Saint Bernard de Menthon (Apôtre des Alpes)

Apôtre des Alpes — Fondateur des hospices du Saint-Bernard

Fête : 15 juin 10ᵉ siècle • saint

Résumé

Noble savoyard du Xe siècle, Bernard de Menthon fuit un mariage prestigieux pour se consacrer à Dieu à Aoste. Devenu archidiacre, il combat l'idolâtrie dans les Alpes et fonde deux célèbres hospices pour secourir les voyageurs menacés par le froid et les brigands. Il meurt à Novare en 1008 après une vie dédiée à l'hospitalité et à l'évangélisation des sommets.

Biographie

SAINT BERNARD DE MENTHON,

APÔTRE DES ALPES — FONDATEUR DES HOSPICES DU SAINT-BERNARD

Singularis perfectæ est vocatio, quæ in beneficiorum cœlestium aspectum specialiter tendit.

C'est une admirable vocation que celle qui nous donne en perspective les biens célestes.

S. Lant. Just. Lib. II de Spirit. resur. c. 22.

Saint Bernard naquit en Savoie, au mois de juin de l'année 923, de Richard, seigneur de Menthon, et de Bernoline de Duingt, petite-fille du chevalier Olivier, comte de Genève, pair de France et compagnon des conquêtes de Charlemagne. Honneurs, richesses, alliances, tout concourait à rendre cette famille une des plus puissantes du pays. Ses parents vertueux mirent tous leurs soins à cultiver de bonne heure les excellentes dispositions de cet enfant, unique objet de leurs tendresses. Dès l'âge le plus tendre, il montra un goût décidé pour les exercices religieux et une grande facilité pour l'instruction qu'il recevait au sein de sa famille.

À l'âge de sept ans, on lui donna un précepteur, homme distingué par ses talents et ses vertus ; le pieux Germain lui fit faire de grands progrès dans les sciences ; cet homme sage se montra digne d'être l'ange tutélaire de cet enfant de bénédiction. Ses premières études étant avancées, ses parents jugèrent à propos de l'envoyer à Paris, sous la conduite de son précepteur, pour y faire des études plus étendues et plus solides ; il n'avait que quatorze ans quand il arriva dans cette ville. Il fit son cours de philosophie, et se livra ensuite avec beaucoup d'application à l'étude du droit et surtout de la théologie ; toujours docile aux sages conseils de son guide, fidèle aux impressions de cette religion sainte qui remplit toutes ses pensées, il sut mettre sa vertu à l'abri de toutes les séductions.

La vue des désordres et des ravages affreux que le vice causait parmi les jeunes étudiants de son âge révoltait son cœur innocent et pur ; entouré

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de périls, suspendu sur les bords d'un abîme, ses regards se levaient vers le ciel ; c'est alors qu'il confia à son précepteur le vif désir qu'il éprouvait d'entrer dans la carrière ecclésiastique pour fuir davantage la corruption du siècle. Son précepteur, sans toutefois combattre son dessein, lui fit observer qu'il ne devait rien décider à cet égard, sans avoir auparavant, dans une affaire si importante, consulté Dieu, son directeur, des personnes prudentes et ses inclinations. Bernard suivit ce conseil, et, de l'avis de son directeur, il consulta Dieu pendant les trois années qu'il étudia la théologie.

Une si longue épreuve, bien loin de le rebuter, ne fit qu'augmenter son penchant et sa ferveur ; alors il forma la résolution de ne plus vivre que pour le ciel et de chercher dans le sanctuaire un asile assuré pour sa vertu : il fréquentait les sacrements deux fois le mois ; il s'éloignait des plaisirs et des divertissements permis aux jeunes gens de son rang ; toujours il avait en souvenir la piété et la science qui sont nécessaires à un prêtre. Son directeur lui déclara enfin que l'état auquel Dieu l'appelait était le sacerdoce et que son salut y était attaché. Cette décision fixa pour toujours sa vocation ; il fit à l'instant vœu de virginité et d'entrer dans l'état ecclésiastique ; son précepteur, qui partageait ses desseins et qui avait formé la résolution d'embrasser l'état religieux, affermit Bernard dans sa vocation ; et pour ne rien omettre de ce qui pouvait assurer leur choix, ils prièrent saint Nicolas d'être le protecteur de leur entreprise.

