Bienheureuse Marguerite de Savoie
Veuve, Princesse et Religieuse de l'Ordre de Saint-Dominique
Résumé
Princesse de la maison de Savoie et marquise de Montferrat, Marguerite consacra sa vie à la piété et au soulagement des pauvres après son veuvage. Elle refusa les plus hautes alliances pour entrer dans l'ordre de Saint-Dominique à Albe, où elle fonda un monastère. Elle est célèbre pour sa patience héroïque face aux maladies et sa vision mystique des trois lances.
Biographie
LA BIENHEUREUSE MARGUERITE DE SAVOIE,
DE L'ORDRE DE SAINT-DOMINIQUE
Celui qui suit la volonté de Dieu a le cœur droit. Saint Augustin.
La bienheureuse Marguerite était issue de la famille royale des ducs de Savoie, et dès son enfance elle donna des gages de sa sainteté future. Son éducation fut digne d'une personne de son rang, et elle y répondit admirablement par des vertus qui passaient beaucoup la portée de son âge. En effet, elle n'avait de l'enfance que la petitesse, l'innocence et la grâce ; son obéissance, sa modestie et son recueillement ravissaient tous ceux qui l'approchaient, et elle avait tant d'honneur et de pudeur, qu'elle paraissait plus un ange qu'une fille sujette aux passions de notre nature corrompue.
Elle eut dès lors le bonheur d'entendre les sermons de saint Vincent Ferrier, et elle jouit même quelquefois de sa conversation, où elle goûta si bien les choses célestes, qu'elle ne pouvait regarder celles d'ici-bas qu'avec un mépris et une aversion extrêmes. La mort de son père fut pour elle un coup terrible; mais elle le reçut avec une patience et une résignation admirables à la volonté de Dieu. Elle trouva un autre père en la personne de Louis, son oncle, qui était un prince vertueux, magnanime, attaché aux intérêts de Dieu et de l'Église, et qui, n'ayant point d'enfants, regarda plutôt Marguerite comme sa fille que comme sa nièce et sa pupille.
Elle souhaitait de garder perpétuellement sa virginité, sachant bien qu'il n'y a point d'époux comparable à Jésus-Christ, qui est le souverain Époux des vierges; mais elle fut obligée de sacrifier ce désir aux intérêts du bien public, et d'épouser Théodore, marquis de Montferrat, pour assoupir une guerre cruelle et souvent réitérée entre ce marquis et les princes du Piémont. Dans ce mariage, elle remplit parfaitement tous les devoirs d'une chrétienne à l'égard de Dieu et de ses ministres, d'une femme à l'égard de son mari, d'une mère de famille à l'égard de ses domestiques, et d'une souveraine à l'égard de ses sujets. Elle était extrêmement exacte à garder et à faire garder les commandements de Dieu et de l'Église, assidue à l'oraison et rigoureuse pour l'observance de l'abstinence et des jeûnes. Elle approchait souvent des sacrements, et toutes ses délices étaient d'être aux pieds des autels, d'entendre le sermon et d'assister à toutes les cérémonies religieuses qui se faisaient dans la ville. Son respect et sa soumission pour le marquis, son époux, ne pouvaient être plus grands; elle n'avait qu'un même esprit et une même volonté avec lui, elle le chérissait tendrement, et cet amour n'était que pour l'engager doucement dans les pratiques de la plus solide piété. Elle n'avait pas moins de soin et d'affection pour ses enfants du premier lit, que s'ils eussent été les siens propres; elle se regardait comme subrogée en la place de Jeanne de Bar, leur mère, afin de les élever dans la crainte de Dieu et de leur inspirer les sentiments que doivent avoir les princes chrétiens, et elle ne cessait point de les détourner du mal, de les porter au bien et de leur donner toutes les instructions nécessaires pour vivre selon les maximes de l'Évangile.
