Saint Laurent de Dublin
Archevêque de Dublin
Résumé
Fils du roi du Leinster, Laurent fut abbé de Glendalough puis archevêque de Dublin au XIIe siècle. Grand médiateur de paix et protecteur des pauvres durant les famines, il mourut en exil volontaire à Eu, en Normandie, alors qu'il tentait de réconcilier le roi d'Angleterre Henri II et les princes irlandais.
Biographie
SAINT LAURENT, ARCHEVÊQUE DE DUBLIN
Que la modestie soit l'ornement de votre sagesse, et que la pudeur domine en vous toutes les vertus.
Saint Jérôme.
Saint Laurent eut pour père Maurice O-Tuataile, roi de cette partie de l'Irlande que l'on appelle Leinster, et pour mère la reine Inianobren, qui était d'une famille princière. Sa naissance causa tant de joie à son père, qu'il reçut dans ses bonnes grâces Donald, comte de Kildare, son vassal et son ennemi, et qu'il le choisit même pour être parrain de son fils nouveau-né, le priant de l'appeler Conconnor, qui était un nom fort en usage dans le pays. Mais, comme on le portait à Darence, dans l'église de Sainte-Brigide, où l'évêque du lieu devait faire les cérémonies du baptême, il se présenta un homme qui passait communément pour prophète, lequel, arrêtant la compagnie, dit en vers irlandais que cet enfant serait magnifique sur la terre et glorieux dans le ciel ; qu'il aurait beaucoup de pauvres et de riches sous sa conduite, et qu'au reste il voulait absolument qu'on lui donnât le nom de Laurent. On fit difficulté de déférer à ce qu'il souhaitait, à cause de l'ordre du roi qui était contraire ; mais il répondit qu'on ne s'en mît pas en peine, et que la nuit suivante il se rendrait au palais, où il informerait Sa Majesté du sujet de ce changement. Sur cette parole, le comte de Kildare donna le nom de Laurent au jeune prince sur les fonts, par un heureux présage qu'il imiterait la ferveur des trois glorieux martyrs qui avaient porté le même nom, et de saint Laurent, archevêque de Cantorbéry, successeur de saint Augustin, apôtre des Anglais et héritier de son zèle.
La cérémonie achevée, le prince fut reporté chez le roi son père, qui l'aima avec autant de tendresse, et qui le fit élever avec autant de soin que s'il eût été son aîné, quoiqu'il fût le dernier de plusieurs enfants. Il n'avait encore que dix ans, que, comme s'il n'eût été au monde que pour réconcilier les rois et procurer la paix à sa patrie, il fut donné en otage à un des plus puissants et des plus redoutables princes de l'île, nommé Dermith, avec qui son père avait eu un démêlé, et qui ne voulut faire la paix qu'à condition qu'on lui mettrait entre les mains le jeune prince Laurent pour assurance de la bonne foi de son père. Il fut inhumainement traité dans cette terre étrangère. Dermith, bien loin de lui donner place à sa table, selon que sa qualité et la bienséance le demandaient, le relégua, lié comme
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un criminel, dans le lieu le plus désert de son royaume, où, pendant deux ans, il souffrit la faim, la nudité, la violence du froid et de la bise, et tant d'autres incommodités, que sa santé fut bientôt réduite à l'état le plus fâcheux. Son père, informé de tout, fit arrêter douze gentilshommes des sujets de Dermith et lui envoya dire que, s'il ne lui renvoyait au plus tôt son fils, il les ferait tous passer au fil de l'épée. Cela fit que Dermith envoya Laurent à l'évêque de Glendenoch pour le rendre à son père en retirant les douze seigneurs.
Ce prélat, qui était un homme de bien, voyant le petit prince, n'en eut pas moins de pitié de ce qu'on avait négligé de l'instruire durant sa captivité que de l'état de langueur où ses souffrances l'avaient réduit. Il prit soin de sa santé, et, en même temps, il donna la charge à son aumônier de lui rappeler dans la mémoire le symbole des Apôtres, l'oraison dominicale et tous les autres points de son catéchisme. Dieu bénit cette sollicitude. Laurent fut guéri en fort peu de temps, et il goûta tellement les vérités chrétiennes que ce fervent ecclésiastique lui apprenait, que le roi, son père, étant venu à Glendenoch pour le chercher, il lui déclara qu'il souhaitait d'entrer dans l'Église et de demeurer avec l'évêque qui avait commencé à lui donner des instructions si salutaires. Le roi Maurice agréa d'autant plus volontiers la proposition de son fils, qu'il souhaitait qu'un de ses enfants se consacrât au service des autels ; il le laissa donc à Glendenoch, sous la discipline de l'évêque et sous la protection de saint Coëmgen, ancien fondateur et patron de cette église cathédrale.
