Révérend Père Marie-Joseph Coudrin

Fondateur de la Congrégation des Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie

18ᵉ siècle

Résumé

Prêtre originaire du Poitou, Marie-Joseph Coudrin exerça un ministère héroïque et clandestin durant la Révolution française. En 1800, il fonda avec Henriette Aymer de la Chevalerie la Congrégation des Sacrés-Cœurs, dite de Picpus, dédiée à l'adoration perpétuelle et à l'éducation. Son œuvre s'étendit par la suite aux missions lointaines, notamment en Océanie et en Amérique du Sud.

Biographie

LE RÉVÉREND PÈRE MARIE-JOSEPH COUDRIN,

FONDATEUR DE LA CONGRÉGATION DES SACRÉS CŒURS DE JÉSUS ET DE MARIE ET DE L'ADORATION PERPÉTUELLE DU TRÈS-SAINT SACREMENT DE L'AUTEL

1837. — Pape : Grégoire XVI. — Roi de France : Louis-Philippe.

Le Révérend Père Coudrin était fils d'Abraham Coudrin et de Marie Riom, simples cultivateurs dans le Poitou. Il naquit à Coussay-les-Bois, près de Châtellerault (Vienne), le 1er mars 1768. Sa première éducation fut confiée aux soins de son oncle, l'abbé Riom, vicaire à Saint-Philibert de Maillé, qui donna plus tard un bel exemple de fermeté et de courage en refusant de prêter le serment schismatique de la constitution civile du clergé. L'abbé Coudrin n'eut donc qu'à marcher sur les traces de son pieux instituteur pour devenir lui-même un généreux confesseur de la foi. Après avoir ainsi reçu les premières leçons de la science et de la vertu, il vint achever au collège de Châtellerault le cours de ses humanités, et fit sa philosophie à Poitiers. Cependant les temps étaient mauvais : l'Assemblée nationale venait de se déclarer souveraine. Dans la séance du 2 novembre 1789 elle décréta que les biens du clergé seraient mis à la disposition de la nation, et dans celle du 13 février 1790, elle supprima les Ordres religieux et abolit les vœux monastiques.

Les choses en étaient là lorsque le jeune Coudrin vint frapper aux portes du sanctuaire. L'Église de France avait plus que jamais besoin de ministres pieux, savants et dévoués. Les directeurs du séminaire de Poitiers crurent trouver ces qualités dans le courageux aspirant ; aussi lui permirent-ils de recevoir en un seul jour, le 3 août 1790, la tonsure, les ordres mineurs et le sous-diaconat. Cependant la révolution continuait le cours de ses attentats sacrilèges. Le 27 novembre, il fut décrété que tous les évêques et curés qui n'auraient pas fait, sous huit jours, le serment de fidélité à la constitution civile du clergé, seraient censés avoir renoncé à leur titre. En voyant le spectre de l'impiété révolutionnaire se dresser ainsi devant lui, le jeune Coudrin ne songea à autre chose qu'à s'armer pour la combattre. Pendant que son évêque siégeait à la Chambre, où il défendait la bonne cause avec un courage digne de tout éloge, l'évêque d'Angers lui imposa les mains et le fit diacre, le 18 décembre 1790. Peu de temps après, les élèves du séminaire furent obligés de rentrer dans leurs familles. L'abbé Coudrin revint donc à Coussay et dut ensuite se retirer dans un village voisin pour échapper à la persécution qui commençait à sévir dans le Poitou. La guerre civile était imminente ; une sombre stupeur envahissait tous les esprits. Cependant la pensée de tant d'âmes privées de leurs pasteurs et livrées à des mercenaires enflamme son zèle et exalte son courage. Apprenant que Mgr de Bonald, évêque de Clermont, était caché à Paris, et qu'il y imposait les mains aux derniers volontaires de la milice cléricale, malgré les périls auxquels il va s'exposer, il se rend à la capitale au mois de février 1792, et le 4 mars suivant il est ordonné prêtre. De retour à Coussay, il eut bientôt à y remplacer le curé de la paroisse, expulsé par les révolutionnaires pour n'avoir pas voulu faire le serment schismatique ; mais il ne put lui-même y demeurer longtemps. Poursuivi par les ennemis de la religion, il s'enfuit jusqu'à Poitiers, et, par mesure de prudence, il alla se cacher au château de la Motte, situé au bourg d'Usseau, près de Châtellerault, où il resta caché jusqu'au mois d'octobre 1792. Comme le lieu qu'il occupait ne lui offrait plus assez de sûreté, et qu'il ne voulait pas compromettre les habitants de la maison, il dit adieu à ses hôtes qui s'efforcèrent en vain de le détourner de sa résolution. Ayant franchi le seuil du château, il se met à genoux au pied d'un chêne, et, après avoir fait le sacrifice de sa vie, il marche sans savoir où l'Esprit de Dieu le conduira.

