Sainte Fébronie de Nisibe
Vierge et Martyre
Résumé
Religieuse à Nisibe dès son enfance, Fébronie se distingue par sa beauté et son ascétisme sous la direction de sa tante Brienne. Lors de la persécution de Dioclétien, elle refuse d'abjurer sa foi et d'épouser le noble Lysimaque. Après avoir subi d'atroces mutilations, elle meurt décapitée, provoquant la conversion de ses juges et de nombreux païens.
Biographie
SAINTE FÉBRONIE, VIERGE & MARTYRE EN SYRIE
IVe siècle.
Ipsis, crux, bestia, confractio ossium, membrarum divisio, et totius corporis contritio, et tot tormenta diaboli in me venient, tantum ut Christo fruar.
Viennent le feu, la croix, les bêtes, vous osez voir briser mes os, disposer mes membres, broyer mon corps, vous osez subir tous les tourments de l'enfer, pourvu que je jouisse de Jésus-Christ.
S. Jérôme, de script. Excl. in Ignatio, quante.
Il y avait dans la ville de Sibuple ou Nisibe, une communauté d'environ cinquante religieuses, que la diaconesse Platonie avait formée, et à qui elle avait donné des règles. Leur vie était austère. Elles ne mangeaient qu'une fois par jour, et le vendredi elles ne bougeaient point de l'oratoire intérieur, où après la psalmodie Platonie faisait à haute voix la lecture de la sainte Écriture jusqu'à l'heure de Tierce; après quoi elle remettait le livre à une autre religieuse nommée Brienne, qui tenait le second rang dans sa communauté, et qui lui succéda dans sa double charge de diaconesse et de supérieure. Celle-ci poursuivait la lecture jusqu'à l'heure de Vêpres, et l'accompagnait d'une explication édifiante pour l'instruction des sœurs.
Ce fut dans cette maison de vertus que sainte Fébronie fut élevée dès son enfance, et qu'elle se prépara par l'innocence et la pratique des vertus religieuses au martyre qu'elle endura pour la gloire de Jésus-Christ. Elle était nièce de Brienne, et n'avait que deux ans quand on lui en confia l'éducation. Mais elle était ornée d'une beauté si parfaite, que sa pieuse tante
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craignit qu'elle ne lui devînt un piège, et crut devoir prendre des précautions pour l'en garantir. Ainsi, quand elle fut en âge de jeûner comme les autres sœurs, elle lui prescrivit de ne manger que de deux jours l'un, et la docile Fébronie, entrant dans ses vues, ne prenait que fort peu de pain et ne buvait de l'eau qu'en petite quantité, ce qui faisait toute sa nourriture, observant de ne jamais se rassasier. Elle ajouta à cette austère abstinence, de ne coucher que sur un banc fort court et fort étroit, et quelquefois elle couchait sur la terre nue. S'il arrivait que le démon vînt la troubler dans la nuit par quelque tentation, elle se levait aussitôt, se mettait en prière, ou bien elle lisait l'Écriture sainte, et dissipait ainsi ses illusions par l'oraison et par la force de la parole de Dieu. Ce fut par ces saintes pratiques qu'elle se conserva dans une pureté parfaite, et qu'elle édifia admirablement toutes les sœurs, surtout par son humilité et son obéissance.
Platonie étant morte, Brienne, qui se trouva chargée de la conduite du monastère, ordonna à Fébronie de faire la lecture le vendredi dans l'assemblée : mais comme il venait des dames de la ville pour profiter de la parole de Dieu, elle lui recommanda, à cause de sa beauté, de se couvrir le visage de son voile, afin de n'en être point vue, ayant toujours eu grand soin de la dérober aux yeux des personnes du dehors, sans en excepter même celles de son sexe. Cependant elle expliquait la sainte Écriture avec tant de lumière et de solidité dans la lecture qu'elle en faisait, qu'on en parlait dans toute la ville ; ce qui, joint aux relations avantageuses que les religieuses faisaient de ses vertus et de sa beauté, piqua davantage la curiosité des dames qui voulaient l'entendre.
La veuve d'un sénateur, nommée Hiérie, qui, n'ayant vécu que sept mois avec son mari, était revenue après sa mort dans sa patrie, et menait chez ses parents une vie tranquille, touchée de ce qu'on disait de Fébronie, et encore plus intérieurement par le mouvement de la grâce, désira lier connaissance avec elle, soit pour se faire instruire des mystères de la religion, soit aussi pour jouir de l'entretien d'une personne dont on lui avait fait tant d'éloge. Un jour donc elle vint au monastère, et se fit annoncer par la portière à la vénérable Brienne. Dès que celle-ci parut à la porte du monastère pour la recevoir avec les honneurs dus à sa qualité, elle se jeta à ses pieds, les embrassa et lui dit : « Au nom de Celui qui a fait le ciel et la terre, ne repousse pas une misérable païenne, qui a été jusqu'à présent le jouet des idoles ; ne me prive pas des instructions de ma sœur Fébronie ; laisse-moi apprendre par elle la voie du salut, afin qu'il me soit donné de parvenir au bonheur réservé aux chrétiens. Arrache-moi à la vanité du siècle et aux infamies du culte des faux dieux ; car mes parents veulent me contraindre à de secondes noces. Je suis assez malheureuse d'avoir commis le mal, par l'ignorance où j'étais d'une doctrine meilleure ».
Brienne lui représenta la loi qu'elle avait imposée à sa nièce de ne se laisser voir à personne. « Je l'ai reçue », lui dit-elle, « des mains de ses parents lorsqu'elle n'avait que deux ans ; elle en a à présent dix-huit, et comme elle est trop belle pour se montrer aux yeux du monde, je ne l'ai pas même accordée à sa nourrice qui me l'a demandée souvent avec beaucoup d'instances ». Mais Hiérie continuant de lui témoigner avec larmes la droiture de ses intentions, elle se rendit enfin à ses désirs, à condition qu'elle quitterait ses parures et ne se présenterait devant Fébronie qu'avec un habit de religieuse, parce que la Sainte n'avait jamais vu ces ornements mondains.
