Saint Thibaut de Provins (Camaldule)

Prêtre et Ermite

Fête : 1er juillet 11ᵉ siècle • saint

Résumé

Noble de Provins, Thibaut renonce à une carrière militaire et au mariage pour vivre dans l'humilité et la pauvreté. Après des pèlerinages à Compostelle et Rome, il s'établit comme ermite en Italie près de Vicence où il devient prêtre. Sa sainteté attire ses parents et de nombreux disciples avant sa mort en 1066.

Biographie

SAINT THIBAUT DE PROVINS,

DE L'ORDRE DES CAMALDULES, PRÊTRE ET ERMITE EN ITALIE

Per vitæ austeritatem vincitur hostis.

C'est par une vie mortifiée qu'on triomphe de l'ennemi.

Hugo card., sup. psalm. xxxiv.

Thibaut naquit à Provins, une des villes les plus considérables de la Brie : son père s'appela Arnoul, et sa mère Gisle ou Guille; tous deux étaient d'une illustre famille et alliés aux plus grandes maisons du royaume; quelques auteurs les font même descendre de nos rois, et d'autres prétendent qu'Arnoul était issu des comtes de Brie et de Champagne. Avant que cet enfant vînt au monde, Dieu fit connaître quelle serait sa sainteté par deux prédictions qui donnèrent beaucoup de joie à ses parents; car un jour, le bienheureux Thibaut, archevêque de Vienne, son grand oncle, s'entretenant

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avec son aïeule, lui dit entre autres choses qu'elle avait grand sujet de se consoler, parce qu'elle aurait une fille dont le fils serait grand devant Dieu et devant les hommes, et surpasserait tous ses ancêtres en vertu et en mérite. Et un peu avant sa naissance, une pauvre femme ayant abordé sa mère l'assura que celui qu'elle portait dans son sein était prédestiné de Dieu, et qu'il serait la gloire de toute sa race et l'honneur de sa patrie.

Ayant reçu de ses parents des gouverneurs et des maîtres d'une sagesse et d'une probité singulières, il répondit si parfaitement à leurs soins, qu'on ne vit jamais rien de puéril en ses mœurs, ni de léger et d'enfantin dans sa conduite ; mais il fit toujours paraître beaucoup de retenue, de modestie, de piété et de dévotion. Le monde ne fut point contagieux pour lui. Il était au milieu des plaisirs et des grandeurs, et il avait dans sa maison tout ce qui peut flatter la convoitise et la vanité ; mais il ne laissa pas d'y conserver son innocence et d'y demeurer aussi détaché des choses de la terre que s'il eût vécu dans les déserts. On lui apprit à monter à cheval, à faire des armes et à dessiner des fortifications ; mais ce qu'il disposait dans son cœur, c'était de combattre le démon et ses passions par ces armes spirituelles que saint Paul appelle le bouclier de la foi, le casque du salut et l'épée ou le glaive de l'esprit. La cour même, toute dangereuse qu'elle est, ne servit qu'à lui découvrir la vanité de ce que les hommes recherchent avec tant d'ardeur, et qui les engage en tant de pensées et de désirs inutiles.