Les premières courses apostoliques de l'abbé Coudrin eurent lieu dans les environs de Poitiers. Les paroisses de Vaumauray et de Saint-Georges, mais surtout le faubourg de Montbernage, furent les principaux théâtres de son zèle. Il ne sortait ordinairement que la nuit, déguisé en mendiant ou bien en ouvrier ; le jour, il se tenait caché dans les bois et dans les cavernes, n'ayant pour nourriture qu'un peu de pain et de fromage. Il ne pouvait rester longtemps dans le même endroit, de peur de compromettre ceux qui lui donnaient l'hospitalité : il dut même changer plusieurs fois de nom. Comme au temps des catacombes, il célébrait la messe en tout lieu, tantôt dans une grange, tantôt dans un grenier ; il y faisait des instructions et distribuait la sainte Eucharistie. Un an s'était écoulé au milieu des horreurs de la révolution, lorsque l'abbé Coudrin, ne trouvant plus de retraites assez sûres dans les environs de Poitiers, fit, le 22 avril 1794, son entrée dans cette ville, où il allait bientôt enfanter dans les angoisses l'œuvre qu'il avait conçue deux ans auparavant. Il reçut asile chez des personnes pieuses qui, dès l'année 1793, avaient formé à Poitiers, rue d'Oléron, une association ayant pour but d'honorer d'un culte spécial le Cœur adorable de Jésus, et de lui faire amende honorable pour tous les crimes qui souillaient la France. Il commença dès lors à cultiver ces jeunes plantes avec un soin particulier; il employait une bonne partie de son temps à les instruire, les fortifier et les diriger. Cependant il ne bornait pas son zèle aux limites de ce petit champ; il ne consacrait à sa culture que les dimanches et les fêtes; les autres jours de la semaine, il allait dans les différents quartiers porter les secours de la religion. Souvent même il sortait en plein jour pour aller visiter les malades dont le danger était plus pressant. Les prisons regorgeaient alors d'une foule de personnes coupables d'attachement à la religion et à la royauté. L'abbé Coudrin conçut le généreux dessein d'aller porter à ces nobles victimes les secours spirituels dont elles avaient besoin. Il parvint à gagner un concierge, qui l'introduisit pendant la nuit. Enhardi par ce premier succès, il alla jusqu'à dire la messe au sein de la prison. Lorsqu'il apprenait que quelques personnes allaient être mises à mort, il se rendait au lieu du supplice pour leur donner une dernière absolution. Loin de se laisser intimider, il étendait de plus en plus le cercle de son activité. Le diocèse de Tours ressentit plus d'une fois les effets de son zèle. Dans le printemps de 1794, il s'y rendit à pied, marchant pendant la nuit et se tenant le jour caché dans les blés.

De retour à Poitiers, il y reprit ses travaux. Il était toujours poursuivi par la pensée de former une Congrégation religieuse; mais il ne trouvait pas encore autour de lui les éléments nécessaires pour une fondation de ce genre. Au mois de novembre 1794, Mlle Henriette Aymer de la Chevalerie vint se mettre sous sa direction et solliciter son entrée dans l'association du Sacré-Cœur. Le Père Coudrin ne tarda pas à distinguer cette âme d'élite et à fonder sur elle son principal espoir pour le succès de l'œuvre que Dieu lui avait inspirée et dont le plan se développait peu à peu devant lui. Peu de temps après, plusieurs des associées de l'œuvre du Sacré-Cœur, qui avaient un goût plus prononcé que les autres pour la retraite et le silence, se séparèrent de leurs compagnes et choisirent le Père Coudrin et Mlle Henriette pour leurs supérieurs particuliers. Dès lors elles se chargèrent d'une manière spéciale du pieux exercice de l'adoration et reçurent le nom de solitaires. Peu après elles prirent la laine et une sorte d'habit religieux qu'elles portaient sous leurs vêtements séculiers. Puis, le 25 août 1797, elles prononcèrent des résolutions de pauvreté, de chasteté et d'obéissance. Sur la fin de l'année 1797, elles firent l'acquisition d'une maison située rue des Hautes-Treilles, qui prit le nom de Grand Maison.

