Cardinal Pierre de Bérulle
Fondateur de la Congrégation de l'Oratoire de France
Résumé
Pierre de Bérulle fut une figure majeure de la Réforme catholique en France au XVIIe siècle. Fondateur de l'Oratoire et introducteur du Carmel réformé, il consacra sa vie à la promotion du sacerdoce et à la dévotion envers l'Incarnation. Il mourut cardinal en 1629, s'éteignant au pied de l'autel durant la célébration de la messe.
Biographie
LE CARDINAL PIERRE DE BÉRULLE,
FONDATEUR DE LA CONGRÉGATION DE L'ORATOIRE DE FRANCE
Le temps des études étant arrivé, les Jésuites de Paris furent chargés de son éducation. Chaque régent trouva dans le jeune de Bérulle un exemple propre à contenir les écoliers et à leur inspirer de l'émulation et de la piété. Aussi ces Pères disaient-ils publiquement « qu'ils n'avaient jamais vu un esprit plus mâle et plus pénétrant, un jugement plus mûr, une mémoire plus heureuse, une dévotion plus tendre, et qu'enfin il faisait souvent de ses maîtres ses disciples ». Étudiant avec goût, priant avec ferveur, il perfectionnait tout à la fois son esprit et son cœur. Ami de la mortification, il accoutumait déjà son corps délicat à la pénitence et à la douleur. Jésus-Christ dans l'Eucharistie faisait sa nourriture et son trésor, et une dévotion des plus tendres envers la très-sainte Vierge manifestait son amour pour la virginité. Ses condisciples le trouvèrent souvent au pied des autels, et plusieurs ont assuré qu'il se levait toutes les nuits pour adorer Dieu.
Ayant quitté les Jésuites pour prendre des leçons dans l'Université de Paris, il s'y signala d'une manière éclatante. Jean Morel lui-même, son professeur de rhétorique au collège de Bourgogne, le loue dans des vers latins et vante surtout sa piété, sa douceur et ses succès dans les études. Le Père Eustache de Saint-Paul, Feuillant et docteur de Sorbonne, rapporte que, l'ayant interrogé sur la dépendance où les créatures sont à l'égard de Dieu, il lui répondit d'une manière si solide et si sublime, qu'il n'y avait que Dieu qui pût lui inspirer ses réponses. À mesure qu'il croissait en âge, son goût pour la théologie se développait d'une manière surprenante. Il dévora toutes les difficultés de la philosophie pour arriver plus tôt à cette science qu'il brûlait de connaître. Il sentait que Jésus-Christ et ses mystères en étant le principal objet, il y trouverait ses délices et son trésor.
La Providence, qui veille spécialement sur les élus, lui fit alors connaître Dom Beaucousin, vicaire des Chartreux de Paris ; c'était un de ces hommes rares, dont la piété simple et mâle comme l'Évangile servait de boussole aux justes et aux pénitents. Quoique solitaire, il savait mieux qu'aucun directeur guider les gens du monde dans les voies du salut. Habile à discerner les opérations de la grâce, il entrevit tout ce que le jeune de Bérulle deviendrait un jour, et il le chargea en conséquence de voir une personne dont l'âme était déchirée par des peines intérieures et de lui donner des conseils. Cette démarche réussit, le calme revint, et M. de Bérulle sortit victorieux d'une entreprise où plusieurs savants avaient échoué.
Il n'y a point de temps que le juste ne mette à profit. Sitôt que les vacances arrivaient, le serviteur de Dieu se rendait avec sa mère au château de Sérilly, et là, dans une profonde méditation des mystères, il s'essayait à une vie spirituelle et merveilleuse dont il nous a donné les fruits. Il se retirait dans un bois, où, n'ayant pour témoins que des chênes et des hêtres, il contemplait en silence la Divinité ; ensuite il lisait, il priait, et, exerçant sa charité à l'égard des malheureux et surtout des malades, il se multipliait en autant de secours qu'il trouvait de besoins. Rien n'était plus admirable que de voir l'heureux accord d'une mère et d'un fils qui s'excitaient mutuellement à mériter les biens immortels. Lorsqu'il eut atteint l'âge de dix-sept ans, il parut un docteur consommé dans la science du salut ; tout en Jésus-Christ, il n'aimait que les exercices qui lui rappelaient la vie de ce divin Sauveur. Il forma le dessein d'entrer dans quelque Ordre religieux, mais la Providence ne le permit pas ; elle le réservait à des œuvres extraordinaires.
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Malgré ses talents et ses progrès, il ne voulut jamais soutenir d'actes publics, ni prendre de degrés, et si, à l'âge de dix-huit ans, il donna un petit traité de l'abnégation intérieure, ouvrage rempli de science et d'onction, ce ne fut que pour obéir à son supérieur. On ne manquait point de l'appeler à toutes les assemblées de piété et à toutes les conférences qu'on tenait pour la conversion des hérétiques. Il semblait qu'il avait l'art de se multiplier : dans les églises, dans les prisons, dans les hôpitaux, il ne cessait de s'occuper de son salut et de celui du prochain. Cependant sa piété n'était ni austère à l'extérieur, ni inquiète, ni incommode. Doux par caractère et par réflexion, il montrait sur son visage toute la sérénité de son âme et toute sa candeur. Ses réprimandes n'avaient ni aigreur ni amertume. Ceux qui le servaient trouvaient un père en lui plutôt qu'un maître.
Sa mère voulut le charger des affaires temporelles, mais il n'y consentit jamais. Le saint ministère auquel il se préparait l'avait déjà rendu un homme tout céleste. Implorant pendant sept années tous les secours du ciel pour former un ecclésiastique selon le cœur de Dieu, il devint une victime de pénitence, avant d'offrir celle de propitiation. Ses parents traversèrent ses pieux desseins et le forcèrent d'entrer dans la magistrature, mais sa docilité ne leur servit de rien. Malgré la vivacité de son esprit, il ne réussit point dans la jurisprudence. Il avouait lui-même qu'il n'avait d'attrait que pour les études pieuses ; c'est le témoignage que lui rend Mgr de Salette, évêque de Lescar, qui avait été son condisciple. « Le jeune de Bérulle », dit-il, « expliquait les paroles de l'Écriture sainte avec une telle clarté et en découvrait le sens avec tant de facilité que vous eussiez cru que lui seul en avait la clef ». Les hérétiques qu'il convertit en différents temps confirment cette vérité. Le premier fut un président du parlement de Pau, qui, malgré son obstination, ne put se refuser à l'évidence ; il abjura solennellement ses erreurs. Des familles entières imitèrent cette conversion, et quatre demoiselles de la maison d'Abra de Raconis entrèrent dans l'Église avec docilité. On compte aussi le baron de Solignac, un fils du gouverneur de Vendôme, et surtout une dame des Bains, célèbre parmi les sectaires. C'est ainsi qu'il convertissait les ennemis de la religion, dans un âge où l'on ne pense ordinairement qu'à se pervertir. L'évêque de Lisieux disait à cette occasion que « la France n'avait rien vu de semblable à la doctrine de M. de Bérulle, ni d'aussi solide pour la réfutation des erreurs ». — « La conversion des hérétiques », ajoutait le cardinal du Perron, si bon connaisseur en ce genre, « n'est pas seulement un effet de sa profonde science, mais de sa profonde humilité ».
L'âge requis pour la prêtrise étant arrivé, il alla s'enfermer chez les Capucins de la rue Saint-Jacques (il n'y avait point alors de séminaire) ; et là, concentré pendant quarante jours dans la prière et la pénitence, il demanda instamment à Jésus-Christ à ne vivre que de sa grâce, à n'agir que par son esprit, à répandre son amour dans tous les cœurs, et à se consumer entièrement au service de son Église. Il célébra sa première messe le 5 juin 1599, et jamais sacrifice ne fut offert avec une piété plus vive et plus tendre ; ses larmes s'unirent au sang du divin Agneau, pour arroser l'autel de propitiation. Il n'invita ni parents, ni amis, voulant être tout à Dieu dans cette auguste et redoutable fonction ; il se contenta de leur écrire quelques jours après, « qu'ayant reçu le sacerdoce, il ne lui restait plus rien à désirer sur la terre ; que cet état l'engageait à vivre dans la solitude et à faire de nouveaux efforts pour acquérir une pureté
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toute céleste ». Cette ferveur ne fut point passagère ; pénétré de sa nouvelle dignité, il en sentit chaque jour toutes les obligations et il les remplit. Il paraissait comme en extase toutes les fois qu'il célébrait les saints mystères, et l'on ne peut douter que ce fut alors qu'il recueillit les idées sublimes dont ses ouvrages sont remplis, et qui nous représentent si éminemment les grandeurs de Jésus-Christ. Lorsqu'il pouvait se livrer aux transports de sa dévotion, tous ses sens paraissaient anéantis ; il n'y avait plus que sa foi qui le soutenait et qui l'animait.
