Saint Hugues de Cluny
Abbé de Cluny
Résumé
Né en Bourgogne en 1024, Hugues devint abbé de Cluny à seulement vingt-cinq ans et dirigea l'ordre pendant soixante ans. Grand diplomate et conseiller des papes, il fut l'un des bâtisseurs de la chrétienté médiévale et de la monumentale basilique de Cluny. Il mourut en 1109, laissant derrière lui un ordre monastique au sommet de son influence.
Biographie
SAINT HUGUES, ABBÉ DE CLUNY
La gloire même mondaine n'exclut pas la sainteté; elle en est le vêtement, suivant l'expression du Sage. Comm. sur l'Éccl. 1, 12.
Hugues naquit en 1024, à Semur, en Brionnais. Son père, Dalmace, comte de Semur, et sa mère, Aremberge de Vergy, étaient tous deux de la première noblesse de Bourgogne. Aremberge, pendant sa grossesse, se recommanda aux prières d'un saint prêtre. Celui-ci, en célébrant la messe, vit dans le calice la figure rayonnante d'un enfant d'une admirable beauté. Ce fut pour la mère un présage que son fils serait un jour ministre des autels. Dalmace, au contraire, voulait que son fils devînt l'héritier de son antique famille. Il chercha de bonne heure à lui inspirer l'amour des chevaux, des armes, de la chasse, des faucons, à lui donner une éducation noble et militaire; mais le jeune Hugues, comme la pieuse Aremberge l'avait pressenti, préférait à tous ces plaisirs, à tous ces exercices de la jeunesse noble, la conversation des vieillards, les livres et les églises. Enfin, il obtint d'aller chez son grand oncle, Hugues, évêque d'Auxerre et comte de Châlon-sur-Saône; c'est là qu'il fit ses études. À l'âge de quinze ans, il entra dans le monastère de Cluny, dont il fut nommé prieur au bout de
29 AVRIL.
quelques années, puis abbé, à la mort de saint Odilon, et ainsi général de tout l'Ordre. Il n'avait que vingt-cinq ans; mais son mérite fit oublier sa jeunesse. Il avait, à la fleur de l'âge, la maturité de la vieillesse. Aussi jouit-il bientôt d'un rare crédit auprès des puissances civiles et religieuses. Il avait déjà, étant prieur, rempli une mission difficile en réconciliant l'empereur Henri le Noir avec les moines de Payerne, qui dépendaient de Cluny.
Quelques mois après son élection, il assista au concile de Reims, présidé par Léon IX, et y occupa le second rang entre tous les abbés de la chrétienté. Le discours qu'il fut chargé d'y prononcer contre la simonie et le concubinage des clercs, eut beaucoup de retentissement et de succès; les conclusions en furent sanctionnées par le concile. « Hugues, abbé de Cluny, lisons-nous dans les actes du concile, par la voix du second, dit: Je n'ai rien donné et je n'ai rien promis pour obtenir la dignité d'abbé. La chair le voulait bien, mais l'esprit et la raison s'y sont opposés ». On peut remarquer ici l'humilité de ce saint abbé qui, en reconnaissant qu'il n'avait rien donné pour obtenir sa charge, semble avouer qu'il avait été tenté de le faire. De Reims, Hugues suivit le Pape à Rome, assista, chemin faisant, au concile de Mayence, où siégèrent quarante évêques; puis à un autre concile à Rome, dans lequel il fut pour la première fois question des erreurs de Bérenger de Tours, le plus ancien des précurseurs de Luther. Dans le concile romain, Hugues, le plus jeune des abbés, eut encore la seconde place. Peu de temps après, il alla tenir à Cologne, sur les fonts baptismaux, le fils de l'empereur d'Allemagne. Il célébra la fête de Pâques en cette ville, où les Allemands ne pouvaient se lasser d'admirer la douceur de sa conversation, les grâces de son visage, et la gravité de ses mœurs dans un âge si peu avancé, car le saint abbé n'avait pas encore trente ans. À peine de retour à Cluny, il courut en Hongrie réconcilier le roi André avec l'empereur.
