Bienheureux Jean Berchmans
Novice de la Compagnie de Jésus
Résumé
Jeune novice jésuite belge du XVIIe siècle, Jean Berchmans se distingua par sa piété angélique, son obéissance parfaite aux règles et sa dévotion envers la Vierge Marie. Après des études brillantes à Malines et à Rome, il mourut prématurément à l'âge de 22 ans en serrant contre lui son crucifix, son chapelet et son livre de règles. Il est considéré comme un modèle de sainteté dans les actions ordinaires de la vie religieuse.
Biographie
LE BIENHEUREUX JEAN BERCHMANS,
NOVICE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS.
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nauté de jeunes enfants, dont il espérait bien faire un jour de dignes ministres de l'Église ou de généreux soutiens de la foi. Jean quitta donc la maison paternelle, pour vivre désormais, comme Samuel, à l'ombre du sanctuaire; et son cœur fut bientôt épris de cette vie de retraite et d'obéissance, digne prélude, sans qu'il le soupçonnât, de la vie et de la perfection religieuse à laquelle Dieu l'avait destiné.
L'expression semble manquer à son vénérable maître pour rendre ce mélange incomparable d'innocence, de recueillement, d'ardeur à l'étude et d'amabilité pleine de charmes, qui gagna dès les premiers jours le cœur et le respect de tous les nouveaux condisciples du Bienheureux. Toujours prêt à rendre service aux dépens de ses inclinations les plus légitimes, mais d'une fermeté inébranlable à refuser, sans respect humain, tout ce qui semblait devoir blesser la plus délicate obéissance, il ne cherchait, en s'oubliant lui-même, qu'à plaire à Dieu, ou à ses compagnons et à ses maîtres, mais pour Dieu.
Il éprouvait pour le caractère sacerdotal un si profond respect, que jamais, à moins d'un ordre formel, même par les plus rudes froids de l'hiver, il ne demeurait la tête couverte devant Pierre Emmerick. Un de ses emplois favoris était de faire, le plus souvent possible, la lecture publique durant le repas; surtout lorsqu'il s'agissait de lire la vie des Saints, ou quelque ouvrage sur la divine enfance et sur les douleurs de Jésus. Il était même alors si pénétré du pieux sujet de sa lecture, que son âme semblait étrangère à tout ce qui se passait autour de lui.
Sa ferveur le rendait ingénieux à se dérober de temps en temps, sans affectation, à quelques divertissements prolongés ou extraordinaires, pour se retirer à l'écart, et lire, méditer ou prier. Il arriva même un jour qu'après l'avoir longtemps cherché, sans qu'il s'en doutât, on finit par le trouver blotti sous le couvercle d'un grand coffre, où il s'était comme enseveli depuis plus de deux heures, pour vaquer ainsi plus librement à ses doux entretiens avec Notre-Seigneur, loin de toute distraction et de tout bruit.
Cependant le bienheureux enfant touchait à sa onzième année, sans s'être approché encore de la Table sainte, quand tout à coup, après une secrète et fervente préparation, la veille d'une fête solennelle dont la date précise nous est inconnue, il alla prier naïvement Pierre Emmerick d'entendre sa confession générale et de l'admettre le lendemain au banquet sacré. Ce fut alors seulement que Pierre Emmerick vit avec stupeur l'incomparable beauté de cette âme, désormais sans voile à ses yeux; car, bien loin d'avoir jamais perdu l'amitié de Dieu et la première fleur de son innocence, le jeune pénitent ne put offrir à son confesseur, malgré le plus sérieux examen, que des fautes vénielles complètement involontaires, sans découvrir dans toute sa vie passée une matière certaine d'absolution; tant il avait fidèlement suivi les inspirations du plus filial amour de Dieu!
« Aussi », ajoute dans sa déposition le vénérable disciple de Saint-Norbert, « au rayonnement divin dont fut tout illuminé le visage de ce bienheureux enfant, quand je déposai sur ses lèvres le corps du Sauveur, il me fut aisé d'entrevoir à quel degré Jésus faisait ses délices de prendre possession d'une âme si pure ».
A partir de ce jour, malgré sa jeunesse, l'angélique enfant ne soupira plus qu'après le bonheur de s'approcher souvent de la Table sainte; et il obtint aussitôt cette grâce, au moins deux dimanches par mois, sans préjudice des fêtes du Sauveur et de sa très-sainte Mère. Pour mieux s'y préparer, il ne laissait même passer aucune semaine sans se confesser, aucun jour sans examiner durant quelques minutes sa conscience; et de plus il
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allait, avec une candeur vraiment ravissante, prier humblement son cher maître de lui pardonner toutes ses prétendues négligences, la veille de chacune de ses communions.
Il avait un grand amour pour la Reine des anges. Il aimait à rappeler qu'un samedi avait été le jour de sa naissance, et qu'il était ainsi entré dans la vie sous les auspices de cette divine Mère. Pour lui appartenir plus étroitement encore, et dans son désir de lui ressembler trait pour trait, dès qu'il eut pu entrevoir l'excellence de la virginité, il en avait prononcé le vœu. Plus il croissait en âge et en sagesse, plus il multipliait vis-à-vis d'elle les témoignages de sa tendresse. Bien souvent, mais de préférence à l'approche de quelque fête ou le samedi, il se privait pour l'amour d'elle de son déjeuner, bien qu'il en ressentît vivement le besoin; et faisant tourner sa mortification au profit de la charité, il le donnait secrètement à quelque pauvre.
Une de ses plus douces récréations était de visiter parfois en pèlerinage le pieux sanctuaire de Notre-Dame de Montaigu, éloigné de Diest d'une lieue; et la route lui en paraissait bien courte, employée tout entière à méditer ou à réciter affectueusement son chapelet. Mais le saint enfant savait faire surtout consister sa dévotion envers la très-pure Mère de Dieu à lui offrir chaque jour, du matin au soir, son obéissance, son recueillement, son application constante aux moindres devoirs d'un bon écolier; n'épargnant rien pour que toutes ses paroles et tous ses actes fussent vraiment dignes, par leur perfection, d'être agréés de la Reine des anges. Car il comprenait dès lors à merveille que l'accomplissement cordial de tous ses devoirs, par un motif surnaturel, était pour lui la première et la plus excellente des vertus.
De si heureuses prémices dans un enfant semblaient promettre une de ces âmes prédestinées à l'honneur et à la défense de la foi, qui ne laissent jamais périr la génération des Saints dans l'Église. Mais pendant qu'il croissait au pied des autels, Dieu avait éprouvé sa famille par de douloureuses privations. Le peu dont elle se contentait pour vivre était presque à la veille de lui manquer.
Malgré le plus ardent désir de voir un jour son fils consacré au Seigneur par le sacerdoce, le père de Jean ne pouvait plus désormais suffire à l'entretien, pourtant si modique, du jeune écolier. L'ayant donc fait revenir un jour subitement à la maison paternelle, là, en présence de sa mère, après lui avoir exposé l'inévitable nécessité du sacrifice que Dieu même semblait exiger d'eux: « Maintenant, mon cher fils », ajouta-t-il, « puisque cette noble et sainte carrière est fermée pour toi, il ne te reste plus qu'à en chercher, de concert avec nous, une qui te permette de gagner chrétiennement et honorablement ta vie ».
Ces paroles furent un coup de foudre pour le cœur de Jean. Il voyait s'évanouir en un clin d'œil ses plus saintes et ses plus chères espérances. Mais retrouvant toute sa foi et tout son courage, après un premier moment de stupeur: « Mon cher père et ma bonne mère », répondit-il avec fermeté en se jetant à leurs genoux, « Dieu me préserve d'aggraver vos privations et celles de mes frères! Mais ne me permettrez-vous pas au moins d'essayer pour l'amour de Notre-Seigneur, si je puis achever ma préparation aux ordres sacrés, sans réclamer d'autres frais pour ma nourriture qu'un peu de pain et d'eau chaque jour? »
Profondément ému d'une générosité si héroïque et si sainte, qui mettait à un tel prix le bonheur de devenir prêtre, sans reculer à cet âge devant les austérités mêmes des Saints du désert, le père de Jean ne se sentit pas la force d'insister; mais il se mit à la recherche
d'une nouvelle combinaison, qui pût tout à la fois répondre aux désirs du pieux enfant sans lui imposer un pareil fardeau et sans créer de nouvelles charges à sa famille. Or, il découvrit bientôt qu'un des plus vertueux chanoines de Malines, nommé Jean Froymont, cherchait précisément un pauvre jeune clerc qui voulût remplir près de lui les humbles fonctions de compagnon et de serviteur.