Il n'y avait pas trois mois qu'il avait reçu le sacerdoce, que ses premières idées sur la vie religieuse commencèrent à se réveiller, et qu'il se représenta cet état comme devant enfin fixer ses perplexités. Il consulta Dieu pendant une année, et il partit ensuite pour Verdun. Ce voyage avait pour objet de faire une retraite sous les yeux du Père Magius, provincial des Jésuites, homme très-pieux et très-éclairé. À peine eut-il commencé ses exercices de piété, que Jésus-Christ, sa lumière et son guide, lui découvrit, pendant la sainte messe, qu'il l'appelait à un changement d'esprit plutôt que d'état ; qu'il le réservait à une œuvre importante qui ne l'attacherait à aucun Ordre religieux, mais qui en exigerait toutes les vertus ; qu'enfin il ne devait faire aucun choix, mais s'abandonner uniquement au sien. Ainsi il sentit une main toute-puissante qui arrêtait son sacrifice ; et les lumières qu'il reçut dans sa retraite se trouvèrent parfaitement conformes à celles du Père Magius, qui, malgré toute la peine qu'il avait de laisser échapper un aussi grand sujet, lui dit : « Je ne sais quel peut être le conseil de Dieu sur votre âme, mais il ne vous appelle pas dans notre Compagnie ». Ses liens furent ainsi rompus par ceux mêmes qui avaient intérêt à les resserrer.
Dans une célèbre conférence tenue à Fontainebleau en présence du roi même, entre le cardinal du Perron, et du Plessis Mornay, fameux calviniste, l'abbé de Bérulle y fut appelé et parut avec éclat. Il communiqua même au roi la méthode qu'on devait employer. M. Sainte-Marie du Mont fut converti dans cette mémorable assemblée, et le monarque chargea l'abbé de Bérulle d'achever ce grand ouvrage. Ce ne fut pas la seule marque de confiance de la part de Henri IV ; il voulut que le jeune controversiste se rendît à Troyes, et assistât un Père jésuite dans une conférence avec un ministre. Il fut encore député pour Sézanne en Brie ; et les Protestants, qui avaient à leur tête le sieur du Moulin, y reçurent une telle confusion, que, faute de raisons, ils eurent recours aux injures. L'abbé de Bérulle se félicitait de participer aux opprobres de Jésus-Christ, et il ne fut jamais plus content que lorsqu'il se vit obligé de cacher son nom devant les hérétiques qui le redoutaient. Son humilité trouvait son compte à n'être pas connue. Lorsque M. de Lésigny, gentilhomme de quatre-vingts ans, eut scrupule de mourir dans une religion qui n'était guère plus ancienne que lui, ce fut encore l'abbé de Bérulle qui finit cette œuvre à l'avantage de l'Église et au grand désespoir d'un ministre qui se trouva présent et qui ne savait que déclamer. Il convertit aussi le comte de Laval ; et s'étant enfermé avec lui aux Feuillants, il l'instruisit et l'initia à nos divins mystères. M. de Séchelles, Mme de Mazencourt sa sœur, le baron de Vignolles, M. Berger, furent aussi sa conquête, comme ils sont maintenant sa couronne. Mais l'abjuration la plus éclatante fut celle d'un nommé Belin, gentilhomme de Saintonge, et de son épouse, tous deux hérétiques invétérés. Il les rendit bons catholiques, et, chose peut-être encore plus rare, bons chrétiens, sans employer d'autre moyen que celui de la cou-
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versation. Dieu donnait à sa parole une vertu toute-puissante. La grâce descendait dans les cœurs à mesure qu'il éclairait les esprits. Transformé en Jésus-Christ, ne respirant que ses mystères et ses maximes, il paraissait un homme tout divin, et n'avait point d'autre langage que la charité. Lorsqu'il apprit que son professeur de philosophie passait à Bâle pour apostat, il fut pénétré de la plus vive douleur : il en écrivit à François de Sales, son ami intime, et, par un effet miraculeux, la brebis égarée revint au bercail.
Ces conversions retentissaient jusqu'à la cour. Le roi lui offrit des évêchés, et employa jusqu'aux menaces pour vaincre sa résistance ; mais tout fut inutile : il répondit que si on le pressait davantage, il se verrait contraint à sortir du royaume. Le roi, frappé de ses vertus, et surtout de ce désintéressement dont on voit peu d'exemples, disait à ceux qui l'entouraient : « Considérez bien cet homme-là, c'est un Saint ; il a encore sa première innocence ». Il n'allait jamais à la cour qu'il n'y fût forcé, et sa délicatesse était si grande sur ce point, que se trouvant à Fontainebleau la veille de la Pentecôte, il en partit sur le soir. Il savait que l'Esprit-Saint ne s'allie ni avec le tumulte du monde, ni avec celui des passions, et qu'un ecclésiastique respire un air contagieux lorsqu'il reste à la cour sans un besoin réel ou par des vues d'intérêt.
Son talent pour la direction des âmes répondait à son immense charité. Propre à enseigner les ignorants, à encourager les faibles, à tranquilliser les âmes agitées, à amollir les cœurs endurcis, il s'épuisait et se multipliait ; il s'appliquait surtout à détruire l'homme extérieur et à former Jésus-Christ dont il était tout rempli. Ne s'écartant jamais des véritables règles de la pénitence, il éprouvait les pécheurs, et cette conduite est d'autant plus admirable, que la plupart des ministres ne savaient alors que délier. Il distingua toujours l'esprit de l'homme de celui de Dieu, et il fut l'apôtre de la grâce en faisant connaître et goûter ses dons efficaces et merveilleux. « Pauvre âme », écrivit-il un jour à une personne déchue de sa première ferveur, « jetez les yeux sur l'amour de Jésus-Christ, sur ce qu'il a fait et souffert pour vous : il est encore subsistant et puissant pour renaître dans votre cœur. Je voudrais me réduire en cendre et à quelque chose de plus abject, et pouvoir allumer et conserver dans tout votre être cet amour naissant, vivant et mourant ; naissant dans une crèche, vivant dans la pauvreté, et mourant sur une croix pour être aimé de vous éternellement. N'auriez-vous point d'amour pour cet amour, et seriez-vous, au contraire, susceptible d'affections étrangères, viles et périssables ? »
Le temps était venu où la religion préparait à l'abbé de Bérulle de nouvelles victoires et de nouveaux combats. Madame Acarie, inspirée de faire venir en France des religieuses Carmélites qui édifiaient toute l'Espagne, lui communiqua ce pieux dessein. Mgr de Sales, coadjuteur de Genève, ainsi que MM. Gallemand et Bretigny, réfléchirent sérieusement sur ce projet, jugèrent l'entreprise très-utile, et s'assemblèrent en conséquence deux fois chez les Chartreux. On obtint l'agrément du roi, et l'abbé de Bérulle fut chargé par le monarque de consommer au plus tôt cette bonne œuvre. Le prieuré de Notre-Dame des Champs, dépendant de Marmoutier, parut un asile propre à recevoir les Carmélites ; mais il n'était pas facile d'obtenir le consentement des religieux et du cardinal de Joyeuse, leur abbé. Mlle de Longueville se chargea de la commission et réussit. L'abbé de Bérulle se rendit aussitôt à Tours : il obtint ce qu'il désirait, et même au-delà de ses espérances, car il gagna une âme à Dieu, qui devint par la
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suite l'honneur des Carmélites : elle s'appelait des Fontaines, et son père, quoique fort âgé, entra quelques années après dans l'Oratoire. Dès qu'il fut de retour à Paris, il se crut obligé d'aller à Verdun. Il s'agissait de conduire dans un couvent de cette ville une personne qu'il avait convertie au catholicisme. Il visita le monastère de Saint-Nicolas, pèlerinage fameux entre Nancy et Lunéville. L'établissement des Carmélites en France occupait entièrement son esprit. Plusieurs personnes respectables s'unirent au serviteur de Dieu, et l'on travailla sérieusement à préparer la maison destinée aux religieuses espagnoles. On assembla des matériaux, on pressa les ouvriers, on fit prier Dieu dans toutes les églises pour attirer la bénédiction du ciel, et l'on commença à recevoir des postulantes. Entre celles qui se présentèrent, Mlle de Brissac, fille du maréchal de France, fit paraître une piété éminente. Elle trouva dans l'esprit et dans la charité de l'abbé de Bérulle les moyens de faire consentir son père. Le Seigneur agréa le sacrifice de sa servante, et se hâta de la récompenser. Elle mourut deux ans après de la mort des prédestinés. L'abbé de Bérulle fit ses obsèques, et, pendant la sépulture, il éprouva des consolations si supérieures, qu'il se croyait au ciel avec cette pieuse âme, et qu'il n'en a jamais perdu le souvenir. Ce fut alors, comme il l'avoua lui-même, que, rempli du bonheur de l'autre vie, il crut entendre une voix secrète qui calma ses inquiétudes, en l'assurant qu'il serait libre de refuser la place de précepteur du Dauphin, qu'on lui offrait avec instance.