Vers le même temps, quelques jeunes gens de bonne volonté vinrent se grouper autour du Père Coudrin, et lui fournirent le premier appoint d'une société de missionnaires qu'il voulait établir. Pour initier ces jeunes disciples aux travaux du saint ministère, il leur fit faire le catéchisme dans les faubourgs de la Tranchée et de la Cueille. Après les travaux de la journée, nos missionnaires allaient se reposer aux pieds des saints autels; ils y faisaient l'adoration réparatrice, y récitaient ensemble les heures canoniales; et le reste du temps était consacré à la méditation, aux pieuses lectures et aux études théologiques. Les Sœurs, de leur côté, par leurs austérités jointes à la prière, s'efforçaient d'attirer les bénédictions du ciel sur les travaux de leurs frères. Dès le 1er janvier 1799, elles commencèrent ce qu'elles appelaient les grands jeûnes; elles ne mangeaient que du pain bis avec des fruits, des légumes et du laitage. Leur lit n'était qu'une simple planche: plus tard on tempéra la rigueur de ces austérités. Les Frères, malgré la fatigue de leurs travaux, observèrent eux-mêmes pendant cinq ans le maigre habituel et le coucher sur la planche. Sur la fin de 1799, les Sœurs prirent la robe blanche, symbole de l'innocence qu'exige l'œuvre de la réparation. Le 17 juin 1800, les vicaires capitulaires approuvèrent leur association et leur donnèrent l'abbé Coudrin pour supérieur; puis, le 17 octobre, ils confirmèrent l'élection de la Révérende Mère Henriette Aymer de la Chevalerie. Le 20 octobre 1800, le Père Coudrin et les Frères Bernard et Hilarion firent leurs résolutions; puis la Mère Henriette et quatre Sœurs émirent les vœux temporaires de chasteté et d'obéissance. La profession des trois vœux perpétuels de pauvreté, de chasteté et d'obéissance furent prononcés par le Père Coudrin et la Mère Henriette, le 24 décembre 1800.

Le Père Coudrin fut en butte aux sarcasmes et aux calomnies de certains ecclésiastiques jaloux du bien qu'il faisait. Il porta cette croix sans amertume comme sans faiblesse, et laissa à la Providence le soin de le justifier. Il voyait en cela le glaive de Dieu qui frappait une victime dévouée à la réparation. Vers la fin de décembre 1800, il envoya à Paris le Frère Bernard pour y recevoir les ordres sacrés; mais son père, qui revenait de l'exil, l'ayant rencontré, le détourna de sa vocation. Peu après, la nouvelle famille s'accrut de plusieurs membres. Les Sœurs, que nous avons vu émettre deux vœux temporaires le 20 octobre 1800, firent les trois vœux perpétuels le 18 avril 1801. Dans les premiers mois de 1800, les Sœurs avaient déjà entrepris l'éducation gratuite de quelques enfants pauvres de leur sexe. C'était une œuvre à laquelle les fondateurs attachaient la plus grande importance; aussi les Frères ne tardèrent-ils pas à en faire autant de leur côté. De plus, ils commencèrent vers le même temps l'instruction de la jeunesse cléricale, l'un des principaux buts de la Congrégation. Ainsi entouré de ses enfants, le Père Coudrin ne songeait qu'à faire le bien en silence sur le théâtre de ses premiers travaux, lorsque la voix du Seigneur appela cette société naissante à dilater ses pavillons pour étendre l'influence des divins Cœurs. Mgr de Rohan-Chabot, proche parent de la Mère Henriette, venait d'être appelé, après le Concordat, à l'évêché de Mende, quand il sentit le besoin d'avoir un auxiliaire zélé, ferme et prudent. Il jeta pour cela les yeux sur l'abbé Coudrin, qui se décida à accepter la proposition qui lui était faite. Ce fut dans le mois de juin de l'année 1802 qu'il arriva à Mende. Son ministère dans les montagnes du Gévaudan fut abondant en fruits de bénédictions. Il releva le séminaire diocésain de ses ruines, rétablit le pèlerinage de Saint-François Régis, à la Louvese, fonda à Mende un double établissement de son Ordre, et de là envoya à Cahors une nouvelle colonie de Frères et de Sœurs. Il travailla aussi avec succès à évangéliser les peuples des villes et des campagnes et à ramener les Protestants. En 1804, la Mère Henriette se rendit à Paris, mandée par le Père Coudrin, et, le 3 septembre de la même année, elle y fonda une maison sur la place Vendôme; elle y fit venir quelques Sœurs, y reçut des novices et y commença l'adoration perpétuelle à laquelle elle joignit l'œuvre de l'éducation. Les religieuses commencèrent par l'école gratuite, selon l'esprit de leur Institut; bientôt après, elles ouvrirent un pensionnat qui leur procura des moyens de subsistance et répandit dans les diverses classes de la société le bienfait d'une éducation chrétienne à la fois solide et simple. Outre les établissements dont nous avons parlé, les religieuses de l'Adoration virent s'en former jusqu'à quinze du vivant de leurs fondateurs; à savoir, ceux du Mans, de Séez, de Sarlat, de Rennes, de Tours, de Troyes, de Mortagne, de Sainte-Maure, d'Alençon, de Rouen, d'Yvetot, de Châteaudun, de Coussay, de la Verpillière et de Saint-Servau.