La plus forte inclination de notre jeune seigneur était pour la solitude. Il était charmé de la vie angélique d'Elie et d'Elisée sur le Mont-Carmel, de saint Jean-Baptiste sur les bords du Jourdain, et il ressentait la plus grande joie au récit des vertus des Paul, des Antoine, des Hilarion et des Pacôme, dans les déserts de l'Égypte et de la Thébaïde ; la sévérité de leur silence, leur abstinence continuelle, leur assiduité à l'exercice de l'oraison et de la contemplation, leur amour pour la pauvreté et la familiarité qu'ils avaient avec les Anges étaient des attraits tout-puissants qui enlevaient son âme et lui rendaient les délices de la cour insipides. Il forma donc le dessein de les imiter ; mais, comme il était doué d'une grande sagesse et d'une prudence singulière, se déliant de ses propres lumières et des sentiments qu'il éprouvait dans son cœur, il prit la résolution de consulter un ermite nommé Burchard, qui vivait en solitaire sur les bords de la Seine, où il était en grande réputation de sainteté. Quelques-uns disent que cet ermite avait été son précepteur, et que, dégoûté des vices de la cour, il s'était retiré sur ces rivages pour faire pénitence, et qu'ensuite il se fit religieux à Sens dans l'abbaye de Saint-Pierre le Vif. D'autres croient que c'était le bienheureux Burchard, qui, d'ermite sur les bords de la Seine, en Bourgogne, fut fait archevêque de Vienne à la sollicitation de Rodolphe, roi de Bourgogne, et d'Irmengarde, son épouse ; Dieu a manifesté sa sainteté en nos jours, disait le père Giry en 1685, par un grand nombre de guérisons miraculeuses, qui ont été faites et se font continuellement à son tombeau : aussi Jérôme de Villars, archevêque et comte de la même ville, en informa-t-il le pape Paul V et le sacré collège des cardinaux.

Thibaut alla donc visiter ce saint ermite, et lui déclara le dessein que Dieu lui inspirait de quitter ses parents et toutes ses connaissances pour embrasser la vie solitaire. Burchard le retint quelques jours dans son ermitage ; et, pour éprouver sa vocation, il lui fit pratiquer pendant ce temps tous les exercices d'une vie pénitente. Il l'accoutuma à porter la haire, à ensanglanter son corps par de rudes disciplines, à jeûner souvent, à passer des heures entières en oraison, les bras étendus et les yeux levés vers le

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ciel, à mortifier ses inclinations et ses appétits, en un mot, à se faire une guerre continuelle à lui-même. Quand il l'eut suffisamment éprouvé, reconnaissant la vérité de l'éminence de sa vocation, il l'encouragea à y obéir ; Thibaut s'y sentit porté plus que jamais, et il conçut un si grand désir de ce bienheureux état qui dégage l'âme de toutes les choses sensibles pour l'attacher seulement aux célestes et aux éternelles, que, depuis, nulle difficulté ni tentation, ni même toute la rage des démons n'ont pu l'arracher de son cœur. Dans ce sentiment, il demanda la bénédiction à Burchard, et, ayant pris congé de lui, il revint chez ses parents pour y attendre le temps favorable à l'exécution de son dessein.

A peine y fut-il arrivé, que son père, qui voulait l'engager dans le monde, et établir sa fortune par une grande alliance, lui parla de se marier. En effet, comme il était fort bien fait, et que ses bonnes qualités de corps et d'esprit, jointes aux avantages de sa naissance et aux richesses de sa maison, le rendaient un des meilleurs partis du royaume, il ne pouvait pas espérer moins qu'une grande princesse ; mais la personne la plus accomplie n'était pas capable de lui plaire, parce que s'étant consacré à la sagesse éternelle, il ne voyait rien sur la terre qui lui put être comparé. « Toutes les beautés d'ici-bas », disait-il en lui-même, « passeront comme un songe, et nous passerons avec elles. Serais-je assez misérable pour m'y amuser ? Elles me quitteraient bientôt ; il faut donc que je les quitte le premier ». Cependant Eudes II, comte de Blois, à qui la reine Constance, femme du roi Robert, avait fait donner la ville de Sens, leva une grande armée pour se mettre en possession du royaume de la Haute-Bourgogne, qu'il prétendait lui appartenir après la mort de Rodolphe III (1032), et qui lui était disputée par l'empereur Conrad, dit le Salique. Arnoul, père de notre Saint, qui était parent et vassal d'Eudes, et en cette qualité obligé de le soutenir, leva quelques compagnies de soldats pour cette guerre. Il voulut en donner le commandement à son fils encore fort jeune, qui par ce moyen aurait été à la tête de la noblesse de Champagne. Mais notre Saint refusa cet honneur : il désirait servir Dieu et non les princes, se combattre lui-même au lieu de répandre le sang des autres. Après avoir passé encore quelques années dans la maison paternelle, il résolut d'abandonner définitivement le monde : il quitta sa famille avec un gentilhomme de ses amis, nommé Gauthier, et s'en alla à Reims, où il logea dans l'abbaye de Saint-Remi. Ils étaient tous deux à cheval, et avaient chacun un serviteur qui les suivait ; mais ayant laissé les serviteurs et les chevaux dans l'hôtellerie, ils sortirent à pied de la ville, changèrent d'habits avec deux pauvres pèlerins qu'ils rencontrèrent en chemin, et s'enfuirent ainsi nu-pieds et couverts de haillons : ayant passé le Rhin ils s'arrêtèrent dans la forêt de Petingen, en Souabe (1053), et s'y construisirent des cellules.