À cette heureuse découverte, Jean ne put contenir sa joie. Servir un prêtre était à ses yeux bien au-dessus de servir un roi. Ce n'en était pas moins cependant une vraie domesticité, à laquelle rien ne l'avait accoutumé jusqu'alors. Mais bien loin d'y voir un sujet de honte, il se fit au contraire, de jour en jour, un plus vif sujet d'allégresse de la laisser voir, et de la rappeler même dans la suite, à mesure qu'il goûta mieux le bonheur d'avoir part à la croix et aux humiliations de Jésus-Christ.
Jean Froymont ne tarda pas, il est vrai, à reconnaître le prix du nouveau trésor que Dieu lui avait confié; et trouvant dans le Bienheureux les soins et le cœur d'un fils qui rend avec joie les plus humbles services à son père, il ne le traita plus en effet que comme son fils. L'aimable enfant n'en fut que plus docile et plus dévoué. Il garda constamment au bon chanoine une reconnaissance que ne purent affaiblir ni l'éloignement ni les années; et nous en trouvons plus tard un touchant témoignage dans quelques lettres qu'il lui adressa.
Durant ce temps, le Bienheureux, qui pouvait disposer chaque jour de plusieurs heures, poursuivait ses études, avec autant de succès que d'application; et lorsque la compagnie de Jésus ouvrit, l'année suivante, un nouveau collège à Malines, il fut admis, en qualité d'externe, aux leçons de la classe de rhétorique, dont il devint bientôt le plus brillant, comme le plus saint écolier.
Plus libre sous bien des rapports dans sa nouvelle position que parmi ses jeunes compagnons de Diest, du moins en dehors de la classe et du service de Jean Froymond, pour distribuer à son gré ou pour prolonger ses heures d'étude et de dévotion, le Bienheureux commença dès lors, vers l'âge de quatorze ou quinze ans, à consacrer souvent plusieurs heures de la nuit, et quelquefois même la nuit entière, soit à travailler, soit à prier. Souvent aussi, après ses derniers exercices de piété, il s'étendait tout habillé sur le plancher nu, pour y prendre moins mollement le peu de repos qu'il ne pouvait refuser à la nature; car ce fut aussi vers cette époque de sa jeunesse qu'il commença plus habituellement à pratiquer la mortification.
Les vendredis en particulier, pour mieux témoigner son amour à Jésus souffrant, il avait coutume, en toute saison, de faire pieds nus le chemin de la croix; mais saintement jaloux de cacher autant que possible sa pénitence, il prenait alors de vieilles chaussures dont il avait détaché la semelle, et choisissait de plus, pour ce saint exercice, les premières ombres de la nuit, afin de dérober plus sûrement son pieux artifice à tous les regards des passants.
A peine la Compagnie de Jésus en Flandre eut-elle ouvert à la jeunesse catholique le nouveau collège de Malines, que, fidèle aux exemples et aux leçons du grand et vénérable Père François Coster, elle s'empressa d'y naturaliser les congrégations de la Sainte-Vierge, le plus sûr asile, depuis trois siècles, pour l'innocence et la piété des enfants dévoués au service de la toute-puissante Mère de Dieu. Jean Berchmans était bien digne de s'y voir admis sans délai; et dès qu'il eut obtenu cette grâce, il sembla n'avoir rien tant à cœur, après sa propre fidélité aux engagements qu'il venait de
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prendre envers la Reine des anges, que de lui gagner tous les jours de nouveaux et fidèles serviteurs; avec eux il rivalisait de témoignages d'amour pour cette divine Mère; et bientôt la brillante couronne d'enfants de Marie qui se pressèrent auprès des autels fut en grande partie l'ouvrage du zèle de Jean, son fils bien-aimé.
Pour apprendre à mieux l'imiter, il allait trouver en particulier, au commencement de chaque mois, le directeur de la congrégation, le priant de lui dire à quelle vertu il devait s'appliquer plus énergiquement et quel défaut il devait combattre en l'honneur de la Reine du ciel, jusqu'au commencement du mois suivant. Il se faisait préciser en même temps quelle préparation il apporterait à la célébration de chaque fête, et quelle pratique il embrasserait pour honorer son saint patron du mois. De plus, il résolut dès lors, et ses résolutions furent inébranlables, de ne plus passer aucun jour sans réciter le psautier de Notre-Dame par saint Bonaventure, ni aucun samedi ou aucune veille des fêtes de Marie sans jeûner rigoureusement en son honneur. Et si le détail de ses autres mortifications à cette époque nous est inconnu, nous pouvons en juger par ce seul trait, que, chargé de porter un jour à Louvain quelque message du bon chanoine de Malines, il fit à pied ce double trajet de trois lieues et revint fort tard, mais encore à jeun, comme il fut contraint de l'avouer ingénument à son maître, qui en avait conçu quelque soupçon.
Cependant le jeune serviteur de Marie touchait presque au terme de sa rhétorique, toujours plein du même désir de se consacrer à Dieu par le sacerdoce, mais sans songer encore à la vie religieuse. Pour l'y attirer insensiblement, avec cette douceur et cette force qui font le caractère de toute vocation divine, Notre-Seigneur employa principalement les leçons indirectes de deux héroïques enfants de la Compagnie de Jésus, dont Jean devait partager, s'il était fidèle aux desseins de Dieu, non-seulement l'admirable genre de vie sur la terre, mais aussi la récompense dans le ciel et la gloire même sur les autels.
Au milieu de luttes incessantes pour le salut de l'Allemagne, contre les fureurs de l'hérésie déchaînée par Luther, le bienheureux Pierre Canisius n'avait pas oublié le soin si délicat de la jeunesse chrétienne. Dans ses courts moments de loisir, si l'on ose appliquer le mot de loisir à une pareille vie, il avait fait et publié un choix des plus belles lettres de saint Jérôme, à l'usage surtout des écoliers qui fréquentaient les classes de la Compagnie de Jésus. Cette fortifiante et saine lecture avait déjà gagné bien de jeunes âmes à Jésus-Christ. Mais n'eût-elle arraché au monde que celle de Jean Berchmans, le travail du vaillant apôtre eût été dignement récompensé. Ce fut bien là en effet, de son propre aveu, qu'avec le plus profond mépris de toutes les choses périssables, ce saint enfant puisa son premier amour de la vie et de la perfection religieuse; germe divin que fit bientôt éclore la douce influence des vertus de l'angélique Louis de-Gonzague, racontées par celui-là même qui allait devenir, peu d'années après, le confident et l'historien des vertus de Jean.
A partir de cette impulsion décisive, plus il envisagea de près la vie et le zèle de ses maîtres, plus il prêta l'oreille aux récits héroïques des successeurs de François Xavier sur les plus lointaines plages de l'Orient, ou de ceux d'Edmond Campian dans les tortures et sur les échafauds de l'Angleterre, plus son cœur s'embrasa du désir de faire ou de souffrir quelque chose de semblable pour Jésus-Christ. Mais afin de ne procéder qu'avec toute la maturité désirable dans l'affaire si importante de sa vocation, le Bienheureux voulut s'assurer avant tout la grâce et la lumière même de
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Dieu. Puis ne voulant laisser aucune ressource aux lâchetés de la nature ni à l'inconstance, il s'engagea d'abord par vœu à ne rien négliger pour être admis au plus tôt dans la Compagnie de Jésus, et s'empressa d'écrire ensuite à son père et à sa mère, pour obtenir leur consentement et leur bénédiction, une lettre qu'il terminait par ces touchantes paroles: « L'enfant de Jésus et le vôtre, Jean ».
