Sainte Lutgarde d'Aywières

Vierge et religieuse

Fête : 16 juin 13ᵉ siècle • sainte

Résumé

Religieuse mystique du XIIIe siècle, Lutgarde vécut d'abord à Saint-Trond avant de rejoindre l'abbaye cistercienne d'Aywières. Elle est célèbre pour ses visions du Christ, son échange mystique de cœurs avec Lui et ses longs jeûnes pour la conversion des pécheurs et contre l'hérésie albigeoise. Aveugle les onze dernières années de sa vie, elle mourut en 1246 comme elle l'avait prédit.

Biographie

SAINTE LUTGARDE, VIERGE,

ET RELIGIEUSE À L'ABBAYE D'AYWIÈRES

16 JUIN.

et du pays de Liège. C'est là que Notre-Seigneur avait résolu de lui ouvrir les yeux et de changer l'amour qu'elle avait pour la créature en un amour très-pur et très-parfait pour sa bonté.

Quoique pensionnaire, elle vit encore les jeunes gens qui la recherchaient dans le monde. Un jour qu'elle s'entretenait avec l'un d'eux, Jésus-Christ lui apparut subitement dans la même forme qu'il avait sur la terre, et, lui découvrant sa poitrine sacrée, il lui dit : « Contemple ici, Lutgarde, ce que tu dois aimer et comme tu dois aimer; laisse là les attraits de l'amour insensé des créatures, et tu trouveras en mon cœur les pures délices du divin amour ». Ces paroles furent comme une flèche ardente qui lui enflamma le cœur; elle se sentit à l'heure même si merveilleusement changée, que le monde ne lui était plus rien, et que toutes ses affections étaient pour Dieu; de sorte que le même jeune homme l'étant ensuite revenu voir, elle lui dit, comme sainte Agnès à celui qui la recherchait pour épouse : « Retirez-vous de moi, j'appartiens à un autre fiancé ».

Elle demeura néanmoins, encore quelques années, séculière. Elle sortit une fois de son monastère pour aller chez sa sœur : un gentilhomme, qu'elle avait souvent rebuté, même avec injure, fit tous ses efforts pour l'enlever; mais Dieu la sauva miraculeusement par le ministère d'un Ange, et fit voir, par un châtiment terrible dont il punit l'écuyer de ce gentilhomme, que cette vierge était sous sa protection.

Étant retournée à ce monastère, elle commença une vie si pénitente, si retirée et si adonnée à l'oraison, que les autres religieuses disaient que cela ne durerait pas, et que ce n'était qu'un feu qui passerait. Ces paroles remplirent Lutgarde de crainte et de défiance d'elle-même, et lui firent répandre beaucoup de larmes; mais la sainte Vierge lui apparut et l'assura qu'elle ne perdrait jamais la grâce qu'elle avait reçue de son Fils, et qu'au contraire, elle en recevrait des accroissements continus. Depuis ce temps-là, elle entra dans une si grande familiarité avec son Époux, qu'elle lui parlait cœur à cœur, et que, lorsqu'elle était obligée par l'obéissance de vaquer à quelque affaire, elle lui disait avec une simplicité pleine d'amour : « Attendez-moi, je vous prie, mon divin Époux; lorsque j'aurai expédié cette affaire pour votre gloire, je reviendrai sur-le-champ vous trouver ».

Sainte Catherine, martyre, patronne du monastère, la consola d'une visite et lui dit d'avoir bon courage, parce que Notre-Seigneur avait résolu de l'élever au mérite des plus excellentes d'entre les vierges. Mais, afin que la communauté ne doutât plus de l'excellence de sa vocation, le jour de la Pentecôte, lorsqu'on chantait au chœur le Veni Creator, on la vit élevée de terre de deux coudées par la ferveur de son oraison, et, peu de temps après, il parut sur sa tête, au milieu de la nuit, une flamme dont la vive lumière surpassait celle du soleil.