Hiérie s'y rendit sans peine, et la supérieure la conduisit à l'oratoire de Fébronie. Celle-ci, croyant que c'était une religieuse étrangère, se jeta à ses
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pieds et l'embrassa comme sa sœur en Jésus-Christ. Brienne les fit asseoir toutes les deux, et après ces premiers témoignages de la charité fraternelle, elle ordonna à Fébronie de faire la lecture. Hiérie en fut si touchée, la grâce agissant dans son cœur, qu'elle ne cessa de répandre des larmes, et elles passèrent insensiblement toute la nuit dans ce saint exercice; Fébronie ne se lassant point de faire la lecture, et Hiérie recevant ses instructions avec une sainte avidité.
La supérieure eut bien de la peine, le lendemain au matin, à déterminer Hiérie de se séparer de la Sainte : ce ne fut qu'après l'avoir embrassée de nouveau avec beaucoup de tendresse et de larmes ; et étant retournée chez ses parents, elle leur fit part des instructions toutes célestes que la Sainte lui avait données et leur persuada d'abandonner le culte superstitieux des idoles pour embrasser la foi chrétienne. Cependant Fébronie s'informa de Thomaïde, qui occupait la seconde place du monastère, qui était cette religieuse : « Car », dit-elle, « elle a tant pleuré quand je lui ai expliqué la sainte Écriture, qu'on eût dit qu'elle ne l'avait jamais entendu lire ». Thomaïde lui avoua que c'était la sénatrice Hiérie ; de quoi la Sainte fort étonnée lui dit : « Et pourquoi ne m'en a-t-on pas avertie ? je lui ai parlé avec la même confiance que si elle avait été du nombre des sœurs, la croyant religieuse ». Mais Thomaïde lui répondit que Brienne l'avait voulu ainsi. Hiérie, après ce premier entretien, eut permission de la venir voir, et la Sainte étant tombée dangereusement malade, elle voulut la servir, et ne la quitta point que sa santé ne fût rétablie.
Tel était l'état de cette communauté lorsque l'empereur Dioclétien envoya dans cette province Lysimaque, fils d'Anthime, qu'on croit avoir été préfet de Nicomédie avec Sélène, frère de ce préfet, pour y persécuter les fidèles. Sélène était un homme extrêmement violent, et ennemi du christianisme autant que l'était l'empereur ; mais les sentiments de Lysimaque étaient tout opposés, et sa mère, qui était chrétienne, lui avait recommandé en mourant de protéger les chrétiens de tout son pouvoir. Dioclétien, qui estimait beaucoup Anthime, ne voulut point donner sa place à Lysimaque qu'il n'eût quelque assurance de son attachement aux idoles et de sa haine contre la religion chrétienne, soupçonnant les bonnes instructions qu'il avait reçues de sa mère ; mais Sélène, qui lui fut donné pour le guider plutôt que comme adjoint, répondit de sa soumission aux ordres du prince, et partit avec lui et avec le comte Primus, aussi parent de Lysimaque.
Ils ne tardèrent pas d'annoncer la persécution à Nisibe par les cruautés que Sélène exerça dans la Mésopotamie et la Syrie Palmérienne ; car il y fit périr, ou par le glaive ou par le feu, autant de chrétiens qu'il en put arrêter, et il faisait ensuite jeter aux bêtes sauvages ce que les flammes avaient épargné de leurs corps. Mais Lysimaque, ne pouvant souffrir cet excès, prit le comte Primus en particulier et lui tint ce discours : « Vous n'ignorez pas que, quoique mon père soit mort païen, ma mère était pourtant chrétienne et avait travaillé pour m'engager à l'être à son exemple ; mais la crainte de l'empereur et de mon père m'en ont toujours empêché. Ne pouvant donc l'obtenir de moi, elle m'a recommandé très-instamment de ne faire jamais mourir aucun chrétien, mais plutôt de les traiter en amis. Ainsi, je ne puis voir, sans être touché de compassion, les cruautés que mon oncle Sélène exerce contre eux, car il livre aux plus rudes tourments tous ceux qui tombent entre ses mains. Je vous prie donc de recevoir secrètement tous ceux qu'on vous présentera et de favoriser leur fuite ». Le comte Primus entra volontiers dans ses bons sentiments, et depuis ce temps-là il ne
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commandait plus qu'on les arrêtât ; il faisait même donner des avis secrets aux monastères, afin d'empêcher que les religieux ne fussent saisis et menés à Sélène.
Après qu'ils eurent passé quelque temps dans la Mésopotamie et les villes voisines, ils prirent la route de Nisibe, et au bruit de leur prochaine arrivée les ecclésiastiques et les moines, de même que l'évêque, disparurent et se cachèrent dans divers endroits. Les religieuses du monastère de Brienne voulurent aussi les imiter, et supplièrent la supérieure de leur permettre de se mettre en sûreté. « Hélas ! » leur dit-elle, « vous n'avez pas encore vu l'ennemi et vous voulez fuir ! Le combat n'a pas commencé et vous vous déclarez vaincues ! Ayez, je vous en prie, mes filles, des sentiments plus dignes de vous : demeurons, et exposons-nous généreusement au combat et à la mort pour l'amour de celui qui a bien voulu mourir pour nous, afin que nous vivions éternellement avec lui ».
Ces paroles firent d'abord quelque impression sur elles, mais la frayeur les saisit ensuite plus qu'auparavant ; et dans la crainte où elles étaient que les soldats ne leur fussent insulté, ou de ne pouvoir résister aux tourments, elles insistèrent de nouveau auprès de leur supérieure, qui fut contrainte de leur permettre de se retirer. Leur intention était d'emmener Fébronie avec elles et elles l'exhortèrent beaucoup à les suivre. Mais la sainte fille leur dit : « Je vous proteste en la présence du Seigneur, à qui je me suis dévouée, que je ne bougerai point d'ici, et que je préfère y mourir et y être ensevelie, plutôt que d'en sortir ».