A cette nouvelle si peu attendue, la tendresse paternelle et maternelle se troubla. Des espérances bien pardonnables, mais qui n'avaient pas eu Dieu seul pour objet, s'évanouissaient en un moment. De brillants rêves d'avenir s'étaient fondés sur les talents et les succès du jeune écolier, que tout semblait prédestiner à devenir le soutien de sa famille. A ces calculs trop naturels, Jean opposa une réponse plus digne de lui: « O mon cher père, que vous feriez bien mieux », s'écria-t-il, « d'élever vos pensées vers les richesses éternelles, que Dieu nous offre si libéralement et pour un si léger travail! »
Cependant ils ne se regardèrent pas comme vaincus. Ils tentèrent d'ébranler sa résolution, mais la victoire lui demeura. Sous les auspices de Marie, le samedi 24 septembre 1616, il fit son entrée au noviciat de la Compagnie de Jésus, à Malines. A peine en cut-il franchi les murs, qu'il ne put retenir ses larmes de joie; et elles ne cessèrent pas jusqu'au soir de couler doucement, tant son émotion était profonde. Il se croyait dans le séjour des Saints; et, dès cette heure, il y vécut comme les Saints. Il se fit surtout remarquer par une fidélité parfaite et constante à la Règle, par l'amour des humiliations et par une application continue à mortifier ses sens. Dieu l'éprouva par de grandes désolations et de grandes sécheresses dans ses exercices de piété; mais cela n'altérait en rien la sérénité de son visage qui ne se démentit jamais un seul instant.
Ses frères lui demandaient-ils parfois le secret de sa fidélité constante à la Règle et de son attrayante amabilité? Il avait coutume de leur signaler aussitôt la double source intarissable à laquelle ont si largement puisé tous les grands Saints des derniers siècles, la dévotion au saint Sacrement de l'autel et à la très-pure Mère de Dieu.
Parmi tous les exercices du noviciat, l'un des plus chers au nouveau fils de saint Ignace était de faire le catéchisme aux pauvres et aux petits enfants. On peut dire qu'il y mettait vraiment tout son cœur. Il n'épargnait aucune préparation, aucune peine, pour mettre à leur portée les éléments de la doctrine chrétienne, pour ouvrir leur âme aux impressions d'une solide et vive piété, surtout par les plus beaux traits de la vie des Saints. Puis il joignait l'exemple au précepte, et priait lui-même avec eux, employant tour à tour les différentes méthodes de saint Ignace. Son jeune auditoire était tellement suspendu à ses lèvres, que souvent tous l'accompagnaient au retour, et sollicitaient encore un pieux récit, ou quelques mots d'explication et d'encouragement, sans lasser jamais sa patience ni son amabilité; et repassant un jour par la même route au bout de plusieurs heures, après leur avoir appris à réciter doucement et affectueusement le saint Rosaire en l'honneur de Notre-Dame, il les retrouva par groupes, agenouillés derrière quelque haie, répétant du ton de voix et de l'air le plus filial la salutation angélique, depuis le moment où il les avait quittés.
Cette première flamme de l'apostolat, qui prenait dès lors dans son cœur de si vifs et de si rapides accroissements, le poussa vers le même temps, avec l'approbation de son supérieur, à étudier la langue française, durant le peu de moments libres que lui laissaient les autres exercices du
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noviciat. Si Dieu le destinait à travailler dans sa patrie au salut des âmes, ce nouvel instrument devait lui être presque indispensable; surtout pour l'un des genres d'apostolat qui lui souriait le plus, l'assistance des soldats catholiques ou hérétiques, sur les champs de bataille et dans les hôpitaux.
Néanmoins le premier objet du zèle et de la charité du jeune novice était avant tout le service et la sanctification des frères dont il partageait la vie. Pour eux, il ne semblait connaître ni obstacle ni répugnance; et dès qu'il était question de les consoler, son intérêt propre et ses aises ne comptaient pour rien. Plusieurs, dont la vocation était chancelante, le virent même, en mainte rencontre, se mettre à genoux devant eux, sans aucun retour, ni respect humain, les suppliant, au nom du Sauveur et de sa miséricordieuse Mère, de retarder au moins leur départ pour le monde d'un ou deux jours. Puis, dans cet intervalle, il savait leur trouver tant et de si puissants intercesseurs, il offrait lui-même pour eux tant de prières et de pénitences, que Dieu, ne pouvant se résoudre, pour ainsi dire, à laisser une telle charité sans récompense, relevait soudain par un merveilleux changement ces cœurs abattus, et leur faisait retrouver avec joie toutes les douceurs du paradis dans cette vie qui leur avait semblé naguère intolérable.
Ce dévouement si actif et si délicat de Jean Berchmans, en face du péril ou de la douleur d'un seul de ses frères, ne lui laissait goûter aucun repos tant qu'il n'avait pas mis tout en œuvre pour les secourir. L'un d'eux ayant rendu le dernier soupir au moment où la cloche du noviciat donnait le signal du coucher, il alla solliciter en toute hâte la permission de ne pas se livrer au sommeil avant d'avoir récité avec ferveur trois chapelets entiers pour l'âme du défunt, se réjouissant d'offrir une partie de son repos pour celui d'une âme si chère, qui peut-être lui dut de ne pas languir jusqu'au lendemain dans les flammes de la justice de Dieu.
Peu de temps après son entrée dans la Compagnie, le frère Jean avait perdu sa pieuse mère, et l'on peut deviner tout ce qu'il offrit de prières et de sacrifices pour celle qui lui avait donné, avec la vie, les premières leçons de l'amour et du service filial de Dieu. Son père, n'aspirant plus dès lors qu'à embrasser aussi une vie toute sainte, mais sans négliger, bien entendu, le soin d'une nombreuse famille, s'était préparé aux ordres sacrés, et venait de recevoir le caractère sacerdotal, quand arriva pour le saint novice le temps de prononcer, après deux années d'épreuves, ses premiers vœux. Presque à la veille de ce bienheureux jour, Jean voulut donner à son père cette consolante nouvelle, et au jour marqué, il consomma son sacrifice avec toute la ferveur d'un ange. Puis appelé presque aussitôt par un message du Provincial qui l'attendait au collège d'Anvers, avant de franchir le seuil du noviciat, il alla solliciter encore une dernière fois les avis et la bénédiction de son supérieur.
Jean passa peu de jours au collège d'Anvers; et ce n'en fut assez pour acquérir là, comme à Malines, ce beau nom d'ange qui le suivit partout. Mais il reçut bientôt la nouvelle de son prochain départ pour le collège Romain, où les études, alors très-florissantes, réunissaient une nombreuse jeunesse d'élite de toutes les provinces de la Compagnie. Il devait, en attendant, se rendre le plus tôt possible d'Anvers à Diest, pour prendre congé de son père. Mais, à son passage par Malines, il apprit que la mort venait de le lui ravir; et comme on lui prodiguait à l'envi les consolations de la charité: « Oh! désormais », répondit-il, « ma consolation sera de redire, avec un abandon plus filial encore: Notre Père qui êtes aux cieux! »
Ce fut un mois après ses vœux, le 24 octobre 1618, que le Bienheureux
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se mit en route pour l'Italie, avec un autre jeune religieux destiné aux mêmes études. Le voyage de Rome était, en ce temps-là, un véritable pèlerinage également long et pénible; et il allait se prolonger pour eux jusqu'à dans les plus grandes rigueurs de l'hiver, au-delà de deux mois entiers. Mais la grâce de l'obéissance et la joie de visiter bientôt quelques-uns des lieux les plus vénérables du monde chrétien leur rendaient la peine légère. Ils eurent le bonheur d'arriver à Lorette la veille même du saint jour de Noël, et toute fatigue fut oubliée, pour ne laisser place qu'à la joie de partager, en veilles et en prières, durant une nuit si belle, l'humble demeure de Jésus et de Marie.
Enfin les deux jeunes pèlerins entrèrent à Rome presque aux dernières heures de l'année 1618, pour y célébrer avec leurs frères une des principales fêtes de la Compagnie, celle où le Sauveur, pour prix de son sang, reçut la glorieuse imposition du nom de Jésus.
Dès les premiers jours, sa sainteté frappa vivement les frères, et Jean Paul d'Oliva, devenu plus tard général de la Compagnie et le P. Jean-Baptiste Ceccotti, qui connut tous les secrets de l'âme du Bienheureux, ont rendu un glorieux témoignage de son zèle pour se sanctifier et s'instruire.
Toute règle commune ou particulière étant, aux yeux de Jean Berckmans, l'expression également sûre du bon plaisir de Notre-Seigneur et le gage de sa bénédiction pour un religieux, il avait fermement résolu de ne jamais changer d'office ou de position, sans prendre aussitôt connaissance de toutes les prescriptions qui leur seraient propres, pour y conformer à la lettre ses moindres actions. Il commença donc sa nouvelle vie par étudier et méditer pendant plusieurs jours les règles des scolastiques de la Compagnie, et s'engagea ensuite, aux pieds de son crucifix, à ne pas travailler moins inergiquement désormais à l'acquisition de la science, qu'il ne l'avait fait jusqu'alors pour apprendre à se vaincre et à devenir un saint. Voulant même que cette idée lui fût toujours présente, il l'écrivit et la fixa devant lui, au-dessous de l'image de Jésus en croix.
