Bienheureuse Françoise d'Amboise

Duchesse de Bretagne et Religieuse Carmélite

Fête : 5 novembre 15ᵉ siècle • bienheureuse

Résumé

Françoise d'Amboise, duchesse de Bretagne au XVe siècle, se distingua par sa piété précoce et son influence sage sur le gouvernement de son époux Pierre II. Après son veuvage, elle résista aux pressions politiques pour se remarier et fonda le premier couvent de Carmélites en France. Elle finit ses jours comme simple religieuse et prieure, réformant le monastère des Couëts près de Nantes.

Biographie

LA BIENHEUREUSE FRANÇOISE D'AMBOISE.

DUCHESSE DE BRETAGNE ET RELIGIEUSE CARMÉLITE

*Mulier sancta es et timens Deum ; tu gloria Jerusalem, tu Iatitia Israel, tu honorificentra populi.*

Vous êtes une femme sainte et craignant Dieu ; vous êtes la gloire de Jérusalem, la joie d'Israël, l'honneur de notre peuple.

*Judith, VIII, 29 ; XV, 10.*

Amboise de Bretagne, née dans la première moitié du XVᵉ siècle, a reçu de l'Église les éloges que l'Écriture donne à la femme forte, et son culte, tout récemment reconnu et autorisé par le souverain Pontife, a réveillé le souvenir de sa vie et de ses vertus admirables, dont nous allons esquisser les principaux traits.

Louis, vicomte de Thouars, et seigneur d'Amboise, ville délicieusement située sur les bords de la Loire, se distinguait, parmi les gentilshommes de la Touraine, par sa haute naissance, ses grandes richesses et l'éclat de ses alliances : car il avait épousé Marie de Rieux, fille de Jean II, sire de Rieux, et maréchal de France ; et celle-ci lui avait donné, en l'année 1427, une fille qui devait être un jour et pour les siècles la gloire de son illustre maison. Mais tout d'abord, elle parut n'attirer sur sa famille que la persécution et la ruine. Et en effet, quoique le seigneur d'Amboise pût avoir d'autres enfants, et dans la suite il lui naquit encore deux filles, Jeanne et Marguerite, sa fortune était si considérable, que de nombreuses demandes sollicitèrent la main de la petite Françoise, encore à la mamelle. De ces prétendants, deux restèrent bientôt seuls en présence : Louis de la Trémouille, fils du favori du roi Charles VII, et Pierre de Guingamp, fils puîné de Jean V, duc de Bretagne. « Le sire d'Amboise, grandement embarrassé de tant d'honneurs, ne savait que résoudre ; et il répondit qu'il fallait attendre que l'enfant, arrivée à l'âge de raison, pût elle-même choisir un époux ». La Trémouille prit cette réponse dilatoire pour un refus, et il s'en venge à par la confiscation de la ville d'Amboise, qu'il réunit au domaine de la couronne. Il ne s'en tint même pas à ce premier acte, et impliquant le sire d'Amboise dans une conspiration imaginaire, il obtint contre lui une sentence de mort, qui fut commuée en une détention perpétuelle avec confiscation de tous ses biens. Selon les plans de la Trémouille, c'était un sûr acheminement au mariage de son fils, car il ne doutait pas que le vicomte n'achetât sa liberté à ce haut prix. Vains projets ; ce qui semblait devoir les réaliser, en opéra la ruine. En effet, Marie de Rieux, forcée de quitter précipitamment la ville de Thouars, où ces divers événements l'avaient surprise, accourut à Mauléon, vers le connétable Arthur de Richemont, oncle du prince Pierre de Bretagne, et « le supplia de l'aider comme sa pauvre parente, à qui on faisait grand tort ». Elle n'eut pas besoin de beaucoup insister, car le connétable, qui favorisait pleinement les vues de son neveu, n'eut garde de manquer une si belle occasion ; et après avoir fait décider ce mariage à la cour de Bretagne, il y conduisit lui-même la mère et la fille. « Françoise était dans sa troisième année ; et destinée dès lors à prendre place dans une famille nouvelle, on voulut qu'elle n'en connût pas d'autre, et qu'elle apprit à l'aimer ».

La cour de Jean V, qui régnait alors, était une école des plus hautes vertus. Saint Vincent Ferrier y avait fait, par ses leçons et ses exemples, fleurir le christianisme dans toute sa pureté, son éclat et ses salutaires influences. Sur le trône ducal, Jean, surnommé le Bon, faisait les délices de son peuple, et près de lui, Jeanne, son épouse, et fille de l'infortuné Charles VI, roi de France, s'attirait les cœurs et conquyérait la vénération de tous par sa piété, ses aumônes et ses manières douces et aimables. Comme le Seigneur ne lui avait point donné de fille, elle reçut Françoise avec une tendresse toute maternelle, et se chargea de développer en elle les germes déjà naissants des vertus qui plus tard devaient se refléter sur toute sa vie. D'ailleurs, « c'était une si aimable enfant ! spirituelle, naïve, facile à diriger et à conduire, d'une gravité enfantine, pleine de grâce et de modestie ». Elle aimait déjà, et au-dessus de son âge, la prière, les offices de l'Église, et les pauvres. Ces derniers étaient ses amis de prédilection, et, sans comprendre encore tous leurs maux, elle y compatissait, et se plaisait à les soulager. On raconte à ce sujet qu'un jour, ayant fixé dans l'église un tableau de saint François d'Assise, elle revint le cœur bien gros et tout en larmes. « Comme il faisait grand froid, sa gouvernante crut que la souffrance était cause de ses pleurs. Elle la prit donc sur ses genoux, et, lui ôtant ses chaussures, se mit à lui chauffer les pieds à la flamme d'un bon feu. Mais loin de se calmer, l'enfant s'écria au milieu de ses sanglots : Oh ! n'avez-vous pas remarqué mon saint patron et père, saint François, qui est pieds nus à la cathédrale ; allez lui porter mes souliers ».

Françoise n'avait alors que quatre ans, et que ne pouvait-on augurer de si heureux présages ! Mais l'année suivante devait encore accroître ces belles espérances. Et en effet, Françoise était déjà sérieuse, fuyant l'oisiveté, et s'essayant à filer, à coudre, à lire ou à écrire. La pieuse duchesse lui servait de maîtresse en toutes ces choses, et de plus l'amenait avec elle, chaque jour, à l'église. C'était pour notre jeune enfant une douce récompense, car elle comprenait déjà quel hôte renfermait le tabernacle, et quelle victime s'immolait sur l'autel. Comme elle désirait dès lors aussi de se nourrir de son Dieu ! Mais elle n'avait que cinq ans ! Il lui faudrait donc attendre plusieurs années encore. Cette pensée l'attristait profondément, et lui arrachait souvent des larmes et des sanglots, principalement les jours où le duc, la duchesse et toute leur cour recevaient la sainte communion. On fut longtemps sans pouvoir se rendre compte de la cause d'un tel état. Mais un jour que la duchesse lui demandait tout maternellement

4 NOVEMBRE.

le sujet de sa douleur : « Eh quoi ! » s'écria l'enfant, « comment voulez-vous que je ne pleure pas, alors que je vois monseigneur et vous, et toute votre cour recevoir le corps de notre Sauveur, et que moi seule, faute d'âge, je suis privée de ce bien ! » Cette exclamation, si naïve de foi et de piété, attendrit Jeanne jusqu'aux larmes, et essuyant les yeux de Françoise elle les baisa et lui dit : « Apaisez-vous, mon petit cœur, je ferai en sorte qu'à la Toussaint prochaine vous communiquiez ». Elle en parla, en effet, à son confesseur, Yves de Ponsal, dominicain, qui fut cette même année sacré évêque de Vannes. Ce saint religieux, reconnaissant le don de Dieu en cette enfant déjà si prévenue des bénédictions célestes, ratifia la promesse qui lui avait été faite, et Françoise fit sa première communion à l'âge de cinq ans, le jour de la Toussaint, 1432.