Elles se séparèrent ainsi, mais ce fut en poussant de hauts cris en versant des torrents de larmes. En ce moment Procla, élevée depuis son enfance avec Fébronie, se jeta à son cou, et, la serrant dans ses bras, elle s'écria : « Ma sœur bien-aimée, prie pour moi ». Fébronie, qui avait saisi sa main, la retenait en disant : « Toi, du moins, chère Procla, crains Dieu, et ne nous abandonne pas. Ne vois-tu pas combien je suis malade ? Si je viens à mourir, notre mère n'aura pas assez de forces pour me donner la sépulture ; demeure donc avec nous, afin de me rendre les derniers devoirs ». Procla répondit : « Chère sœur, puisque tu le désires, je ne t'abandonnerai pas ». Fébronie répondit : « Je t'en conjure devant le Seigneur, témoin de ta promesse, ne m'abandonne pas ». Néanmoins, vers le soir, Procla avait disparu.
Alors la supérieure se voyant seule avec Thomaïde et Fébronie, et craignant la ruine entière de son monastère, chercha sa consolation et sa force dans la prière ; étant entrée dans son oratoire, elle se prosterna la face contre terre, pleurant amèrement et implorant le secours du Seigneur avec des gémissements que Thomaïde entendit et qui l'obligèrent d'accourir pour la consoler. « Hélas, ma mère et ma maîtresse », lui dit-elle, « pourquoi vous abandonnez-vous ainsi à votre douleur ? apaisez-vous, je vous en conjure ; Dieu n'est-il pas assez puissant pour nous secourir, et faire que la tentation tourne à l'avantage de notre âme ? Qui a mis sa confiance en lui et a été confondu ? Qui a persévéré dans sa crainte et en a été rejeté ? » — « Vous avez raison », lui répondit la supérieure affligée, « mais que deviendra Fébronie ? où pourrai-je la mettre en sûreté ? et si je ne le puis pas, comment pourrai-je la voir enchaîner et conduire par des barbares ? » — « Rassurez-vous », répliqua Thomaïde ; « auriez-vous oublié ce qu'elle vous a dit, que celui qui peut ressusciter les morts n'est pas moins puissant pour la délivrer de tout danger ? Levez-vous, cessez de pleurer, et allons ensemble inspirer du courage à Fébronie qui est malade ».
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Elle la suivit, mais son affliction éclata de nouveau quand elle s'approcha du lit de planches sur lequel la jeune vierge était étendue : elle s'assit et baissant sa tête sur ses genoux, elle recommença de se lamenter et de verser un torrent de larmes. Fébronie en demanda le sujet à Thomaïde, qui lui répondit que c'était à cause d'elle : « Car », dit-elle, « voyant que vous êtes jeune et douée d'une grande beauté, et sachant quelle est la cruauté des persécuteurs, elle en est excessivement alarmée ». — « Je vous conjure », dit Fébronie, « de prier toutes les deux pour votre servante. Dieu peut bien jeter des regards favorables sur moi, tandis que je m'humilierai devant lui, et j'espère qu'il m'accordera la force et la patience qu'il n'a point refusées à ses serviteurs qui l'ont aimé de tout leur cœur ».
Alors Thomaïde et Brienne l'exhortèrent par les expressions les plus tendres et les plus vives à combattre avec un grand courage pour la gloire de Jésus-Christ, et Thomaïde lui dit entre autres choses : « Voici, ma fille Fébronie, l'heure du combat. Quant à nous, si nous tombons entre les mains des tyrans, notre vieillesse les portera à nous faire bientôt périr. Mais il n'en sera pas de même de vous : ils vous tendront des pièges à cause de votre beauté et de votre jeunesse. Prenez donc garde, si on nous arrête, de ne pas vous laisser séduire par leurs paroles flatteuses, ni par les offres qu'ils vous feront d'argent, de riches habits et des plaisirs du monde. Ne perdez pas le mérite de vos travaux passés en devenant le jouet des idoles et la proie du démon. Il n'y a rien de plus glorieux que la virginité, à laquelle Dieu réserve des couronnes éclatantes et une si grande récompense dans le ciel ; car l'Époux sacré des vierges est immortel, et il a promis la même immortalité à ceux qui l'aiment. Ainsi, chère Fébronie, considérez quel est celui à qui vous êtes consacrée. Prenez garde, ma chère fille, de rétracter l'engagement que vous avez contracté avec lui, et de perdre les arrhes qu'il vous a données comme gage de sa sainte alliance. Craignez ce jour terrible où il jugera l'univers pour rendre à chacun selon ses œuvres ».
La pieuse Brienne lui parla à son tour et lui dit : « Ma fille Fébronie, souvenez-vous que vous avez toujours été si docile à mes instructions, que vous avez été même en état d'en donner aux autres. Vous savez que je vous ai prise des mains de votre nourrice lorsque vous n'aviez que deux ans, et que je vous ai gardée avec tant de soin, que je n'ai pas même permis aux femmes du monde de vous voir, pour mieux vous conserver dans la vertu. Faites honneur à ma vieillesse et ne rendez pas vain le soin que j'ai pris de vous, comme votre mère spirituelle. Représentez-vous les combats que tant de martyrs ont soutenus avant nous ; non-seulement des hommes, mais aussi des femmes et des jeunes filles. Rappelez à votre souvenir le martyre des deux illustres sœurs Lybis et Léonide, dont la première eut la tête tranchée et l'autre mourut au milieu des flammes. Rappelez aussi la générosité d'Eutropie, qui, n'ayant encore que douze ans, fut martyrisée avec sa mère. Vous avez admiré sa constance lorsqu'étant condamnée à être percée de flèches, elle ne voulut point s'enfuir, quoiqu'elle en eût le moyen, et aima mieux s'exposer aux traits qu'on lui décocha, et qui lui ôtèrent la vie. Vous avez si souvent loué sa vertu et son courage : elle n'était pourtant qu'une jeune fille, et qui n'avait pas tant de connaissance des vertus que vous, qui avez été en état d'instruire les autres ».
Ces paroles furent d'un grand secours à Fébronie. « Vous m'inspirez », lui dit-elle, « beaucoup de courage, et je sens mon cœur fortifié par vos discours. Si j'avais voulu éviter la persécution, j'aurais pris la fuite avec les autres : mais comme je désire ardemment de m'aller unir à celui à qui je
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me suis consacrée, je tâcherai d'y parvenir, espérant qu'il voudra bien me rendre digne de combattre et de mourir pour lui ».