Cependant les parents de Bernard, ne pouvant supporter une plus longue absence de leur fils unique, le rappelèrent au château de Menthon ; le père, en faisant soigner son éducation, s'était proposé d'en faire un gentilhomme accompli, capable de soutenir un rang élevé et la gloire de sa famille ; l'héritier de son nom et de sa fortune devait être un grand homme, selon les idées du temps. Bernard, qui sait que l'obéissance est la première vertu d'un enfant bien né, se rend sans hésiter au sein de sa famille.

Arrivé au château de Menthon, il goûte avec délices le plaisir de se retrouver au sein de sa famille. Toute la noblesse du voisinage est venue prendre part à la fête, chacun s'empresse d'accueillir un jeune homme auquel se rattachent tant d'intérêts ; on se livre avec transports aux amusements, aux plaisirs naïfs de cet âge. On sait quelles étaient la courtoisie, la gaîté et toutes les aimables folies qui embellissaient les fêtes d'un vieux manoir gothique. Bernard, qui avait renoncé aux plaisirs du monde, fut peu sensible aux réjouissances que son retour causa, aussi son père ne put s'empêcher de lui faire sentir son indifférence, et comme pour le remettre des fatigues du voyage qu'il prétexta à cette occasion, et dans l'intention de le rendre plus joyeux, il lui déclare ses desseins : « Mon fils », lui dit-il, « il est temps de régler votre sort et de me décharger sur vous des fatigues d'une pénible administration : vous allez être le consolateur de ma vieillesse ; c'est de vous que dépend tout mon bonheur ; c'est vous qui devez perpétuer ma famille, dont vous êtes le seul espoir. Il faut donc vous décider à conclure bientôt une alliance honorable que je vous ai ménagée ».

A ce discours, le trouble s'empare du jeune Bernard ; il se jette aux genoux de son père, le suppliant de ne pas lui imposer des engagements qui l'effraient.

Par ménagement pour le cœur de son père, il n'ose lui découvrir son âme ; il se contente d'en être surpris ; il s'excuse sur sa jeunesse, et le vif désir qu'il avait de voyager pour son instruction lui fournit un motif plausible ; mais le baron de Menthon, au lieu de se laisser attendrir, s'emporte

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force toute divine ; ne pouvant sortir par les portes qui étaient toutes fermées, il s'échappe par une fenêtre de sa chambre, en rompant une barre de fer qui lui faisait obstacle. On montre encore aujourd'hui la fenêtre par laquelle a eu lieu son évasion. De là, errant à l'aventure, il arrive, après quelques jours de marche, aux portes de la ville d'Aoste, où il se présente au vénérable Pierre de la Val-d'Isère, archidiacre, qui le reçut avec beaucoup de bienveillance et de charité ; il eut le bonheur de rencontrer un autre père dans ce personnage de haute sainteté.

Cette fuite, qui avait mis en repos Bernard, ne produisit pas le même effet dans le château de son père ; les officiers qui allèrent le matin pour l'habiller, trouvant la porte fermée, furent contraints de l'enfoncer.

On trouva, au lieu d'un époux qu'on cherchait, une lettre à l'adresse de son père, dans laquelle il lui expose qu'il serait indigne d'être appelé son fils, s'il lui dissimulait sa vocation ; que s'il lui doit l'éducation, il en doit à Dieu la première grâce ; que sa volonté divine doit être écoutée quand elle parle.

Il lui déclare le vœu de chasteté qu'il a fait à Paris, en le priant de ne pas le blâmer s'il quitte tout pour suivre Dieu ; qu'il abandonne sa fortune pour suivre celle de la Providence ; qu'il abandonne son épouse, pour ne pas manquer à sa parole, ayant promis fidélité à la croix ; il termine ainsi :

« Je conjure ma charitable mère d'agréer avec vous les résolutions de mon cœur, puisque je ne m'éloigne de vous que pour vous retrouver tous un jour dans l'éternité bienheureuse ».

