Saint Jean de Saint-Facond (Jean Gonzalez de Castrillo)
Religieux de l'Ordre de Saint-Augustin
Résumé
Religieux augustin espagnol du XVe siècle, Jean de Saint-Facond fut un prédicateur zélé célèbre pour avoir ramené la paix à Salamanque en proie à des guerres civiles. Favorisé de visions mystiques durant la messe et de nombreux miracles, il mourut empoisonné par une femme dont il avait dénoncé les mœurs scandaleuses. Il est honoré comme un martyr de la pureté et le patron de l'université de Salamanque.
Biographie
SAINT JEAN DE SAINT-FACOND,
RELIGIEUX DE L'ORDRE DE SAINT-AUGUSTIN
Bene atque utiliter prædicatur, si id quod ore promitur, factis implicatur.
On prêche bien et utilement quand on traduit en actes ce que l'on exprime en paroles.
S. Cyprien, De zelo et livore.
Ce grand Saint, un des plus zélés prédicateurs qu'ait jamais eu l'Espagne, était de la ville de Sahagun, en Espagne, au diocèse de Léon. Son père, homme d'une rare piété, se nommait Jean Gonzalez de Castrillo, et sa mère, qui savait aussi allier les plus excellentes vertus du christianisme avec la noblesse de la naissance, s'appelait Sanche Martinez. Ils demeurèrent l'espace de seize ans dans la disgrâce de la stérilité ; mais, d'un commun accord, ils prièrent Dieu de bénir enfin leur union en la rendant féconde ; ils s'adressèrent aussi à la sainte Vierge : ils allaient souvent l'invoquer à un ermitage nommé Sainte-Marie du Pont, peu éloigné de la ville de Sahagun ; ils joignaient les jeûnes, les aumônes et l'offrande des sacrifices à leurs instantes prières. Le ciel leur devint favorable, et ils obtinrent ce qu'ils avaient demandé ; ils eurent plusieurs enfants : celui dont nous écrivons la vie vint au monde l'an 1430, le jour même de saint Jean-Baptiste, ce qui lui fit donner le nom de Jean.
Il donna, dès sa plus tendre jeunesse, de si grandes marques de sainteté, que tous ceux qui le voyaient, demandaient, (comme on le faisait autrefois à l'égard de saint Jean), quel serait un jour cet enfant, qui paraissait déjà avoir la sagesse et la piété d'un homme avancé dans la vertu. Il n'avait aucune inclination pour le jeu ; il évitait la compagnie de ceux de son âge, pour ne pas participer à leurs amusements ; il se plaisait dans les lieux solitaires et se faisait un plaisir singulier d'assister aux cérémonies de l'Église. S'il était obligé de se trouver avec ses compagnons d'étude dans de petits rendez-vous innocents, il les reprenait de si bonne grâce et si à propos de leurs défauts, que personne ne s'en fâchait ; il accommodait aussi tous leurs petits différends.
Son talent pour la prédication paraissait déjà dans les petites exhortations qu'il faisait à ses condisciples. Pour seconder ces belles dispositions, ses parents le confièrent aux soins des religieux du monastère de Saint-Primitif et de Saint-Facond, de l'Ordre de Saint-Benoît ; ce fut là qu'il reçut les premières leçons de la grammaire, et ensuite de la philosophie et de la théologie. Après ses études, quoiqu'il fût encore jeune, son père, qui avait un droit de patronage sur un bénéfice de Dornillo, le conféra à son fils, selon l'usage, ou plutôt, l'abus du temps. Mais le jeune homme eut bientôt des scrupules sur ce bénéfice, dont il ne pouvait remplir les charges. Il se jeta aux pieds de son père, le conjurant de soulager sa conscience en lui permettant d'y renoncer : ce qui lui fut accordé.