Sans doute, tout ceci s'écarte des voies ordinaires, mais on en saisit comme le secret dans l'événement qui, moins d'un an après, devait priver Françoise de son guide et de sa seconde mère. Pour supporter une telle perte, il fallait être nourrie du pain des forts. Ce fut donc au mois de septembre 1433, que la duchesse Jeanne tomba malade. Dès les premiers jours, son état parut alarmant; et elle-même, se sentant mourir, appela son époux, ses enfants et les gens de sa maison, et donna à chacun, avec de sages avis, des remerciements pour leur affection et leurs services. Puis, elle fit appeler sa petite Françoise; l'aimable enfant l'avait soignée avec une tendresse toute filiale et un dévouement précoce. Jeanne l'en remercia avec effusion, lui dit nombre de douces et belles paroles, et puis la bénit, en lui recommandant ce qui lui tenait le plus au cœur, ce qui était comme une dette, qu'elle regrettait de n'avoir pu acquitter, mais dont elle se reposait sur une autre elle-même, nous voulons dire, le soin de procurer la canonisation du bon Père Vincent Ferrier. Françoise, grave, recueillie, inondée de larmes, le promit solennellement. Alors, en souvenir de cette promesse, et comme gage de la confiance qu'elle emportait en mourant, Jeanne lui légua un chapelet de bois, présent du bon Père, et sur lequel elle avait si dévotement prié. Nul n'osa troubler ce colloque; tous admiraient ces deux êtres si dégagés de tous soins terrestres : cette femme qui partait pour le ciel après une vie longue et bien remplie, et cette enfant prédestinée, qui déjà l'habitait par le cœur et la pensée; ces deux âmes se trouvaient de niveau dans une admirable égalité d'amour de Dieu.

La duchesse mourut le 20 septembre 1433, et fut inhumée, au milieu des regrets et des sanglots de tous, dans le chœur de l'église cathédrale de Vannes, en face du maître-autel. Peu après, le duc partit de Vannes, qui lui rappelait trop son bonheur passé et les tristesses du présent, et se fixa à Nantes avec sa cour, les princes ses enfants, et Françoise qui ne le quittait jamais.

Quelques mois après l'arrivée du duc Jean à Nantes, Françoise, qui atteignait sa septième année, fut solennellement fiancée à Pierre de Bretagne, sire de Guingamp, et plus âgé de dix ans. A partir de ce moment, sa vie devint encore plus modeste et plus sérieuse, et son temps se partagea entre l'étude, la visite des églises et des pauvres, et quelques heures de délassement. On observa aussi qu'alors elle conservait toujours un maintien doucement grave et charmant, qui excluait à la fois l'ennui et la frivolité. Du reste, rien de futile ni de médisant ne se glissait dans sa conversation; et elle recherchait de préférence les entretiens des personnes avancées dans les voies de la perfection chrétienne, ou qui cherchaient à

entrer. Mais fallait-il faire quelque démarche, donner quelque argent pour aplanir des difficultés, ou baisser des barrières devant les aspirantes au cloître et à la vie religieuse, on la voyait s'employer avec ardeur. Elle préludait ainsi à sa propre vocation, et en méritait le succès.

Cependant, Françoise venait d'atteindre sa quinzième année, et une carrière nouvelle s'ouvrait devant elle par la mort du duc Jean, qui décéda le 28 août 1442, laissant sa chère Bretagne riche en toutes sortes de biens, mais dont l'un des plus précieux était assurément la possession de notre Bienheureuse. Il fut pleuré de tous, et inhumé dans le chœur de la cathédrale de Nantes, près du duc Jean, son père. François, comte de Montfort, lui succéda, et le 30 octobre de la même année, il se maria avec Isabeau Stuart, fille de Jacques Ier, roi d'Écosse. Le 9 décembre suivant, les fêtes du couronnement se célébrèrent à Rennes, avec une pompe et un éclat inaccoutumés, et à l'issue de la cérémonie, le duc fut armé chevalier par le connétable de Richemont, son oncle. C'est en ce même temps, et probablement dans les jours qui suivirent, qu'eurent lieu les noces de Pierre et de Françoise. Les biographes de la Bienheureuse ne nous donnent pas de date précise, mais ils ont soin de nous dire que cette solennité se fit en présence du duc François, du connétable de Richemont, des hauts barons et des prélats... Ils relèvent aussi une circonstance que nous ne devons pas non plus passer sous silence : c'est que, contrairement à l'usage reçu jusqu'alors, la bienheureuse Françoise revêtit en ce jour une robe de damas blanc. C'était un symbole de son innocence baptismale, et un présage de la chasteté qu'elle devait conserver pure et immaculée. Ainsi fut consommée une alliance qui réservait à la Bretagne des jours sereins et prospères.

Toutes les fêtes terminées, les jeunes époux vinrent se fixer dans leur apanage, à Guingamp, au diocèse de Tréguier, aujourd'hui département des Côtes-du-Nord. C'est une ville agréablement située, dans une belle vallée entourée de montagnes, sur les bords du Trieux, source de richesses pour tout le pays, soit par la fraîcheur qu'il répand dans les campagnes, soit par le port qu'il forme à son embouchure, et qui favorise tous les genres de commerce. Mais à peine arrivés, Pierre et Françoise voulurent faire un pèlerinage à un sanctuaire célèbre, nommé le Folgoët, et consacré à la sainte Vierge ; car ils avaient hâte de se mettre sous sa protection toute spéciale, « recoignoissant », dit un vieil historien, « qu'elle étoit l'ayle de leurs hermines sacrées ». Ils y fondèrent donc une messe pour le samedi de chaque semaine, et visitèrent ensuite un autre lieu non moins révéré, et qu'on nommait Saint-Jean-du-Doigt. On l'appelait ainsi, parce qu'on y révèrait une insigne relique du saint Précurseur, le doigt qui avait montré aux hommes le Fils de Dieu ; et comme on y bâtissait alors une chapelle, les nobles pèlerins y contribuèrent largement.

De retour à Guingamp, Pierre se mit à réparer la ville et le château qu'il devait habiter. Une enceinte complète, de hautes tours en granit, un donjon élégant et fortifié, rendirent avant peu ce séjour digne de ses hôtes. Une jolie fontaine, qui amena jusque sur la place publique les eaux jaillissantes d'une source lointaine, prouva en outre qu'on n'oubliait ni le peuple, ni ses besoins. La contrée, d'ailleurs, est heureusement coupée de plaines et de collines boisées ; la mer voisine, les rivières limpides, les forêts spacieuses, offrent des plaisirs variés. La noblesse des environs, nombreuse, passionnée pour la chasse, et ravie de voir dans le prince ces mêmes goûts, l'entoura bientôt, trouvant en lui son chef naturel dans ces plaisirs, comme à la tête des armées ; les bois profonds, les montagnes sonores, retentissaient journellement du cri des meutes. De leur côté, les châtelaines descendaient de leurs donjons, les simples dames et damoiselles de leurs manoirs, et elles venaient à Guingamp se grouper autour de leur suzeraine. On parifiait ensemble la laine et la soie, souvent aussi l'humble fil de lin pour les malheureux, et la conversation modeste, spirituelle, jamais médisante, employait doucement les heures. Puis, au coucher du soleil, quand approchait l'instant qui ramène les chasseurs harassés, désireux de repos et de soins, Françoise venait au-devant du château, et là elle attendait gracieusement son époux. On savait cette douce habitude, et le peuple s'en fit une aussi de l'entourer à cette heure. Riche, pauvre, noble, bourgeois ou paysan, tous avaient accès auprès d'elle, chacun pouvait lui présenter ses demandes, l'entretenir de ses craintes, de ses douleurs, de ses besoins et de ses joies : elle allait au-devant de ses confidences; on ne la quittait qu'heureux et consolé.

