Saint Laurent Justinien

Premier Patriarche de Venise et Confesseur

Fête : 5 septembre 15ᵉ siècle • saint

Résumé

Né dans la noblesse vénitienne, Laurent Justinien renonça au monde pour rejoindre les chanoines de Saint-George d'Alga. Devenu premier patriarche de Venise, il se distingua par son humilité héroïque, sa pauvreté volontaire et son zèle pour la réforme de l'Église. Il laissa d'importants écrits spirituels et mourut en 1455 en refusant tout confort, fidèle à l'esprit de la croix.

Biographie

SAINT LAURENT JUSTINIEN,

PREMIER PATRIARCHE DE VENISE ET CONFESSEUR

Le premier sacrifice de justice que l'homme doit faire à Dieu, celui qui lui est le plus agréable et qui le fait avancer davantage dans la perfection, c'est le sacrifice d'un cœur contrit à cause de ses péchés passés. Esprit de saint Laurent Justinien.

Saint Laurent Justinien, né à Venise en 1381, était fils de Bernardo Justiniani, qui tenait un rang distingué parmi la première noblesse seigneuriale. Sa mère se nommait Querini, et était issue d'une maison qui n'était pas moins illustre que celle de son père. Celle-ci resta veuve de bonne heure, avec plusieurs enfants en bas âge. Malgré sa jeunesse, elle ne pensa qu'à se sanctifier dans son état, résolue de n'en jamais changer. Elle se regarda comme dévouée à la pénitence et à la retraite, et ne s'occupa plus que du jeûne, de la prière et des autres bonnes œuvres. L'éducation de ses enfants fut aussi un de ses principaux soins.

On remarqua dans Laurent, pour ainsi dire dès le berceau, une docilité peu commune et une grandeur d'âme extraordinaire. Il ne perdait point son temps comme ceux de son âge; il aimait à s'entretenir avec des personnes raisonnables ou à s'occuper à des choses sérieuses. Sa mère le grondait quelquefois, pour le prémunir contre l'orgueil, le tenir dans l'humilité, et le portait à ce qu'il y avait de plus parfait. Il répondait alors qu'il tâcherait de mieux faire et qu'il ne désirait rien tant que de devenir un saint. Persuadé qu'il n'était sur la terre que pour servir Dieu afin de régner éternellement avec lui, il lui rapportait toutes ses pensées et toutes ses actions. À l'âge de dix-neuf ans, il se sentit intérieurement appelé à se consacrer au service du Seigneur d'une manière particulière. Dans une vision qu'il eut, il lui sembla voir la Sagesse éternelle sous la forme d'une femme respectable et environnée d'une lumière plus éclatante que celle du soleil; il crut en même temps entendre ces paroles : « Pourquoi, errant d'objet en objet, cherchez-vous votre repos hors de moi? Vous ne trouverez qu'avec moi ce que vous désirez; le voilà dans vos mains. Cherchez-le en moi qui suis la Sagesse de Dieu. En me prenant pour votre épouse et pour votre partage, vous posséderez un trésor inestimable ». Il fut si touché de l'honneur et de l'avantage que renfermait cette invitation de la grâce, qu'il se sentit enflammé d'une nouvelle ardeur de se livrer entièrement à la recherche de la connaissance et de l'amour de Dieu.