Dieu lui donna aussi la grâce de guérir toutes sortes de maladies; sa salive était un remède efficace; mais, comme le grand nombre des personnes qui venaient implorer son secours interrompaient son silence, elle pria son cher Époux de lui changer cette grâce en une autre plus utile pour son salut : il lui demanda ce qu'elle souhaitait; elle lui dit que c'était l'intelligence de tout le Psautier, afin que, comprenant ce qu'elle disait en chantant ses divines louanges, elle le fît avec plus de ferveur et de dévotion. Cette faveur lui fut incontinent accordée, et elle entra d'une manière admirable dans les sens cachés de ces cantiques sacrés; mais elle connut par expérience que son humble ignorance, qui l'obligeait de s'unir à son Époux en lui-même, ne lui était pas moins avantageuse que la connaissance

SAINTE LUTGARDE, VIERGE ET RELIGIEUSE.

du sens de l'Écriture; ainsi elle retourna à notre Sauveur et lui dit : « Qu'est-il nécessaire, Seigneur, qu'une pauvre sœur comme moi pénètre les secrets de vos divines paroles? Changez-moi, je vous prie, encore cette grâce ». — « Que veux-tu donc? » lui dit son Bien-Aimé. — « Ce que je veux et ce que je vous demande », dit-elle, « c'est votre cœur ». — « Mais moi », dit le Sauveur, « je veux plutôt avoir le tien ». Cette réponse, bien loin de l'affliger, la combla d'une joie incomparable : « Qu'il en soit ainsi! » dit-elle aussitôt; « prenez mon cœur, purifiez-le par le feu de votre amour, mettez-le dans votre poitrine sacrée, et que je ne le possède jamais qu'en vous et pour vous! » De sorte qu'il se fit entre Jésus et Lutgarde un heureux échange de cœurs, non d'une manière corporelle, mais spirituelle : c'est-à-dire qu'il se fit une union si étroite et si parfaite de l'esprit créé avec l'esprit incréé, que Jésus était toujours dans Lutgarde pour l'occuper et pour l'enflammer, et que Lutgarde était toujours hors d'elle-même pour ne vivre qu'en Jésus et pour Jésus. Cela fit que son cœur était si bien gardé et si parfaitement muni, que nulle tentation de la chair, et nulle autre pensée mauvaise n'en osaient approcher.

Peu de jours après, une grande sœur lui ayant pris pendant la nuit, elle crut qu'il était à propos qu'elle se dispensât des Matines, pour ne pas y aller toute trempée, et ne pas s'exposer au danger de tomber malade; mais elle entendit une voix qui lui dit : « Pourquoi demeures-tu ainsi dans le lit? lève-toi promptement; tu ne dois pas avoir égard à cette sœur, mais commencer à faire pénitence pour les pécheurs ».

Elle se leva promptement et tout épouvantée; puis, lorsqu'elle fut à la porte du chœur où l'on chantait déjà Matines, Notre-Seigneur lui apparut attaché en croix et tout couvert de sang; et, s'approchant d'elle, il détacha un de ses bras pour l'embrasser avec beaucoup d'amour, et lui fit porter ses lèvres sur la plaie sanglante de son côté. Cette grâce la remplit de tant de suavité, que les plus grandes austérités ne lui paraissaient plus rien, et sa bouche avait contracté, par l'attouchement de la plaie sacrée du Fils de Dieu, une douceur merveilleuse.