Dieu, qui veut éprouver ses serviteurs, permet que les œuvres les plus saintes soient souvent exposées aux plus grandes contradictions. La démarche d'un roi qui demandait quelques Carmélites à l'Espagne, pour répandre l'esprit de sainte Thérèse et le perpétuer, ne paraissait pas une chose bien difficile à obtenir, et cependant les peines et les traverses se multiplièrent d'une manière qui alla jusqu'à la vexation. Les Carmes espagnols s'opposèrent de toutes leurs forces à la sortie de quelques pauvres religieuses, comme si l'on eût dû les transporter dans des pays infidèles. M. de Bretigny, qui s'était rendu d'abord à Madrid pour y préparer les voies, ne pouvait rien obtenir. L'abbé de Bérulle y étant allé à son tour, ne fut d'abord guère plus heureux. Il attendit en priant le moment de Dieu. Il fit deux fois le voyage d'Alva pour y visiter le tombeau de sainte Thérèse, recueillir son esprit, et obtenir par son intercession la grâce qu'il sollicitait. Il jetait principalement ses vues sur la nièce même de cette bienheureuse réformatrice, dont la ferveur semblait un miracle continuel ; mais son grand âge fut un obstacle. Les circonstances exigèrent un voyage à Valladolid, et le serviteur de Dieu, plein de ce zèle qui dévore, s'y rendit au milieu des plus brûlantes chaleurs. Courses, mémoires, conférences avec les opposants, tout est employé. Les Clercs Mineurs, congrégation à peu près semblable à celle des Théatins, se lièrent particulièrement avec l'abbé de Bérulle, qui admira souvent leur vertu, en enviant leur sort. On commença dès lors à le regarder comme un saint ; et quoique sa messe durât trois quarts d'heure, on s'empressa d'y assister. Il est vrai que sa ferveur et ses ravissements étaient comme autant de rayons miraculeux qui se répandaient de toutes parts. L'homme semblait disparaître, et l'on croyait apercevoir un ange à l'autel ; et cette impression se fit sentir toutes les fois qu'il célébrait les saints mystères. Toutefois les difficultés ne faisaient que s'accroître : ni l'intervention du roi ni celle du nonce ne purent les aplanir. La constance seule, ainsi que les autres vertus de l'abbé de Bérulle, en triomphèrent enfin. Il put ramener avec lui six Carmélites à Paris ; cet Ordre s'établit
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en France, et il en fut nommé le chef. Il le dirigea si bien et le rendit si religieusement prospère, que tout le royaume en fut édifié.
En l'an 1606, la peste fut si terrible dans Paris, que chacun se retirait à la campagne, et que cette ville immense semblait être un désert. Le serviteur de Dieu demeura ferme au milieu du péril, et il répondit à ceux qui le conjuraient de fuir : « Je suis le pasteur des Carmélites, et je dois sacrifier ma vie pour mes ouailles ». Il fit plus : il vint à Paris dans une autre occasion où ses jours se trouvaient en danger. Il était cependant d'une complexion très-délicate ; mais il ne se crut incommodé qu'un seul jour, celui où il ne put célébrer les divins mystères, et où un violent frisson l'arracha de l'autel, source de ses richesses et de ses délices : des accès de fièvre de quatorze à quinze heures, des lassitudes accablantes, des insomnies cruelles ne pouvaient l'empêcher d'aller se nourrir de son Dieu. Le médecin disait « que la grande dévotion de l'abbé de Bérulle au sacrifice de la sainte messe, ainsi que l'amour ardent qu'il avait pour les maximes et les mystères de Jésus-Christ, réparaient tout ce qu'il faisait contre les lois de la médecine ». Jésus-Christ, en effet, était son unique consolation, son trésor et sa vie.
Saintement édifié des vertus des Carmélites, dont la piété retraçait la ferveur des premiers siècles, il fit un voyage à Dijon pour leur procurer un établissement dans cette ville. Le seul moyen qu'il employa fut l'humilité ; car malgré ses alliances avec plusieurs conseillers de la ville, et la réputation de sa sainteté, il voulut demeurer inconnu. Il se contenta de présenter une requête, comme s'il n'eût eu ni protection ni appui, et, pendant qu'on délibérait sur sa demande, il alla à Avignon voir le vénérable César de Bus, pour conférer avec ce saint homme sur les moyens de ressusciter en France l'esprit sacerdotal. De retour à Dijon, il trouva ses souhaits accomplis, et la ville prête à recevoir des Carmélites. Deux religieuses espagnoles furent députées pour cet établissement. Rien n'était capable de rebuter ou de retarder cet homme vraiment apostolique, lorsqu'il croyait le devoir marqué. Il consultait continuellement Jésus-Christ, et il ne se décidait et ne répondait que lorsqu'il avait appris de ce divin Maître ce qu'il devait faire et enseigner.
Henri le Grand et la reine firent de nouvelles tentatives pour le charger de la conduite du Dauphin. On lui en fit parler par des personnes de la plus haute piété, et le Père Cotton lui-même le désirait ardemment. Le serviteur de Dieu ne crut pas entendre cette voix intérieure qui le décidait dans toutes ses démarches. Il ne vit que les dangers de la cour ; et cette vue l'arrêta, quoiqu'il eût voulu pouvoir obéir au roi, dont il fut toujours le plus fidèle sujet, et dont il avait la confiance. Madame Acarie qui, par les lumières de sa foi, semblait lire dans l'avenir, dit alors clairement que Dieu destinait l'abbé de Bérulle à un autre emploi, et qu'il serait un jour le chef d'une congrégation de prêtres qui servirait utilement l'Église. D'autres personnes éminentes en piété firent également cette prédiction, et répétèrent ce que dom Beaucousin avait annoncé longtemps auparavant.
Telle était la réputation de l'abbé de Bérulle, lorsque sa mère, femme incomparable par son zèle et par sa foi, voulut entrer dans l'Ordre des Carmélites, et vivre sous la direction de son propre fils. Quoique âgée de cinquante-sept ans, elle se soumit à toute la rigueur d'un noviciat qui ne cesse de mortifier la chair et de contredire la volonté ; on eût dit qu'elle avait de grandes fautes à expier, et elle n'apportait dans le cloître que les fruits d'une vie toute passée dans les bonnes œuvres. Humble jusqu'à l'ex-
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cès, elle pensait être bien loin de Dieu lorsqu'elle était toute remplie de son esprit et de sa grâce. Ce sont les propres expressions de l'abbé de Bérulle, qui eut la consolation de voir les mêmes vertus qui lui inspirèrent le goût de la piété dans sa jeunesse, servir de modèle aux religieuses qu'il dirigeait. La mère et le fils s'excitaient mutuellement à porter la croix de Jésus-Christ, et on les voyait avec admiration perfectionner d'une manière éminente l'ouvrage qu'ils avaient ébauché vingt ans auparavant au château de Sérilly.