Sa maison était réglée comme un monastère. Elle n'y souffrait point le jurement, le blasphème, la débauche ni le vice d'incontinence; et, lorsqu'elle s'apercevait qu'un domestique était sujet à ces dérèglements, elle le chassait aussitôt, de peur que sa compagnie et son exemple devinssent contagieux. Elle y faisait faire la prière et avait soin que chacun fréquentât les églises et s'acquittât de son devoir de chrétien dans les principales solennités de l'année. Enfin, comme Dieu ne lui donna point d'enfants, elle prit les pauvres pour ses enfants. Elle se faisait faire un fidèle rapport de tous ceux qui étaient dans le besoin, et elle ne manquait pas d'y pourvoir aussitôt par l'étendue et l'industrie de sa miséricorde. Que de veuves elle a préservées de la dernière misère par ses charités et sa protection ! Que de filles elle a empêchées de prostituer leur pudeur, en leur procurant, par ses aumônes, un légitime mariage ! Que d'orphelins elle a entretenus jusqu'à ce qu'ils fussent en état de gagner leur vie ! Que de vieillards elle a assistés jusqu'à la mort, afin qu'ils ne succombassent pas sous les misères de leur âge ! Enfin, que d'assemblées de charité elle a fait faire pour unir plusieurs personnes et les plus grandes dames de son État dans ce pieux devoir de l'assistance des misérables !
27 NOVEMBRE.
On ne peut assez louer sa modération, lorsque le marquis, son mari, ayant été fait gouverneur de la ville et de la république de Gênes, elle fut obligée d'y faire une entrée solennelle avec une pompe et une magnificence vraiment royales. Tout l'appareil de cette grande fête n'avait rien de comparable à l'humilité et à la modestie qui paraissaient sur son visage, et il semblait que Dieu n'eût permis qu'on lui déférât un si grand honneur, qu'afin qu'elle eût le mérite d'en mépriser le faste et d'être humble au milieu de l'éclat et de la gloire. Mais la divine Providence la fit encore aller à Gênes pour un autre dessein; ce fut pour entendre une seconde fois saint Vincent Ferrier, qui y vint animer les peuples et demander instamment à Dieu la cessation du schisme qui affligeait alors toute l'Église.
Elle assista parmi le peuple à toutes les prières et à toutes les processions qu'il fit faire, et elle fut tellement touchée de ses sermons et de ses exhortations toutes de feu, principalement sur ces paroles de saint Paul aux Romains : « Je vous prie, par la miséricorde de Dieu, de rendre vos corps une hostie sainte, vivante et agréable à Dieu », que, comme si elle n'avait rien fait jusqu'alors, elle prit la résolution de commencer une vie pénitente et humiliée, et de mourir entièrement au monde et à toutes ses délicatesses. En effet, elle se revêtit d'un cilice sous ses habits d'or et de soie, elle s'adonna avec une nouvelle ferveur au jeûne, à l'abstinence et aux autres mortifications du corps, qu'elle accompagnait de larmes, de sanglots et de soupirs, et la grâce opéra dans son âme une si grande mort à l'égard de tout ce qui est caduc et périssable, que son rang de princesse et de souveraine lui étant à dégoût, elle ne désirait que d'être réduite à la condition des pauvres, ou d'être renfermée dans l'obscurité d'un cloître, pour y converser seule à seule avec son Maître céleste qui possédait toutes ses affections.
Peu de temps après, la divine Providence, qui voulait accomplir en elle les saints désirs qu'elle lui inspirait, permit que le marquis, son mari, mourût dans un âge encore robuste et dans le plus haut point de sa gloire. Elle ressentit dans son âme toute la rigueur de cette perte, qui était d'autant plus grande, qu'en quinze ans qu'ils avaient vécu ensemble, ils n'avaient jamais eu un moment de différend. Mais elle la supporta avec une force admirable et sans jamais donner nulle marque d'impatience. Comme elle ne s'était mariée que contre ses inclinations, elle ne se vit pas plus tôt dégagée de ce lien, qu'elle fit vœu de continence et de demeurer toujours veuve, et en même temps elle s'appliqua sérieusement à tous les devoirs que l'apôtre saint Paul exige des femmes qui veulent demeurer dans cet état, c'est-à-dire de bien gouverner leurs familles, d'élever leurs enfants dans la crainte de Dieu, d'espérer uniquement en lui, d'être assidues à la méditation et à la prière, de vivre sans reproche et de s'adonner à toutes sortes de bonnes œuvres, surtout à l'hospitalité et à la miséricorde.