Il ne douta plus qu'il ne fût appelé à l'état religieux, où il devait trouver plus sûrement tous les moyens propres à le faire parvenir à la grande fin qu'il se proposait. Mais il ne voulut point se déterminer qu'il n'eût auparavant consulté Dieu par une humble prière. Il demanda aussi conseil à Marin Querini, son oncle maternel. C'était un saint et savant prêtre, qui était chanoine régulier de la congrégation de Saint-George, dite d'Alga, parce que le monastère était dans une petite île de ce nom, éloignée d'un mille de Venise. (Le couvent et l'église sont aujourd'hui entre les mains d'une communauté de Carmes réformés.) Ce sage directeur, voyant que Justinien avait une forte inclination pour l'état religieux, lui conseilla d'essayer d'abord ses forces en s'accoutumant peu à peu à la pratique des austérités. Il obéit, et il commença à coucher pendant la nuit ou sur des morceaux de bois ou sur la terre nue. S'étant un jour représenté d'un côté les honneurs, les richesses et les plaisirs du monde, et de l'autre, les rigueurs de la pauvreté, des jeûnes, des veilles et du renoncement, il se dit à lui-même : « Mon âme, es-tu assez courageuse pour mépriser ces délices et pour marcher sans interruption dans les voies de la pénitence et de la mortification ? » Puis, ayant fait une pause de quelques instants, il jeta les yeux sur un crucifix, et continua de la sorte : « Vous êtes mon espérance, ô mon Dieu ! en vous se trouvent la consolation et la force ». On le vit dès ce moment macérer sa chair par les austérités de la pénitence, et se livrer avec une ardeur infatigable à tous les exercices de la religion. Sa mère et ses amis, craignant qu'il ne ruinât sa santé, voulurent le détourner du dessein qu'il avait résolu d'exécuter, et lui proposèrent un établissement honorable dans le monde. Ne sachant comment éviter les pièges que lui tendait une fausse tendresse, il s'enfuit secrètement, et alla prendre l'habit chez les chanoines réguliers de la congrégation de Saint-George d'Alga.

Il ne trouva point dans la communauté d'austérités qu'il n'eût déjà pratiquées, et ses supérieurs furent obligés de modérer l'activité de son zèle à cet égard. Malgré sa jeunesse, il l'emportait sur tous les frères par la rigueur de ses jeûnes, et par la longueur de ses veilles. Jamais il ne se permettait de récréation qu'elle ne fût utile ; il prenait de sévères disciplines ; il ne se chauffait point, même dans les plus grands froids ; il ne mangeait que pour soutenir son corps et ne buvait jamais hors de ses repas. Lorsqu'on lui proposait de boire, sous prétexte que la chaleur était excessive, qu'il était accablé de fatigue, il avait coutume de faire cette réponse : « Si nous ne pouvons supporter la soif, comment pourrons-nous souffrir le feu du purgatoire ? » Cette disposition à souffrir produisait en lui une patience invincible dans toutes les épreuves. Pendant son noviciat, il lui vint au cou un mal pour la guérison duquel il fallut employer le fer et le feu. Le moment de l'opération étant arrivé, il rassurait de la sorte les spectateurs qui tremblaient : « Pourquoi craignez-vous ? Pensez-vous que je ne puisse recevoir la constance dont j'ai besoin, de Celui qui sut non-seulement consoler, mais délivrer même des flammes les trois enfants jetés dans la fournaise ? » Il souffrit l'opération sans laisser échapper aucun soupir et en ne prononçant que le nom sacré de Jésus. Il montra dans la suite le même courage, lorsqu'on lui fit une incision douloureuse. « Coupez hardiment », disait-il au chirurgien qui trem-

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blait; « votre instrument n'approche pas des ongles de fer avec lesquels on déchira les martyrs ».