Il se passait rarement des choses importantes, sans que Hugues n'y prît une grande part. Robert Ier, duc de Bourgogne, irrité de la mort de son fils, tué par les Auxerrois, s'était déclaré l'ennemi de l'évêque d'Autun, et ravageait la Bourgogne. Un concile s'assemble à Autun en 1055. Le duc refuse fièrement d'y comparaître. Hugues le calme, le fléchit, et l'amène sans résistance dans la sainte assemblée, où l'abbé de Cluny parle avec tant d'éloquence, que Robert, touché jusqu'au fond du cœur, pardonne aux meurtriers de son fils et rétablit la paix.
En un autre temps, les évêques de Châlons et de Mâcon doivent à saint Hugues leur réconciliation. Il préside au concile d'Avignon, comme légat du pape Nicolas II. Ses lumières éclairaient toutes les assemblées de l'Église de France. À Toulouse, en 1068; à Châlons, en 1072; à Autun encore, en 1077; à Clermont, en 1095; partout les synodes catholiques s'honoraient de sa présence: Sa renommée de vertu était si grande, que le pape Étienne IX, malade à Florence, voulut l'y retenir pour l'assister au lit de mort, et recevoir ses derniers soupirs.
Mais Grégoire VII surtout, cet illustre et saint Pape qui fut d'abord prieur de Cluny, témoigna à l'abbé Hugues la confiance la plus filiale et la plus affectueuse. Il n'y avait pas un an qu'il était placé sur le Saint-Siège, que déjà, en 1074, il se plaignait avec tendresse de n'avoir pas encore vu à Rome son ami, l'abbé de Cluny. Au plus fort de ses disgrâces et des inquiétudes de sa vie publique, il ne trouvait pas de plus grande consolation que de répandre dans le cœur de Hugues toutes les douleurs du sien, et de le rendre confident intime de ses plaintes éloquentes sur les tristesses de l'Église. Plus d'une fois saint Grégoire le nomma arbitre et juge d'importantes contestations ecclésiastiques; par exemple, des causes notables de l'Église d'Auvergne et de l'évêque d'Orléans. Il le regardait comme l'un de ses légats dans les Gaules.
Pendant la grande et terrible querelle qui partagea Grégoire VII et l'empereur Henri IV, Hugues sut rester fidèle à l'affection qu'il devait à son fils spirituel, et à la soumission due au souverain Pontife. Il conjura plus d'une fois la tempête soulevée contre Grégoire; mais il défendit aussi Henri IV jusqu'à la mort, contre l'ingratitude de son fils, et ménagea, en 1077, par son crédit auprès de la célèbre comtesse Mathilde, la réconciliation de l'empereur avec saint Grégoire. C'est à Hugues que l'empereur détrôné et fugitif écrivait avec douleur les détails de la révolte d'Henri V; et l'abbé de Cluny ne méconnut point les bienfaits qu'il avait reçus de la famille impériale.
Dans ces temps mémorables, le rôle de l'abbaye de Cluny fut immense. C'est d'elle que sortirent deux des plus illustres Papes qui aient occupé la chaire de saint Pierre, et qui, par l'élévation de leur esprit, comme par la sévérité de leurs mœurs, étaient dignes de continuer l'œuvre de Grégoire: Urbain II et Pascal II. L'un et l'autre, disciples de Hugues, furent envoyés à Grégoire VII, par l'abbé de Cluny, et se succédèrent immédiatement au trône pontifical. Ce fait singulier suffit seul pour faire comprendre la prépondérance morale du monastère bourguignon dans le XIe et le XIIe siècle.
Urbain II, dès son avènement, s'empressa de l'annoncer à l'abbé Hugues, son maître, en des termes de respect et de fraternité, tout pleins encore des souvenirs de la maison où il avait été élevé. En venant au fameux concile de Clermont, il alla jusqu'à Cluny, y bénit le grand autel de la nouvelle église qu'on venait de bâtir, et repartit avec Hugues pour l'assemblée catholique où fut décidée la première croisade. Hugues fut très-honoré et eut beaucoup d'influence dans ce concile.
Pascal II, devenu pape, vint revoir Cluny; de là il remonta vers Dijon, où il consacra l'église de Saint-Bénigne. Il fut pour Hugues ce qu'avait été Urbain II; et tous deux renouvelèrent et confirmèrent tous les privilèges que Grégoire VII avait déjà renouvelés, dans une longue bulle, en faveur de l'abbaye et de l'abbé de Cluny.