L'abbé de Bérulle, qu'on a vu seul agir et prier, va s'associer de dignes coopérateurs qui auront son esprit, c'est-à-dire celui de Jésus-Christ, et qui serviront dignement l'Église, en participant à ses œuvres. À cette époque, le sacerdoce était en quelque sorte avili ; il n'y avait ni séminaire, ni congrégation où l'on pût prendre l'esprit de cet état ; on en méprisait la dignité en raison de l'ignorance et des vices qui déshonoraient la plupart des ministres. L'abbé de Bérulle était l'homme qui, de concert avec saint Vincent de Paul et l'abbé Olier, devait tout rétablir. Incorporé avec Jésus-Christ par l'ardeur de sa charité et par les lumières de sa foi, il pouvait mieux que personne en rappeler les maximes et en représenter le sacerdoce éternel. Il se détermina donc à fonder une Congrégation qui ressuscitât l'esprit de la nouvelle alliance, et il voulut pour cet effet que l'amour divin en fût l'âme et le principe. Après s'être rappelé ce que l'Esprit-Saint lui communiqua pendant sa retraite à Verdun, ce que tant de personnes pieuses lui prédirent, et après en avoir conféré avec les PP. de Bus et de Romillon, qui suivaient alors l'institut du bienheureux Philippe de Néri, il déclara que sa société n'aurait point d'autre objet que la prière et l'instruction, conformément à ces paroles des Apôtres : Nos vero ministerio verbi et orationi instantes erimus. (Act., vi, 4.) Les peines qu'il prévit dans cet établissement ne l'étonnèrent point ; il ne craignait que la dignité de chef, et, pour l'éviter, il chercha pendant longtemps quelque homme capable de conduire la Congrégation qu'il ébauchait. Il s'adressa d'abord au célèbre François de Sales, puis aux disciples de saint Philippe de Néri à Rome. Toutes ses démarches furent sans effet, et ne servirent qu'à faire connaître que Dieu le voulait lui-même pour diriger sa Congrégation.
Ce fut après dix ans de résistance, de travaux et de perplexités, qu'il l'établit enfin. Il commença à faire les fonctions de général, le 11 novembre 1611. Il désirait avoir au moins douze prêtres, et il ne s'en trouva que cinq, les PP. Bance et Gastaud, de Sorbonne, François Bourgoing et Paul Metezeau, bacheliers de la même faculté, avec le P. Caron qui quitta sa cure de Beaumont. Ils louèrent une maison au faubourg Saint-Jacques, connue alors sous le nom de Petit-Bourbon ; et bientôt cette maison édifia tout Paris, et se remplit d'une multitude de sujets. Paul V donna la bulle d'érection, conformément aux vues de l'instituteur. Prier et étudier, instruire les peuples par la prédication, la jeunesse par l'enseignement, la préparer au sacerdoce : tel est le but qu'il assigne à l'Oratoire. Il veut que les membres de cette Congrégation soient soumis aux évêques comme de simples prêtres. « Afin que cette institution soit uniforme en la diversité des lieux, il sera nécessaire que son règlement et sa conduite dépendent d'un supérieur, qui dépendra lui-même des évêques dans l'exercice des fonctions ecclésiastiques ». On voit ici une différence entre cet établissement et celui de Saint-Philippe de Néri. Les maisons de l'Oratoire en Italie sont isolées, et entièrement indépendantes les unes des autres, au lieu qu'en France elles étaient toutes unies sous un même chef. L'esprit spé-
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cial que l'abbé de Bérulle essaie d'inspirer à ses disciples, c'est de méditer, d'adorer, d'imiter Jésus-Christ en tout. « Faites, ô Jésus », s'écrie-t-il, « que parmi tous les Ordres dont les uns ont choisi la pénitence, les autres la solitude, ceux-ci la psalmodie, ceux-là le travail des mains, nous soyons celui qui ait pour marque distinctive une dévotion particulière envers Jésus-Christ ». Aussi chaque maison de cet Ordre était dédiée à un mystère de Notre-Seigneur, et tous les exercices, toutes les prières, y avaient Jésus-Christ pour objet. Cette Congrégation invoquait particulièrement tous les Saints qui ont eu des rapports plus intimes avec le Verbe éternel ; et, le vingt-cinquième jour de chaque mois, elle faisait une mémoire particulière de sa Nativité dans un office dont les paroles et le chant pénètrent et ravissent. Si l'on ajoute à ces traits les témoignages rendus en faveur de cette Congrégation, on ne peut qu'en concevoir la plus haute idée. L'évêque de Genève assurait « qu'il eût volontiers quitté son état pour vivre sous la conduite de ce grand homme, et qu'il n'y avait rien de plus saint et de plus utile à l'Église de Dieu que sa Congrégation ». Aussi n'appelait-il jamais les prêtres de l'Oratoire que nos Pères, et demanda-t-il au Pape la permission de venir contribuer à son établissement. Le P. Cotton lui-même disait que l'Oratoire était nécessaire à l'Église, et « qu'il regardait cet institut comme une nouvelle création qui manquait à la perfection de ce second et divin univers ».
Plusieurs Carmélites éminentes en piété, et qui, par leurs prières et par leurs soins, déterminèrent le serviteur de Dieu à établir l'Oratoire, et à se charger de sa conduite, font un éloge de cette Congrégation qui ne laisse rien à désirer. Mais le témoignage le plus célèbre est celui du grand Bossuet. Il parle ainsi de l'Oratoire et de son instituteur, dans l'Oraison funèbre du P. Bourgoing : « En ce temps-là », dit-il, « Pierre de Bérulle, homme vraiment illustre et recommandable, à la dignité duquel j'ose dire que même la pourpre romaine n'a rien ajouté, tant il était déjà relevé par le mérite de sa vertu et de sa science, commençait à faire luire à toute l'Église gallicane les lumières les plus pures du sacerdoce chrétien et de la vie ecclésiastique. Son amour immense pour l'Église lui inspira le dessein de former une compagnie à laquelle il n'a point voulu donner d'autre esprit c'est l'esprit même de l'Église, ni d'autres règles que ses canons, ni d'autres supérieurs que ses évêques, ni d'autres liens que sa charité, ni d'autres vœux solennels que ceux du baptême et du sacerdoce. Là une sainte liberté fait un saint engagement, on obéit sans dépendre, on gouverne sans commander : toute l'autorité est dans la douceur, et le respect s'entretient sans le secours de la crainte. La charité qui bannit la crainte opère un si grand miracle ; et, sans autre joug qu'elle-même, elle sait non-seulement captiver, mais encore anéantir la volonté propre. Là, pour former de vrais prêtres, on les mène à la source de la vérité : ils ont toujours en main les livres saints pour en rechercher sans relâche la lettre par l'étude, l'esprit par l'oraison, la profondeur par la retraite, l'efficace par la pratique, la fin par la charité à laquelle tout se termine, et qui est l'unique trésor du chrétien ».
Il fut prié vers ce temps-là de remettre dans les voies du salut une dame de condition, qui s'en était tellement écartée que tous les directeurs ne pouvaient rien obtenir. La vue d'un crucifix l'effrayait à tel point, qu'elle ne voulait entendre parler ni de pénitence, ni de sacrements : le désespoir s'était emparé de son âme, et il n'y eut que l'onction de l'abbé de Bérulle et son assiduité pendant plusieurs jours et plusieurs nuits qui touchèrent
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cette infortunée. Le nuage se dissipa, l'amour succéda à la crainte, et cette femme, qui était prête à périr victime de sa frayeur, termina sa carrière en bonne chrétienne. Le serviteur de Dieu voulut qu'un seigneur qui l'avait séduite, et dont elle était devenue l'ennemie irréconciliable, vînt la visiter : il pâlit à ce spectacle, et, ne voyant plus qu'une ombre d'existence et qu'une pâleur cadavéreuse dans celle qu'il avait tant idolâtrée, il rentra sérieusement en lui-même, et choisit l'abbé de Bérulle pour son directeur.
Le serviteur de Dieu ne finissait pas une bonne œuvre sans en commencer une autre. Tous les instants de sa vie ne se succédaient que pour servir l'Église et honorer Jésus-Christ. En 1615, il visita les Carmélites de Bordeaux et les excita vivement à l'amour de Notre-Seigneur. On raconte de lui un miracle qui eut lieu lorsqu'avec mille difficultés il établit sa Congrégation dans la rue Saint-Honoré. Le frère Edmond de Messa, dont le serviteur de Dieu avait absolument besoin pour une affaire relative au nouvel édifice, tomba malade d'une dysenterie accompagnée d'une fièvre violente, qui ne lui permettait ni de sortir de sa chambre, ni de se soutenir. L'abbé de Bérulle ne fit que lui dire ces paroles : « Allez au nom du Seigneur, et il sera votre force », et aussitôt le frère marcha et courut, d'un bout de la ville à l'autre, sans la moindre incommodité. Les grands du royaume s'étant révoltés, à cause du despotisme du maréchal d'Ancre, pendant la minorité de Louis XIII, ce fut lui qui parvint à rétablir la paix. Il réconcilia aussi avec le roi la reine-mère, exilée à Blois. Objet d'injustes persécutions, comme l'ont été la plupart des Saints, il remit son honneur entre les mains de Dieu, qui en effet prit soin de le justifier.
