Sainte Euphrosyne d'Alexandrie
Vierge
Résumé
Fille d'un noble d'Alexandrie, Euphrosyne fuit un mariage forcé en se déguisant en homme pour entrer dans un monastère masculin sous le nom de Smaragde. Elle y mène une vie de prière et d'ascèse pendant trente-huit ans, sans être reconnue par son père qui venait pourtant la consulter. Elle ne révèle son identité à ce dernier qu'à l'instant de sa mort en 470.
Biographie
SAINTE EUPHROSYNE, VIERGE.
Morte en 470. — Pape, saint Simplice. — Empereur d'Orient, Léon Ier.
*Pater meus, dux virginitatis meæ tu es.* O mon Dieu, vous êtes le soutien de ma virginité! Jérémie, iii, 4.
Il y a, dans la vie des Saints, des traits qui sont plus admirables qu'imitables ; nous devons, chacun selon notre vocation, pratiquer les mêmes vertus dont les Saints nous ont donné l'exemple, mais nous ne pouvons pas toujours les suivre dans les voies extraordinaires où Dieu les a conduits. Ainsi, tout chrétien doit soumettre la nature à la grâce, pratiquer l'abnégation et le détachement dont la vie merveilleuse de sainte Euphrosyne est un parfait modèle ; mais personne ne pourrait, à moins d'une inspiration spéciale et évidente de Dieu, avoir recours au déguisement qu'elle a employé.
Sous l'empire de Théodose II, fils d'Arcadius et petit-fils de Théodose le Grand, aussi empereurs, il y avait à Alexandrie un seigneur très-illustre, nommé Paphnuce, marié à une femme noble dont on ne sait pas le nom. Ils possédaient de grands biens, et avaient l'un et l'autre beaucoup de crainte de Dieu et d'inclination pour la vertu ; c'est pourquoi ils vivaient dans une parfaite union conjugale. Néanmoins, ils se désolaient de n'avoir point d'enfants qui pussent soutenir leur famille et hériter des grandes richesses que Dieu leur avait données. Ils résolurent donc ensemble d'en demander avec instance à Celui qui peut toute chose et qui ne rejette pas la prière de ceux qui mettent en lui toute leur confiance. L'épouse, à l'exemple d'Anne, mère de Samuel, demandait sans cesse à la bonté divine de la délivrer de l'opprobre de la stérilité, promettant de consacrer au service du Seigneur l'enfant qu'il lui plairait de lui donner. L'époux, de son côté, allait de monastère en monastère, faisant de grandes aumônes et suppliant les religieux d'unir leurs prières aux siennes pour lui obtenir du ciel cette bénédiction. On lui dit que, dans l'un de ces couvents, il y avait un saint vieillard qui, par son innocence et la pureté de sa vie, avait beaucoup de crédit auprès de Dieu. Il l'alla trouver, et, se jetant à ses pieds, il le conjura, les larmes aux yeux, de se faire son intercesseur, pour mettre fin à la douleur dont il était accablé. Le saint homme, dont la charité était grande, pria pour lui et obtint ce qu'il demandait. La femme de Paphnuce eut une fille d'une rare beauté, qu'ils appelèrent Euphrosyne, c'est-à-dire allégresse, pour représenter, par son nom, la joie dont les avait comblés sa naissance.
