur attaché à la croix, et expirant au milieu de tant d'opprobres, de tourments et d'ignominies; quelle douleur pour lui de voir tous les tourments du Fils retomber sur la sainte Vierge qui lui avait été donnée pour Mère? Ne doutons point que, dans cette occasion, il n'ait eu plus de part à la passion de la Mère et du Fils que tous les autres martyrs; que, selon la prédiction de Notre-Seigneur, il n'ait bu toute l'amertume de son calice et enduré un martyre plus douloureux et plus noble que ceux qui ont souffert la mort par les tourments des bourreaux. L'amour pour le Fils et pour la Mère a fait en lui ce que les fouets, les scorpions, les crochets de fer, les coups de flèches, les huiles bouillantes et les lits embrasés ont fait dans les autres victimes de Jésus-Christ.
Le Sauveur du monde ayant expiré, eut le côté percé d'un coup de lance par la cruauté d'un soldat qui voulait éprouver s'il était mort. Alors saint Jean, nonobstant sa douleur excessive, attentif à tout ce qui se passait sur le Calvaire, vit sortir de cette sainte plaie du sang et de l'eau. Il considéra ce mystère avec admiration; il fut, en effet, le symbole de deux de nos Sacrements: et il est le seul Évangéliste qui l'ait découvert à l'Église; sur quoi il fait cette protestation si authentique: « Et celui qui l'a vu en a rendu témoignage, et son témoignage est véritable ». Il est encore à croire qu'il se trouva au pied de la croix, lorsque l'on en descendit le corps du Sauveur, qu'il le reçut entre ses bras, qu'il le mit dans ceux de la sainte Vierge, qu'il le lava de ses larmes, qu'il le baisa avec une dévotion extraordinaire, et qu'il aida à le mettre dans le sépulcre.
Depuis, il fut le premier à donner des marques sensibles de l'amour qu'il lui portait. Car, ayant su de Marie-Madeleine qu'il n'était plus dans le tombeau, il y courut en diligence avec saint Pierre, et y arriva le premier; et, s'il n'y entra pas avant l'arrivée de ce prince des Apôtres, ce ne fut que par humilité et par respect pour son âge et pour la dignité à laquelle il était désigné. De plus, lorsque Notre-Seigneur apparut à un petit nombre de ses disciples qui prêchaient sur la mer de Tibériade, Jean fut le seul qui le reconnut d'abord; sur quoi saint Jérôme dit fort bien: *Solus virgo Virginem agnoseit*: Jean étant le seul qui fût vierge, fut aussi le seul qui, par une divine sympathie, reconnut Jésus-Christ le Roi des vierges. Dans cette apparition, le Sauveur mangea avec eux, il prit du pain et du poisson et les leur distribua; et, après le repas, il établit saint Pierre pasteur de ses agneaux et de ses brebis; il lui prédit qu'il devait mourir les bras étendus, c'est-à-dire qu'il devait mourir sur une croix pour la confession de son nom, et en s'en allant il lui dit: « Suivez-moi ». Comme cet Apôtre le suivait, il aperçut saint Jean venir après lui, et voulant savoir ce qu'un disciple si cher et si précieux deviendrait, il demanda à Notre-Seigneur ce qu'il avait dessein de faire de lui; Jésus, pour lui ôter cette inquiétude, lui répondit: « Si je veux qu'il demeure jusqu'à ce que je vienne, que vous importe? Suivez-moi ». Les autres disciples, interprétant ces paroles du dernier avènement et comme si Notre-Seigneur ne les avait pas dites conditionnellement, mais absolument, en inférèrent que Jean ne mourrait point: cette opinion est encore suivie de quelques auteurs, qui ne le croient pas effec-
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tivement mort, mais réservé pour venir avec Hénoch et Élie combattre l'Antechrist à la fin des siècles. Cependant, cette interprétation des disciples ne fut point reçue de saint Jean; et il semble que ce soit pour l'exclure et pour empêcher qu'elle n'eût cours, qu'il a fait remarquer dans son Évangile que Jésus-Christ ne dit point : « Ce disciple ne mourra pas »; mais seulement : « Si je veux qu'il demeure jusqu'à ce que je vienne, vous ne devez pas vous en mettre en peine ». Nous n'avons rien de plus sur notre bienheureux disciple dans le texte de l'Évangile.