Lorsqu'elle ressentait quelque peine, ou du corps ou de l'esprit, toute sa consolation était de se mettre devant l'image de Jésus-Christ crucifié; et alors cette plaie du côté s'ouvrant en sa faveur, elle répandait dans son âme une si grande plénitude de joie et d'onction, que toutes ses peines se dissipaient en un instant. Un jour qu'elle était affligée d'une fièvre intermittente, elle se consolait en pensant à saint Jean l'Évangéliste, qui a eu le bonheur de coucher sa tête sur la poitrine sacrée de Notre-Seigneur, et d'y puiser les eaux salutaires de l'Évangile. En ce moment, un grand aigle lui apparut en esprit; il avait des ailes si éclatantes, qu'elles étaient capables d'éclairer tout le monde de leur splendeur; et, lui ayant mis le bec dans la bouche, il remplit son âme d'une telle lumière, qu'elle lui découvrit les plus grands mystères de notre religion et de la conduite de Dieu sur les âmes. Aussi le pieux Thomas de Cantimpré, qui a écrit sa vie, nous assure que ce qu'elle disait était si profond et si relevé, et qu'elle y mêlait des paroles si efficaces et si enflammées, qu'il ne pouvait l'entendre sans un extrême étonnement, et que, si l'extase où son entretien le mettait eût duré longtemps, il n'eût jamais pu la supporter sans mourir.

Elle entrait aussi quelquefois dans cet état que nous appelons l'ivresse spirituelle, qui faisait qu'étant tout hors d'elle-même, elle allait de côté et d'autre inviter tout le monde à l'amour de son Époux : cela lui arriva surtout un jour qu'elle était dans l'ermitage d'une recluse. Cette grande fer-

VIES DES SAINTS. — TOME VII.

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veur, dont elle était remplie, lui fit souhaiter de recevoir la consécration virginale des mains de son prélat, nommé Huart, évêque de Liège; car, quoiqu'elle fût religieuse, elle n'avait pas encore reçu cette bénédiction. Plusieurs autres filles reçurent cette faveur avec elle; mais, quoique l'évêque ne leur mît à toutes que la même couronne faite de fil, il y eut néanmoins un saint homme qui le vit en mettre une d'or d'une beauté extraordinaire sur la tête de Lutgarde. Son admiration fut d'autant plus grande, qu'ayant demandé à l'aumônier pourquoi on faisait cette différence, l'aumônier l'assura qu'on n'en faisait point. Depuis ce moment elle s'attacha à Jésus-Christ d'une union encore plus étroite; et elle était une de ces âmes chastes qui suivent l'Agneau partout où il va. Son humilité était si parfaite, que rien n'était capable de lui donner un sentiment d'orgueil; personne n'était plus pauvre qu'elle; et elle était même détachée de ce qui était le plus nécessaire à la vie, toute sa joie étant de souffrir quelque chose pour Dieu; mais elle faisait tout son possible pour que les autres ne souffrissent point, parce que la miséricorde et la compassion avaient pris une entière possession de son cœur.

La prieure, qui gouvernait alors le monastère de Sainte-Catherine, étant venue à mourir, les religieuses l'élurent pour leur prieure. Elle s'acquitta quelque temps de ce devoir avec beaucoup de vigilance et de perfection; mais son humilité lui donnant horreur du commandement, et étant d'ailleurs avertie de la part de Dieu de le quitter, elle passa au monastère d'Aywières, de l'Ordre de Cîteaux, dans le Brabant: pour n'être point élue supérieure, ni dans cette maison, ni dans les autres du même Ordre que l'on fondait en France, elle demanda à Notre-Seigneur une incapacité d'apprendre la langue française; cette faveur lui fut accordée jusqu'à un tel point, que dans l'espace de quarante ans qu'elle fut avec des religieuses qui la parlaient, à peine put-elle apprendre à demander du pain en français; cela fit qu'on ne l'occupa point aux ministères extérieurs, et qu'on lui donna tout le temps de s'appliquer à la contemplation.