Son palais était comme un sanctuaire, où le vice et le dérèglement n'osaient paraître. Ayant d'abord la régence de l'État, jusqu'à ce que son beau-fils fût en âge de le gouverner, elle ne composa son conseil que des plus sages et des plus vertueux vieillards du marquisat. Elle prit un soin particulier d'y faire fleurir partout la paix, la justice et la religion. Elle y fit réparer les églises, orner les autels, augmenter et multiplier les hôpitaux et les lieux de charité, et accroître le service divin. Elle y travailla avec un courage au-dessus de son sexe à la police des villes, au soulagement du peuple, à la sûreté du commerce et à l'affermissement de la tranquillité publique. On ne pouvait rien ajouter à son application pour bien élever le marquis, son beau-fils, et en faire un grand prince, afin de lui remettre au plus tôt la conduite des affaires entre les mains. Non-seulement elle lui donna un gouverneur et des précepteurs d'une prudence et d'une probité singulières, qui, avec l'exercice des lettres et des armes, lui faisaient pratiquer la piété; mais elle le fit assister à tous les conseils, pour y former son jugement sur les sages délibérations de ses conseillers, et elle prit la peine elle-même de l'instruire de tous ses devoirs et de le former selon les saintes maximes de l'Évangile. Dieu était tout son appui, et elle ne mettait point sa confiance, ni dans son crédit, ni dans ses richesses, ni dans ses grandes alliances, ni dans la force d'esprit qu'elle avait reçue du ciel; mais seulement dans la protection de ce souverain Seigneur qui s'appelle lui-même le Père des orphelins et le Juge qui soutient la cause des veuves. Aussi, elle avait continuellement recours à lui par la prière, et, outre la messe et les autres dévotions publiques, elle était tous les jours deux heures en oraison dans son oratoire, souvent baignée de larmes dans la considération des douleurs de son Sauveur crucifié.
Sa vie, bien loin d'être sujette à quelque reproche, était un modèle de toutes les vertus. Rien n'était plus chaste que ses regards, plus doux et plus prudent que ses paroles, plus modéré que ses repas et plus réglé que toute sa conduite. Elle savait ce que dit l'Apôtre, qu'une veuve qui vit dans les délices est déjà morte; aussi elle se servait pour l'amour de son Dieu, des plaisirs les plus innocents que sa condition lui présentait, et elle s'affligeait déjà par des pénitences très-rudes et dont une princesse, élevée délicatement comme elle, ne paraissait guère capable. Elle s'ensanglantait par des disciplines, elle observait des jeûnes très-rigoureux, et, quoi qu'elle eût passé la journée à expédier des affaires très-épineuses, elle ne prenait la nuit que fort peu de repos. Un de ses principaux soins était de secourir les pauvres et de pourvoir aux besoins des malades. Elle ne garda presque point en cela de mesure, et sa charité croissait d'autant plus que ses aumônes semblaient l'épuiser. Les monastères avaient aussi beaucoup de part à sa miséricorde, et elle ne les laissait manquer de rien, afin de participer davantage à leurs larmes, à leurs prières et à leurs pénitences.
Il était à souhaiter qu'une si sainte régente retînt longtemps le gouvernement; mais son cœur, soupirant sans cesse après le dégagement des affaires du monde et la tranquillité d'une vie solitaire, dès qu'elle vit le marquis en état de prendre lui-même le fardeau du gouvernement, ce qu'elle avait extrêmement avancé par son assiduité à le bien instruire, elle s'en déchargea sur ses épaules, et, sans avoir égard à ses instances ni à celles des grands de l'État, qui voulaient qu'elle demeurât toujours auprès de lui pour l'aider de ses conseils, elle quitta la cour, foula aux pieds ses couronnes, renonça à toutes les grandeurs de la terre et se retira en la ville d'Albe, pour y vivre dans le silence et dans le seul exercice des œuvres de piété. Ce fut alors que le prince Philippe-Marie, duc de Milan, qui fut informé, aussi bien que toute l'Italie, des qualités incomparables de cette illustre marquise, la rechercha instamment en mariage et lui en fit faire la proposition par ses ambassadeurs. Comme elle répondait qu'ayant fait vœu de chasteté, elle n'était plus en état d'être mariée, il écrivit à Rome et obtint du pape Eugène IV la dispense de son vœu, afin que rien ne l'empêchât de consentir à son alliance; mais cette généreuse veuve la refusa avec une constance invincible, disant qu'elle n'avait pas fait ce vœu par précipitation et par légèreté, mais dans une volonté entièrement déterminée de n'avoir plus de commerce avec la chair et le monde. Elle s'excusa donc auprès de Sa Sainteté de se servir de son bref, et le Pape, qui ne l'avait donné que par condescendance aux prières du duc de Milan, eut sa résistance et sa fermeté fort agréables, et lui écrivit même pour lui en témoigner sa satisfaction.