La nuit se passa dans ces entretiens, et le lendemain, au lever du soleil, toute la ville fut en rumeur à l'occasion de l'arrivée de Sélène et de Lysimaque. On saisit aussitôt un grand nombre de chrétiens qui furent conduits en prison; et quelques païens ayant dénoncé le monastère de la Sainte au cruel Sélène, il y envoya sur-le-champ des soldats, qui en brisèrent les portes et se saisirent de Brienne. Ils avaient déjà l'épée levée pour la tuer; mais Fébronie, s'élançant de sa couche, se jeta à leurs pieds et les conjura de la faire mourir la première, pour lui épargner la douleur de voir tuer sa supérieure.
Le comte Primus arriva dans ce moment, et après avoir réprimandé les soldats, les chassa du monastère. Ensuite il demanda à Brienne où étaient ses religieuses; elle lui répondit qu'elles s'étaient retirées. « Piût à Dieu », dit Primus, « que vous en eussiez fait de même avec les deux qui restent ici ! Je vous donne la permission de vous retirer et de chercher aussi une retraite, et ayant rallié sa troupe, il la ramena avec lui ». Quand il fut de retour au prétoire, il s'approcha de Lysimaque et lui dit en particulier : « L'avis qu'on vous a donné du monastère de filles, s'est trouvé véritable; mais elles ont pris la fuite à l'exception de deux vieilles femmes et d'une jeune fille. Mais je crois devoir vous dire que la jeune est d'une beauté si ravissante, que je n'en ai jamais vu de pareille, et je prends les dieux à témoin qu'au moment où je l'ai aperçue j'en ai été si ébloui, que si elle n'était pas aussi pauvre qu'elle le paraît, je la trouverais digne pour sa beauté de vous être donnée pour épouse ».
« Je ne saurais m'écarter », dit Lysimaque, « de l'ordre que ma mère m'a donné d'épargner le sang des chrétiens et de les favoriser de tout mon pouvoir : comment oserais-je tendre des pièges aux servantes de Jésus-Christ ? Je n'ai garde de le faire. Mais je vous prie d'aller au monastère et d'en faire retirer celles qui y restent : rendez-vous leur libérateur, de peur qu'elles ne tombent entre les mains de mon oncle Sélène dont vous connaissez la sévérité ». Cette précaution de Lysimaque fut inutile; un soldat, le plus inhumain de sa troupe, qui entendit ce que le comte Primus lui avait dit, se hâta de l'aller déclarer à Sélène, qui, transporté de colère et d'indignation, envoya sur-le-champ une cohorte pour cerner le monastère et empêcher celles qui l'habitaient encore de prendre la fuite. En même temps il fit publier dans toute la ville que le lendemain il ferait comparaître Fébronie devant son tribunal, ce qui ne manqua pas d'y attirer une foule de spectateurs, non-seulement de la ville, mais encore des environs.
Les soldats étant arrivés au monastère dès le matin, arrachèrent Fébronie de sa couche, la chargèrent de chaînes, lui mirent même un carcan au cou, et la traînèrent ainsi hors du monastère. Brienne et Thomaïde l'embrassant étroitement en poussant des cris déchirants, prièrent les soldats de leur permettre de lui parler encore quelques instants et de les conduire aussi elles-mêmes, afin que Fébronie ne fût pas seule au combat; mais ils leur répondirent qu'ils n'avaient ordre que d'emmener Fébronie, et cependant ils leur permirent de lui parler comme elles le désiraient. Le temps ne fut pas long, mais elles le mirent bien à profit. « Vous allez au combat, ma fille », lui dit Brienne : « considérez que votre céleste Époux en sera le spectateur, et que les anges tiennent dans leurs mains la couronne qui vous est destinée. Ne craignez point les tourments, et faites par votre fidélité que nous puissions insulter au démon. N'ayez aucune compassion de votre
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corps, quand vous le verriez déchiré de coups de fouet; puisque quand même nous ne le voudrions point, ce corps sera un jour enseveli dans le tombeau et réduit en poussière. Je reste dans le monastère livrée à ma douleur et à mes larmes, attendant de vous des nouvelles d'affliction ou de joie. Je vous conjure, ô ma chère fille, de faire en sorte que je n'en reçoive que de bonnes. Ah ! qui pourra m'apprendre que Fébronie a combattu jusqu'à la fin, et a mérité d'être mise au nombre des martyrs ? »
« Je me confie en Notre-Seigneur, ma mère », lui répondit Fébronie; « j'espère que, comme il m'a fait la grâce jusqu'à présent d'être fidèle à vos saints avis, je profiterai encore de ceux-ci. Les témoins de mes combats vous appelleront bienheureuse dans votre vieillesse, en considérant que je suis comme une plante que vous avez cultivée avec tant de soin, et j'espère montrer, dans le corps faible d'une fille, un esprit et un courage viril. Priez pour moi et permettez-moi de m'en aller ». Thomaïde lui promit de prendre un habit séculier pour être présente à ses combats; et Fébronie, prenant enfin congé de l'une et de l'autre, les supplia de lui donner leur bénédiction; ce que Brienne fit ainsi en élevant les mains au ciel : « Mon Seigneur Jésus-Christ, qui avez assisté votre servante Thècle dans son martyre sous la figure de saint Paul, assistez également votre humble servante dans celui qu'elle va souffrir ». Après quoi, lui ayant donné le dernier baiser, elle la laissa emmener par les soldats, et s'alla prosterner contre terre dans l'oratoire, où elle pria le Seigneur avec beaucoup de larmes qu'il daignât la soutenir jusqu'à la fin.
La détention de Fébronie affligea extrêmement toutes les dames de la ville qui avaient coutume de se rendre le vendredi au monastère pour écouter la lecture des Livres saints et les instructions dont elle l'accompagnait. Elles pleuraient et se frappaient la poitrine, se voyant sur le point d'être privées d'une religieuse qui était d'un si grand secours pour le bien de leurs âmes. Hiérie, dont nous avons parlé, remplit toute sa maison de ses cris, et se rendit au prétoire avec une grande suite, où elle trouva les autres dames et Thomaïde déguisée, qu'elle reconnut fort bien. Leurs larmes en se voyant recommencèrent de couler. Enfin le concours fut extraordinaire, et toute la salle était pleine.