Le jeune Laurent fit de grands progrès à cette école, tant dans les lettres humaines, qu'il apprit en peu de temps, que dans l'exercice de la vertu. Tous ses désirs étaient tournés vers le ciel, et il ne regardait les grandeurs de la terre qu'avec un extrême mépris. La dévotion faisait toutes ses délices. Il trouvait dans la prière la paix et les consolations que le monde ne peut donner. À vingt ans il perdit son cher maître, l'évêque de Glendenoch ; mais bien loin de diminuer pour cela rien de sa ferveur, il fit encore paraître plus de modestie, plus de gravité, plus de recueillement, plus de détachement des choses de la terre et plus d'affection pour les exercices de la vie spirituelle ; cela fit qu'une abbaye de la même ville, qui avait toujours été possédée depuis saint Coëmgen, son fondateur, par des personnes d'une naissance très-illustre, étant venue à vaquer, le clergé et le peuple à qui il appartenait d'y nommer, jetèrent les yeux sur un prince si religieux pour l'élever à cette haute prélature. Il résista quelque temps à cette élection ; mais, reconnaissant la volonté de Dieu par l'empressement extraordinaire des électeurs, il fut enfin obligé de se soumettre aux ordres de la divine Providence.
Ce fut dans cette charge qu'il fit voir qu'il était véritablement le père des pauvres et le nourricier de tout le pays ; car une grande famine étant survenue dans la province, il employa tout son revenu, qui était très-abondant, à donner du pain à ceux qui avaient faim, à couvrir ceux qui étaient nus, à procurer des remèdes aux malades et à soulager toutes sortes de malheureux. Il y eut de grands seigneurs qui, s'étant érigés en tyrans et ayant amassé autour d'eux des troupes de bandits, firent beaucoup de violences à ses vassaux et à ses fermiers ; mais le Saint, sans prendre les armes contre eux, et sans autre secours que les prières qu'il adressait à Dieu, accompagnées de pénitences et de larmes, les fit tomber entre les mains des officiers du roi ; de sorte qu'ils furent tous punis et que la terre fut enfin purgée de ces ennemis publics. Après quatre ans de stérilité et de
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disette, l'abondance étant revenue dans le royaume, saint Laurent n'en devint pas plus riche, et fit toujours le même usage de son revenu; il employa tout ce qui n'était pas nécessaire pour la subsistance de sa maison à soulager les pauvres ordinaires, à réparer les églises ruinées ou qui menaçaient de tomber en ruines, à en bâtir de nouvelles, à fonder des hôpitaux et à augmenter le service divin dans toutes les dépendances de son abbaye.
Cette fidélité dans l'administration d'une moindre prélature, fit que Notre-Seigneur le choisit pour une plus grande. Le nouvel évêque de Glendenoch étant mort, tout le monde aussitôt jeta les yeux sur cet excellent abbé pour le faire son successeur. Il avait toutes les qualités que l'on pouvait souhaiter dans un prince de l'Église : la science, la vertu, l'expérience, l'autorité, le zèle, le courage et l'éloquence. Cependant, on ne put jamais le résoudre à accepter cette nouvelle dignité, et sa résistance fut plus forte que toutes les instances des diocésains; il n'évita pas néanmoins l'honneur de l'épiscopat : car, peu de temps après, le siège archiépiscopal de Dublin étant devenu vacant, on le choisit pour le remplir, et on lui fit voir si clairement qu'il ne pouvait pas s'opposer à ce choix sans résister à la volonté de Dieu, qu'il fut obligé de consentir à son ordination.