Les journées s'écoulaient donc, à Guingamp, pleines, calmes et rapides, lorsqu'on y apprit les graves dissentiments qui venaient d'éclater entre François, duc de Bretagne, et Gilles, son jeune frère. Des rapports malveillants d'un côté, et de la part de Gilles des propos inconsidérés et de réelles imprudences, amenèrent son arrestation par ordre du roi de France, qui, en qualité de suzerain, avait reçu les plaintes du duc. Enlevé de force, et conduit en prison à Dinan, le 26 juin 1446, l'infortuné prince ne trouva plus d'autre appui, pour défendre sa liberté et bientôt sa vie elle-même, que les démarches actives et généreuses de la bienheureuse Françoise. C'est elle, en effet, qui paraît et qui agit en ces tristes circonstances. Elle avertit tout d'abord le connétable, qui interposa en vain son autorité et ses bons services, puis elle se transporta à Nantes, où résidait le duc, et lui fit entendre tour à tour le langage de la vérité, et celui de l'amitié fraternelle. Mais elle ne rencontra qu'une oreille fermée, et un cœur froid et insensible. Lorsque les États de Bretagne se rassemblèrent, à Redon, pour juger le malheureux prince, elle multiplia en sa faveur les démarches, les supplications et le dévouement. On sait que ces États se refusèrent à livrer à un frère la tête d'un frère, et l'on ne peut douter que Françoise n'ait fortement contribué à les affermir dans le devoir et la justice. Mais ils ne purent qu'attester hautement l'innocence de l'accusé, et ils ne le délivrèrent point des mains fratricides qui le retenaient captif. Bientôt ces mêmes mains le firent périr dans l'horreur d'un noir cachot, de faim et de misère. Ce fut à Guingamp, où elle était revenue avec son époux, que notre Bienheureuse reçut cette affreuse nouvelle; et pleurant l'infortuné qui n'était plus, elle pleura plus amèrement encore celui qui venait de renouveler le crime de Caïn. Au reste, les délais de la vengeance divine s'abrégèrent rapidement, car quarante jours ne s'étaient pas écoulés que le meurtrier paraissait devant le Seigneur, et lui rendait compte du sang versé. Mais, ici encore, se montra en notre Bienheureuse toute l'ardeur de la charité et de la piété chrétienne. Dès qu'elle apprit la maladie du duc, elle accourut à Vannes, et voyant que parmi les courtisans qui l'entouraient, tous le flattaient d'un chimérique espoir, et que nul n'osait lui parler de son âme et de son éternité, elle s'arma d'une sainte hardiesse, et lui révéla, avec la gravité de son état, l'impuissance de l'homme et la miséricorde toute-puissante de Dieu. François comprit tout alors, il confessa ses fautes, pleura son crime, et, afin de laisser un témoignage durable et public de son repentir, il fit, par son testament, une fondation dans l'abbaye de Boquen, pour le repos de l'âme de son frère. Puis, ayant fait venir Pierre

de Guingamp, il lui recommanda sa femme et ses deux filles, Marguerite et Marie, et enfin, se tournant vers ses courtisans, il leur demanda pardon des scandales qu'il avait causés. A quelques jours de là, il reçut les sacrements de l'Église, et mourut en bon catholique, prononçant le saint nom de Jésus. Françoise l'assistait en ce rude travail du repentir et de la mort, et lui en adoucissait les laborieuses épreuves.

La mort du duc François, qui arriva le 17 juillet 1450, appelait au trône Pierre de Guingamp, en vertu de la loi salique; et celui-ci se hâta d'inaugurer son règne par la cérémonie du sacre. Cette cérémonie, si brillante dans ses pompes, et si pleine de graves enseignements, eut lieu dans la cathédrale de Rennes, et au commencement du mois d'août de la même année. Françoise, à genoux, près de son époux, priait pour lui avec une ferveur d'autant plus grande, qu'elle mesurait mieux l'étendue de ses nouveaux devoirs. Elle en était plutôt effrayée qu'éblouie, et elle demandait à Dieu, qui les lui imposait, la grâce de les bien remplir. Du reste, elle comprenait qu'une large part de ces devoirs lui était réservée, car le rôle d'une femme n'est jamais nul ou effacé dans un intérieur chrétien. Près du trône, comme dans les plus humbles ménages, son intervention est salutaire, et ici, il nous est donné de prendre cette influence bénie sur le fait. Si Pierre fut la voix qui commande, le bras qui exécute, Françoise était l'intelligence qui dirige, le conseil qui éclaire. Elle ne chercha pas ce rôle; les circonstances exigèrent qu'elle le prit: ce fut pour le plus grand bien et pour le bonheur de tous. Elle le remplit avec une discrétion, une sagesse qui la font plutôt soupçonner qu'apercevoir derrière son mari. Et ce dernier trait, qu'attestent tous les auteurs contemporains, est le plus bel éloge de sa modestie, comme de sa prudence. « Il est certain, en effet », dit l'un d'eux, « que le règne de Pierre fut un règne glorieux pour le duc et la nation, heureux pour les peuples, fécond en bonnes et utiles entreprises, en réformes sagement faites, parce qu'il s'abandonna à la conduite de notre Sainte, qui ne lui donna jamais aucun conseil qui ne lui fût inspiré d'en haut ».

Après les fêtes du couronnement, qui durèrent huit jours, Pierre et Françoise quittèrent Rennes pour aller à Nantes, où ils firent leur entrée solennelle le 12 octobre. Les rues étaient jonchées de feuillage, les maisons tendues de draperies, les saintes images habillées dans leurs niches, comme aux plus grands jours de fête de l'Église, et les cloches sonnaient leurs plus joyeuses volées. Pierre, en passant sur la place Saint-Pierre, alluma un feu de joie qu'on y avait préparé, et entrant dans l'église, s'agenouilla humblement devant l'autel. Rendu ensuite au calme et aux affaires, il s'occupa tout d'abord d'assurer le sort de Françoise de Dinan, veuve du prince Gilles, et qui languissait sans protection et sans honneur. Il lui fit épouser Gui, sire du Gâvre, et cette alliance la mit désormais à l'abri des retours de la fortune, sans la faire déchoir de sa haute position. Ici, tous les historiens font honneur de la conclusion de cette affaire aux soins et à la sollicitude toute fraternelle de notre Bienheureuse. Ils la louent également d'avoir encouragé son mari à rechercher les meurtriers de son frère, car punir le crime, c'est protéger la vertu. D'autres soins l'occupèrent ensuite, ceux de consoler Isabeau Stuart, que son père, le roi d'Écosse, réclamait auprès de lui. Mais cette princesse ne voulut point se séparer d'une sœur, dont la tendresse et une douce amitié lui faisaient grandement aimer la Bretagne, et lui adoucissaient les tristesses du veuvage. Puis, il lui eût fallu abandonner ses deux filles, et son cœur ne put y consentir. Celle-ci grandirent donc

sous le double regard de leur mère et de Françoise : et il est facile d'augurer quels furent les heureux résultats de cette double surveillance. Mais quand elles eurent atteint l'âge nubile, notre Sainte s'entremit auprès de son époux pour leur procurer une noble et riche alliance. Marguerite épousa le comte d'Etampes, qui devait un jour régner sur la Bretagne, et Marie fut fiancée à Jean de Rohan. Il n'était alors qu'un enfant, mais le mariage eut lieu dans la suite.