Ce ne furent pas là des actes vains, « car si grande était son ardeur et son application », nous dit un de ses professeurs, le P. François Piccolomini, « que je crois impossible de le surpasser en ce point; et je n'ai même connu personne qui pût, à mon avis, lui être comparé. Dès que l'obéissance l'appliquait à une nouvelle étude, dût-il, selon toute apparence, n'en retirer jamais aucun fruit, il n'y épargnait ni soins ni fatigues. Le savoir d'un religieux de la Compagnie ne devrait-il pas, me disait-il, être assez vaste pour suffire à la moitié d'un monde? Mais en même temps j'admirais en lui une candeur et une docilité incomparable à rendre le compte le plus fidèle de tout ce qu'il faisait ou se proposait de faire en ce genre; prêt à laisser au premier signe tout ce que n'auraient pas approuvé ceux qui lui tenaient la place de Dieu! »
A cette application, le Bienheureux joignait toutes les ressources d'une intelligence d'élite. Au jugement du même P. Piccolomini, il était capable de s'appliquer à toutes les branches de l'enseignement sacré ou profane, et d'exceller en tout.
De violentes douleurs de tête l'arrêtaient pourtant quelquefois et elles le tourmentèrent jusqu'à sa mort. Mais, contraint de suspendre alors son travail pour quelques moments, il y revenait bientôt, après avoir calmé ses douleurs par la récitation du saint Rosaire, qui ne le fatiguait jamais. D'ailleurs ce n'était pas la crainte de se fatiguer et de souffrir, mais l'obéissance seule qui l'engageait à se reposer.
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La pensée de Dieu, toujours présente et qui ne laissait jamais de place à l'indolence et à la lâcheté, fut le grand secret de Jean Berchmans pour conserver intacte, au milieu du travail le plus opiniâtre, cette fleur de dévotion qu'il avait apportée du noviciat. S'il en était réduit à moins d'exercices de piété et de pénitence, il savait, selon la belle expression de saint Ignace, que travailler en présence de Dieu et pour son amour, c'est le prier et souffrir pour lui. Pour tout le reste, il s'en remettait sans inquiétude à ses supérieurs, leur faisant part des saints désirs qu'il croyait lui venir de Notre-Seigneur, sans insister du reste ou paraître affligé de leur décision; mais aussi sans rien omettre de ce qui lui était prescrit ou permis par l'obéissance. Il eût mieux aimé perdre en un moment, disait-il, tous les dons naturels dont son âme était enrichie, que de dérober aux moindres exercices ou d'employer avec négligence une minute du temps que la règle leur assignait. Jusqu'alors, il avait récité tous les jours l'office de Notre-Dame. Cette pieuse pratique lui fut retranchée pour les jours de classe, et seulement accordée les jours de fêtes et de vacances; décision qu'il reçut comme de la bouche de Marie, et à laquelle il ne tenta pas de se soustraire une seule fois. Ses austérités aussi furent limitées, bien en-deçà de ses premiers désirs et de tout ce qu'il avait obtenu de se faire souffrir au noviciat, lorsque l'étude ne réclamait pas encore toutes ses forces. Bien rarement, et tout au plus à la veille de quelques fêtes, lui était-il permis de se revêtir d'un cilice. Mais comme la discipline semblait moins dangereuse pour sa santé, il obtint de la prendre trois ou quatre fois chaque semaine, et plus souvent encore dans quelques circonstances solennelles, comme à l'approche du temps de la Passion, où l'un de ses compagnons nous assure qu'il ne laissait passer aucun soir sans se flageller.
Mais les saints exercices d'humilité qui, sans nuire aux forces du corps, entretiennent si efficacement la ferveur de l'âme, avaient un bien autre prix aux yeux de Jean Berchmans, et il ne perdait aucune occasion de les pratiquer. Non content de servir jusqu'à trois et quatre fois par semaine au réfectoire ou à la cuisine, et de solliciter fréquemment toutes les humiliations publiques en usage dans tous les Ordres religieux, il obtint, à sa grande joie, de nettoyer et d'entretenir chaque jour les lampes destinées au service de la communauté, dans les escaliers et les corridors du collège Romain. Rien ne lui était plus doux que cet humble office, et il en apportait ingénûment de nombreux motifs bien dignes d'un Saint. « D'abord, n'est-ce pas l'emploi », disait-il, « que remplissait naguère, ici même, le bienheureux Louis de Gonzague? Et quel plus grand honneur pour moi que de lui ressembler, si peu que ce soit! » Puis il y trouvait encore un trait de ressemblance, presque également cher à son cœur, avec les frères coadjuteurs de la Compagnie; car son affection pour leurs emplois et pour leur degré fut toujours si vive, qu'il avait sollicité la grâce d'y passer sa vie tout entière; et l'obéissance seule l'en empêcha. Rien du moins ne le charmait plus que d'être pris pour l'un d'eux par les étrangers qui parcouraient la maison durant son travail; et il laissa même échapper un jour cette parole: « Oh! qu'il me serait agréable de nettoyer mes lampes devant la porte du collège, sous le regard de tous les passants! » Enfin l'un de ses exercices favoris, durant les vacances, c'était d'aller de temps en temps passer une journée dans quelque hôpital; et la consolation qu'il y goûtait, en servant les malades les plus dégoûtants, semblait pour son âme un vrai repos.
Se trouvant toutefois encore bien loin de la perfection de cette vertu, il consacra à l'humilité ses examens particuliers d'une année entière. Cepen-
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dant sans revenir ici de nouveau sur tout ce que nous avons déjà laissé entrevoir, de sa fidélité à l'oraison, de ses fréquentes visites à Notre-Seigneur, de son angélique tenue au pied des autels, surtout pendant le divin sacrifice, arrêtons-nous seulement à quelques-unes des saintes industries qu'il mit en usage durant ses études, pour avancer de plus en plus dans les voies de la perfection.
Et d'abord le premier moyen qu'il adopta, comme très-salutaire et des plus pratiques, fut d'employer invariablement, au moins une demi-journée par semaine et un jour entier chaque mois, au renouvellement de l'homme intérieur et à l'examen rigoureux de toutes ses affections. Il soumit donc à ses supérieurs cette double résolution, dont ils approuvèrent les moindres détails, et qui depuis n'a pas cessé d'avoir d'innombrables imitateurs. Elle comprenait d'abord la matinée des jours de communion, toutes les fois qu'il ne devait point y avoir de classe; le Bienheureux la passait en pieux exercices jusqu'au dîner, sous l'impression encore toute vive de la présence sacramentelle de Jésus-Christ.
Quant à sa retraite de chaque mois, il avait soin d'avance de se fixer un jour de vacance ou de fête entièrement libre, et voici l'ordre invariable qu'il s'était prescrit d'y observer. Dès le jour précédent, il commençait à s'y préparer, en offrant à Notre-Seigneur quelques actes d'humiliation publique et de pénitence, puis s'abstenait de la récréation du soir, pour se recueillir et prévoir en détail tous les exercices du lendemain. « Je ne m'exposerai plus ainsi », disait-il, « à perdre un temps précieux en incertitudes et en tardives délibérations ». Il se couchait ensuite tout pénétré des saintes pensées dont il voulait s'occuper dès son réveil. Le matin, sa première action était d'adorer Notre-Seigneur, et de lui offrir, avec un redoublement de ferveur, tous les instants de cette bienheureuse journée, dont il confiait le succès aux saints protecteurs qu'il s'était choisis, mais surtout à la glorieuse Reine des anges et de la Compagnie de Jésus. Durant tout ce jour, il ne donnait pas moins de quatre heures à d'importantes méditations, et comparait dans l'intervalle, aux pieds de son crucifix, le mois qui s'achevait en ce moment avec celui qui l'avait précédé, se demandant, sans lâche complaisance et à la lumière divine, s'il avait avancé ou reculé dans le chemin de la perfection; renvoyant à Dieu seul la gloire de ses efforts ou de ses progrès, et n'attribuant qu'à sa négligence les fautes dont il se croyait coupable et se châtiait avec rigueur; prenant enfin sans différer les plus sûrs moyens de s'en préserver à l'avenir, et priant avec larmes le Sauveur et sa sainte Mère de l'aider efficacement à se corriger. Il s'appliquait à reconnaître aussi les grâces qu'il avait reçues depuis sa retraite précédente; celles qu'il demandait et espérait pour le mois suivant; enfin les nouveaux actes de vertu que Notre-Seigneur désirait de lui; et il prenait une résolution ferme et détaillée de ne rien épargner pour le satisfaire.