Il n'y avait pas huit ans que la Congrégation avait commencé, et on lui écrivait de toutes les provinces pour avoir de ses disciples. Les évêques les demandaient pour la conduite des séminaires et pour des missions ; les magistrats pour des collèges ; les collateurs de bénéfices pour leur donner des cures ; de sorte que chacun regardait comme une bénédiction abondante la présence et le travail de ces ouvriers évangéliques. Mgr l'évêque de Paris voulut que son séminaire leur fût confié, et il leur fit donner à ce dessein une abbaye de Bénédictins, connue sous le nom de Saint-Magloire, école d'où sont sortis des ecclésiastiques et des prélats d'un mérite éminent.
Toulouse, Limoges, La Rochelle, Niort, Nantes, Saumur, Tours, Orléans, Rouen, Dieppe, Poligny, Langres, Bourges furent les premières villes qui reçurent les prêtres de l'Oratoire et qui goûtèrent les fruits de leur zèle et de leurs instructions. Les maisons de l'Oratoire de Provence, qui reconnaissaient pour fondateur saint Philippe, se mirent sous la conduite du P. de Bérulle. Des hommes distingués entrèrent dans cet Ordre. Mais avec les consolations croissait la persécution : on répandit de tous côtés d'affreux libelles contre lui : on indisposa même plusieurs de ses chères Carmélites, dont le Saint-Siège l'avait nommé le chef. Un de ses amis lui ayant écrit de Rome pour le presser de se défendre, et de ne pas laisser davantage sa réputation en proie à l'injustice et à la calomnie, il ne répondit que ces paroles : *Jesus autem tacebat* (Matth., xxxvi, 63) ; Jésus-Christ se taisait pendant toute sa passion.
La Congrégation de l'Oratoire ne paraissait s'étendre que pour faire briller davantage les vertus et les talents de son instituteur. Rien ne fut plus édifiant et plus admirable que sa manière de gouverner. Animé de l'esprit des patriarches, il engendra continuellement à la grâce des âmes qu'il détacha du monde et de ses vanités. S'abstenant de toutes les paroles qui auraient semblé dures ou impérieuses, il savait plutôt prier que com-
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mander; ne prenant jamais dans ses lettres, ni le titre de général, ni la qualité de supérieur, il signait tout simplement prêtre de l'Oratoire de Jésus. Les grandes affaires ne l'empêchèrent ni d'entrer dans les détails, ni de pourvoir aux besoins des particuliers. Tout à Jésus-Christ et à ses confrères, il méditait et il instruisait, il priait et il agissait. « Il n'y a rien de léger », disait-il, « dans les œuvres de Dieu : si la Providence embrasse tout ce qui compose cet univers, jusqu'aux feuilles, jusqu'aux grains de sable, jusqu'aux ailes des moucherons, nous devons avoir une application particulière à tout et ne rien négliger ». Il voulait qu'on usât d'une grande douceur lorsqu'il s'agissait de reprendre ou de corriger. « C'est la grâce », écrivait-il à un supérieur, « et non la nature qui doit opérer quand on reprend ; et ce doit plutôt être un effet de charité que d'autorité : il faut en conséquence prier avant que de donner des avis ». Il disait que le temps de prescrire des lois par la voix des tonnerres était passé.
Sa patience et son indulgence à supporter les défauts d'autrui étonnèrent quelquefois ceux qui l'honoraient le plus; mais il répondait « que celui qui s'est mis en croix pour notre salut, méritait bien qu'en suivant ses traces on endurât quelque chose du prochain; que ce doux Sauveur avait souffert bien des personnes peu capables de ses bontés; que, entre tant de pécheurs et d'imparfaits qui l'ont accompagné, on ne voit point qu'il en ait rejeté aucun, et qu'il donna le baiser de paix à un d'eux au moment de la plus infâme trahison ». — « Nous devons », disait-il, « assujétir sans aucune peine nos dévotions particulières à Jésus-Christ qui a daigné assujétir l'état de gloire qui lui est naturel à son amour envers les siens ». Cependant, il savait être ferme lorsque le devoir l'exigeait.
Les communications au dehors ne lui paraissaient utiles que lorsqu'il s'agissait d'instruire ou d'édifier; aussi recommandait-il expressément de ne se montrer, autant qu'il était possible, que dans les fonctions du ministère. Il aurait souhaité que les prêtres n'eussent paru qu'en chaire et à l'autel. « Nous devons faire les affaires du monde », disait-il souvent, « comme le monde fait les affaires de Dieu. Le monde fait les affaires de Dieu sans penser à Dieu, et nous devons faire les affaires du monde sans penser au monde ». Cependant il voulait que ses disciples se partageassent entre la vie de Marthe et de Marie; qu'ils fussent des hommes d'oraison et des ministres de la parole, et cette parole comprend les sermons, les exhortations, les conférences, les catéchismes, les instructions, les consolations de vive voix et par écrit. Il recommande beaucoup l'étude, mais une étude accompagnée de la prière et de l'humilité : aussi dédia-t-il tous les collèges de l'Oratoire à Jésus enseignant au milieu des docteurs. Il prescrit expressément que dès le grand matin on donnera son cœur à Dieu, et qu'on se remplira de celui de Jésus-Christ, afin de le communiquer aux autres. Il veut que les prédicateurs puisent leurs pensées et leurs expressions dans l'Écriture sainte et dans l'oraison, sans mêler le faste des lettres profanes avec la simplicité de l'Évangile, qui n'a pas besoin d'ornements étrangers. Il avertit de ne point monter en chaire sans se mortifier soi-même et sans pratiquer les vérités qu'on doit annoncer.
Sa dévotion fut tellement enracinée en Jésus-Christ, qu'il paraissait continuellement absorbé dans la méditation de ses mystères. Il se retirait tous les ans le jour de la Trinité en quelque endroit solitaire, pour honorer dans un silence profond le repos éternel des trois Personnes sacrées. Ses paroles, ses lettres, ses actions, ses ouvrages n'ont pour objet que l'Incarnation. Il recevait les humiliations et les croix comme une continuation
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des souffrances de Jésus-Christ. Ce qu'il estimait dans les vœux, qu'il eut toujours en grande vénération, était l'union qu'ils donnent avec Jésus-Christ; et ce qu'il trouvait de plus précieux dans les indulgences, était l'honneur de participer à ses satisfactions. Il ne marcha jamais sans avoir un Nouveau Testament, comme il ne passa aucun jour sans en lire un chapitre à genoux; les temples et les autels lui causaient une sainte joie accompagnée d'une sainte frayeur. La sacristie même lui paraissait un lieu plus respectable que tous les palais de l'univers. Toutes les fois qu'il sortait ou qu'il rentrait, il venait rendre hommage à Jésus-Christ dans l'Eucharistie, et se prosterner humblement à ses pieds.
Personne n'ignore sa dévotion envers la très-sainte Vierge. Il voulut que sa Congrégation l'honorât chaque jour d'une manière particulière par des hymnes, par des litanies; il institua la fête de ses grandeurs qui se célèbre le 17 septembre, et il ne fonda l'Oratoire que sous les noms de Jésus et de Marie; mais il va nous dire lui-même comme il était uni à la Mère de Dieu. « En parlant de Marie on parle de Jésus-Christ; en parlant de ses grandeurs, on parle de celles de Dieu même. C'est pour Jésus-Christ qu'elle reçut une grâce et une pureté vraiment incomparables: elle est le trône où le Sauveur a voulu habiter, et sa sainteté est la sainteté dans laquelle il a été conçu. Après Dieu rien n'est plus grand que Marie sur la terre et dans le ciel ».
Il se recommandait particulièrement aux saints anges, et il n'arrivait jamais dans une ville sans les invoquer comme les patrons tutélaires des différents pays. Les Saints de l'Ancien Testament qui figurèrent Jésus-Christ d'une manière plus expresse, ceux du Nouveau qui eurent des liaisons avec ce divin Sauveur, lui étaient toujours présents. Il eut dès son enfance une piété singulière envers sainte Catherine de Sienne, parce qu'elle ne se nourrit en quelque sorte que de la divine Eucharistie. Il lisait à genoux les ouvrages de sainte Thérèse, comme des effusions où l'esprit humain a beaucoup moins de part que l'esprit de Dieu. C'était là qu'il puisait la sagesse nécessaire pour gouverner dignement la famille de cette grande Sainte, dont la Providence l'avait chargée. La pénitence de saint François d'Assise, l'humilité de saint François de Paule le pénétraient d'admiration. Il les invoquait souvent pour obtenir les mêmes vertus.