En ce temps-là, les hérétiques albigeois faisaient de terribles ravages dans beaucoup de provinces de l'Europe, et surtout dans le Languedoc. La sainte Vierge, à qui l'on donne cet éloge, que c'est elle qui combat, qui surmonte et qui vainc toutes les hérésies, voulant rendre l'Église victorieuse de celle-ci, apparut à Lutgarde avec un visage triste et défiguré, et avec des habits de deuil et une manière toute négligée. La Sainte lui demanda d'où venait, qu'étant belle comme la lune et éclatante comme le soleil, elle était dans un état si digne de compassion? Elle lui dit: Le sujet de mon affliction est que les hérétiques albigeois crucifient de nouveau mon Fils; en punition d'un si grand crime, la colère de Dieu est près d'éclater sur la terre et d'y exercer partout des vengeances terribles et inouïes; pour remédier à ces maux, il vous faut entreprendre un jeûne de sept ans, sans autre nourriture que du pain et de l'eau; et durant ce même temps, efforcez-vous d'apaiser par vos larmes la rigueur de cette redoutable justice. Lutgarde s'y offrit de très-grand cœur, et observa en effet ce long jeûne avec un courage et une patience invincibles. Lorsqu'elle l'eut achevé, Notre-Seigneur lui en commanda un autre aussi long et aussi sévère, en faveur

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des catholiques qui vivaient dans le péché, lui permettant seulement d'y ajouter quelques légumes; et pour l'y obliger avec plus de suavité, il lui apparut tout couvert de plaies et de sang, et lui dit: « Vois-tu, ma fille, en quel état je me présente à mon Père pour attirer sa miséricorde sur les pécheurs? je veux aussi que tu souffres pour eux, et que tu m'offres tous les jours au sacrifice de la messe, pour les réconcilier avec lui ». Elle accomplit encore ce second septenaire avec la même ferveur que le premier, et elle conçut, sur l'exemple de son divin Époux, une si grande tendresse pour les pécheurs, qu'il appelle siens, parce qu'ils lui ont été donnés pour les rendre justes, qu'elle ne cessait jamais de prier et de pleurer pour eux.

Aussi ses prières étaient si efficaces, que la bienheureuse Marie d'Oignies assurait qu'il n'y avait personne sur la terre qui eût tant de pouvoir pour impétrer la conversion des pécheurs et la délivrance des âmes du purgatoire, que cette fidèle amante de Jésus. Sa sainte confiance allait jusqu'au point de dire quelquefois à Notre-Seigneur, dans l'ardeur de ses prières: « Seigneur, ou effacez-moi de votre livre, ou faites miséricorde à cette créature pour laquelle je vous prie ». Et par cette sainte importunité, elle a obtenu à plusieurs personnes, tant religieuses que séculières, une parfaite contrition de cœur. Nous avons aussi beaucoup d'exemples d'âmes du purgatoire dont elle a abrégé les peines, ou qu'elle a entièrement délivrées par la force de son intercession et de ses larmes; tels furent un abbé de l'Ordre de Cîteaux, nommé Simon, qui était condamné à onze ans de tourments, et le prieur d'Oignies, appelé Baudoin, qui, à l'heure de sa mort, lui fut recommandé dans une vision céleste.