Dans les Actes des Apôtres, saint Luc en parle partout avec beaucoup d'honneur et le nomme toujours immédiatement après saint Pierre. Il assista ce premier des Apôtres en trois occasions mémorables que nous avons décrites en sa vie. La première fut la guérison d'un boiteux à la porte du temple, appelée la belle porte. Ce boiteux leur demanda l'aumône à tous deux, et ils lui donnèrent pour aumône l'usage de ses jambes qu'il n'avait pas eu depuis quarante ans qu'il était au monde. La seconde fut lorsque les prêtres et les magistrats du temple les firent arrêter pour leur demander raison d'un si grand miracle et du zèle avec lequel ils prêchaient la gloire de Jésus-Christ. Ils parurent avec une constance merveilleuse devant leur tribunal, ils leur dirent qu'on ne pouvait être sauvé que par la foi en Jésus-Christ, qu'ils avaient fait sacrifier; et, ces prêtres leur ayant défendu de jamais parler de cette doctrine, ils leur répondirent avec la même fermeté : « Jugez, s'il vous plaît, si nous devons plutôt déférer à votre commandement qu'à celui de Dieu ». Enfin, la troisième occasion fut, lorsque les Samaritains ayant cru la parole de Dieu et reçu le baptême des mains de saint Philippe, diacre, il fut question de leur conférer le Saint-Esprit par le sacrement de la Confirmation, dont l'administration est réservée aux évêques. Les Apôtres, qui étaient demeurés à Jérusalem, en déférèrent l'honneur à saint Pierre et à saint Jean, et l'imposition de leurs mains fut si efficace, que le Saint-Esprit ne descendit pas seulement invisiblement sur ces nouveaux chrétiens, mais encore d'une manière sensible, de même qu'il était descendu à la Pentecôte sur les disciples. Saint Paul, dans l'épître aux Galates, chap. II, dit qu'étant venu à Jérusalem, il y trouva Jacques, Pierre et Jean, qui étaient comme les colonnes de l'Église, et qu'ils le reçurent en leur société pour la prédication de l'Évangile, lui recommandant seulement qu'en prêchant aux Gentils il eût soin de les porter à l'assistance des pauvres de Judée.
Il faut maintenant tirer de l'Histoire ecclésiastique et de l'Apocalypse de saint Jean le reste de ses Actes jusqu'à sa mort. Premièrement, il est très-certain que son principal soin, avec celui de la conversion des peuples, fut de pouvoir aux besoins de la sainte Vierge pendant tout le temps qu'elle vécut, de lui tenir compagnie et de lui rendre tous les devoirs que la qualité d'enfant d'une telle mère, institué par Jésus-Christ même un moment avant sa mort et lorsqu'il versait son sang pour son amour, pouvait exiger de lui. C'est ce qu'il fit non-seulement à Jérusalem et dans la Judée, mais dans l'Asie, et particulièrement dans la ville d'Éphèse, où cette vierge adorable se retira pour quelque temps, lorsque l'Église naissante fut dispersée par la persécution d'Hérode. L'Épître synodale que le Concile général, tenu en cette même ville, écrivit au clergé de Constantinople, fait foi de cette retraite. Il n'est pas possible de rapporter ici toutes les grâces qu'il reçut, par son moyen, durant le temps qu'il demeura avec elle, les lumières qu'elle versa dans son âme par ses paroles, les ardeurs de l'amour divin qu'elle alluma dans son cœur par ses exemples, et les faveurs qu'elle lui attira du ciel par
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ses prières; car, si elle est si libérale et si bienfaisante envers ceux qui l'invoquent et qui ont recours à elle, quoiqu'ils ne soient que ses serviteurs, que n'aura-t-elle pas fait pour un enfant adoptif, dont Jésus-Christ son fils unique l'avait établie la Mère? Et si sa seule présence a produit des effets si prodigieux dans ceux qui ont l'honneur d'en approcher pour un peu de temps, comme dans saint Jean-Baptiste, dans saint Zacharie, et dans sainte Élisabeth, que n'aura-t-elle point opéré dans celui qui vivait avec elle, qui était témoin de ses actions et de ses démarches, qui l'entendait parler de nos mystères, qui la voyait prier et communier, et qui souvent la communiait lui-même et priait avec elle? De quelles splendeurs son esprit n'était-il pas alors éclairé, de quelles flammes son âme n'était-elle pas embrasée, et avec quelle humilité et quelle ferveur ne passait-il pas sa vie dans une si sainte compagnie? Ce sont des secrets qu'il faut plutôt admirer que vouloir les représenter par la faiblesse de nos paroles.
