Le Bienheureux Jean de Gand (L'Ermite de Saint-Claude)
Moine et Ermite
Résumé
Moine bénédictin de Saint-Claude au XVe siècle, Jean de Gand se retira dans l'ermitage pour fuir le relâchement de son abbaye. Poussé par une révélation, il devint médiateur politique entre Charles VII et Henri V d'Angleterre durant la guerre de Cent Ans. Il mourut à Troyes en 1419 après avoir prédit la naissance de Louis XI et la fin de l'occupation anglaise.
Biographie
LE BIENHEUREUX JEAN DE GAND, MOINE,
SUSNOMMÉ L'ERMITE DE SAINT-CLAUDE
Nihil certe bono monacho felicius, nihil laboriosius, nihil furtivius.
Il n'y a rien assurément de plus heureux qu'un bon religieux, rien de plus actif, rien de plus généreux.
Jean Trithème, Hum. ad monachos.
L'abbaye bénédictine de Saint-Claude (Condatescense, dans le Jura), n'avait plus, au XVe siècle, la ferveur des premiers temps. Plusieurs fois les souverains Pontifes, les princes même, avaient dû intervenir pour y relever ou maintenir la régularité. Les revenus de ce monastère avaient considérablement augmenté par la libéralité des empereurs, des rois et de
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plusieurs seigneurs, et depuis longtemps déjà on n'y recevait plus que des religieux appartenant à la première noblesse. Mais cette gloire mondaine avait été funeste à l'austérité de la discipline monastique. Plusieurs de ces grands seigneurs, cachés sous le froc, conservaient les goûts du siècle, se livrant avec ardeur aux exercices de la chasse, prenant des habits séculiers et ne gardant ni clôture, ni stabilité. Cependant ce relâchement était loin d'être universel. À côté des religieux mondains et peu réguliers, d'autres, pieux et fervents, reproduisaient dans l'abbaye de Saint-Claude les vertus des anciens jours. Tel fut un gentilhomme appelé Jean de Gand, et plus connu de son temps sous le nom d'Ermite de Saint-Claude. Le bienheureux Jean de Gand fut moine ou ermite à Saint-Claude, sous le gouvernement de l'abbé François II, qui administra ce monastère de l'année 1412 à l'année 1425. Il y vécut avec la régularité la plus édifiante, et il paraît même que la vie dissipée que menaient quelques religieux le porta à quitter l'abbaye, pour se retirer dans quelque modeste prieuré du Jura, dépendant de Saint-Claude, afin d'y pratiquer plus à l'aise les vertus religieuses. C'est ce qui lui fit donner le nom d'Ermite, sous lequel il est désigné dans les monuments anciens. Un auteur affirme qu'il se retira dans le prieuré de Mouthe, pour y vivre dans la pratique de la pénitence et de la prière, à l'imitation de Simon de Crespy-en-Valois, dont les vertus avaient embaumé cette solitude. André du Saussay parle du séjour du bienheureux Jean de Gand dans le Jura, en termes un peu différents. Selon lui, ce saint homme avait une grande dévotion à saint Claude, dont il visitait souvent le tombeau avec beaucoup de piété. Il se fit construire un petit ermitage auprès du monastère, et c'est là qu'il passait les jours et les nuits dans une grande pureté d'âme, honorant Dieu par le jeûne, la méditation et la prière.
Ces choses se passaient au commencement du XVe siècle. La France était alors livrée aux dissensions les plus déplorables. La guerre commencée en 1337 entre Édouard III, roi d'Angleterre, et Philippe de Valois, roi de France, s'était continuée sous leurs successeurs, au milieu d'une suite non interrompue de crimes et de malheurs. La France y avait recueilli quelque gloire, mais beaucoup de revers, et les batailles de Crécy (1346), de Poitiers (1356), et d'Azincourt (1415), gagnées par les Anglais, avaient surexcité leur orgueil et leurs prétentions. La folie du roi Charles VI, les haines implacables des Bourguignons et des Armagnacs, s'ajoutaient encore aux désastres de l'invasion étrangère, pour précipiter la France dans l'abîme et la livrer à ses ennemis.