Il arrivait toujours le premier aux exercices publics, et il en sortait le dernier. Matines finies, il ne suivait point les frères qui allaient se reposer, mais il restait dans l'église jusqu'à Prime, qui se disait au lever du soleil. Rien ne le flattait plus que de pouvoir pratiquer l'humilité; les bas emplois étaient ceux qu'il choisissait de préférence, et il portait toujours les plus mauvais habits de la communauté. Il obéissait aussitôt que le moindre signe lui manifestait la volonté du supérieur. Dans les entretiens particuliers, il sacrifiait son jugement à celui des autres, et cherchait en tout la dernière place, autant qu'il le pouvait faire sans affectation. Quand il allait quêter dans les rues, il cherchait toutes les occasions de s'attirer le mépris et les railleries des gens du monde. Ayant un jour été dans un endroit où l'on ne pouvait manquer de le tourner en ridicule, son compagnon le lui fit remarquer; mais il lui répondit avec tranquillité: « Allons hardiment quêter des mépris. Nous n'avons rien fait si nous n'avons renoncé au monde que de parole; il faut en triompher aujourd'hui avec nos sacs et nos croix ». Il savait que les humiliations acceptées et souffertes avec joie sont le plus sûr moyen de remporter une victoire complète sur soi-même et de détruire ce fonds d'orgueil qui est en nous un des principaux obstacles à la vertu. Il comprenait encore combien il est avantageux de ne se pas contenter de celles que la Providence envoie et d'y en ajouter de volontaires, pourvu toutefois qu'on le fasse avec prudence et que l'on évite tout ce qui pourrait sentir l'affectation. Dans le cour de ses quêtes, il se présentait souvent à la maison où il était né; mais il n'y entrait point: il restait dans la rue et demandait l'aumône à la porte. Sa mère n'entendait jamais sa voix sans être attendrie. Elle avait beau recommander à ses domestiques de lui donner avec prodigalité, il ne recevait que deux pains; après quoi, il souhaitait la paix à ceux qui l'avaient assisté, et se retirait comme s'il eût été étranger. Le magasin où était la provision annuelle de la communauté ayant été brûlé, il dit à un frère qui se lamentait: « Pourquoi avons-nous fait vœu de vivre dans la pauvreté? Dieu nous a fait cette grâce afin que nous puissions la ressentir! » C'était ainsi qu'il découvrait son amour pour les humiliations et les souffrances, et qu'il pratiquait toutes les vertus qui en sont les suites et qui en font le principal mérite.

Dès qu'il eut renoncé au monde, il s'accoutuma tellement à se rendre maître de sa langue, qu'il ne disait jamais rien pour se justifier ou s'excuser. Ayant été un jour accusé dans le chapitre d'avoir transgressé un point de la règle, il garda le silence, malgré la fausseté de l'accusation. On doit encore remarquer qu'il était alors supérieur; il quitta sa place; puis, ayant fait quelques pas les yeux baissés, il se mit à genoux, demanda pardon aux frères et pria qu'on lui imposât une pénitence. L'accusateur en eut tant de confusion qu'il alla se jeter aux pieds du Saint, déclarant qu'il était innocent, et se condamna hautement lui-même. Laurent redoutait si fort la dissipation que depuis le jour de son entrée dans le monastère jusqu'à celui de sa mort il n'entra dans la maison paternelle que pour assister sa mère dans ses derniers moments.

Quelque temps après sa retraite, il fut exposé à une rude épreuve de la part d'un de ses anciens amis qui occupait une des premières places de la république et qui était arrivé depuis peu de l'Orient. Celui-ci s'imagina qu'il viendrait à bout de le faire changer de dessein, et il résolut d'employer tous les moyens possibles pour y réussir. Il prit donc la route du monastère

de Saint-George, accompagné d'une troupe de musiciens, et on lui permit d'entrer à cause de sa dignité. Lorsqu'il aperçut Laurent, il fut extrêmement frappé de sa modestie et de sa gravité ; et l'étonnement où il était lui fit garder quelque temps le silence. S'étant à la fin fait violence, il lui dit tout ce que l'amitié peut inspirer de plus tendre pour l'engager à entrer dans ses vues. Comme ces moyens ne lui réussissaient point, il eut recours aux reproches et aux invectives qui n'eurent pas plus de succès. Lorsqu'il eut fini de parler, le Saint fit un discours si touchant sur la mort et sur les vanités du monde, que son ami, touché d'une vive componction, était hors de lui-même. Il en vint au point qu'ayant rompu sans différer tous les liens qui le retenaient dans le siècle, il résolut d'embrasser l'état pour lequel il n'avait eu que du mépris. Il prit l'habit à Saint-George, fit son noviciat avec une ferveur qui ne se démentit point dans la suite, devint l'objet de l'admiration et de l'édification de toute la ville, et mourut enfin de la mort des justes.