Dans le partage du monde que les Apôtres firent entre eux pour en entreprendre la conquête, l'Asie-Mineure échut à saint Jean, et ce fut peut-être le sujet pour lequel il conduisit Marie à Éphèse, qui en était une des plus grandes villes. Il est vrai qu'il parcourut encore d'autres parties de l'Orient, entre lesquelles on met le pays des Parthes, parce que sa première épître avait autrefois pour inscription : Aux Parthes. Les Jésuites qui, dans ces derniers siècles, ont annoncé le nom de Jésus-Christ dans les Indes, rapportent qu'il pénétra jusqu'aux extrémités du Levant, et que les Bassores prétendent avoir reçu la foi par son ministère. Mais il est constant que son plus long séjour fut en Asie. On tient qu'il demeura à Hiéropolis, ville de la province de Phrygie, jusqu'à la venue de saint Philippe. Les évêques d'Éphèse, autre ville de cette province, se disaient ses successeurs et ses disciples, et ils se fondaient sur son autorité, pour ne pas célébrer la pâque le même jour que l'Église romaine la célèbre; saint Jérôme assure même qu'il en fonda et qu'il en gouverna toutes les églises : *totas Asie fundavit rezitque Ecclesias*; mais cela n'empêche pas que saint Pierre n'y ait aussi prêché, et que saint Paul, vers l'année 55, n'ait établi saint Timothée évêque d'Éphèse. En effet, nous voyons dans l'Apocalypse, que ce bien-aimé disciple du Sauveur écrivit aux évêques des sept principales églises de cette province, savoir : aux évêques d'Éphèse, de Smyrne, de Pergame, de Thyatire, de Philadelphie, de Sardes et de Laodicée, qu'il appelle des anges, à cause du soin qu'ils devaient avoir des peuples que la divine Providence leur avait confiés.
Nous ne répétons pas ici ce que nous avons dit au 6 mai de son martyr à Rome, où, ayant été mené par l'ordre de l'empereur Domitien, il fut fouetté et plongé dans une chaudière d'huile bouillante; ni de son exil dans l'île de Pathmos, l'une des Sporades, où il écrivit cet admirable livre, nommé *Apocalypse*, lequel, au jugement de saint Jérôme, ne contient pas moins de mystères que de paroles, et qui représente sous des figures encore scellées toutes les persécutions de l'Église, jusqu'à la venue de l'Antechrist et à la fin du monde. Il annonça aussi aux habitants de cette île la vérité de
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l'Évangile et les attira à la foi de Jésus-Christ. Après la mort de Domitien, Nerva, son successeur, prince fort doux, ayant cassé tous ses actes, à cause de leur trop grande cruauté, et rappelé d'exil tous ceux qu'il avait bannis, notre bienheureux Apôtre eut la liberté de retourner à Éphèse, pour reprendre la conduite des Églises d'Asie, que cette persécution avait interrompue. Métaphraste dit qu'avant son départ les chrétiens de Pathmos le prièrent de leur laisser par écrit la doctrine du salut qu'il leur avait enseignée, et que, pour les satisfaire, il composa son Évangile, qu'il dicta à saint Prochore, l'un des sept premiers diacres qui l'avaient suivi.