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Lorsqu'il fut âgé de vingt ans (1439), Alphonse de Carthagène, évêque de Burgos, le pourvut d'un canonicat dans sa cathédrale : il fut fait prêtre six ans après. Outre sa cure et son canonicat, on lui conféra encore d'autres bénéfices ; mais le Saint en fit le meilleur usage : il vivait dans une extrême pauvreté et distribuait presque tout son bien aux pauvres ; néanmoins il n'était pas dans la véritable voie de la perfection : la grâce lui ayant ouvert les yeux, il se démit de ses bénéfices, et obtint de son évêque la permission de se retirer à Salamanque ; il y étudia la théologie pendant quatre ans, après quoi il fut appelé à la prédication et aux autres fonctions sacerdotales dans la paroisse de Saint-Sébastien. Son zèle eut le plus grand succès ; il inspirait à tous l'horreur du vice et l'amour de la vertu. Il se fit une réputation extraordinaire : on le regardait comme un Saint envoyé du ciel. Il disait la messe avec des sentiments d'une si tendre dévotion, que, ne pouvant contenir ses pleurs, il faisait aussi fondre en larmes tous ceux qui assistaient à son sacrifice ; tout le monde se recommandait à ses prières.
Jean demeurait chez un vertueux chanoine (Pierre Sanchez), où il avait la liberté de pratiquer de grandes austérités. Au bout de neuf ans, il eut à souffrir les cruelles douleurs de la pierre ; il consentit à subir l'opération ; mais auparavant, il fit vœu, s'il en sortait sain et sauf, de se faire religieux. Dieu permit qu'elle fût non-seulement heureuse, mais encore très peu douloureuse.
A peine le Saint fut-il en état de marcher dans la ville, qu'il se présenta à lui un pauvre fort mal vêtu, qui lui demanda l'aumône au nom de Dieu. Jean imita saint Martin : de deux habits qu'il avait, il donna le meilleur à ce malheureux. La nuit suivante, il reçut une visite céleste si extraordinaire, que son âme et toutes ses puissances en ressentirent des effets qu'il ne pouvait lui-même expliquer : « Dieu seul », disait-il, « sait ce qui s'est passé entre lui et mon âme ; pour moi, je ne puis rien dire, sinon que je n'ai jamais reçu un plus doux contentement, et que j'eusse volontiers souhaité que toute ma vie eût été accompagnée d'une si agréable faveur ».
Dès le lendemain matin, Jean alla demander à être reçu au monastère de l'Ordre de Saint-Augustin, pour accomplir le vœu qu'il en avait fait, et pour reconnaître, dans le silence de la retraite religieuse, les faveurs qu'il avait reçues du ciel. Comme son mérite était très-connu, on le reçut à bras ouverts ; le supérieur et toute la communauté remercièrent Dieu de ce riche présent (1463). On le confia aux soins du maître des novices, qui trouva en ce nouveau disciple toute la docilité, la sagesse et le zèle que l'on pouvait souhaiter d'un jeune homme, qui, renonçant au monde, ne veut plus penser qu'à tenir le chemin des plus grands Saints. Il fit de si rapides progrès dans la vertu, et il se rendit si agréable aux yeux de Dieu, qu'il fut favorisé, dès ce temps-là, du don des miracles ; car le prieur du monastère lui ayant confié le soin de la dépense et des vivres, et toutes choses étant devenues extrêmement chères dans cette année, entièrement stérile, le novice, pour subvenir aux besoins des religieux, multiplia, par le seul signe de la croix, pendant l'espace de plusieurs mois, le vin d'un vaisseau qui n'aurait pu naturellement durer huit jours.
Il fit ses vœux solennels le 28 août 1464 ; il était dès lors si bien pénétré de l'esprit de la Règle, que personne, dans le monastère, ne portait plus loin que lui la mortification, l'obéissance, l'humilité, le détachement des créatures. On lui confia bientôt la charge de maître des novices, qu'il exerça avec beaucoup de douceur et de prudence. Peu de mois après, il fut élu
définiteur par les Pères de sa province, assemblés dans un chapitre, et il s'acquitta si prudemment de cette charge, qu'elle lui fut donnée par sept fois différentes de suite ; et, enfin, il fut nommé prieur du couvent de la ville de Salamanque ; ce fut alors qu'il exerça encore avec plus de liberté le zèle qu'il avait toujours fait paraître pour l'exacte régularité. Il ne commandait jamais rien dont on ne vît la pratique en sa personne, et il usait d'une si douce sévérité quand il fallait reprendre quelque défaut, que tout le monde obéissait à ses remontrances.