Or, Euphrosyne étant âgée de 18 ans, son père la conduisit à l'abbé aux prières duquel il devait la naissance de sa fille et lui dit : Voici celle que vous m'avez obtenue de Dieu par vos prières; veuillez maintenant prier pour elle, car je vais la marier. Alors le saint abbé la bénit et lui parla longuement des devoirs de la virginité, ainsi que de ceux du mariage. Ils restèrent trois jours au couvent, pendant lesquels Euphrosyne eut tout le temps de voir de près la manière de vivre des moines. Elle vit tout cela avec grand plaisir, et elle se dit en elle-même : Heureux ceux qui peuvent ainsi, dès ici-bas, mener une vie angélique, et qui, après la mort temporelle, peuvent espérer la vie éternelle ! Et son cœur jura au Seigneur un amour éternel. En prenant congé de l'abbé, elle se jeta à ses pieds en disant : Je vous en conjure, priez pour moi, afin que je reconnaisse la volonté de Dieu et que mon âme soit sauvée ! Le Saint la bénit en disant : Que le Dieu tout-puissant, qui connaît toutes choses, le passé, le présent et l'avenir, vous bénisse et vous ait toujours en sa sainte garde, et qu'un jour il vous admette en la société des bienheureux.
L'abbé avait coutume, chaque année, d'inviter Paphnuce (le père d'Euphrosyne) à la fête du monastère. Or, un jour, un frère vint comme d'habitude remplir cette mission. Paphnuce ne se trouvant pas à la maison, le frère fut reçu par Euphrosyne, qui lui dit : Mon frère, combien de religieux êtes-vous au couvent ? — Le frère répondit : Nous sommes trois cent vingt-deux. — Euphrosyne reprit : Est-ce que votre abbé admet tous ceux qui se présentent pour partager votre sainte vie ? — Il dit : Oui; car il observe la parole du Christ : je ne rejette pas ceux qui viennent à moi. — Elle demanda encore : Chantez-vous tous ensemble dans la même église ? et jeûnez-vous tous ensemble ? — Le frère répondit : Nous chantons tous ensemble; mais chacun jeûne comme bon lui semble. — Après avoir ainsi longtemps questionné le frère, et avoir appris de lui tout ce qu'elle voulait savoir, elle dit enfin : Je serais bien heureuse de pouvoir aussi, comme vous, ne vivre que pour Dieu; mais je craindrais d'affliger mon père, qui veut me marier à un homme riche, à cause des biens de ce monde. Alors le moine l'instruisit de quelle manière elle pourrait conserver sa virginité et consacrer son cœur au Sauveur, et elle en fut ravie.
Cependant Euphrosyne ne se crut pas encore suffisamment instruite. Elle alla donc trouver un autre moine, et lui dit : Révérend père, mon père est riche et pieux, mais ma mère est morte; mon père, pour éviter que ses biens ne tombent un jour en d'autres mains, veut me marier. Or, j'ai résolu de ne connaître aucun homme, et j'ai passé en prières la nuit dernière, sans dormir, priant Dieu de m'éclairer à ce sujet et de me faire miséricorde, et maintenant je viens vous prier de me dire ce que je dois faire pour sauver mon âme. — Le moine lui dit : Le Sauveur a dit : Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi, n'est pas digne de moi. C'est là tout ce que j'ai à vous dire. Si donc vous voulez être sauvée, fuyez ! Quant aux biens de votre père, n'en soyez pas en peine : il y a de par le monde des hôpitaux, des couvents et des milliers de malheureux; que votre père leur donne ses terres et son or, et il ne manquera pas d'héritiers. Euphrosyne dit : J'ai toujours pensé qu'avec la grâce de Dieu je finirai par trouver les moyens de conserver ma chasteté, et de le glorifier par une vie sainte. — Le moine reprit : J'espère que Dieu vous aidera bientôt à accomplir vos vœux, et que rien au monde ne pourra vous empêcher de vous consacrer entièrement à lui.