Après son sacre, dont Gélase, primat d'Irlande, fit la cérémonie en présence de plusieurs évêques et parmi les acclamations de tout le peuple, il commença l'exercice de sa charge par sa propre personne, en se rendant un parfait modèle de sainteté, afin que, soutenant ses paroles par ses propres actions, il pût porter efficacement les âmes à la perfection du Christianisme. Pour mortifier son corps et le soumettre à l'empire de la raison et de la grâce, il s'arma d'un si rude cilice qui lui prenait depuis les épaules jusqu'aux pieds, et le serrait si fort que les poils du crin entraient comme des pointes d'aiguille dans sa chair; et, comme la vermine qu'il y laissait naître par mortification le piquait continuellement, il n'était pas un moment sans souffrir. Il porta les chanoines de son église à se faire réguliers et à embrasser les constitutions de ceux de l'abbaye d'Arrouaise : ce qu'il fit confirmer par une bulle du Pape; il voulut lui-même professer cet institut, afin de ne rien exiger des autres dont il ne donnait l'exemple en sa personne. Il se trouvait au chœur avec eux, il mangeait au même réfectoire, il pratiquait les mêmes exercices, tant de l'oraison et du silence que du jeûne et de la discipline; il s'abaissait même aux moindres fonctions de la communauté, et il ne s'estimait jamais plus heureux que lorsqu'il avait occasion de rendre service au dernier des frères. Sa ferveur le portait à enchérir encore sur les mortifications des autres religieux. Il demeurait souvent au chœur après Matines jusqu'au jour, pour s'entretenir familièrement avec Dieu au pied d'un crucifix miraculeux qui était dans son église; et, lorsque le jour commençait à paraître, il allait dans le cimetière pour y prier sur la sépulture des morts. Jamais il ne mangea de viande depuis qu'il fut chanoine régulier; il jeûnait tous les vendredis au pain et à l'eau, et souvent il ne prenait aucune nourriture en ce jour. Il exposait trois fois le jour son corps délicat à de rudes flagellations qui lui tiraient le sang en abondance. Sa coutume était aussi de tremper son pain dans la lessive, afin de pouvoir dire, avec le Roi-Prophète, qu'il mangeait son pain avec la cendre. Le peu de dépense qu'il faisait pour sa personne lui donnant moyen d'assister les pauvres, il en faisait manger tous les jours trente ou quarante, et quelquefois même soixante à sa table: il recevait aussi les pèlerins avec bonté et il faisait encore une infinité d'autres aumônes dans sa ville cathédrale et dans tout son diocèse.
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Lorsqu'il fut élu archevêque de Dublin, il quitta son abbaye de Glendenoch, ne voulant pas garder deux bénéfices ensemble. Le roi Dermith la voyant vacante, en pourvut un clerc qui n'en était pas digne, sans avoir égard au droit du clergé et du peuple à qui cette nomination avait toujours appartenu ; mais ce clerc n'en jouit pas longtemps ; et, par ce moyen, les électeurs légitimes la donnèrent à Thomas, neveu de notre Saint, qui était un jeune homme sage, savant et doué de beaucoup de vertus. Cela fut cause que le bienheureux Prélat, à qui ce neveu était extrêmement cher, non par la considération de la parenté, mais pour sa piété singulière, allait souvent à Glendenoch pour avoir la consolation de s'entretenir avec lui. Il y avait, à trois milles de la ville, une caverne creusée dans le roc, que saint Coémgen s'était autrefois lui-même pratiquée pour y vivre en solitude. Notre Saint s'y retirait aussi tous les ans, et il y passait quarante jours dans des prières et dans des larmes presque continuelles : pendant tout ce temps, il ne voyait personne que son neveu, qui l'informait des affaires pressées de son diocèse et qui attendait ses réponses : il ne prenait point d'autre aliment que du pain, des légumes et de l'eau. Mais, pendant que son corps jeûnait, son âme était repue des délices de l'éternité, et il recevait d'en haut des lumières si abondantes, qu'il semblait être plutôt un ange du ciel qu'un homme de ce monde. Aussi il ne sortait jamais de cette grotte que le cœur tout rempli du feu de la charité et le visage comme celui de Moïse, tout éclatant de lumière ; et alors il prêchait avec tant de zèle contre les désordres qui régnaient dans sa province, qu'il fallait être dans le dernier endurcissement pour résister à la force de ses paroles.