Cependant, cette résolution lui attira bien des calomnies de la part de ceux qui prenaient les intérêts du duc, et ils firent ce qu'ils purent par leurs langues médisantes pour noircir sa réputation et la faire passer pour une opiniâtre, ou pour une dévote sans esprit, ou pour une femme qui aimait sa liberté, qui avait d'ailleurs des engagements criminels. Marguerite souffrit généreusement cette persécution, sans se défendre, ni permettre qu'on la défendît; puis ne voulant point d'autre justification que ses bonnes œuvres, elle embrassa, par l'ordre de saint Vincent Ferrier, qui lui apparut, le Tiers Ordre de Saint-Dominique. Elle y attira en même temps un grand nombre de dames des plus nobles familles d'Italie, et elle les reçut dans son palais pour y vivre en communauté avec elle. Ce palais, se trouvant bientôt trop petit pour toutes les personnes pieuses qui désiraient y entrer, elle obtint du pape Eugène IV l'union de la prévôté des Humiliés, appelée Sainte-Madeleine du Bourget, pour y pratiquer les mêmes exercices. L'église de cette prévôté fut son église, et les bâtiments servirent à loger ces saintes tiercaires, qui voulaient marcher sur les pas de la grande sainte Catherine de Sienne.
Sa charité la porta ensuite à demander aussi pour elle et pour ses sœurs l'hôpital de Sainte-Marie des Anges, et on ne peut assez dignement représenter les actes d'humilité, de patience et de mortification qu'elle y fit paraître dans l'assistance des malades. Les emplois les plus bas étaient ceux qui lui agréaient davantage. Elle soignait toujours les plaies les plus hideuses et les ulcères les plus corrompus.
En ce temps-là, notre Bienheureuse eut une affliction extrême par l'apparition d'une sœur de sa congrégation; cette malheureuse lui déclara qu'elle était damnée pour avoir fait toutes ses actions dans un esprit de vanité et par une pure hypocrisie; puis, prenant de la poussière, elle la dispersa dans l'air, pour montrer que la vie des âmes vaines et orgueilleuses n'est qu'un peu de poussière qu'un vent emporte et réduit au néant. La Sainte fut tellement effrayée de cette vision, que, craignant elle-même d'être du nombre des réprouvés, elle passa plusieurs jours en des jeûnes, des mortifications et des larmes continuels pour s'attirer la miséricorde de Dieu et arrêter le bras de sa colère, qu'elle croyait tout prêt à s'appesantir sur elle.
Alors Notre-Seigneur la visita, accompagné d'un grand nombre d'esprits bienheureux, et lui présenta trois lances, dont l'une s'appelait Calomnie, l'autre Infirmité et la troisième Persécution, comme des voies assurées du salut. Il lui permit de choisir celle qui lui convenait le plus. Les anges l'avertirent de ne rien choisir, mais de s'abandonner à la providence de son divin Maître, qui savait bien mieux qu'elle ce qui lui était utile. Elle s'y abandonna entièrement, et s'offrit même à être percée de ces trois lances quelque piquantes et quelque douloureuses qu'elles fussent, si c'était son bon plaisir. Une résignation si héroïque eut incontinent son effet: Marguerite fut exposée aux médisances et aux calomnies des libertins, lesquels, ne pouvant souffrir l'éclat incomparable de ses vertus, tâchèrent de les obscurcir par des accusations injustes et des impostures pleines de malice.
Marguerite fut tourmentée jusqu'à la mort des douleurs de la goutte et de plusieurs autres maladies, qui furent si cuisantes qu'elle eut besoin d'un courage surhumain pour les supporter avec patience. Aussi, comme elles s'augmentaient de jour en jour et mettaient la nature presque à bout, la sainte Vierge lui apparut et lui inspira une force et une vigueur toutes célestes. Enfin, Marguerite fut persécutée en sa personne par diverses insultes qu'on lui fit, et elle le fut principalement en celle de son directeur, religieux de l'Ordre de Saint-Dominique, que l'on mit deux fois en prison sur de fausses accusations, pour avoir soutenu l'intérêt de la religion et de la justice contre les entreprises d'une politique mondaine. Jésus-Christ, son cher Maître, prenait un singulier plaisir à la voir souffrir à cause de la résignation et de la joie qu'elle faisait paraître au milieu de ses croix, et il la consolait néanmoins dans les temps où elle était le plus accablée, pour lui faire sentir qu'il ne l'abandonnait pas et qu'il était toujours avec elle. Ce fut alors, qu'à sa seule parole, un muid de vin particulier, qu'on lui avait fait venir pour la soulager dans la violence de sa goutte, ayant été distribué à d'autres malades, selon les inclinations de sa charité, il se trouva tout plein, de même que si jamais l'on en avait rien tiré.
