Saint Honoré de Buzançais
Patron de Buzançais
Résumé
Marchand de bestiaux à Buzançais au XIIIe siècle, Honoré était réputé pour sa piété et sa charité, notamment envers les couples pauvres. Il fut lâchement assassiné par ses deux valets, les frères Gabidier, près de Thénezay alors qu'il s'abreuvait à une fontaine. Son culte fut confirmé par le pape Eugène IV en 1444.
Biographie
SAINT HONORÉ, PATRON DE BUZANÇAIS
XIIIe siècle.
Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, parce que le royaume des cieux est à eux. Matth. v, 10.
La place et l'église de Buzançais regorgent de peuple. Les cloches sonnent à triple carillon pour un double mariage.
Pourquoi ces brillantes sonneries et cet empressement inusité ? Sans doute, quelques grandes maisons de la province unissent leurs blasons et leurs domaines. Sans doute, la foule épie les riches toilettes des épousées et les largesses des époux.
Mais non ; le cortège s'avance, salué par les sons criards de la cornemuse et de la vielle. Voici les mariées : deux pauvres ouvrières, dont les toilettes semblent aussi modestes que les visages. D'ailleurs, ce ne sont pas elles que la multitude attend et regarde.
Voici les mariés : deux robustes fils des champs, tout pavoisés de rubans, et qui distribuent d'un air radieux de rudes poignées de main ; mais la curiosité publique cherche un autre aliment.
Tout à coup les vivats redoublent ; les regards et les bras se tendent vers un nouveau personnage qui paraît sur le seuil de l'église, et dont l'extérieur cependant ne diffère en rien de celui des autres invités.
Cet homme, jeune encore, au visage doux et presque mélancolique, donne le bras à une respectable vieille, sa mère sans doute, qui, les yeux pleins de larmes, sourit à ces acclamations.
La foule satisfaite se joint alors au cortège et le suit avec un redoublement d'enthousiasme jusqu'à une petite maison de la grande rue où le couple que l'on vient de décrire s'arrête, malgré les instances des époux et des invités.
— Excusez-moi, mes amis, dit l'homme objet de l'attention générale, je pars demain pour ma tournée ordinaire, et je dois me préparer par le repos aux fatigues du voyage. Allez, mon cœur est avec vous. Amusez-vous décemment, comme il convient à de braves gens et à d'honnêtes chrétiens. Surtout, n'oubliez pas que vous sortez de l'église, et que, même dans vos plaisirs, vous êtes sous l'œil de Dieu.
Un dernier cri de sympathie accueille cette petite allocution, et le cortège reprend sa marche.
Pendant que la foule court à ses plaisirs, pénétrons dans la petite maison et disons maintenant quel est celui qu'entourent de si unanimes et de si fervents hommages.
C'est Honoré, le marchand de bœufs, Honoré, l'homme de bien, le serviteur de Dieu, l'ami des pauvres, dont la légende peu connue offre, avec de touchantes particularités, le plus pur modèle de l'amour filial, de la charité et de la probité commerciale.
Né à Buzançais, sur la fin du XIIIe siècle, Honoré avait été élevé par ses parents dans la crainte du Seigneur et l'amour du prochain. Son père, marchand de bestiaux, allait acheter en Poitou des bœufs qu'il revendait en Berry, et avait acquis ainsi une assez belle aisance. L'enfant s'initia de bonne heure à cette vie laborieuse, en suivant son père dans ses courses, et quand celui-ci mourut, il continua le commerce, où il gagna à son tour des sommes considérables, dont une partie était employée à augmenter l'aisance de sa vieille mère, sur laquelle se concentraient toutes ses affections, et l'autre au soulagement des malheureux.
Une des plus grandes jouissances que se donnait le digne jeune homme dans ses abondantes aumônes était de doter des mariages pauvres qu'il assortissait en vertus, et ce doux acte de charité lui était si familier qu'il avait rendu son nom populaire en fait d'unions conjugales.
Il achevait une œuvre semblable quand nous l'avons vu sortant de l'église avec deux nouveaux ménages qui lui devaient leur bonheur et dont il fuyait la reconnaissance pour méditer de nouveaux bienfaits.