Sélène et Lysimaque étant assis sur le tribunal, ordonnèrent qu'on amenât Fébronie. Au moment où la jeune vierge parut, les mains liées et le carcan au cou, tout le monde poussa des cris et des lamentations; et quand on l'eut placée devant les deux magistrats, Sélène fit faire silence et dit à Lysimaque de l'interroger. « Dites-moi, jeune fille », lui demanda celui-ci, « votre condition : êtes-vous d'une condition libre, ou non ? » — « Je suis esclave », répondit Fébronie. « De qui êtes-vous esclave ? » répliqua Lysimaque. « De Jésus-Christ », répondit-elle. « Quel est votre nom ? » demanda Lysimaque. « Je vous ai déjà déclaré », répondit-elle, « que je suis une humble chrétienne, et si vous voulez savoir le nom que je porte, je m'appelle Fébronie ».
Sélène, qui connaissait les dispositions de son neveu en faveur des chrétiens, ne voulut pas qu'il poursuivît l'interrogatoire. Il prit la parole et dit à la Sainte : « Je prends les dieux à témoin, Fébronie, qu'étant irrité contre vous, je n'aurais pas même daigné vous interroger si j'avais suivi ma juste colère; mais votre modestie et votre beauté m'ont apaisé, et je veux bien suspendre pour un moment ma qualité de juge et vous parler en père afin de mieux vous persuader. Écoutez-moi donc, ma fille, avec attention. Les dieux me sont témoins que mon frère Anthime et moi nous avions
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destiné à Lysimaque une jeune vierge romaine, dont l'alliance doit lui procurer de vastes possessions et de grandes richesses : mais je veux rompre tout engagement avec la fille de Phosphore qui lui est destinée; c'est vous-même qui serez l'épouse du noble Lysimaque, que vous voyez assis à ma droite, et dont la beauté n'est pas indigne de vos charmes. Suivez donc le conseil que je vous donne comme si j'étais votre père, et je vous comblerai d'honneurs. Que votre pauvreté ne vous soit point un sujet de peine; je n'ai ni femme ni enfants, mon bien vous servira de dot que vous apporterez à Lysimaque, et il ne sera point de femme qui ne vous regarde comme très-heureuse et n'envie votre bonheur. Vous aurez aussi les bonnes grâces de notre invincible empereur, qui a promis à Lysimaque de l'élever à un très-haut rang et de le faire préteur. Vous m'avez entendu, donnez donc à celui qui veut bien vous servir de père une réponse qui soit agréable aux dieux et qui vous soit avantageuse. Mais si je ne puis vous persuader de suivre mon conseil, je prends les dieux à témoin que vous n'aurez pas trois heures de vie : vous n'avez qu'à vous décider » .
« J'ai », répondit Fébronie, « un lit nuptial dans le ciel qui n'a pas été fait par la main des hommes. L'Époux que j'ai choisi est immortel : son royaume est ma dot. Je ne puis ni ne veux lui préférer un époux mortel et corruptible. Ne perdez donc pas le temps, ô juge ! en de vains discours; vos flatteries ni vos menaces ne sauraient me faire changer de résolution ». Sélène irrité d'une réponse si généreuse, ordonna aux soldats de lui ôter ses habits et de la couvrir de vieux haillons, qui laissent presque son corps à découvert; ce qui ayant été exécuté, il lui demanda si elle n'avait pas de honte de se voir dans cet état devant tout le monde. Mais elle lui répondit : « Quand même vous ajouteriez à cette prétendue ignominie le fer et le feu, je m'y suis préparée. Plût à Dieu que je sois trouvée digne de souffrir pour l'amour de celui qui a tant souffert pour moi ! »
« Fille impudente et sans honneur », lui dit Sélène, « je vois bien que la beauté dont tu te flattes t'empêche de rougir de l'état où je t'ai fait mettre, et qu'au contraire tu en fais gloire ». — « Non, répliqua Fébronie ; Jésus-Christ sait que jusqu'à présent, bien loin de manquer de modestie, je n'ai jamais permis qu'aucun homme vît mon visage ; mais, m'étant déterminée à souffrir les fouets et tous les supplices dont vous me menacez, je dois entrer dans le combat contre le démon qui est votre père, comme les athlètes entrent dans la carrière pour combattre ».
« Eh bien », dit Sélène dans sa fureur, « puisqu'elle demande des tourments, nous les lui ferons sentir ». Il ordonna donc qu'on l'attachât à quatre pieux, qu'on y mît du feu dessous, et que, tandis qu'elle en serait brûlée, on déchargeât sur son dos une grêle de coups : ce qui fut exécuté avec tant de cruauté, que son corps en fut tout couvert de sang et que sa chair tombait en lambeaux. Cela dura si longtemps, que les spectateurs ne purent plus le voir sans horreur. Ils demandèrent avec de grands cris à ce tyran d'avoir compassion de la jeunesse de Fébronie ; mais il ne voulut rien entendre jusqu'à ce que la croyant morte, il ordonna qu'on la détachât.
Thomaïde, qui était présente, voyant la Sainte tourmentée avec tant de cruauté, tomba en défaillance aux pieds d'Hiérie ; et celle-ci transportée de douleur, s'écria : « Hélas, ma sœur Fébronie, ma chère et vénérée maîtresse ! non-seulement je me trouve privée de vous, mais voilà encore que je vais perdre Thomaïde qui se meurt ». La Sainte, entendant sa voix, désira lui parler ; mais le juge ne voulut pas le permettre, et lui dit : « Eh bien ! Fébronie, ce premier combat vous a-t-il bien réussi ? que vous en
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semble-t-il ? » — « Vous pouvez juger vous-même », répondit la Sainte, « si je suis aisée à vaincre et si je fais grand cas de vos tourments ».
« Qu'on la suspende sur le chevalet », dit le tyran ; « qu'on lui ouvre les côtés avec les ongles de fer, et qu'on y applique le feu pour la brûler jusqu'aux os ». Les bourreaux exécutèrent cet ordre barbare ; et bientôt de nouveaux lambeaux de chair tombèrent à terre avec des ruisseaux de sang ; les flammes du brasier dévoraient déjà les entrailles de la vierge chrétienne. La Sainte, à qui la flamme causait de terribles douleurs, élevant les yeux au ciel, s'écria : « Venez, Seigneur, à mon aide ; ne m'abandonnez pas à cette heure ». Et elle se tut aussitôt, car le feu la brûlait cruellement.