Peu s'en fallut que Hugues ne décidât le roi de France, Philippe Ier, par ses entretiens familiers, à venir, sous l'habit de moine de Cluny, faire pénitence de sa vie passée. Le roi pourtant se contenta de soumettre à Hugues l'abbaye de Saint-Martin des Champs.
Mais rien n'égala l'amitié dévouée qu'Alphonse VI, roi de Castille, porta à l'abbé de Cluny. Alphonse, retenu prisonnier par Sanche, son frère, avait dû sa délivrance aux prières et à l'autorité de Hugues. Dans sa reconnaissance, il fonda en Espagne deux monastères soumis à Cluny, et il doubla le cens annuel que Ferdinand, son père, avait promis à l'abbaye. Si Hugues ne l'eût retenu sur le trône, il se serait fait moine en Bourgogne; il voulut du moins, en conservant la royauté, contribuer généreusement à la construction de la basilique, dont l'abbé de Cluny entreprit l'immense construction. Hugues vint à Burgos pour voir le roi Alphonse, et, dans ce voyage, on lui attribue l'honneur d'avoir introduit dans l'église d'Espagne le rite romain à la place du rite gothique ou mozarabique.
La même année, l'arbitrage de Hugues fut sollicité par deux princes
29 AVRIL.
Raymond de Bourgogne, comte de Galice, et Henri, comte de Portugal, qui lui envoyèrent un traité de partage sur la succession de leur beau-père, Alphonse, roi de Castille et de Léon.
Un comte de Mâcon, Wido, entra au monastère de Cluny avec ses fils, trente chevaliers et un grand nombre de serviteurs. La comtesse, sa femme, se retira dans le couvent de Marcigny, fondé par saint Hugues. Hugues Ier, duc de Bourgogne, céda ses États à son frère Eudes, et vint finir ses jours à Cluny, dans les austérités chrétiennes. Guillaume le Conquérant pria notre saint abbé de venir passer quelque temps en Angleterre, pour prendre la direction de tous les monastères de cette contrée. Il le conjurait de lui envoyer du moins six moines. Hugues refusa, ne voulant avoir aucune part aux violences de ce conquérant, qui dépouillait, destituait le clergé anglo-saxon, et le remplaçait par un clergé normand.
Les maisons monastiques et toutes les ressources de l'abbaye de Cluny s'accroissaient sans relâche. Dans le testament de Guillaume le Bâtard, il y avait un legs annuel pour Cluny. La première fille de l'abbaye de Cluny, la Charité-sur-Loire, est fondée. Thibaud III, comte de Troyes, et Adélaïde, sa femme, font une donation considérable à Cluny. Le monastère de Saint-Arnould de Crespy lui est soumis par le comte Simon de Crespy; celui de Saint-Bertin, par Robert, comte de Flandre; celui de Rimesingue, par l'empereur Henri; celui de Saint-Wulmar, par le comte de Boulogne; celui de Nogent-le-Rotrou, par le comte Geoffroy. L'évêque d'Orléans, l'évêque de Bâle, les archevêques de Lyon, de Besançon, de Reims, concèdent à l'abbé de Cluny les monastères de leurs diocèses. À Auxerre, à Auch, à Tarbes, à Limoges, dans toute l'Aquitaine, partout des concessions nouvelles qu'il serait trop long d'énumérer.
Les papes et les rois ne sont pas satisfaits de protéger de leurs chartes l'agrandissement progressif du monastère de Cluny; ils lui soumettent eux-mêmes des établissements monastiques. Urbain II, en plein concile, exalte et privilégie l'abbaye de Cluny, et fait signer sa bulle par les Pères du concile. Il menace ceux qui troublent Cluny de toutes les peines spirituelles. Enfin, il donne à Hugues le droit de porter les ornements pontificaux dans les fêtes solennelles.
