Sainte Godeleine (Godelive)
Martyre
Résumé
Née en 1049 dans le Boulonnais, Godeleine fut mariée à Bertolf de Ghistelles qui, sous l'influence de sa mère, la persécuta cruellement. Malgré sa patience héroïque et sa charité envers les pauvres, elle fut étranglée par deux serviteurs sur ordre de son mari en 1070. Son culte se développa suite aux miracles survenus sur son tombeau et à la conversion de son meurtrier.
Biographie
SAINTE GODELEINE OU GODELIVE, MARTYRE
Omnia quae tibi applicitum fuerit aere, et in dolore vastitate, et in humilitate tua patientiam habe.
Acceptez tout ce qui vous arrive, demeurez en paix, et en temps d'humiliation gardez la patience.
Excl., 11, 4.
Sous le pontificat de Grégoire VI, et sous le règne de Henri Ier, roi de France, naquit, vers l'an 1049, sainte Godeleine, que l'Église propose à notre vénération comme le modèle le plus accompli de la patience chrétienne dans l'état du mariage.
Hemfrid, son père, seigneur de Wierre-Effroy, dans le Boulonnais, avait choisi pour compagne Ogine, jeune fille digne de sa tendresse, plus encore par ses vertus que par la noblesse de son origine et ses agréments extérieurs.
Chrétiens de cœur et d'esprit, les deux époux, qui habitaient le château de Longfort, s'appliquèrent surtout à rendre heureux leurs vassaux, qu'ils regardaient comme leurs enfants, et qu'ils traitaient avec une bonté tout à fait évangélique.
Dieu bénit leur union par la naissance de trois filles, Ogine, Adèle, et Godelive ou Godeleine, dont le nom signifie, en langue flamande, Amie de Dieu.
La vertueuse châtelaine, tendre à l'égard de ses trois filles, se sentait surtout portée d'inclination pour la plus jeune, dont l'intelligence précoce se développa dès qu'elle eut bégayer. Sa mère profita de cette heureuse disposition pour semer dans cette jeune âme les sentiments de la plus tendre piété, et comme, pour cet effet, une mère ne se remplace jamais, ce fut sur les genoux d'Ogine que Godeleine reçut les premières impressions religieuses. Dirigeant ses petites mains et ses yeux vers le ciel, chaque jour elle lui faisait faire à Dieu l'offrande de son cœur innocent et pur, et un doux baiser déposé sur le front de l'enfant était la récompense de l'attention qu'elle apportait à cet acte religieux. Mères chrétiennes, si, dès que brillent les premières lueurs de leur raison, vos enfants apprenaient de vous à connaître Dieu, à l'aimer et à le prier, bientôt on verrait renaître la piété des anciens jours; car elle est immense l'influence qu'exerce sur sa famille la mère véritablement religieuse.
Parvenue à l'âge de jeune fille, l'extérieur de Godeleine était des plus séduisants. Sa taille élancée était remplie de grâce et de noblesse, rien n'égalait la douceur de ses yeux, la délicatesse de ses traits; et la blancheur de son teint, agréablement coloré, était relevée par la belle et soyeuse chevelure noire dont sa tête était ornée. Nous remarquons à dessein la couleur des cheveux de Godeleine, parce que cette couleur fut pour elle, dans la suite, le prétexte des injures les plus sanglantes et de l'aversion qu'elle inspira.
La beauté était le moindre des avantages de notre Sainte; mieux qu'aucune jeune fille elle maniait l'aiguille et le fuseau, et sous ses doigts habiles la laine et la soie prenaient les formes les plus diversifiées et les plus gracieuses, et personne ne la surpassait dans tous les travaux propres à son sexe. Mais sa vertu était de beaucoup supérieure à ses talents et à sa beauté. Qui pourrait dire son ardent amour pour Dieu, sa docilité à l'égard de ses parents, et surtout la sensibilité de son cœur et sa tendre compassion pour les malheureux? Les soulager était sa passion dominante, et travailler pour eux son occupation favorite. Jeune enfant, elle se privait même de sa nourriture pour apaiser leur faim, et elle trouvait mille moyens ingénieux pour intéresser ses parents en leur faveur, et pour satisfaire ce noble et doux penchant de son cœur généreux. L'intendant de Longfort, étonné de voir disparaître peu à peu les provisions du château, ne pouvait s'expliquer comment avaient lieu ces soustractions si multipliées, lorsqu'un jour il surprit, chargée de provisions de bouche, la jeune Godeleine au moment même où elle se disposait à les distribuer aux pauvres. Cet homme, craignant que sa probité ne fût soupçonnée, accabla Godeleine des plus amers reproches, se plaignit à Hemfrid, et le pria de réprimander sa fille qui, disait-il, non contente de ruiner le château par ses prodigalités, l'exposait lui-même à faire douter de sa fidélité et à répandre sur sa gestion une tache ineffaçable.
Hemfrid rassure l'intendant, fait appeler sa fille et lui adresse des reproches. Godeleine se jette aux genoux de son père, en le suppliant de lui pardonner. Mais quand Hemfrid lui eut signifié qu'il fallait renoncer à ce qu'il appelait indiscrétion dans sa charité, Godeleine, qui se regardait comme l'avocate des pauvres, fondit en larmes, et plaida leur cause avec tant de force et de persuasion, qu'Hemfrid, surpris et charmé tout à la fois de cette chaleureuse éloquence du cœur de sa fille, l'embrassa tendrement, lui permit de continuer ses aumônes, et lui assigna même une partie de son patrimoine pour le soulagement des malheureux. Libre alors de suivre l'impulsion généreuse de son cœur, Godeleine, dès ce jour, se regarde comme la mère de tous les pauvres de Wierre et des environs, et Dieu seul connaît combien de pleurs elle essuya, combien de privations elle sut s'imposer pour qu'aucun des membres souffrants de Jésus-Christ n'implorât inutilement son assistance.
