Sainte Thorette
Bergère dans le Bourbonnais
Résumé
Bergère du XIIe siècle dans le Bourbonnais, Thorette se distingua par sa piété et son obéissance exemplaire. Connue pour ses miracles champêtres, notamment la garde de son troupeau par les anges, elle finit ses jours en ermite dans un chêne creux. Ses reliques, sauvées de la Révolution, sont honorées à Villefranche.
Biographie
STE THORETTE, BERGÈRE DANS LE BOURBONNAIS
XIIe siècle.
Serviteurs, nous disent les Saints Livres, obéissez dans le Seigneur, entourez vos maîtres d'honneur et de respects. Soyez soumis non seulement à ceux qui sont bons et modestes, mais aussi à ceux qui sont remplis de défauts.
C'est dans une métairie de l'ancien diocèse de Bourges, appelée Nouzillers, au pied de l'antique collégiale de Montcenoux, autrefois desservie par treize chanoines de Saint-Ursin, de Bourges, à quelques pas de la belle église de Villefranche, que sainte Thorette a fait éclater les plus touchants exemples de douceur et de piété, d'obéissance et de mortification, d'angélique pureté et de patience à toute épreuve.
Tout prouve que la métairie où vécut sainte Thorette était autrefois un village plus important. On n'y compte aujourd'hui que cinq chaumières délabrées. La plus apparente, en face de Montcenoux, montre au linçoir de sa fenêtre des ornements religieux : un calice, une hostie et un prie-Dieu. Un écu se voit à l'une des portes voisines.
Dieu qui dédaigne l'éclat du rang et les vaines distinctions après lesquelles on court si avidement aujourd'hui, a voulu nous laisser ignorer tout ce qui concerne l'origine et les premières années de sainte Thorette, le nom de ses parents, le lieu et l'époque de sa naissance. Il nous la fait voir immédiatement dans l'exercice plein et entier de sa vie domestique et champêtre de bergère aux gages d'un fermier. Tout porte à croire, néanmoins, qu'elle existait avant le XIIIe siècle.
Les moments d'un serviteur ne sont point à lui, mais appartiennent exclusivement au maître qui l'occupe. Jamais notre Sainte ne perdit une seule minute. L'esprit intérieur, qui accompagnait tous ses actes, bien loin de la distraire, la soutenait, l'encourageait au milieu de ses fatigues.
Un jour cependant, la pieuse fille s'était oubliée, pour ainsi dire, dans un colloque avec l'objet de ses pures affections. Les heures qu'elle devait à son emploi s'étaient passées dans une sorte de ravissement, tant la prière a de charmes pour un cœur épris de son Dieu ! À son insu donc, le fuseau s'était échappé de ses doigts ; le soir arriva et sa tâche n'était point faite.
Le maître du ciel ne voulut pas que le maître de la terre fût privé du bénéfice qui lui appartenait ; il ne voulut point surtout que sa religieuse amante perdît la récompense que méritait son dévouement. Durant l'intempestive oraison, une main céleste avait filé la quenouille involontairement délaissée, en sorte que la besogne se trouva finie elle-même, juste au moment où s'achevait l'extatique prière. À cette vue, Thorette lève au ciel des yeux mouillés par la reconnaissance. Elle ne put exprimer autrement la joie intérieure qui la dominait.
Noble et généreuse fille, ah ! soyez imitée par toutes celles qui partagent votre condition. Que jamais, sous prétexte de dévotion, on ne les voie négliger leur travail ; Dieu ne le veut point, il le défend même.
Mais le ciel ne s'en tint pas à ce fait merveilleux, raconté par tous ; la tradition affirme que, pour faciliter à notre Sainte son amour de l'oraison, son bon ange, tandis qu'elle priait, travaillait à sa place, et ainsi l'ouvrage de Thorette ne resta jamais incomplet.
Celui qui anéantit les superbes et se plaît à exalter les humbles lui accorda maintes fois des marques visibles de sa bienveillance. Un jour qu'elle était bien loin dans les champs, occupée à chercher à ses brebis les meilleures herbes, voici qu'un sombre et menaçant orage paraît à l'horizon. — Ne craignez point, vertueuse enfant, tandis qu'une pluie torrentielle bouleversera toute la contrée, une atmosphère calme vous enveloppera ; autour de vous et de vos chères brebis, il se fera comme un jour de beau soleil. Nouvelle toison de Gédéon, vous serez seule respectée. Encore une fois, ne craignez point : quelle tempête saurait être fâcheuse pour vous qui vous fiez au Seigneur ?