Saint Laurent fut élevé au sacerdoce, dont il était si digne par ses vertus. L'esprit de prière et de componction dont il était doué dans un si haut degré, la connaissance qu'il avait des choses spirituelles et des voies intérieures de la piété, le mettaient en état de travailler avec beaucoup de fruit à la sanctification des âmes. Les larmes qui lui échappaient dans ses exercices, et surtout pendant la célébration de la messe, faisaient une vive impression sur les assistants et réveillait leur foi ; il fut aussi favorisé de divers ravissements.

Ayant été élu malgré lui général de son Ordre, il le gouverna avec une sagesse admirable. Il en réforma la discipline au point qu'il en fut depuis regardé comme le fondateur. Dans ses discours, tant publics que particuliers, il parlait de la vertu avec une telle onction que tous les cœurs en étaient attendris. Il ranimait les tièdes, remplissait les présomptueux d'une crainte salutaire, inspirait de la confiance aux pusillanimes, et les portait tous à la ferveur. Sa maxime ordinaire était qu'un religieux doit trembler au nom de la moindre transgression. Il recevait peu de sujets dans son Ordre, et il éprouvait longtemps ceux qu'il jugeait dignes d'être admis. Il se fondait sur ce que la perfection et les devoirs de l'état religieux sont pour peu de personnes, et que ce n'est pas toujours dans le grand nombre que se trouvent la ferveur et l'esprit essentiel à la religion. Il est aisé de comprendre que s'étant fait de pareils principes, il examinait scrupuleusement tous les postulants. La première chose qu'il exigeait de ses disciples était une humilité profonde ; il leur enseignait que cette vertu purifie non-seulement l'âme de tout orgueil, mais qu'elle lui inspire aussi le vrai courage en lui apprenant à ne mettre sa confiance qu'en Dieu. Il la comparait à une rivière qui est basse et tranquille en été, mais qui est haute et profonde en hiver. « L'humilité », disait-il en suivant la même comparaison, « garde le silence et ne s'élève point dans la prospérité, tandis que dans l'adversité elle est haute, magnanime, remplie de joie et d'un courage invincible. Il n'y a rien », continuait-il, « où les hommes soient plus exposés à se méprendre ; peu connaissent ce que c'est que cette vertu ; elle n'est possédée que de ceux auxquels Dieu l'a donnée par infusion en récompense de leurs efforts redoublés et de l'esprit de prière qui était en eux. L'humilité qui s'acquiert par des actes répétés n'est qu'une préparation à celle-ci, quoique nécessaire et indispensable ; aussi est-elle toujours aveugle et imparfaite. L'humilité infuse éclaire l'âme dans toutes ses vues ; elle lui fait voir clairement toutes ses misères et lui en donne le sentiment ; elle lui communi-

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que cette vraie science qui consiste à connaître que Dieu seul est tout et que nous ne sommes rien ». Durant les guerres et les autres calamités publiques, il exhortait les magistrats et les sénateurs à se bien pénétrer de leur bassesse, parce que cette disposition était la plus propre à attirer sur eux les regards de la miséricorde divine.

Depuis le temps où il reçut la prêtrise jusqu'à sa mort, il ne manqua jamais de célébrer la messe tous les jours, à moins qu'il n'en fût empêché par la maladie. Il disait à ce sujet qu'on a bien peu d'amour pour Jésus-Christ quand on ne tâche pas de s'unir à lui aussi souvent qu'on le peut. Il inculquait fréquemment cette maxime, qu'il y aurait autant de folie à prétendre à la chasteté en menant une vie molle, oisive et sensuelle, qu'il y en aurait à vouloir éteindre le feu en jetant de l'huile dessus. Il ne cessait de rappeler aux riches l'obligation où ils sont de faire l'aumône s'ils veulent se sauver. On ne trouvait point dans ses discours des pensées étudiées ; mais il y régnait une onction de laquelle on ne pouvait se défendre.

