Le Triomphe de la Sainte Croix en Espagne

Solennité particulière au royaume d'Espagne

Fête : 16 juillet 13ᵉ siècle • fete

Résumé

Commémoration de la victoire de Las Navas de Tolosa le 16 juillet 1212, où les rois de Castille, d'Aragon et de Navarre défirent l'armée maure du roi Mohamed. Cette victoire, attribuée à une protection divine manifeste et au signe de la Croix, marqua le déclin de la domination arabe en Espagne. La fête fut instituée pour célébrer le triomphe de la foi chrétienne sur ses ennemis.

Biographie

LE TRIOMPHE DE LA SAINTE CROIX EN ESPAGNE

Crux Christi incredulis scandalum est, credentibus vero salus.

La croix de Jésus-Christ est le scandale des incrédules et le salut des croyants.

S. Ignat. mart., Ep. XIV ad Ephes.

Bien que cette solennité du Triomphe de la sainte Croix soit particulière au royaume d'Espagne, nous la rapporterons ici comme un souvenir cher aux armes chrétiennes.

Entre les glorieuses victoires que le Dieu tout-puissant nous a données contre les infidèles, il n'y en a pas de plus illustre que celle qui fut remportée par Alphonse IX, roi de Castille et fils du roi Don Sanche, avec l'aide des rois de Navarre et d'Aragon, sur une armée innombrable de Maures. Nous en tirons le récit de l'histoire de Rodrigue Ximenès, archevêque de Tolède, qui assistait à cette bataille tout auprès du roi, et de la lettre que le roi Alphonse écrivit au pape Innocent III, pour lui raconter cet événement.

Le roi don Alphonse, embrasé de la gloire de Dieu et du désir de propager son culte, irrité de l'insolence des Maures qu'accroissaient leurs nombreuses victoires, résolu de venger les injures continuelles que ces furieux faisaient au nom chrétien, consulta les prélats et les grands de son royaume, et, après avoir reçu leur avis et leur consentement, comptant sur la Bonté divine toujours propice à ceux qui l'invoquent avec foi, sur le secours des rois voisins et des autres princes chrétiens ses alliés, il forma le généreux dessein de faire un dernier et suprême effort contre la puissance du Croissant. C'est pourquoi il envoya d'abord à Rome, puis en France et en Allemagne, l'archevêque de Tolède, Rodrigue Ximenès, homme très-docte et d'une grande autorité, pour supplier le pape Innocent III d'accorder la croix militaire à tous ceux qui prendraient les armes, et de les faire jouir des mêmes indulgences et privilèges que pour les croisades de Terre Sainte, ce qu'il fit volontiers.

Par les soins de l'archevêque, le bruit de cette expédition se répandit rapidement dans toute la chrétienté. On sut que le roi de Maroc menaçait de nouveau de porter la ruine et la mort dans l'empire de la Croix. On accourut de tous les côtés pour prendre part à la croisade, et le nombre des soldats du Christ fut si grand, qu'on ne put les loger dans la ville de Tolède et qu'ils furent obligés de camper sous des tentes au bord du Tage. Il en vint de la France et de l'Italie, parmi lesquels on remarquait beaucoup de prélats et de princes qui s'étaient dévoués pour cette guerre sainte. Jamais l'Espagne n'avait vu dans ses plaines une si puissante armée.

Les troupes partirent de Tolède au mois de mai de l'an 1212. On eut à surmonter d'abord de grandes difficultés, parce que le roi maure avait eu le soin de fortifier tous les passages des montagnes, et de couper les routes de larges fossés qui barraient le chemin à la cavalerie ; mais, aidée du secours de Dieu, l'armée franchit tous ces obstacles. On prit même quelques villes, au nombre desquelles était Calatrava. Malheureusement la division se mit dans le camp des chrétiens : il y eut des querelles regrettables, à la suite desquelles les troupes étrangères quittèrent l'armée pour retourner dans leur pays.

Quoique privé de ces auxiliaires, le roi Don Alphonse n'en poursuivit pas moins sa marche et joignit ses forces à celles de Don Pierre, roi d'Aragon, et de Don Sanche, roi de Navarre. Tous ensemble vinrent au-devant de l'ennemi jusqu'à Moradalo, où le roi Mohamed les attendait au milieu d'une armée formidable. Il s'était fortifié, résolu de défendre le passage, mais sans vouloir livrer de bataille décisive. Il ignorait encore le départ des troupes étrangères ; mais, lorsqu'il eut appris par ses espions la défection des auxiliaires, il réunit ses troupes et se plaça dans une gorge de montagnes fort escarpées, envoyant en même temps quelques compagnies vers Baëza, pour ravager les champs des chrétiens.