Cependant, sa mère se lamentait sur ses absences continuelles, et persuadée qu'ils avaient assez de fortune pour vivre largement et faire le bien, elle le priait de se fixer près d'elle d'une manière définitive.
Or, des pensées plus tristes que d'habitude obsédant son esprit au retour de la cérémonie à laquelle nous avons assisté, la pauvre vieille entraîna son fils dans un petit jardin contigu au logis. Là, assise avec lui sous un laurier, la main dans sa main, les regards tournés vers le ciel, comme la sainte Monique de notre peintre Scheffer, elle lui dit :
— Mon cher enfant, je me fais vieille, et l'âge me rend peut-être plus timide que de raison. Tes absences me causent des transes continuelles. Dès que tu n'es plus là, je ne mange plus, je ne dors plus, je ne vis plus. Pourquoi tant travailler ? Nous sommes assez riches pour nos besoins et nos goûts. Il est bien temps de te reposer et de me rendre la tranquillité. Je t'en supplie, renonce à ce voyage.
— Bonne mère, répondit doucement Honoré, il m'en coûte de vous peiner et de ne pas vous obéir à l'instant. Mais, vous le savez, j'ai des engagements à remplir, des comptes à régler, des rendez-vous que je ne puis manquer. Nous sommes assez riches, dites-vous, pour nos besoins et nos goûts ? Pour nos besoins, c'est vrai ; mais vous oubliez nos pauvres. Les pauvres sont un goût dispendieux, et l'on n'a jamais assez d'argent pour eux. Laissez-moi donc faire encore ce voyage qui, je le jure, sera le dernier... D'ailleurs qu'avez-vous à craindre ?
— Je crains tout, les fatigues et les dangers de la route ; car la route est si longue de Buzançais à Thénezay. Il ne faut qu'un instant pour tomber malade ou faire une mauvaise rencontre.
— Grâce à Dieu, je suis jeune et robuste, et, loin de nuire à ma santé, l'exercice me réussit. Quant aux dangers et aux mauvaises rencontres, je ne les redoute pas davantage. Je ne me connais pas d'ennemis ; d'ailleurs, en cas de besoin, j'ai bon bras et bon cœur, et puis je ne serai pas seul, les Gabidier m'accompagnent.
— Crois-tu qu'ils te seraient d'un grand secours dans une circonstance pressante ? Je n'aime guère leurs airs et leurs manières.
— Ils sont un peu rudes, en effet ; mais ça n'est pas un mal pour leur état...
Enfin, je ne sais pourquoi je suis si triste aujourd'hui ; je vois tout en noir et ne puis me faire à la pensée de rester encore près d'un mois sans nouvelles...
— Chère mère, reprit Honoré en montrant l'arbre sous lequel ils étaient placés, si vous voulez avoir à chaque instant de mes nouvelles, regardez ce beau laurier, planté par mon père le jour de ma naissance. Je me suis toujours figuré que son existence dépendait de la mienne. Vous m'avez vous-même raconté cent fois que, durant une grosse maladie de mon enfance, il se mit à jaunir et à languir, et qu'il reprit sa vigueur dès que je revins à la santé. Ainsi donc, tant qu'il restera vert et bien portant, n'ayez aucune inquiétude sur mon compte ; mais, s'il jaunissait de nouveau, s'il dépérissait, s'il venait à mourir... oh alors !...
— Tais-toi, tais-toi !...
— Oui, oui, je déraisonne à mon tour ; allons, bonne mère, embrassez-moi et chassons les sombres idées.
Le lendemain, la digne femme se leva avant le jour, vérifia les hardes et les provisions de route, et se rendit en toute hâte à l'église pour allumer un cierge et faire sa prière devant l'autel de la Vierge.
En revenant, elle trouva son fils prêt à partir pour le Poitou, avec ses deux valets de touche, les frères Gabidier. À cette vue, elle éprouva un affreux serrement de cœur qui se traduisit bientôt par des sanglots.
— Bonne mère, dit Honoré, vous n'êtes pas raisonnable ; je me fâcherai...
