Saint Jean de la Croix

Religieux de l'Ordre du Mont-Carmel

Fête : 24 novembre 16ᵉ siècle • saint

Résumé

Religieux espagnol du XVIe siècle et collaborateur de sainte Thérèse d'Avila, Jean de la Croix est le cofondateur des Carmes Déchaussés. Grand mystique et docteur de l'Église, il a traversé de profondes persécutions et des épreuves spirituelles qu'il a théorisées dans ses écrits comme 'La Nuit obscure'. Il est mort à Ubéda en 1591, laissant une œuvre poétique et théologique majeure sur l'union de l'âme avec Dieu.

Biographie

SAINT JEAN DE LA CROIX, RELIGIEUX ESPAGNOL

Quand l'âme n'attend sa consolation que de Dieu, il est toujours prêt à la lui donner.

Maxime du Saint.

Si les personnes de qualité prennent avec raison le nom des domaines et des seigneuries qui leur appartiennent, on ne pouvait donner à cet excellent religieux de l'Ordre du Mont-Carmel un nom qui lui fût plus convenable que celui de la Croix, puisqu'il n'a jamais voulu avoir pendant sa vie d'autre héritage que la croix, les opprobres et les humiliations de Jésus-Christ. C'est en la croix qu'il mettait toutes ses espérances; c'est de la croix qu'il tirait toute sa gloire, c'est à la croix qu'il donnait toutes ses affections, et jamais voluptueux n'a eu tant d'ardeur pour les délices et les satisfactions du corps, que ce grand serviteur de Dieu en avait pour être méprisé, humilié et affligé avec son Sauveur.

Il naquit à Fontibère, village près d'Avila, en Espagne, l'an de grâce 1542. Il eut pour père Gonzalès d'Yepez, et pour mère Catherine Alvarez, personnes sages et vertueuses. Cette pieuse mère lui inspira de bonne heure une tendre dévotion pour la sainte Vierge, aussi méritait-il d'être délivré de plusieurs dangers par une protection visible de celle qu'il invoquait avec tant de ferveur.

Sa mère, devenue veuve, resta sans secours, chargée de trois enfants.

VIES DES SAINTS. — TOME XIII. 37

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Elle se retira avec eux à Médina. Jean fut envoyé au collège pour y apprendre les premiers éléments de la grammaire. Peu de temps après, l'administrateur de l'hôpital, qui avait été témoin de sa piété extraordinaire, le prit avec lui, dans le but de l'employer au service des malades. Jean s'acquitta de cet emploi avec un zèle beaucoup au-dessus de son âge : sa charité éclatait surtout dans les exhortations qu'il faisait aux malades pour leur inspirer les sentiments dont ils devaient être pénétrés. Il pratiquait en secret des austérités incroyables, et continuait en même temps ses études dans le collège des Jésuites.

Lorsqu'il eut atteint sa vingt et unième année, il prit l'habit chez les Carmes, à Médina (1563); et ce fut sa dévotion pour la sainte Vierge qui le détermina de préférence pour cet Ordre religieux. Jamais novice ne montra plus de soumission, d'humilité, de ferveur et d'amour de la croix. Son zèle, loin de diminuer après le noviciat, ne cessa de prendre de nouveaux accroissements. Ayant été envoyé à Salamanque pour faire sa théologie, il continua d'y pratiquer des austérités extraordinaires. Il voulut loger dans une cellule étroite et obscure qui était au fond du dortoir. Un ais creusé, qui ressemblait à un cercueil, lui servait de lit. Il portait un cilice si rude que le moindre mouvement mettait son corps tout en sang. Ses jeûnes et autres mortifications avaient quelque chose d'incroyable. Tels furent les moyens qu'il employa pour mourir au monde et à lui-même. Mais en même temps l'exercice continuel de la prière, auquel il se livrait dans le silence et la retraite, faisait prendre l'essor à son âme. La maxime fondamentale de perfection, dont il faisait la règle de sa conduite, et qu'il établit depuis dans ses écrits, était que celui qui veut être parfait doit commencer par faire toutes ses actions en union avec celles de Jésus-Christ, désirant l'imiter et se revêtir de son esprit; qu'il doit, en second lieu, mortifier ses sens en toutes choses, et leur refuser tout ce qui ne peut point être rapporté à la gloire de Dieu. Il aurait voulu n'être que frère convers; mais ses supérieurs refusèrent d'y consentir.