Mais il semble que Dieu n'éprouvait ce royaume que pour le relever d'une manière inattendue. « Quelque chose de miraculeux dans le malheur comme dans la prospérité », dit Chateaubriand, « se mêle à l'histoire de ces temps ». Le pieux Ermite de Saint-Claude, déplorant dans sa retraite les calamités qui pesaient sur la France, et les maux plus grands encore qui semblaient la menacer, se sentit poussé par une inspiration divine à travailler au rétablissement de la paix. Tous les jours, prosterné devant le Seigneur, il priait avec ardeur pour la réconciliation des rois de France et d'Angleterre. Un jour qu'il était en contemplation, il fut averti par une révélation d'en-haut que Dieu lui ordonnait de quitter son désert, et d'aller trouver les deux rois ennemis pour les conjurer, au nom du ciel, de faire enfin la paix.
Charles VII, quoique dauphin, était alors le véritable chef du royaume. Il venait de prendre le titre de régent, et avait rassemblé à Poitiers les fidèles débris des corps de l'État, pour en composer une sorte de parle- ment. C'est vers ce temps (1419) que Jean de Gand quitta son ermitage de Saint-Claude pour aller parler au jeune prince. Celui-ci le reçut avec bonté, et comme le pieux ermite l'exhortait, au nom du ciel, à procurer la paix à son peuple, Charles lui répondit qu'il était plus que tout autre affligé des maux que causait la guerre, et qu'il désirait la paix de tout son cœur. « Dieu bénira votre bonne volonté », lui dit Jean de Gand, « et je vous prédis en son nom que, dans peu d'années, il vous donnera un fils selon vos désirs ». Ce fils naquit, en effet, quatre ans plus tard, et fut roi de France sous le nom de Louis XI. Le bienheureux ermite annonça encore au prince que Dieu lui donnerait la victoire contre ceux qui troublaient le royaume. Lorsqu'il eut accompli sa mission de paix auprès du dauphin, il se dirigea vers la Normandie, où le roi d'Angleterre, Henri V, poursuivait le cours de ses conquêtes, si fatales à la France, et s'emparait de la ville de Rouen. Le succès l'avait rendu présomptueux, et quand le saint homme lui parla de paix, Henri le repoussa avec mépris, et le fit même maltraiter indignement. Le serviteur de Dieu lui parla alors avec cette liberté vraiment apostolique qui ne s'effraie pas des menaces, et lui prédit que dans peu de temps Dieu l'appellerait à son tribunal, et ferait sentir aux Anglais le bras de sa vengeance, en les chassant du sol français. On sait comment une autre envoyée du ciel, Jeanne d'Arc, accomplit bientôt la prédiction du pieux ermite, en chassant les Anglais d'Orléans.
Jean de Gand, ayant accompli sa mission, reprit aussitôt le chemin de la Bourgogne, pour rentrer dans son ermitage de Saint-Claude. Plusieurs fois déjà il était allé trouver Charles VII pour l'aider de ses conseils et l'assurer de son dévouement. Toujours il profitait de ses voyages pour répandre dans les lieux où il passait la bonne semence de la parole divine. Sa vie était celle d'un pénitent, car il se mortifiait par la pratique habituelle du jeûne, portait un rude cilice et une ceinture de fer et passait souvent la nuit en prières. Son humilité égalait sa douceur, et il savait commander aux mouvements de son cœur et supporter les injures avec patience. Aussi de son vivant même on l'appelait le saint Ermite de Saint-Claude, parce que tout, dans ses paroles et ses actions, respirait la sainteté.
À son retour, il arriva à Troyes en Champagne, où il avait déjà paru plusieurs fois, et logea, selon sa coutume, à l'hôtel des Trois-Maures. Il ne manquait jamais, en passant dans cette ville, d'aller visiter les Dominicains, afin d'assister à leurs exercices religieux. Quelques jours après son arrivée à Troyes, il tomba malade à l'hôtellerie, et vit bientôt que sa fin approchait. Il fit appeler alors un saint prêtre, nommé Gauthier Garnot, curé de Torvilliers, dans la banlieue de Troyes, et le pria de lui procurer les secours de la religion. Le pieux ermite reçut les derniers sacrements avec la ferveur la plus édifiante, et exprima le désir d'être enterré au couvent des Dominicains. La mort ne l'effrayait point, parce qu'il avait bien vécu. Il rendit son âme à Dieu, le 29 septembre 1419, étendu sur un lit de paille, et ne regrettant rien de ce monde, parce que son trésor était au ciel. Tant que son corps resta dans l'hôtellerie où il avait rendu le dernier soupir, on vit paraître sur son logis une colonne de feu, symbole merveilleux de sa charité devant les hommes et de sa gloire devant Dieu.