Ce fut dans une de ses retraites qu'il eut révélation de la prise et du saccagement futur de Dublin, sa ville métropolitaine, à cause des crimes énormes que l'on y commettait malgré ses remontrances et ses exhortations continuelles. Il en avertit les habitants dans ses sermons, avec toute la véhémence que son zèle et sa charité lui inspiraient ; mais comme ils n'écoutèrent pas la voix de leur Pasteur et qu'ils n'eurent pas recours au remède de la pénitence, ils éprouvèrent bientôt la vérité de sa prédiction. Dublin fut prise par le roi Dermith, dont nous avons déjà parlé, et ayant été abandonnée à l'insolence et à l'avarice du soldat, elle fut pillée et brûlée avec toute la cruauté que l'on aurait pu craindre des idolâtres les plus barbares. Saint Laurent fit paraître en cette occasion son courage et son amour pour son peuple. Il n'en sortit point durant le siège, il ne se sauva point au temps de la prise ; mais il demeura toujours auprès de ses ouailles pour assister à la mort de ceux qui étaient blessés mortellement, pour panser les plaies des malades, pour empêcher les prisonniers d'être tués ou emmenés en captivité, pour sauver une partie des vaincus, pour secourir ceux qu'une si étrange catastrophe avait réduits dans la dernière misère, et pour travailler, après la retraite des ennemis, à relever les ruines de cette malheureuse ville. Il obtint surtout des vainqueurs la restitution des ornements et des livres d'église qu'ils avaient enlevés des lieux sacrés, et, par ce moyen, il fit continuer les divins offices et la célébration des saints Mystères qui, sans cette sage précaution, eussent nécessairement été interrompus.
Son admirable charité, qui ne pouvait jamais être épuisée, lui fit entreprendre divers voyages, principalement en Angleterre, soit pour le bien de son diocèse particulier, soit pour celui du royaume de Leinster ou de toute l'Irlande. Dans l'un de ses voyages, un homme idiot, entendant dire à tout le monde que l'archevêque de Dublin était un Saint, se mit en tête qu'en le
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faisant martyr, il ferait une belle action et rendrait un grand service à Dieu et à l'Église. Un jour donc que le Saint, revêtu de ses habits pontificaux, montait à l'autel pour célébrer les saints Mystères, dans l'église de la Sainte-Trinité, où était le tombeau de saint Thomas, archevêque de Cantorbéry et martyr, le fou lui déchargea sur la tête un grand coup de levier qui le fit tomber par terre demi mort et presque sans sentiment. Tout ce lieu retentit aussitôt des cris et des pleurs des assistants. Les religieux de cette maison, qui l'avaient reçu chez eux avec une joie extrême, s'estimant bienheureux de pouvoir posséder quelque temps un si saint homme, s'empressèrent autour de lui pour le secourir. Le saint évêque, revenu à lui-même, demanda de l'eau, la bénit avec le signe de la croix, et récita sur elle l'Oraison dominicale ; ensuite il pria qu'on s'en servît pour laver sa plaie ; et on ne l'eut pas plus tôt fait, qu'il se trouva parfaitement guéri ; de sorte qu'il célébra la messe pontificalement, comme si rien ne lui était arrivé. Cependant la marque de la blessure lui en demeura toute sa vie ; et l'on voit encore au crâne de sa tête qu'il s'y était fait une grande fracture qui devait le faire mourir. Le roi condamna ce sacrilège à être pendu ; mais le Saint intercéda pour lui et obtint sa grâce.
Il a reçu plusieurs fois d'autres assistances extraordinaires du ciel, particulièrement par l'intercession de Notre-Dame, à qui il portait une singulière dévotion, et qui, de son côté, avait pour lui une affection et une tendresse de mère. Voulant un jour repasser de la principauté de Galles en Irlande, il ne put monter sur mer à cause d'une cruelle tempête dont elle était agitée. Mais la sainte Vierge apparut à un bon ermite qui demeurait dans une église voisine, et lui déclara que cette tempête n'était que pour arrêter l'archevêque de Dublin et l'obliger de faire la dédicace de cette église, qui était bâtie sous son nom, parce qu'elle voulait qu'elle fût consacrée par son ministère. En effet, dès qu'il en eut achevé la cérémonie, la tempête s'apaisa et en un moment il fut reporté en son pays. Au reste, sa bénédiction donna une telle vertu à ce lieu sacré, qu'il s'y est fait depuis une infinité de miracles. D'autres fois, dans le même trajet, le vaisseau où il était et ceux qui l'accompagnaient étant près de faire naufrage, il les en a délivrés par ses prières et par l'invocation de sa très-puissante Avocate. Il a fait aussi une foule d'autres miracles ; car il a rendu l'esprit à des insensés, chassé les démons des corps des possédés, guéri les malades abandonnés des médecins, rendu la vue à des aveugles, et ressuscité des morts.