Après ce tableau de la vie publique de saint Hugues, voyons rapidement les merveilles de sa vie privée. Il était austère dans son vivre, prudent en toutes ses actions, grave et sérieux en ses paroles, modeste en toutes ses démarches, charitable envers tous, ami du silence, ennemi de l'oisiveté; il priait sans cesse, et, s'il prenait quelque repos, ce n'était que pour recommencer son travail avec plus d'ardeur. Il avait grand soin que ses religieux eussent tout ce qui était nécessaire pour leur entretien, de crainte que le besoin de ces choses ne préjudiciât à l'observation de la Règle. Les secours célestes ne lui manquaient pas non plus pour le gouvernement de son Ordre. Un moine de Cluny, plusieurs disent Hildebrand, qui fut plus tard Grégoire VII, vit un jour Jésus-Christ s'asseoir dans une stalle du chœur, à côté de Hugues, et lui dicter les décrets et les règles monastiques. Il connaissait par révélation ce qui se passait dans ses monastères. Un jour, à Saint-Jean-d'Angély, il lui semble, dans une vision, que la foudre tombe sur Cluny. Il se rend aussitôt dans ce monastère, et n'ayant pu y apprendre quelle faute s'y est commise pour attirer ainsi la colère de Dieu, il se met en prière, et le ciel lui révèle qu'un de ses religieux a gravement offensé Dieu. Au monastère de la Charité-sur-Loire, il donna le baiser de paix à tous les religieux, excepté à un novice dont Dieu lui fit connaître les fautes secrètes. Un jour qu'il était avec les évêques de Châlons et de Mâcon, il lut dans le cœur de quelqu'un qui se trouvait là, et le décida à confesser une faute qu'il n'avait pas osé avouer. Un messager vint un jour lui dire à Nanteuil: « Villeuque est mort ». « Vous vous trompez », repartit le Saint, « ce n'est pas Villeuque, mais Oric ». Il connut par révélation, comme on le voit dans la vie de saint Anselme, la mort de son persécuteur Guillaume le Roux, et lui en fit part.
Il avait souvent averti un de ses religieux, nommé Durand de Bridon, de s'abstenir de quelques plaisanteries, inconvenantes dans la bouche d'un ecclésiastique et d'un religieux: il lui avait même prédit un châtiment sévère. En effet, ce religieux étant mort, il apparut à un autre nommé Séguin, avec une bouche horrible, qui semblait porter le châtiment des paroles qu'elle avait prononcées, malgré la défense de saint Hugues: ce pauvre défunt recommanda à Séguin de rendre compte à l'abbé de Cluny des souffrances qu'il endurait dans le purgatoire. Hugues ordonna à sept de ses religieux le silence pendant une semaine, et des prières continuelles pour sa délivrance. Au bout de la semaine, le mort apparut encore, et se plaignit que le silence ayant été rompu par un des frères, son soulagement avait été différé. On garda donc ce silence sept autres jours: alors Durand se fit voir une troisième fois, mais tout brillant de lumière, marque du bonheur éternel dans lequel il venait d'entrer.
Dans le Beauvaisis, Hugues reçut de grands honneurs chez Albert, seigneur de Gornay; il prédit à sa femme, Ermengarde, que l'enfant qu'elle portait dans son sein était un fils, et qu'il entrerait un jour dans l'Ordre de Cluny. L'événement vérifia en tout point cette prédiction. Il prédit aussi à Hoël, archidiacre du Mans, que l'année suivante il serait évêque du Mans, et l'exhorta à répondre à une si grande grâce.
Une fois que Hugues traversait les Alpes pour se rendre à Rome, une pauvre vieille femme, cachée dans le creux d'un rocher, effraya sa mule, qui tomba avec lui dans un précipice: tout le cortège s'épouvante et le croit mort; mais il est retenu par les branches d'un arbre; on le délivre, et à peine est-il hors de danger, que l'arbre mystérieux disparaît. Cette protection miraculeuse, Dieu l'accordait non-seulement au Saint, mais à d'autres, par ses prières et même son intercession; et, dès son vivant, il rendit une parfaite santé à un jeune garçon qui, tombant du haut d'un clocher, s'était brisé tous les membres. Un clerc, revenant d'Espagne, était tombé dans un précipice des monts Pyrénéens; mais invoquant le nom du saint abbé, il fut retenu par un rameau qui le préserva. Un autre allait être submergé dans la Loire, mais il fut délivré en invoquant l'abbé Hugues, en le priant, bien qu'absent, de le secourir. Un religieux, appelé Guillaume, ne sachant plus quel remède employer pour un mal qu'il avait à la jambe, s'avisa de demander sa guérison à Notre-Seigneur Jésus-Christ, par l'intercession de son saint abbé. S'étant endormi là-dessus, il vit durant le sommeil, deux hommes vêtus de blanc, qui lui versaient d'une huile céleste sur la jambe; et, à son réveil, il se trouva parfaitement guéri.