Autrefois Dieu bénit la maison de Laban à cause de son serviteur Jacob. La sage Thorette portait bonheur au domaine qu'elle habitait. Les troupeaux confiés à sa garde prospérèrent toujours, dit la tradition, et beaucoup mieux que ceux des métairies environnantes.
On eût dit que ces animaux avaient l'intelligence du mérite de leur maîtresse. Voulait-elle abandonner son âme à l'une de ces méditations qui la ravissaient aux sens, toutes ses brebis, groupées autour d'elle, broutaient tranquillement les herbes, sans songer à nuire aux héritages voisins. Au contraire, emportée par sa ferveur, la jeune vierge désirait-elle aller remplir quelques-unes de ses dévotions à l'église, il suffisait qu'elle plantât sa houlette au milieu de la troupe bélante, et ses dociles agneaux se gardaient d'eux-mêmes, et jamais, pendant son absence, aucun de ces féroces animaux, si communs autrefois dans ces régions boisées, ne s'avisa d'attaquer ses fidèles brebis. Sa vertu était comme un charme auquel ne pouvaient échapper les natures même les plus ingrates et les plus rebelles.
Un jour, le ruisseau qui coule au bas de Nouzillers était gonflé outre mesure, et la bergère, placée sur la rive opposée, ne pouvait ramener ses moutons au bercail. Dans sa religion naïve, elle se rappelle que la foi a le privilège de transporter les montagnes, et que si nous avions de cette foi céleste gros seulement comme un grain de sénevé, la nature obéirait à nos moindres volontés ; elle fait le signe de la croix sur le torrent débordé, en frappe les eaux avec sa houlette, et soudain une voie miraculeuse s'ouvre devant elle.
Une autre fois, c'étaient des étrangers, des ouvriers maçons se rendant du Bourbonnais dans la Marche, leur pays, qui se trouvaient arrêtés par la même difficulté. Dans leur impatience, ces hommes grossiers se laissaient aller au murmure, au blasphème. La jeune vierge les invite doucement à la résignation, les engage à faire la sainte volonté de Dieu, puis, dans la charité qui la presse, elle demande hardiment un miracle. Au tact de sa houlette, nouveau Jourdain, le ruisseau retourne en arrière et laisse passer à pied sec ces hommes qui publient hautement les louanges et le pouvoir de la thaumaturge.
Rentrée le soir au logis, plus modeste encore que d'habitude, on ne voulut plus lui permettre de remplir les ouvrages humiliants et pénibles dont cependant elle s'acquittait avec tant de bonheur. « — Non, ma fille, non », lui dit son vieux maître en refusant certains services qu'elle avait coutume de lui rendre ainsi qu'à sa famille, « vous êtes une sainte. Nous devons tous, dorénavant, vous mieux respecter ».
Son humilité ne put tenir à cette épreuve. Elle quitte brusquement la chaumière où, par anticipation, une sorte de culte lui était rendu, et va dans la solitude cacher les grâces que Dieu lui accordait avec tant de générosité.
C'est dans ce Champ des Combes, voisin du monastère inspirateur, qu'elle se retirera ; elle aura soin de descendre bien bas dans la vallée. La cavité d'un chêne séculaire lui servira d'asile. Quelques herbes, quelques fruits sauvages pour apaiser sa faim, l'eau du torrent pour étancher sa soif, une prière ardente, interrompue par de courts instants donnés à la nature, telles seront désormais sa préoccupation, sa vie. Aussi, d'elle comme du divin précurseur, on pourra dire qu'elle ne mangeait ni ne buvait ; Dieu seul suffisait à ses besoins, Deus meus et omnia.
Déjà elle était mûre pour le ciel. Bien que les austérités eussent affaibli ses forces, elle n'en continuait pas moins ses pieux exercices de chaque jour. Comme le soldat qui tient à mourir les armes à la main, ce sera du milieu de cette campagne embaumée par ses vertus et de l'intérieur de ce vieil arbre, témoin de sa ferveur, que son âme ardente et pure s'envolera vers son Dieu. Elle a entendu la voix du Bien-Aimé qui lui disait : Viens du Liban, ma colombe, mon épouse, ma toute belle ; viens, tu seras couronnée. Elle n'a pu résister à une invitation si pressante, et ses liens se sont à l'instant brisés.