Là-dessus Euphrosyne se mit à réfléchir mûrement, et elle se dit : Si je vais dans un couvent de femmes, mon père me retrouvera et m'en fera sortir, pour me marier. Je veux donc aller dans un couvent d'hommes; car sûrement mon père n'ira pas me chercher là. — Alors elle mit des vêtements d'homme, quitta secrètement la maison paternelle, et alla se cacher dans un lieu à l'abri des regards indiscrets, jusqu'au lendemain matin. Dès l'aurore, elle entra dans la première église venue pour y prier. Ensuite elle alla au couvent, où elle avait été avec son père, et pendant que le portier alla prévenir l'abbé, elle attendit devant la porte. L'abbé, en la voyant, crut avoir devant lui un jeune homme; il lui dit donc : Mon fils, pourquoi êtes-vous venu ? — Elle répondit : Depuis mon enfance j'ai toujours souhaité vivement entrer dans un couvent, pour y servir Dieu comme vous faites. Maintenant je resterai avec vous, si vous le voulez bien. — L'abbé reprit : Soyez le bienvenu ! Venez voir notre couvent; s'il vous convient, vous pourrez y rester. Comment vous appelez-vous ? — Elle répondit : Je m'appelle Smaragde (ce qui veut dire Emeraude). L'abbé reprit : Vous êtes encore bien jeune, et il n'est pas bon que vous soyez seul : je vous donnerai donc un maître qui vous apprenne la règle et vous instruise en tout ce que vous aurez à faire. — Euphrosyne (ou Emeraude) répondit : Mon père, je suis prêt à faire tout ce que vous m'ordonnerez. — Alors l'abbé fit venir un saint religieux, nommé Agapit, et lui dit : Je vous remets ce jeune homme, qui se nomme Emeraude; traitez-le comme votre fils : je souhaite que vous le formiez si bien que bientôt il dépasse son maître. — Ensuite tous les trois s'agenouillèrent, et l'abbé pria pour Emeraude; et quand il eut fini, les deux autres dirent Amen.
Or, Emeraude était très-beau; et quand il était à l'église avec les religieux, et qu'ils voyaient son visage tendre et gracieux, le démon les tentait. Ils s'en plaignirent à l'abbé : Pourquoi, lui dirent-ils, nous avez-vous tentés, en introduisant dans le couvent un jeune homme d'une si grande beauté ? L'abbé dit donc à Emeraude : Enfant, ton visage est si beau que je crains qu'il ne soit une pierre d'achoppement pour ceux d'entre nos frères qui sont faibles; tu habiteras donc désormais seul une cellule. Emeraude en fut très-content. On lui fit une cellule à part, où il vécut dans une retraite absolue, servant Dieu jour et nuit par la prière, le jeûne, les veilles et toutes sortes de bonnes œuvres. En peu de temps sa sainteté fut si grande que le frère Agapit, qui le dirigeait, ne put s'empêcher d'en parler avec étonnement aux autres frères, et tous ensemble louèrent Dieu d'avoir donné tant de vertu à un faible enfant.
Paphnuce, en rentrant à la maison, alla chercher sa fille dans sa chambre; et comme il ne l'y trouva pas, il assembla ses domestiques et leur demanda s'ils ne savaient pas où elle était. Ils répondirent : Nous l'avons vue hier, mais aujourd'hui nous ne l'avons pas encore vue. — Paphnuce, profondément affligé, la fit chercher chez son fiancé; elle n'y était pas. En outre, celui-ci ayant appris ce qui se passait, en fut également très-affligé, ainsi que son père, et tous deux ensemble se rendirent chez Paphnuce. Ils le trouvèrent en proie au plus vif désespoir; ils lui dirent : Peut-être a-t-elle été enlevée par un séducteur. Alors il envoya aussitôt des messagers, avec ordre de la chercher à Alexandrie et par toute l'Égypte; mais toutes les recherches furent infructueuses. Il en fut de même des recherches faites dans les couvents de femmes. Après l'avoir longtemps cherchée dans toutes les maisons de la ville, on fit des battues dans les cavernes et dans les forêts; mais toujours en vain.