C'est ainsi que, partageant son temps entre la prière, le travail et le soin des pauvres, Godeleine vit s'écouler dans la maison paternelle les dix-huit premières années de sa jeunesse. Ne trouvant dans les créatures rien qui pût égaler l'amour qu'elle avait pour son Dieu, elle résolut de ne point lui dérober un cœur auquel ce Dieu savait si tendrement répondre par les suaves délices qu'il y répandait. Elle songea alors à embrasser la vie religieuse; mais, en fille chrétienne, elle crut devoir déférer aux conseils de ses parents, qui, malgré leur haute piété, et sans contrarier précisément ses inclinations, l'obligèrent à réfléchir mûrement avant de prendre une détermination. Godeleine obéit, et, en attendant l'instant où elle célébrerait ses fiançailles avec son céleste Époux, elle s'appliqua à pratiquer les vertus qui la rendirent pour tous un objet d'admiration et d'affection respectueuse.
Cependant Eustache II, comte de Boulogne et père de l'illustre Godefroid de Bouillon, roi de Jérusalem, convoqua ses vassaux pour délibérer avec eux sur les intérêts du pays. Hemfrid se rendit auprès de son suzerain, et en fut reçu avec une bienveillante distinction. L'assemblée terminée, Hemfrid s'approcha d'Eustache et le supplia de vouloir honorer son manoir de sa présence. Sur la réponse favorable de son seigneur, il se hâte de se rendre à Longfort pour prévenir Ogine de tout disposer pour recevoir son suzerain. Aussitôt Ogine prépare toutes choses pour cet effet, et n'oublie rien pour que le festin soit servi de la manière la plus splendide et digne de l'hôte illustre qu'elle doit recevoir.
Eustache arriva au jour indiqué. Hemfrid, averti de son approche, alla au-devant de lui avec ses vassaux, et l'ayant reçu avec tous les honneurs dus à son rang, le conduisit à son château, qui ce jour-là avait pris un air de fête, et les convives, en voyant ce luxe inusité, pensèrent assister aux préludes des fiançailles de Godeleine. Au milieu du jour devait commencer le festin. Cependant la foule des pauvres, plus nombreuse que d'habitude, se tenait à l'entrée du château; tout en connaissant le cœur de Godeleine, ils pensaient cependant que dans un jour où elle était forcée de se tenir auprès de sa mère pour faire honneur à ses hôtes, il lui serait difficile de s'occuper de ses chers indigents. Mais la jeune châtelaine, dont le cœur saignait à la vue de tous ces nécessiteux, sortit furtivement, et leur apporta, cachés dans les plis de sa robe, quelques-uns des mets destinés à la table de son père.
Le maître-d'hôtel s'apercevant de cette nouvelle disparition, alla en prévenir Hemfrid, qui, cette fois, n'admit aucune des excuses de sa fille, et lui parla même avec dureté et colère. « Mon père », lui dit Godeleine, « j'ai cru qu'aujourd'hui était un jour de fête pour tous, et que les pauvres devaient aussi se ressentir de l'honneur que nous fait le seigneur Eustache. Je n'ai pas cru vous offenser en dérobant ce superflu au repas somptueux que vous donnez à ces gentilshommes, qui, tous les jours, se rassasient des mets les plus succulents. Mais ces pauvres qui souffrent et qui gémissent à notre porte, tandis que nous sommes dans l'abondance, devons-nous les laisser ainsi, et ne pas considérer que Jésus-Christ souffre en leur personne? Non, je n'ai pas cru vous manquer en secourant de vos aumônes Celui qui nous ordonne d'avoir pitié de nos frères misérables; et, d'ailleurs, ce que j'ai enlevé est si peu de chose, que vos hôtes, mon père, auront bien au-delà de ce qui est nécessaire pour se rassasier ».
Mais Hemfrid, loin de s'apaiser, ne fut que plus irrité, et Godeleine, après avoir inutilement essayé de le calmer, se retira dans sa chambre pour prier et pleurer. Cependant les convives se mirent à table; le festin fut servi avec une grande somptuosité, et Ogine en fit les honneurs avec toute la grâce et l'aimable urbanité qui la caractérisaient.
Le repas fini, tous se préparèrent à regagner Boulogne, et le plus beau coursier d'Hemfrid fut mis à la disposition du comte. Mais celui-ci ne voulut point partir sans voir Godeleine, dont il avait entendu vanter les vertus et la beauté. À la voix de sa mère Godeleine se rendit dans la salle d'honneur du château, et se présenta avec tant de grâce et de modestie devant Eustache, que celui-ci se leva, et, baisant respectueusement le front candide de la jeune fille, la fit asseoir auprès de lui.
« Godeleine, notre chère fille », lui dit-il avec une affectueuse bonté, « que le ciel vous bénisse de plus en plus, car vous le méritez bien. Comme la rose brille entre toutes les fleurs, de même vous brillez entre toutes les jeunes filles par vos qualités et les charmes de votre personne. Vous êtes parvenue à l'âge de penser à vous marier; dès que votre choix sera fixé, comptez sur notre protection et notre munificence qui ne vous manqueront jamais ».
Godeleine répondit avec autant de sagesse que de modestie à ces bienveillantes paroles de son seigneur, et lui déclara qu'ayant réfléchi sur tous les avantages de la vie religieuse, elle espérait que ses parents adhéreraient à ses désirs, et qu'un jour elle pourrait ceindre le bandeau virginal des épouses de Jésus-Christ.
Tous les assistants furent surpris d'une réponse si sage; mais pas un n'osa dissuader la sainte jeune fille de prendre une telle détermination, et tous, en adressant à Hemfrid des félicitations sur son bonheur de posséder une telle fille, prirent congé de leur hôte et se rendirent à Boulogne.