Son cours de théologie, qu'il avait fait avec succès, étant achevé, il fut ordonné prêtre. Il avait alors vingt-cinq ans. Il se prépara à la célébration de sa première messe par de nouvelles mortifications, par de ferventes prières et par de longues méditations sur les souffrances de Jésus-Christ, afin d'imprimer dans son cœur les plaies précieuses du Sauveur, et d'unir au sacrifice de l'Homme-Dieu celui de sa volonté, de ses actions et de toute sa personne. Les grâces qu'il reçut de cette première célébration des saints mystères augmentèrent en lui l'amour de la solitude. Il délibéra sur la pensée qui lui était venue d'entrer dans l'Ordre des Chartreux.

Sainte Thérèse, qui travaillait alors à la réforme du Carmel, eut occasion de faire un voyage à Médina del Campo. Ce qu'elle avait entendu dire de notre saint religieux lui inspira le désir de le voir et de s'entretenir avec lui. Elle lui dit que Dieu l'avait appelé à se sanctifier dans l'Ordre de Notre-Dame du Carmel; qu'elle était autorisée par le général à établir deux maisons réformées pour les hommes, et qu'il devait être le premier instrument que le ciel emploierait à cet important ouvrage. Peu de temps après, elle fonda son premier monastère d'hommes dans une maison pauvre du village de Durvelle. Jean de la Croix s'y retira. Deux mois s'étaient à peine écoulés, que quelques autres religieux vinrent l'y joindre. Ils renouvelèrent tous leur profession, le premier dimanche de l'Avent, en 1568. Telle fut l'origine des Carmes Déchaussés, dont l'Institut fut approuvé par Pie V, et confirmé en 1580 par Grégoire XIII. Les austérités de ces premiers

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Carmes réformés étaient portées si loin, que sainte Thérèse crut nécessaire de leur prescrire une mitigation. L'odeur de leur sainteté se répandit bientôt dans toute l'Espagne. Sainte Thérèse fut obligée de fonder trois autres monastères, le premier à Pastrane, le second à Manrèse, le troisième à Alcala. Elle transféra celui de Durvelle à Manrèse.

L'exemple et les exhortations de Jean inspiraient aux autres religieux l'esprit de retraite, d'humilité et de mortification. Son amour pour la croix éclatait dans toutes ses actions, et il l'augmentait tous les jours en méditant sur les souffrances de Jésus-Christ. Il travaillait sans cesse à former une ressemblance parfaite avec Jésus-Christ crucifié. Pour purifier entièrement son cœur, Dieu le fit passer par les plus rigoureuses épreuves, tant intérieures qu'extérieures.

Après avoir goûté les douceurs de la contemplation, il se vit privé de toute dévotion sensible. Cette sécheresse spirituelle fut suivie du trouble intérieur de l'âme, de scrupules, et du dégoût des exercices de piété, que le serviteur de Dieu n'abandonna cependant jamais. En même temps, les démons l'assaillirent par les plus violentes tentations, et les hommes le persécutèrent par la calomnie ; mais le scrupule et la désolation intérieure furent les plus terribles de toutes ses peines. Il semblait au Saint voir l'enfer ouvert et prêt à l'engloutir. On trouve dans son livre, intitulé *La Nuit obscure*, une description admirable des angoisses que cet état fait éprouver. Elles sont connues plus ou moins des âmes contemplatives : cette épreuve a coutume de précéder la communication des grâces spéciales que Dieu leur accorde. Ce fut par là que Jean de la Croix parvint à ce dénument, à cette pauvreté d'esprit, à ce renoncement à toutes les affections terrestres, à cette conformité à la volonté de Dieu, qui est fondée sur la destruction de la volonté propre, à cette patience héroïque, à cette courageuse persévérance. Les rayons de la lumière divine percèrent enfin les ténèbres dont le saint religieux était environné, et il se trouva comme transporté dans un paradis de délices. Mais de nouvelles ténèbres succédèrent aux premières ; les peines intérieures et les tentations qui les accompagnèrent furent si violentes que Dieu parut avoir abandonné son serviteur, et être devenu insensible à ses soupirs et à ses larmes. Il tomba dans une tristesse si profonde qu'il serait mort de douleur si la grâce ne l'eût soutenu. Le calme revint et fut suivi de consolations. Jean de la Croix sentit alors tout l'avantage des souffrances et surtout des épreuves intérieures ; il comprit combien elles servaient à purifier l'âme de ses imperfections ; toujours recueilli, parce qu'il était toujours en présence de Dieu, son cœur brûlait du feu de la divine charité ; il était enflammé d'un ardent désir d'imiter Jésus souffrant, de porter sa croix, de partager ses humiliations, de servir le prochain pour l'amour de lui ; rien ne lui paraissait devoir résister à son courage ; il jouissait d'une paix inaltérable, et souvent il était élevé dans les transports d'amour à l'union divine, ce qui est le plus sublime degré de la contemplation. Quelquefois les douceurs de cet amour faisaient sur son âme une impression si vive qu'elle était comme plongée dans un torrent de délices, sans cesser cependant d'éprouver la peine qu'il appelle la blessure de l'amour. Il explique ceci lui-même, en disant qu'il paraît à l'âme dans cet état, qu'elle est blessée par des traits de feu qui la laissent se consumer tout entière d'amour ; et elle est si enflammée qu'il lui semble qu'elle sort d'elle-même et qu'elle commence à devenir une nouvelle créature.