Il ajoute qu'avant d'entreprendre ce grand ouvrage, il ordonna un jeûne à tous les fidèles, qu'il observa lui-même avec une extrême rigueur; qu'ensuite il se retira avec son disciple Prochore sur une haute montagne, où, étant debout comme Samuel et les bras étendus vers le ciel comme Moïse, il entra dans une très-haute contemplation des vérités éternelles; qu'étant ainsi ravi en Dieu, on vit des éclairs effroyables, et on entendit de furieux coups de tonnerre, et qu'après un grand éclat on entendit une voix qui disait : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu »; qu'enfin, après ces paroles qu'il fit écrire, il continua de dicter son Évangile à saint Prochore, qui eut l'honneur d'être son secrétaire pour un ouvrage si admirable. Dorothée de Tyr, Théophylacte et Nicéphore, s'accordent avec Métaphraste pour le lieu de ces merveilles; mais saint Irénée, saint Jérôme, saint Augustin, saint Isidore, saint Grégoire de Tours, et la plupart des autres auteurs, après Eusèbe de Césarée, disent qu'elles arrivèrent dans l'Asie, et que ce fut là que saint Jean composa son Histoire évangélique, à la prière des évêques du pays, pour les hérésies naissantes de Cérinthe et d'Ebion, qui disaient que Jésus-Christ n'était qu'un pur homme. Ce fut donc vers l'an 98, sous l'empire de Nerva ou de Trajan, et sous le Pontificat de saint Clément Ier.
Il s'attache plus en ce livre à rapporter les discours de Notre-Seigneur, qu'à décrire ses actions, et il s'étend davantage sur les deux premières années de sa prédication, auxquelles les trois Évangélistes qui avaient écrit avant lui n'avaient fait que toucher en passant, que sur les suivantes. Il y inculque principalement la doctrine de la filiation divine et de son unité avec son Père; et il le fait d'une manière si sublime, qu'il a mérité des plus anciens Pères de l'Église le nom de Théologien par excellence et d'Aigle des Évangélistes: comme, en effet, il est représenté dans Ézéchiel et dans l'Apocalypse sous le symbole d'un aigle. Dès la première page, il fait assez connaître qu'il avait volé jusque dans le sein de la Divinité, pour en découvrir les plus profonds secrets. Il y parle de la génération éternelle du Verbe, de sa demeure immuable en Dieu, et de sa consubstantialité parfaite avec Dieu, et par là il détruit les hérésies de Sabellius, d'Arius et d'Acacius. Il y explique la création du monde par ce Verbe, et comment toutes choses ayant eu la vie en lui comme dans leur principe, elles ont reçu par lui la vie en elles-mêmes. Il y annonce le mystère de l'Incarnation, en disant que ce Verbe coéternel et consubstantiel au Père, a été fait chair: ce qui renverse les erreurs de Paul de Samosate, de Nestorius et d'Eutychès. Il y enseigne le mystère de la justification, assurant que ceux qui l'ont reçu, ont eu le pouvoir d'être faits enfants de Dieu par une génération qui n'est pas de la chair et de l'homme, mais toute divine. Enfin, il n'y a presque point de vérité catholique dont il ne donne les principes et ne jette les fondements.