Un autre moyen de perfection non moins efficace, employé par le Bienheureux, était sa perpétuelle présence de Dieu et sa familiarité avec les Saints, qu'il appelait à son aide en toute rencontre, ce qui faisait dire à plusieurs qu'il priait tout le jour. Sachant aussi, par les institutions et par la doctrine de Jésus-Christ et de son Église, combien les signes sensibles ont de puissance pour rappeler vers Dieu la mobilité de l'esprit et des sens, il en faisait un perpétuel usage, et les recommandait vivement à ses plus intimes amis. Rencontrait-il l'image de quelque serviteur de Dieu? Il la saluait aussitôt et l'invoquait affectueusement. A la seule vue d'un de ses frères, ou d'un étranger, il voyait près de lui, des yeux de la foi, son ange
LE B. JEAN BERCHMANS, NOVICE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 523 gardien, et se découvrait, pour les honorer l'un et l'autre. Dès son réveil, il s'excitait à la dévotion, en baisant tour à tour sa soutane, son crucifix et une image de la très-sainte Vierge. Toutes ses actions, en un mot, étaient pénétrées intimement de l'esprit de Dieu.
Enfin, plus que jamais, durant les trois dernières années de sa vie, le Bienheureux crut ne pouvoir trouver de voie meilleure pour s'élever au comble de la sainteté, qu'une dévotion croissante de jour en jour envers la glorieuse et toute-puissante Vierge Marie. « Sa tendresse pour elle était vraiment inexplicable », dit un de ses compagnons de chambre, Pierre Alfaroï, « Bien souvent il me parlait d'elle comme de notre Mère bien-aimée, me provoquant à l'aimer et à la servir. Et je remarquai plus d'une fois, quand il la priait, le rayonnement d'une joie divine dans ses yeux et un ineffable sourire sur son visage ». Il l'appelait la patronne de sa sainteté, de sa santé, de sa science; triple don qu'il lui demandait chaque jour, et qu'il sollicitait aussi pour ses frères, tout en le subordonnant aux desseins de la Providence divine; comme pouvant être employées très-utilement au service et à la gloire de Dieu. « Mon refuge », disait-il encore, « au temps de la désolation et de l'amertume, c'est la patience, la prière, les plaies de Jésus, le sein de Marie! » A ses derniers moments, un jeune religieux, son compatriote, voulut savoir de lui quel avait été le plus efficace instrument de sa sanctification; et le Bienheureux lui répond: « Mon frère, dès que j'ai songé à devenir un saint, j'ai posé comme fondement de mon édifice l'amour de la Reine du ciel. Si j'ai pu faire quelques progrès, c'est à elle que je dois tout. Soyez aussi jusqu'à la mort un vrai fils de cette divine Mère! » —« Enfin », répétait-il en toute rencontre, « celui qui l'aime véritablement est sûr d'obtenir tout ce qu'il voudra! » Le P. Bruni, l'un des plus assidus à son lit de mort, nous rend d'une manière touchante l'impression qu'avait produite sur lui et sur tous ses frères cette dévotion si tendre du Bienheureux. « Durant les jours qui précédèrent le départ de notre frère Jean pour le ciel, je me sentais », écrit-il, « me très-vivement à le contempler et à le servir comme l'enfant de la Bienheureuse Vierge Marie, à tel point que je dus ingénûment le lui déclarer! »
Cette vertu qui s'exhalait, sans qu'il en eût le moindre soupçon, de toute la personne du Bienheureux, eût été plus que suffisante, au témoignage de ses compagnons, pour enchanter le collège Romain. Jusque parmi les étrangers et les plus petits écoliers, c'était une sainte émulation, à qui le verrait seulement passer (tant sa démarche et sa modestie avaient quelque chose d'angélique), et surtout à qui le verrait prier au pied des autels. Mais Dieu se plut encore à montrer en lui ce que peut être, de la part même des plus jeunes et des plus obscurs religieux, l'apostolat habituel de la parole, en lui accordant le don si rare d'une très-aimable, très-sainte et très-salutaire conversation. Par elle, Jean fut véritablement un apôtre, et procura la sanctification d'une multitude d'apôtres.
Un dernier exercice de charité, où le Bienheureux Jean semblait même vouloir rivaliser avec son glorieux Père saint Ignace, c'était sa merveilleuse tendresse pour les malades. « Je ne laisserai passer aucun jour sans les visiter et les consoler, avec la permission de mes supérieurs », écrivait-il dans ses résolutions; et ne voulant dérober un moment, ni au travail durant les heures d'étude, ni à ses autres frères durant le temps des récréations, il consacrait aux malades, dans l'après-midi, l'heure entière que l'usage de Rome et de l'Italie permet de donner au repos; car il avait également résolu de ne s'accorder jamais ce soulagement. On ne se lasse
pas d'entendre et de relire, aux actes de la béatification du saint frère, le témoignage de ces pauvres infirmes, qu'il avait tant de fois et si fraternellement consolés. Racontant un jour lui-même, par un motif de zèle et de charité, quelques-unes des bénédictions et des joies dont il surabondait dans ce pieux exercice: « Notre-Seigneur », disait-il, « m'y a fait trouver, entre autres, cette récompense, de ne m'être jamais rendu auprès des malades, sans en rencontrer au moins un qui désirât s'entretenir à cœur ouvert des choses du ciel, et en particulier de la Bienheureuse Vierge Marie ».
Toutefois cet apostolat du Bienheureux au milieu de ses frères ne pouvait guère dépasser les limites de sa courte vie religieuse, si Notre-Seigneur ne lui eût inspiré, sans doute en récompense de ses saints désirs, une idée fort simple, mais d'une portée incalculable, et qui, de nos jours encore, ne cesse pas de porter ses fruits. Le serviteur de Jésus-Christ avait bien souvent réfléchi sur cette disposition de cœur, si familière aux jeunes religieux, d'accueillir volontiers, du moins dans les premiers temps qui suivent leur noviciat, toute sainte et facile industrie, propre à conserver, sans nuire aux études, la première fleur de leur dévotion. Après avoir donc prié longuement, et consulté à plusieurs reprises ceux qui lui tenaient la place de Dieu, il résolut de s'associer d'abord quelques-uns de ses condisciples les plus fervents, et de consacrer avec eux une heure environ chaque semaine, dans l'après-midi de congé, à une conférence toute familière sur quelque sujet de piété. On fixait ensemble, chaque fois, d'un commun accord, l'objet de la conférence suivante. Cette petite réunion, composée d'abord de quatre ou cinq membres, devait avoir un caractère tout spontané, parfaitement libre; et son utilité était par là même pleine de charme et d'abandon. Aussi ne tarda-t-elle pas à s'agrandir; et bientôt toute la jeunesse, qu'entraînait sans effort la douce influence du Bienheureux, sollicita la grâce et le plaisir d'en faire partie.
Il manquerait à la gracieuse physionomie du Bienheureux un de ses traits les plus aimables, si nous n'ajoutions quelques mots encore sur sa vive et candide reconnaissance pour tous ceux dont il avait reçu quelque bien. Dès sa plus tendre enfance, il la témoignait, nous l'avons vu, à ses parents et à ses premiers maîtres, avec la plus charmante amabilité. Il ne voyait dès lors en eux que l'image de Dieu, l'aimant et l'instruisant, ou même le reprenant et le punissant par leur ministère: admirable pensée de foi, bien au-dessus d'un âge si tendre et qui redoublait son amour pour eux. Ce sentiment tout filial ne fit que s'accroître et s'épanouit dans la Compagnie de Jésus, où le Bienheureux ne laissa passer aucun jour sans offrir, surtout à la sainte messe, de ferventes prières et de généreux sacrifices, pour tous ceux qu'il regardait comme ses bienfaiteurs; et le plus léger service n'était jamais oublié par lui.