S'il réussissait avec tant de succès dans le gouvernement, c'est que son grand zèle était accompagné d'une profonde science ; car il avait étudié à fond, comme nous l'avons dit, la philosophie, la théologie et le droit sous d'excellents maîtres. Ces connaissances sont nécessaires pour gouverner les autres. Jean commandait d'autant mieux qu'il savait obéir. Quoiqu'il fût très-considéré dans sa province, pour son rare mérite, il n'était pas néanmoins plus tôt sorti de charge, qu'il reprenait les plus humbles pratiques d'un simple religieux ; et son historien ne fait pas difficulté de dire qu'il regardait les plus petites fautes commises contre la Règle, comme apostasies. Il avait une si haute estime de la vertu d'obéissance, qu'ayant un jour manqué, par hasard, à recevoir de son prieur la permission de demeurer un peu plus longtemps en un lieu où il était allé pour de bonnes raisons, il en ressentit une si grande peine, qu'il s'enferma dans une chambre secrètement, se privant de boire et de manger, ne parlant à personne et s'abstenant même de dire la sainte messe pendant deux jours : il avait demandé, pour cet effet, une permission en bonne forme à son supérieur : ce grand religieux ne croyait pouvoir faire une bonne action sans l'agrément de ses supérieurs.
Cet esprit de dépendance était fondé sur une profonde humilité qui lui faisait croire qu'il n'avait aucun droit sur la terre, et qu'il ne pouvait rien par lui-même ; il s'estimait et se disait le plus méprisable de tous les hommes, et, s'il était contraint de reconnaître toutes les grâces dont Dieu le favorisait, il assurait que les miséricordes qu'il recevait du ciel, étaient autant de remèdes accordés à sa faiblesse ; et il ajoutait que s'il eût été moins misérable, il n'aurait pas été si favorisé de Dieu. Il avait la conscience si nette et si délicate, qu'il se confessait des plus petites imperfections comme de très-grands péchés. Il ne pouvait souffrir qu'on fût aucune chose, quelque petite qu'elle fût, contre la justice ; il voulait qu'on restituât jusqu'à un denier ; il ne voulait point recevoir les aumônes des femmes mariées sans le consentement de leurs maris.
Notre Saint avait reçu du ciel un don de contemplation très-sublime, qui lui faisait passer les nuits entières dans les douceurs de l'extase, jusqu'à paraître souvent élevé de plusieurs pieds au-dessus de la terre. Il avait aussi une grande facilité à opérer des miracles : à Salamanque, un enfant tomba par hasard dans un puits très-profond. Le Saint, en étant touché de compassion, pria et étendit sa ceinture sur le bord du puits : aussitôt, en présence d'une foule nombreuse, l'eau du puits s'enfla, monta jusqu'au haut, et rejeta dehors l'enfant, sain et sauf, que ses parents reçurent en pleurant de joie. Ce don des miracles fit à Jean une grande réputation : on l'appelait partout le saint homme. Cela lui fit tant de peine que, pour s'attirer du mépris à la place de ces louanges, il lui arriva plus d'une fois de contrefaire le fou, conduite dont nous ne pouvons admirer que l'intention.
Ce fervent religieux avait une dévotion très-particulière envers le saint Sacrement de l'autel ; toutes ses actions, pendant la journée, étaient autant
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de dispositions et de préparations pour recevoir plus dignement les délicieux mets de cette table sainte ; outre cette préparation habituelle, il avait coutume de passer en oraison tout le temps qui lui restait, depuis qu'on avait achevé l'office des Matines jusqu'à la pointe du jour : ce qui lui servait de disposition prochaine pour célébrer alors la sainte messe. Il reçut des communications très-intimes et tout à fait singulières dans la fréquentation de ce divin Sacrement ; il eut l'avantage, comme le remarquent les leçons de son office, de voir sensiblement, de ses yeux corporels, le corps adorable de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui semblait lui lever les voiles de cet auguste mystère, pour favoriser spécialement ce saint religieux, dont la foi était incomparable ; Jésus-Christ lui paraissait alors plus éclatant que le soleil, et ses saintes plaies plus brillantes que les étoiles. Il mérita de recevoir des connaissances très-sublimes sur la grandeur de ce divin sacrifice de nos autels, et son histoire ajoute que Notre-Seigneur le favorisa même de plusieurs colloques familiers, qui furent des preuves évidentes de l'union très-étroite qui était entre Jésus-Christ, dans ce Sacrement, et ce saint personnage. Saint Thomas de Villeneuve, archevêque de Valence, est un témoin irréprochable de ces faits, et un de ceux qui les ont publiés hautement dans la suite, pour l'édification des peuples.