Ce qu'il y avait de plus admirable en Marguerite, c'est qu'elle croyait toujours n'avoir encore rien fait pour le service de Dieu, et qu'elle vivait dans des frayeurs et des appréhensions continuelles. Cette disposition fit que, ne se contentant pas des pratiques de pénitence et de dévotion du Tiers Ordre de Saint-Dominique, qu'elle avait embrassé depuis plus de trente ans, elle persuada à ses compagnes de se faire religieuses du même institut, en prenant le voile et en changeant leur maison en un monastère. Elle obtint pour cela l'agrément du Pape et toutes les permissions nécessaires du général de l'Ordre. Elle fit bâtir un couvent régulier qu'elle dota de ce que ses grandes aumônes et ses profusions envers les pauvres lui avaient laissé de biens, et auquel elle fit unir, par bulle de Sa Sainteté, l'abbaye de Notre-Dame des Grâces, fondée en 4016 par Aliprand, duc de Milan. Elle y entra avec toutes les sœurs de sa congrégation, et y ayant reçu l'habit religieux, elle y fit profession, s'engageant par un vœu solennel à la Règle de Saint-Augustin et aux constitutions de saint Dominique.
Dans ce nouvel état, elle renouvela pour ainsi dire toutes ses vertus. Elle avait renoncé à quatre ou à cinq couronnes, savoir : à celles d'Achaïe, de Morée et de Piémont, qui étaient l'héritage de son père ; à celle de Genève, qu'elle pouvait prétendre du côté de sa mère, et à celle de Montferrat, qu'elle portait comme douairière du marquis Théodore, son mari. Elle s'était aussi dépouillée de tous ses revenus en faveur de l'établissement de son monastère ; mais, ce qui est plus étonnant, c'est que, toute grande princesse qu'elle était, elle se fit la plus pauvre de sa maison. Les habits les plus usés, les viandes les plus grossières et les meubles de chambre les moins commodes étaient toujours ceux qui lui agréaient le plus. Elle avait un si grand soin de la pureté de son corps et de son âme, qu'elle faisait des choses tout à fait extraordinaires pour la conserver. Ses maladies aiguës et presque insupportables ne l'empêchaient pas de se tourmenter elle-même par des supplices volontaires. Le cilice était sa chemise, le jeûne son meilleur repas, et l'oraison presque tout le repos qu'elle prenait après ses plus grandes fatigues. Elle ne souffrait pas sur sa conscience la moindre imperfection, sans l'aller incontinent déposer aux pieds de son confesseur. Quelque parfaite qu'elle fût, on ne laissa pas de l'éprouver comme une novice par des commandements très-difficiles. On l'obligea à renoncer à des satisfactions innocentes qui servaient à la récréer un peu dans les grandes souffrances dont elle était accablée ; on lui ôta ce qu'elle avait de plus cher au monde et qui semblait attacher son cœur par un fil à la créature ; mais jamais on ne trouva en elle un moment de résistance. La volonté de ses directeurs était la sienne, et son obéissance était si entière, qu'elle ne croyait pas même qu'il lui fût permis de raisonner sur ce qu'on lui commandait.
On la fit souvent prieure de son couvent, et, quelque éloignement qu'elle eût de cet honneur, nous ne lisons pas néanmoins qu'elle ait jamais résisté à son élection, parce qu'elle était tellement morte à son propre jugement, qu'elle se laissait conduire aveuglément par où la divine Providence et ses supérieures la voulaient conduire. Nous n'avons point de paroles pour exprimer ni son exactitude à l'observance de toutes ses règles, ni l'étendue et la profondeur de son humilité. Dans l'office même de prieure, elle se faisait la plus petite des sœurs. S'il fallait balayer les dortoirs, laver la vaisselle, nettoyer les endroits les plus sales de la maison, rendre aux malades les secours les plus dégoûtants, elle y mettait la main la première et ne le faisait pas seulement pour animer la communauté par son exemple, mais aussi par un humble sentiment de sa bassesse et de son indignité. Nous n'ajouterons rien à ce que nous avons dit de sa grande patience ; comme la goutte la tourmenta cruellement jusqu'à sa mort, elle fit jusqu'à ce moment une infinité d'actes héroïques de cette vertu ; et depuis l'apparition de la sainte Vierge, elle portait ce mal avec tant de joie, qu'elle n'en laissait point deviner la violence.