Le Père Coudrin, de son côté, s'occupait activement de son œuvre, malgré l'acharnement auquel il était en butte de la part de ses adversaires. À la suite de la démission de Mgr de Chabot, le Révérend Père, délivré des soucis que lui causait son titre de vicaire général, put se livrer avec plus de liberté aux œuvres du saint ministère pour lesquelles il avait toujours un attrait tout particulier. Il employait tout son temps à prier, à prêcher et à confesser; mais sa réputation le suivait comme l'ombre qui s'attache au corps qui la fuit; on accourait à lui de tous côtés, et il ne pouvait suffire à entendre les pénitents qui voulaient s'adresser à lui. C'est dans ces circonstances qu'il fonda, sans dessein prémédité, la maison qui devint le chef-lieu de son Ordre. Le quartier de Picpus n'était guère qu'un désert quand il vint y fixer le centre de ses opérations. Il y installa une colonie de ses religieux qu'il fit venir de Mende, au mois de juin 1803, et qui commencèrent par ouvrir une école gratuite en faveur des enfants pauvres. Dieu se plut à bénir ces commencements: à côté de l'école gratuite s'éleva un collège, qui en peu de temps devint très-florissant. Picpus n'était pas seulement un foyer de science: on y cultivait aussi la piété. Le Père Coudrin en inspirait le goût à ses disciples plus encore par ses exemples que par ses paroles. Il donnait à la prière tous les moments qui n'étaient pas consacrés aux travaux de son saint ministère et aux autres bonnes œuvres extérieures. Dans les intervalles qu'il pouvait avoir de libres, où il disait son chapelet, ou bien il méditait les vérités éternelles. Continuellement il pensait à Dieu: il employait la plus grande partie des nuits à s'entretenir avec le Seigneur; il ne pouvait prononcer le nom de Jésus sans éprouver une joie intérieure qui se manifestait au dehors. Son zèle pour annoncer la parole de Dieu ne connaissait point de bornes. On le vit, en 1807, prêcher les stations du Carême dans quatre églises de Paris. Il consacrait aussi beaucoup de temps au ministère du sacrement de pénitence. À son exemple, les enfants des Sacrés-Cœurs s'adonnaient avec zèle aux travaux du saint ministère. Tout en cultivant ainsi la piété et le zèle dans l'âme de ses enfants, le bon Père n'oubliait pas d'y entretenir une sainte émulation pour les sciences ecclésiastiques. Malgré ses nombreuses occupations, le Père Coudrin trouvait encore le temps de faire lui-même à Picpus, une classe de théologie à laquelle assistaient, outre les scolastiques, tous les prêtres de la maison: c'est dans ces conférences qu'il faisait part à ses disciples des fruits de sa propre expérience.