L'an 1179, le pape Alexandre III ayant convoqué un Concile général à Rome, dans l'église de Saint-Jean de Latran, pour les affaires communes de l'Église, notre saint Prélat se vit obligé de s'y rendre pour obéir aux ordres du souverain Pontife et pour contribuer de sa part au secours de toute la chrétienté. Il y fut reçu de Sa Sainteté avec mille témoignages d'estime et de respect, et il y acquit beaucoup de gloire par les sages conseils qu'il y donna et par sa conduite toute sainte, qui servit de lumière et de modèle aux autres Prélats qui composaient cette vénérable assemblée. Lorsqu'il fut sur le point de partir, le Pape le créa son légat dans toute l'Irlande, afin que, par sa prudence et par son zèle, il réformât les abus qui s'y étaient glissés et y fît refleurir le Christianisme, dont l'éclat et la beauté y étaient misérablement défigurés par les vices du pays, qui ont toujours été extrêmes. Saint Laurent ne laissa pas enfouir ce talent que le père de famille lui avait confié. Il visita toute l'île et n'épargna rien pour y rétablir la discipline ecclésiastique. Il fit pour cela de très-sages règlements et
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renouvela ceux que les autres légats, ses prédécesseurs, avaient faits; il s'appliqua surtout à la sanctification des ministres de l'Église, sachant bien que de là dépend toute la réformation du peuple de Dieu.
Pendant sa légation, l'Irlande fut affligée d'une grande famine qui lui fournit de nouvelles occasions de faire paraître sa miséricorde. Il donnait tous les jours l'aumône à cinq cents pauvres qui venaient implorer son secours, outre environ trois cents auxquels il envoyait des vivres, des habits et toutes les autres choses nécessaires à la vie : ce qui dura trois ans. Plusieurs femmes, qui se trouvaient dans l'impuissance de nourrir leurs enfants, s'avisèrent de les exposer devant la porte de son palais épiscopal, ou en d'autres lieux par où il devait passer, sachant bien qu'il ne manquerait pas de leur donner les secours que demandait leur pauvreté. Le nombre de ces enfants ne le rebuta point; il les reçut avec une charité pastorale et une tendresse de mère, en l'honneur de l'enfance et de la pauvreté de Jésus-Christ. Il se rendit leur père nourricier, il les distribua en divers endroits de son archevêché, et recommanda à ses baillis et à ses autres officiers d'en prendre un soin particulier et de les faire bien élever. Ils étaient près de deux cents, sans compter ceux qu'il faisait nourrir dans son palais. Lorsqu'ils furent plus âgés, il leur fit donner à chacun une croix de bois pour marque qu'ils appartenaient à l'Église : ce qui fit que, lorsqu'ils allaient dans le pays, tout le monde leur donnait libéralement l'aumône.
Comme le saint archevêque était sur la fin de ses jours, il s'éleva un grand différend entre Henri II, roi d'Angleterre, sous le règne duquel saint Thomas, archevêque de Cantorbéry, avait enduré le martyre, et Derohog, roi d'Irlande. Ce zélé Pasteur, pour tâcher de les réconcilier, passa en Angleterre avec un de ses neveux, jeune seigneur très-bien fait, qu'il voulait donner en otage à l'anglais, s'il pouvait convenir avec lui des articles de la paix. Sa négociation ne réussit pas, et Henri, bien loin d'avoir égard à ses remontrances, le traita fort incivilement et lui refusa même la permission de retourner en Irlande, jusqu'à faire défense dans tous les ports de le laisser embarquer. Le Saint, pendant cette persécution, se retira dans le monastère d'Abingdon; mais, voyant que ce prince, qui avait passé en Normandie, était trop longtemps à revenir, il prit la résolution d'y aller lui-même, dans l'espérance de gagner en ce pays, sur l'esprit du roi, ce qu'il n'avait pas pu gagner en Angleterre. Il s'embarqua donc à Londres, et il vint prendre terre à Wissant, entre Calais et Boulogne.