En ce moment, ô prodige ! toutes les cloches des églises environnantes, à Murat, à Villefranche, à Montcenoux, s'ébranlent d'elles-mêmes pour annoncer qu'une créature privilégiée venait de quitter la terre.
Longtemps retentit l'airain, c'étaient des vibrations inaccoutumées, quelque chose de triomphal qui émouvait au loin la contrée.
En un clin d'œil accourut un peuple immense ; tous s'étaient instinctivement rendus dans la solitude vénérée.
Au-dessus de l'arbre, tombeau de la Sainte, se dessinait une grande croix lumineuse, sorte de labarum, qui signalait au loin sa victoire.
Au milieu des cantiques et des chants d'allégresse, on porte en triomphe ce précieux trésor au lieu tout naturellement désigné pour sa sépulture. C'est dans la basilique des bons moines, où elle avait si souvent prié, tout près du maître-autel, où elle avait si fréquemment reçu son Dieu, que ce glorieux corps fut déposé.
Dès ce jour, les hommages des peuples lui furent spontanément décernés, et, suivant l'usage de ces temps, l'autorité locale diocésaine en régla, en consacra la manifestation. Chaque année, au 1er mai, avait lieu la commémoration publique ; un pèlerinage, tout de foi et de piété, attirait à Villefranche et dans l'enceinte de Montcenoux un concours extraordinaire de personnes de tous les rangs et de toutes les conditions.
Montmarault et Saint-Priest, Chavenon et Murat, Chappes, Cosne, Doyet, Monvicq, etc., envoyaient de pieuses députations à ce tombeau renommé. Que de grâces furent accordées ! Que de bienfaits advinrent à toutes ces âmes fermement dévouées au culte de sainte Thorette !
Tant de splendeurs se maintinrent jusqu'en 1698, époque où fut supprimée la collégiale de Saint-Ursin, établie depuis des siècles sur ce coteau du Bourbonnais. Par ordre du cardinal de Gesvres, cent sixième archevêque de Bourges, les reliques de sainte Thorette furent portées de l'église de Montcenoux dans celle de Villefranche.
Depuis cette translation, sauf quelques jours d'une interruption néfaste,
ces ossements précieux sont toujours restés là exposés à la vénération des fidèles.
En 1841, par les ordres de Mgr de Pons, évêque de Moulins, fut entreprise une minutieuse information sur l'authenticité des reliques et sur la légitimité du culte de sainte Thorette.
On reconnut que, lors de la révolution de 93, ce corps avait été profané et jeté sur les dalles du temple. Recueillis et conservés par des mains pieuses, tous les débris en avaient été successivement rendus à l'église où était auparavant le dépôt général.
Tous les ans, la solennité extérieure s'observe le premier dimanche de mai. Le pèlerinage en est moins fréquenté qu'autrefois, il est vrai; néanmoins, c'est toujours avec confiance que l'on vient invoquer la douce et pieuse bergère qui s'est autrefois sanctifiée sur ces bords.
La dévotion à cette autre Geneviève ne se limite pas au Bourbonnais; il existe dans le Berry une localité à la fois commune et paroisse, qui est désignée sous le nom de Sainte-Thorette.
La fondation du village remonte à une époque reculée, l'église est du XIIe siècle. Notre sainte étant titulaire du monument et patronne du lieu, cette double circonstance nous permet d'assigner une sorte de date au temps où elle a vécu. Sa fête, là, se célèbre le dernier dimanche d'avril.
Extrait de la Légende de sainte Thorette, par M. l'abbé Boudant, curé de Chantelle.
Événements marquants
- Service domestique comme bergère à la métairie de Nouzillers
- Miracle de la quenouille filée par un ange pendant sa prière
- Protection miraculeuse du troupeau contre l'orage et les prédateurs
- Ouverture miraculeuse des eaux du ruisseau de Nouzillers
- Retraite érémitique dans le tronc d'un chêne séculaire au Champ des Combes
- Mort solitaire dans son asile de bois
- Translation des reliques à Villefranche en 1698
Miracles
- Une main céleste file sa quenouille pendant qu'elle prie
- Absence de pluie sur elle et son troupeau pendant un orage torrentiel
- Sa houlette plantée en terre garde seule les brebis contre les loups
- Partage des eaux d'un ruisseau en crue d'un coup de houlette
- Sonne des cloches d'elles-mêmes à l'instant de sa mort
- Apparition d'une croix lumineuse au-dessus de son tombeau
Citations
Deus meus et omnia