Le règne du duc Pierre ne dura que sept ans, mais ce furent sept années bien remplies pour le bonheur et la prospérité de la Bretagne. Il en réunit les états généraux, le 25 mai 1451, et de concert avec les trois ordres qui les composaient, il y publia les ordonnances connues dans l'histoire sous le nom de Constitutions de Pierre II. C'est un monument de sagesse tel qu'on peut l'offrir sans crainte aux regards des plus fiers détracteurs de ces temps. Le duc profita aussi de ces circonstances solennelles pour proposer aux États de proclamer son épouse duchesse de Bretagne ; les acclamations unanimes de tous les députés accueillirent cette proposition, et prouvèrent combien tous considéraient Françoise comme l'inspiratrice du bien, qui déjà était réalisé, et de celui qu'on espérait encore. Ainsi s'accomplit, à l'égard de notre Bienheureuse, cette parole de nos livres saints : « Les œuvres de la femme forte lui ont mérité la gloire et la louange dans l'assemblée des juges ». De ce moment aussi, son influence grandit en douceur et en puissance, « et Dieu », dit un vieil historien, « se servit de cette princesse pour la réformation générale de la Bretagne. Car le duc, son mari, voyant qu'elle était guidée de Dieu, suivait son conseil, et en toutes ses affaires prenait son avis. Elle fit en sorte que les évêchés, abbayes et cures fussent pourvus de gens doctes et pieux, et procura la réformation du clergé séculier et régulier ». Sa sollicitude pour les intérêts du peuple n'était pas moins vive et pressante. Un jour, ayant appris que le duc, sur la proposition de quelques conseillers, allait établir un nouvel impôt, elle lui remonta l'injustice de cet acte, et le dissuada si bien, qu'il en abandonna même la pensée. Les courtisans murmurèrent, mais le peuple la chargea de mille bénédictions. Ce fut encore à ses prières que ce même peuple attribua les succès éclatants et rapides qui accompagnèrent les armes des Bretons dans la conquête de la Guienne. La gloire qu'elles y acquirent, à la suite des Français, rappela les hauts faits et les exploits des anciens preux de la province. Or, la Bienheureuse duchesse ne cessa, pendant que dura cette expédition, d'ordonner des processions et des prières publiques par toute la Bretagne. On n'était pas loin du temps où Jeanne d'Arc avait montré ce que Dieu peut faire, quand il le veut, par le cœur et par le bras d'une femme.

Cependant la Bretagne, pour être gouvernée par Pierre et Françoise, princes chrétiens, ne restait point à l'écart du mouvement et des progrès. Ils aimaient les arts et les favorisaient ; et sous leur protection, ceux-ci créaient en tous lieux de belles et grandes choses. Les lettres étaient également protégées, et Meschinot, le poète en renom de ces temps, était échanson du duc, qui le comblait de bienfaits. Simples et modestes dans leur intérieur et pour leurs besoins personnels, ils savaient, selon les circonstances, se montrer grands et magnifiques, et surtout, ils témoignaient à leurs amis une reconnaissance affection. Du reste, toutes leurs économies se changeaient en libéralités envers les pauvres, les hospices et les maisons religieuses. Leurs aumônes étaient des largesses vraiment royales, et ils ne s'estimaient heureux d'être riches que pour s'appauvrir en donnant. Ils n'oubliaient pas non plus ces pieuses fondations de messes et de services pour les défunts, fondations presque inconnues de nos jours. Ils prirent donc un soin tout particulier de les multiplier dans les églises cathédrales, les chapelles des monastères, et les sanctuaires des principaux pèlerinages. C'est ainsi que, jusqu'à la révolution du siècle dernier, le chapitre de Nantes faisait célébrer chaque jour une messe, dite la messe du duc.

On n'a pas oublié que notre Sainte s'était engagée, au lit de mort de la duchesse Jeanne, à procurer la canonisation du bienheureux Vincent Ferrier. Elle y avait travaillé activement, et, en l'année 1455, elle eut la satisfaction de terminer cette grande œuvre. Le pape Calliste III le mit solennellement au rang des Saints, et sur la demande des princes bretons, envoya un légat pour procéder à l'élévation des saintes reliques. Ce légat, par un choix d'une exquise délicatesse, fut un Breton, Alain de Coëtivy, archevêque d'Avignon, et cardinal du titre de Sainte-Praxède. La cérémonie eut lieu avec une grande pompe, dans la cathédrale de Vannes, avec le concours des neuf évêques de la Bretagne, la présence de sept autres prélats, de tous les abbés de la province, et au milieu d'une foule immense. Le duc voulut se charger de tous les frais, et y pourvut royalement. Quant à notre Bienheureuse, elle prit pour son partage la ferveur de la prière, la confiance en l'intercession du saint religieux, et la joie d'avoir accompli sa mission. Elle reçut aussi des mains du légat d'insignes reliques, un doigt de saint Vincent, son bonnet de docteur, et la ceinture avec laquelle on l'avait enterré. Ces précieux objets lui parurent une récompense au-dessus de tout ce qu'elle avait mis de soins et de persévérance pour obtenir cette canonisation, et, dans la suite, elle les légua aux Carmélites des Couëts. C'est ainsi que les pieux efforts de Françoise firent resplendir sur l'Ordre de Saint-Dominique, en la personne du bienheureux Vincent Ferrier, le rayonnement d'une gloire nouvelle et d'une brillante auréole, et il nous est doux d'attester ici que cet Ordre lui en conserve une vive reconnaissance.

Une autre joie vint encore l'année suivante réjouir le cœur de notre bonne duchesse, la fondation à Nantes d'un couvent de Clarisses. Divers obstacles ayant retardé l'achèvement du monastère et l'appropriation des lieux, elle les reçut dans une aile du château ducal, les défraya de tout, et leur donna, pour se tenir à leurs ordres, une de ses demoiselles d'honneur, qui avait l'intention de se faire religieuse, et elle ajouta que si Dieu voulait qu'elle survécût à son mari, son plus grand désir était de finir ses jours sous la bure, en leur compagnie. Ces derniers mots se rapportaient à la grave maladie dont le duc souffrait depuis plusieurs mois, et dont personne ne se dissimulait le danger. Mais plus son état devenait alarmant, et plus sa douce épouse le servait et le soignait avec une sollicitude et un dévouement que rien ne rebutait. Près de lui tout le jour, la nuit la retrouvait encore attentive à ses douleurs. Elle ne se couchait pas, et ne prenait quelques instants de repos que sur un banc, ou un tapis : cela durait depuis près d'une année. Elle voulut néanmoins assister à la clôture de ses bien-aimées religieuses, et la cérémonie en fut faite, le 30 août 1457, par Bertrand de Coëtenezze, aumônier du duc : puis, ce devoir étant rempli, Françoise revint prendre, auprès d'une couche de douleur, le poste de la tendresse et de la vigilance. On nous a conservé les noms de ces premières Clarisses : elles étaient au nombre de dix-huit, et comptaient parmi elles plusieurs jeunes filles des plus hautes maisons, entre autres, une Jacqueline d'Amboise, cousine de notre Bienheureuse.

Cependant la maladie du duc faisait des progrès effrayants, et Françoise

pût l'en avertir, et le disposer à une mort chrétienne. Elle ne faillit point à ce suprême ministère; mais qui pourrait redire les entretiens, les derniers épanchements de ces cœurs unis dans l'amour de Dieu ! Ah ! combien, dans ces heures si courtes des derniers adieux, la religion mêle de calme, de dignité, de consolation ! Celui qui demeure, modère sa peine en préparant la voie du ciel à celui qui s'en va, et le mourant laisse tomber de ses lèvres, déjà consacrées par la mort, ces paroles pleines d'amour divin et d'espérances sublimes, qui, n'étant plus de la terre, sont déjà du ciel. Le 20 septembre de cette année 1457, le duc fit lecture publique de son testament, tout rempli de legs pieux et de bons souvenirs, reçut ensuite les sacrements avec foi et amour, et le jeudi, 22 du même mois, au matin, rendit son âme à Dieu. « Il emporta », dit un historien, « les regrets de tous les ordres de l'État ». Quel plus bel éloge pourrait-on donner à sa mémoire ! Il fut inhumé, dès le lendemain, dans le sépulcre qu'il avait fait construire au chœur de l'église collégiale. Au retour du convoi funèbre, la triste et inconsolable Françoise se retira dans son oratoire, et, embrassant son crucifix, fit vœu de continence. Dès ce jour, elle commença à quitter le monde, tout lui déplaisant; elle se réfugia chez les filles de Sainte-Claire, où elle vécut gémissante et solitaire, ne trouvant d'adoucissement et de paix que dans les saintes joies de la prière et dans les ardeurs de l'amour divin.