Parmi les œuvres de la Congrégation des Sacrés-Cœurs, on compte l'érection de collèges dans plusieurs maisons de province, celle des séminaires, et celle des missions, particulièrement dans les diocèses de Troyes et de Rouen. Le P. Coudrin, remplissant les fonctions de grand vicaire auprès du cardinal prince de Croÿ, archevêque de Rouen, se montrait toujours le premier à l'ouvrage. Outre l'œuvre des missions, il accepta encore la direction des communautés religieuses. Il a laissé dans tous ces pieux asiles la bonne odeur de ses vertus. Mais l'œuvre qui a le plus illustré sa carrière, c'est l'établissement des missions de l'Océanie orientale. À la demande du souverain Pontife, il envoya trois prêtres et trois catéchistes aux îles Sandwich. Des missionnaires s'embarquèrent à Bordeaux, le 21 novembre 1826. Cette mission fut suivie de celles de Gambier, des Marquises, des îles Taïti et Pomotou et de l'île de Pâques. Un second départ de missionnaires ayant eu lieu en 1834, trois prêtres et un catéchiste arrivaient dans le courant du mois de mai à Valparaiso, dans le Chili : un des Pères y resta pendant que les autres continuaient leur route à travers l'Océan. Dieu bénit cette entreprise : il y eut bientôt à Valparaiso une résidence, un collège, une paroisse, une maison de procure et un couvent de Sœurs. De là, l'Institut s'étendit successivement à Santiago, à Lima, à Copiapo et à la Séréna.

Le Père Coudrin approchait du terme de sa carrière, et néanmoins ses occupations ne faisaient que se multiplier. La confiance dont l'honorait le cardinal-archevêque de Rouen lui attirait une multitude d'affaires auxquelles il se prêtait avec une bonne volonté inépuisable. Cependant ses forces finirent par succomber sous le fardeau. En 1829, il accompagna le cardinal-évêque qui se rendait à Rome pour l'élection du successeur de Léon XII. Le bon Père put alors satisfaire tout à son aise son ardente piété par la visite des saints lieux. De retour à Paris le 16 septembre 1829, des bruits sinistres annonçaient déjà l'approche d'un nouvel orage révolutionnaire. Les journées de juillet 1830 ne tardèrent pas à réaliser ces tristes prévisions. La maison de Picpus fut envahie plusieurs fois. L'exercice de l'adoration perpétuelle, interrompu pendant ces jours de trouble, fut rétabli par le Père Coudrin le 9 août 1833, et se poursuivit sans relâche jusqu'aux jours néfastes de la Commune.

Cependant le bon Père sentait de jour en jour ses forces diminuer et ses infirmités s'accroître. En conséquence, le 7 novembre 1833, il écrivit à l'archevêque de Rouen pour le prier d'accepter sa démission. Sa retraite à Picpus ne fut pas un repos inactif ; bien loin de là, il employa ce qui lui restait de forces à travailler pour ses enfants. Quoique ses infirmités le fissent beaucoup souffrir, on le voyait presque tous les dimanches se rendre à la chapelle des Sœurs, où il avait coutume de prêcher pendant la messe ; il confessait aussi un grand nombre de personnes et allait même quelquefois annoncer la parole de Dieu dans les églises paroissiales ; de plus, il entretenait une correspondance suivie avec les différentes maisons de l'Institut ; mais ce qui est le plus surprenant, c'est qu'avec tout cela il trouvait le temps de faire une classe de théologie. La mort de la Mère Henriette, arrivée le 23 novembre 1834, lui causa une peine sensible ainsi qu'aux religieuses des Sacrés-Cœurs, qu'elle dirigeait depuis le commencement de l'Institut avec autant de prudence que de bonté. Depuis ce moment la santé du bon Père déclina à vue d'œil. Un assoupissement habituel lui rendait le travail très-pénible ; mais si son œil sommeillait, son cœur veillait toujours au bonheur de ses enfants. Il les embrassait tous dans sa sollicitude, mais sa prédilection paternelle était pour ceux qui étaient loin de lui. Il recommandait de prier souvent pour les missionnaires. Il voulait qu'à l'adoration les Frères et les Sœurs, à l'exemple de Moïse, levassent les mains au ciel, tandis que d'autres combattaient dans la plaine.