Un grand nombre de ceux qui étaient présents se retirèrent, ne pouvant soutenir la vue d'un si horrible supplice. Les autres criaient au juge d'épargner du moins à la Sainte, le tourment du feu. Sélène y acquiesça ; mais il continua de l'interroger, étant encore sur le chevalet ; et voyant que la Sainte ne lui répondait point, la douleur lui ayant ôté la parole, au lieu d'en être touché, il se tint offensé de son silence, la fit détacher du chevalet et attacher à un poteau, et commanda qu'on lui coupât la langue puisqu'elle refusait de lui parler. Elle la présenta aussitôt, comme si elle avait voulu dire au bourreau : « La voilà, coupe ». Mais tandis qu'il la tenait déjà pour la couper, le peuple l'en empêcha, et Sélène ordonna qu'on lui arrachât les dents. On lui en tira dix-sept : après quoi le juge ordonna de cesser. Mais la Sainte perdit tant de sang par cette cruelle opération, qu'elle tomba en défaillance. On l'étancha pourtant et on la fit revenir, mais ce ne fut que pour lui faire souffrir d'autres supplices.
Sélène l'interrogea de nouveau et lui dit : « Vous rendrez-vous enfin à ce que je veux, et reconnaîtrez-vous les dieux ? » — « Soyez anathème, cruel et exécrable vieillard », lui répondit la Sainte, « qui voulez m'arrêter dans ma voie et m'empêcher d'aller à mon céleste Époux. Hâtez-vous de me délivrer de ce corps de boue, parce que celui qui m'aime m'attend dans le ciel ». — « Je vois bien », dit Sélène, « que votre jeunesse vous rend encore plus insolente ; mais vous périrez bientôt par le fer et le feu ». La vierge ne put rien répondre, tant étaient vives ses souffrances. Alors, transporté de colère, le juge ordonna qu'on lui coupât les seins. Le barbare exécuteur, s'armant d'un fer tranchant, abattit la mamelle droite de la martyre. La Sainte jeta un grand cri, et, les yeux élevés vers le ciel, elle s'écria : « Mon Seigneur et mon Dieu, voyez mes souffrances, et recevez mon âme entre vos mains ». Ce furent ses dernières paroles.
Lorsque les deux mamelles eurent été coupées, Sélène ordonna d'appliquer le feu sur les blessures, et la douleur se fit sentir jusque dans la poitrine de la vierge chrétienne. À ce spectacle la foule fut saisie d'indignation, et, ne pouvant plus supporter la vue de ces affreuses tortures, un grand nombre de spectateurs s'éloignèrent en s'écriant : « Maudit soit Dioclétien et ses dieux ! » Cependant Thomaïde et Hiérie demeurèrent constamment sur le lieu malgré la douleur dont elles étaient accablées, et envoyèrent dire à Brienne par une jeune fille, de ne pas cesser de lever les mains au ciel pour Fébronie qu'on tourmentait excessivement. Ce que cette supérieure ayant entendu, elle s'écria : « Mon Seigneur Jésus-Christ, venez au secours de votre servante Fébronie. Ah ! Fébronie, où êtes-vous ? Mon Dieu, ayez pitié de votre servante Fébronie. Faites-lui la grâce de terminer glorieusement son combat, et que j'aie la consolation de la compter au nombre des saints martyrs ».
Cependant Sélène ordonna qu'on la détachât du poteau où on l'avait
SAINTE FÉBRONIE, VIERGE ET MARTYRE EN SYRIE.
liée ; mais à peine fut-elle déliée, qu'elle tomba par terre ; car son corps, affaibli par les tortures, ne pouvait plus se tenir debout. Le comte Primus dit alors à Lysimaque : « Elle est morte ». — « N'en croyez rien », répondit celui-ci ; « elle combattra encore pour le salut de plusieurs, et peut-être pour le mien. J'ai entendu faire à ma mère des relations semblables de plusieurs chrétiens qui ont souffert comme elle. Il n'a pas été en mon pouvoir de la délivrer : laissons-la combattre jusqu'au bout ; plusieurs en profiteront pour le salut de leur âme ». Mais Hiérie ne pouvant plus souffrir qu'on tourmentât si cruellement la Sainte, s'écria dans le transport de son zèle et de son indignation : « Ô barbare ! ô monstre d'inhumanité ! tous les maux que tu as fait souffrir à cette vierge infortunée ne te suffisent donc pas ? Tu as donc oublié ta propre mère, dont le corps fut semblable au sien ? Tu ne te rappelles donc pas que, né sous de funestes auspices, tu reçus de ses mamelles ta première nourriture, et que ce fut là, dans la carrière de la vie, le premier pas qui te conduisit à cette situation élevée dont tu abuses aujourd'hui pour le malheur des autres ? Je m'étonne qu'aucun de ces souvenirs n'ait pu adoucir ton cœur féroce. Ah ! que le Roi des cieux ne t'épargne pas plus que tu n'as épargné cette tendre victime ! » À ces paroles, à ces imprécations, le tyran, tout bouillant de colère, ordonna de traîner Hiérie à son tribunal. Hiérie le prévint ; la sérénité sur le front, l'allégresse dans le cœur, elle s'avança en disant : « Dieu de Fébronie, quoique je ne sois qu'une pauvre païenne, agréez mon sacrifice avec celui de ma maîtresse ».