Mais, parmi ces miracles, il ne faut pas omettre celui qu'il fit à Paris, dans l'église même de Sainte-Geneviève, où il avait célébré la sainte messe. Il se fit apporter la chasuble de saint Pierre, qui s'y gardait fort religieusement, et, l'appliquant sur un paralytique, appelé Robert, il lui dit les mêmes paroles que ce Prince des Apôtres avait dites autrefois à Enée de Lyda: « Le Seigneur Jésus-Christ te guérit, lève-toi et fais ton lit ». Et, à l'heure même, cet homme fut guéri, et s'en retourna chez lui, sans l'aide
29 AVRIL.
de personne et en bonne santé, rendant grâces à Dieu, à saint Pierre et au vénérable abbé. Il y eut là une sainte dispute entre les assistants et saint Hugues: ceux-là lui attribuant le miracle, et lui l'attribuant à saint Pierre. Il avait, si je puis parler ainsi, acquis une telle estime auprès de Dieu, que des pèlerins furent avertis, au sépulcre des Apôtres, par une vision céleste, d'aller à Cluny dont ils n'avaient jamais entendu parler.
Sa charité ne se lassait jamais; toujours entouré de pauvres, il donnait toujours; il faisait préparer pour eux, d'avance, des vêtements et des vivres, parce que, disait-il, la miséricorde ne doit pas se faire attendre. Son indulgence égalait sa charité. Un jour, qu'il revenait d'Espagne, il ramenait avec lui un jeune maure nouvellement baptisé. Ce jeune homme dont l'âme, dit la légende, était encore plus noire que le visage, osa voler son maître; mais le saint homme pardonna et ne voulut jamais abandonner sur le chemin le nouveau converti. Une autre fois qu'il visitait ses monastères dans la Vasconie, il aperçut près de la route un pauvre toit de lépreux: c'était un homme autrefois riche et bien portant, qui était venu se cacher dans cette solitude. Chacun fuit et s'écarte de la contagion. Hugues seul entre dans la cabane, parle au lépreux, le touche, le console, lui donne sa tunique et le guérit.
Lui qui pratiquait des mortifications si extraordinaires, modérait celles de ses enfants spirituels. Le légat, Pierre Damien, visitant l'abbaye de Cluny, voulait augmenter les sévérités de la Règle; mais Hugues, consultant à la fois son expérience et sa bonté paternelle pour ses moines, lui dit: « Travaillez avec nous, vivez de notre vie pendant huit jours, et vous déciderez après ». Le légat n'insista pas davantage et ne voulut point se soumettre à l'épreuve.
Faut-il s'étonner si, sous un tel abbé, les moines de Cluny devinrent si nombreux? Dans un seul Chapitre, Hugues se vit entouré de trois mille moines, et un auteur contemporain, Orderic Vital, assure que dix mille vivaient sous la conduite de notre Saint. C'est lui qui fit bâtir à Cluny, en style roman, l'église dont nous avons raconté la ruine au 13 janvier: c'était la plus grande de tout l'univers à cette époque, et elle ne fut surpassée depuis, en grandeur, que par Saint-Pierre de Rome. On en peut voir la description dans l'histoire de l'abbaye de Cluny, par M. Lorain.
Hugues fit aussi plusieurs beaux règlements touchant l'office divin; entre autres, qu'en la fête et durant l'octave de la Pentecôte, on chanterait à Tierce l'hymne propre: *Veni Creator*, ce qui a depuis été reçu par toute l'église catholique.
Enfin, le temps de sa mort approchant, Dieu le fit connaître de plusieurs manières: un laboureur, appelé Bertin, de Varennes, étant au milieu d'un champ, vit un grand nombre d'hommes qui suivaient une dame d'une admirable beauté; un de la compagnie lui ayant demandé à qui était ce champ, il lui répondit simplement qu'il appartenait à saint Pierre et à l'abbé Hugues: « C'est donc à moi », repartit celui qui l'avait interrogé, « parce que je suis Pierre; et pour ceux-ci que tu vois, ce sont autant de saints qui marchent à la suite de la Vierge, Mère du Sauveur du monde; va donc dire à l'abbé Hugues qu'il mourra bientôt, et qu'il mette ordre à sa maison ». Bertin lui porta ces nouvelles, les plus agréables qu'il eût reçues en toute sa vie. Il se prépara à bien mourir, et, étant tombé malade, il reçut les Sacrements avec une dévotion merveilleuse. Le prêtre lui donna le saint Viatique, et lui ayant demandé s'il reconnaissait la chair vivifiante de son Seigneur, il répondit fermement: « Oui, je la reconnais et je l'adore ».