On ne peut rien concevoir de plus humiliant que leur manière de vivre en cette retraite. On dirait, à les voir, non-seulement des solitaires, mais aussi des pauvres et des mercenaires ; car, pour avoir de quoi se nourrir, ils vont de temps en temps dans les villages et les hameaux voisins, où ils portent des pierres avec les maçons, travaillent aux prés avec les faucheurs, font du charbon avec les charbonniers, nettoient les étables et les écuries avec les moindres valets et s'abaissent aux autres ministères les plus vils de la campagne. S'ils reçoivent quelque argent de leur travail, ce n'est que pour avoir un peu de pain, qui fait ordinairement tout le mets de leur table et toute la provision de leur ermitage ; tant que durent ces provisions, ils passent les jours et les nuits, tantôt à contempler les grandeurs de Dieu et les mys-

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tères de notre salut, tantôt à chanter des psaumes et des hymnes en l'honneur de leur souverain Seigneur, tantôt à affliger leurs corps par des disciplines sanglantes, des postures pénibles et de longues prières, la face contre terre. Que ces premières démarches de la vie de Thibaut sont admirables! Que ces coups d'essai sont parfaits! Que ce noviciat est digne de louange! Thibaut, nourri dans les délices et élevé dans les plaisirs d'une maison riche et abondante; Thibaut, qui, bien loin de souffrir aucune incommodité, a toujours été traité avec tant de délicatesse, est maintenant dans des souffrances continuelles et soupire sous la rigueur du froid et des glaces du Nord. Celui qui reposait sur la pourpre et sur le brocard, et qui mangeait les mets les plus délicieux, n'a pour lit que la terre, pour vêtements que de mauvais haillons et pour nourriture qu'un peu de pain noir et dur qu'il détrempe dans l'eau de ses larmes; celui dont les exercices étaient nobles et agréables, qui ne conversait qu'avec les enfants des princes, et dont les oreilles étaient accoutumées à entendre les louanges, les caresses et les flatteries des courtisans, se voit abattu sous les travaux les plus vils, et n'a plus d'autre compagnie que les animaux des bois, ou de pauvres manœuvres qui n'ont pour lui que de l'insolence et de la dureté. Qu'il faut être vertueux pour vivre de la sorte! Qu'il faut posséder une profonde humilité pour s'exposer ainsi volontairement et sans nécessité aux insultes, aux railleries et à l'insolence de gens incultes et grossiers! Mais, d'ailleurs, que Thibaut est heureux de trouver dans ses ateliers, ses fourneaux, ses étables et son désert, l'accomplissement de ses pieux désirs et de la volonté de Dieu! Il n'a fui la cour et la maison de son père que par aversion pour les grandeurs et les vanités du monde, et il se trouve dans un état si bas, qu'il n'a rien à craindre du côté de l'orgueil. C'est aussi ce qu'il disait à son cher compagnon pour l'animer à la patience et à supporter courageusement les peines qu'il endurait. « Que nous sommes heureux d'être à couvert de l'orgueil, de l'envie et de tant de désordres qui règnent dans le monde! Pour moi, j'estime plus notre pauvreté, qui nous met à l'abri de tant d'orages, que les sceptres et les diadèmes qui sont exposés à une infinité de soins, de chagrins et de dangers ». Au reste, s'il n'embrassa pas d'abord une vie entièrement solitaire, ce ne fut que par le conseil de Burchard, qu'il avait consulté dès le commencement; car ce saint homme, qui était fort expérimenté dans la conduite spirituelle, lui conseilla aussi de ne pas se séparer tout d'un coup du commerce des hommes, mais de se disposer à un état si difficile et si parfait par la pratique des vertus les plus austères, et surtout de l'humilité et de la sainte abjection.