Le tyran allait l'interroger, mais ses amis qui étaient auprès de lui l'en empêchèrent, en lui disant que s'il en venait là, tout le peuple se déclarerait chrétien avec elle, et qu'il serait forcé de faire périr toute la ville. Cet avis le retint, mais frémissant de rage, il lui dit d'un ton de fureur : « Hiérie, je prie les dieux qu'ils se vengent contre vous. Ce que vous avez dit en faveur de Fébronie ne servira qu'à lui procurer de nouveaux tourments » ; et il ordonna tout de suite qu'on coupât à la Sainte les deux mains et le pied droit. Les licteurs placèrent un billot sous la main droite, et un coup de hache la sépara du bras ; la gauche fut coupée de la même manière. Ensuite le bourreau mit sur le billot le pied droit de la jeune vierge, saisit sa hache, et, ramassant toutes ses forces, déchargea un coup terrible, mais qui ne servit de rien ; il frappa un second coup, mais aussi inutilement. Cependant la foule poussait des cris toujours plus furieux. Le licteur, frappant enfin un troisième coup, réussit à exécuter l'ordre du tyran. Fébronie éprouva dans tout son corps des convulsions violentes ; néanmoins, sur le point d'expirer, elle s'efforçait encore de mettre le pied gauche sur le billot, demandant par ce signe qu'on le lui coupât comme l'autre. À ce spectacle le juge cruel s'écria : « Voyez l'opiniâtreté de cette impudente ! » Et il s'écria en fureur : « Coupez aussi ce pied-là, et faites-le disparaître ».
Alors Lysimaque se levant dit à Sélène : « Que voulez-vous faire de plus à cette infortunée ? Allons-nous-en ; il est temps de dîner ». — « Non », dit Sélène, « je veux que les dieux me punissent si je sors d'ici avant qu'elle ait expiré ». Et voyant qu'elle palpitait encore, il dit aux bourreaux : « Quoi ! elle n'est pas encore morte ! et où est votre force ? Qu'on lui tranche la tête ». Alors un soldat tire son épée, enlace sa main gauche dans la chevelure de Fébronie ; puis après avoir marqué l'endroit où il devait frapper, il lui porte le coup mortel. La tête de la victime tomba comme celle de l'agneau que l'on égorge au pied de l'autel.
Aussitôt les juges se levèrent pour aller dîner ; mais Lysimaque ne put
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s'empêcher de répandre des larmes. Le peuple se précipita pour enlever le corps de la Sainte, mais Lysimaque l'en empêcha, et laissa des soldats pour le garder. Lui-même était en proie à une telle émotion et à une douleur si profonde, qu'il ne voulut ni boire ni manger; il se renferma dans sa chambre, et là il pleurait la mort cruelle de Fébronie. Sélène, apprenant cette affliction, ne voulut pas manger non plus. Il quitta la table pour aller se promener dans la cour du prétoire. Tout à coup il tomba dans une noire mélancolie, et marchant à grands pas de côté et d'autre, il levait par moments les yeux au ciel, lorsque saisi soudain par un délire furieux, il se mit à rugir comme un lion, à mugir comme un taureau blessé; enfin, dans un accès de rage, il se frappa la tête contre une colonne et tomba sans mouvement et sans vie.
Les gens de la maison se hâtèrent d'accourir en poussant de grands cris. Lysimaque étant survenu et ayant appris ce qui s'était passé, dit en branlant la tête : « Il est grand, le Dieu des chrétiens ! Béni soit le Dieu de Fébronie ! il a vengé l'effusion du sang innocent ». Il ordonna qu'on enlevât le cadavre, après quoi il parla ainsi au comte Primus : « Je vous conjure par le Dieu des chrétiens d'exécuter ce que je vais vous dire. Commandez au plus tôt un cercueil de bois incorruptible pour Fébronie, et ordonnez aux crieurs publics d'aller par toute la ville et d'avertir le peuple, que tous ceux qui voudront assister à son convoi funèbre peuvent le faire en toute sûreté, puisque mon oncle n'est plus. Mes sentiments vous sont connus. Prenez avec vous des soldats, faites porter le corps au monastère pour être rendu à Brienne; ne permettez à personne d'en enlever aucun membre; faites-le rendre tout entier, et même faites racler la terre qui a été empourprée de son sang, et transportez-la avec le corps au monastère ».
Le comte Primus exécuta fidèlement l'ordre de Lysimaque. Il fit porter le corps de la Sainte par ses soldats; pour lui, il prit la tête, les mains et les pieds, les dents et tout ce qui avait été séparé du corps, et les ayant enveloppés dans son manteau, il se dirigea vers le monastère. Mais tout le peuple se rassembla autour de lui; chacun voulait enlever quelque membre, quelque lambeau de chair. Primus, environné, pressé, assiégé par cette multitude, courait un grand péril. Les soldats, qu'il avait avertis, tirèrent alors l'épée du fourreau, et parvinrent, non sans peine, à le dégager et à le faire entrer dans le monastère, où il fut suivi seulement de Thomaïde et de la noble Hiérie. Des sentinelles furent mises aux portes pour arrêter le peuple.
Quand la pieuse Brienne reçut le corps saint et le vit ainsi mutilé, elle tomba évanouie, et ayant enfin recouvré ses sens, elle fit entendre ces plaintes déchirantes : « Ah ! Fébronie ! ah ! ma fille ! votre mère Brienne ne vous verra donc plus ? Qui nous lira désormais les saintes Écritures, et quelles mains oseront se servir de vos livres ? » Les autres religieuses, qui s'étaient retirées par la crainte du tyran, arrivèrent en ce moment, et se prosternèrent devant le saint corps pour lui rendre leur respect; mais Hiérie, ne pouvant contenir la douleur qu'elle ressentait d'avoir perdu en Fébronie sa catéchiste et sa maîtresse, s'écriait en pleurant : « Laissez-moi embrasser ces pieds qui ont écrasé la tête du serpent; laissez-moi baiser les plaies qui serviront au salut de mon âme; laissez-moi orner sa tête d'une couronne de louanges, puisqu'elle a été la gloire de notre sexe par la victoire qu'elle a remportée dans le combat ». Les autres sœurs n'applaudissaient pas moins à son triomphe.
Mais l'heure de None étant venue, qui était celle de l'oraison, Brienne
SAINTE FÉBRONIE, VIERGE ET MARTYRE EN SYRIE.
dit à Fébronie, comme si elle eût été encore en vie : « Venez, vous aussi, ma fille Fébronie, venez prier avec nous. Hélas ! où êtes-vous, ma fille Fébronie ? levez-vous et venez ». Car, interrompit aussi Thomâide de son côté, « vous avez toujours été si docile à la voix de notre Mère, pourquoi ne lui obéiriez-vous pas encore à présent ? » Si le miracle que Brienne souhaitait ne se fit pas alors, il en arriva un à peu près semblable dans la suite, que nous rapporterons plus bas.