Les douceurs inexplicables qu'il goûtait ainsi, dans le temps du saint sacrifice, après la consécration, étaient cause qu'il mettait beaucoup plus de temps que les autres prêtres à célébrer la sainte messe ; ses supérieurs l'en reprirent et lui défendirent même d'être si longtemps, parce que tout le monde s'en plaignait. Le saint religieux obéit ; il souffrit quelque temps la privation des consolations dont il jouissait ; mais, enfin, il alla demander très-humblement à son supérieur qu'il lui laissât la liberté de dire la sainte messe à son ordinaire, et levât la défense qui lui était faite, parce qu'il avait un juste empêchement qui ne lui permettait pas d'être court ; le supérieur n'acquiesçant pas à sa demande, le Saint se trouva contraint de lui ouvrir son secret et de lui déclarer les faveurs dont il jouissait, ce qui obligea le prieur à lui laisser une parfaite liberté dans la célébration du saint sacrifice.
C'était dans l'oraison et dans la communion que cet excellent religieux puisait cette force apostolique qui paraissait dans ses prédications ; il reprenait le vice quand il le connaissait, et il n'épargnait en cela ni ses amis, ni les personnes élevées en dignité : faire autrement, disait-il, c'est vendre la conscience, trahir le Crucifix, et faire, pour ainsi dire, de la fausse monnaie en matière de religion. Cette hardiesse apostolique n'ayant pas plu à un seigneur d'Espagne, dont il avait blâmé le vice en public, sans pourtant nommer la personne, ce seigneur envoya deux assassins pour le mettre à mort, sur un chemin où il devait passer ; mais les deux meurtriers, voulant approcher du Saint pour exécuter leur ordre, se trouvèrent si subitement frappés d'une terreur dont ils ne comprenaient point la cause, et, d'ailleurs, les chevaux sur lesquels ils étaient montés demeurèrent en une telle impuissance de pouvoir avancer, que ces malheureux reconnurent enfin que Dieu combattait pour l'innocent ; ce qui fut cause de leur conversion et de celle de leur maître, qui pleura sa faute et fit même de grands présents au Saint, pour témoigner de sa bienveillance.
Des femmes, dont il avait blâmé le luxe et les libertés criminelles, l'entourèrent un jour en si grand nombre, qu'elles étaient résolues à le lapider : ce qu'elles eussent exécuté, si des archers, qu'on envoya, ne les eussent empêchées ; mais le Saint, qui ne demandait pas mieux que de mourir pour
la défense de la vérité, dit à ceux qui le vengeaient, qu'ils lui feraient plaisir de laisser faire ses ennemis, et que Dieu ne pouvait lui faire une plus grande grâce que de mourir pour sa gloire, en reprenant les péchés qui le déshonorent : il ne me demandera pas compte, ajouta-t-il, des maux qu'on m'aura fait souffrir ; mais il me récompensera de la patience avec laquelle je les aurai soufferts ; ne détournez pas la couronne suspendue sur ma tête, et ne me nuisez pas en me défendant. Les dangers continuels où il se trouvait exposé tous les jours, en invectivant contre les dérèglements qu'il connaissait, ne l'empêchèrent pas d'entreprendre de rendre à la ville de Salamanque la paix qu'elle avait perdue depuis longtemps. Il avait déjà, autrefois, apaisé une sédition en cette même ville ; mais il s'éleva, quelques années après, une guerre civile des plus opiniâtres qu'on ait jamais vues. Deux partis partagèrent toute la ville ; il n'y avait point de jour qu'il n'y eût abondance de sang répandu, les parents mêmes étaient opposés les uns aux autres, et comme il n'y avait point de femme qui n'eût fait quelque perte dans ces combats particuliers, aussi n'y avait-il point de maison qui ne cherchât des moyens de se venger ; de sorte qu'en toutes rencontres on voyait des massacres et des assassinats, et le mal était d'autant plus grand, que les magistrats et l'autorité royale même n'étaient plus respectés ; les homicides se commettaient impunément, les lieux d'asile et de refuge n'étaient plus considérés comme privilégiés, et on allait hardiment tirer vengeance et répandre publiquement le sang de son ennemi jusque sur les pas des autels où l'on célébrait les saints mystères.