Cependant le comte Eustache ne pouvait taire la vive impression qu'avaient produite sur lui la sagesse et la beauté de Godeleine, il en parlait à tous ceux qu'il voyait, et la jeune Sainte fut bientôt connue au loin. Plusieurs jeunes seigneurs se lièrent d'amitié avec Hemfrid, dans l'intention d'obtenir la main de sa fille. Sa réputation dépassa même les limites de l'Artois et se répandit jusqu'en Flandre. Un jeune seigneur de cette contrée, Bertolf de Ghistelles, au seul portrait qu'on lui en fit, résolut, à quelque prix que ce fût, de l'avoir pour épouse, et se rendit en grande pompe au château de Longfort, avec l'espérance d'être plus heureux que les autres prétendants.
La vue de Godeleine produisit sur lui une impression telle, qu'il déclara sur-le-champ le motif qui l'amenait à Longfort. Mais Hemfrid, trop chrétien pour disposer sans son aveu d'un cœur qui voulait se consacrer à Dieu, répondit à Bertolf qu'il ne voulait point contrarier l'inclination de sa fille, et qu'il la laissait libre d'accepter ou de refuser le brillant parti qui lui était offert. Bertolf, affligé d'une telle réponse, essaya de plaider lui-même sa cause auprès de Godeleine; mais, ni ses protestations, ni les riches présents qu'il étala devant elle ne purent ébranler sa résolution; et Bertolf, le désespoir dans l'âme, quitta le château de Wierre le cœur rempli de l'image de Godeleine et saisi d'admiration pour sa sagesse, qu'il appréciait à l'égal de sa beauté.
Cependant il ne se rebuta point et sut mettre dans ses intérêts Baudouin, son parent, comte de Flandre, qui lui promit son intervention auprès d'Hemfrid et de sa fille. Quelques jours après, il convoqua tous les grands vassaux de la Flandre et de l'Artois pour régler les intérêts généraux de son comté. Le comte de Boulogne, Hemfrid, et Bertolf s'y rendirent, et ce dernier y parut vêtu d'habits magnifiques, tour à tour agité de crainte et d'espérance, et comptant beaucoup sur l'influence de son noble parent. Quand le conseil fut séparé, Baudouin, fidèle à la promesse qu'il avait faite à Bertolf, dit, en présence de toute la noblesse du pays, qu'une jeune fille, nommée Godeleine, est aimée d'un jeune et puissant seigneur, et que, si leur union peut avoir lieu, rien ne sera plus avantageux à l'un et à l'autre, et rien aussi ne lui sera plus agréable à lui, leur seigneur suzerain. A ces paroles, tous les yeux se tournèrent vers Bertolf et vers Hemfrid; mais celui-ci répondit qu'il ne voulait contrarier en rien sa fille, et qu'il la laissait maîtresse de disposer de sa main et de son cœur. Bertolf supplia alors de nouveau Eustache, qui décida qu'il irait lui-même à Longfort essayer une dernière tentative auprès de Godeleine, espérant que son éloquence triompherait de la résistance de la jeune châtelaine.
Effectivement, Godeleine, craignant de déplaire à ses parents, et voyant dans cette démarche du comte Eustache une manifestation de la volonté du ciel, donna son consentement. Elle se prépara, par la prière et les bonnes œuvres multipliées, à embrasser un état de vie pour lequel elle se sentait de la répugnance, mais où elle résolut de se sanctifier, en cherchant, pour l'amour de Dieu, à en remplir tous les devoirs avec la plus scrupuleuse exactitude. Des fêtes brillantes furent célébrées dans le château de Longfort. Godeleine se montra affable avec tous les convives qui proclamèrent Bertolf le plus heureux des hommes de posséder dans sa jeune épouse un aussi rare assemblage de grâces et de perfection, et les deux époux se disposèrent à partir pour Ghistelles, résidence de Bertolf et patrimoine de ses ancêtres.
Ce ne fut pas sans répandre beaucoup de larmes que Godeleine quitta ses excellents parents et les gens du château de Wierre, qui regrettaient en elle une jeune maîtresse pleine de bonté et de douceur à leur égard. Une foule nombreuse de pauvres la suivit pendant quelque temps, pleurant en elle leur bienfaitrice, la comblant de bénédictions et suppliant le ciel de lui rendre aussi au centuple tout le bien qu'elle leur avait fait. Godeleine, en mêlant ses larmes aux leurs, répondit à leurs démonstrations douloureuses, et leur assura que ses parents, pour l'amour de Dieu et d'elle-même, prendraient toujours soin d'eux comme auparavant.
Plusieurs jeunes seigneurs accompagnèrent Bertolf jusqu'à Ghistelles, et leurs propos joyeux, et les témoignages de tendresse que lui prodigua son jeune époux, empêchèrent Godeleine de se livrer à toute la tristesse que lui causait son départ de la maison paternelle.
Bertolf avait souvent parlé à sa femme de la tendresse de sa mère pour lui, aussi Godeleine se proposa-t-elle de la regarder comme sa propre mère, et d'avoir pour elle toute la déférence et la tendresse d'une fille. Enfin, après trois jours de marche pendant lesquels ils s'arrêtèrent chez quelques seigneurs de leur connaissance, ils arrivèrent à Ghistelles. Le cœur de la jeune épouse se serra à l'aspect de ce pays plat, marécageux et dénué de toute espèce d'agrément, où rien ne pouvait lui faire illusion et lui rappeler le Boulonnais si riant, si bien boisé, si pittoresque. « Le ciel est la véritable patrie », dit-elle, « peu m'importe les lieux, pourvu que j'y puisse aimer et servir Dieu, et soulager les malheureux; car il doit y en avoir dans ce pays si peu privilégié ». Arrivé au château, Bertolf s'empressa de présenter à sa mère son épouse bien-aimée; mais cette marâtre, à la vue de l'éclatante beauté de Godeleine, sentit circuler dans ses veines les poisons de la plus noire jalousie, et dit brutalement à Bertolf: « Que nous amenez-vous là? Nous avons assez de corneilles dans le pays, sans que vous alliez de si loin chercher celle-ci!... » Elle les quitta alors en les laissant l'un et l'autre dans une stupéfaction difficile à dépeindre. Dès ce moment, Bertolf sentit s'éteindre dans son cœur le brûlant amour qu'il avait pour sa femme; le désespoir dans l'âme, il alla rejoindre les jeunes seigneurs qui l'avaient accompagné, s'efforçant de s'étourdir sur le malheur qu'il avait d'être uni à une épouse qu'il prévoyait devoir être détestée de sa belle-mère.