Elle fut, toute sa vie, la terreur des démons, et ces monstres d'enfer la craignaient si fort, qu'ils n'osaient pas même s'approcher d'elle, ni de l'oratoire où elle faisait ordinairement son oraison. C'était assez, pour les mettre en fuite, qu'elle dit, en esprit, ce premier verset du psaume LXIX : « Mon Dieu, venez à mon aide; Seigneur, hâtez-vous de me secourir! » Quelque peine et quelque tentation qu'eussent les personnes qui avaient recours à elle, elle les en délivrait aisément par ses entretiens ou par ses prières; celles mêmes que les différentes agitations de leur cœur avaient portées jusqu'au désespoir, elle les calmait par la douceur de ses paroles, et les remplissait d'une ferme confiance en Dieu. Elle avait excellemment le don de prophétie et la grâce de connaître les choses cachées ou éloignées, et les plus secrètes pensées du cœur. Elle prédit, par ce moyen, que les Tartares, qui s'étaient jetés sur la Pologne, la Russie et la Bohême, ne passeraient pas outre et ne viendraient pas dans les Pays-Bas, et elle apprit aussi la mort, précieuse devant Dieu, du bienheureux Jourdain, général de l'Ordre des Jacobins, et du cardinal Jacques de Vitry. Bien qu'elle ne sût pas la langue française, lorsque des personnes ne parlant que cette langue avaient besoin de ses consolations, elle les entendait et se faisait aussi entendre à elles par miracle, en parlant la langue tudesque. Elle a souvent guéri plusieurs malades qui lui étaient recommandés. Mathilde, grande dame du pays de Liège, était si sourde qu'elle n'entendait pas même le chant des religieuses au chœur: Lutgarde, en lui touchant du doigt les oreilles, lui donna sur-le-champ l'usage de l'ouïe. Une religieuse nommée Élisabeth ne pouvait se lever du lit à cause de la grande faiblesse de ses membres: elle lui obtint ses forces premières par ces paroles, que lui dit Notre-Seigneur: « Levez-vous, levez-vous, fille de Jérusalem, qui avez bu jusqu'à présent le calice de la colère de Dieu ». Un enfant étant extrêmement tourmenté du mal caduc, elle lui mit un doigt dans la bouche, im-

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prima le signe de la croix sur sa poitrine, et, depuis ce temps-là, il n'en ressentit plus aucune attaque.

Les visites des anges et des âmes bienheureuses lui étaient ordinaires; mais rien n'était capable de la contenter que la vue et la possession de son Époux. Comme elle passait sa vie dans des gémissements et des pleurs continuels pour les pécheurs, de sorte que ses yeux semblaient être deux sources inépuisables de larmes, ce Seigneur infiniment aimable lui apparut un jour, et, après l'avoir remerciée de ce qu'elle avait si bien plaidé la cause de ses pécheurs, il lui essuya le visage de cette même main qu'il a étendue pour eux sur la croix, et la dispensa de pleurer dans la suite, l'assurant qu'elle n'obtiendrait pas moins par la ferveur d'une oraison tranquille, que par ses soupirs et par les cris continuels qu'elle avait si longtemps envoyés vers le ciel.

Au reste, malgré toutes ces faveurs, elle vivait dans une telle humilité de cœur, qu'elle craignait en toutes choses de déplaire à Dieu; de sorte qu'elle pouvait dire, comme Job, qu'elle « surveillait toutes ses œuvres ». Elle eut surtout de grandes peines pour la récitation de ses heures canoniales; et, quoiqu'elle ne s'arrêtât jamais volontairement à aucune distraction, néanmoins, lorsqu'elle reconnaissait que quelque pensée étrangère lui avait occupé l'esprit, elle répétait une et deux fois ce qu'elle avait déjà dit. Mais Notre-Seigneur la délivra de ce scrupule : un berger vint dire à Lutgarde de sa part de ne plus s'inquiéter à ce sujet. Il lui dit aussi lui-même dans une vision : « Ne crains rien, ma fille; je suppléerai à ce défaut ». Enfin, il l'assura une autre fois, par un ambassadeur céleste, qui lui vint parler sous la forme d'un homme fort vénérable, que sa vie était selon son cœur, et qu'elle devait être en repos. A la suite de ces assurances, elle eut un grand désir de sortir de ce monde, pour aller jouir de son Bien-Aimé; elle le priait jour et nuit d'abréger son exil, pour la faire jouir de ses divins embrassements; mais il lui apprit, dans un ravissement où elle le vit tout couvert de plaies, et les pieds, les mains et le côté tout ensanglantés, qu'elle devait plutôt souhaiter de souffrir pour la gloire de Dieu et pour le salut des âmes, que de mourir pour sa propre consolation.