Nous laissons au lecteur le soin de deviner le trouble que cette terrible nouvelle causa dans le château ; nous dirons seulement, en peu de mots, le ressentiment que le baron de Miolans éprouva, et combien il fut sensible à un affront dont le seigneur de Menthon n'était point coupable ; il est rapporté qu'il en aurait tiré vengeance à main armée si Marguerite, se jetant aux pieds de son père, ne l'eût intercédé pour obtenir son pardon ; et si elle n'eût choisi elle-même pour époux Jésus-Christ, dans un couvent du Dauphiné.

Cependant le saint fugitif eut grand soin de taire son pays et sa famille à Aoste ; il changea même de nom. Soit que Bernard eût confié à l'archidiacre le secret de sa noble origine ; soit que le sage vieillard ait respecté le silence mystérieux du jeune inconnu, il est certain qu'il sut apprécier le trésor que le ciel lui confiait. Lui-même se chargea de cultiver cette jeune plante ; il trouvait de la consolation à former un sujet doué de si heureuses dispositions et dont il semblait présager la glorieuse carrière. À l'ombre du sanctuaire, ce nouveau Samuel respirait le calme de la paix que le monde n'avait pu lui donner. Tout entier au recueillement, à la prière, à l'étude, docile aux leçons du vertueux archidiacre, il ne cessait d'orner sa belle âme des connaissances et des vertus qu'exige le sacerdoce, auquel il ne tarda pas à être élevé. Pierre de la Val-d'Isère parlait souvent aux chanoines des vertus et des talents de l'étranger ; charmés de ses mérites, ils voulurent le recevoir parmi eux et lui obtinrent un canonicat.

Le zèle et les talents de Bernard l'appelaient aux fonctions apostoliques ; il lui eût été difficile de contenir en lui-même le feu divin qui le consumait. Ses travaux dans l'œuvre des missions ne tardèrent pas à être accompagnés des fruits les plus abondants et les plus heureux. Son bienfaiteur, le vénérable archidiacre, étant venu à mourir, Bernard fut élu pour lui succéder à cette dignité. L'évêque d'Aoste, qui connaissait aussi tout son mérite et sa prudence, désirant se reposer sur lui pour la conduite de son diocèse, le

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nomma grand vicaire ; ce nouvel emploi fit éclater tout son zèle et ce que peut une âme forte inspirée de l'amour de Dieu ; bientôt la Vallée se trouva renouvelée par ses soins. Ses travaux apostoliques s'étendirent encore dans les diocèses de Novare, de Sion en Valais, de Tarentaise et de Genève ; partout on lui voit déployer son zèle infatigable, partout ses efforts prodigieux obtiennent les plus heureux succès.

Persuadé que les vices n'ont jamais plus d'empire que sous le règne de l'ignorance, source de tous les désordres, il organise l'instruction publique, très-négligée dans ce pays. Bernard réunit des hommes dignes et capables à la cité ; il fonde des écoles dans les campagnes ; il se fait un devoir de n'accepter pour cette mission que des hommes vertueux et instruits ; par ses visites assidues, il rétablit le respect qu'on doit aux églises, et remet en vigueur la discipline ecclésiastique par l'observance des canons et par la piété dont lui-même donne l'exemple.

Pendant que ce saint homme marquait ainsi chaque jour par quelques bonnes œuvres, il apprend les désastres que l'idolâtrie causait très-fréquemment sur les Alpes, en attaquant les voyageurs et les pèlerins qui se rendaient aux tombeaux des saints Apôtres, par les deux voies romaines qui existaient.

L'une de ces voies établissait la communication entre la vallée d'Aoste et la haute Tarentaise, en coupant les Alpes grecques par la montagne appelée Colonne-Joux, à cause d'une colonne consacrée au culte de Jupiter. L'autre voie traversait les Alpes Pennines et conduisait dans le Valais, par un col étroit et difficile, nommé Mont-Joux. Sur cette montagne existait un ancien temple païen dans lequel on adorait encore une statue de Jupiter-Pennin ; l'Olympe chassé de toute part s'était réfugié sur ce dernier rempart où il se croyait inexpugnable.