Le pape Eugène IV, qui connaissait l'éminente vertu de Laurent, le nomma évêque de Venise en 1433. Le Saint employa tous les moyens possibles pour ne point accepter cette dignité ; il engagea même ceux de son Ordre à écrire au Pape, pour le prier de le laisser dans sa solitude : mais tout fut inutile ; il fallut obéir. Il prit possession de son Église avec tant de simplicité et si secrètement que ses propres amis ne le surent que quand la cérémonie fut faite. Il passa toute la nuit suivante en prières devant un autel, pour attirer sur lui les grâces du ciel ; il fit la même chose la nuit qui précéda son sacre. Il fut admirable par sa piété sincère envers Dieu, par l'ardeur de son zèle pour la gloire du Seigneur, par son extraordinaire charité envers les pauvres. Il ne diminua rien des austérités qu'il avait pratiquées dans le cloître. Son assiduité à la prière lui mérita des lumières toutes célestes, cette fermeté invincible, cette activité infatigable dont toute sa conduite porta l'empreinte ; il sut pacifier les dissensions intestines qui agitaient l'État, et gouverner son diocèse dans les temps les plus orageux avec autant de facilité qu'il eût gouverné un monastère. Son amouablement se ressentait de son amour pour la simplicité et pour la pauvreté : et comme on lui représentait qu'il devait quelque chose à sa naissance, à la dignité de son siège et à la république, il répondit que la vertu était le seul ornement du caractère épiscopal, et qu'un évêque ne doit avoir d'autre famille que les pauvres de son diocèse. Sa maison n'était composée que de cinq personnes ; il mangeait sur la vaisselle de terre ; il n'avait pour lit qu'une paillasse couverte de haillons, et n'avait qu'une mauvaise soutane pour vêtement. Sa sévérité envers lui-même, jointe à un grand fonds d'affabilité et de douceur envers les autres, le faisait universellement respecter. Il acquit un tel ascendant sur tous les esprits et sur tous les cœurs, qu'il vint facilement à bout de réformer divers abus qui s'étaient glissés dans le clergé et principalement parmi les laïques. Son troupeau l'aimait et le respectait, et il n'y avait personne qui ne se soumit avec docilité à toutes ses ordonnances. Si l'exécution de ses pieux desseins éprouvait d'abord quelques difficultés, il savait en triompher par sa douceur et par sa patience.

Son zèle contre les théâtres lui suscita quelques ennemis. Un d'entre eux, qui était puissant, s'éleva avec beaucoup d'indécence contre un mandement qu'il avait donné à cet égard ; il faisait passer le saint évêque pour un homme qui voulait porter dans le monde la rigidité du cloître, pour un moine minutieux que de vains scrupules agitaient, et il fit tous ses efforts pour soulever le peuple contre lui. Une autre fois, Justinien fut insulté pu-

bliquement dans les rues, et traité d'hypocrite. Il écouta les injures dont on le chargeait sans changer de visage et sans rien perdre de sa tranquillité. Il n'était pas moins insensible aux louanges et aux applaudissements qu'on lui donnait : on ne remarquait en lui aucun mouvement de tristesse ni de quelque passion que ce fût ; il jouissait d'une égalité d'âme que rien n'était capable d'altérer.