Jean de Saint-Facond, trouvant la ville de Salamanque en ce triste état, et gémissant sur le malheureux sort de tant de nobles familles affligées, monta en chaire, animé de son zèle ordinaire ; il n'omit rien pour réunir les partis opposés et arrêter l'esprit de vengeance qui occupait ceux qui étaient intéressés ; mais il travailla longtemps sans fruit, chacun croyant que c'était une lâcheté et une tache pour sa famille que de ne pas faire ressentir à son ennemi autant de maux qu'on en avait reçus. Dieu, néanmoins, voulut enfin faire miséricorde à la ville, en considération des prières et des travaux de son Saint ; des séditieux ayant eu l'audace de faire renaître de nouvelles querelles dans l'Église même, et dans le temps qu'il prêchait et qu'il exhortait à l'union, ce prédicateur apostolique, animé du zèle de la maison de Dieu, qui le dévorait, s'arrêta tout court, apostropha d'une voix de tonnerre ceux qui excitaient le tumulte et qui commençaient à mettre la main aux armes, et leur dit, d'un ton de prophète, qu'ils cessassent sur-le-champ leur révolte et leur bruit ; sinon, que le premier qui serait si hardi de mettre l'épée à la main, mourrait à l'instant même. Un des plus opiniâtres, méprisant la juste menace du Saint et ayant osé tirer son épée hors du fourreau, mourut sur-le-champ, au grand étonnement de tout le monde ; ce châtiment, si public et si miraculeux, fit tellement rentrer tous les esprits en eux-mêmes, et leur imprima une si grande frayeur des jugements de Dieu, qu'ils ne pensèrent plus qu'à abandonner leurs droits, à se réconcilier les uns avec les autres et à entretenir une paix parfaite dans la suite ; c'est ainsi que Dieu se servit de cet homme apostolique pour rendre à la ville de Salamanque le bien de la paix dont elle était privée depuis plusieurs années, et que trois rois d'Espagne avaient inutilement tenté de procurer, comme le disent les leçons de son office.
Le Saint, après avoir fait cesser la désunion des esprits, prêcha contre d'autres désordres qui pouvaient être en partie cause des premiers dont nous venons de parler ; et comme le vice de l'impureté a toujours été un
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des principaux qui attirèrent une infinité de malédictions sur les villes, il commença à parler contre la volupté et le concubinage ; il fit beaucoup de fruit par ses sermons ; mais il réussit encore plus efficacement par ses visites et ses conversations. Il alla avec courage et avec une hardiesse pleine de sagesse, chercher les personnes déréglées dans le lieu de leur retraite, et, leur faisant voir si efficacement l'horreur de leurs dérèglements, il fit, par ce moyen, des conversions innombrables. Il parlait angéliquement de la vertu de la pureté, si nécessaire à toutes les personnes qui font profession du christianisme, et donnait à tout le monde une sainte envie d'être chaste ; et comme c'était une des vertus qu'il aimait le plus, la divine Providence voulut aussi qu'il devînt, en quelque manière, martyr de la pureté, comme nous allons le raconter.