La vie de Jean de la Croix offre une vicissitude continue de croix et

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de privations, de visites et de faveurs célestes. Jamais il n'en reçut d'extraordinaire qu'elle n'eût été précédée de quelque grande tribulation. Telle est au reste la conduite que tient la Providence à l'égard de ceux qui doivent parvenir à une éminente sainteté. Dieu, par les visites sensibles de sa grâce, excite une âme à courir dans les voies de son amour, comme il perfectionne sa vertu par les tribulations. C'est ainsi que le diamant reçoit son lustre et son éclat du marteau et du ciseau de celui qui le travaille.

Sainte Thérèse se servit utilement de Jean de la Croix pour le succès de la réforme qu'elle établissait. Elle éprouvait de grandes difficultés de la part du couvent d'Avila, où elle avait fait sa première profession. L'évêque de cette ville crut qu'il était nécessaire qu'elle en fût prieure, du moins pour retrancher les fréquentes visites des séculiers. Il y envoya Jean de la Croix et l'en fit directeur en 1576. Il eut bientôt engagé les religieuses à renoncer au parloir et à corriger tous les abus que doit proscrire une vie de retraite et de pénitence. Il prêchait avec tant d'onction qu'on venait de toutes parts l'entendre avec empressement. Plusieurs personnes du monde lui confièrent la direction de leur conscience.

Mais Dieu l'affligea par de nouvelles peines, en permettant qu'il trouvât des persécuteurs dans ses propres frères. Les anciens Carmes s'opposaient à la réforme, et, quoiqu'elle eût été entreprise par sainte Thérèse, de l'agrément et avec l'approbation du général, ils la traitaient de rébellion contre l'Ordre. Aussi, dans leur chapitre tenu à Placentia, condamnèrent-ils Jean de la Croix comme un fugitif et un apostat. Des officiers de justice venus de leur part l'enlèverent tumultueusement du couvent et le traînèrent en prison. Mais, connaissant la vénération dont le peuple d'Avila était pénétré pour lui, ils le firent conduire à Tolède, où il fut renfermé dans une cellule qui ne recevait le jour que par une ouverture très-étroite. Pendant les neuf mois qu'il y resta, on ne lui donna pour nourriture que du pain, de l'eau et quelques petits poissons. Il recouvra cependant la liberté par le crédit de sainte Thérèse et par une protection visible de la Mère de Dieu. Il fut favorisé, durant sa captivité, des plus abondantes consolations du ciel, ce qui lui faisait dire depuis : « Ne soyez point étonnés, si je montre tant d'amour pour les souffrances ; Dieu m'a donné une haute idée de leur mérite et de leur valeur, lorsque j'étais en prison à Tolède ».

A peine eut-il été mis en liberté qu'il fut établi supérieur du petit couvent du Calvaire, situé dans un désert. En 1579, il fonda celui de Baeza. Deux ans après, on lui confia la conduite du couvent de Grenade. On l'élut, en 1585, vicaire provincial d'Andalousie, et premier définiteur de l'Ordre, en 1588. Ce fut en même temps qu'il fonda le couvent de Ségovie. Les divers emplois qu'il exerça ne lui firent jamais rien diminuer de ses austérités. Il ne dormait que deux ou trois heures chaque nuit et passait le reste en prière devant le saint Sacrement. On ne se lassait point d'admirer son humilité, son amour pour l'abjection, sa ferveur et son zèle dans tous ses exercices et son désir insatiable de souffrir. « Nous voyons », disait-il ordinairement, « par l'exemple de Jésus-Christ et des martyrs, que souffrir pour Dieu est le caractère distinctif de l'amour divin. Les persécutions sont des moyens pour parvenir à la connaissance du mystère de la croix, une condition nécessaire pour comprendre la sagesse de Dieu et son amour ». Ayant un jour entendu Jésus-Christ lui demander quelle récompense il désirait de ses travaux. « Seigneur », répondit-il, « je n'en veux point