## CULTE ET RELIQUES.
Le bienheureux Jean de Gand fut inhumé dans l'église des Dominicains de Troyes : on plaça sur le lieu de sa sépulture une petite tombe blanche, de pierre dure, mesurant deux pieds et quatre
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doigts de largeur, et sur laquelle on le voyait représenté avec une grande barbe, de longs cheveux, et les mains jointes soutenant un chapelet. Le souvenir du pieux ermite resta en vénération, non-seulement dans la ville de Troyes, mais surtout à la cour de France, où il avait paru dans des temps si malheureux pour y porter des conseils de paix et des paroles d'espérance. Soixante-deux ans après sa mort (1482), Louis XI, dont il avait prédit la naissance, voulut honorer sa mémoire et faire procéder à sa canonisation. Il écrivit d'abord aux Dominicains de Troyes, pour en obtenir tous les documents relatifs à la vie et à la mort du pieux ermite ; il fit ensuite décider qu'on exhumerait le corps de Jean de Gand pour le placer en un lieu plus décent. Cette cérémonie eut lieu le mercredi 13 novembre 1482, en présence de l'évêque et d'un grand concours de peuple. Le cercueil fut porté au chœur de l'église et ouvert sous les yeux de l'évêque, qui procéda à la reconnaissance des reliques et les fit déposer en un sarcophage que l'on plaça dans une ouverture pratiquée à la muraille de la nef de l'église, et devant laquelle on posa des barreaux de fer. C'est là que le peuple vint dès lors honorer son tombeau et l'invoquer comme un Saint.
Le culte du bienheureux ermite n'était point encore autorisé solennellement par l'Église. Mais le peuple de Troyes et des environs l'honorait publiquement, et les nombreux miracles accomplis à son tombeau ne firent qu'accroître la vénération qu'on avait pour lui. Ces miracles furent constatés par des procès-verbaux en règle qui devaient servir au procès de la canonisation du Bienheureux que Louis XI avait sollicitée auprès du pape Sixte IV. Ces documents, livrés au public, produisirent la meilleure impression : les reliques vénérées de Jean de Gand furent visitées par une foule de pèlerins venus de tous les points de la Champagne. On offrit en son honneur des flambeaux, des nappes d'autel et d'autres objets de dévotion. On recueillit soigneusement, au couvent des Dominicains, les objets qui lui avaient appartenu, sa haire, sa ceinture de fer et son chapelet de gui de chêne qu'on envoya au roi Louis XI pour satisfaire sa dévotion envers le pieux ermite.
Nous ne savons pas ce qui fut fait à Rome pour la canonisation de Jean de Gand ; tandis qu'on poursuivait cette affaire, Louis XI mourut (30 août 1483) ; le pape Sixte IV le suivit bientôt dans la tombe (1484), et le projet de canonisation de Jean de Gand resta indéfiniment suspendu : il n'a pas été repris depuis ce temps ; néanmoins la sainteté de sa vie, les miracles accomplis à son tombeau, ont fait que le titre de Bienheureux est resté dès lors attaché à son nom.
Ses reliques et son tombeau ont disparu depuis la Révolution française.
Cette biographie est l'abrégé de celles qu'on donnent les professeurs du collège de Saint-François-Xavier de Besançon, dans les Saints de Franche-Comté ; et M. l'abbé Defer, dans les Saints de Troyes.
Événements marquants
- Entrée à l'abbaye bénédictine de Saint-Claude sous l'abbé François II
- Retraite en ermitage dans le Jura (Mouthe ou près du monastère)
- Révélation divine lui ordonnant de travailler à la paix entre la France et l'Angleterre
- Rencontre avec le dauphin Charles VII à Poitiers en 1419 et prédiction de la naissance de Louis XI
- Mission auprès de Henri V d'Angleterre en Normandie et prédiction de sa mort
- Mort à Troyes à l'hôtel des Trois-Maures en 1419
- Exhumation et reconnaissance des reliques en 1482 par Louis XI
Miracles
- Colonne de feu apparaissant au-dessus de son logis à sa mort
- Nombreux miracles constatés à son tombeau après son exhumation
Citations
Dieu bénira votre bonne volonté, et je vous prédis en son nom que, dans peu d'années, il vous donnera un fils selon vos désirs