La première visite qu'il fit de son diocèse opéra des fruits incroyables. Il fonda quinze monastères et un grand nombre d'églises ; il réforma tous les abus qui s'étaient introduits par rapport à la célébration de l'office divin et à l'administration des sacrements. Il établit un si bel ordre dans sa cathédrale, qu'elle devint le modèle de toute la chrétienté ; il y fonda de nouvelles prébendes, afin qu'elle fût desservie avec plus de décence et de dignité. Il érigea dix paroisses à Venise, et il y en eut alors trente dans cette ville, au lieu de vingt qui y étaient auparavant. On voyait tous les jours une multitude innombrable de peuple dans son palais : les uns venaient y chercher de la consolation dans leurs peines, ou des secours dans leurs misères ; les autres venaient consulter le Saint dans leurs doutes. Sa porte n'était jamais fermée aux pauvres. Il aimait mieux distribuer du pain et des habits, pour faire éviter le mauvais emploi de l'argent, qui n'est que trop commun, même parmi les indigents ; ou s'il en donnait, c'était toujours en petite quantité. Des dames pieuses portaient ses aumônes aux pauvres honteux ou à ceux qui avaient subi des pertes considérables. Dans les charités qu'il faisait, il n'avait égard ni à la chair ni au sang. Quelqu'un étant venu le trouver de la part de Léonard son frère, il le renvoya en lui disant : « Retournez vers celui qui vous a envoyé, et je vous charge de lui dire qu'il est en état de vous assister lui-même ». Personne ne porta jamais plus loin que lui le mépris de l'argent. Il confia le soin de son temporel à un économe fidèle, et il avait coutume de dire à ce sujet : « Il est indigne d'un pasteur des âmes d'employer une partie considérable d'un temps qui est si précieux, à entrer dans les petits détails qui ont l'argent pour objet ».

Les Papes témoignaient à Laurent beaucoup de vénération. Eugène IV lui ayant mandé de venir le voir à Bologne, le Saint-Père le reçut avec de grandes marques de distinction, et l'appela « l'ornement de l'épiscopat ». Nicolas V, qui avait pour lui les mêmes sentiments, cherchait toutes les occasions de lui donner des preuves efficaces de son estime. Enfin il en trouva une à la mort de Dominique Michelli, patriarche de Grado, laquelle arriva en 1451. Il transféra la dignité patriarcale au siège de Venise. Le sénat de cette ville, toujours jaloux de sa liberté, éleva de grandes difficultés ; il craignait que ses droits et ses privilèges ne fussent lésés en quelques circonstances. Pendant que l'on agitait cette affaire avec beaucoup de vivacité, Laurent se rendit dans le lieu où le sénat était assemblé, et y déclara qu'il aimait mieux quitter une place pour laquelle il n'était pas propre et qu'il occupait depuis dix-huit ans contre sa volonté, que d'aggraver, par l'addition d'une nouvelle dignité, le fardeau qu'il avait tant de peine à porter. Le discours qu'il fit en cette occasion marquait de sa part un si grand fonds de charité et d'humilité, que le doge lui-même ne put retenir ses larmes ; il en vint jusqu'à prier Laurent de ne point penser à sa démission, et de se conformer au décret du Pape, dont l'exécution serait utile à l'Église et honorable à leur pays. Les sénateurs applaudirent au doge, et la cérémonie de l'installation du nouveau patriarche se fit au grand contentement de toute la ville.

Laurent se regarda comme un homme qui avait contracté une nouvelle

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obligation de travailler avec ardeur à l'accroissement du règne de Jésus-Christ et à la sanctification des âmes confiées à ses soins. On vit alors de la manière la plus sensible ce que peut un Saint dans les grandes places. Laurent trouvait du temps pour se sanctifier lui-même et pour rendre service au prochain. Jamais il ne se faisait attendre par sa faute; il quittait tout pour donner audience à ceux qui voulaient lui parler, sans distinction de pauvres ou de riches. Il recevait toutes les personnes qui se présentaient avec tant de douceur et de charité, les consolait d'une manière si touchante et paraissait si parfaitement libre de toute passion, que l'on ne s'imaginait pas qu'il eût participé à la corruption originelle. Chacun le regardait comme un ange descendu sur la terre. Ses conseils étaient toujours proportionnés à l'état des personnes qui s'adressaient à lui. On rendait si universellement justice à sa vertu, à sa sagesse et à ses lumières, que l'on ne voulait plus examiner de nouveau à Rome les causes qu'il avait décidées, et que dans le cas d'appel, on y confirmait toujours les sentences qu'il avait portées. Plein de mépris pour lui-même, il était insensible à l'idée que l'on pouvait se former de sa personne. Si quelqu'un le louait, il en prenait occasion de s'humilier davantage devant Dieu et devant les hommes. Il cachait ses bonnes œuvres autant qu'il lui était possible. Quand il lui échappait de ces larmes qui avaient leur source dans l'amour divin ou dans la vivacité de sa componction, il s'accusait de faiblesse et d'une excessive sensibilité d'âme. Il était entièrement mort à lui-même. Un domestique lui ayant un jour présenté à table du vinaigre au lieu de vin et d'eau, il le but sans rien dire. Tout, jusqu'à sa bibliothèque, annonçait en lui l'amour de la pauvreté.