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Il est vrai que saint Paul, élevé au troisième ciel, découvrit des secrets qui nous sont impénétrables; mais ces révélations ne furent que pour lui; car il avoue qu'au moment où elles lui furent communiquées, il eut défense de les publier à d'autres. Mais notre divin Évangéliste fut instruit en faveur de tout le monde, et on ne lui mit dans l'esprit ces lumières surnaturelles que pour en faire part à l'Église universelle. Les anges mêmes, selon saint Jean Chrysostome dans sa première homélie sur cet Évangile, en ont appris des choses qu'ils ne savaient pas, conformément à ce que dit l'Apôtre aux Éphésiens, chapitre III, que les diverses industries de la sagesse de Dieu ont été connues aux principautés et aux puissances dans le ciel par l'Église qui est sur la terre. Les philosophes païens furent dans une si grande admiration de la profondeur et de l'éminence de ces premières paroles: « Au commencement était le Verbe, etc. », que quelques-uns les insérèrent tout entières dans leurs livres, comme une doctrine au-dessus de toutes les autres. Saint Augustin dit même qu'un Platonicien voulait qu'on les écrivît en lettres d'or au lieu le plus éminent des assemblées. Il faut voir ce saint docteur en ses *Confessions*, liv. VII, chap. IX, et au liv. X de la *Cité de Dieu*, chap. XXIX. Enfin, l'Église a une si grande vénération pour l'Évangile de saint Jean, qu'elle en fait réciter tous les jours le premier chapitre à la fin de la messe; et Maldonat rapporte, dans son commentaire, que du temps de la fureur des Ariens, les catholiques le portaient toujours sur eux, pour se distinguer de ces hérétiques, comme on porte maintenant un chapelet pour se distinguer des Calvinistes, et afin d'avoir continuellement en main des armes pour les combattre. Outre l'Apocalypse et l'Évangile, notre Saint a écrit trois Épîtres; la première, aux fidèles en commun, quoique autrefois elle portât pour titre, aux Parthes, comme nous l'avons déjà dit; la seconde, à une dame nommée Électa, illustre par sa piété et par sa noblesse. La troisième à Caius, c'était un chrétien fort charitable et grand hospitalier. Une de ses principales vues dans ces lettres, outre le zèle qu'il y témoigne contre les hérétiques, qui niaient la divinité de Jésus-Christ, comme Cérinthe et Ebion, ou la vérité de sa chair, comme Basilide, c'est de porter tout le monde à la charité envers le prochain, cette vertu étant la marque la plus assurée de l'amour que l'on a pour Dieu et de la profession du Christianisme. Il en explique le précepte qu'il appelle ancien et nouveau; il en déclare les avantages qui sont d'obtenir facilement de Dieu tout ce qu'on lui demande et d'avoir une heureuse société avec lui; il en marque les qualités, et il dit qu'elle est sincère, véritable et bienfaisante; qu'elle ne se contente pas de paroles, mais qu'elle en vient aux effets. C'est ce qu'il fait principalement dans sa première Épître. Il montre, dans la seconde, combien l'on doit être soigneux de fuir la conversation des hérétiques; et il le prouve par son exemple, car, quoiqu'il ne dût pas craindre qu'ils le corrompissent, il ne laissait pas de les fuir et d'en éviter la rencontre; l'on dit même qu'ayant un jour trouvé Cérinthe et Ebion dans les bains publics où il allait se laver, selon la coutume de ce temps-là, il s'en retira sur-le-champ avec ses disciples, leur disant: « Sortons d'ici, mes enfants, de peur que l'édifice ne vienne à crouler sur nous, à cause d'une si mauvaise compagnie ». On ne sait ni le lieu ni le temps où ces lettres furent écrites. Il y a de l'apparence que l'Apôtre était déjà fort vieux quand il les composa, puisque dans la première il parle aux fidèles comme à ses petits enfants, *filioli*, et que dans les deux autres il se nomme *senior*, le vieillard.
On ne peut suffisamment exprimer quelle fut la joie de la ville d'Éphèse
SAINT JEAN, APÔTRE ET ÉVANGÉLISTE.
et de toute l'Asie-Mineure au retour de cet Apôtre tout céleste, qu'ils regardaient comme leur maître, leur pasteur et leur père. Cependant, il n'eut pas de moindres combats à soutenir dans cette ville contre Apollonius de Thyane, fameux magicien, qui, par ses enchantements, ses prophéties apparentes et ses faux miracles, avait fasciné l'esprit d'une partie du peuple, que l'apôtre saint Pierre n'en avait eu à Rome contre Simon le Magicien. Mais Notre-Seigneur le fit triompher de cet imposteur par des miracles réels, qu'il opposa à ses prestiges et qui firent reconnaître ses impostures, et par le glaive de la parole de Dieu, qui eut la force de détruire ses impies. Nous ne savons pas quels furent ces miracles; ses Actes, attribués à Prochore, disent qu'il changea des baguettes en or et des perles en diamants; mais c'est une chose purement apocryphe, aussi bien que le livre d'où elle est tirée. Baronius approuve seulement, en l'année 98, quelques résurrections de morts, dont Eusèbe et Sozomène rendent témoignage.