Dès qu'il fut en France, il se sentit saisi d'une fièvre qui lui causa une grande faiblesse; mais, sa charité surmontant son mal, il ne laissa pas de continuer son voyage jusqu'à la ville d'Eu, qui sépare la Picardie de la Normandie. Lorsqu'il fut sur la montagne qui regarde cette ville, il s'informa quelle était l'église qu'il aperçut au milieu; on lui dit qu'elle était dédiée à Notre-Dame, qu'elle appartenait aux Chanoines réguliers de Saint-Augustin, de la Congrégation de Saint-Victor de Paris. Il en témoigna beaucoup de joie, et, ayant déjà des pressentiments de sa mort, il dit par un esprit prophétique : « C'est ici pour jamais le lieu de mon repos, j'y demeurerai, parce que je l'ai choisi ». Il alla ensuite faire ses prières dans ce temple; et, ne voulant être incommode à personne, il s'alla mettre au lit dans l'hôtellerie voisine, que l'on croit être celle qui a maintenant un cygne pour enseigne. Dès qu'il fut couché, il envoya prier l'abbé de cette maison religieuse, que l'on nommait Osbert, de le venir voir, et, s'étant confessé à lui, il le supplia de lui administrer le saint Viatique, qu'il reçut avec une dévotion merveilleuse.
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Les approches de la mort ne l'empêchèrent pas de penser au sujet de son voyage, voulant procurer la paix à sa mort, comme il l'avait procurée à sa naissance. Il envoya pour cela David, précepteur de son neveu, à Rouen, vers le roi d'Angleterre, pour lui renouveler les instances qu'il lui avait déjà faites. Il fut plus heureux par cet envoyé qu'il n'avait été par lui-même, et Dieu lui donna plus de succès dans l'impuissance et dans la faiblesse où sa maladie le mettait, qu'il n'en avait eu lorsqu'une pleine santé lui laissait la force de parler et d'agir vigoureusement. David revint au bout de quatre jours avec une entière assurance d'accommodement : ce qui causa tant de joie à notre bienheureux Prélat, que, ne pouvant la témoigner par ses paroles, il fit reposer quelque temps la tête de cet ecclésiastique sur son sein, en reconnaissance d'une si heureuse négociation.
Cependant, sa maladie s'augmentant de plus en plus, il envoya une seconde fois supplier l'abbé de le venir voir avec ses religieux, et, avant de recevoir de ses mains le sacrement de l'Extrême-Onction, il lui demanda d'être agrégé à sa Congrégation, comme étant déjà chanoine régulier. Il obtint aisément ce qu'il demandait, les religieux s'estimant fort honorés d'avoir un si grand et si saint Prélat dans leur Compagnie. Comme on lui parla de faire son testament, selon la coutume, il répondit que Dieu savait qu'il ne lui restait pas un écu, et qu'ainsi il lui était impossible de faire un testament. En effet, il avait tout donné aux pauvres, et sa charité l'avait tellement dépouillé, qu'il n'était plus en pouvoir de donner davantage. Ainsi, il imita à la mort le grand saint Augustin, qui avait aussi refusé de faire son testament, comme il avait été pendant sa vie le fidèle observateur de sa Règle. Enfin, après avoir employé ses derniers moments en répétant continuellement ces paroles : « Ayez pitié de moi, mon Dieu, ayez pitié de moi, parce que mon âme met toute son espérance en vous », il rendit son esprit à Notre-Seigneur, le 14 novembre de l'année 1181.
La nuit qu'il mourut, un habitant de Dublin, nommé Innocent, vit en songe le grand-autel de la cathédrale tomber par terre et se briser en morceaux. Il alla dès le matin voir si sa vision était véritable, et, ayant trouvé ce grand-autel dans son entier, il jugea que cette chute imaginaire signifiait la mort effective de ce saint archevêque. La même nuit, il parut un grand feu sur l'église Notre-Dame de la ville d'Eu, lequel s'élevant dans le ciel, fut pris pour un heureux présage que l'âme de notre Saint était allée jouir sans retard des délices de la béatitude.