Il n'avait que l'amour-propre à redouter au milieu de tant de grâces dont le ciel le comblait: mais écoutant les pensées de ses propres disciples avec le même respect que le serviteur écoute le maître, se défiant continuellement de ses propres lumières, priant jusqu'aux Frères de vouloir bien l'avertir de ses défauts, il vécut dans la plus profonde humilité. Il ne voulut jamais monter en chaire, quoique ses paroles fussent remplies d'onction et de feu. Mais, chose incroyable, on le vit souvent, dans les premières années de l'établissement de l'Oratoire, accompagner les prédicateurs aux églises, porter sous son bras leur surplus et leur bonnet, et se tenir en silence et en respect derrière la chaire, pendant qu'ils annonçaient des vérités qu'ils n'avaient apprises que de lui. Il faisait plus; quand les missionnaires revenaient de la campagne, où ils avaient été instruire et catéchiser, il s'abaissait jusqu'à les déchausser, se rappelant ces paroles de l'Écriture: *Quam speciosi sunt pedes evangelizantium!* (Rom., x, 15.) Il lui arriva bien des fois de se confondre avec les frères servants, de se tenir modestement au milieu d'eux, devant les personnes qui ne le connaissaient point. Il servait à table, il balayait, se faisait gloire de remplir les fonctions les plus viles en apparence, et le tout en esprit d'union avec Jésus-Christ
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qui a daigné s'anéantir jusqu'à prendre la forme d'esclave. Ses disciples ayant prié Mgr l'évêque de Paris de l'engager à prendre ses repas avec plus d'assiduité, il obéit sans répliquer, et il chargea même le plus jeune confrère de la maison de l'en avertir.
Il avait un don particulier pour ne commencer les ouvrages de piété qu'au temps marqué par la Providence, pour les préserver des accidents qui les ruinent ou les retardent, et pour ne les entreprendre qu'avec la grâce de Jésus-Christ. Au lieu que les sages du monde disent, lorsqu'il s'agit d'affaires : Il faut y penser ; il disait toujours : Il faut prier. L'oraison était son conseil, et il faisait taire sa raison jusqu'à ce qu'il eût entendu Jésus-Christ. Cette dépendance universelle à l'égard de Dieu fut toujours si grande, qu'il restait quelquefois plus de six mois sans répondre. Il attendait les lumières du ciel : « Si nous agissons par raison », disait-il, « nous ferons ce que les hommes nous conseillent ; mais si nous agissons par l'esprit de Jésus-Christ, nous ferons ce qu'il nous inspire ».
Cette parfaite union avec notre divin Sauveur lui faisait aimer tendrement tous les hommes. Il n'y avait point de particulier dans sa Congrégation qu'il ne portait dans son cœur, et qu'il n'assistât, soit par ses visites, soit par ses conseils. Aimant beaucoup mieux manquer à lui-même qu'aux autres, il devenait l'infirmier et le serviteur de tous ceux qui étaient malades ; il les consolait, il les soulageait, et ne les abandonnait ni jour ni nuit. Quand il revenait de la ville, quelque las et fatigué qu'il pût être, il courait chez les infirmes et les exhortait à la résignation et à la patience. Il leur administrait les sacrements, sans en excepter le dernier de la maison, les regardant tous comme un précieux dépôt qui lui était confié. Pendant qu'il était ainsi occupé des besoins de sa Congrégation, et ne pensait qu'à la gouverner, le roi le choisit pour aller à Rome. Il s'agissait d'obtenir du Pape une dispense qui permit à Henriette-Marie de France d'épouser le prince de Galles, et de négocier la paix de la Valteline. Il partit pour Rome au mois d'août 1624, accompagné du Père Guy de Faur, et de tous les vœux de l'Oratoire et des Carmélites. Il visita le tombeau de saint Dominique et les reliques de sainte Catherine à Bologne et la maison de Lorette. Tout excitait dans son voyage des pensées et des sentiments de piété. Une fontaine, une fleur, un insecte l'élevait au Créateur, et le pénétrait d'admiration. Sitôt qu'il aperçut Rome, ses larmes coulèrent et son âme sentit une impression toute divine. Il visita les églises ou plutôt il y demeura avec la plus tendre piété. Le Pape l'estima encore davantage après l'avoir vu. « Le Père de Bérulle », dit-il, « n'est pas un homme, mais un ange ».
Le Père de Bérulle ne sollicita pour sa Congrégation ni grâce ni privilèges, quoiqu'il fût à la source, et il arriva qu'un père qui avait tant d'affection pour ses enfants ne prit point d'autres moyens pour les agrandir que de les recommander à la Providence. Il ne parlait de sa Congrégation qu'à Dieu seul, plus jaloux des dons célestes que de toutes les richesses et de tous les honneurs. Comme il faisait un jour sa prière dans l'église de Saint-Pierre in Montorio, il entendit une voix qui lui dit : « Je veux que tu sois de mon Église ». Il ne comprit le sens de ces paroles qu'à son retour en France, lorsqu'une âme sainte, sans savoir ce qui s'était passé en Italie, lui écrivit ces mots : « Dieu veut que vous soyez cardinal, n'y résistez point ».
Il fut encore obligé de se séparer de ses chers disciples pour passer en Angleterre où Dieu l'appelait. Chargé par le Pape lui-même de la cons-
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cience de la nouvelle reine et de la foi, pour ainsi dire, de tout ce royaume, il partit de France avec la princesse au mois de juin 1625. Il défendit les droits de cette princesse, la soutint de ses conseils et établit son Ordre à Londres. On lui confiait tout ce qu'il y avait de plus difficile et de plus épineux, parce qu'on était presque assuré du succès ; mais tous ces avantages n'empêchaient point l'homme de Dieu de paraître à la cour toujours modeste, toujours humble, toujours désintéressé.
Le Père de Bérulle fut un des esprits les plus éclairés de son temps. Philosophe, théologien, orateur, il pensait et parlait comme les Pères de l'Église. Le cardinal du Perron disait souvent : « Si vous voulez convaincre des hérétiques, envoyez-les-moi ; si vous voulez les convertir, envoyez-les à Mgr de Genève ; mais si vous désirez les convaincre et les convertir tout ensemble, adressez-les au Père de Bérulle ». Le Père Suffren, célèbre prédicateur, ajoutait à ce témoignage « que, depuis les Apôtres, personne n'avait mieux connu Jésus-Christ et ses mystères et n'en avait parlé d'une manière plus sublime que le serviteur de Dieu ». Il avait surtout puisé cette science dans saint Augustin, qu'il lisait assidûment, et dans le Nouveau Testament qu'il portait toujours sur lui. Lorsqu'il allait voir quelque personne et qu'il était obligé d'attendre, il prenait son Nouveau Testament qu'il portait toujours avec lui et il en lisait quelques versets. Il ramenait insensiblement les paroles inutiles des autres à quelque entretien pieux et intéressant, et il ne parlait jamais lui-même sans instruire et sans édifier. S'il était obligé de donner quelques heures aux affaires du monde, on l'entendait le soir s'écrier : « O inutilité ! » et, après s'être plaint de lui-même et des autres, il disait avec David : « Enfants des hommes, jusqu'à quand aimerez-vous le mensonge et la vanité ! » Cependant il rejetait les affaires qui n'avaient point de rapport à son état, et il ne vit jamais les grands pour les flatter. Dieu, et toujours Dieu, fut l'objet principal de toutes ses démarches et de toutes ses pensées. On vint un jour l'avertir qu'un prince le demandait ; il partit à l'instant pour l'aller recevoir ; mais se souvenant qu'il n'avait point offert ni recommandé à Dieu cette visite, il oublia le prince pendant quelque temps pour s'entretenir avec Dieu.
Ses vertus étaient trop éclatantes pour n'être pas honorées comme elles le méritaient. Malgré toutes ses excuses et ses refus, le roi et le Pape l'obligèrent d'accepter la dignité de cardinal. Le soir du jour où il reçut la barrette, il servit sa communauté au réfectoire. Il voulut que ses disciples traitassent avec lui comme auparavant, et il leur défendit de faire aucune difficulté de se couvrir et de s'asseoir en sa présence. Un prêtre de la Congrégation l'ayant appelé Monseigneur, au commencement d'une lettre, il s'en fâcha, et dit à celui qui la lui avait remise : « A-t-on donc oublié la manière avec laquelle on traite avec moi ? Je ne suis que votre Père, et ne mérite seulement pas de l'être ». Il observa la même frugalité, la même mortification, la même pauvreté. Ses habits furent toujours de serge, sa chambre sans aucun ornement. Jamais il ne consentit qu'on fît son portrait : « Je ne veux point », disait-il, « être gravé sur la terre ni dans le temps, mais au ciel et dans l'éternité ».