Cependant il attira, dans la suite, tant de bénédictions sur les maisons des maîtres qui le faisaient travailler, qu'on commença, dans le pays, à l'honorer et à le considérer comme un saint. S'en étant aperçu, il en eut une peine extrême; et, pour ne point perdre à Petingen ce qu'il avait voulu éviter en sortant de Provins, il prit la résolution avec Gauthier de faire les pèlerinages de Saint-Jacques de Compostelle, en Galice, de Saint-Pierre, à Rome, et des saints lieux de la Palestine. Ils partent donc pour Saint-Jacques, les pieds nus, et n'ayant qu'un peu d'argent, qui leur restait du salaire de leurs travaux. On ne peut s'imaginer combien ils souffrirent en chemin, du chaud, du froid, des cailloux, des épines, de la faim, de la soif, de la dureté de leurs vêtements et des autres choses qui ont coutume d'incommoder les voyageurs. Mais rien de tout cela ne fut capable d'affaiblir leur courage, ni de ralentir leur dévotion. Leur ferveur en ce lieu de sainteté fut admirable; ils y passèrent plusieurs jours en prières: leurs corps

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étaient sur la terre, mais leur esprit était dans le ciel. Leur conversation était avec les Saints et avec Jésus-Christ même ; et les consolations qu'ils en recevaient étaient si abondantes, qu'ils ne pouvaient cesser de bénir le jour qu'ils avaient quitté le monde pour se donner au service de Dieu. Au retour, le démon, à qui l'austérité de Thibaut était insupportable, lui apparut sous forme humaine, et, s'étant couché sur son passage, le fit tomber très-rudement ; mais le Saint n'en reçut point de mal, et ayant fait le signe de la croix sur lui et imploré l'assistance de Notre-Seigneur, il contraignit ce monstre à disparaître et à se retirer dans les abîmes. Ce qui lui fit plus de peine, ce fut, étant arrivé à Trèves, d'y rencontrer le seigneur Arnoul, son père, qui le cherchait de tous côtés, et était dans des douleurs extrêmes pour son absence. Il le reconnut aisément, mais ne fut pas reconnu de lui, parce que ses austérités et les fatigues de tant de travaux et de voyages l'avaient rendu méconnaissable. Ses entrailles furent émues à la vue de cet objet qu'il aimait tendrement, et dont il savait qu'il était infiniment aimé ; mais il s'éleva au-dessus de la nature, et étouffa tous ces sentiments humains, qui le sollicitaient de se déclarer. Pour n'être pas exposé à une pareille épreuve, il résolut avec son compagnon de s'éloigner de Trèves.

Ils se rendirent donc à Rome, et y honorèrent les cendres des bienheureux apôtres saint Pierre et saint Paul. Ils y visitèrent aussi les autres lieux de dévotion, qu'ils baignèrent souvent de leurs larmes, et y passèrent les jours et les nuits en oraison. Après s'être acquittés de ces devoirs, ils résolurent de nouveau de faire le voyage de la Palestine pour y adorer les vestiges du Sauveur du monde et y révéler ces lieux qu'il a sanctifiés par sa présence et arrosés de ses pleurs et de son sang. Ils allèrent pour cela à Venise, dans le dessein de s'y embarquer ; mais, lorsqu'ils croyaient être près de faire voile, ils apprirent avec beaucoup de douleur que la guerre allumée entre les chrétiens et les Sarrasins fermait l'entrée de la Terre sainte et rendait ce pèlerinage impossible (1055). Dans cet accident, ils adorèrent les secrets de la Providence de Dieu, et, se prosternant devant sa majesté, ils la prièrent avec larmes de leur inspirer ce qu'ils devaient faire pour lui être plus agréable (1056). Leur demande fut exaucée, et Dieu leur fit connaître qu'il souhaitait qu'ils vécussent solitaires en un lieu appelé Salanigo, auprès de Vicence, en Italie. Ils y trouvèrent une vieille chapelle qui avait été dédiée sous le nom de Saint-Hermagore et de Saint-Fortunat, martyrs, mais qui étaient tellement en ruines qu'on n'y célébrait plus les divins offices. L'ayant jugée propre à leur dessein, ils en obtinrent le don de ceux à qui elle appartenait, et bâtirent tout auprès deux cellules pour se retirer chacun en son particulier.