Pour Godeleine, une telle réception lui fit pressentir le triste avenir qui l'attendait ; elle éleva son cœur vers Dieu, et le supplia d'être son protecteur et son appui. « Mon Dieu », dit-elle, « conservez purs et sans tache mon corps et mon âme, et peu m'importe le reste, puisque jamais on ne pourra me ravir la liberté de vous aimer ».
Le reste de la journée se passa agréablement pour les compagnons de Bertolf, et l'on se retira pour goûter les douceurs du sommeil. Quand Godeleine parut le soir sans ornements étrangers, et que sa belle-mère aperçut flotter sur ses épaules ses longs cheveux noirs, elle entra dans une espèce de rage ; elle appela ses femmes de chambre, et, leur montrant Godeleine : « Voyez », leur dit-elle, « en accablant sa bru des plus sanglants sarcasmes, voyez la belle corneille que mon fils s'est choisie. Le malheureux a déshonoré notre maison, et l'opprobre y est entré dès que cette femme a mis le pied sur le seuil de la porte. Honte, malheur et malédiction sur toi », dit-elle à Bertolf, qui parut en ce moment dans la chambre nuptiale ; « tu feras le tourment de ma vie de m'avoir donné une telle corneille pour bru ; jamais plus de repos pour moi, tant que le même toit nous abritera ! Maudit, maudit sois-tu mille fois ! »
Arrêtons-nous un instant pour expliquer la cause de l'aversion que la chevelure de Godeleine inspira pour elle à sa belle-mère.
Il faut se souvenir que Bertolf était de race Nortmanne ou Germanique, et que tous les hommes de cette race avaient une haute stature, des yeux bleus, la peau fort blanche et les cheveux ou roux, ou d'un blond très-prononcé. Godeleine, au contraire, avait reçu le jour dans le Boulonnais, qui pendant longtemps resta sous la domination romaine, laquelle fut presque toujours en horreur aux indigènes. Comme ces conquérants avaient les cheveux noirs, on peut soupçonner, d'après la couleur de ceux de Godeleine, que le sang romain coulait dans ses veines, ce qui explique l'aversion qu'elle inspira à l'âme toute germanique de sa belle-mère, antipathie de race qui existe toujours entre les vainqueurs et les vaincus. L'histoire nous apprend que l'antipathie des peuples du Nord subsistait encore au onzième siècle, et qu'elle éclata dans toute son énergie lors de l'insurrection de la Flandre contre le pouvoir de Richilde.
Quand Bertolf eut entendu de nouveau sa détestable mère vociférer contre sa femme et contre lui, épouvanté des malédictions qu'elle avait prononcées, il eut en horreur son mariage, et pensa dès lors aux moyens à prendre pour le faire casser. Sa mère les lui fournit : « Absente-toi du château », lui dit-elle, « laisse là les jeunes gentilshommes qui t'ont accompagné ; ennuyés de t'attendre, ils s'en iront ; et alors moi je me charge de la Boulonnaise ; je l'accablerai de tant de mauvais traitements, qu'elle sera forcée de retourner chez ses parents, ou bien elle succombera. Tu seras libre alors de contracter un mariage plus digne de ta noble race ».
Ces paroles, dignes de l'enfer qui les suggérait, trouvèrent un écho dans le cœur de Bertolf. Par un revirement inexplicable du cœur humain, passant subitement de l'amour le plus tendre à une haine excessive, il quitta sur-le-champ le séjour de Ghistelles et alla dans les châteaux voisins, en proie aux plus sinistres pensées.
Sa mère, pour l'excuser auprès des jeunes seigneurs ses amis, leur dit qu'il était allé faire un pèlerinage à Notre-Dame de Bruges pour l'heureuse fécondité de sa femme. Personne ne fut dupe de ce mensonge, et, sans pouvoir deviner la cause d'un départ si subit, tous, le lendemain, prirent congé de la mère de Bertolf, et laissèrent à cette mégère le champ libre pour persécuter sa vertueuse belle-fille.
En effet, dès qu'elle se vit seule au château, elle alla trouver Godeleine dans sa chambre, et, après l'avoir de nouveau injuriée et appelée corneille, elle lui enjoignit de lui rendre sur-le-champ tous les bijoux, les joyaux et les objets précieux qu'elle avait eus en dot. Godeleine, qui n'aimait que les choses du ciel, et qui, bien différente des autres jeunes femmes, n'attachait aucun prix à ces bagatelles, les donna sans peine à sa belle-mère. Celle-ci la fit ensuite conduire dans une cellule à l'extrémité du château, et la lui assigna pour demeure ; elle lui donna ensuite pour compagnie, ou plutôt pour espion de toutes ses actions, une jeune fille qui fut aussi chargée de lui apporter ses aliments.
Godeleine, traitée comme prisonnière, tourna les yeux vers le ciel : « Mon Dieu », dit-elle, « vous ne m'abandonnerez point, et je vous remercie de m'associer à vos souffrances ».
Considérant ensuite ses persécuteurs comme les instruments dont se servait le Seigneur pour sa sanctification, elle ne cessait de prier pour eux, leur parlait avec bonté, et n'opposait aux injures, dont par l'ordre de sa belle-mère l'accablaient les derniers valets, qu'une patience digne des regards des anges et des récompenses célestes. Ayant toujours devant les yeux l'image de son Dieu crucifié, elle se plaisait à méditer sur les différentes circonstances de sa passion pour s'exciter à souffrir avec courage.