d'autre que de souffrir et d'être méprisé pour votre amour ». Le nom seul de la croix le fit tomber en extase : en présence de la mère Anne de Jésus. Il y avait trois choses qu'il demandait souvent à Dieu : la première, de ne passer aucun jour de sa vie sans souffrir quelque chose ; la seconde, de ne point mourir supérieur ; la troisième, de finir sa vie dans l'humiliation, la disgrâce et le mépris. La vue seule d'un crucifix suffisait pour lui donner des ravissements d'amour et le faire fondre en larmes. La Passion du Sauveur était le sujet ordinaire de ses méditations, et il recommande fortement cette pratique dans ses écrits. Sa confiance en Dieu lui fit donner plusieurs fois aux pauvres ce qui lui était nécessaire à lui-même, et il en fut récompensé par des grâces miraculeuses. Il appelait cette confiance en Dieu le patrimoine des pauvres et surtout des personnes religieuses. Le feu de l'amour divin brûlait tellement son cœur que ses paroles embrassaient ceux qui l'écoutaient. Tout absorbé en Dieu, il fallait qu'il se fit violence pour s'entretenir d'affaires temporelles, et quelquefois il était incapable de le faire, lorsqu'il venait de prier. Alors il s'écriait comme hors de lui-même : « Prenons l'essor, élevons-nous en haut ; que faisons-nous ici, mes chers frères ? Allons à la vie éternelle ». Son amour pour Dieu se manifestait en certaines occasions par des traits de lumière qui éclataient sur son visage. Une personne de distinction en fut un jour si frappée qu'elle prit sur-le-champ la résolution de quitter le monde pour entrer dans l'Ordre de Saint-Dominique. Une dame qui se confessait à lui éprouva la même impression pour la même cause ; elle renonça tout à coup aux parures mondaines et se consacra à Dieu dans la retraite, au grand étonnement de toute la ville de Ségovie. Son cœur était comme une immense fournaise d'amour qu'il ne pouvait contenir en lui-même et qui éclatait au dehors par des signes extérieurs dont il n'était pas le maître. On n'admirait pas moins son amour pour le prochain, surtout pour les pauvres, les malades et les pécheurs ; il était rempli d'affection et de tendresse pour ses ennemis et il leur rendait toujours le bien pour le mal ; il était rigide observateur de la pauvreté, afin de se préserver de tout attachement aux choses terrestres. Tout l'ameublement de sa cellule consistait en une image de papier, une croix faite de jonc et un lit très-grossier. Il choisissait le bréviaire et l'habit les plus usés. Le profond sentiment pour la religion dont il était pénétré lui inspirait un respect extrême pour tout ce qui appartenait au culte divin. Par le même motif, il tâchait de sanctifier toutes ses actions. Il passait la plus grande partie du jour et de la nuit en prières et souvent devant le saint Sacrement. Enfin, il pratiquait la vraie dévotion dont il a lui-même tracé le caractère, en disant qu'elle est humble et ennemie de l'éclat, qu'elle aime le silence et fuit l'activité ; qu'elle se défait de tout attachement ; qu'elle hait la singularité ou la présomption ; qu'elle se défie d'elle-même ; qu'elle suit avec ardeur les règles saintes et communes. L'expérience dans les choses spirituelles et plus encore la lumière du Saint-Esprit lui avait communiqué le don de discerner les esprits, et il n'aurait pas été facile de lui en imposer sur ce qui venait ou ne venait pas de Dieu. Il découvrit plus d'une fois que de prétendues visions sur lesquelles on l'avait consulté n'étaient que des illusions.