Thibaut se voyant au lieu où Dieu voulait qu'il terminât toutes ses courses, s'anima d'une telle ferveur, qu'il semblait n'avoir encore rien fait jusqu'alors. Il se livra à de nouvelles austérités d'une rigueur telle qu'on ne peut y penser sans effroi. Il porta durant cinq ans un cilice qu'il ne quitta jamais que pour avoir le moyen de se mettre en sang, avec une discipline faite de longues courroies. Il s'interdit d'abord toute sorte de viandes, puis il se réduisit au pain d'orge et à l'eau ; enfin, ce qui est fort extraordinaire dans les pénitents les plus sévères, il se priva même de pain et d'eau, se contentant de fruits et d'herbes crues, tels qu'il les trouvait dans les champs. Son lit était, au commencement, un coffre ou une planche, son chevet un tronc d'arbre, et sa couverture l'habit même dont il était vêtu ; mais, sur la fin, il n'eut plus d'autre lit que le siège de bois où il avait coutume de s'asseoir.

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Son sommeil était fort court, parce qu'il passait presque toute la nuit en prières; mais il avait l'adresse, pour cacher sa mortification, de se mettre en état de dormir avant que celui qui l'assistait se retirât, et de faire aussi la même chose quelques moments avant qu'il revînt.

Sindichérius, évêque de Vicence, prélat très-vigilant et très-soigneux du salut de son peuple, étant charmé de la sainteté de Thibaut et se persuadant qu'il serait encore plus utile à l'Église s'il était honoré du caractère de la prêtrise, voulut absolument l'ordonner prêtre. Rayer, chanoine et conseiller de Provins, qui a composé sa vie en notre langue, dit qu'il reçut seulement le diaconat et qu'il ne souffrit jamais d'être promu à la prêtrise; mais nous avons de trop puissants témoignages de son ordination au sacerdoce, pour la pouvoir révoquer en doute. Son histoire assure qu'il guérit un religieux nommé Odon, en disant la messe pour lui et en le communiant de ses propres mains. Son éloge, en forme d'épitaphe, que l'on voit en sa chapelle, dans l'église cathédrale de Vicence, dit qu'il fut prêtre titulaire de cette église, comme le rapporte Ughellus, au tome Ve de l'Italie sacrée, au titre des évêques de Vicence.

Cette nouvelle dignité lui donnant encore plus de réputation et de crédit dans le pays, il s'assembla autour de lui un grand nombre de personnes qui désirèrent être instruites de sa bouche et imiter ses actions. À la place de Gauthier, son fidèle compagnon, que la mort lui enleva deux ans après son établissement à Salanigo, il se vit environné d'une troupe de disciples, qui marchèrent courageusement sur ses pas et composèrent un nouveau monastère dont il fut le père et l'abbé. Cependant le démon, ne pouvant souffrir les grands fruits qu'il produisait par sa parole et par son exemple, le tourmenta en diverses manières, dans l'espoir que, par l'importunité de ses tentations et de ses persécutions, il le contraindrait enfin à se relâcher dans ses pratiques spirituelles et à mener une vie plus aisée et moins sévère; mais le cœur de Thibaut était trop bien fortifié par la grâce, pour céder aux efforts du monstre infernal. Il le surmonta en toutes sortes de rencontres, et lors même que, par sa malice, il tomba dans une rivière, il en sortit non-seulement sans incommodité, mais aussi sans en être mouillé. D'ailleurs notre Saint fut souvent consolé par des visions et des révélations célestes. Les Anges le visitèrent plusieurs fois et se firent voir à lui sous des formes et des représentations pleines de douceur; et, un jour qu'il pleurait amèrement ses péchés, il y en eut un qui lui dit : « Ne pleure plus, car tes péchés te sont remis ». Vers le même temps, les saints martyrs Hermagore et Fortunat, dont il avait rétabli l'oratoire, l'honorèrent de leur entretien et le remercièrent du soin qu'il avait de les faire louer et vénérer en ce lieu.