La route que suivait l'armée des croisés était si difficile, que les chevaux avaient peine à se soutenir. On avait devant soi une foule innombrable d'ennemis, et il semblait presque impossible de forcer le passage. Le retour n'était pas moins dangereux. Dans cette circonstance critique, le roi Don Alphonse encouragea les siens à mettre leur confiance dans la Providence et dans la Bonté divine. Dieu vint en effet à leur aide ; un berger, qui connaissait parfaitement toutes ces montagnes (ils le regardèrent comme un ange envoyé de Dieu) leur indiqua un passage qui n'était pas gardé, et par lequel il les conduisit dans la plaine, sous les yeux des Maures, qui frémissaient de rage en voyant leur proie leur échapper.

Mohamed se mit aussitôt à leur poursuite dans l'espoir d'engager le combat ; mais Don Alphonse, considérant que ses troupes étaient harassées de fatigue, résolut d'éviter la bataille, jusqu'à ce que son armée eût eu le temps de se refaire un peu, et qu'il eût reconnu les forces de l'ennemi. Les barbares, attribuant cette prudence à la peur, s'enflèrent d'orgueil, et Mohamed se vanta de resserrer les trois rois dans un cercle si étroit, qu'il les prendrait avant trois jours.

Dès le lendemain, il déploie ses étendards, range ses troupes en bataille et marche au combat, comme à une victoire assurée ; mais les chrétiens ne sortirent point de leur camp, attendant une occasion favorable. Don Alphonse, en habile général, voulait choisir le temps et le lieu du combat.

Dans la nuit du dimanche, l'armée chrétienne se prépara par une confession et une communion générales. On chanta la messe dans le camp, après laquelle les évêques publièrent l'indulgence plénière que le Pape avait accordée. Chacun alors se mit à son poste, les mains et les yeux levés vers le ciel, de qui on attendait la victoire. Les soldats paraissaient joyeux et enflammés du désir de mourir pour Jésus-Christ ; ils s'avançaient rapidement, invoquant par de grands cris le saint Nom de Dieu, le suppliant de les venger de ces barbares qui venaient détruire la religion chrétienne et ruiner la gloire de la Croix.

L'armée des Maures était innombrable ; on voyait au milieu d'elle le roi Mohamed vêtu avec une grande magnificence et couvert du manteau noir du premier des Almoades. Il faisait porter devant lui l'épée et le livre de l'Alcoran. Le combat s'engagea aussitôt avec une égale ardeur ; mais, comme les Maures surpassaient de beaucoup les chrétiens, la victoire parut se ranger d'abord de leur côté, en sorte que le roi Alphonse dit à l'archevêque de Tolède : « Il nous faudra mourir ici, seigneur archevêque, nous et les nôtres ». — « Non, non, Sire », répondit le courageux prélat ; « mais, avec l'aide de Dieu, nous triompherons de nos ennemis ».

Le secours du ciel ne tarda pas, en effet, à paraître évident, et la victoire

16 JUILLET.

revint dans les rangs des chrétiens. La Croix que l'on avait coutume de porter devant l'archevêque de Tolède, et que soutenait Dominique Paschase, chanoine de cette Église, traversa toute l'armée des Sarrasins; elle resta de l'autre côté des rangs comme pour servir de signal aux chrétiens, sans que celui qui la portait pût être abattu. Il y avait aussi, parmi les étendards royaux, une image de la très-sainte Vierge, Patronne de Tolède et des royaumes d'Espagne. À sa vue, les Maures, qui combattaient avec un grand courage et qui avaient résisté à toutes les attaques des chrétiens, furent manifestement troublés; ils commencèrent à s'ébranler et à se mettre en fuite, et furent poursuivis à coups d'épées, de lances et de flèches. C'est ainsi que les chrétiens remportèrent la victoire, reconnaissant qu'elle venait plus du ciel que de la force de leurs bras, et que c'était l'ouvrage du Dieu des armées.

Le roi Mohamed eut à peine le temps de s'enfuir sur ses dromadaires: deux cent mille des siens périrent dans le combat, où les chrétiens perdirent peu de monde. Ceux-ci, pendant plusieurs jours, ne furent occupés qu'à recueillir les dépouilles, et, quoiqu'ils se servissent du bois des arcs, des lances et des flèches pour faire du feu, ils ne purent les consumer tous, tant le nombre en était considérable.