La république fut agitée de son temps par de violentes secousses, et menacée des plus grands dangers. Un saint ermite, qui depuis plus de trente ans servait Dieu avec ferveur dans l'île de Corfou, assura qu'il avait su d'une manière surnaturelle que l'État avait été sauvé par les prières du saint évêque. Le neveu de Laurent, qui a écrit sa vie dans un style pur et élégant, rapporte, comme témoin oculaire, qu'il fut favorisé du don des miracles et de celui de prophétie.

Il avait soixante-quatorze ans lorsqu'il composa son dernier ouvrage, intitulé *les Degrés de perfection*. Il l'eut à peine achevé, qu'il fut pris d'une fièvre violente. Voyant ses domestiques occupés à lui préparer un lit, il leur dit tout troublé : « Que voulez-vous donc faire? Vous perdez votre temps. Mon Seigneur est mort étendu sur une croix. Est-ce que vous ne vous rappelez point que saint Martin disait dans son agonie, qu'un chrétien doit mourir sur la cendre et le cilice? » Il voulut absolument qu'on le couchât sur la paille. Tandis que ses amis pleuraient autour de lui, il s'écriait dans des ravissements de joie : « Voilà l'Époux : allons au-devant de lui » ; puis, levant les yeux au ciel, il ajoutait : « Seigneur Jésus, je m'en vais à vous ». D'autres fois, il se livrait aux sentiments de cette sainte frayeur qu'inspire la pensée des jugements de Dieu. Quelqu'un lui disant un jour qu'il devait être pénétré de joie puisqu'il allait recevoir la couronne, il se troubla et répondit : « La couronne est pour les soldats courageux, et non pour des lâches tels que moi ». Sa pauvreté était si grande qu'il n'avait rien dont il pût disposer. Il fit cependant son testament, et ce fut seulement pour exhorter tous les hommes à la vertu, et pour ordonner qu'on l'enterrât comme un simple religieux dans le couvent de Saint-George. Mais, après sa mort, le sénat ne voulut point permettre que cette dernière clause fût exécutée. Durant les deux jours qui précédèrent sa

mort, les différents corps de la ville vinrent recevoir sa bénédiction. L'entrée de sa chambre fut ouverte aux pauvres comme aux riches, et il fit à tous des instructions fort touchantes. Marcel, un de ses disciples bien-aimés, pleurant amèrement, il le consola, en lui disant : « Je vais vous précéder : mais vous me suivrez bientôt. Nous nous réunirons à Pâques prochain ». La prédiction fut vérifiée par l'événement. Ayant fermé les yeux, il expira tranquillement le 8 janvier 1455, dans la soixante-quatorzième année de son âge. Il y avait vingt-deux ans qu'il était évêque, et quatre qu'il était patriarche. On ne l'enterra que le 17 mars, à cause d'une contestation qui s'éleva touchant le lieu de sa sépulture.

On lui met souvent la croix à la main, pour marquer non-seulement sa haute dignité, mais aussi le souvenir de l'abnégation qu'il professa dès sa première jeunesse. — Parfois on peint près de lui la ville de Venise, d'où il détourne la foudre que Notre-Seigneur s'apprête à lancer. C'est que ses prières sauvèrent plus d'une fois cette cité menacée par les fléaux du ciel.