Notre-Seigneur, en récompense de tant de vertus, lui conféra le don de prophétie et la grâce des miracles et des guérisons surnaturelles. Elle apaisa par ses prières une horrible tempête de vent, de pluie, de feux, d'éclairs et de tonnerre, qui avait commencé d'arracher les arbres et de renverser les maisons, et qui menaçait la ville d'Albe d'une ruine générale, et l'on entendit alors, au milieu de l'air, les démons qui criaient : « Maudite Marguerite, qui nous a empêchés d'achever ce que nous avions commencé ! » Elle releva les blés, qu'une grêle furieuse avait renversés et hachés, et fit naître dans le champ même qui avait été si maltraité, une moisson une fois plus abondante que celle que l'on en espérait. Elle rappela à la santé, par ses prières, sa nièce Amédée de Savoie, qui, étant tombée malade en son monastère, était abandonnée des médecins.
Enfin, il plut à Dieu de couronner ses travaux par une sainte mort, qui la mit dans la jouissance des biens éternels. Neuf signes différents firent voir la grandeur de son mérite et l'éminence de la gloire qu'elle allait posséder dans le ciel : il parut une comète sur sa chambre plusieurs nuits avant qu'elle décédât ; la surveille, Notre-Seigneur l'honora de sa visite, et elle fit de grands efforts sur son lit pour aller se mettre entre ses bras ; vers le même temps, une grande lumière remplit tout le lieu où elle était, comme pour faire voir qu'elle avait toujours été une fille de lumière ; les religieuses entendaient au même lieu comme des troupes de passants, qui étaient sans doute des esprits bienheureux qui venaient l'inviter aux noces de l'Agneau ; le jour de Sainte-Cécile, toute sa chambre retentit d'une musique admirable, qui n'était composée que de voix célestes ; lorsqu'on lui donna l'Extrême-Onction, le confesseur, le médecin et toute la compagnie virent auprès d'eux une religieuse inconnue d'une grâce et d'une majesté extraordinaires, revêtue de l'habit de Saint-Dominique, qui assista à toute la cérémonie, et qui disparut ensuite, sans que personne osât lui demander qui elle était; à l'heure de son décès, les sœurs qui étaient présentes entendirent autour de son lit deux chœurs de vierges qui chantaient avec une douceur merveilleuse les louanges du Tout-Puissant; à la même heure, qui était minuit, toutes les rues d'Albe furent remplies de cette mélodie qui venait d'une procession de filles du ciel marchant avec des cierges à la main vers le monastère de cette Bienheureuse. Plusieurs bourgeois en furent témoins de vue et d'ouïe, et la suivirent même jusqu'à la porte de son monastère où elle disparut.
Elle mourut le 23 novembre 1464, âgée de plus de quatre-vingts ans, dont elle avait passé la quatrième partie en Savoie, chez les princes ses parents, quinze avec le marquis de Montferrat, son mari, trente-un dans la profession du Tiers Ordre de Saint-Dominique, et le reste dans la clôture religieuse. Son corps fut enterré dans la crypte commune, aux pieds des autres sœurs, comme elle l'avait demandé par humilité; mais le tombeau n'ayant pas été fermé, parce qu'on y voulait mettre une pierre, on le trouva dix-huit jours après sans nulle corruption, flexible comme si elle eût été encore en vie et exhalant une odeur fort agréable. Depuis, on en a fait diverses translations, dans lesquelles il s'est fait de très-grands miracles, pour rendre témoignage de sa gloire. Le pape Clément X la mit au nombre des Bienheureuses.
On l'a représentée : 1° recevant de Jésus-Christ, trois lances portant chacune une légende, savoir : l'une Calomnie, l'autre Infirmité, la troisième Persécution; 2° marchant à l'aide d'un bâton, attendu l'infirmité dont elle était affligée, et que la sainte Vierge l'engageait à supporter patiemment, ce à quoi elle se résigna. La sainte Vierge semble montrer à la Sainte la place qu'elle doit occuper dans le ciel.