Alors tous ensemble : le père, le beau-père et le futur, la pleurèrent comme morte. Le père exhala ses plaintes amères en ces termes : « O ma fille, ma fille bien-aimée ! lumière de mes yeux, joie et consolation de ma vie, quel malheur vous a enlevée à ma tendresse; mon bien unique en ce monde, ma seule espérance, qui vous a enlevée à mon cœur ?... Seigneur, ne permettez pas que je meure avant de la revoir de mes yeux, avant de savoir ce qu'elle est devenue ! » Et en le voyant ainsi pleurer et se lamenter, tous ceux qui étaient témoins de sa douleur pleuraient avec lui. Et ne pouvant être consolé par personne, il se rendit au couvent où, à son insu, se trouvait sa fille; il se jeta aux pieds de l'abbé et lui dit : Je vous en supplie, priez pour moi-jour et nuit, jusqu'à ce que j'éprouve le fruit de vos prières, et que j'apprenne enfin ce qu'est devenue ma fille. L'abbé ayant entendu cette triste nouvelle, pleura aussi avec lui; ensuite il assembla les frères et leur dit : Prions Dieu tous ensemble, pour qu'il ait pitié de notre frère Paphnuce, et qu'il lui rende sa fille. — Et ils passèrent sept jours à prier et à jeûner; mais contrairement à ce qui était souvent arrivé en pareille circonstance, il ne se fit aucune révélation, et leurs prières demeurèrent sans résultat. Car, de son côté, Euphrosyne priait Dieu sans cesse de ne pas faire connaître sa retraite. Alors Paphnuce alla chez l'abbé qui lui dit : Cher ami, ne vous affligez pas à cause de ce malheur; car Dieu châtie ceux qu'il aime. D'ailleurs, sans sa volonté personne n'éprouve aucun mal : soyez donc assuré qu'il n'arrivera à votre fille que ce que Dieu permettra. Ayez donc confiance en Dieu, et croyez qu'un jour il vous la rendra.
Paphnuce s'en retourna dans sa maison, le cœur content, et remerciant Dieu; et il s'appliqua plus que jamais aux aumônes et aux autres bonnes œuvres. Mais, quelque temps après, il vint de nouveau demander à l'abbé des conseils et des consolations, et il se jeta à ses pieds en disant : Mon père, je vous en supplie, priez de nouveau pour moi; car je ne puis supporter le poids des douleurs qui m'accablent, à cause de ma fille; chaque jour elles deviennent plus fortes et plus accablantes, et si Dieu ne vient bientôt me secourir, je crains d'y succomber.
Alors l'abbé, touché de compassion, lui dit : Il y a chez nous un jeune frère, nommé Emeraude, qui est venu depuis peu, et qui déjà se distingue par une haute piété et une excellente sainteté. Ne voudriez-vous pas lui demander les conseils dont vous avez besoin ? — L'abbé parlait ainsi parce qu'il ignorait que frère Emeraude n'était autre que la fille de Paphnuce. — Celui-ci répondit : Je le veux bien. — Alors l'abbé ayant fait appeler Agapit, l'ancien directeur d'Emeraude, lui dit : Menez Paphnuce à la cellule d'Emeraude. Ce qui fut fait. Emeraude, en voyant son père, le reconnut aussitôt, et ses yeux se remplirent de larmes. Mais Paphnuce ne reconnut pas sa fille, et la voyant pleurer, il pensa que c'étaient des larmes de composition; car son beau visage était devenu méconnaissable par les jeunes, les veilles et les sanglots. Et pour n'être pas reconnue par son père, elle se couvrit la face du pan de sa robe.