Le désir du martyre l'embrassa aussi de telle sorte qu'elle demandait instamment à son Époux de répandre son sang pour lui, comme sainte Agnès. Elle fut exaucée en quelque manière : car, un jour que ce désir était si véhément qu'il la faisait presque mourir, elle se rompit une veine auprès du cœur, ce qui lui fit verser une si grande abondance de sang, que tous ses habits en furent teints. Elle garda cette plaie jusqu'à la mort, et Notre-Seigneur lui promit que, pour ce sang que le désir du martyre lui avait fait répandre, elle aurait dans le ciel une récompense semblable à celle de sainte Agnès.

Elle eut encore d'autres croix par lesquelles son céleste Époux la purifiait entièrement et la conduisait à un degré très-éminent de sainteté. Sa coutume était de communier tous les dimanches, selon le conseil de saint Augustin, qui exhorte les fidèles à ne pas s'approcher plus rarement de la sainte table; mais, quoique, pour une âme aussi embrasée que la sienne du feu de l'amour divin, ces longs intervalles d'une communion à l'autre pussent paraître insupportables, cependant son abbesse, appelée Agnès, portée par le relâchement et l'indévotion de ce temps-là, crut qu'elle communiait trop souvent, et lui prescrivit à sa guise un autre règlement. Lutgarde reçut les ordres de sa supérieure avec beaucoup de douceur et de soumission; elle l'avertit seulement que Notre-Seigneur l'en punirait; en effet, il envoya à cette abbesse un mal insupportable qui l'attacha au lit

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et la mit dans l'impossibilité, non-seulement de communier, mais aussi d'aller à l'église et d'assister au sacrifice de la messe : ce qui dura jusqu'à ce qu'elle eût reconnu sa faute et permis à Lutgarde de communier à son ordinaire.

Onze ans avant sa mort, Dieu la visita par un fléau qui eût paru intolérable à toute autre personne, mais qu'elle reçut avec une joie merveilleuse : celui de la cécité; elle fut donc privée de la vue de toutes les choses sensibles et extérieures, et ne pouvait plus marcher qu'en tâtonnant; mais son âme fut, en récompense, éclairée d'une lumière admirable, qui lui découvrit les vérités de l'autre vie et les mystères de la Divinité. Elle ne laissa pas, durant ce temps, d'assister au chœur et d'y chanter avec une ardeur et une allégresse extraordinaires : ce qui fit qu'une religieuse vit un jour un grand feu sortir de sa bouche. A la quatrième année de cécité, Notre-Seigneur lui commanda de faire un troisième septenaire de jeûnes, c'est-à-dire de jeûner encore sept ans, pour détourner un grand mal dont l'Église était menacée : elle le fit avec la même ardeur qu'elle avait fait les deux autres, et ne le termina qu'avec la vie. Dieu ayant égard à cette pénitence, rompit les desseins et les embûches d'un ennemi secret du peuple chrétien. Deux ans après, c'est-à-dire cinq ans avant son décès, elle prédit à sa compagne qu'elle mourrait le dimanche d'après la fête de la sainte Trinité, auquel on lit la parabole d'un homme qui fit un grand festin : ce qui arriva effectivement. Le reste du temps qu'elle vécut, et surtout les deux dernières années, Notre-Seigneur lui apparut souvent pour l'avertir que l'heure et le moment de sa récompense approchaient. Il lui dit un jour « qu'il ne voulait pas qu'elle fût plus longtemps séparée de lui, mais que, comme disposition à leur union consommée, il lui demandait trois choses : la première, qu'elle rendît des grâces infinies à son Père éternel pour les faveurs qu'elle avait reçues de lui; et que, comme elle n'était pas capable de reconnaître ses miséricordes, elle invitât tous les anges et les Saints à l'aider dans ce devoir de justice; la seconde, qu'elle ne cessât point de le prier pour les pécheurs, afin qu'ils se convertissent; la troisième, qu'elle se reposât sur lui de toutes choses, et que toute son occupation fût de désirer ardemment et d'attendre avec une sainte impatience de le posséder ».