Ce récit est du Père Giry. — Cf. Année dominicaine, t. 1er; et Vie de la bienheureuse Marguerite de Savoie, par le R. P. Regnault.
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## SAINT JACQUES L'INTERCIS, MARTYR EN PERSE (421).
Jacques habitait Beth-Lapéta (Perse). Sa naissance, ses richesses, ses rares qualités, les places qu'il occupait, les grâces qu'il tenait du roi (Isdegarde), avaient rendu son nom célèbre. Tous ces avantages devinrent pour lui une tentation dangereuse, et il y succomba. En effet, le prince ayant déclaré la guerre au christianisme, il eut la lâcheté de sacrifier à la faveur de son maître la vraie religion qu'il avait jusqu'alors professée. Sa mère et sa femme ressentirent une vive douleur de sa chute; elles sollicitèrent sa conversion avec ferveur, et lui écrivirent une lettre de reproches qui fit sur Jacques la plus forte impression. Il ne parut plus à la cour, s'éloigna de tous ceux qui auraient pu le séduire, et renonça pour toujours aux avantages qui avaient occasionné sa perte. Le roi (Vararanes, successeur d'Isdegarde), informé de son changement, le fit venir. Jacques confessa généreusement qu'il était chrétien. Vararanes, ne se possédant plus de colère, fit appeler ses ministres et les juges de l'empire pour délibérer sur le nouveau genre de mort qu'on ferait souffrir à un homme qu'il disait offenser les divinités du pays. Il fut arrêté que si le prétendu criminel n'abjurait le christianisme, on l'attacherait au chevalet et qu'on lui couperait les membres les uns après les autres. La sentence n'est pas plus tôt été publiée, que toute la ville accourut pour voir une exécution si extraordinaire. Les chrétiens offrirent à Dieu de ferventes prières pour qu'il daignât donner à son serviteur la grâce de la persévérance.
Lorsque Jacques fut arrivé au lieu du supplice, les bourreaux s'approchèrent de lui et déployèrent devant ses yeux les instruments qui devaient servir à le torturer. Ils lui saisirent ensuite la main et lui étendirent le bras avec violence. Mais avant de le frapper, ils l'exhortèrent à obéir au roi pour se délivrer des tourments cruels qu'il était sur le point de souffrir. Mais le soldat de Jésus-Christ tenait ferme. Les bourreaux lui ayant coupé le pouce droit, il fit cette prière : « Sauveur des chrétiens, recevez cette branche de l'arbre. Il est vrai que cet arbre pourrira ; mais il reprendra sa verdure, et je suis assuré qu'il sera couronné de gloire ! » Le juge désigné par le roi pour assister à l'exécution ne put retenir ses larmes. Il se mit à crier au Martyr avec les autres spectateurs : « Vous en avez assez fait pour votre religion ; ne laissez pas mettre en pièces un corps délicat comme le vôtre. Vous avez des richesses : donnez-en une partie aux pauvres pour le salut de votre âme ; mais ne mourez pas de cette manière ». — « La vigne », répondit le Saint, « est dans un état de mort pendant l'hiver, mais elle revit au printemps. Comment le corps de l'homme, quoique mis en pièces, ne revivrait-il pas ? » Lorsque les bourreaux lui eurent coupé l'index, il s'écria : « Mon cœur s'est réjoui dans le Seigneur, et mon âme a été transportée dans le salut qu'il m'a procuré. Recevez, Seigneur, cette autre branche ».
On s'aperçut alors de la joie dont son âme était inondée et qui se manifestait jusque sur son visage. A chaque doigt qu'on lui coupait, il rendait grâces à Dieu. Les bourreaux passèrent de la main droite à la gauche. Cependant les juges le conjuraient d'avoir pitié de lui-même et de sauver sa vie. « Vous ne savez donc pas », leur répondit le Saint avec douceur, « que celui-là n'est pas digne de Dieu, qui, après avoir mis la main à la charrue, regarde en arrière ». Les bourreaux lui coupèrent successivement les doigts des deux pieds. Il louait le Seigneur à chaque amputation et faisait paraître une nouvelle joie. Voyant qu'il n'avait plus de doigts ni aux mains ni aux pieds, il dit tranquillement aux bourreaux : « Maintenant que les branches sont tombées, abattez le tronc. Ne vous laissez point toucher de compassion pour moi ; car mon cœur s'est réjoui dans le Seigneur, et mon âme s'est élevée vers Celui qui aime les petits et les humbles ». On lui coupa ensuite les pieds, les mains, les bras, les jambes et les cuisses. Son tronc, privé de tous ses membres, vivait encore et continuait à bénir le Seigneur. Enfin, un des gardes lui abattit la tête et finit par là son martyre. Le genre de supplice qu'il souffrit lui a fait donner le nom d'Intercis (c'est-à-dire haché).