Mais tandis qu'elle restait ainsi avec sa douleur et Dieu au fond de sa retraite, la Bretagne saluait l'avènement au trône ducal du comte de Richemont, qui succédait à son neveu, sous le titre d'Arthur III. La cérémonie de son sacre, qui se fit à Rennes, le 6 décembre 1457, puis celle de son entrée à Nantes, donnèrent lieu à des fêtes somptueuses auxquelles Françoise ne parut point, tout abîmée qu'elle était dans ses larmes et sa profonde affliction. Nulle excuse ne pouvait être plus légitime, et le nouveau duc ne s'offensa point de son absence. Mais comme il n'avait point d'enfants, la raison d'état lui faisait vivement désirer que notre Bienheureuse se remariât. Il la pressentit sur ce point d'abord amicalement et par voie d'insinuation; puis, la trouvant ferme et inébranlable, il s'irrita de sa résistance, et voulut en triompher par la rigueur et la persécution. Il se flattait qu'une faible femme s'assouplirait, ou du moins se briserait sous cette main de fer qui avait terrassé tant de superbes guerriers, et il ignorait qu'il n'est pas donné à l'homme d'être fort contre Dieu. Il saisit donc les revenus de Françoise, sous divers prétextes, lui enleva tous les joyaux que lui avait légués son époux, et la réduisit à une gêne qui ressemblait beaucoup à une dure pauvreté. Notre Bienheureuse supporta tout avec une héroïque patience, et se réjouit de souffrir pour la plus belle des vertus. Elle sut également tout oublier près d'une couche de souffrance et de mort. Et en effet, Arthur comptait à peine un an de règne, qu'abreuvé de chagrins, languissant et malade, il vit accourir sa victime d'hier, qui le soigna avec une filiale tendresse, et adoucit ses derniers instants par tout ce que le cœur, animé d'une ardente charité, a de plus ingénieux et de plus délicat. Dieu permet de ces retours. Il expira le 26 décembre 1458, et sa fin fut comme avait été sa longue vie, simple, forte, chrétienne, digne d'un soldat. Ainsi mourut le comte de Richemont, et ainsi est mort un autre enfant de la noble et catholique Bretagne, le général de Lamoricière. Salut à sa gloire militaire, et paix à son âme, si dévouée à la défense de l'Église et de son Pontife. En apprenant cette mort, Pie IX a pleuré et prié. Ses larmes sont l'immortel honneur du guerrier qui a su les mériter, et cette prière toute-puissante lui a ouvert l'entrée du ciel. Mais revenons à Françoise. Quand le duc eut expiré, elle lui ferma les yeux, et l'ensevelit de ses propres mains. Elle eut soin encore de faire dire, pour le repos de son âme, un grand nombre de messes, et distribua à cette même intention d'abondantes aumônes. Ainsi se vengent les Saints.

La mort d'Arthur III, comte de Richemont, appela au trône François, comte d'Etampes, et marié à Marguerite, fille du duc François II. Il n'avait que vingt ans, et il porta dans sa cour cette légèreté de mœurs et de paroles, qu'il n'avait que trop étudiée et apprise à celle de Charles VII. Cependant, les leçons de l'exemple ne lui manquaient pas, car tandis qu'il s'occupait tout entier de jeux et de fêtes, au milieu d'une jeunesse vive et ardente, les deux duchesses, Françoise et Marguerite, s'unissaient pour la prière et l'aumône. On les voyait parcourant à pied les rues de la ville, et répandant, ici un sourire, là une bonne parole, plus loin un secours. C'était à qui les aborderait, avec cette familiarité touchante qui ne s'établit qu'entre une mère et des enfants. Les pauvres honteux n'étaient point oubliés; cette visite était un de leurs délassements, et le peuple, les voyant s'enfoncer dans les quartiers tristes et obscurs de la ville, disait: Nos dames sont en partie de plaisir aujourd'hui.

Nous avons dit qu'immédiatement après la mort du duc, son époux, Françoise s'était retirée chez les Clarisses. Mais elle n'avait pu en supporter les austérités, et il lui avait fallu revenir au palais ducal. Sans doute elle se résignait à la volonté divine, et néanmoins soupirait sans cesse au souvenir du cloître qu'elle avait entrevu, et de ces sœurs qui l'habitaient, toutes unies dans un même sentiment d'abnégation d'elles-mêmes et de pur amour. Ce fut au plus fort de ces tristesses et de ces regrets que Dieu, qui avait ses desseins, lui fit rencontrer le bienheureux Père Jean Soreth, général des Carmes. Ce saint religieux, auquel elle ouvrit son cœur et son profond dégoût du monde, la consola de son mieux, lui parla des religieuses Carmélites qui se trouvaient au pays de Liège, et lui en dit tant de bien, que Françoise forma, dès l'instant, le projet de fonder en Bretagne un monastère de cet Ordre. Elle le supplia donc de lui envoyer au plus tôt quelques sœurs pour le peupler. Le Père Soreth le promit, et après une conversation toute pleine de l'esprit de Dieu, il se retira dans une grande admiration de la sainteté de cette princesse. Cependant celle-ci, vivement impatiente, se hâta d'écrire à ces bonnes religieuses qu'on lui promettait, et les envoya visiter de sa part. D'un autre côté, elle obtenait de Rome les permissions nécessaires, et achetait, à Vannes, un emplacement nommé le Bon-Don, et propre à bâtir un monastère. Restait une dernière difficulté, le consentement du duc: elle le demanda, et renouvelant des instances d'abord infructueuses, finit par le ravir comme de vive force. Le doigt de Dieu se montrait déjà dans toute cette affaire. Ainsi Françoise, qui, pour activer les constructions du couvent, s'était transportée à Vannes, réunit autour d'elle quelques filles de bonne maison, parmi lesquelles trois de ses nièces, et sous la direction du Père de la Nuée, religieux Carme, toutes s'instruisirent des constitutions de l'Ordre, du chant et des cérémonies. Quant à notre Bienheureuse, elle s'appliquait surtout à la méditation, et pratiquait les plus grandes austérités. Trois fois la semaine elle jeûnait; elle portait toujours une grosse haire sur sa chair nue, et chaque jour elle prenait deux sanglantes disciplines.

Cependant Françoise ne pouvait oublier ses pauvres bien-aimés, et à

Vannes, comme à Nantes, elle les réunissait à sa table tous les vendredis, et les servait elle-même. Elle visitait aussi les hôpitaux, et tel était son attrait pour ce charitable exercice qu'un moment après sa sortie des Saintes-Claires, elle hésita si elle ne se consacrerait pas au soin des malades, à l'Hôtel-Dieu de Paris. Mais le Seigneur avait marqué sa place au Carmel ; Françoise le comprenait, et combien ses vœux hâtaient le jour où elle pourrait s'y fixer ! Aussi, dès qu'une partie des bâtiments fut habitable, elle s'y logea avec ses compagnes, et toutes commencèrent dès lors, c'est-à-dire vers 1461, à suivre les usages de l'Ordre. Elles mangeaient au réfectoire, dormaient en un dortoir commun, récitaient l'office, gardaient les jeûnes et les silences, disaient leur coupe, fréquentaient les sacrements, et ne sortaient que très-rarement. Le temps s'écoulait au milieu de ces œuvres, et il se fût écoulé rapidement, si l'on n'eût attendu impatiemment les Carmélites Liégeoises. Enfin elles arrivèrent, Dieu ayant pitié de sa servante, et la veille de la Toussaint, 1463, elles firent leur entrée dans Vannes. La duchesse, suivie de la noblesse, des notables et d'une grande foule de peuple, sortit fort loin au-devant d'elles. Les arrivantes étaient au nombre de neuf, sept dames de chœur et deux converses. Par les soins de Françoise, des appartements leur avaient été préparés au château ducal, et elles y demeurèrent jusqu'au 21 décembre. Ce jour-là, le Père général, Jean Soreth, assisté du grand vicaire de Vannes, les introduisit dans leur couvent, qui reçut le nom de monastère des trois Maries du Bon-Don. Avec quel bonheur Françoise présenta les clefs à la prieure, aida à sonner pour la première fois la cloche ! Comme elle eût voulu pouvoir, dès ce jour, rompre complètement avec le monde ! Sans doute en son âme c'était fait, mais son corps semblait toujours être à lui. Les intérêts de son monastère l'exigeaient, et elle s'y résigna. Il lui fallut donc se retirer toute triste dans un petit corps de logis qu'elle s'était réservé, en dehors de la clôture. Toutefois, elle assistait aux offices de la communauté, prenait ses repas avec les sœurs, se trouvait aux réunions du chapitre, y disait sa coupe comme les autres, servait à la cuisine à son tour : aucune novice n'était plus humble, plus avide de réprimandes, de travaux rudes et rebutants. Les sœurs, rompues dès longtemps à cette discipline, ne pouvaient assez admirer l'ardeur et la perfection de cette nouvelle venue, éclipsant déjà toutes les autres.