Les voyageurs qui échappaient à la violence des tempêtes et aux rigueurs du froid, ainsi qu'à la cruauté des brigands, descendaient à la cité à demi morts de fatigues et de terreur et faisaient un tableau effrayant des dangers qu'ils avaient courus et des horribles cruautés éprouvées par leurs frères victimes des monstres qui habitaient ces lieux.

Bernard ne put résister plus longtemps aux mouvements de son cœur ; inspiré par cette religion sublime, qui ne connaît aucun obstacle quand il y a des larmes à essuyer, il prend la résolution d'aller planter la croix au sommet des Alpes et d'y dresser une tente hospitalière. L'entreprise était périlleuse ; il s'agissait de conquérir un désert presque inabordable et d'humaniser les féroces habitants de ce dernier repaire de l'idolâtrie. On sait combien il est difficile d'extirper de vieux préjugés, surtout quand l'ignorance et le fanatisme sont liés à une infâme cupidité ; notre Saint ne se laisse point abattre par toutes ces difficultés ; sa grande confiance en la Providence lui aplanit toutes les voies ; sa vie même, il en fait le sacrifice.

Nous rapportons, d'après Richard de la Val-d'Isère, successeur de saint Bernard, qui fut témoin de ses miracles sur les Alpes, comment il apporta remède à tant de maux. « Ce fut à la suite d'une mission que saint Bernard exécuta son dessein ; après avoir laissé au pied de la montagne l'évêque, le clergé et le peuple qui y étaient venus en procession, il monta accompagné de neuf pèlerins français qui avaient été cruellement maltraités à leur passage sur les Alpes, où un brigand appelé Procus, adorateur de l'idole et surnommé le Géant à cause de la grandeur de sa taille, venait de leur ravir un de leurs compagnons, comme par droit de dîme. Arrivés vers l'idole, au pied de

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laquelle était le Géant, ce monstre de cruauté se fit voir sous la forme d'un dragon prêt à les dévorer ; mais le Saint, ayant fait le signe de la croix, entreprend de le terrasser, et plein d'un zèle intrépide et d'une sainte confiance, il lui jette son étole au cou, qui se change aussitôt en chaîne de fer, excepté les deux bouts qu'il tenait à la main. C'est ainsi qu'un zèle accompagné de la prière et de la confiance en Dieu désarme l'enfer ». Les compagnons de saint Bernard le mirent aussitôt à mort. On conserve encore les deux bouts de l'étole de saint Bernard dans le trésor des reliques de l'abbaye de Saint-Maurice, en Valais ; de là cette coutume de voir partout saint Bernard représenté tenant le démon enchaîné. Le corps de ce monstre d'iniquité fut mis dans une grotte près du monastère ; car, en creusant les fondements de l'église qui subsiste aujourd'hui, on déterra une pierre en forme de sépulcre, qui portait cette épitaphe : Ci-git un magicien, appelé Procus, ministre du démon.

Mais notre Saint, peu content de ses victoires s'il ne pouvait en assurer les fruits et mettre en sûreté ces deux montagnes, crut qu'il était nécessaire d'y établir un asile assuré aux voyageurs, et dans cette intention, il jeta, l'an 902, les fondements des deux hôpitaux qui y sont encore aujourd'hui, appelés de son nom : le Grand et le Petit-Saint-Bernard.

Les épargnes qu'il fit sur son bénéfice, et les pieuses libéralités de l'évêque d'Aoste et de plusieurs autres personnes vertueuses lui fournirent des sommes considérables avec lesquelles il mit bientôt les deux maisons en état de recevoir et de loger tous les voyageurs. Il les fit habiter et desservir par des religieux, sous le titre et la règle des chanoines réguliers de saint Augustin, tels qu'ils subsistent encore aujourd'hui. Les deux maisons établies sur les ruines de l'idolâtrie parurent, au jugement de tout le monde, d'un si grand avantage pour la sûreté et la commodité des voyageurs que, de son vivant même, on lui donna le nom si glorieux d'Apôtre des Alpes et de père des pauvres. L'idolâtrie ne put tenir devant tant de charité et tant de miracles ; il convertit même à Jésus-Christ un riche nommé Polycarpe, qui avait élevé l'escarboucle à Jupiter sur les Alpes grecques.