Mais il ne se bornait pas là. Sentant à merveille, par un instinct secret de l'Esprit divin, combien le cœur de l'homme est sensible à une marque de reconnaissance, combien il y puise même de courage et d'élan jusque dans les choses de Dieu, le saint jeune homme allait ingénûment, tous les mois, offrir à chacun de ses maîtres une liste des communions, des prières, des pénitences, qu'il s'était prescrites pour eux, en retour de leurs peines. « J'ai gardé plusieurs de ces billets et je les conserve précieusement, comme les reliques d'un Bienheureux », disait, après la mort de Jean, le Père François Piccolomini, celui de tous ses professeurs que le serviteur de Dieu semblait avoir aimé plus filialement; parce qu'il le vénérait aussi
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comme un Saint, dont les leçons inspiraient également à tous ses élèves l'amour de la science et de la vertu.
Deux années entières s'étaient écoulées, depuis l'arrivée du Bienheureux au collège Romain, lorsque vers les derniers jours de février de l'an 1621, ses supérieurs lui ordonnèrent de se préparer, pour la fête de saint Joseph, à une séance solennelle de philosophie. C'était pour lui l'ordre de Dieu même; il résolut donc aussitôt de mettre en œuvre tous les moyens naturels et surnaturels, afin de satisfaire pleinement à ce que l'obéissance exigeait de lui.
Le succès fut tel, que pas un de ses condisciples ne parut aussi digne d'être choisi, pour soutenir, quatre mois plus tard, l'honneur du collège Romain, dans un acte encore plus solennel sur tout l'ensemble de la philosophie. Ce choix ne laissa pas d'alarmer un moment son humilité; mais il eut aussitôt recours à son refuge ordinaire, l'obéissance, et se contenta d'aller demander à son confesseur ce qu'il jugeait uniquement devoir être plus agréable à Notre-Seigneur, ou d'accepter cet honneur sans rien dire, ou de tenter quelque démarche pour le faire tomber sur un autre. La réponse fut sur-le-champ qu'il valait mieux se taire; et après une seconde préparation, semblable en tout à la première, le Bienheureux obtint encore les applaudissements unanimes d'une brillante et docte assemblée. « En vérité », disait, au sortir de cette nouvelle épreuve, l'assistant du Père général de la Compagnie pour les provinces d'Espagne, « si Dieu nous avait envoyé tout à l'heure un ange à la place du frère Jean, nous n'aurions pas eu, je crois, un plus beau spectacle! »
Durant cette dernière année de sa vie, le Bienheureux avait choisi, pour l'unique sujet de ses examens particuliers, la reine de toutes les vertus, la charité. Par moment, les flammes de l'amour divin semblaient consumer son corps et son âme. Tout lui servait à les activer; et il ne traçait plus même une page sans y écrire, auprès du saint nom de Jésus: « O amour! amour! amour! » Sa santé n'inspirait encore toutefois aucune crainte sérieuse; mais en l'examinant, à son agonie, l'un des plus habiles médecins de Rome n'hésita pas à dire: « Cette mort est toute divine! nos remèdes n'y peuvent rien! »
Dans le courant du mois de juillet, causant avec le Père Jérôme Savignano, le Bienheureux ne put lui cacher ses désirs de voir bientôt la mort briser ses liens. « Eh quoi donc! mon frère Jean », reprit celui-ci, « êtes-vous déjà si prêt à partir, que vous n'en eussiez aucune peine? » — « Oh! je l'avoue, mon Père », lui répondit le saint jeune homme, « si Notre-Seigneur m'en laissait le choix, il me serait très-doux d'avoir auparavant quelques jours pour mieux me préparer, par les exercices de saint Ignace. Mais si son bon plaisir était qu'à cet instant je lui remisse mon âme, oui, je la lui remettrais sans crainte, bien volontiers ». Du reste le Bienheureux ne vivait plus déjà, en effet, selon son expression, que « pour la journée, pour l'heure présente », ne s'attachant qu'à la rendre plus digne de Dieu.
Il accompagna peu de temps après le Père Famien Strada en pèlerinage à Sainte-Marie-Majeure; et celui-ci, qui connaissait à merveille les pieuses préoccupations de Jean, lui raconta, durant tout le trajet, les morts vraiment célestes de quelques fervents religieux de la Compagnie, morts dont il avait été lui-même témoin; puis laissant éclater la sainte envie qu'il portait à leur bonheur: « Que Notre-Seigneur nous accorde aussi, mon cher frère », s'écria-t-il en terminant, « de mourir un jour nous-mêmes de la mort des Saints! » Mais le bienheureux frère, levant les yeux vers lui avec
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une douce gravité: « Oh! oui, mon Père », répondit-il, « puissions-nous mourir d'une sainte mort! Mais pour que ce désir s'accomplisse, ne faut-il pas vouloir d'abord que notre âme vive de la vie des Saints? »
Le 31 juillet, fête de son Père saint Ignace, tirant au sort avec ses frères un nouveau patron pour le mois suivant, il reçut en même temps cette sentence du saint Évangile: « Veillez et priez, car vous ne savez pas quand viendra votre heure! » Paroles qui furent accompagnées comme d'une voix et d'une lumière intérieure, lui annonçant, à n'en pas douter, que l'heure de sa délivrance approchait; et il alla de suite en faire part à l'un de ses confidents les plus intimes, le Père François Piccolomini.
Les quatre premiers jours d'août s'écoulèrent néanmoins sans aucun symptôme que ses désirs dussent être sitôt exaucés. Mais le matin de Notre-Dame des Neiges, une indisposition soudaine le saisit, sans toutefois l'empêcher encore, ni d'accompagner ce jour-là ses frères à la maison de campagne du collège, ni d'argumenter le lendemain au collège des Grecs, avec autant d'aisance et de feu que de modestie. La nuit suivante fut pour lui sans repos; mais, accoutumé dès longtemps à ne jamais écouter les doléances de la nature, il se leva au signal ordinaire, et s'acquitta, comme s'il n'eût vraiment rien souffert, de ses exercices de piété. Ce fut dans l'après-midi seulement que, par la crainte trop bien fondée de manquer à une de ses règles, s'il ne donnait enfin connaissance de son mal, il se rendit à la chambre du Père recteur, et lui exposa son état. Au premier mot, le Père Cepari lui ordonna d'aller se remettre, comme un enfant d'obéissance, entre les mains du frère infirmier; et celui-ci, qui le voyait chaque jour au chevet des autres malades, lui dit en l'accueillant: « Eh bien! cette fois, frère Jean, que ferons-nous de vous? » — « Tout ce qu'il plaira à Notre-Seigneur », répondit-il aussitôt en souriant.
Ce ne fut pourtant que le dix au soir, après avoir été tout le jour en s'affaiblissant, que le saint malade en vint à donner de trop sérieuses inquiétudes, et que tout espoir de le conserver s'évanouit en quelques moments. Voici comment le Père Louis Spinola raconte les derniers moments du Bienheureux.
« Le soir de la fête de Saint-Laurent, j'étais allé », dit-il, « frapper à la porte du Père recteur, pour lui parler de quelques affaires personnelles. Il m'écouta personnellement, satisfait à mes demandes, et ajouta: Je veux aller maintenant voir notre frère Jean Berchmans, car je crains bien que nous ne le perdions. Tout ému à cette nouvelle, je sollicitai instamment du Père recteur l'autorisation de le suivre, et il y consentit. En nous voyant tous deux entrer dans sa chambre, le saint frère nous salua de l'air le plus aimable et le plus serein, puis nous parla de la mort et du paradis, avec autant de joie qu'un capitaine causant de batailles et de victoires. Comme on lui répondit que peut-être, avant d'aller jouir de Dieu, il lui resterait encore à travailler et à souffrir beaucoup en ce monde, au service de sa divine Majesté, il nous raconta comment le saint Père François Coster lui avait dit un jour, en Flandre, pendant son noviciat: « Mon frère, vous gagnerez plus tard beaucoup d'âmes à Notre-Seigneur! » Mais après une courte pose, « je ne sais vraiment », ajouta-t-il, « s'il n'aura pas entendu peut-être que ce serait du haut des cieux ». La conclusion de cette première visite fut que, si l'état de notre saint frère ne s'améliorait cette nuit, le Père recteur lui apporterait, le lendemain matin, le saint Viatique, et nous nous retirâmes pour aller prendre notre repos. Mais je suppliai le
PÈRE RECTEUR de me faire appeler à temps, s'il y avait lieu; car je ressentais un désir extrême d'être présent à cette grande action ».