Son amour pour les pauvres ne connaissait point de bornes. Il allait souvent lui-même à la porte leur distribuer le pain et les consoler. Ceux qui étaient couverts d'ulcères avaient plus de part à ses entretiens et à ses bontés. Quelques années avant l'établissement de l'Oratoire, ayant rencontré, près des Chartreux, un malheureux couvert de plaies, il descendit de
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cheval, le confessa et lui fit apporter à manger. Il en usa de même à l'égard d'une femme affligée de la peste. Jeûnes, veilles, retraites, pèlerinages, cilices, tout fut employé pour mortifier ses sens, et pour participer aux souffrances de Jésus-Christ. Quoique très-sensible au froid et au chaud, il se plaisait à en supporter les rigueurs. Quelquefois il faisait une partie de ses voyages à pied, par esprit de mortification. La dignité de cardinal ne lui parut qu'une nouvelle obligation de travailler, de souffrir et de s'humilier encore plus qu'il n'avait fait jusqu'alors : aussi ne dédaigna-t-il pas de descendre aux plus basses fonctions. Il ne perdait pas de vue l'anéantissement de Jésus-Christ, et c'était pour s'y conformer qu'il ne cessait lui-même de s'anéantir. Les remerciements lui étaient aussi insupportables que les éloges. Il ne voulut pas voir une dame qui venait lui rendre grâces de ce qu'il avait été le ministre de sa conversion, se contentant de dire à celui qui le pressait de lui donner audience : « Elle doit tout à la miséricorde de Notre-Seigneur, et pour moi je suis assuré que je n'y ai point de part. C'est par des sentiments si affectueux, si sublimes et si divins, qu'il perfectionnait sa Congrégation.
Le roi, toujours attentif à donner des preuves de son estime au cardinal de Bérulle, le nomma abbé de Marmoutier ; mais outre que la mort, survenue six mois après, l'empêcha d'en jouir, il se disposait à en abandonner le revenu aux pauvres. C'est ce qu'il dit à une personne qui espérait qu'un tel bénéfice servirait aux besoins de l'Oratoire. « Le bien des abbayes », répliqua-t-il, « doit être employé à secourir les malheureux des endroits où elles sont situées : il ne faut point frauder l'intention des fondateurs ; et ce n'est pas le moyen que Dieu a choisi pour soulager la Congrégation ». Il avait toujours des réponses qui annonçaient son indifférence pour les biens du monde, et son attachement continuait à Jésus-Christ. Un ecclésiastique se plaignant devant lui d'une surdité, il lui répondit : « Pourvu que vous entendiez bien les inspirations de Dieu, c'est assez. Je voudrais être sourd à cette condition ». Voyant un jour des ouvriers qui travaillaient avec ardeur, il fit cette réflexion : « Ces pauvres gens nous condamneront au dernier jugement. Que ne font-ils pas pour gagner leur vie, qui n'est pourtant que la vie du corps, tandis que nous sommes si timides et si peu empressés à acquérir Jésus-Christ, la vie éternelle ? »
Notre pieux cardinal continuait, selon sa coutume, à partager son zèle et son temps entre l'Oratoire et les Carmélites, lorsque, au mois d'avril 1628, il tomba dans une espèce de langueur. Son visage devint livide, son haleine entrecoupée, son dégoût universel. Il ne demandait cependant la santé qu'aux conditions de pouvoir travailler avec plus d'ardeur. La vie lui paraissait indispensable, dès qu'elle était utile au prochain. Aussi ne garda-t-il jamais le lit, pas même le jour de sa mort. Toujours il dit la messe avec un zèle qui se ranimait à mesure que les forces lui manquaient ; et, en qualité de chef du conseil de la reine-mère, il n'interrompit point le cours des affaires publiques. Ce fut même dans ce temps-là qu'il composa le livre de la Vie de Jésus-Christ. Il est vrai que ce grand objet l'élevait au-dessus de lui-même, et qu'il lui semblait n'avoir plus de corps, lorsqu'il s'appliquait à la contemplation des mystères. On eût cependant assuré que ses travaux et ses infirmités devaient lui causer une mort prochaine ; mais, par un miracle de la sainte Vierge, comme il le dit lui-même, sa santé revint tout à coup. Cette guérison, ou plutôt cette résurrection, devint la cause d'une nouvelle ferveur. Non content de se confesser tous les jours, il voulut faire une confession générale au Père de Condren. Il se considérait
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comme un homme qui n'a plus d'heure, et qui a toujours son âme entre ses mains pour la remettre à Dieu. En un mot, il vivait dans un désir continu du ciel, ne soupirant qu'après les biens éternels. Les prêtres de l'Oratoire, attentifs à observer toutes les saintes démarches de leur pieux instituteur, admiraient et tâchaient d'imiter ses vertus.
Son mal n'était que suspendu, et la mort travaillait sourdement dans son sein. On en vit la preuve le 27 septembre 1629, jour où le saint cardinal revint de Fontainebleau avec une fièvre accompagnée d'une grande difficulté de respirer. C'était une défaillance entière, et les médecins le reconnurent après avoir traité sa maladie de réplétion. La nature, affaissée sous une multitude de travaux en tout genre, succombait, et ne pouvait plus se réparer. Comme on proposait d'envoyer chercher un médecin célèbre, pour lors absent de Paris, le saint homme répondit que sa vie n'était point à lui, mais aux Pères de l'Oratoire et aux Carmélites, et qu'ainsi il fallait prendre leur avis. Il dit la messe le premier jour d'octobre, avec une peine incroyable, qui l'eût réellement altéré, sans les efforts de l'amour divin, dont il était pénétré. Il eut sur le soir une conversation avec le cardinal de la Valette, qui le vint visiter, et aussitôt après il tenta inutilement de réciter son office. La respiration s'embarrassa et il fallait prier mentalement. Toute son âme, appliquée à Jésus-Christ, s'exhalait en élancements et en soupirs, au point que, le jour même de sa mort, il fit les plus grands efforts pour célébrer les saints mystères. Quoique dans une espèce d'agonie, il monta à l'autel à deux reprises différentes, et il choisit la messe de l'Incarnation. Il était naturel que ce grand objet le ranimât au dernier moment de sa vie et fût le dernier acte de son amour. On lui ôta les habits sacerdotaux et ensuite il les reprit, regardant l'autel comme un Calvaire où il devait consommer son sacrifice avec le Sauveur des hommes. Ses désirs s'accomplirent. Prêt à prendre l'hostie, et déjà prononçant les paroles qui précèdent la consécration, il fut la victime immolée à la place de celle qu'il allait offrir. Alors on l'étendit sur un lit qu'on fit dresser dans la chapelle même, et ses sens ne se réveillèrent que lorsque le Père Gibieuf, supérieur, lui apporta le saint Viatique. Aussitôt il s'écria, dans un transport de joie : « Où est-il mon Seigneur et mon Dieu ? que je le voie, que je l'adore, que je le reçoive ! » Après qu'il l'eut reçu avec la piété la plus vive et la plus tendre, le supérieur le pria de bénir la Congrégation et de donner à ses enfants cette triste et dernière marque de son amour. « Ce ne sera pas moi qui vous bénirai », répondit-il, « mais le Fils de Dieu, comme principe dans la Trinité et comme Père dans l'Incarnation ». On profita de quelques intervalles de connaissance pour lui administrer l'Extrême-Onction. Il s'unit de cœur et d'esprit à toutes les prières, et, après avoir invoqué le nom de Jésus-Christ sur l'Oratoire, comme sur une œuvre qui lui était particulièrement dédiée, après l'avoir recommandé à la protection de la très-sainte Vierge, il expira, le 2 octobre 1629. On célébra ses obsèques avec le moins d'éclat et de cérémonie qu'il fut possible. Les regrets du roi et de la reine, les larmes des évêques et la consternation de ses disciples furent la plus belle oraison funèbre. On envoya son cœur chez les Carmélites de la rue Saint-Jacques, comme il l'avait désiré, et son corps, excepté un bras qu'on conserve à l'institution, repose dans l'église Saint-Honoré.