Dans le Chapitre de l'Ordre, tenu à Madrid, en 1591, Jean de la Croix dit avec liberté son avis contre les abus que quelques-uns des chefs toléraient ou voulaient introduire ; il n'en fallut pas davantage pour réveiller les mauvaises dispositions où l'on était à son égard. On le dépouilla de tous les emplois qu'il avait dans l'Ordre. Le Saint se vit avec joie réduit à

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l'état de simple religieux. Il se retira dans le couvent de Pegnuela, situé dans les montagnes de Sierra-Morena, et fort salutaire.

Il plut à Dieu de consommer la vertu de son serviteur par une seconde épreuve qui lui vint encore de la part de ses propres frères. Jean de la Croix regardait comme un bonheur son exil à Pegnuela. Il excusait les auteurs de sa disgrâce, et il empêchait ses amis d'écrire au Père vicaire général pour lui faire connaître les injustices dont il était la victime. Il avait pour principaux ennemis deux religieux de l'Ordre qui avaient un grand crédit, et qui étaient d'autant plus redoutables, qu'ils cachaient leurs mauvaises dispositions sous l'apparence du zèle. Enflés d'orgueil à cause de leur savoir et des applaudissements qu'ils s'attiraient par leurs sermons, ils avaient secoué le joug de la Règle, et ne remplissaient plus leurs devoirs. Jean de la Croix, étant provincial d'Andalousie, les reprit souvent de ce désordre. Voyant l'inutilité de ses représentations, il usa de son autorité ; il leur défendit de prêcher et de sortir de leur couvent. Mais, au lieu de se soumettre avec docilité, ils conçurent une haine implacable contre leur supérieur. Ils regardèrent le traitement qu'ils subissaient à juste titre, comme l'effet de l'injustice. Ils se plaignirent hautement des entraves qu'on mettait à leur zèle, affectant d'ignorer que Dieu ne bénit les fonctions du saint ministère qu'autant qu'elles sont accompagnées de la défiance de soi-même et d'une humilité profonde. Cette présomption les précipita dans d'autres excès plus criminels encore, qu'ils tâchaient de pallier sous le nom de vertu.

Un d'entre eux, profitant de la disgrâce actuelle du Saint, publia dans toute la province qu'il avait des raisons suffisantes pour le faire chasser de l'Ordre, et il peignit sa conduite sous les couleurs les plus odieuses. Jean de la Croix ne répondit rien autre chose aux accusations intentées contre lui, sinon qu'il souffrirait avec joie les peines qu'on lui infligerait. On l'abandonna bientôt. Tous craignaient de paraître avoir quelque commerce avec lui, pour ne pas être enveloppés dans la même disgrâce : il n'avait d'autre consolation que la prière, où il puisait les grâces qui lui faisaient supporter ses souffrances avec patience et même avec joie. La vérité cependant se fit jour, et l'innocence triompha. Le Saint, pendant cette épreuve, reçut du ciel les faveurs les plus signalées : il comprit par sa propre expérience, qu'une âme qui sert Dieu est toujours dans la joie, et qu'elle ne cesse de chanter avec une nouvelle ardeur et un nouveau plaisir de nouveaux cantiques d'amour et de jubilation.

Il se livra tout entier dans sa retraite à la pratique des austérités et à l'exercice de la contemplation. Enfin il tomba malade, et il ne put longtemps cacher son état. Comme il ne trouvait point de secours à Pegnuela, son provincial lui proposa de quitter cette maison, et lui laissa la liberté de se retirer soit à Baeza, soit à Ubéda. Il semblait naturel qu'il choisît le couvent de Baeza, et parce qu'il y aurait été fort commodément, et parce que le prieur était son ami intime. Il préféra cependant celui d'Ubéda, qui était pauvre et que gouvernait un des deux religieux dont nous avons parlé. Ce fut l'amour des souffrances qui détermina son choix. La fatigue du voyage augmenta considérablement l'inflammation qu'il avait à une jambe et qui fut bientôt accompagnée d'ulcères. Il fallut en venir à des opérations douloureuses qu'il supporta sans se plaindre et même sans pousser un soupir. La fièvre d'ailleurs ne lui permettait pas de goûter un moment de repos ; au milieu de ses peines, il baisait son crucifix et le pressait sur son cœur. Le prieur, oubliant à son égard tout sentiment d'hu-

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manité, le traitait de la manière la plus indigne. Il défendait aux autres religieux d'aller le voir, changea l'infirmier, parce qu'il le servait avec charité, le renferma dans une petite cellule, et ne lui parlait que pour l'accabler de reproches outrageants. Il ne lui fournissait que ce qui était absolument nécessaire pour ne pas mourir, et lui refusait les adoucissements qu'on lui envoyait du dehors. Jean de la Croix souffrit ce barbare traitement avec joie. Pour perfectionner son sacrifice, Dieu l'abandonna quelque temps à cet état de désolation intérieure qu'il avait autrefois éprouvé ; et son amour et sa patience n'en devinrent que plus héroïques.