— C'est vrai, reprit la vieille ; mais, que veux-tu ? je ne peux m'y faire ; chaque fois que tu t'en vas, il me semble que je ne te reverrai plus.
— Et pourtant je reviens chaque fois, bien portant et le gousset plein. Ce sera de même encore ; et d'ailleurs, vous le savez, c'est le dernier voyage.
— Ainsi soit-il ! soupira la malheureuse.
Alors elle s'approcha des garçons toucheurs, glissa une pièce d'argent dans la main de chacun, et dit au plus âgé, dont la physionomie et les formes n'étaient guère moins sauvages que celles des robustes animaux confiés à sa garde :
— Ah ça ! Gabidier mon ami, tâchez qu'il ne lui arrive aucun mal. Je vous le recommande...
— On y veillera, on y veillera, répondit brusquement le rustre avec un sourire grimaçant qui, loin de la rassurer, acheva de décourager la pauvre femme.
L'heure de la séparation était arrivée. La bonne vieille embrassa son fils une dernière fois, et, quand il eut disparu au détour de la rue, elle rentra dans sa maison devenue triste, et là donna un libre cours à ses larmes.
Cependant la mère d'Honoré reprit courage en se rappelant la conversation de la veille. Elle se leva plus calme, descendit au jardin, s'installa devant le laurier mystérieux, auquel était liée la destinée de son fils, et resta jusqu'au soir les yeux fixés sur lui, heureuse de le voir si frais et si vigoureux.
Les jours suivants se passèrent dans une semblable contemplation, dont elle ne sortait que pour arroser l'arbuste, en écarter les insectes, arracher l'herbe de son pied. Parfois elle lui parlait d'une voix caressante, lui demandait des nouvelles du voyageur. Il était devenu son confident et son ami. La nuit, elle le voyait en songe ; au réveil, sa première pensée et sa première visite étaient pour lui.
Aussi quelles ne furent pas sa surprise et sa terreur quand, un matin, elle retrouva jaune et fané son cher laurier, dont peu d'heures avant elle admirait la belle verdure. Elle ne peut en croire ses yeux. Elle touche une à une ces feuilles hier si luisantes, aujourd'hui raides et crispées, comme si elles avaient été brûlées par toutes les gelées de l'hiver. Elle veut courber une branche, qui éclate avec bruit et montre une moelle desséchée.
Enfin, ne pouvant plus douter de son malheur, elle s'élance dans la rue, folle de douleur, en s'écriant :
— Au secours ! gens de Buzançais, au secours ! Je n'ai plus d'enfant, et vous avez perdu votre ami.
A cet appel, les voisins accourent et pressent de questions la pauvre mère, qui leur raconte l'entretien dans lequel Honoré l'a avertie que sa vie était attachée à celle du laurier. Puis elle les conduit au jardin, où elle leur montre l'arbre mort jusque dans ses racines. Un instant les voisins essaient de lui persuader que ses alarmes sont chimériques, qu'elle est victime des apparences et de tristes pressentiments ; mais bientôt, convaincus eux-mêmes que cet arbre subitement flétri est un avertissement du ciel, ils se portent au clocher et sonnent le tocsin comme si le feu était dans la ville ou l'ennemi aux portes.
La cité s'émeut, les habitants armés se réunissent sur la place de l'église, et, en apprenant la sinistre nouvelle, décident qu'ils partiront aussitôt pour secourir Honoré, s'il en est temps encore, ou pour rapporter son corps s'il a succombé.
En effet, sans plus tarder, tous ceux qui peuvent se procurer des montures se mettent en marche vers le Poitou, en ayant soin de prendre des informations dans les endroits où le marchand de bestiaux avait coutume de s'arrêter. Celui-ci n'étant pas un hôte ordinaire, sa trace était facile à retrouver. Chacun se rappelait parfaitement l'avoir vu passer tel jour, à telle heure, avec ses deux toucheurs, mais personne ne l'avait vu revenir.