Les chrétiens recueillirent ses membres épars et les renfermèrent avec le tronc dans une urne, qu'ils enterrèrent en un lieu que ne connurent point les païens.
La hache, instrument présumé du martyre de saint Jacques, est sa caractéristique ordinaire.
Godescard, complété avec les Caractéristiques des Saints du Père Cahier.
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## SAINT EUSICE DE CHALUSSET, ABBÉ DE CELLE, EN BERRI (342).
Saint Eusice naquit à Chalusset (Dordogne), près de Jumilhac-le-Grand, sur les frontières du Limousin et du Périgord. Il appartenait à une famille pauvre, que la famine obligea à quitter le pays pour aller dans le Berri. Les parents d'Eusice se virent dans la nécessité de vendre leur enfant ; mais il fut recueilli par un généreux abbé (Abbas loci Patriciaci), qui fit son éducation et l'introduisit dans la cléricature. Eusice, devenu prêtre, obtint de son supérieur la permission de mener la vie solitaire et de se retirer dans une épaisse forêt, près de la rivière du Cher. Il était vêtu d'un cilice, vivant d'orge, d'herbes et d'eau, couchant sur la dure et élevant des abeilles. Un voleur vint lui dérober du miel dans sa cellule ; le Saint le convertit et lui dit : « N'y revenez plus, car le vol est l'argent de Satan ». On venait à lui de tous les côtés pour obtenir ses prières et des guérisons ; on lui amenait des malades et des enfants tourmentés par des maux de gorge, et il les guérissait par le signe de la croix ou en leur faisant boire de l'eau bénite. Le roi Childebert lui offrit cinquante pièces d'or ; Eusice les refusa et lui prédit sa victoire sur Amalaric. Après la victoire, le roi, reconnaissant, lui accorda la liberté de plusieurs prisonniers de guerre, et lui fit bâtir une église. Telle est l'origine de la petite ville de Selles, en Berri (Cella sancti Eusiti), qui posséda jusqu'à la Révolution une abbaye dont saint Eusice fut le fondateur et le premier abbé. C'est là qu'il fut enseveli.
Il y a encore de nos jours (1873), à Selles-sur-Cher, au diocèse de Blois, des reliques insignes de saint Eusice et de plusieurs saints ermites, ses compagnons. En 1767, Mgr de Phelippeaux, archevêque de Bourges, accorda une relique du Saint à Madame de Menou, marquise de Jumilhac, en faveur de Chalusset, lieu natal du Saint, dont l'église venait d'être érigée en paroisse. Cette relique consistait en deux os fracturés de la mâchoire inférieure, auxquels adhéraient neuf dents, huit molaires et une incisive (Aujourd'hui il n'en reste plus que six). En 1768, Mgr de Prémeaux, évêque de Périgueux, confirma l'authenticité de la relique, et la plaça lui-même dans le reliquaire qu'on avait préparé. Le 1er août 1869, l'église de Chalusset menaçant ruine, la relique a été transportée solennellement dans une chapelle de l'église de Jumilhac-le-Grand.
Nous avons composé cette notice, inexacte dans le Père Giry, au moyen de notes manuscrites qu'ont bien voulu nous fournir le R. P. Carles, de Toulouse, et M. l'abbé Damourette. — Cf. Propre de Sarlat de 1677.
Événements marquants
- Mariage avec Théodore, marquis de Montferrat
- Régence du marquisat de Montferrat
- Refus du mariage avec le duc de Milan malgré une dispense papale
- Entrée dans le Tiers Ordre de Saint-Dominique
- Fondation d'un monastère à Albe
- Vision des trois lances (Calomnie, Infirmité, Persécution)
Miracles
- Multiplication d'un muid de vin
- Apaisement d'une tempête à Albe
- Restauration de blés hachés par la grêle
- Guérison de sa nièce Amédée
- Incorruptibilité du corps constatée dix-huit jours après sa mort
Citations
Je vous prie, par la miséricorde de Dieu, de rendre vos corps une hostie sainte, vivante et agréable à Dieu