Sa réputation, ne pouvant plus demeurer renfermée dans l'Italie, se répandit jusque dans la France, et vint aux oreilles de son père, de sa mère et de ses proches. On ne peut exprimer la joie qu'ils eurent de savoir que Thibaut, non-seulement n'était point mort, mais qu'il était monté, par la grâce de Dieu et par ses généreux efforts, à un si haut degré de sainteté. Ils allèrent exprès en Italie pour le voir, pour l'embrasser, pour se réjouir avec lui de l'heureux choix qu'il avait fait, et pour se recommander à ses prières. Ils ne purent arrêter leurs larmes en sa présence; mais c'étaient plutôt des larmes d'une sainte allégresse que de tristesse et de douleur. Son visage pâle et décharné, son corps tout rompu de travaux et d'austérités, son habit vil et méprisable ne leur donnèrent pas du dédain, mais au contraire une sainte envie de marcher sur ses pas et de faire une sérieuse pé-

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nitence de leurs propres péchés. Sa mère fut tellement touchée de son exemple, qu'oubliant la splendeur et les richesses de sa maison et tout ce que le siècle lui avait présenté jusqu'alors d'agréable, elle pria instamment son mari de lui permettre de demeurer dans une cellule auprès de son fils. Elle l'obtint enfin par l'effort de ses prières, et Thibaut, qui la logea dans un petit ermitage écarté, prit un soin particulier de l'instruire de tout ce qui était nécessaire pour sa perfection; jusqu'à sa mort, jamais ni le chaud, ni le froid, ni les pluies, ni les neiges, ne le purent empêcher de lui rendre les visites dont elle avait besoin pour la fortifier dans un genre de vie si différent de celui qu'elle avait mené dans le monde.

Dieu récompensa ensuite la piété de son serviteur par une grâce fort extraordinaire : deux ans avant qu'il mourût, il fut affranchi de toutes sortes de tentations et d'illusions du démon, et des mouvements déréglés de la chair ; mais, comme il fallait qu'il sortît de ce monde aussi pur que l'or affiné sept fois dans le creuset, la Providence divine lui envoya une maladie terrible, qui lui causa d'extrêmes douleurs. Il n'avait pas un membre sain et dont il eût l'usage libre. Ses pieds étaient si faibles, qu'ils ne le pouvaient porter, et ses mains étaient si percluses, qu'il ne pouvait les lever jusqu'à sa bouche. Cependant, dans un si grand déluge de maux, il ne voulut jamais rien relâcher de son jeûne ni de ses autres austérités ordinaires. Voyant donc sa fin approcher, il envoya prier Pierre, abbé de Vangadice, de l'Ordre des Camaldules, qui était son fidèle ami et qui lui avait donné l'habit monastique, de le venir voir, et il lui recommanda sa mère, ses disciples, qu'il allait laisser orphelins par sa mort. Trois jours avant qu'elle arrivât, il se fit, par cinq fois, un grand tremblement de terre en sa cellule, marque de la présence de celui dont il est écrit : « Il regarde la terre, et il la fait trembler ». Ensuite, Thibaut entra dans une terrible agonie, où il souffrit beaucoup, selon le témoignage de ceux qui étaient présents ; mais, en étant sorti victorieux, il reçut les derniers sacrements avec une ferveur et une dévotion admirables. Enfin, ayant répété souvent ces paroles pleines de charité : « Seigneur, ayez pitié de votre peuple ! » il rendit à Dieu son âme toute chargée de mérites, et disposée à recevoir la couronne de la gloire. Ce fut le dernier jour de juin, vers l'année 1066, quoiqu'on n'en fasse ordinairement mémoire, dans les divins offices, que le 1er ou le 4 juillet.