D'abord ils prièrent ensemble; ensuite ils s'assirent l'un à côté de l'autre, et Emeraude se mit à parler à son père de la félicité future et du royaume des cieux, disant qu'on y parvient par les aumônes, par la chasteté, par l'obéissance, par l'humilité; en un mot, par un parfait amour de Dieu et du prochain. Elle disait entre autres : « Pour trouver Dieu, il faut fuir le monde, et pour l'aimer parfaitement, il faut l'aimer plus que toutes choses au monde, même plus que ses propres enfants... Saint Paul enseigne que l'adversité est mère de la patience, et que de la patience naît la persévérance... Croyez-moi, tôt ou tard Dieu exaucera vos prières, et si, en ce moment-ci, son salut était en danger, Dieu certainement ne manquerait pas de vous le faire connaître. Mais il y a tout lieu de penser que Dieu l'aura conduite en lieu sûr, en un saint asile. Cessez donc de vous tant affliger; songez plutôt à remercier Dieu de tous les biens qu'il vous a faits. Souvent déjà je l'ai prié de vous accorder la patience et la résignation, et de vous donner, ainsi qu'à votre fille, ce qui est le meilleur pour tous deux. Souvent aussi j'ai souhaité vous voir et vous consoler, espérant que mes paroles et mes exhortations feraient du bien à votre cœur affligé, et rendraient la paix à votre âme ».
Tout en parlant ainsi, elle le pria plusieurs fois de s'en retourner; et quand il voulait s'en aller, ses yeux se remplissaient de nouveau de larmes, et la séparation lui paraissait bien dure et bien cruelle. Mais Paphnuce fut extrêmement consolé par tout ce qu'elle lui avait dit; il s'en revint chez l'abbé, et lui dit : Les discours de votre frère Emeraude m'ont grandement consolé, et je suis bien reconnaissant à Dieu des grâces qu'il m'a faites par son serviteur : c'est presque comme si j'avais retrouvé ma fille. — Ensuite il se recommanda de nouveau aux prières de l'abbé, et il s'en retourna dans sa maison. Et il revenait souvent chez frère Emeraude, pour s'entretenir avec lui, trouvant dans ces entretiens un charme et une douceur ineffables.
Cela dura ainsi trente-huit ans... Alors Emeraude tomba malade, et fut sur le point de mourir. Paphnuce alla trouver l'abbé et lui dit : Je vous prie de me permettre d'aller voir Emeraude, car mon âme est triste de ne l'avoir point vu depuis longtemps. — La permission demandée lui ayant été accordée, il se rendit dans la cellule où se trouvait le mourant ; et quand il le vit, il se jeta à son cou en pleurant, et il dit : Malheur, malheur ! si longtemps vous m'avez consolé en disant qu'un jour je reverrais ma fille, et je ne l'ai pas encore revue !... Et si maintenant je vous perds aussi, comme j'ai perdu ma fille, qui me consolera désormais ? qui m'aidera à supporter le poids de mes douleurs ? Il ne me reste plus maintenant qu'à la pleurer comme morte : car voilà trente-huit ans que je l'ai perdue, et que jour et nuit je supplie le ciel de me la rendre ; et je ne l'ai pas encore retrouvée ! Alors Emeraude lui dit : Je vous le répète encore : ne vous affligez pas outre mesure, et ne vous désolez pas. Dieu est tout-puissant, et tout lui est possible. Souvenez-vous de Jacob qui, après avoir longtemps pleuré son fils Joseph comme mort, l'a cependant retrouvé dans la joie. Maintenant je vous prie de rester avec moi encore trois jours, sans me quitter. — Paphnuce pensait qu'Emeraude, avant de mourir, aurait une révélation à lui faire touchant sa fille, fit très-volontiers cette promesse. Le troisième jour, Paphnuce lui dit : Voici trois jours que je suis avec vous, sans vous quitter... — Alors Euphrosyne, sachant bien que le temps de sa mort était proche, dit à son père : « Je suis enfin parvenue au bout de ma carrière et au but de mes vœux, non par mes propres forces, mais par le secours de Dieu. Je vais maintenant recueillir la couronne de gloire. Quant à vous, Paphnuce, ne vous affligez plus au sujet de votre fille Euphrosyne ; car c'est moi-même, et vous êtes mon cher père. Maintenant la promesse que je vous ai souvent faite s'accomplit : vous avez revu votre fille ! Faites-moi la charité de n'en rien dire à personne, et quand je serai morte, déshabillez-moi vous-même, pour laver mon corps ».