Seule, dans sa triste cellule, elle pensait encore aux malheureux, et elle travaillait sans cesse pour eux. Quoiqu'elle eût à peine de quoi se sustenter, elle partageait avec les pauvres le peu d'aliments que lui envoyait sa barbare belle-mère. Mais celle-ci ayant appris que Godeleine trouvait encore le moyen de faire l'aumône du peu qu'elle lui donnait, commanda qu'on diminuât sa portion de nourriture, de sorte que Godeleine fut continuellement torturée par l'aiguillon cruel de la faim. Cependant elle ne laissa pas dans son extrême détresse de faire encore l'aumône, car elle jeûnait pour ne point laisser souffrir les nécessiteux, se souvenant de ces paroles de Tobie : « Si vous avez beaucoup, donnez beaucoup, et si vous avez peu, donnez encore du peu que vous avez ».
Cependant, au bout de quelques jours, Bertolf revint à Ghistelles et s'informa de Godeleine. L'horrible vieille la peignit à son époux sous les couleurs les plus noires, disant que c'était une femme incapable de pouvoir jamais gouverner une maison, et tellement acariâtre, qu'il lui était impossible de vivre avec elle. Bertolf fit appeler Godeleine ; celle-ci, pensant qu'on voulait lui faire subir une nouvelle épreuve, éleva son cœur vers Dieu, mit sur ses épaules une mauvaise mante qu'on lui avait laissée, et se rendit auprès de sa belle-mère. À l'aspect de son mari, sa figure s'épanouit de joie, et elle lui tendit la main avec bonté ; mais Bertolf, outré de colère, la repoussa avec indignation et sortit. La dame de Ghistelles, se voyant seule avec sa bru, se mit de nouveau à vociférer contre elle, l'accabla d'injures et vomit des imprécations si horribles contre cette pauvre femme, que les gens du château, attirés par ses cris, en furent épouvantés.
Godeleine, inébranlable dans sa patience, et semblable à un rocher contre lequel vient se briser la furie des vagues, crut pouvoir apaiser par le raisonnement cette femme irritée : « Madame », lui dit-elle avec une suave douceur, « j'ignore en quoi j'ai eu le malheur de vous déplaire ; si j'ai fait quelque chose qui ait pu vous être désagréable, faites-le-moi connaître, et je suis prête à réparer ma faute sur-le-champ ; mais si vous n'avez aucun motif d'agir ainsi, pourquoi vous emporter contre moi, et surtout pourquoi cherchez-vous à m'enlever l'affection de mon mari ? »
A ces paroles si mesurées, la mère de Bertolf devint furieuse, et frappant à coups redoublés la malheureuse Godeleine : « Oui, c'est moi », dit-elle, « femme dépravée, c'est moi qui ai soulevé contre toi la haine de ton mari, et tu oses me demander pourquoi ? C'est à cause de ton insupportable orgueil, femme abominable ! »
Dans ce moment, Bertolf entra dans l'appartement, et Godeleine, tournant vers lui sa figure angélique : « Cher époux », lui dit-elle, « détournez de moi, je vous en supplie, la colère de votre mère ! Souvenez-vous de l'amour que vous aviez pour moi, combien vous avez désiré d'unir votre sort au mien. Hélas ! savais-je les voir finir de sitôt, ces jours de bonheur ! Pourquoi me persécutez-vous ? Pourquoi me haïssiez-vous, moi qui vous aime tendrement ? Je ne veux point commander ici, je veux y obéir, vous obéir, Bertolf, comme votre esclave, travailler pour vous, et surtout vous aimer ; mais, je vous en prie, détournez de moi la main de votre mère, ayez pitié de moi ! au nom de Dieu, ayez pitié de moi ! »
Bertolf, ému, allait céder à la pitié qui déjà s'élevait dans son âme, lorsque son infernale mère, lui suggérant encore de barbares conseils, lui dit qu'une corneille telle que sa femme n'était bonne qu'à chasser les corneilles.
Godeleine fut donc envoyée dans les champs avec la fille qu'on lui avait donnée pour la servir, et il lui fut enjoint de chasser les corneilles dont ces pays étaient infestés à cette époque. Sans se plaindre d'un pareil traitement, la fille d'Hemfrid obéit, se ressouvenant du serment qu'elle avait prononcé à l'autel et le respecta même dans l'abus que Bertolf faisait de son autorité, l'autorité de Dieu, qui a mis la femme sous la dépendance de son époux. Elle ne s'attrista point sur son sort, mais elle s'affligea sur le danger que Bertolf courait pour son salut ; et en remplissant ces fonctions si viles aux yeux des hommes, mais si relevées par l'esprit de foi qui les faisait accomplir, elle ne cessait d'offrir à Dieu ses prières et l'humiliation qu'elle endurait pour qu'il daignât toucher le cœur de Bertolf et de son indigne mère.
Bertolf, cependant, peu soucieux du sort de sa victime, quitta Ghistelles, et, courant de ville en ville, de château en château, il allait déversant sur la pure et chaste vie de Godeleine le poison de la plus noire calomnie ; et quand il fut revenu, ce fut pour déplorer son sort de s'être uni à la fille d'Hemfrid, et pour se plaindre de ce qu'il n'en était point encore débarrassé. Et Godeleine entendait tout, souffrait tout en silence, et priait pour ses lâches persécuteurs.
Cependant le bruit des malheurs de Godeleine se répandit dans les environs. Une pieuse femme, touchée de compassion, vint la trouver un jour, et lui dit qu'elle poussait trop loin l'héroïsme de la patience. « Dieu », lui dit-elle, « ne demande pas qu'on s'expose à la persécution ; mais on ne doit prendre la croix de Jésus-Christ que lorsqu'elle se présente d'elle-même. D'ailleurs, vous risquez le salut de votre mari et de votre belle-mère en leur fournissant l'occasion d'exercer sans cesse contre vous toute leur méchanceté, et il me semble qu'il serait sage de votre part de retourner chez vos parents ».