En peu d'années les pieux cénobites de saint Augustin firent bénir le nom de Bernard dans toute l'Europe ; la reconnaissance des voyageurs ne se borna pas à une stérile admiration : les princes de l'Église et les grands de la terre voulurent s'associer au mérite d'une si grande œuvre, pour offrir à Bernard les moyens de perpétuer cet établissement de charité dans ces lieux où règne un hiver presque perpétuel.

La haute opinion qu'on avait de son mérite et de sa sainteté ne lui permettait plus de vivre inconnu ; sa grande réputation devint pour le Saint la cause d'une épreuve assez singulière : des pèlerins revenant de Rome passèrent à Menthon, où ils furent bien reçus ; la conversation s'engagea après le souper ; le baron de Menthon interrogea les étrangers sur les choses curieuses qu'ils avaient observées dans leur voyage ; ceux-ci lui exposèrent ce qu'ils avaient vu de plus intéressant, et en particulier ils lui firent connaître que la route des Alpes commençait à être bien fréquentée ; que le grand vicaire d'Aoste procurait à tous les voyageurs des secours de toute espèce, avec une charité la plus admirable ; qu'eux-mêmes avaient été très-bien reçus dans les maisons hospitalières qu'il avait fait bâtir au point le plus élevé de la Colonne-Joux ; en un mot, que le personnage passait partout pour un juste et un saint ; qu'il avait même fait des prodiges en renversant une idole par un signe de croix, en terrassant un géant et en défendant au démon de ne plus faire la désolation de ce pays ; qu'enfin il

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silence que la plume retrace difficilement, le cœur seul pourra le rendre.

Cependant le baron de Beaufort, qui était présent à cette scène attendrissante, craignant des suites fâcheuses pour la tendresse paternelle, prit la parole, en proposant au père ainsi qu’à l’archidiacre un moyen de les consoler, en proposant de demander un évêché pour l’Apôtre des Alpes ; le Saint lui répondit que les charges et surtout les dignités éclatantes de l’Église le faisaient trembler et qu’il refuserait toujours, comme il avait déjà refusé l’évêché d’Aoste, qui lui avait été offert par l’évêque lui-même. Le Saint remercia ses parents de toutes les offres les plus obligeantes qu’ils lui firent ; seulement, comme il désirait faire prospérer les deux établissements qu’il avait fondés, il leur demanda seulement de l’aider de leur fortune pour augmenter le revenu de ses hôpitaux, leur déclarant le vœu qu’il avait fait de ne changer jamais ni d’état, ni de pays.

Après avoir donné, pendant quelques jours, un libre cours à l’effusion de leurs sentiments, le père et la mère de saint Bernard revinrent au château de Menthon, admirant les voies de la Providence et bénissant Dieu comme le vieillard Siméon, quand il eut vu l’objet de ses longs désirs ; ils revirent pleins de joie et de consolation leur antique demeure. Désormais la plainte ne s’élèvera plus au fond de leur cœur ; ils ne cesseront d’unir leurs voix pour célébrer les bienfaits du Seigneur ; trop heureux d’avoir un Saint dans leur famille, ils s’efforceront d’imiter ses vertus.

Cependant Bernard continuait ses travaux et s’appliquait à perfectionner son ouvrage ; ses soins les plus assidus furent appliqués à se former des disciples dont le zèle et le dévouement fussent à l’abri du relâchement et de toutes les vicissitudes. Il se transportait alternativement de l’un à l’autre de ses deux monastères, pour diriger ses confrères, pour les consoler et partager leurs travaux. Sa présence seule était pour eux la plus efficace de toutes les leçons. Il mettait aussi beaucoup de soins à suivre les règlements et les sages constitutions qui donnent la stabilité aux établissements et en perpétuent les heureux fruits. Bernard parlait le langage de la foi à des cœurs dociles ; le feu divin qui le consumait passa dans l’âme de ses chers hospitaliers.