La célèbre conversion d'un jeune homme, qui s'était fait capitaine de voleurs, est ce que nous avons de plus certain de ce qu'il fit après son retour. Il l'avait pris en affection avant son exil, et, voulant en faire un bon serviteur de Dieu, il l'avait mis sous la conduite d'un évêque, à qui il avait fort recommandé de veiller sur lui, de lui donner une bonne éducation et de jeter dans son cœur les semences de toutes les vertus chrétiennes. Ce prélat s'y appliqua quelque temps; mais, après lui avoir donné les premières teintures du Christianisme, l'avoir baptisé, confirmé et disposé au sacrement de l'Eucharistie, il le négligea tellement que, ne se voyant plus éclairé, il fréquenta de mauvaises compagnies, et devint libertin avec les libertins. De là, pour avoir de quoi satisfaire à ses débauches, il se joignit à des voleurs et s'en fit le capitaine. Le souvenir des saintes instructions qu'il avait reçues, et les remords de sa conscience n'étant pas encore tout à fait éteints, le retinrent d'abord et l'empêchèrent de commettre les plus grands crimes; mais enfin, il étouffa ce reste de bons sentiments, et il s'abandonna à des désordres si étranges, qu'il était le plus redoutable de tous les brigands. L'Apôtre, étant allé voir l'évêque à qui il l'avait recommandé, le lui redemanda comme un précieux dépôt qu'il lui avait confié. « Je ne l'ai plus », dit l'évêque tout confus, en jetant un grand soupir. « Je ne l'ai plus, il est mort ». — « Il est mort », répliqua saint Jean, « et de quelle manière est-il mort ? » — « C'est à Dieu qu'il est mort », dit l'évêque, « puisqu'il a mieux aimé se joindre à des bandits pour voler les passants sur ces montagnes, que de demeurer à l'Église dans la retenue et la modestie ». — « À quel gardien », lui repartit le saint Apôtre, « j'avais confié mon frère !... Mais qu'on m'amène un cheval, qu'on me donne un guide ! » Puis, quittant l'assemblée, il partit à l'instant.
Lorsqu'il fut arrivé sur la montagne, il rencontra les sentinelles des bandits qui se saisirent de lui. « Je viens ici », leur dit-il, « pour parler à votre chef, et je vous supplie de me mener vers lui, parce que j'ai une affaire importante à lui communiquer ». Ils eurent du respect pour sa vieillesse et pour cette gravité majestueuse qui paraissait sur son visage, et le menèrent à celui qu'il demandait. Le capitaine le reconnut d'abord, et, ne pouvant soutenir la vue et la présence d'un si saint homme, qu'il révèrait comme son maître, il prit aussitôt la fuite; mais le Saint courut après lui, lui criant de toutes ses forces : « Pourquoi, mon enfant, fuyez-vous votre père ? Que craignez-vous d'un homme désarmé ? Ayez égard à mes cheveux blancs, ayez pitié de la fleur de votre jeunesse, ne croyez pas qu'il n'y ait plus de salut pour vous. Arrêtez-vous, mon fils, je vous supplie, arrêtez-
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vous. C'est Jésus-Christ même qui m'a envoyé vers vous ». À ces paroles le jeune homme s'arrêta; il tenait ses yeux à terre. Puis il jeta ses armes, et il se mit à trembler et à pleurer amèrement. Jean l'aborda; mais lui, embrassant ses genoux, ne savait que le prier par ses gémissements. Il était baigné de ses larmes comme d'un second baptême; mais il tenait encore sa main droite cachée sous sa robe. Saint Jean, de nouveau, l'encourage, le rassure, lui jure qu'il obtiendra sa grâce du Sauveur; à son tour, il le supplie, se met à ses genoux. Puis, s'emparant de cette main désormais purifiée, il la baise tendrement. Le jeune homme fut ramené dans l'assemblée des saints. Jean priait avec lui. Il jeûnait avec lui, faisant ensemble pénitence. Il guérissait son âme par la parole, ainsi que par un charme souverain, et il ne le quitta plus qu'il ne l'eût ressuscité et rendu à l'Église ».