Quatre années furent nécessaires à notre Bienheureuse pour assurer la fondation de son monastère, et briser elle-même tous les liens, qui de jour en jour resserraient plus fortement leurs nœuds et leurs étreintes. Les difficultés des affaires et des voyages, et les exigences de temps et d'argent, ne lui parurent ni les plus rudes et les plus épineuses. Car elle eut de nouveau à lutter contre le duc François, qui avait retiré son consentement, et dû même braver le courroux de Louis XI, qui, en sa qualité de suzerain, avait arrêté pour elle un second mariage. Il lui en parla lui-même, à Nantes, dans un voyage qu'il fit en Bretagne, et sous la courtoisie du langage, laissa percer le ton impératif du commandement. Mais tout fut inutile, caresses et menaces ; et toute la puissance d'un roi de France, non moins que toute l'insidiosité d'un Louis XI, échouèrent devant la fermeté d'une femme. Enfin le jour où elle pourrait dire au monde un éternel adieu se leva avec l'anniversaire de celui où le Fils de Dieu s'incarna, pour notre salut, dans les chastes entrailles de Marie. Donc, le 25 mars 1469, Françoise vint se présenter dans la chapelle du couvent, et s'agenouilla devant le maître-autel. Elle était en habits de deuil, ne les ayant

jamais quittés, portait à la main un cierge de cire blanche, et près d'elle se tenaient quatre demoiselles d'honneur. L'officiant était frère Yves de Ponsal, évêque de Vannes, ce même dominicain qui l'avait initié au bonheur de la vie chrétienne par la faveur anticipée de la première communion, et qui allait l'introduire dans la félicité de la vie religieuse par l'imposition si désirée du saint habit. L'histoire des vocations monastiques nous offre souvent cette heureuse rencontre, d'un fils de saint Dominique et d'une vierge du Carmel.

Mais quels souvenirs touchants, et quelles pensées attendrissantes durent remplir alors le cœur de l'humble postulante, et l'âme du religieux Pontife : « Ma fille », lui dit-il d'une voix émue, « que demandez-vous ? » — « Je demande », répondit-elle, « la pauvreté et société des sœurs du sacré Ordre de la bienheureuse Vierge Marie du mont Carmel, sous perpétuelle clôture ». Alors le révérend Père Jean Soreth fit une pieuse et docte instruction sur les devoirs de la vie religieuse, et puis l'évêque reprit : « Vous avez entendu, ma fille : voulez-vous, de bon gré et avec persévérance, vous assujétir aux charges de la religion ? » — « Ainsi le veux-je », répondit-elle. Le Prélat lut une oraison ; il bénit la tunique de couleur sombre, souvenir du linceul de l'Homme-Dieu ; le scapulaire, emblème du joug suave et léger du Seigneur ; la ceinture, symbole des combats ; le manteau blanc, signe de la pureté, de la simplicité et de l'amour des épouses du Christ ; le rosaire, guirlandes de salutations enthousiastes, que tous les chrétiens adressent à la rose mystique des jardins du ciel ; le voile enfin, cette barrière infranchissable au monde et dont Dieu seul fait la force. La novice fut dépouillée de ses vêtements séculiers et revêtue de cette livrée ; on l'aspergea comme un monument sacré, et, derrière la grille, le chœur chantait l'histoire des vierges sages et prudentes devenues les épouses fortunées du céleste amant des âmes.

Après la messe, à laquelle Françoise communia, elle s'avança précédée de la croix et suivie de ses témoins vers la porte de clôture. Les religieuses l'y attendaient. La prieure la contemple avec tendresse, sa voix répète, avec ce doux chant du Carmel, qui rappelle celui du ramier dans la profondeur des bois, ce verset pieux : *Elegi abjectam esse in domo domini mei Jesu Christi*. Deux religieuses, semblables à deux anges messagers, se détachent du groupe recueilli ; elles font retentir cet appel : *Veni, sponsa Christi!* « Venez, épouse du Christ ! » On achève ce motet, et tandis que l'évêque lit une prière, la Bienheureuse tombe aux pieds de la prieure. Celle-ci la relève, la baise avec charité, et place sur sa tête une couronne d'épines, la couronne des épouses de l'Agneau, et la porte se referme. Avec Françoise, les quatre demoiselles qui l'accompagnaient reçurent l'habit et entrèrent en religion. Les pauvres aussi ne furent pas oubliés, et ils eurent ce jour-là un banquet. Ainsi quitta le monde Françoise d'Amboise, et ainsi, selon l'expression d'un vieil auteur Breton, « ce phénix de sainteté, parmi toutes les dames de France, devint une chaste tourterelle, retirée au désert fleurissant du mont Carmel pour y gémir le reste de ses jours ».

Mais tandis que Françoise savourait dans la solitude tous les charmes de la vie religieuse, et rachetait, par l'obéissance et l'humilité du cloître, le rang et les hommages dont elle avait joui. Marguerite de Bretagne s'éteignait, isolée et silencieuse, au gai château de Nantes. Pâle victime de l'indifférence de son époux, elle s'était, lentement et sans bruit, penchée vers la tombe, comme une fleur sans soleil languit et se fane. Son testament, en date du 22 septembre 1469, est empreint de piété et de résignation chré-

tienne. Elle y nomme notre Bienheureuse, et lui lègue, comme souvenir de reconnaissance et d'affection, un cœur de diamant et une chaîne d'or. C'était un don du duc François, au temps passé, quand il l'aimait. Quelques autres noms se lisent encore dans ce même testament, et ce sont des noms d'amies dévouées, ou de serviteurs fidèles, mais ils sont en petit nombre. On sent que le malheur est là, et là où est le malheur, ne sont pas les amis nombreux. Trois jours après, elle mourut, plainte du peuple qui l'aimait, et fut inhumée dans l'église des Pères Carmes. Françoise la pleura comme elle l'avait aimée, c'est-à-dire avec une tendresse toute maternelle, et, lui continuant une vive sollicitude, elle multiplia pour le repos de son âme, les prières, les messes et les communions. Ici se présente une réflexion qui, chaque jour, trouve encore son opportunité. Laquelle des deux princesses paraissait aux yeux du monde avoir choisi la meilleure part, et être la plus heureuse ? L'apparence était pour Marguerite et la réalité pour Françoise. C'est que l'une habitait un palais et l'autre un cloître. Le monde voudra-t-il jamais le comprendre ?