Godeleine accueillit avec bienveillance et simplicité ces sages observations. Tout en craignant ce que pourrait avoir de dangereux pour elle une pareille démarche, elle se décida à retourner dans sa famille. Elle sut mettre dans ses intérêts la jeune fille qui la servait, et qui s'était attachée de tout son cœur à cette malheureuse jeune femme; et toutes deux, après avoir imploré l'assistance du ciel, partirent à la dérobée pour se rendre à Longfort.
Après bien des difficultés et des fatigues à travers un pays inconnu et marécageux, et distant de vingt lieues de Wierre-Effroy, Godeleine et sa jeune compagne arrivèrent enfin à Longfort. Lorsqu'elle se présenta au château, personne ne la reconnut, tant les mauvais traitements et la faim l'avaient défigurée, et quand Godeleine se nomma, sa mère poussa un long cri et s'évanouit. Hemfrid, accouru aux clameurs des domestiques, stupéfait à la vue de sa fille bien-aimée, sentit son cœur défaillir et s'évanouit aussi. Quand ils furent un peu calmés, Godeleine essaya de les rassurer par des paroles de douceur, et ce ne fut que par la jeune fille qui l'avait accompagnée qu'ils connurent toute la vérité et toute l'étendue du malheur de leur chère enfant. Hemfrid alla trouver le comte Baudouin pour le prier d'interposer son autorité afin de rétablir la paix et l'harmonie entre les deux époux. Le comte fut extrêmement affligé d'une pareille nouvelle; mais comme cette affaire regardait l'autorité ecclésiastique, il engagea Hemfrid à aller trouver l'évêque de Tournai et de Soissons, dont Ghistelles ressortissait. Hemfrid, muni de lettres de recommandation de son suzerain, alla à Soissons, et fut reçu par le prélat avec beaucoup de bienveillance. Touché de la douleur de ce malheureux père, après un mur examen des faits, il lança un mandement par lequel il enjoignait à Bertolf de reprendre sa femme et de vivre en bonne intelligence avec elle, sous peine des foudres de l'Église. Baudouin, de son côté, écrivit à Bertolf qu'il eût à redouter tout le poids de sa colère s'il agissait comme par le passé, et celui-ci, effrayé de tant de menaces, alla à Longfort pour chercher Godeleine. Il rejeta tout sur sa mère, qui, disait-il, ne pouvait supporter la pensée d'avoir une bru et de n'être plus maîtresse à Ghistelles; il promit de l'éloigner, et d'avoir pour sa femme les sentiments et les égards dus à sa haute vertu, et lui faire oublier par ses bons procédés les mauvais traitements qu'elle avait endurés. Hemfrid et Ogine bénirent de nouveau leur bien-aimée Godeleine, et, rassurés par les protestations et les serments de Bertolf, ils la laissèrent partir en suppliant le ciel de la protéger.
Ce fut avec un serrement de cœur inexprimable que Godeleine se sépara de nouveau de ses parents; mais comme à cette époque une femme, quelque malheureuse qu'elle fût, ne pouvait abandonner le domicile conjugal sans laisser planer sur elle les plus injurieux soupçons, force fut à notre Sainte de revenir auprès de Bertolf. Celui-ci, contraint de la reprendre, jura dans son cœur qu'il ne supporterait pas longtemps un pareil joug, et de concert avec sa mère, il mit tout en œuvre pour désoler la patience de Godeleine.
Arrivée à Ghistelles, elle ne fut pas plus heureuse qu'autrefois; elle fut reléguée dans sa triste cellule, où elle priait et travaillait comme auparavant. Elle ne recevait qu'assez de nourriture pour ne pas mourir de faim; mais ce peu, elle le partageait encore avec les pauvres, et Bertolf et sa mère l'ayant aperçue distribuant le pain qu'elle venait de recevoir, l'accablèrent de railleries et d'injures atroces, et firent encore diminuer sa portion d'aliments. Godeleine, patiente et douce, supportait tout et priait pour eux. Les mauvais traitements qu'elle endurait ayant excité la compassion de quelques personnes charitables, plusieurs vinrent la voir et la consoler, et comme elles parlaient mal de son mari: « Ne parlez pas ainsi », leur dit-elle, « vous me faites de la peine en médisant de Bertolf ; ce qu'il me fait arrive par la volonté de Dieu, qui saura bien changer son cœur. Prions plutôt pour lui, mais n'en parlez pas en mal, je vous en supplie ». — « Vous me croyez bien malheureuse », disait-elle à un religieux qui était venu la visiter, « eh bien ! je ne le suis pas. Dieu répand en moi une si douce grâce, que, souffrant pour son amour, les persécutions que j'éprouve me deviennent chères. Dieu sait tirer le bien du sein des maux, et l'onction divine sait tout adoucir ».
Il y avait un an que Godeleine était revenue de chez ses parents, et Bertolf et sa mère, furieux de ce qu'ils ne venaient point à bout de la faire périr de faim et de misère, résolurent enfin d'en finir en s'en débarrassant par un moyen violent.
Il feignit tout à coup de se repentir de sa conduite, et s'approchant de Godeleine : « Chère épouse », lui dit-il, « je crois en vérité qu'un maléfice a été jeté sur moi, car je ne puis m'expliquer autrement comment j'ai pu te haïr si promptement après t'avoir aimée avec autant de tendresse. Maintenant je veux changer et te rendre heureuse autant que tu le mérites et qu'il sera en mon pouvoir. Reviens avec moi reprendre ton rang, et recevoir les honneurs qui y sont attachés ».