Le provincial étant venu au couvent d'Ubéda, apprit avec indignation ce qui se passait. Il fit ouvrir la porte de la cellule où était le serviteur de Dieu, en disant qu'un pareil modèle de vertus ne devait pas seulement être connu de ses frères, mais du monde entier. Le prieur d'Ubéda reconnut l'indignité de sa conduite, demanda pardon au Saint, reçut avec docilité ses instructions, et ne cessa de déplorer jusqu'à la mort ses égarements et sa cruauté envers le serviteur de Dieu.

Quant à Jean de la Croix, nous ne pouvons mieux peindre ce qu'il éprouva dans ses derniers moments, qu'en rapportant ce qu'il dit de la mort d'un Saint : « Le parfait amour de Dieu rend la mort agréable et y fait trouver les plus grandes douceurs. Ceux qui aiment ainsi, meurent avec de brûlantes ardeurs, et quittent ce monde avec un vol impétueux, par la véhémence du désir qu'ils ont de se réunir à leur bien-aimé. Les fleuves d'amour qui sont dans leur cœur sont prêts à se déborder pour entrer dans l'océan d'amour. Ils sont si vastes et si tranquilles qu'ils paraissent être alors des mers calmes. L'âme est inondée d'un torrent de délices, à l'approche du moment où elle va jouir de la pleine possession de Dieu. Sur le point d'être affranchie de la prison du corps presque entièrement brisé, il lui semble qu'elle contemple déjà la gloire céleste, et que tout ce qui est en elle se transforme en amour ». Deux heures avant sa mort, notre Saint récita tout haut le psaume *Miserere* avec ses frères. Il se fit lire ensuite une partie du livre du Cantique des cantiques ; et pendant cette lecture il ressentait les plus vifs transports de joie. À la fin il s'écria : « Gloire de Dieu ! » puis, pressant le crucifix sur son cœur, il dit : « Seigneur, je remets mon âme entre vos mains ! » et expira tranquillement, le 14 décembre 1591, à l'âge de quarante-neuf ans, après en avoir passé vingt-huit dans la vie religieuse.

Sainte Thérèse dit, en parlant de lui dans ses lettres et dans ses autres ouvrages, qu'il était un Saint même avant d'avoir embrassé la réforme ; que c'était une des âmes les plus pures de l'Église, que Dieu lui avait communiqué de grands trésors de lumières, et que son entendement fut rempli de la science des Saints.

Saint Jean de la Croix est représenté : 1° à genoux et voyant Jésus-Christ qui lui apparaît ; 2° ayant près de lui une branche de lis et des livres ; 3° enlevé au ciel dans une espèce d'extase, ayant la main gauche appuyée sur un aigle volant (lequel tient dans son bec la plume du Saint). Une croix sur laquelle est cette inscription : *Pati et contemni*, est dans sa main droite. Au-dessus de sa tête cette légende : *His sublimior alis* ; 4° à genoux devant la sainte Vierge et lui demandant de souffrir ; 5° étant jeune, retiré par la sainte Vierge d'un puits où il était tombé ; 6° une intéressante gravure sert de titre à ses ouvrages : sur une montagne est un arbre dans lequel est enfoncé un couteau servant à en faire sortir la sève parfumée, ainsi que l'indique cette inscription : *Vadam ad montem myrrhæ*. Sur une

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autre montagne, à gauche du Saint, se voit un cèdre dont la tige porte cette inscription : *Tulit medullam cedri*. En pendant du cartouche où est le titre, sont deux anges, tenant l'un la plume et l'autre les œuvres du Saint. Dans le fond un ermitage. Au pied de l'arbre un encensoir ouvert qui exhale son parfum.