Cependant notre Bienheureuse venait de faire sa profession solennelle entre les mains du Père Jean Soreth, le 25 mars 1470, et avait reçu de l'évêque de Vannes l'imposition du voile noir. Cette consécration irrévocable d'elle-même au Seigneur lui devint un motif nouveau d'avancer en la perfection religieuse, et un ancien auteur fait observer à ce sujet, et avec raison, qu'elle y marcha rapidement, parce « qu'elle était tellement dénuée de son propre sens et volonté, qu'elle ne faisait rien que par obéissance ou avec des supérieures ». Ce fut donc par leur permission, qu'après la mort de Marguerite de Bretagne, elle prit pour le duc François, qui n'en avait point eu d'enfants, l'initiative d'un second mariage. La sainteté des mœurs, la dignité de la famille, l'honneur de la patrie et l'hérédité du trône, demandaient impérieusement une alliance noble, illustre et chrétienne. Tous l'avouaient, le duc lui-même, et il fallut néanmoins, pour y réussir, tout l'ascendant que donnaient à Françoise l'âge, la parenté et la sainteté. L'épouse qu'elle lui présenta, fut Marguerite de Foix, fille de Gaston IV, comte de Foix et de Bigorre, et prince-souverain de Béarn. La Bretagne tout entière applaudit à un tel choix, et en reporta sa reconnaissance sur notre Bienheureuse. Le mariage se célébra au château de Clisson, le 26 juin 1474 ; mais Françoise, fidèle aux règles de la clôture, n'y assista point. D'ailleurs, que lui importaient les fêtes du monde ! elle venait d'entrer dans la cinquième année de sa profession, et se trouvait de jour en jour plus heureuse de cette vie de silence et d'oubli, lorsque ses sœurs l'élurent prieure. Elle en fut atterrée, et, se mettant à genoux, supplia qu'on ne lui imposât pas un si lourd fardeau. Mais, ainsi qu'on le pense bien, on maintint l'élection, et Françoise entra en charge. Comme elle se montra attentive aux besoins de son cher troupeau ! Comme elle fut dévouée, douce, humble ! Elle se persuada que jusqu'alors elle n'avait vécu que pour elle seule, quand sa vie avait été consacrée à tous ceux qui en avaient réclamé peu ou beaucoup, et elle se dit qu'il lui fallait maintenant vivre pour les filles que Dieu lui donnait en charge. Nulle n'était plus sévère pour soi, plus bienveillante pour les autres : aimer Dieu et le prochain, telle était sa devise et la règle de ses actions.

Ensevelie dans le silence et la solitude de son monastère des trois Maries, Françoise ne songeait qu'à y terminer en paix sa pénitente et laborieuse carrière. Mais la Providence avait marqué son tombeau aux portes de Nantes, et c'est vers ce temps qu'elle déclara ses desseins. Elle se servit pour cela de la princesse Marguerite de Foix, duchesse de Bretagne. Et, en effet, celle-ci étant venue visiter notre Bienheureuse, fut si édifiée de sa conversation, et comprit si bien son rare mérite, qu'elle résolut de l'attirer à Nantes, afin de jouir plus facilement de ses avis et bons conseils. L'occasion ne tarda pas à se présenter. Tout près de Nantes, et sur la rive gauche de la Loire, un prieuré de Bénédictines, nommé Notre-Dame des Couëts, laissait beaucoup à désirer sous le double rapport de la ferveur et de la régularité. D'ailleurs, le nombre des religieuses, réduites à sept, n'était plus suffisant pour l'office divin, et ces considérations parurent favorables au projet d'obtenir du Saint-Siège la translation de ce monastère, de l'Ordre de Saint-Benoît à celui du Carmel. Le duc en référa donc au pape Sixte IV, qui, après d'amples informations, enjoignit à la bienheureuse Françoise de venir réformer les Couëts et aux Bénédictines de se soumettre à sa direction, si elles n'aimaient mieux se retirer en l'abbaye de Saint-Sulpice de Rennes, dont le prieuré dépendait. D'ailleurs, le souverain Pontife n'oubliait point leurs intérêts temporels, et leur assignait une pension sur les revenus du couvent supprimé, mais il exigeait une prompte et entière soumission.

Ces lettres apostoliques sont de l'année 1476, et au mois de décembre, Françoise et neuf de ses religieuses quittèrent le monastère des trois Maries du Bon-Don. La population entière de Vannes, consternée de ce départ, assiégeait les portes du couvent, et s'écriait qu'elle ne voulait pas perdre la Sainte. Aussi, quand Françoise parut, ce fut une explosion générale de cris et de larmes. Par contre, les plus vifs transports la saluèrent à Nantes, et, au milieu d'une foule qui la pressait de ses flots respectueux et enthousiastes, elle arriva, avec ses sœurs, au château de la Tour-Neuve, où le duc et la duchesse les attendaient. Quelle rencontre et quels souvenirs ! La bure du Carmel et le blanc manteau du prophète Elie contrastaient singulièrement avec l'or et l'hermine ducale ; mais celle qui portait les saintes livrées de la pauvreté, n'en paraissait que plus belle à tous les regards. Et surtout, quelle éloquente leçon des vanités du monde et du bonheur de la profession religieuse ! Les dernières formalités, pour la prise de possession du monastère des Couëts, ne se terminèrent entièrement que le 20 décembre, et ce fut le jour même de Noël que Françoise y entra. C'était là qu'elle devait vivre quelques années encore de la vie des Saints, et mourir de la mort des Saints. Aussi put-elle dire en franchissant le seuil de la porte : Voici le lieu de mon repos. Au reste, nul lieu n'était plus favorablement disposé pour le recueillement et la prière. D'un côté, la Loire fertilisait de ses belles eaux une prairie où paissaient des troupeaux, l'horizon était repoussé au loin par le fleuve et les bois sombres, qui couronnaient les coteaux de Miséry, se perdaient dans le bleu du ciel ; l'autre, le monastère était entouré par les forêts pleines de mystères du pays de Rays. On était perdu dans leurs ombres recueillies, et l'oreille, dans ce silence de toute voix humaine, n'y entendait que le chant des oiseaux, la plainte des grands vents dans les bois, ou le bruit vague des eaux s'écoulant sans cesse, image de la vie : l'âme s'épanouissait dans ce calme, elle s'abandonnait aux pieuses pensées, et quand la cloche sonnait les offices, la prière muette se formulait et venait d'elle-même se poser sur les lèvres.

Mais tandis que tout entière à ses devoirs de prieure, Françoise ramenait aux Couëts le silence, la psalmodie et la régularité, ses sœurs, restées au Bon-Don, vivaient dans la tristesse et les larmes : regrettant leur mère,

rien ne pouvait les consoler. Elles résolurent donc de tenter une entreprise, que Dieu voulut bien bénir ; elles employèrent leurs amis, firent écrire au Pape, et en obtinrent la réunion de leur monastère à celui des Couëts. Quelle joie à cette nouvelle, et combien promptes elles furent à partir ! Elles accoururent empressées près de Françoise, ainsi qu'un essaim d'abeilles, séparé par les orages, se hâte et se réfugie dans la ruche commune lorsque le calme est revenu. Assurément, rien ne pouvait être plus doux au cœur aimant de Françoise que cette réunion, qui eut lieu en l'année 1480. Continuée en charge par l'ordre exprès des supérieurs, et mère vigilante, énergique et tendre, elle savait relever les faibles, modérer le zèle indiscret et réveiller au besoin le cœur endormi devant Dieu. C'est ainsi qu'elle appela aux Couëts le Père Alain de la Roche, célèbre dominicain, afin qu'il y établit la dévotion si excellente du saint Rosaire. Ce fait atteste une fois encore combien Marie aime ces deux Ordres, et combien elle se plaît à les employer simultanément. Cependant, ici-bas, la joie est presque toujours messagère de la douleur, et notre Bienheureuse l'expérimenta par la mort du Père Jean Soreth, qui décéda à Angers, le 25 juillet 1481. Ce fut une grande perte pour Françoise. Elle le pleura comme un père, et l'invoqua comme un Saint ; et pendant les quatre années qu'elle lui survécut, elle s'appliqua à enraciner si fortement l'esprit du Carmel dans sa maison, qu'il put s'y maintenir sans déchoir jamais de sa première ferveur.