Les cavaliers arrivèrent ainsi en vue du village de Buzay, à un quart de lieue environ de la paroisse de Thénezay. En cet endroit, à leur grand étonnement, les chevaux se cabrèrent, et malgré tous les efforts refusèrent d'aller plus loin.
Alors quelques hommes mirent pied à terre, et gagnèrent une cabane située dans les terres, où se trouvait une vieille femme qu'ils interrogèrent. La paysanne, récemment fixée dans cette maison, qui n'était pas une des étapes d'Honoré, s'excusa de ne connaître le digne marchand que de nom et de n'avoir à donner que des renseignements peu précis. Elle raconta pourtant que trois jours auparavant, un conducteur de bœufs avait quitté sa bande et ses compagnons, pour venir lui demander à boire, au moment où elle achevait de pétrir son pain. Ne pouvant le satisfaire, car elle avait épuisé son eau pour la confection de sa pâte, elle lui avait indiqué une source cachée dans un taillis voisin, de l'autre côté de la route, et vers laquelle il s'était dirigé. Elle n'avait plus revu cet homme ; mais, peu d'instants après son départ, elle avait été grandement surprise et effrayée en remarquant que sa pâte devenait toute rouge, comme si du sang y était mêlé. Alors, jetant un coup d'œil en dehors, pour voir s'il ne passait personne à qui elle put faire part de son aventure, elle avait aperçu la bande de bœufs qui rebroussait chemin du côté de Poitiers, sous la conduite de deux individus seulement, dans lesquels elle ne reconnaissait pas celui qui lui avait demandé à boire.
Agités des plus sinistres pressentiments à ces indications, et persuadés qu'elles se rapportent directement à l'objet de leurs recherches, les voyageurs rejoignent leurs compagnons et les trouvent en conférence avec une autre troupe de cavaliers marchant en sens inverse.
C'étaient les gens et les officiers de justice de Thénezay également en quête d'Honoré, dont la disparition subite et inexpliquée causait dans les pays les plus vives alarmes ; car le vertueux marchand de bestiaux était non moins connu, non moins aimé, non moins vénéré en Poitou qu'en Berry. Ils apprennent à ceux de Buzançais que la veille, les valets de touche d'Honoré, les frères Gabidier, avaient été vus dans une foire, nantis d'une grosse somme d'argent, qu'ils étaient en train de dépenser follement et dont ils n'avaient pas justifié l'origine ; qu'interrogés sur l'absence de leur maître, ils avaient fourni des explications embarrassées, qui avaient augmenté les soupçons et déterminé leur arrestation. Ce récit, rapproché de celui de la vieille, laissait peu d'espoir sur le sort d'Honoré, qui sans doute avait été victime dans ces parages d'un lâche guet-apens. On prend donc la résolution de faire sur place de minutieuses recherches et de se livrer à l'instinct des chevaux qui, se sentant libres, quittent la grande route, entrent résolument dans le taillis, et s'arrêtent bientôt au bord d'une petite fontaine. Alors chacun descend de cheval, consulte le terrain et fouille le bois. On ne tarde pas à remarquer sur le gazon une longue traînée de sang, partant de la source et se perdant sous les arbres. L'angoisse redouble, le dénouement approche. Enfin des cris se font entendre, un des voyageurs a découvert parmi les broussailles un cadavre décapité. La tête se trouve un peu plus loin, et, dans cette triste dépouille couverte d'une boue sanglante, les deux troupes reconnaissent les traits d'Honoré.
Après avoir lavé ces souillures et donné un libre cours aux premiers élans de la douleur, on place le corps sur une litière improvisée, et, d'un commun accord, on se dirige vers Thénezay, où l'on doit se procurer un cercueil décent, rendre les derniers honneurs au martyr et confronter les assassins avec leur victime.
L'entrée du cortège dans la ville fut saluée par une de ces rares explosions de douleur populaire, qui sont le plus bel éloge de l'homme de bien et changent une marche funèbre en marche triomphale.
Le clergé, averti à temps, reçut aux portes de l'église les restes d'Honoré et les déposa dans une chapelle ardente, où toute la population vint les voir, les toucher et les invoquer comme ceux d'un saint.