Ses incommodités ne l'empêchaient pas de faire une correction charitable à ses sœurs, lorsqu'elle les voyait dans le relâchement. Entre autres choses, elle les reprit souvent de l'indévotion et de l'irrévérence avec lesquelles elles chantaient les divins offices, leur représentant que la majesté d'un Dieu, à qui elles parlaient, méritait bien qu'elles le fissent avec attention et avec une sainte frayeur; mais comme elle vit qu'elles ne s'amendaient point, elle les assura que Dieu les punirait sévèrement. En effet, peu de temps après sa mort, la peste se déclara dans ce couvent, et quatorze religieuses des plus considérables en furent atteintes et en moururent.

Enfin, le temps qui lui avait si souvent été prédit étant arrivé, elle eut diverses extases, dans lesquelles elle vit des choses tout à fait surnaturelles; et ses yeux, qui étaient fermés depuis onze ans, s'ouvrirent miraculeusement pour apercevoir une armée de bienheureux qui la venaient congratuler de la gloire qu'elle devait bientôt posséder. Elle reçut tous les Sacrements avec une dévotion digne de son grand amour; et au milieu d'une allégresse dont elle était comme inondée, son âme s'envola dans le sein de Dieu, pour y régner éternellement avec lui. Cette mort arriva le 16 juin de l'an 1246, le samedi au soir d'après la sainte Trinité, l'office du dimanche étant déjà commencé, selon sa prédiction. Son corps fut ouvert à l'instant

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d'une blancheur si éclatante, qu'elle surpassait celle des lis, et ses yeux demeurèrent très-beaux et ouverts vers le ciel, sans que jamais on les pût fermer.

Il s'est fait tant de miracles à son tombeau, que, bien qu'elle n'ait pas été canonisée avec les cérémonies ordinaires, elle est néanmoins reconnue et publiée pour Sainte dans le martyrologe romain. Surius a rapporté sa vie, composée, comme nous l'avons déjà dit, par Thomas de Cantimpré. Ceux qui ont écrit sur les saints et les saintes de l'Ordre des Cîteaux, en parlent aussi avec beaucoup d'honneur. Ses reliques reposent actuellement à Bas-Ittre, près de Nivelles; leur authenticité a été reconnue par l'évêque de Malines.

On représente sainte Lutgarde en face de Notre-Seigneur qui lui apparaît et lui montre son cœur blessé pour la faire renoncer à tout autre amour que le sien. On la représente encore avec Notre-Seigneur qui lui apparaît montrant ses plaies à Dieu, son Père, afin d'arrêter sa colère prête à frapper la terre à cause des crimes des Albigeois.

Vie de sainte Lutgarde, par Thomas de Cantimpré. — Cf. Godescard, éd. Bruxelles.

Événements marquants

  • Apparition du Christ lui montrant son cœur pour la convertir
  • Entrée au monastère de Sainte-Catherine
  • Échange mystique des cœurs avec Jésus
  • Élection comme prieure de Sainte-Catherine
  • Transfert à l'abbaye d'Aywières (Ordre de Cîteaux)
  • Trois septénaires de jeûnes au pain et à l'eau
  • Cécité durant les onze dernières années de sa vie

Miracles

  • Lévitation durant le Veni Creator
  • Flamme lumineuse sur sa tête
  • Guérison de la surdité de la dame Mathilde
  • Incapacité miraculeuse d'apprendre le français pour rester humble
  • Rupture d'une veine du cœur par désir du martyre
  • Ouverture miraculeuse de ses yeux à sa mort

Citations

Contemple ici, Lutgarde, ce que tu dois aimer et comme tu dois aimer

— Paroles du Christ lors de sa première apparition

Seigneur, ou effacez-moi de votre livre, ou faites miséricorde à cette créature

— Prière de Lutgarde pour les pécheurs