D'ailleurs, le terme de son pèlerinage approchait, et elle devait le rencontrer dans l'exercice de la charité. Une des sœurs fut atteinte d'une maladie contagieuse. La Bienheureuse ne laissa à personne le devoir de la soigner ; elle le fit avec son dévouement ordinaire, elle la consola, et quand tout espoir de guérison fut perdu, elle l'assista, et reçut son dernier soupir. Quelques jours après, se sentant frappée du même mal, elle ne se fit aucune illusion ; mais saluant toute joyeuse l'approche de la délivrance, elle monta à l'infirmerie : c'était le samedi, 28 octobre 1483. Les progrès du mal parurent bientôt si effrayants, que le jeudi, 3 novembre, elle reçut les derniers sacrements ; et vers le milieu de la nuit, elle fit appeler toute la communauté. Les sœurs étant réunies autour de sa couche funèbre, la mourante s'accusa d'abord des mauvais exemples qu'elle leur avait donnés, et leur en demanda humblement pardon. Puis, comme on ne lui répondait que par des sanglots, elle ajouta ces paroles, qui nous ont été conservées : « Je vous en prie, sur toutes choses, faites que Dieu soit mieux aimé. Soyez humbles, bénignes, douces et charitables, chastes et obéissantes ; aimez-vous les unes les autres, chérissez la paix, union et concorde ; soyez loyales à Dieu, fermes, constantes et persévérantes en l'observance de votre profession... Adieu, mes filles, je m'en vais à présent expérimenter ce que c'est que d'aimer Dieu : je me rends à lui ». Françoise avait cessé de parler qu'on l'écoutait encore ; et les sœurs, inclinées et silencieuses, lui demandèrent sa bénédiction. Alors levant sa main mourante, elle les bénit, et puis on n'entendit que les soupirs de la malade et ses prières entrecoupées, les sanglots des religieuses et la prononciation des oraisons saintes. Ainsi s'écoulèrent les heures de la nuit et celles du jour, jusque vers midi. Françoise demanda alors qu'on lui récitat le Stabat mater, et qu'on lui lit l'évangile de la Passion. Elle en suivait les paroles avec un silencieux recueillement, lorsque, vers la fin, on s'aperçut qu'elle entrait en agonie. La sous-prieure commença donc la recommandation de l'âme, et comme elle prononçait ces mots : « Partez, âme chrétienne, que votre place soit aujourd'hui dans

le lieu de la paix, et votre demeure dans la sainte Sion », notre Bienheureuse, étant âgée de cinquante-huit ans, rendit à Dieu sa belle âme, le vendredi, 4 novembre, à trois heures du soir. Que cette mort est douce, et qui ne souhaiterait, pour mourir ainsi, de mourir sous un habit religieux ! On essayerait en vain de peindre la douleur des religieuses des Couëts, non plus que celle des habitants de Nantes. Ils voulaient posséder le corps de Françoise, et ils le réclamèrent instamment : mais les religieuses, qui ne consentirent jamais à se priver d'un trésor si précieux, l'inhumèrent à l'entrée du Chapitre.

La bienheureuse Françoise est surtout caractérisée dans l'art populaire par l'hermine de Bretagne sur son manteau et par la couronne de duchesse placée près d'elle, ou qu'elle semble déposer à terre. Parfois on la revêt de l'habit des Carmélites, en plaçant à ses pieds les insignes de sa dignité ancienne.

## CULTE ET RELIQUES.

Sept ans après le mort de Françoise, son saint corps ayant été levé de terre, fut trouvé en parfait état de conservation, et replacé dans un coin du chapitre, de telle façon que le pied du tombeau répondit au bas de l'église, sous le jubé de la grille, afin que le public y eût accès. On y grava aussi une épitaphe contenant les nom et prénoms de la Bienheureuse, et la date de sa mort. Dès lors, ce lieu devint comme un pieux pèlerinage, et le peuple commença à invoquer la bonne duchesse. Durant les guerres de religion, les Carmélites des Couëts, obligées de quitter leur couvent, mirent ces précieuses reliques à l'abri de toute profanation, et dès que le calme fut rétabli, elles les replacèrent dans le tombeau. De nouveaux miracles se firent à cette occasion, et des litanies et autres prières furent composées en l'honneur de notre Bienheureuse. Mais, comme aucune décision du Saint-Siège n'avait encore sanctionné ce culte populaire, les évêques et les États de Bretagne lui en firent, à ce sujet, de pressantes instances en l'année 1759, et trois ans après, l'évêque de Nantes, Pierre Mauclerc de la Mazauchère, procéda à une information juridique. Cependant, on ne donna aucune suite à cette affaire, et le seul bien qui en résulta, fut la confirmation du respect et de la vénération dont la mémoire et les reliques de la Bienheureuse n'avaient cessé d'être l'objet. Bientôt arrivèrent les jours néfastes de 93, et avec eux la persécution et la spoliation. Sous prétexte que la chasse était en vermeil, le directoire de Nantes ordonna l'ouverture du tombeau ; mais on ne trouva qu'une chasse de plomb, et les ossements furent jetés pêle-mêle avec d'autres débris. Quant aux religieuses, elles avaient été expulsées du couvent, et ce ne fut qu'à grand peine qu'elles obtinrent d'y rentrer furtivement pour recueillir ces précieux restes. La tête avait été séparée du tronc, et elles la trouvèrent intacte. Elles la réunirent à d'autres ossements, et parvinrent, par mille indostrieuses précautions, à les cacher pendant la tourmente révolutionnaire. En 1828, Mme Goguet de la Salmonière, dernière religieuse survivante des Couëts, et dernière possesseur de ces reliques, les déposa chez les Dames de la Grande-Providence, à Nantes, et c'est là qu'elles ont été solomnellement reconnues par Mgr Jacquemet, évêque de cette ville. Ce prélat, jaloux de tout ce qui peut intéresser la gloire de son diocèse, a obtenu de Rome, le 16 juillet 1863, la reconnaissance du culte immémorial de la bienheureuse Françoise, et l'autorisation d'en célébrer la fête le 5 novembre.

A raison de diverses circonstances, ce ne fut qu'en 1865 que le diocèse de Nantes rendit pour la première fois à notre Bienheureuse tous les honneurs d'un culte public, par un tridoum solennel qui eut lieu dans la chapelle des Carmélites de Nantes. L'année suivante, Mgr l'évêque de Nantes célébra la béatification de la sainte duchesse, par une fête à laquelle il invita tous les évêques de la Bretagne. C'était renouveler pour l'humble Françoise les pompes et la gloire dont elle avait entouré elle-même la canonisation de saint Vincent Ferrier.

Nous devons cette biographie à M. l'abbé Dachassalog, chanoine honoraire d'Angoulême, qui l'a extraite de la Vie de la Bienheureuse, par M. le vicomte de Kernabieu.

VIES DES SAINTS. — TOME XIII. 12

4 NOVEMBRE.

Événements marquants

  • Naissance en 1427
  • Première communion à l'âge de 5 ans (1432)
  • Mariage avec Pierre de Bretagne (vers 1442)
  • Devient duchesse de Bretagne (1450)
  • Veuvage et vœu de continence (1457)
  • Fondation du monastère des Trois-Maries à Vannes (1463)
  • Prise d'habit au Carmel (1469)
  • Profession solennelle (1470)
  • Réforme du monastère des Couëts à Nantes (1476)

Miracles

  • Conservation du corps intact constaté sept ans après sa mort
  • Guérisons miraculeuses lors du rétablissement de son tombeau

Citations

Je vous en prie, sur toutes choses, faites que Dieu soit mieux aimé.

— Dernières paroles rapportées par ses sœurs

Elegi abjectam esse in domo domini mei Jesu Christi

— Chant du Carmel lors de son entrée

Date de fête

5 novembre

Époque

15ᵉ siècle

Décès

4 novembre 1483 (naturelle)

Autres formes du nom

  • Amboise de Bretagne (fr)

Prénoms dérivés

Françoise

Famille

  • Louis d'Amboise (père)
  • Marie de Rieux (mère)
  • Jeanne d'Amboise (sœur)
  • Marguerite d'Amboise (sœur)
  • Pierre II de Bretagne (époux)
  • Jeanne de France (belle-mère)