Enfin, sur le soir, on lava le saint corps et on le couvrit de ses habits; après quoi Brienne voulut qu'on ouvrît les portes afin que tout le monde pût contenter sa pieuse curiosité. Le concours fut des plus grands. Les dames de la ville qui venaient les vendredis entendre la lecture et les instructions de la Sainte, y accoururent avec empressement. Il y vint aussi des évêques et beaucoup de moines; et Lysimaque avec le comte Primus, ayant renoncé au culte des idoles, vinrent se joindre à la foule pour rendre aux reliques de la Sainte l'honneur qui leur était dû.
Le lendemain on apporta le cercueil que Primus avait ordonné de faire. Après avoir récité des prières et répandu beaucoup de larmes, on y déposa le corps de la Sainte, en arrangeant chaque membre coupé à sa place. Quant aux dents, qu'on ne pouvait point remettre dans leurs alvéoles, on les mit sur sa poitrine. Ensuite la foule remplit le cercueil d'encens, de parfums et d'aromates, en sorte que le saint corps en était tout couvert. On voulut le fermer; mais le peuple demandant qu'on le laissât ouvert, il fallut que les évêques interposassent leur autorité pour lui faire entendre qu'il convenait de le déposer dans l'endroit du monastère qu'on lui avait préparé. Ce ne fut pas sans répandre beaucoup de larmes qu'on l'y accompagna, et la gloire qu'on rendit à Dieu dans cette occasion, fut le plus bel éloge qu'on pût consacrer en l'honneur de Fébronie.
Il y eut quantité de païens qui demandèrent le saint baptême. Lysimaque et Primus furent des premiers, et ils renoncèrent entièrement aux espérances du siècle pour embrasser la vie religieuse dans un monastère où ils consommèrent leur vie avec une grande piété. Plusieurs soldats aussi se convertirent à la foi. Hiérie, déjà préparée à la régénération, eut le bonheur d'être baptisée avec toute sa famille; ensuite elle vint se jeter aux pieds de Brienne, et la pria de la recevoir dans sa communauté pour occuper la place de Fébronie, lui promettant de la servir aussi fidèlement qu'elle l'avait fait. Elle voulut que ses bijoux fussent employés pour orner le cercueil de la sainte martyre, et donna son bien à la communauté.
On la représente avec une couronne à ses pieds pour marquer qu'elle a su mépriser les grandeurs du monde. On la peint aussi ayant à côté d'elle des cisoires, pour rappeler qu'elle eut les pieds, les mains et les mamelles coupés.
## CULTE ET RELIQUES.
Dieu glorifie la Sainte après sa mort par un grand nombre de miracles. Ses actes nous apprennent qu'elle apparaissait toutes les nuits à sa place dans l'oratoire, depuis minuit jusqu'à la troisième oraison, lorsque les sœurs y étaient assemblées pour chanter l'office. D'abord elles en eurent peur, et Brienne, la voyant, courut à elle pour l'embrasser en s'écriant : « Voilà ma fille Fébronie »; mais elle disparut aussitôt. Après cette première apparition leur frayeur cessa. On n'osa pourtant pas l'approcher; mais sa présence leur inspirait une grande ferveur et leur faisait verser des larmes de joie.
L'évêque du lieu fit bâtir une fort belle église en son honneur, qui fut achevée en six années; et voulant y déposer ses reliques, il assembla pour cela les évêques des environs, et fit, tant pour la dédicace que pour la translation, tout ce qui fut en son pouvoir pour rendre la fête plus célèbre.
VIES DES SAINTS. — TOME VII.
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Le concours fut si grand, que ni l'église, ni le monastère ne purent suffire à la foule, et de toutes parts retentissait le chant des psaumes sacrés. Les évêques demandèrent le corps ; mais les religieuses voulant conserver leur précieux trésor, supplièrent avec larmes les prélats assemblés de ne pas les en priver. Dieu décida la pieuse contestation en leur faveur ; car comme on voulut le retirer, on entendit un bruit semblable à un coup de tonnerre ; et comme on persista à vouloir l'enlever, la terre trembla et la secousse se fit sentir dans toute la ville. Les évêques ne pouvant plus douter à ces signes que la Sainte ne voulût que son corps restât dans le monastère, se désistèrent de leur dessein, et demandèrent du moins à Brienne qu'elle leur donnât quelqu'un de ses membres coupés. Elle ouvrit le cercueil dans cette intention, et il sortit une clarté qui l'éblouit et la frappa d'une frayeur respectueuse. Elle voulut pourtant en retirer une main ; mais la sienne perdit sa force et retomba sans mouvement. Alors la pieuse Brienne dit en pleurant : « Ma fille Fébronie, je vous conjure de n'être point fâchée contre moi, et accordez-moi, en récompense des soins que j'ai pris de vous, quelque chose en faveur des évêques ». Sa prière fut exaucée ; sa main, en touchant les saintes reliques, recouvra son mouvement, et elle prit une des dents arrachées qu'on avait placées sur la poitrine et la remit aux évêques, après quoi elle referma le cercueil. Ils reçurent avec grand respect ce présent, qu'ils enfermèrent dans une boîte d'or pour la placer dans la nouvelle église.
Les Actes des Martyrs, par les RR. PP. Bénédictins de la Congrégation de France ; Acta Sanctorum ; Vies des Pères des déserts d'Orient, par le R. P. Michel-Ange Marin, de l'Ordre des Minimes.
Événements marquants
- Éducation au monastère dès l'âge de deux ans
- Consécration à la virginité et vie d'austérité
- Conversion de la sénatrice Hiérie
- Arrivée des persécuteurs Sélène et Lysimaque à Nisibe
- Arrestation et refus d'épouser Lysimaque
- Série de supplices (feu, chevalet, ablation des seins, membres coupés)
- Décapitation
Miracles
- Apparitions nocturnes dans l'oratoire après sa mort
- Tonnerre et tremblement de terre empêchant le transfert de son corps
- Guérison de la main de Brienne au contact des reliques
Citations
J'ai un lit nuptial dans le ciel qui n'a pas été fait par la main des hommes. L'Époux que j'ai choisi est immortel : son royaume est ma dot.