Il y avait dans la ville de Salamanque un seigneur qui menait, avec une femme débauchée, la vie la plus scandaleuse. Personne n'osait les reprendre : le bienheureux Jean de Saint-Facond, fortifié de cet esprit qui animait autrefois saint Jean-Baptiste lorsqu'il reprenait Hérode, prit la liberté de leur déclarer, sans crainte, qu'il ne leur était plus permis de vivre de la sorte, et que, s'ils continuaient, le Juge souverain en tirerait vengeance. Ses remontrances touchèrent enfin ce seigneur : il revint de son aveuglement, et quitta la créature qui était la cause de sa perte ; mais cette femme débauchée conçut tant de haine contre celui qui avait rompu son commerce criminel, qu'elle jura de lui causer la mort avant qu'un an se passât. Pour exécuter son coupable dessein, elle trouva moyen de faire avaler un poison lent au serviteur de Jésus-Christ ; Dieu, qui voulait récompenser le zèle et le travail du nouvel apôtre, permit que le poison produisît tout son effet. Après avoir souffert plusieurs mois de langueur avec une patience admirable, Jean rendit enfin son esprit à Celui après lequel il soupirait uniquement, en prononçant ces paroles : « Seigneur, je mets toute ma confiance en vous en cette dernière heure, et je remets mon esprit entre vos mains » ; ce qui arriva le 11 juin de l'an 1479.
Ce genre de mort, et la cause pour laquelle il l'a soufferte, ont fait dire à plusieurs de ses historiens et de ses panégyristes, qu'il méritait d'être honoré de la qualité et de l'auréole de Martyr.
Toute la ville de Salamanque accourut dans l'église où il fut exposé. Tout le monde voulut avoir quelque chose de ce qui lui appartenait ; il fallut mettre des hommes armés pour modérer l'ardeur de la dévotion du peuple, qui s'empressait pour couper de ses habits ou des parcelles de son corps. Son histoire assure qu'au moment où on descendit son corps dans le lieu de la sépulture qu'on lui avait destiné, tous les malades, qui étaient venus pour obtenir du remède à leurs maux par son mérite, recouvrèrent la santé.
Son historien rapporte une foule d'autres miracles d'autant plus véritables, que plusieurs souverains Pontifes, comme Paul III, Pie V, Grégoire XIII et Clément VIII, les ont approuvés après des examens très-exacts. Ces grandes merveilles s'opéraient en invoquant seulement le nom du Saint, quelque part que l'on se trouvât, ou en allant à son tombeau, ou en s'appliquant un peu de la terre où son précieux corps reposait ; les aveugles, même de naissance, y recouvraient la vue, les sourds et les muets y recevaient l'ouïe et la parole, les paralytiques, les boiteux, et ceux qui avaient des difformités qui les privaient de la conversation des autres hommes, trouvaient des remèdes infaillibles à leurs maux, et plusieurs morts furent ressuscités.
Un jeune seigneur, nommé Martin Arias Maldonado, qui n'avait pas de croyance à tout ce qu'on publiait touchant les miracles du Saint, alla un jour à son tombeau, et feignit, par mépris, d'être malade d'un bras, priant les religieux de lui laisser mettre ce membre, qu'il disait malade, dans le tombeau du Saint, comme faisaient les autres infirmes ; chose surprenante, et qui fut efficace pour retirer du libertinage ce jeune téméraire ! Son bras ne fut pas plus tôt dans le lieu où on recevait la santé, qu'il fut frappé, en un instant, de la maladie qu'il feignait avoir : son bras devint paralytique, sec, aride et si raide qu'il ne le pouvait plus ni plier ni remuer ; le peuple, en sachant la cause, ne donna pas moins de bénédictions à la divine sagesse d'avoir rendu malade, en cette occasion, celui qui se portait bien, que d'avoir accordé la santé à d'autres qui étaient malades. Cet accident fut une plus grande preuve de toutes les merveilles qui étaient arrivées précédemment. Le libertin reconnut et pleura amèrement sa faute, promit bien de se convertir et d'honorer le Saint qu'il avait voulu mépriser, et, en cette disposition, redemandant sincèrement la guérison de son bras, il la reçut sur-le-champ en présence de tout le monde, qui ne pouvait assez admirer les miséricordes et la sagesse de Dieu.