[ANNEXE: CULTE ET RELIQUES. — SES ÉCRITS.]

La sainteté de saint Laurent ayant été attestée par plusieurs miracles après sa mort, le pape Sixte IV commença à faire faire les procédures de sa canonisation, qui furent continuées par les papes Léon X et Adrien VI. Enfin, le pape Clément VII donna le décret de sa béatification en 1524, avec permission d'en faire la fête et l'office public dans toutes les églises de la république de Venise.

Longtemps auparavant on avait commencé à dresser des autels sous son nom à Venise, à placer ses statues dans les Églises, à lui bâtir des chapelles et à l'invoquer; on le regardait déjà comme le protecteur, ou le saint tutélaire de la ville et de toute la seigneurie, après saint Marc.

En 1597, le cardinal Laurent Priolo, patriarche de Venise, se disposait à faire la translation solennelle de ses reliques, en vertu d'un décret de la sacrée Congrégation des Rites, en date du 1er février, quand la mort du patriarche en fit suspendre l'exécution.

Le pape Clément VIII accorda, par un bref apostolique, des indulgences à ceux qui visiteraient les églises des Chanoines réguliers de la Congrégation de Saint-George d'Alga, dans toute l'Italie, le jour de la fête de saint Laurent Justinien.

Son culte fut introduit en Sicile, et surtout à Palerme, qui le mit au nombre de ses saints patrons, parce qu'elle fut garantie de la peste, en 1626, par son intercession. Cette dévotion publique fut autorisée par un décret de la Congrégation des Rites, le 26 février 1628.

Saint Laurent fut canonisé le 1er novembre 1690 par le pape Alexandre VIII. Sa fête, érigée en semi-double dans l'office romain, fut remise au 5 septembre par ordre du Saint-Siège et de la Congrégation des Rites.

Ses reliques sont conservées à Venise dans l'église cathédrale de Saint-Pierre du Château, et placées sous le maître-autel.

Saint Laurent Justinien nous a laissé un grand nombre de traités et de sermons, recueillis en un fort volume in-folio, imprimé à Brescia en 1560, et à Venise en 1755. La meilleure édition que nous en ayons, est celle qui parut à Venise en 1751, 2 vol. in-fol. On y trouve une vaste érudition, une profonde sagesse, beaucoup de véhémence, de force et de noblesse dans le style.

Acta Sanctorum; Godescard, et Esprit des Saints, par l'abbé Grimes.

5 SEPTEMBRE.

Événements marquants

  • Naissance à Venise en 1381
  • Vision de la Sagesse éternelle à 19 ans
  • Entrée chez les chanoines réguliers de Saint-George d'Alga
  • Élection comme général de son Ordre
  • Nomination comme évêque de Venise en 1433
  • Élévation au titre de premier Patriarche de Venise en 1451
  • Mort en 1455 à l'âge de 74 ans

Miracles

  • Vision de la Sagesse éternelle
  • Don de prophétie (prédiction de la mort de Marcel)
  • Guérison de la peste à Palerme par son intercession
  • Sauvetage surnaturel de l'État de Venise par ses prières

Citations

Si nous ne pouvons supporter la soif, comment pourrons-nous souffrir le feu du purgatoire ?

— Réponse aux frères durant ses austérités

Mon Seigneur est mort étendu sur une croix. Est-ce que vous ne vous rappelez point que saint Martin disait dans son agonie, qu'un chrétien doit mourir sur la cendre et le cilice ?

— Paroles sur son lit de mort

Date de fête

5 septembre

Époque

15ᵉ siècle

Décès

8 janvier 1455 (naturelle)

Patron(ne) de

Invoqué(e) pour

protection contre la peste, protection de la ville de Venise

Autres formes du nom

  • Lorenzo Giustiniani (it)
  • Laurentius Justinianus (la)

Prénoms dérivés

Laurent

Famille

  • Bernardo Justiniani (père)
  • Querini (mère)
  • Marin Querini (oncle maternel)
  • Léonard (frère)