Le Père Cepari n'avait fait part de son projet que devant le frère infirmier; mais quelque temps après, celui-ci, voyant le malade s'affaiblir: « Frère Jean », lui dit-il, « le Père recteur ne vous a-t-il rien annoncé? Pour moi, je pense qu'il vous serait bon de recevoir demain matin la visite de Notre-Seigneur ». — « Serait-ce pour communier en viatique? » reprit avec calme le saint jeune homme. — « Oui, mon cher frère, car désormais il nous reste bien peu d'espoir ». — Alors, d'un visage rayonnant de joie, comme s'il eût reçu dans ce moment la plus gracieuse nouvelle, le serviteur de Dieu se souleva, et jetant ses deux bras autour du cou de l'infirmier penché sur lui, l'embrassa tendrement. Mais comme celui-ci fondait en larmes et ne pouvait articuler une parole: « Ah! mon cher frère », s'écria-t-il, « réjouissez-vous donc avec moi! car voici bien la meilleure annonce et la plus douce consolation qu'il vous fût possible de me donner ». Puis aussitôt, prenant son crucifix: « O mon bon Jésus », reprit-il, « vous avez été toujours ici-bas mon seul trésor. Ne m'abandonnez pas à mes derniers moments! » Et comme le frère infirmier l'engageait doucement à ne pas s'affaiblir et se fatiguer davantage par de trop véhémentes affections: « Oh! ne craignez rien », reprit-il, « ces affections sont, au contraire, toute ma force et toute ma joie! »
Quelques moments après, il pria le frère d'écrire, sous sa dictée, comme son testament spirituel, et le prononça dans le plus grand calme, toujours avec la même sérénité. Il y demandait d'abord pardon au Révérend Père général de la Compagnie, d'avoir été le fils si indigne d'une si douce et si sainte mère, dont il avait reçu tant de bien. Puis, après les plus vifs témoignages de reconnaissance pour chacun de ses Pères et de ses frères, qui s'étaient dévoués, disait-il, à tant de fatigues à cause de lui, et pour tous ceux qui l'avaient visité durant les jours de sa maladie, il demandait, pour dernière grâce, de recevoir le saint Viatique, environné de tous ses frères, déposé à terre, tout habillé, et de mourir revêtu de la soutane de la Compagnie. L'infirmier se hâta de porter aussitôt ces quelques lignes au Père Cepari; et celui-ci, après les avoir lues, non sans une profonde émotion: « Dites à ce frère Jean », répondit-il, « que toutes ses demandes seront exaucées ».
Revenons maintenant aux souvenirs personnels du Père Spinola.
« De grand matin », dit-il, « le Père recteur vint m'éveiller lui-même et me dit que, si je voulais voir le saint frère Jean communier en viatique, il était temps. Poussé par mon désir, je me levai en toute hâte et me rendis à la chambre du saint frère, qui d'un visage riant et gracieux me dit, dès qu'il m'aperçut: « Je vous salue, mon cher frère; voici que nous allons partir pour le ciel! » Paroles qui me percèrent tellement le cœur que je sortis à l'instant pour cacher mes larmes, sous prétexte d'aller à la sacristie rejoindre le Père recteur et ceux qui devaient accompagner le Saint-Sacrement. Quand nous revinmes vers notre cher frère, nous le trouvâmes couché à terre, sur un matelas, revêtu de sa soutane, les mains jointes; et il demeura en cet état jusqu'à ce que fussent achevés, suivant la teneur des rubriques, la bénédiction de la chambre, le Confiteur et l'absolution. Mais quand le Père recteur se tourna vers lui avec le corps de Notre-Seigneur, pour le lui donner, soudain nous le vîmes se relever comme un éclair et se mettre à genoux; bien que son excessive faiblesse eût dû le faire à l'instant tomber, si deux de ses condisciples ne se fussent hâtés de le soutenir jus-
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qu'après la sainte communion. Il fit alors sa profession de foi et protesta fermement qu'il mourait, ou que du moins il voulait mourir, en vrai fils de la Compagnie de Jésus et en vrai fils de la bienheureuse Vierge Marie; puis il reçut le saint Viatique. A ce spectacle, nous fûmes tous saisis de compunction non moins que de regrets, songeant que ce trésor incomparable de toute sainteté allait si tôt nous être ravi.
« Je demeurai là presque tout le jour, c'est-à-dire à l'exception seule des heures de classe; et nous y fûmes en grand nombre; car chacun désirait ardemment le voir, et lui rendre, s'il se pouvait, un dernier service. Durant tout ce temps, ses entretiens ne furent que du paradis, auquel il aspirait sans cesse par mille oraisons jaculatoires plus belles, et mille soupirs plus ardents les uns que les autres. Il répétait souvent en particulier: « O Marie, ne permettez pas que mon espérance soit vaine! je suis votre fils, vous le savez bien; car je vous ai juré de l'être à jamais! ».
« Le soir et la nuit du 11 au 12, je demeurai encore près de lui, avec plusieurs autres de nos frères. Et, comme je sortais de temps en temps pour quelques minutes, afin de respirer un moment l'air frais de la nuit, car la chaleur avait été extrême, revenant vers lui, environ trois heures avant le signal du lever, je le trouvai réveillé, les mains très-froides; et supposant que cette fraîcheur devait aussi lui être agréable, je ne dis rien. Mais ce lui était, au contraire, une vive souffrance, comme il en fit l'aveu, le jour suivant; et la crainte seule de fatiguer le frère infirmier, qui prenait un peu de repos, l'avait empêché de parler.
« Le jour venu, sa chambre se remplit de nouveaux visiteurs, accourus en foule pour voir cette mort, que chacun de nous eût certes rachetée de grand cœur, au prix de plusieurs de ses années. Tous voulaient recevoir de sa bouche un dernier conseil, avec l'assurance d'un souvenir auprès du Sauveur et de sa sainte Mère, dès qu'il serait au ciel. Malgré sa crainte d'épuiser ses forces, le Père Cepari n'osait pas éloigner cette multitude, qui lui semblait attirée par Dieu même, pour recueillir des lèvres du saint mourant les plus hautes et les plus efficaces leçons de toute vertu. Il prit donc le parti de laisser entrer chaque visiteur seul, à son tour, encore une fois et quelques minutes à peine. A tous sans exception, le Bienheureux, toujours souriant, recommandait instamment trois choses: une tendresse filiale pour la très-sainte Vierge Marie, un grand amour de l'oraison, et la plus inaltérable fidélité à toutes les règles de la Compagnie. Puis il ajoutait en peu de mots quelques avis particuliers, selon l'état d'âme de chacun, faisant bien voir, suivant la déposition expresse de plusieurs, qu'il lisait clairement au fond de leur âme. « Aussi, malgré sa modestie et son humilité », ajoute le père Golfi, « à la majesté surhumaine et à la liberté de sa parole, nous ne pouvions douter que Dieu ne nous parlât en lui ».
« Le soir vint », continue le Père Spinola, « bien plus rapidement que nous ne l'aurions voulu; car les heures nous semblaient passer comme des minutes, au chevet de notre saint frère. Je demeurai là encore toute cette nuit, avec plusieurs autres Pères et Frères, qui ne craignaient rien tant, comme moi, que de n'être pas près de lui, lorsqu'il rendrait à Dieu sa bienheureuse âme. J'allai seulement, vers deux heures après minuit, réveiller un de nos frères à qui je l'avais promis la veille, et qui se hâta de venir ». (Ce fut durant cette courte absence que le démon tenta de livrer un rude combat au mourant, comme celui-ci l'avait prédit peu auparavant. Tout à coup le malade se jeta au milieu de son lit; les yeux fixés au ciel, le visage bouleversé, les lèvres tremblantes, il cria de toutes ses forces: « Je me repens de tout
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mon cœur, Seigneur, de vous avoir offensé!... Non, je ne le ferai pas... Moi vous offenser, Seigneur?... Marie, moi offenser votre Fils?... Non, jamais, jamais; non, je ne le ferai pas; j'aime mieux mille fois mourir, dix mille fois, cent mille fois, un million de fois, un million de fois, un million de fois, un million de fois », et il répéta environ quarante fois ce cri: « Retire-toi, Satan, je ne te crains pas... »). Quand je rentrai, il disait: « Donnez-moi mes armes: mon crucifix, mon chapelet, et les règles de la Compagnie! Voilà les trois objets que j'aime le plus au monde. Je mourrai sans peine avec eux! » Mais comme on lui présenta un livre de règles où manquaient celles des scolastiques, il en demanda un autre que je me hâtai d'aller prendre et lui apportai. Alors il prononça très-affectueusement la formule des vœux, et se fit réciter ensuite plusieurs oraisons et les litanies des Saints, où il fit ajouter l'invocation des quatre Bienheureux de la Compagnie, notre saint Père Ignace, François-Xavier, Louis de Gonzague et Stanislas Kotska, ainsi que des deux Pères, François de Borgia, Joseph Anchiéta, et du frère Alphonse Rodriguez. Presque aussitôt après, il perdit la parole, et demeura environ trois heures dans cet état, montrant bien toutefois, à la modestie de sa pose et au recueillement angélique de ses traits, qu'il n'avait point perdu connaissance. Aussi quand le Père recteur, ou l'un de ses professeurs qui l'assistait en ce moment, l'invitait à prononcer de cœur le nom de Jésus, et à donner, s'il le pouvait encore, quelque signe qu'il entendait, on le voyait de temps en temps incliner doucement la tête.