Ensuite, s'étant fait porter à l'église de la sainte Vierge, et mettre sur la cendre et sur le cilice, il sortit de ce monde le 29 avril l'an de Notre-Seigneur 1108, selon Hugues de Cluny, qui a écrit sa vie, et 1109, selon Baronius, âgé de quatre-vingt-cinq ans, après avoir été abbé soixante ans. Saint Godefroi, évêque d'Amiens, qui était alors à Rome, connut, par une vision, que ce saint abbé était décédé, parce qu'il lui sembla voir les religieux de Cluny qui le suppliaient de donner les derniers Sacrements à leur supérieur Hugues. Une bonne religieuse de Jouarre, appelée Sabine, apprit aussi, par une vision, cette sainte mort. Elle vit la sainte Vierge, assistée d'un grand nombre de Saints, au milieu desquels il y avait un siège magnifique, qu'on lui dit être préparé pour l'abbé Hugues. Il y eut beaucoup d'autres révélations de son décès et de sa gloire.
Le corps de saint Hugues fut enterré avec pompe derrière l'autel matutinal, dans la grande église de Cluny. Il fut relevé depuis et déposé sur le grand autel pour y recevoir les hommages des peuples. Peu de temps après, il fut mis au nombre des Saints par le pape Calixte II.
Saint Hugues n'a pas laissé beaucoup d'écrits. De toutes les lettres qu'il a dû adresser à tant d'illustres personnages avec lesquels il fut en relation, sept seulement nous restent: l'une à Guillaume le Conquérant; une autre à Philippe Ier, roi de France; une troisième à Urbain II; trois à saint Anselme, archevêque de Cantorbéry, et la septième à un de ses disciples, Anastase. Quelques conseils pieux à ses frères, des recommandations pour son couvent de Marcigny qu'il chérissait, quelques règlements monastiques sur les aumônes et les livres de la bibliothèque, une espèce de confession générale, voilà à peu près tout ce qui reste de ce grand homme; et, bien que la latinité en soit assez pure, et le style remarquable pour l'époque, nous n'en parlons que par respect pour une aussi glorieuse mémoire. Mais les lettres qui lui ont été adressées par les Papes, les rois, les évêques, et dont un grand nombre subsiste dans divers recueils, prouvent, si on les avait su recueillir, toute la variété de la correspondance de Hugues, et de quel prix elle serait aujourd'hui pour l'histoire générale.
On voyait à Cluny, avant le pillage des protestants, une statue en vermeil de saint Hugues. Le Saint portait une mitre et une crosse enrichies de diamants. Il tenait à la main une église dorée, et dans cette église était renfermée la tête de saint Hugues. Autour de la statue principale étaient figurés plusieurs saints personnages dorés, chacun dans une niche séparée.
Voir Histoire de l'abbaye de Cluny, par M. Lorain.
Événements marquants
- Naissance à Semur en 1024
- Entrée au monastère de Cluny à quinze ans
- Élection comme abbé de Cluny à vingt-cinq ans
- Participation au concile de Reims en 1049
- Médiation entre Grégoire VII et Henri IV à Canossa
- Construction de la grande basilique de Cluny
- Mort à l'âge de quatre-vingt-cinq ans
Miracles
- Vision d'un enfant rayonnant dans le calice par un prêtre avant sa naissance
- Guérison d'un paralytique à Paris avec la chasuble de saint Pierre
- Guérison d'un lépreux en Vasconie par le don de sa tunique
- Vision de Jésus-Christ dictant les règles monastiques à ses côtés
Citations
Je n'ai rien donné et je n'ai rien promis pour obtenir la dignité d'abbé. La chair le voulait bien, mais l'esprit et la raison s'y sont opposés