Godeleine, étonnée d'un pareil langage, lui pardonna de bon cœur, se prêta à tout ce que voulut Bertolf, s'habilla magnifiquement pour lui plaire, et parut avec lui à l'église. Elle alla aussi visiter sa belle-mère, qui ne demeurait plus au château ; celle-ci, aussi profondément hypocrite que son fils, la reçut avec une bienveillance qui surprit et enchanta tout à la fois Godeleine, trop droite et trop sincère pour soupçonner la plus légère fausseté dans cet infernal manège d'hypocrisie.
Huit jours se passèrent ainsi pendant lesquels Godeleine ne cessa de remercier Dieu du changement de son mari. Bertolf lui dit un soir : « Chère Godeleine, comme je veux tout à fait rompre mes sentiments haineux, et que je veux t'aimer d'un amour sans fin, j'ai consulté à cet effet une matrone qui put me guérir de mes mauvais penchants, et nous faire chérir mutuellement d'un amour si vif que rien ne pourra plus l'altérer. J'ai chargé Lambert et Hecca, mes deux fidèles serviteurs, de l'introduire près de toi ; tu peux te fier à eux. Je te préviens de cette résolution afin que tu n'aies pas peur quand ils se présenteront devant toi... »
Comme le chasseur imite le cri de la biche pour attirer son faon dans le piège, ainsi Bertolf parlait le langage de la tendresse et de la bonté pour ôter tout soupçon de l'esprit de Godeleine. Il l'embrasse affectueusement, descend de l'appartement, monte à cheval et se rend à Bruges pour y passer la nuit, car il ne voulait pas qu'on le soupçonnât de complicité du crime affreux qu'il avait ordonné et qui allait s'exécuter.
Godeleine passa le reste de la soirée dans la chapelle du château, y pria avec plus de ferveur encore que de coutume, et, après avoir donné à ses gens ses ordres pour le lendemain qu'elle ne devait plus revoir, elle se retira dans sa chambre, y recommanda de nouveau son âme à Dieu, et s'endormit.
Quand tout fut en paix dans le château, Hecca et Lambert, que Bertolf avait chargés d'exécuter ses ordres, frappèrent doucement à la porte de l'appartement de Godeleine. « Madame », lui dirent-ils respectivement, « la femme dont vous a parlé Monseigneur est arrivée, elle désire vous parler ici, veuillez descendre ! » Godeleine se lève sur-le-champ, et se dispose à s'habiller. « Non, Madame », lui dirent ces scélérats altérés de son sang, « c'est en négligé et avec vos cheveux épars qu'elle veut vous voir, elle dit que ce qu'elle a à faire agira plus efficacement ». Godeleine, sans rien soupçonner, se hâte de descendre, les cheveux en désordre, et vêtue d'une simple tunique. À peine est-elle dans la cour, que ces tigres se précipitent sur elle, et l'étranglent avec une nappe longue et étroite qu'ils avaient prise pour cet effet. Ils le firent avec tant de violence que la Sainte ne poussa pas un seul cri, et perdit tout à la fois la voix, la respiration et la vie. Comme le sang sortait par les yeux, par la bouche et par les narines, ils lui jetèrent la tête dans le puits qui se trouvait dans la cour; puis, après l'avoir lavée, ils la remontèrent dans sa chambre, la couchèrent dans son lit pour faire croire qu'elle était morte naturellement, et se retirèrent.
Ce fut dans la nuit du 6 au 7 juillet 1070 que les anges reçurent dans leurs phalanges glorieuses l'âme de cette héroïne chrétienne, modèle admirable de charité, de patience et d'amour de Dieu.
Les domestiques ne voyant point leur maîtresse se rendre à la chapelle, comme elle en avait l'habitude, montèrent à sa chambre, et, la trouvant couchée, ils crurent qu'elle dormait. Trouvant que son sommeil se prolongeait, ils entrèrent de nouveau, et voyant son extrême pâleur et la raideur de ses membres glacés par la mort, ils connurent alors l'affreuse vérité et poussèrent des gémissements et de longs cris de douleur. L'ayant examinée de plus près, ils aperçurent autour de son cou l'empreinte bleuâtre d'un lacet trop serré, et cette trace du crime leur révéla l'horrible mystère. Chacun regarda dès lors Godeleine comme une martyre, et déjà plusieurs l'invoquèrent, car ils se souvenaient, dit la chronique, d'avoir entendu pendant la nuit des chants célestes, sans doute à l'heure où les anges transportaient au ciel l'âme de notre Sainte.
Cependant Bertolf arriva dans la journée, inquiet de la réussite de son crime. Dès qu'il apprit la mort de sa femme, ce scélérat hypocrite feignit le plus violent désespoir; il se jeta sur les restes inanimés de sa victime, poussa de longs soupirs, accusa le ciel de le trop punir en ne lui laissant pas le temps de réparer ses torts envers cette chère épouse. La mère de Bertolf accourut aussi, et cet abominable couple essaya d'en imposer en se lamentant de la manière la plus pitoyable. Mais ils ne trompèrent personne : l'empreinte fatale témoignait assez d'où partait le crime. Toutefois, comme Bertolf était aussi puissant que méchant, chacun le craignit et garda le silence, de sorte qu'Hemfrid et Baudouin crurent naturelle la mort de Godeleine, et ne cherchèrent point à la venger. Quand il eut fini de jouer son odieuse comédie, il ordonna qu'on fît à sa femme des obsèques magnifiques. Il y parut en habits de deuil, et versa pendant le service des larmes menties, tandis qu'il était ivre de joie d'être délivré d'une femme qu'il détestait.