Les leçons des anciens offices de Buzançais et de Thénezay rapportent que beaucoup de malades atteints de fièvres et de langueurs furent guéris en cette occasion par l'attouchement du corps, et que le premier effet se manifesta sur trois porteurs qui s'étaient relevés depuis la fontaine jusqu'à l'église.
Extraits de la prison et subitement amenés devant le cadavre, les frères Gabidier perdirent contenance et firent des aveux complets. Ils racontèrent alors comment, ayant introduit dans leur touche la vache d'un paysan, avec l'intention de se l'approprier, ils avaient été sévèrement réprimandés par leur maître et forcés de restituer l'animal, ce dont ils avaient conçu un profond ressentiment ; comment, certains d'être renvoyés à la fin du voyage, ils avaient médité de couvrir leur faute par un crime ; comment enfin ils avaient exécuté leur abominable dessein en suivant Honoré à la fontaine et en le frappant par derrière de leurs coutelas, au moment où il se penchait pour boire.
Cependant, les cérémonies terminées, un grand conflit s'éleva entre les gens de Buzançais et ceux de Thénezay. Les premiers voulaient emporter en Berry le corps de leur compatriote, que les seconds avaient la prétention de garder comme leur appartenant par sa mort et le sang versé sur leur territoire. Alors eut lieu une scène assez semblable à celle qui se passa à Candes entre les Tourangeaux et les Poitevins après la mort du grand saint Martin. Le tumulte était à son comble, et l'on allait en venir aux mains, quand une transaction fut proposée et acceptée des deux parts. Il fut convenu que le corps d'Honoré serait dévolu aux gens du Berry et son chef à ceux du Poitou. Toutefois, il fallut ajourner ce partage, les officiers de justice déclarant ne pouvoir se dessaisir du cadavre, qui devait être la principale pièce de conviction dans le futur procès des frères Gabidier.
La députation berrichonne ne rapporta donc à Buzançais que des détails malheureusement trop précis sur la fin tragique d'Honoré et l'assurance de posséder un jour ses reliques.
Quant à la mère d'Honoré, je n'essaierai pas de peindre l'état de son cœur que pourront seules comprendre celles qui ont gravi le calvaire de la vie pour voir mourir un enfant, leur unique espoir, leur unique amour.
Du reste sa souffrance ne fut pas longue, car le ciel lui envoya bientôt la suprême consolation des grands affligés. Un matin, ses voisins, qui l'entouraient des soins les plus tendres, la trouvèrent endormie dans les bras de la mort, et devinèrent au doux sourire errant sur ses lèvres glacées qu'elle venait de rejoindre son fils.
Pour terminer, hâtons-nous d'ajouter que, malgré leurs aveux et leurs protestations de repentir, les assassins subirent les dernières rigueurs de la loi, sans que le châtiment suffit à expier leur crime. La réprobation qui les accompagna au supplice s'est attachée à leur mémoire, et, vers la fin du siècle passé, on désignait encore leurs derniers descendants par ces paroles insultantes : race de Gabidier.
Devançant la sentence du temps et de l'Église, les habitants du Berry, comme ceux du Poitou, rendirent à Honoré un culte spontané, et l'invoquèrent immédiatement comme un saint. Un siècle plus tard, les prodiges nouveaux qui s'opéraient journellement sur sa tombe, et l'empressement des fidèles, déterminèrent le seigneur de Thénezay et l'évêque de Poitiers à demander sa canonisation. Une enquête solennelle eut lieu, les pièces furent transmises à la cour de Rome, qui, en 1444, sous le pontificat d'Eugène IV, inscrivit sur la liste des bienheureux l'humble marchand de bestiaux, et régularisa les hommages volontaires dont il était l'objet.
Dès ce moment, l'église de Thénezay, placée dans l'origine sous l'invocation de saint Matthias, se mit sous celle de saint Honoré, dont elle célébra la fête le 9 janvier, jour anniversaire de sa mort. L'office est du commun des confesseurs, et, si quelques pièces ont donné à notre Saint le titre de Martyr, c'est en ce sens qu'il périt pour la justice. Ainsi s'explique la palme qu'on met à la main de ses statues, l'Église n'attribuant d'ordinaire le nom glorieux de Martyr qu'à ceux qui meurent pour la foi.