On le représente : 1° regardant une église entourée de lumière ; 2° debout sur un navire sans conducteur, et qui reste en panne jusqu'au vœu qu'il fait de bâtir une église en l'honneur de la sainte Vierge, dont on voit la figure dans une grande étoile.
## CULTE ET RELIQUES.
Le corps de saint Laurent fut inhumé dans l'église Notre-Dame de la ville d'Eu, au milieu du chœur, en présence du cardinal Alexis, légat du Saint-Siège en Ecosse, et Dieu bonora ses reliques de plusieurs grands miracles.
Cinq ou six ans après, en rebâtissant cette église, on trouva son corps tout entier et exhalant une odeur très-agréable, et l'on dit même qu'il y avait encore du sang dans ses veines. Cette découverte, et les assistances extraordinaires que plusieurs malades recevaient par son intercession, furent cause qu'on transféra ses précieuses dépouilles dans un petit caveau devant l'autel de Saint-Léger, et qu'ensuite on poursuivit le décret de sa canonisation, qui fut faite l'an 1226, le 11 décembre, par le pape Honoré III. L'année suivante, on en fit une nouvelle translation dans
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une riche chasse qui fut exposée à la vénération des fidèles. La première translation fut faite le 14 avril, et la seconde le 18 mai.
On ne peut compter les prodiges qui furent faits en l'une et en l'autre de ces translations, ni ceux qui ont été faits depuis dans l'église où reposent ses reliques, et partout ailleurs où l'on implore sa protection : comme des morts ressuscités, des personnes illustres préservées de naufrage, des incendies éteints, des maladies incurables guéries tout à coup, des pluies obtenues du ciel ou arrêtées lorsqu'elles étaient trop abondantes, des démoniaques délivrés, des lépreux et des épileptiques rétablis en parfaite santé, et une infinité d'autres secours accordés à toutes sortes de malheureux.
La chasse qui renferme le corps de saint Laurent se gardait dans l'abbaye de Notre-Dame d'Eu et était placée au-dessus du grand autel. Elle se trouve maintenant dans l'église paroissiale, et son chef a été mis dans un reliquaire d'argent. On a donné quelques petites portions de ses reliques à d'autres églises. Cette de l'abbaye où reposent les corps de plusieurs comtes d'Eu, de Ponthieu, etc., ainsi que ceux de plusieurs princes de la maison de Bourbon, est présentement divisée en deux vastes églises, dont l'une sert de paroisse et porte le nom de Saint-Laurent, qui est le principal patron de la ville. On y célèbre tous les ans trois fêtes en son honneur : l'une au mois de novembre, l'autre au mois d'août, et la troisième au mois de mai. À quelque distance de la ville est une chapelle bâtie à l'endroit où le clergé et les magistrats allèrent le complimenter lorsqu'ils eurent appris son arrivée. La ville d'Eu est remplie de monuments qui attestent sa vénération pour saint Laurent, et on n'y en voit plus aucun de Henri II, qui l'honora souvent de sa présence.
Nous nous sommes servi, pour composer cette biographie, de l'Histoire du Saint, par le R. P. Jean Guignon, franciscain ; de celle écrite par un chanoine d'Eu, et rapportée dans Borins ; et des additions faites par les confinateurs de Godeveard.
Événements marquants
- Naissance au Leinster, fils du roi Maurice O-Tuataile
- Prise en otage par le prince Dermith à l'âge de 10 ans
- Élection comme abbé de Glendenoch à 25 ans
- Sacre comme archevêque de Dublin par le primat Gélase
- Participation au Concile de Latran III en 1179 et nomination comme légat d'Irlande
- Médiation diplomatique entre Henri II d'Angleterre et le roi d'Irlande
- Mort à la ville d'Eu en Normandie
Miracles
- Guérison instantanée d'une fracture du crâne après avoir été frappé par un fou à Cantorbéry
- Apaisement d'une tempête en mer après le vœu de consacrer une église
- Multiples guérisons de possédés, d'aveugles et résurrections de morts mentionnées après sa mort
Citations
C'est ici pour jamais le lieu de mon repos, j'y demeurerai, parce que je l'ai choisi
Ayez pitié de moi, mon Dieu, ayez pitié de moi, parce que mon âme met toute son espérance en vous