## CULTE ET RELIQUES. — SES ÉCRITS.

Après sa mort, son corps exhala une odeur si agréable, qu'elle l'emportait sur toutes celles de la terre. Pour contenter la dévotion de la multitude qui avait déjà enlevé, la plus grande partie des vêtements du Saint, on fut obligé de distribuer tous les linges qui avaient servi à l'homme de Dieu pendant le cours de sa maladie, et qui furent l'instrument d'un grand nombre de miracles. En 1593, son corps fut enlevé secrètement et transporté au couvent de Ségovie, à l'exception d'une jambe, que conserva le prieur d'Ubida, et d'un bras, qu'obtint Anne de Pénalosa, chez laquelle le saint corps avait été porté à Madrid. Les reliques furent placées dans une chasse, que l'on déposa dans la sacristie, puis dans la grande chapelle de l'église. La ville d'Ubida, privée de son plus précieux trésor, envoya des députés à Rome pour obtenir du pape Clément VIII la restitution du bien qui leur avait été enlevé. Le souverain Pontife prononça en faveur de la ville d'Ubida ; mais comme les habitants de Ségovie étaient disposés à en venir aux dernières extrémités plutôt que de perdre leur trésor, on en vint à un accommodement : Ubida obtint un bras et une jambe du Saint. Ces précieuses reliques furent mises dans une chasse richement parée, qu'on plaça sous un dais de damas, orné de broderie. La ville de Ségovie lui éleva dans une chapelle un très-beau sépulcre, devant lequel on mit trois grandes lampes d'argent.

Le pape Clément X le mit, par son décret du 25 janvier 1675, au nombre des Bienheureux, et il fut canonisé par Benoît XIII le 27 décembre 1726. Le même Pontife accorda, le 4 avril de l'année suivante, une indulgence plénière à tous ceux qui, vraiment contrita, et après avoir reçu les sacrements de Pénitence et d'Eucharistie, visiteraient, le jour de la fête du Saint, depuis les premières Vêpres jusqu'au soir du jour suivant, quelque église des Carmes ou des Carmélites de la Réforme, et y prieraient dévotement le Seigneur pour les fins ordinaires. Cette indulgence est perpétuelle.

Les ouvrages de saint Jean de la Croix sont : 1° *La Montée du Carmel*. Ce traité est divisé en trois livres ; notre Saint se propose d'élever les âmes qui suivront sa doctrine jusque sur le haut de la montagne de la perfection. Or, la voie qu'il trace pour y monter est celle-ci : le *tout* de Dieu ; le néant, le *rien* de la créature ; l'union intime de l'âme avec Dieu et la nuit obscure où il faut entrer pour s'unir intimement avec Dieu. Cette sublime doctrine se trouve renfermée dans douze vers, dont voici la traduction : 1° Pour goûter tout, n'ayez du goût pour aucune chose ; — 2° pour savoir tout, désirez de ne rien savoir ; — 3° pour posséder tout, souhaitez de ne rien posséder ; — 4° pour être tout, ayez la bonté de n'être rien en toutes choses ; — 5° pour parvenir à ce que vous ne goûtez pas, vous devez passer par ce qui ne frappe point votre goût ; — 6° pour arriver à ce que vous ne savez pas, il faut passer par ce que vous ignorez ; — 7° pour avoir ce que vous ne possédez pas, il est nécessaire que vous passiez par ce que vous n'avez pas ; — 8° pour devenir ce que vous n'êtes pas, vous devez passer par ce que vous n'êtes pas ; — 9° lorsque vous vous arrêtez à quelque chose, vous cessez de vous jeter dans le tout ; — 10° car pour venir du tout au tout, vous devez renoncer du tout au tout ; — 11° et quand vous serez arrivé à la possession du tout, vous devez le retenir en ne voulant rien ; — 12° car si vous voulez avoir quelque chose dans le tout, vous n'avez pas votre trésor tout pur en Dieu.

2° *La Nuit obscure de l'âme*. Ce livre n'offre qu'une continuation et comme le complément de celui de la Montée du Carmel ; c'est la nuit des sens et la nuit de l'esprit. Ce sont les défauts dans lesquels tombent les commençants et que notre Saint compare aux péchés capitaux en leur prêtant une analogie spirituelle. Par exemple, l'orgueil spirituel qui leur fait concevoir de la joie de leur ferveur, qui leur fait souhaiter que leurs maîtres spirituels estiment et approuvent leur état, la passion de se faire connaître aux autres, de faire entrevoir leurs perfections intérieures, de faire des mouvements de tête, des gestes, etc. ; l'avarice spirituelle, qui fait qu'ils ne sont jamais contents de Dieu, qu'ils se désolent et se plaignent de n'avoir point assez de consolations spirituelles, etc., etc. ; la luxure et la gourmandise spirituelle, ou les charmes, les tendresses délicieuses, les satisfactions que l'on cherche dans la dévotion ; l'envie spirituelle qui les rend chagrins et les afflige sensiblement à cause du bien des autres qui les surpassent en spiritualité : or, il veut qu'on renonce à tous ces défauts en entrant dans la nuit obscure des sens, en s'expropriant de tous ces goûts, de toutes ces passions naturelles pour entrer dans la seule voie droite de l'union avec Dieu par un dénuement absolu de tout ce qui ne peut que lui déplaire. Il passe ensuite à la nuit de l'esprit : ici les sécheresses, les aridités, les privations, les ténèbres doivent trouver aussi leur