Après avoir ainsi parlé, elle expira, et alla prendre possession des joies éternelles. Paphnuce la voyant morte, en eut une telle douleur qu'il tomba en évanouissement. Alors survint Agapit, et en entrant dans la cellule, il vit qu'Emeraude était morte, et que Paphnuce gisait à terre, comme si lui-même l'était aussi. Agapit, effrayé, lui jeta de l'eau au visage, puis il le releva et lui dit : Seigneur, qu'avez-vous ? — Paphnuce répondit : Laissez-moi ; je désire mourir ici, car j'ai vu aujourd'hui des choses merveilleuses. — Ensuite il reprit : Hélas ! ma fille bien-aimée, que ne vous êtes-vous montrée à moi plus tôt ? J'eusse été heureux de vivre en communauté avec vous. Hélas ! pourquoi vous êtes-vous si longtemps cachée à moi ? Vous ne vous êtes enfin découverte que pour disparaître aussitôt, et pour vous envoler au ciel !...
Agapit ayant été informé de ce qui s'était passé, alla le dire à l'abbé, lequel aussitôt vint pleurer sur le corps de la sainte, en s'écriant : Ah ! Euphrosyne, fiancée de Jésus-Christ, sainte fille de ce monastère, n'oubliez pas vos frères indignes, et priez Dieu de nous admettre bientôt avec vous au royaume céleste, pour jouir éternellement avec vous et avec les esprits bienheureux de la vue de Dieu. — Ensuite il fit assembler tous les moines du couvent pour leur annoncer cette chose merveilleuse, et tous ensemble louèrent Dieu d'avoir en une faible femme opéré de si grandes choses.
Or, parmi les frères il s'en trouvait un qui ne voyait que d'un œil ; il vint la baiser au visage, avec une grande dévotion, et aussitôt son autre œil fut guéri et doué de la vue. Alors tous louèrent Dieu de nouveau, et rendirent grâces à sainte Euphrosyne de sa miséricorde et de sa puissante intercession. Et après avoir solennellement promis à Dieu de marcher sur les traces de leur sainte compagne, ils l'ensevelirent dévotement en grande pompe.
Ensuite son père donna tous ses biens au couvent et à l'église, et il y entra lui-même, comme frère. On lui donna la cellule de sa fille, et après y avoir vécu encore dix ans dans la pratique de toutes les vertus, il mourut saintement. Il fut enseveli dans le tombeau de sa fille, et chaque année les moines du couvent célébrèrent la fête de sainte Euphrosyne.
Au siècle dernier, l'abbaye de Réaulieu, près de Compiègne, possédait la tête de cette Sainte et ses principaux ossements : sa fête s'y célébrait au milieu d'un grand concours de peuple.
On peut représenter sainte Euphrosyne avec des vêtements d'homme à ses pieds ; ainsi que sainte Hildegonde, sainte Marine, sainte Pélagie-Marguerite, sainte Théodora et autres, qui se sont également cachées sous des vêtements d'homme.
Il y a une biographie de sainte Euphrosyne plus ancienne que celle qui a été écrite par Métaphraste. On la trouve dans les Acta Sanctorum.
Événements marquants
- Naissance à Alexandrie après les prières d'un saint vieillard
- Refus d'un mariage arrangé à l'âge de 18 ans
- Fuite de la maison paternelle déguisée en homme
- Entrée au monastère d'hommes sous le nom de Smaragde (Emeraude)
- Vie en cellule solitaire pendant 38 ans
- Révélation de sa véritable identité à son père sur son lit de mort
Miracles
- Guérison d'un moine borgne qui recouvre la vue en baisant le visage de la sainte après sa mort
Citations
Pater meus, dux virginitatis meæ tu es.
Je suis enfin parvenue au bout de ma carrière et au but de mes vœux... ne vous affligez plus au sujet de votre fille Euphrosyne ; car c'est moi-même.