Les dernières années de sa vie furent encore marquées par diverses fondations et par les visites des maisons de son Ordre. En 1836, il fit pendant le Carême une petite mission dans son pays natal de Coussay-les-Bois. De retour à Picpus, il ne tarda pas à être atteint de la maladie qui devait le conduire à la tombe. Il fut saisi d'une grippe, qui se changea en fluxion de poitrine. Le Carême étant survenu, il ne voulut rien relâcher de ses austérités accoutumées, ni cesser le cours de ses instructions. Obligé enfin de céder à la violence de la maladie, il ne se résigna qu'avec peine à accepter les remèdes prescrits par les médecins. On essaya de lutter contre le mal par des moyens énergiques; mais il était trop tard, et l'on conçut bientôt les inquiétudes les plus graves. Le Père Coudrin vit arriver la mort avec le calme du serviteur fidèle qui va recevoir le prix de ses travaux. Il se confessa, reçut l'Extrême-Onction et l'indulgence plénière en pleine connaissance; mais on ne put lui donner le saint viatique. Comme sa dernière heure approchait, ses enfants se réunirent autour de lui, et il leur donna une suprême bénédiction, sans omettre aucune classe de son Institut. Il rendit ensuite son âme à Dieu : c'était le 27 mars 1837. Son corps fut déposé au cimetière de Picpus, dans le caveau où reposaient déjà Mgr de Chabot et la Révérende Mère Henriette.

Le Révérend Père Marie-Joseph Coudrin n'était plus de ce monde, mais il devait se survivre dans l'œuvre qu'il avait fondée: sa Congrégation. Là en effet étaient son esprit, son cœur, son âme, sa vie tout entière. Nous allons mettre sous les yeux de nos lecteurs le chapitre préliminaire de la Règle des Frères et des Sœurs de la Congrégation des Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie et de l'adoration perpétuelle du très-saint Sacrement de l'autel, tel que l'a approuvé le pape Grégoire XVI par son Bref Romano Pontifici, en date du 24 mars 1840:

Article premier. — Le but de l'Institut est de retracer les quatre âges de Notre-Seigneur Jésus-Christ: son enfance, sa vie cachée, sa vie évangélique et sa vie crucifiée, et de propager la dévotion envers les Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie.

Art. 2. — Pour retracer l'enfance de Jésus-Christ, les Frères ouvrent des écoles gratuites pour les enfants pauvres. Ils tiennent de plus des collèges, dans lesquels ils se font un devoir d'admettre gratuitement un certain nombre d'enfants, autant que les ressources de chaque maison peuvent le permettre.

Les Sœurs ouvrent aussi des écoles gratuites pour les enfants pauvres de leur sexe. Elles tiennent de plus des pensionnats; et elles se font un devoir d'élever gratuitement un certain nombre de jeunes personnes, nées de familles malheureuses, autant que les ressources de chaque maison peuvent le permettre.

Les Frères en particulier préparent par leurs soins aux fonctions du ministère sacré les jeunes élèves du sanctuaire.

Art. 3. — Tous les membres de la Congrégation s'efforcent de retracer la vie cachée de Jésus-Christ, en réparant, par l'adoration perpétuelle du Très-Saint Sacrement de l'autel, les injures faites aux Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie par les crimes énormes des pécheurs.

Art. 4. — Les Frères retracent la vie évangélique du Sauveur par la prédication de l'Évangile et par les missions.

Art. 5. — Enfin, tous les membres de la Congrégation doivent rappeler, autant qu'il est en eux, la vie crucifiée de notre divin Sauveur, en pratiquant avec zèle et prudence les œuvres de la mortification chrétienne, surtout en réprimant leurs sens.

Art. 6. — De plus, ils ont pour but de faire tous les efforts qui dépendent d'eux pour propager la vraie dévotion envers le Sacré-Cœur de Jésus et le très-doux Cœur de Marie, suivant que cette dévotion est approuvée par le Saint-Siège apostolique.

Art. 7. — La Congrégation a pour patron particulier saint Joseph, époux de la bienheureuse Vierge Marie, et pour protecteurs particuliers saint Augustin, saint Dominique, saint Bernard et saint Pacôme.

Art. 8. — Le fondement de la Règle de la Congrégation est la Règle de Saint-Benoît. Les Frères vivent en commun dans les pratiques régulières, sous l’obéissance du supérieur général de toute la Congrégation et des supérieurs particuliers. Ils font des vœux perpétuels, mais simples, de pauvreté, de chasteté et d’obéissance.