Le Seigneur du lieu construit, près de la fontaine témoin du crime, une chapelle qui devint le but de pieux pèlerinages et de nombreuses processions. Cette chapelle, située à un quart de lieu de Thénezay, fut détruite pendant la Révolution, et la fontaine où les malades recouvraient la santé s'est tarie d'elle-même, comme pour protester contre cette profanation.
Malgré de solennelles promesses, la convention de Thénezay touchant le partage des reliques de saint Honoré ne reçut son exécution qu'au commencement du XVIe siècle. Ayant enfin obtenu gain de cause après de longs débats, les seigneurs de Buzançais firent disposer l'autel de l'église pour y placer le corps du Saint restitué par la paroisse de Thénezay, qui garda le chef, conformément à l'ancien traité. Cette translation s'opéra avec la plus grande pompe ; l'église, primitivement dédiée à saint Étienne, prit le nom de Saint-Honoré, et la ville fut mise sous son patronage ; mais l'église et la ville ne jouirent l'une et l'autre que bien peu de temps de leur trésor.
En 1562, les bandes calvinistes du comte de Montgomery, qui avaient brûlé à Bourges les corps de saint Guillaume et de la bonne duchesse Jeanne de Valois, se ruèrent sur le Bas-Berry pour se rendre en Touraine, et passèrent par Buzançais, où elles livrèrent aux flammes les restes de saint Honoré. Un doigt et un petit os, tombés pendant qu'on portait le corps au bûcher, échappèrent seuls à ce désastre. On plaça dans un reliquaire ces précieux débris recueillis par une main pieuse, et une procession expiatoire fut ordonnée à perpétuité le lundi de la Pentecôte. Ce même jour, on acquitta un vœu de la ville fait, il y a plusieurs siècles, à l'occasion d'une grosse épidémie qui ravageait le pays, et qui cessa miraculeusement par l'intercession de saint Honoré, comme le racontent les vieilles chroniques.
L'église de Thénezay possède encore la tête et une partie du vêtement du saint Martyr. Ces reliques, déjà reconnues authentiques au XVIIe siècle, l'ont été plus récemment encore, par l'évêque de Poitiers, J.-B. de Bouillé, qui les déposa ensuite dans une nouvelle chasse. Des reliques du Saint sont conservées aux Carmélites d'Abbeville, aux Clarisses d'Amiens, et au couvent de Davenescourt.
En 1833, Buzançais a obtenu une partie de la relique insigne que le diocèse de Poitiers a eu le bonheur de conserver.
La génisse dérobée pour son compte par d'infidèles serviteurs est l'attribut iconographique de saint Honoré.
On invoque surtout saint Honoré quand il s'agit de contracter mariage.
Nous avons emprunté cette délicieuse biographie du saint patron de notre pays natal aux Pieuses légendes du Berry, par J. Veilliat, en lui faisant subir de légères retouches. Nous faisons des vœux pour que chaque diocèse écrive un légendaire comme celui de M. Veilliat : son livre est charmant, et en bien des points pourra servir de modèle aux hagiographes de l'avenir.
Événements marquants
- Naissance à Buzançais
- Reprise du commerce de bestiaux de son père
- Dote des mariages pauvres par charité
- Départ pour un dernier voyage vers Thénezay malgré les pressentiments de sa mère
- Assassinat par ses valets près d'une fontaine à Buzay
- Découverte du corps grâce à l'instinct des chevaux
- Canonisation/Béatification en 1444 par Eugène IV
Miracles
- Le laurier de sa naissance se flétrit au moment de sa mort
- La pâte d'une boulangère devient rouge de sang au moment du crime
- Les chevaux refusent d'avancer et désignent le lieu du crime
- Guérisons de fièvres par l'attouchement du corps
- Cessation d'une épidémie à Buzançais par son intercession
Citations
Les pauvres sont un goût dispendieux, et l'on n'a jamais assez d'argent pour eux.