Une si complète défaite abattit entièrement l'orgueil des Maures, en même temps qu'elle releva le cœur des chrétiens et affermit leur confiance en Dieu, qui les avait si visiblement secourus. Ils avaient, au reste, mérité cette assistance divine en entreprenant cette guerre, non par amour du pillage ou pour étendre leur territoire, mais pour la gloire de Dieu, l'exaltation et la propagation de la vraie religion : ce que les rois devraient toujours se proposer uniquement, lorsqu'ils combattent les infidèles, les hérétiques et les autres ennemis de Dieu.

Remarquons en outre qu'ils avaient eu recours au Chef suprême de l'Église, pour en obtenir des indulgences et des prières. Le pape Innocent III avait, en effet, ordonné des prières générales dans toute la chrétienté; il avait indiqué à Rome un jour de jeûne rigoureux au pain et à l'eau, et institué une procession solennelle, qu'il suivit lui-même nu-pieds, suppliant Notre-Seigneur d'avoir pitié de ses enfants et d'accorder la victoire aux chrétiens sur les barbares.

Une concorde parfaite n'avait cessé de régner entre les rois de Castille, d'Aragon et de Navarre. Enfin toute l'armée, outre ses armes matérielles, s'était munie des armes divines par les sacrements de Pénitence et d'Eucharistie. Dès le commencement de la guerre, le roi Don Alphonse avait défendu à ses soldats de porter des habits magnifiques et des armes de luxe, ne voulant point irriter par la vanité la Majesté divine, et tenant à ce que chacun se contentât des armes nécessaires au combat. L'armée se soumit parfaitement à ces ordres et seconda en tout les pieuses intentions de son roi.

Rangeons encore parmi les causes de ce grand triomphe le désintéressement avec lequel chefs et soldats dédaignèrent d'abord les dépouilles de l'ennemi, pour achever de l'anéantir dans sa fuite. La veille, l'archevêque de Tolède, Rodrigue Ximenès, avait expressément défendu qu'on pillât rien avant l'entière défaite des Maures, si Dieu accordait la victoire : il avait menacé les pillards d'anathème, et ses ordres furent respectés. On combattit jusqu'à la nuit; ce ne fut qu'après une poursuite acharnée que l'armée chrétienne commença de partager les dépouilles.

Telles furent, avec la protection divine, les causes de cette mémorable victoire: elle ruina toute la domination des Arabes et accrut merveilleusement la puissance et la gloire du nom chrétien ; elle remplit de joie toute la chrétienté. On voulut que le souvenir d'une si belle journée se conservât dans la postérité, et le pape Grégoire XIII permit que les royaumes d'Espagne en célébrassent la fête sous le nom du Triomphe de la Croix. Ce nom lui convenait à un double titre, et parce qu'en effet la Croix avait triomphé ce jour-là de ses plus implacables ennemis, et parce qu'elle avait pénétré la première au milieu des rangs pressés des barbares, montrant aux chrétiens le chemin de la victoire.

On lit dans la Chronique générale d'Espagne qu'au commencement de la bataille on aperçut dans les airs une croix rouge dont la vue anima les chrétiens et épouvanta les Maures ; de là serait venu ce titre de Triomphe de la Croix. On ajoute même qu'un prince du royaume de Léon l'aurait montrée au roi, qui, en récompense, lui aurait permis de la porter dans ses armes, sa famille ayant en effet pour armoiries une croix rouge sur un fond blanc. Mais l'archevêque Rodrigue ne parle pas de cette apparition, le roi Don Alphonse ne la mentionne pas non plus dans sa lettre au Pape ; or, il est peu croyable que tous deux eussent passé sous silence une circonstance si mémorable.

Ribadeneira : Vie des Saints, complétée par l'abbé Daras, édit. Vivès.

Événements marquants

  • Appel à la croisade par le pape Innocent III
  • Départ des troupes de Tolède en mai 1212
  • Prise de Calatrava
  • Défection des troupes étrangères
  • Rencontre avec un berger guidant l'armée dans les montagnes
  • Bataille décisive contre le roi Mohamed
  • Victoire des rois chrétiens coalisés

Miracles

  • Apparition d'un berger providentiel (comparé à un ange)
  • La Croix portée au milieu des ennemis sans que son porteur soit abattu
  • Apparition d'une croix rouge dans les airs (selon la Chronique générale)

Citations

Crux Christi incredulis scandalum est, credentibus vero salus.

— S. Ignat. mart., Ep. XIV ad Ephes.

Il nous faudra mourir ici, seigneur archevêque, nous et les nôtres.

— Alphonse IX