Pendant que Bernard travaillait avec tant de zèle à raffermir son œuvre, il reçut la nouvelle de la mort de ses parents ; ce fut Germain, son ancien ami, qui fut chargé de l’informer de cette perte.

Cette nouvelle toucha vivement notre Saint ; mais il modéra sa douleur en apprenant qu’ils étaient morts de manière à vivre avec le Seigneur ; il savait aussi se résigner à la volonté de Dieu ; il ne laissa pas néanmoins de prier tous ses prêtres d’offrir pendant un an le saint sacrifice de la messe pour le repos de leurs âmes.

N’ayant plus rien qui pût l’attacher à la terre, saint Bernard se livra plus que jamais aux soins de ses hôpitaux. Les sommes considérables que les héritiers de ses parents lui envoyèrent, et les fonds qu’on lui assignait de toutes parts, contribuèrent même à recevoir gracieusement tous les voyageurs. Sur ces entrefaites, un gentilhomme Anglais, curieux de voir par lui-même tout ce que le bruit public en répandait, passa à ces hôpitaux, fit, en reconnaissance de la charité avec laquelle il fut reçu, une cession de tout ce qu’il possédait et finit par entrer dans l’Ordre.

Malgré l’attachement particulier du Saint pour ses établissements, son zèle ardent pour la vérité et la religion le poussa à partir pour la Lombardie, où des hérésies s’étaient manifestées ; le succès couronna l’entreprise ; il obtint la conversion des hérétiques. C’est alors que, prévoyant qu’il avait besoin de

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la confirmation du Saint-Siège pour assurer l'existence de ses hôpitaux, il alla à Rome l'an 996. Le pape Grégoire V le reçut avec l'affection la plus tendre et lui accorda plusieurs privilèges ; il lui permit, entre autres, de recevoir des novices à la profession religieuse pour perpétuer sa congrégation naissante.

De retour au Mont-Joux, Bernard s'étudia près de neuf ans à former lui-même à la piété, à la science, et surtout à la pratique de la charité, une quantité de sujets vertueux qui se présentèrent pour le noviciat ; il leur représentait avec une bonté et une douceur insinuante qu'étant destinés par leur état de chanoines hospitaliers à passer leurs jours à loger et à secourir les étrangers, la charité devait être leur étude continuelle. Il leur donnait en tout l'exemple : il recevait les passants et les servait lui-même ; il avait surtout un soin tout particulier des malades.

Cependant ses forces commençant à diminuer, il sentit approcher le terme de sa carrière ; mais Dieu, qui se plaît à faire connaître ceux qui cherchent le plus à se cacher, lui réservait une autre gloire avant sa mort. Dans une ville assez considérable, deux seigneurs de Novare, bienfaiteurs distingués de ses hôpitaux, avaient entre eux un différend qui pouvait amener leur ruine ; notre Saint l'ayant appris, n'hésita pas, malgré son âge et sa faiblesse, d'aller les réconcilier ; il eut encore le bonheur de réussir dans cette occasion. Il prêcha même dans cette ville, au monastère Saint-Laurent, avec une force et une onction merveilleuses. Comme il se disposait à retourner à ses hôpitaux, il tomba malade ; il fit appeler aussitôt quelques-uns de ses religieux qui se rendirent près de lui. Il leur donna alors ses derniers avis, leur recommandant de fuir toute nouveauté en matière de religion, de rester inviolablement attachés à la chaire de saint Pierre, de regarder l'hospitalité comme un devoir sacré qu'ils ne pouvaient négliger sans crime ; il leur défendit même de laisser jamais bâtir aucune auberge sur la montagne, parce qu'elle serait directement opposée à sa dernière volonté, et qu'elle empêcherait une bonne œuvre telle que l'hospitalité ; il leur recommanda encore l'observance exacte de la Règle de saint Augustin, qu'il leur avait donnée, et de faire porter son corps au monastère, pour être enterré dans le lieu de la sépulture des voyageurs. Puis il leur demanda les derniers sacrements, qu'il reçut avec une ferveur et une piété admirables. Il récita ensuite les psaumes de la pénitence, et, voyant les anges descendre au-devant de lui, il rendit son esprit à Dieu pour être associé à leur bonheur, le 28 mai de l'an 1008, à l'âge de quatre-vingt-cinq ans, dans le monastère de Saint-Laurent, à Novare, en Milanais.