direction ou plutôt leur immolation : il faut que l'esprit consente à tout perdre pour gagner Dieu, à se séparer de tout pour s'unir à lui seul ; il faut que l'âme souffre comme un malade qu'on traite, et que, par son abandon entre les mains de Dieu, elle soit délivrée de ses défauts, qu'elle pratique les vraies vertus et devienne capable de recevoir les impressions du divin amour. Cette nuit offre, entre autres avantages, celui-ci, qu'elle l'humilie et lui ôte les imperfections de l'orgueil spirituel, de l'avarice spirituelle, de la gourmandise du même genre et des autres vices spirituels ; alors l'âme se souvient presque continuellement de Dieu et craint beaucoup de reculer dans les voies de la perfection, en même temps qu'elle s'exerce dans toutes les vertus, s'excite aux bonnes œuvres, s'élève aux sublimes hauteurs de la contemplation, et reçoit sans s'en apercevoir de grandes douceurs d'esprit, un amour très-pur, des connaissances spirituelles fort subtiles et triomphe de la violence de ses ennemis, du monde, de la chair et du démon.

3° La vive flamme de l'amour. Quoique notre Saint ait parlé dans les deux livres précédents du plus éminent degré de perfection qu'on puisse acquérir en cette vie et qui est la transformation de l'âme en Dieu, ici cependant il traite d'un amour encore plus consommé et plus parfait dans le même état de transformation. C'est l'âme qui se concentre de plus en plus en l'amour de Dieu, telle que le bois que le feu brûle d'abord, qui se l'unit ensuite, qui le change en lui-même, qui l'enflamme avec plus d'ardeur, qui le réduit, enfin, en étincelles et en cendres. Ainsi pénétrée du feu divin, dévorée par lui, unie à lui, l'âme se change aussi en une flamme vive ; il en jaillit des étincelles, elle est comme en cendres au milieu de l'ardent brasier d'amour qui la fait passer tout entière dans l'amour de Dieu.

4° Les Cantiques spirituels, qui sont au nombre de quarante, sont une vive expression des plus beaux sentiments d'une âme qui est embrasée du feu de la charité.

Nous nous sommes servi, pour compléter cette biographie, tirée de Godescard, de la Vie du Saint, par Collet, prêtre de la Congrégation de la Mission ; et de l'Esprit des Saints, par M. l'abbé Grimes.

Événements marquants

  • Naissance à Fontibère en 1542
  • Entrée chez les Carmes à Médina en 1563
  • Rencontre avec Sainte Thérèse d'Avila pour la réforme du Carmel
  • Fondation du premier monastère d'hommes à Durvelle en 1568
  • Emprisonnement à Tolède par les anciens Carmes
  • Rédaction des traités mystiques majeurs
  • Destitution de ses charges en 1591

Miracles

  • Délivré de plusieurs dangers par la protection de la Vierge
  • Évasion miraculeuse de la prison de Tolède
  • Odeur suave exhalée par son corps après sa mort
  • Guérisons obtenues par ses linges

Citations

Seigneur, je n'en veux point d'autre que de souffrir et d'être méprisé pour votre amour.

— Réponse à une vision de Jésus-Christ

Pour goûter tout, n'ayez du goût pour aucune chose.

— La Montée du Carmel

Date de fête

24 novembre

Époque

16ᵉ siècle

Décès

14 décembre 1591 (naturelle)

Invoqué(e) pour

vie contemplative, épreuves intérieures, mystique

Autres formes du nom

  • Juan de la Cruz (es)
  • Jean d'Yepez (fr)

Prénoms dérivés

Jean, Juan

Famille

  • Gonzalès d'Yepez (père)
  • Catherine Alvarez (mère)