Son corps, après son décès, parut tout autre qu'il n'avait été durant sa vie, car on n'y vit plus de plaies ni d'ulcères, mais une beauté et un éclat surprenants, qui faisaient assez connaître qu'il était destiné à la résurrection glorieuse. L'abbé de Vangadice, dont nous venons de parler, et que l'on croit être l'auteur de la première histoire du Saint, dit que les habitants de Vicence, en Italie, et ceux des châteaux voisins, ayant appris sa mort, allèrent tous en foule à sa solitude et l'amenèrent à la ville, où il fut enterré dans l'église de Notre-Dame de Vicence. Il se fit ensuite beaucoup de miracles à son tombeau : un hydropique et un paralytique, cinq estropiés et douze aveugles y furent guéris.

On le représente : 1° avec l'habit de Camaldule sous lequel il mourut près de Vicence après un pèlerinage à Compostelle ; 2° avec l'attribut de la très-sainte Trinité, parce qu'on prétend qu'il fut élevé pendant sa vie, à une connaissance extraordinaire de ce mystère ; 3° priant dans sa solitude, pendant que son compagnon construit leur cellule ; 4° visité dans sa cellule par son père et sa mère qui le trouvent mourant et tout couvert d'infirmités, suite de ses mortifications ; 5° partant pour la chasse ; il a la tête

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couverte d'une toque et ceinte d'une auréole radiée comme le soleil. Son manteau est violet; il a une robe brochée d'or, des bottines à retroussis et des éperons avec des étriers de bleu-clair. De la main gauche il porte un oiseau de proie et de l'autre il guide le cheval blanc sur lequel il est monté. Une meute de chiens de chasse l'entoure, et, au milieu des chiens, devant lui, est un lion privé, lancé à la course.

Les corroyeurs l'ont choisi pour leur patron, nous ne savons trop pourquoi. On l'invoque principalement dans le Luxembourg, à Huy, à Provins, à Thann, à Vicence. Il est patron de trois paroisses du diocèse de Troyes : Mesgrigny, Saint-Léger-sous-Brienne, Saint-Thibaut.

## CULTE ET RELIQUES.

La question des reliques de saint Thibaut n'est pas sans quelques difficultés. Ughellus, qui écrivait au XVIIe siècle, dit que son corps reposa dans la cathédrale de Vicence; mais à la même époque, le vicaire général de Vicence (Silvina Trissimus) déclarait qu'il y avait seulement à Vicence une chapelle et un autel dédiée à saint Thibaut, et que, d'après la tradition, son corps, après avoir reposé dans cette chapelle, avait été depuis porté dans l'abbaye de Vangadice. Il paraît en effet bien certain que le corps d'un saint Thibaut a reposé dans l'église de l'abbaye de Vangadice. Ferrari dit que l'ermite de Vicence devint plus tard abbé de Vangadice, et qu'il y mourut. L'auteur de l'histoire des Camaldules (Augustinus Florentinus), le fait aussi mourir à Vangadice, mais simplement comme hâte de l'abbé, opinions formellement démenties par l'auteur de la vie de saint Thibaut, comme on a pu le voir plus haut. Aussi, pour résoudre cette difficulté, les Bollandistes admettent-ils, en outre de notre saint ermite, un autre saint Thibaut, abbé de Vangadice, mort en 1050.

Quoi qu'il en soit des reliques de saint Thibaut qui ont pu rester en Italie, il est incontestable qu'une partie notable de son corps fut apportée en France. Du Saussay, ainsi que les historiens des abbayes de Sainte-Colombe, et de Lagny, le disent formellement. Le culte de saint Thibaut se répandit de très-bonne heure tant en France qu'en Allemagne, et un grand nombre d'églises ou de chapelles y furent élevées en son honneur.