Le cardinal de Bérulle n'était pas encore inhumé, que sa sainteté se manifesta par des miracles. Un de ses domestiques, tourmenté d'une grosse fièvre, s'étant fait mettre sur la paillasse du Bienheureux, fut guéri sur-le-champ. Un Jésuite, ayant révélation de la mort du serviteur de Dieu au
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même instant qu'elle arrivait, disait à six jeunes gens qu'il conduisait à la Flèche, que l'Église venait de perdre un de ses plus saints docteurs et qu'il fallait célébrer une messe d'actions de grâces, pour remercier Dieu des grandes miséricordes qu'il lui avait faites. Plusieurs Carmélites eurent des avertissements que la critique la plus clairvoyante ne peut soupçonner d'illusions. On a recueilli quarante-cinq miracles opérés par les prières ou par l'attouchement des reliques du serviteur de Dieu. Il suffit de dire à ceux qui sont convaincus de la puissance divine dans les Saints, qu'une Carmélite, au couvent de Morlaix, ne recouvra la vue que par l'application d'une lettre du pieux cardinal sur ses yeux ; qu'un enfant de huit ans, perclus de tous ses membres, eut à peine touché ses reliques qu'il jouit tout à coup de la plus parfaite santé, et que ce miracle, opéré à Caen, au mois de mai 1680, fut revêtu de toutes les formalités.
Quoique le style du cardinal de Bérulle ait vieilli et qu'il soit souvent trop diffus, on ne peut disconvenir qu'il est un écrivain nerveux, rempli de sublimes images, et que son éloquence est celle de la religion même. On trouve dans ses œuvres une fécondité merveilleuse, une onction qui pénètre, une impression de vérité qui frappe, et, ce qu'il y a de surprenant, c'est que, en parlant des mystères de la manière la plus abstraite et la plus relevée, il n'emploie jamais une expression qui ne soit juste et dans toute l'exactitude de la théologie. Son premier ouvrage fut un *Traité de l'abnégation intérieure*. On y découvre une âme qui se connaît et qui connaît les voies de Dieu, et il résulte une indifférence totale pour les biens de cette vie, un dégoût universel et un attachement inviolable à Jésus-Christ, comme au maître absolu de toutes les créatures et à l'auteur de toute félicité.
Le *Traité des énergumènes* fut composé à l'occasion d'une possession dont il entreprit de prouver la réalité. Le style en est concis, le raisonnement puissant et tel que les ignorants y sont instruits et les indociles convaincus. De la possession des corps, l'auteur passe à celle des esprits qui sont dominés par l'hérésie, et il les combat en trois excellents discours, dont l'un a pour objet *la mission des pasteurs*, l'autre *le sacrifice de la messe*, et le troisième *la présence réelle de Jésus-Christ dans le sacrement de l'autel*.
Les *Discours de l'État et des grandeurs de Jésus*, au nombre de douze, et celui de la vie de ce divin Sauveur, sont ses principaux ouvrages. Il n'envisage que Jésus-Christ, il ne s'occupe que de lui, et l'on sent que toutes ses paroles sont autant de désirs qui ne tendent qu'à s'unir intimement à lui. Son premier discours sur les grandeurs peut s'appeler le *Panégyrique de l'Incarnation*. Le second contient un *vœu* de servitude à Jésus, en forme d'élévation, digne de la doctrine et de la piété de l'auteur. Chaque proposition est appuyée sur les solides fondements de la théologie.
Les discours suivants sont consacrés à la recherche des merveilles inconcevables de l'unité de Dieu, de ses communications ineffables et de son divin amour. L'auteur décrit la vie de Jésus-Christ, qu'il divise en trente chapitres, d'une manière toute simple et toute sublime. Il le représente vivant au sein du Père, en l'unité d'essence, en l'égalité de puissance, en la communication de ses grandeurs infinies, en la splendeur de sa gloire, en la distinction et en la propriété de sa personne. Il le fait voir vivant au monde, dès le commencement du monde, vivant en la foi des patriarches et des Prophètes, en un mot, vivant en la nature qui le désire, en la loi qui le figure, en la grâce qui le donne. Il montre l'indignité de la terre pour le recevoir, et en la terre, la seule Vierge qui est sans péché, prépa-
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rée par l'Esprit-Saint, pour être la demeure du Fils de Dieu. Il rapporte la mission de l'ange, son entretien avec Marie, les grandeurs du mystère qui s'accomplit en elle, enfin les hommages que nous devons à Jésus-Christ, au premier moment qu'il a commencé à vivre corporellement dans le monde et à y faire son œuvre. Il suit Jésus-Christ dans tous ses pas et dans tous les différents états de sa vie, jusqu'à ce qu'il l'ait adoré montant au ciel et assis à la droite de Dieu son Père ; il découvre en chacun de ces mystères les trésors cachés. Cet ouvrage n'était qu'un essai, et il est bien fâcheux que la mort ait empêché l'auteur de le finir.
Il y a outre cela deux Élévations du cardinal de Bérulle à Jésus-Christ Notre-Seigneur : l'une sur les mystères, l'autre sur l'économie de sa grâce envers sainte Madeleine, et un narré des persécutions qui lui arrivèrent à l'occasion de ces élévations. L'auteur s'y justifie contre les fausses accusations, et c'est cette apologie qu'il ne fit paraître qu'après dix ans de silence et de patience.
On trouve dans ses Réfutations de l'hérésie, les grands arguments que Bossuet a fait valoir avec tant d'énergie. Il y a environ quatre-vingts ans, dit-il aux Protestants, que votre prétendue Église n'était pas née, que les souverains de la chrétienté n'en connaissaient ni les docteurs, ni les assemblées, ni les synodes ; que la terre n'avait pas encore ouï sa voix, et ne savait en quelle langue elle parlait ou priait, et que le ciel, ouvert depuis plus de seize cents ans, n'avait point encore reçu les prémices de ses labeurs, ni donné des couronnes à ses combats.
Les Œuvres de controverse et de piété sont un autre ouvrage où il y a beaucoup de force et d'élévation, selon les matières qu'il traite. L'auteur commence par un Discours sur l'Eucharistie, ensuite Sur le sacrement de la messe ; vient ensuite un Discours sur la justification, puis enfin un autre sur l'autorité, la perpétuité et l'infaillibilité de l'Église, qu'il démontre aux Protestants de manière qu'ils seraient convaincus s'ils étaient raisonnables.
Les Œuvres de piété ont pour objet tous les mystères qu'on célèbre dans l'année, toutes les fêtes qui en rappellent le souvenir, mais surtout l'Incarnation. On peut regarder tous les chapitres qui composent les Œuvres de piété comme autant de conférences, dont les unes sont adressées aux Pères de l'Oratoire, et les autres aux Carmélites.
Le Mémorial de quelques points servant à la direction des supérieurs n'est pas le traité le moins intéressant. Il y prouve que régir une âme, c'est régir un monde ; qu'une âme seule est plus précieuse aux yeux de Dieu que tout l'univers, que la dignité de la grâce chrétienne qui nous ente et nous incorpore avec Jésus-Christ surpasse toutes les grandeurs ; qu'on doit travailler à remplir saintement son ministère ; qu'il n'y en a point qui approche de celui des prêtres ; que tout supérieur est particulièrement obligé de répandre la bonne odeur de Jésus-Christ, de désirer son avènement et de s'assujétir en tout à ses volontés.
Des Lettres terminent ses ouvrages. On en a recueilli cent sept aux religieuses Carmélites, et cent vingt-neuf, tant aux Pères de l'Oratoire qu'à diverses personnes distinguées par leur naissance ou par leur rang. Ces lettres ont toutes pour objet l'amour et la dépendance de Jésus-Christ, et il n'y en a pas une qui ne soit marquée du sceau de la Divinité. Les avis qu'elles contiennent sont lumineux, relatifs aux besoins des personnes, et servent d'instruction pour toutes les circonstances de la vie.
Cette biographie est un abrégé de celle qui se trouve en tête des œuvres complètes du cardinal de Bérulle, éditées par H. Migne (1856).
VIES DES SAINTS. — TOME XV. 40
3 OCTOBRE.
Événements marquants
- Études chez les Jésuites de Paris
- Ordination sacerdotale le 5 juin 1599
- Introduction des Carmélites espagnoles en France
- Fondation de la Congrégation de l'Oratoire le 11 novembre 1611
- Négociations diplomatiques à Rome et en Angleterre
- Élévation au cardinalat
- Mort en célébrant la messe de l'Incarnation
Miracles
- Guérison d'une dysenterie du frère Edmond de Messa par une parole
- Guérison d'un domestique sur sa paillasse après sa mort
- Guérison d'une Carmélite aveugle par l'application d'une de ses lettres
- Guérison d'un enfant perclus à Caen en 1680
Citations
Jesus autem tacebat
Je ne suis que votre Père, et ne mérite seulement pas de l'être