Art. 9. — Les Sœurs font aussi des vœux perpétuels, mais simples, de pauvreté, de chasteté et d’obéissance, et vivent en commun dans les pratiques régulières, sous l’obéissance du supérieur général de toute la Congrégation, de la supérieure générale des Sœurs, du supérieur et de la supérieure de chaque maison particulière.

Pendant le règne de la Commune, la maison de Picpus fut plusieurs fois envahie, pillée et profanée ; mais les religieuses de l’Adoration perpétuelle restèrent courageusement à leur poste d’honneur, veillant nuit et jour à la garde du corps du Sauveur au milieu de ses ennemis, pendant que les Pères étaient emprisonnés ou massacrés, ainsi que nous le dirons au 26 mai. Cependant, comme il n’eût pas été prudent de faire l’adoration nocturne à la chapelle, elles transportèrent le Saint-Sacrement dans la salle de l’infirmerie, qui était la plus propre et la plus sûre. Le premier dimanche après Pâques, elles le transportèrent à la chapelle et y firent en commun l’adoration réparatrice. Comme tout le monde était réuni pour ce pieux exercice, Clavier entre à l’improviste et s’écrie : « Qu’est-ce qu’on fait là ? Est-ce qu’on dit la messe ici ? » Personne ne répond. Personne ne se sauve. Personne ne se retourne. « La supérieure est-elle ici ? » reprend Clavier. — « Non », répond l’économe ; — elle était en effet gardée à vue dans sa chambre, — et le commissaire se retire stupéfait du calme et du silence qu’il a été impuissant à troubler. Le dimanche suivant, celui du Bon-Pasteur, fut signalé par une cérémonie encore plus touchante. On avait tardé jusque-là à consommer les saintes espèces, conservant ce saint viatique pour la dernière extrémité. On comprit cependant qu’il était temps de se nourrir de cet aliment céleste. Une table est décorée avec soin. Le corporal contenant les hosties y est déposé avec respect, entre six et sept heures du matin. Toutes les Sœurs réunies se prosternent devant la sainte Eucharistie et adorent du plus profond de leur cœur ce bien-aimé Sauveur, qui est leur lumière et leur force en ces jours de ténèbres et de tribulations. Puis chacune d’elles s’approche avec amour de cette table sainte et prend avec respect sa portion du banquet divin. Quand toutes eurent communié, il restait encore quelques saintes hosties qui furent consommées par celles que les supérieures députèrent à cet effet. On ne garda qu’une particule devant laquelle se continua l’adoration jusqu’à l’heure du départ pour la prison.

La Congrégation des Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie et de l’Adoration perpétuelle compte actuellement 5 évêques, 175 prêtres, dont 94 en Europe, 34 en Amérique, 47 en Océanie ; 52 frères aspirants et de chœur ; 186 frères convers, dont 137 en Europe, 26 en Amérique, 23 en Océanie. Dans leurs maisons de France et d’Amérique, les religieuses des Sacrés-Cœurs comptent environ 800 sœurs de chœur et 680 sœurs converses ; en Océanie, îles Sandwich, 23 ou 25 sœurs.

Nous avons extrait cette biographie des Annales de la Congrégation des Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie, et d’un ouvrage intitulé : Les Martyrs de Picpus, par le R. P. Benoît Forderoun, prêtre de la même Congrégation, professeur de morale au séminaire de Versailles (Paris, chez Adolphe Joux, 1872, in-12).

VIES DES SAINTS. — TOME XV. 14

28 MARS.

Événements marquants

  • Naissance à Coussay-les-Bois le 1er mars 1768
  • Ordination sacerdotale clandestine à Paris le 4 mars 1792
  • Vie clandestine et ministère caché à Poitiers pendant la Révolution
  • Fondation de la Congrégation des Sacrés-Cœurs avec Henriette Aymer de la Chevalerie (1800)
  • Installation à Picpus (Paris) en 1803
  • Envoi des premiers missionnaires en Océanie en 1826

Citations

Le but de l'Institut est de retracer les quatre âges de Notre-Seigneur Jésus-Christ: son enfance, sa vie cachée, sa vie évangélique et sa vie crucifiée.

— Règle de la Congrégation, Article 1er