D'après l'opinion commune, c'est le propre frère de saint Thibaut, Arnoul, abbé de Sainte-Colombe-les-Sens et de Lagny, qui serait allé réclamer les reliques du Saint en Italie, l'an 1078. À son retour, passant par le prieuré de Beaumont, aujourd'hui Saint-Thibaut-aux-Bois qui dépendait de l'abbaye de Saint-Germain d'Anzerre, il y laissa une partie de son précieux dépôt, sur les instances du prieur et des moines. Ces reliques transférées, en 1400, à l'abbaye de Saint-Germain d'Anzerre, y furent brûlés, en 1507, par les Calvinistes. Pendant qu'elles étaient encore à Beaumont, l'abbé de Saint-Germain en aurait, dit-on, donné une partie aux Cordeliers de Provins, en 1321; mais il n'en reste aucun vestige. Richer, archevêque de Sens, alla jusqu'à Joigny au-devant des saintes reliques qui furent reçues en grande pompe à l'abbaye de Sainte-Colombe. Arnoul ne pouvait oublier son abbaye de Lagny, et il est certain qu'il y apporta des reliques de son frère, notamment un bras. Mais les historiens ne sont pas d'accord sur l'époque de cette translation, que les uns placent en 1078, et d'autres en 1096.

Peu de temps après que ces reliques eurent été apportées à Lagny, par suite d'apparitions du Saint et de nombreux miracles, l'abbé Arnoul fit construire, près de son abbaye, au lieu dit le Bois du Fou (ou des Bêtres), une église où les reliques du Saint furent déposées. C'est l'origine du prieuré de Saint-Thibaut des Vignes, dont l'église fut érigée en paroisse par l'évêque de Paris, en 1543.

L'église actuelle remonte certainement au commencement du XIIe siècle. Mgr Allon, évêque de Meaux, faisant la visite des reliques de son diocèse en 1834, trouva, dans la châsse de saint Thibaut, deux os du bras droit (humerus et radius), quelques petits ossements et les restes d'un cilice. Les deux os du bras furent enveloppés dans une étoffe de drap d'or et déposés dans une nouvelle châsse de cuivre doré donnée par Monseigneur qui se réserva une partie du radius pour en donner des fragments aux églises de son diocèse où saint Thibaut est particulièrement honoré, et notamment à deux églises de Provins, Sainte-Croix et Saint-Quiriace, qui n'avaient plus aucune relique du Saint.

Nous avons composé cette biographie d'après l'abbé de Vangadice, Ughellus, Du Saussay, et Rayer; des notes locales nous ont permis de dresser avec moins d'incertitude l'état primitif et l'état actuel du culte et des reliques. Cf. Vies des Saints du diocèse de Troyes, par l'abbé Defer.

Événements marquants

  • Naissance à Provins dans une famille illustre
  • Renoncement au monde et fuite avec son ami Gauthier
  • Vie de travail manuel et d'humilité dans la forêt de Petingen
  • Pèlerinages à Saint-Jacques-de-Compostelle et à Rome
  • Installation comme ermite à Salanigo près de Vicence
  • Ordination sacerdotale par l'évêque de Vicence
  • Réunion avec sa mère devenue ermite à ses côtés
  • Mort après une longue maladie et des tremblements de terre miraculeux

Miracles

  • Guérison du religieux Odon pendant la messe
  • Sortie d'une rivière sans être mouillé après une attaque du démon
  • Tremblements de terre annonçant sa mort
  • Guérisons multiples (aveugles, paralytiques) à son tombeau

Citations

Per vitæ austeritatem vincitur hostis.

— Hugo card., sup. psalm. xxxiv

Seigneur, ayez pitié de votre peuple !

— Dernières paroles de Saint Thibaut

Date de fête

1er juillet

Époque

11ᵉ siècle

Décès

30 juin 1066 (naturelle)

Invoqué(e) pour

guérison des infirmités, vie mortifiée

Autres formes du nom

  • Thibaut (fr)
  • Theobaldus (la)

Prénoms dérivés

Thibaut, Thibault, Theobald

Famille

  • Arnoul (père)
  • Gisle (ou Guille) (mère)
  • Thibaut, archevêque de Vienne (grand oncle)
  • Arnoul, abbé de Sainte-Colombe (frère)