D'après ces dispositions, son modeste héritage appartenait à sa Congrégation et son corps devait reposer dans la sépulture des hôpitaux ; mais les Bénédictins de Novare retinrent la sainte relique dans leur monastère, qui fut ruiné dans la suite par Charles V, en 1552. De là le corps du Bienheureux a été transféré dans l'église cathédrale de Novare, où on le conserve avec grande vénération. Son chef est à Mont-Joux, au diocèse d'Aoste, dans le monastère qui porte son nom.

A peine avait-il quitté la terre, que l'admiration et la reconnaissance des peuples lui décerna un culte religieux, autorisé d'ailleurs par des prodiges incontestables et par l'approbation de l'Église ; le pape Innocent XI le fit inscrire dans le catalogue des Saints, l'an 1681.

On le représente : 1° enchaînant le démon près de la montagne qui a pris depuis lors le nom du Saint. Ce pourrait sembler une manière de dire qu'il établit le culte de Notre-Seigneur sur cette cime où les idoles avaient

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été honorées. Peut-être aussi prétendrait-on exprimer de la sorte les nombreux malheurs et pertes d'hommes auxquels le Saint obvia par l'établissement hospitalier qu'il institua sur une route si dangereuse ; 2° enfermé dans le château de son père, où il est délivré par saint Nicolas, qui le fait évader par la fenêtre.

## NOTICE SUR LE GRAND-SAINT-BERNARD.

La partie des Alpes, où est situé l'hospice du Grand-Saint-Bernard, fut connue anciennement sous le nom d'Alpes Pennines ou, selon quelques-uns, *Punines*. Ce mot paraît dérivé de *Pennus*, ancienne divinité adorée dans le Valais. Le docteur Schidner prétend qu'il vient de *Puni*, *Carthaginois*, à raison de leur fameux passage des Alpes. On l'appela aussi le Mont-Joux, à cause de Jupiter à qui l'on y avait érigé un temple. Le plateau sur lequel est assis l'hospice est élevé de 1257 toises au-dessus du niveau de la mer, suivant M.B. de Saussure et Pictet. La hauteur moyenne du baromètre y est de 20 pouces et deux lignes.

A partir de Martigny, le chemin qui conduit au Grand-Saint-Bernard a huit lieues de montée plus ou moins rapide. On traverse successivement les vallées de Saint-Brancher, d'Orsières, de Lédier, et l'on arrive au bourg de Saint-Pierre. Il est impossible de rendre les impressions diverses qu'éprouve le voyageur au milieu de ces masses gigantesques de rochers qui s'élèvent sur sa tête. Des torrents impétueux dont les eaux se brisent à grand bruit parmi les rocs, à des profondeurs effrayantes ; de vieux arbres à demi tombés ou roulés par les avalanches ; des sites enchanteurs que vous découvrez tout à coup, après avoir été comme perdu dans des labyrinthes ténébreux ; des abîmes sans fond, des précipices horribles, un vaste silence, tout provoque à la fois l'admiration et l'épouvante.

Après qu'on a quitté le bourg de Saint-Pierre, on voit changer tout à coup le spectacle que présente cette route. La montée devient plus rapide et la nature plus sauvage et plus aride. Bientôt on n'aperçoit plus ni sapin, ni chalet, ni culture. On découvre des amas de rocs brisés par la foudre, minés et usés par le temps, des croix qui rappellent le souvenir des morts, des cimes qui se perdent dans les nues : on entend, pendant la plus grande partie de l'année, les vents qui mugissent, les avalanches qui bruissent et glacent d'effroi.