De pareils traits n'avaient pas leur analogue dans l'antiquité profane. Saint Jean fit voir par cette conduite qu'il n'avait pas seulement puisé les secrets du ciel dans le sein de son Maître, lorsqu'il s'y reposa, mais qu'il en avait tiré le feu de la charité et de la miséricorde envers les pécheurs. Et comment n'en aurait-il pas été rempli, lui qui l'avait vu expirer sur l'arbre de la croix pour eux ? Aussi, saint Jérôme rapporte qu'étant devenu extrêmement vieux, et sa faiblesse ne lui permettant plus de faire de longs discours aux fidèles, lorsque ses disciples l'avaient apporté à l'église entre leurs bras, il ne leur disait que ces paroles : *Filioli, diligite alterutrum*; « Mes petits enfants, aimez-vous l'un l'autre ». Et comme ces mêmes disciples, ennuyés d'entendre toujours la même chose, lui demandèrent enfin pourquoi il répétait si souvent cette leçon, il leur fit, ajoute saint Jérôme, une réponse digne de Jean, c'est-à-dire du disciple que Jésus aimait : *Quia præceptum Domini est, et in solum fiat, sufficit*; « Je le fais, parce que c'est le précepte du Seigneur, et que si on le garde bien, il n'en faut point davantage pour être sauvé ».
Voilà tout ce que nous avons pu trouver d'authentique sur saint Jean dans l'Histoire ecclésiastique. Il ne nous reste plus qu'à parler de son bienheureux décès. Nous avons déjà dit que quelques auteurs ont cru qu'il n'était pas mort, mais que Notre-Seigneur l'avait réservé avec Hénoch et Élie, pour combattre l'Antechrist à la fin du monde. C'est l'opinion de saint Hippolyte, évêque de Porto, dans son Traité de la consommation du monde, mais elle n'est point soutenable; car, outre que saint Jean la rejette lui-même dans son Évangile, par ces paroles : *Et non dixit Jesus : non moritur*; « Et Jésus ne dit pas que ce disciple ne devait point mourir »; outre qu'en son Apocalypse, en parlant des combats contre l'Antechrist, il ne fait mention que de deux témoins, qui prêcheront mille deux cent soixante jours, revêtus de sacs, et qui seront enfin massacrés par la bête, toute l'antiquité n'a point douté de sa mort, non plus que de celle des autres Apôtres. Le Ménologe des Grecs la marque au 26 septembre. Polycrate, évêque d'Éphèse, en parle clairement dans son Épître au pape Victor; Tertullien dans son Traité de l'âme; saint Chrysostome dans l'Homélie des douze Apôtres; saint Ambroise, saint Jérôme, saint Augustin, saint Isidore, saint Grégoire de Tours, Nicéphore Calixte, Métaphraste et une infinité d'autres. Le pape saint Célestin Ier, dans l'Épître aux Pères du Concile d'Éphèse, parle aussi de ses reliques, qui étaient honorées en cette ville. Enfin, le cardinal Baronius, Godeau, évêque de Vence, et tous nos plus savants historiens la tiennent indubitable.
On ne sait pas néanmoins de quelle manière il est mort. Quelques-uns ont dit que Trajan l'avait fait mourir par la violence des tourments; mais
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cela n'a aucun fondement. L'Église croit que sa mort fut naturelle et que, après avoir bu le calice du Seigneur au pied de la croix et lorsqu'il fut jeté à Rome dans une chaudière d'huile bouillante, il expira paisiblement à Éphèse le 27 décembre. Il ne laisse pas pourtant de mériter le titre et de posséder la couronne que reçoivent les Martyrs, ayant beaucoup plus souffert qu'eux en voyant Jésus-Christ sur le Calvaire. Il a été martyr du martyre de Jésus-Christ même, et les instruments qui ont déchiré et percé le corps du Maître ont déchiré et percé le cœur du disciple. Il y a aussi plusieurs opinions touchant les années qu'il a vécu. Saint Jérôme dit qu'il a vécu soixante-huit ans depuis la Passion de Notre-Seigneur, d'où il suit qu'il est mort l'an 101 ou 102, sous l'empereur Trajan; mais il n'est pas certain quel âge il avait quand il fut appelé à l'apostolat. Baronius ne lui donne que vingt-deux ans; d'autres lui en donnent vingt-sept ou environ.