Cependant Bertolf contracta une seconde union; mais la main de Dieu s'appesantit sur lui. Il eut de sa nouvelle épouse une fille, aveugle de naissance, objet continuel de douleur pour sa mère et de remords pour Bertolf. Cette enfant, parvenue à l'âge de neuf ans, ayant entendu parler de Godeleine et de ses vertus, se prit à l'aimer du plus tendre amour : pleine de confiance en son intercession, elle la priait tous les jours. Poussée par un mouvement extraordinaire, et pleine de cette foi vive qui transporte les montagnes, elle puisa de l'eau du puits dans lequel Godeleine avait été plongée, et la supplia d'obtenir sa guérison. Sa prière fut exaucée; elle recouvra la vue, et, pleine de bonheur, elle alla trouver ses parents et leur raconta le prodige qui venait de s'opérer en sa faveur par l'intercession de sainte Godeleine. Bertolf et sa femme, pénétrés de joie et d'admiration, ne doutèrent point alors de la sainteté de Godeleine, et dès ce moment le remords ne cessa point de ronger le cœur de Bertolf. Il résolut de se convertir et le fit. Ensuite il alla à Rome pour obtenir le pardon de son crime, et fit après le pèlerinage de la Terre Sainte. Après avoir prié et pleuré sur le saint sépulcre, il résolut de finir ses jours dans un monastère.
Un jour l'abbé de Saint-Winoc, à Bergues, près de Dunkerque, reçut en conférence particulière un personnage mystérieux. Après leur entrevue, les portes du monastère se refermèrent sur l'étranger qui dès lors se montra le plus humble et le plus pénitent des religieux. Une profonde tristesse était empreinte habituellement sur sa physionomie, et les rides profondes qui sillonnaient son front, jeune encore, annonçaient le ravage qu'avaient exercé les passions. Lorsqu'il mourut, une cuirasse de mailles de fer qu'il portait sous ses vêtements religieux, attesta la longue pénitence qu'il s'était imposée, et quand, plusieurs années après sa mort, son corps fut exhumé, une odeur suave sortit de sa tombe, et les vers avaient respecté sa dépouille mortelle. Ce religieux pénitent était Bertolf, le meurtrier de Godeleine, converti sans doute par les prières de sa bienheureuse épouse.
Les femmes maltraitées par leurs maris ont ici un bel exemple à imiter, et en même temps un sujet de grande consolation, puisque cette seule persécution domestique, pourvu que de leur part elles vivent dans une dévotion bien réglée, et qu'elles ne s'attirent pas, par leur mauvaise conduite et leur peu de condescendance, la mauvaise humeur de leurs maris, leur peut mériter une grande abondance de grâces sur la terre et une illustre couronne de gloire dans le ciel. Elles peuvent même espérer que leur patience servira à la conversion de ceux qui les persécutent et changera leur esprit farouche en un esprit doux, traitable et religieux.
Les peintres tiennent sainte Godeleine pour vierge, puisqu'ils la représentent avec deux couronnes : celle de la virginité et celle du martyre ; on la peint aussi avec une corde, mais préférablement avec un linge tordu ou une écharpe autour du cou ; l'épargne qu'elle faisait sur sa maigre portion pendant sa réclusion peut être rappelée par un morceau de pain qu'elle donne aux pauvres. On l'invoque contre les maux de gorge et l'esquinancie.
## CULTE ET RELIQUES.
La fille de Bertolf, après la mort de sa mère, fit bâtir à Ghistelles, selon le désir de son père, un monastère de l'Ordre de Saint-Benoît sous l'invocation de sainte Godeleine, et se déroba elle-même au monde dans cette solitude. Le puits sanctifié par la mort de Godeleine fut renfermé dans l'enceinte du monastère. Mais il ne reste plus rien de cette antique demeure des Bénédictines de Ghistelles. La tradition de l'emplacement du couvent est conservée dans le pays par les souvenirs des habitants, qui disent en montrant la petite chapelle où coule une eau limpide, que ce fut là l'abbaye, et que ce fut là aussi que Godeleine prit son essor vers les cieux.
Le culte rendu à sainte Godeleine remonte à l'époque même de son bienheureux trépas, ou du moins à l'année 1084, où son corps fut levé de terre par l'évêque de Tournai et de Noyon. Ces saintes reliques furent visitées par l'autorité ecclésiastique dans les années 1380, 1387, 1623 et 1719. Cette dernière reconnaissance des restes mortels de la Sainte fut faite par l'évêque de Bruges, Henri-Joseph, dans le diocèse duquel se trouve maintenant Ghistelles. Des parties de ces reliques ont été depuis distribuées à différentes églises où le culte de sainte Godeleine s'est aussi répandu. On en trouvait à Tournai, à Gand, à Slaydinghe près de Gand, à Ypres, à Courtrai, au monastère d'Eechout, à Malines. La ville de Bailleul possédait aussi de ses reliques : elles étaient renfermées dans une très-belle chasse en argent, et présentées à la vénération des fidèles à la fête de la Sainte, dans la chapelle de Sainte-Marie-Madeleine. Ce jour-là, on célébrait une messe, qui était précédée d'une instruction en rapport avec la fête. Les habitants des villages voisins venaient en foule se recommander aux prières de la sainte Martyre de Ghistelles, et de toutes parts, dans sa chapelle, étaient exposés des ex-voto qui témoignaient des guérisons et des bienfaits obtenus par son intercession.
Le diocèse d'Arras célèbre en ce jour la fête de sainte Godeleine, sous le rite semi-double.
Extrait du Légendaire de la Morinie, par l'abbé Van Drival.— Cf. Vies des Saints des diocèses de Cambrai et d'Arras, par l'abbé Destombes.
Événements marquants
- Naissance vers 1049 dans le Boulonnais
- Mariage forcé avec Bertolf de Ghistelles
- Persécutions par sa belle-mère et son mari
- Fuite temporaire chez ses parents à Longfort
- Retour à Ghistelles sous la contrainte
- Assassinat par étranglement et noyade simulée
Miracles
- Guérison de la fille aveugle de Bertolf par l'eau du puits
- Chants célestes entendus la nuit de sa mort
- Incorruptibilité et odeur suave du corps de Bertolf après sa pénitence
Citations
Omnia quae tibi applicitum fuerit aere, et in dolore vastitate, et in humilitate tua patientiam habe.
Dieu répand en moi une si douce grâce, que, souffrant pour son amour, les persécutions que j'éprouve me deviennent chères.