Avant d'arriver à l'Hospice, on traverse une dernière vallée qui porte le nom de *Vallée des Morts*. On y rencontre d'abord un petit édifice appelé la Chapelle des Morts ; il est destiné à recevoir les cadavres des infortunées victimes des orages et du froid. Ensuite on parvient à un autre bâtiment qui sert d'asile à ceux qui sont assaillis par la tourmente. C'est dans ce dernier endroit que le *Maronnier*, ou domestique, se rend chaque jour, en hiver, portant avec lui tout ce qui est nécessaire pour secourir les voyageurs.

Enfin, l'on arrive à l'Hospice du Grand-Saint-Bernard, situé sur un plateau qui n'a que quelques toises de largeur. Au bas, et tout près de l'Hospice, du côté d'Aoste, se trouve un petit lac alimenté par la fonte des neiges. À peu de distance du monastère, on découvre encore les débris d'un temple de Jupiter. Le sol, ou plutôt le roc n'est découvert que durant trois mois : pendant tout le reste de l'année, l'hiver règne dans ces hautes régions. Pour toute végétation, on y voit, dans le mois de juillet, quelques mousses et quelques chétifs gazons. Les vents soufflent avec impétuosité dans cette gorge resserrée : on ne peut y faire croître le plus petit arbuste. Tout ce qui est nécessaire à la vie y est transporté à dos de mulet. La neige y tombe en telle quantité que souvent elle cache presque entièrement l'hospice. C'est là le séjour des enfants de Bernard de Menthon.

La congrégation est composée d'un prévôt, d'un prieur, d'un chanoine, d'un sacristain, d'un procureur et de quelques autres chanoines réguliers de Saint-Augustin. Leur habit ordinaire est celui des prêtres séculiers, à l'exception d'une écharpe étroite de toile blanche qu'ils portent constamment. De vigoureux domestiques, suivis de chiens dont l'instinct est presque l'intelligence, vont, chaque jour, pendant ces longs hivers, à une grande distance du couvent. Les religieux se transportent aussi sur divers points, ou pour observer du haut de quelque roche, ou pour fouiller des monceaux de neige et enlever les cadavres ensevelis, ou, enfin, pour conduire et transporter même, au besoin, les voyageurs à l'Hospice. Nous n'entrerons pas dans le détail des soins touchants qu'ils leur prodiguent. L'on conviendra, dit M. de Saussure, dans son *Histoire des Alpes*, qu'il n'y a que l'aspect des récompenses de l'avenir qui puisse engager des hommes d'une condition honnête à se vouer à un genre de vie aussi triste et aussi pénible.

Nous nous sommes servi, pour composer cette vie, d'une brochure intitulée : *Vie de saint Bernard de Menthon, apôtre des Alpes et fondateur des hospices du Saint-Bernard*. Annecy, 1852.

Événements marquants

  • Naissance en Savoie en 923
  • Études à Paris (philosophie, droit, théologie)
  • Vœu de virginité et fuite du mariage forcé par une fenêtre
  • Arrivée à Aoste et accueil par l'archidiacre Pierre de la Val-d'Isère
  • Élection comme archidiacre et grand vicaire d'Aoste
  • Fondation des hospices du Grand et du Petit-Saint-Bernard en 962
  • Voyage à Rome en 996 pour obtenir l'approbation du Pape Grégoire V
  • Réconciliation de deux seigneurs à Novare avant sa mort

Miracles

  • Évasion miraculeuse par une fenêtre en rompant une barre de fer
  • Enchaînement du démon/dragon Procus avec son étole
  • Destruction d'idoles païennes par le signe de la croix

Citations

Singularis perfectæ est vocatio, quæ in beneficiorum cœlestium aspectum specialiter tendit.

— S. Lant. Just. Lib. II de Spirit. resur. c. 22

Je quitte tout pour suivre Dieu ; j'abandonne ma fortune pour suivre celle de la Providence.

— Lettre à son père

Date de fête

15 juin

Époque

10ᵉ siècle

Décès

28 mai 1008 (naturelle)

Invoqué(e) pour

protection contre les tempêtes de neige, sécurité des voyageurs en montagne

Autres formes du nom

  • Bernard de Menthon (fr)

Prénoms dérivés

Bernard

Famille

  • Richard de Menthon (père)
  • Bernoline de Duingt (mère)
  • Olivier, comte de Genève (arrière-grand-père)