L'église de Saint-Jean de Latran possède, dans une belle urne en argent doré, les chaînes dont saint Jean fut lié lorsqu'on l'amena d'Éphèse à Rome. Dans la chapelle Saint-François, on voit la coupe ou tasse dans laquelle saint Jean but, sur l'ordre de Domitien, un poison mortel, mais qui, par une permission de Dieu, ne lui fit aucun mal. Sous l'autel majeur, dans la Confession, qui était la prison où il fut détenu, on expose aussi la tunique, enfermée dans une cassette en argent doré, avec laquelle le Saint ressuscita les ministres de l'empereur, morts subitement pour avoir goûté à ce même poison dont il avait bu impunément. Jean, diacre, dans la Vie de saint Grégoire le Grand observe particulièrement que, quand on la dépliait dans un temps de sécheresse, on obtenait de la pluie, de même qu'elle ramenait le beau temps lorsque les pluies étaient trop abondantes; enfin, que les lampes devant l'autel où l'on avait mis cette précieuse relique s'allumaient quelquefois d'elles-mêmes et brûlaient sans que l'huile se consumât. Saint Grégoire de Tours dit qu'il ne pleuvait jamais au lieu où il avait dicté son Évangile, quoiqu'il fût à découvert.
Tous les Pères de l'Église et les écrivains ecclésiastiques lui donnent de très-grands éloges que l'on peut voir dans leurs œuvres et qui sont tirés des lumières admirables et des faveurs extraordinaires qu'il a reçues du ciel. Il suffira, pour finir cette vie, de remarquer qu'il a renfermé toutes les différences de saints, nous voulons dire qu'il a été prophète, apôtre, évangéliste, docteur, martyr et vierge. Mais, surtout, il a été le Disciple que Jésus aimait, disciple le plus chéri de son Maître, disciple le mieux instruit par son Maître, disciple le plus affectionné pour son Maître : *Hic est discipulus ille*.
Saint Jean est représenté accompagné d'un aigle. Historien, si l'on peut parler ainsi, de la génération éternelle du Verbe, et de l'action divine du Fils de Dieu en dehors de l'Incarnation, il a été comparé à l'aigle qui fixe son regard sur le soleil sans ciller; parce que jamais langage humain n'avait abordé ces hauteurs de doctrine, ni ne l'avait rendue en termes si éclatants de lumière. On lui met quelquefois à la main un calice, d'où sort un serpent. Il est probable que cet attribut est tiré d'une légende peu certaine où l'on voit que l'Apôtre aurait été condamné, à Éphèse, à boire du poison qui d'ailleurs ne lui aurait fait aucun mal. D'autres pensent que ce calice figure le calice de l'Eucharistie dont il a parlé d'une manière si admirable: le serpent, qui était chez les anciens le symbole de la vie, signifierait la vie éternelle que l'on puise dans le Saint-Sacrement.
Ce récit est du Père Giry, revu et complété. — Cf. l'Histoire de l'apôtre Saint Jean, par M. l'abbé Bannard, chanoine honoraire d'Orléans.
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Événements marquants
- Vocation par Jésus-Christ
- Repos sur le sein de Jésus lors de la Cène
- Présence au pied de la Croix et adoption par Marie
- Exil à l'île de Patmos et rédaction de l'Apocalypse
- Survie miraculeuse à la chaudière d'huile bouillante à Rome
- Rédaction de l'Évangile à Éphèse pour combattre les hérésies
Miracles
- Survie à la chaudière d'huile bouillante
- Innocuité d'un poison mortel bu sur ordre de Domitien
- Résurrection des ministres de l'empereur avec sa tunique
- Changement de baguettes en or (mentionné comme apocryphe)
- Conversion d'un chef de voleurs par la persuasion
Citations
Filioli, diligite invicem (Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres).
In principio erat Verbum (Au commencement était le Verbe).