« Je ne dois pas ici oublier de dire que, la veille encore, lorsque chacun lui demandait un conseil et un souvenir, je fis de même; et il me répondit: « Que Dieu Notre-Seigneur fasse de vous un enfant d'oraison, un enfant de la bienheureuse Vierge Marie, et qu'il vous donne le double esprit de notre bienheureux Père Ignace à l'égard de Dieu et des âmes! » Je le priai ensuite de m'obtenir quelques grâces particulières; ce qu'il me promit très-aimablement; et comme j'ajoutai: « Prenez bien garde, mon frère Jean, car je ne laisserai passer aucun jour sans vous rappeler votre promesse ». — « Je la tiendrai », me répondit-il d'un ton plein d'énergie; « soyez-en certain! »
Enfin, trois heures et demie avant son dernier soupir, le Bienheureux ayant recouvré la parole en faisant un nouvel effort pour invoquer le saint nom de Jésus, repoussa les derniers assauts du démon, qui s'efforçait de le troubler encore, par le souvenir, non de ses fautes, il n'en trouvait aucune à lui reprocher, mais de ses actes mêmes de vertu. Jean, avec le secours de la prière, et par son obéissance au Père qui l'assistait, triompha encore victorieusement de son ennemi, et recouvra bientôt toute sa sérénité. Puis invoquant tour à tour les saints patrons qu'il avait reçus chaque mois, depuis son entrée dans la Compagnie, s'unissant une dernière fois aux litanies de la Reine des anges, les yeux fixés sur ces trois objets qui lui étaient si chers, son livre de Règles, son chapelet et son crucifix, il rendit doucement à Dieu sa sainte âme. C'était le matin du 13 août 1621, jour anniversaire, suivant une pieuse conjecture, de la séparation du corps et de l'âme de sa divine mère la glorieuse Vierge Marie. Ainsi mourut en odeur de bénédiction, à l'âge de vingt-deux ans et cinq mois, le bienheureux Jean Berchmans.
On le représente portant en ses mains le livre des Règles de saint Ignace, une croix et un chapelet. C'est ainsi qu'il voulut mourir, disant: « Voilà mes trésors, avec lesquels je me présenterai joyeusement devant Dieu ».
VIES DES SAINTS. — TOME IX. 34
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[ANNEXE: CULTE ET RELIQUES.]
À peine le corps du bienheureux Berchmans fut-il porté à l'église et convenablement exposé, que la dévotion populaire l'honora du culte des Saints. Plusieurs miracles furent accomplis en présence d'une foule immense. Le 14 août on déposa le saint corps dans un cercueil de bois avec une inscription de plomb et on l'inhuma provisoirement dans un tombeau de la chapelle de Saint-Louis de Gonzague, où personne n'avait été déposé jusqu'alors.
Depuis ce moment, la chapelle ne désemplit pas de monde, et le culte de Berchmans prit de jour en jour de plus vastes proportions. Pour arrêter le concours des fidèles, le corps du Bienheureux fut enseveli dans la chapelle de la Sainte-Croix, où était la sépulture commune des Pères du collège. On le plaça à l'endroit même qu'avait occupé jusqu'à sa béatification le corps de saint Louis. Le concours se fit à cette chapelle comme il s'était fait à celle de Saint-Louis sans que rien pût en ralentir la ferveur. Les ex-voto de toute nature y arrivaient en grand nombre. En 1623, la chapelle où il reposait fut ornée, par le peuple, de fleurs et de verdure. La Belgique rivalisait avec Rome pour honorer sa mémoire. L'Allemagne l'invoquait avec plus d'enthousiasme encore que l'Italie. Les guérisons les plus étonnantes ne cessèrent pas de s'opérer à son tombeau et d'encourager la confiance de ceux qui venaient l'entourer de leurs hommages et de leurs vœux.
À cette époque, Rome n'avait pas encore interdit de pareils hommages, rendus à ceux dont l'éclat des miracles semblait proclamer si haut la gloire et la puissance des cieux. Quelques années plus tard seulement, le 13 mars 1625, le souverain pontife Urbain VIII devait réserver désormais à son seul jugement infaillible de vicaire de Jésus-Christ l'examen des vertus et des prodiges qui donneraient droit au titre et aux honneurs publics des Bienheureux. Le 11 septembre 1745, le pape Benoît XIV signa la commission d'introduction de la cause, et dès lors le serviteur de Dieu put être honoré de tous du titre officiel de Vénérable. Par un décret en date du 5 juin 1843, le pape Grégoire XVI proclama, à la face du monde entier, que le vénérable serviteur de Dieu, Jean Berchmans, chéri de Dieu et des hommes, avait pratiqué dans un degré héroïque les vertus théologales et cardinales, ainsi que les vertus morales qui relèvent des unes et des autres. Enfin, le 9 mai 1865, le souverain pontife Pie IX signa le bref de béatification du vénérable serviteur de Dieu, et le 28 mai la promulgation en fut faite dans l'église métropolitaine de Saint-Pierre.
Le cercueil en bois qui renfermait son corps ayant été trouvé tout rainé, on recueillit avec un soin extrême les ossements, les cendres, les parties d'habit conservées et jusqu'aux parcelles du cercueil, et on mit le tout dans une caisse de plomb, avec l'inscription dont nous avons parlé. En 1729, le Père François Piccolomini, recteur du collège romain, vérifia la caisse et constata que les os s'y trouvaient tous, à l'exception des dents, de quelques doigts des mains et des pieds et de quelques petits ossulets. Quelques années plus tard, son successeur, le Père Casotti enferma les ossements dans une caisse de bois recouverte d'une enveloppe de cuivre. Le 11 mai 1865, eut lieu, au collège romain, la vérification de cet auguste dépôt. À l'occasion de la béatification solennelle, quelques ossements furent distraits du trésor commun et apportés en Belgique, pour être l'objet de la vénération des fidèles. Le cardinal archevêque de Malines obtint un os de l'avant-bras, qui fut placé, le 23 juillet 1865, dans l'église métropolitaine, sur un autel nouvellement érigé et consacré au Bienheureux. La cathédrale d'Anvers possède un petit ossulement, ainsi que la chemise que portait le Bienheureux à ses derniers moments ; l'église du Gesù, à Bruxelles, une vertèbre ainsi que l'église de Diest ; la maison des Jésuites, à Louvain, garde son cœur. Au collège Notre-Dame, à Anvers, on conserve encore une manche de la soutane du Bienheureux.
Nous avons emprunté ce récit à une vie publiée par un Père de la Compagnie de Jésus, sans nom d'auteur, chez Ménicile. Parfois nous l'avons analysée, mais souvent aussi nous l'avons reproduite textuellement. — Cf. Vie du bienheureux Jean Berchmans, par H. P. Vanderspooten, de la Compagnie de Jésus.
Événements marquants
- Entrée au service du chanoine Jean Froymont à Malines
- Entrée au noviciat de la Compagnie de Jésus le 24 septembre 1616
- Prononciation de ses premiers vœux après deux ans d'épreuves
- Départ pour le collège Romain le 24 octobre 1618
- Arrivée à Lorette la veille de Noël 1618
- Soutenance de thèses de philosophie en 1621
- Mort à Rome à l'âge de 22 ans et 5 mois
Miracles
- Guérisons nombreuses opérées à son tombeau après sa mort
Citations
Si j'ai pu faire quelques progrès, c'est à la Reine du ciel que je dois tout.
Voici mes trésors, avec lesquels je me présenterai joyeusement devant Dieu.