On le représente : 1° avec un calice dans la main, au-dessus duquel on voit paraître une hostie toute brillante, pour marquer les faveurs que le Bienheureux recevait dans la participation des saints mystères ; 2° avec une coupe surmontée d'un serpent, pour indiquer qu'il mourut du poison ; 3° avec un démon sous les pieds, pour faire entendre les triomphes qu'il a remportés sur l'ennemi du salut ; 4° foulant aux pieds le monde et le démon, ou la personnification de la discorde, à cause de la guerre qu'il fit aux esprits infernaux par son zèle infatigable ; 5° avec une ou plusieurs épées à ses pieds, pour rappeler l'apaisement des haines et de la discorde.
[ANNEXE: CULTE ET RELIQUES.]
Les prodiges qui se firent à son tombeau engagèrent Clément VIII à béatifier cet illustre serviteur de Jésus-Christ, dont le ciel déclarait le mérite par tant de manières, et permît à la province de Castille d'en réciter l'office et d'en célébrer la Messe, par un bref du 15 juin 1601. Cette permission fut ensuite accordée à tout l'Ordre des Augustins par un autre bref du 15 octobre 1603.
Les membres de la célèbre université de Salamanque choisirent ce Saint comme patron, et résolurent, par vœu et par serment, dans une assemblée générale, de célébrer chaque année, à perpétuité, la fête du Saint comme un jour de dimanche. La ville de Sahagun l'a aussi pris pour patron. On l'invoque contre la pierre.
Cinquante-quatre ans après son décès, on leva, avec permission, son saint corps, pour le mettre dans un lieu plus honorable; il se répandit en ce moment une odeur très-agréable qui causa une nouvelle joie à tous les assistants. Les reliques de son corps, que l'on envoya dans les provinces et les royaumes éloignés, aux princes et aux églises qui en souhaitaient, conservèrent partout cette même odeur.
Le Pérou, dans l'Amérique, où l'on porta quelques-unes de ces précieuses reliques, reçut des faveurs extraordinaires par les mérites de ce Saint; les premiers miracles qui se firent au temps de son décès y furent renouvelés, et des villes entières furent délivrées de la cruelle maladie de la peste qui les dépeuplait; ces villes, aussi bien que plusieurs autres des Indes orientales, qui avaient reçu de grands secours par les mérites de cet insigne serviteur de Dieu, le prirent pour leur patron.
Le bienheureux Jean fut canonisé en 1690 par le pape Alexandre VIII. Benoît XIII ordonna d'insérer son office dans le Bréviaire romain, sous le rite double, au 12 juin.
Nous avons composé cet abrégé d'après la vie du Saint, insérée dans la Chronique des Saints de l'Ordre de Saint-Augustin, et d'après les leçons de l'office qu'on en fait avec permission de l'Église dans le même Ordre. — Voir les Bellandistes, t. II, junii, p. 616; la vie de ce Saint, par le P. Nicolas Robine, religieux du même Ordre, Paris, 1693.
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Événements marquants
- Naissance à Sahagun en 1430
- Études au monastère de Saint-Primitif et de Saint-Facond
- Renonciation au bénéfice de Dornillo par scrupule de conscience
- Études de théologie à Salamanque pendant quatre ans
- Vœu de vie religieuse après une opération de la pierre
- Entrée chez les Augustins en 1463
- Profession solennelle le 28 août 1464
- Élection comme prieur du couvent de Salamanque
- Apaisement des séditions et guerres civiles à Salamanque
- Empoisonnement par une femme débauchée pour avoir défendu la pureté
Miracles
- Multiplication du vin dans un vaisseau pendant plusieurs mois
- Sauvetage d'un enfant tombé dans un puits en faisant monter l'eau
- Mort subite d'un séditieux ayant tiré l'épée malgré sa menace prophétique
- Guérisons multiples à son tombeau
- Paralysie puis guérison miraculeuse du bras de Martin Arias Maldonado
Citations
Bene atque utiliter prædicatur, si id quod ore promitur, factis implicatur.
Seigneur, je mets toute ma confiance en vous en cette dernière heure, et je remets mon esprit entre vos mains