Jacques Olier

Fondateur et premier supérieur du séminaire de Saint-Sulpice

Fête : 2 avril 17ᵉ siècle • venerable

Résumé

Jacques Olier fut le fondateur du séminaire de Saint-Sulpice et un réformateur majeur du clergé français au XVIIe siècle. Curé de la vaste paroisse Saint-Sulpice à Paris, il y lutta contre la misère et les désordres sociaux tout en formant des prêtres missionnaires. Sa vie fut marquée par une profonde dévotion eucharistique et mariale, ainsi que par de grandes épreuves physiques et morales.

Biographie

MOIS D'AVRIL

PREMIER JOUR D'AVRIL — ANNIVERSAIRES ET COMMÉMORATIONS.

Bouffochon, prêtre et religieux Capucin; se retira à Château-Chinon (Nièvre) après la suppression des cloîtres; conduit à Nantes et mort dans le fond de cale de la galiote hollandaise. 1794.

Jacques-Marie Chenau, prêtre du diocèse de Saint-Malo; ne prêta pas le serment de la constitution civile du clergé; condamné à mort par le tribunal criminel du département d'Ille-et-Vilaine, comme prêtre réfractaire. 1794.

Fromont, religieux Bernardin du diocèse d'Auxerre; déporté comme réfractaire; mort dans la galiote hollandaise. 1794.

Louis Hoyer, prêtre du diocèse de la Rochelle; domicilié à Niort; ne fit point les serments schismatiques et resta dans le Poitou lors de la loi de déportation; arrêté; condamné à mort comme contre-révolutionnaire, par le tribunal criminel des Deux-Sèvres, siégeant à Niort. 1793.

François-Marie Marchand, né en 1765 à Arras, jeune prêtre de cette ville; arrêté en 1794 par les ordres du proconsul Lebon; condamné à mort par le tribunal révolutionnaire d'Arras; exécuté à l'âge de vingt-neuf ans. 1794.

Le Père Antoine Vérillot, né dans le diocèse de Langres vers 1751; prêtre et religieux Capucin; fut banni de son cloître par la suppression des Ordres monastiques; ne fit aucun des serments révolutionnaires; arrêté à Autun en 1797, conduit à Rochefort; déporté au-delà des mers le 1er août 1798; mort à l'hospice de Sinnamari. 1799.

Bouchet, aumônier des Carmélites d'Angers; persécuté pour sa foi; transporté à Nantes en mars 1794; mort dans la galiote en avril même année.

Boulony, prêtre, chanoine de la cathédrale d'Angers; mis en réclusion comme prêtre insermenté en 1792; envoyé à Nantes; mort en avril 1794.

Bruneau, prêtre plus que sexagénaire du diocèse d'Angers; embarqué le 13 mars 1794 pour être dirigé sur Nantes; mort en avril même année.

Chapou, prêtre plus que sexagénaire d'Angers; envoyé à Nantes pour refus de serment, par les autorités révolutionnaires d'Angers; mort dans la galiote hollandaise en avril 1794.

Custode, prêtre et chanoine de Nevers; condamné à la déportation pour refus de serment; mort sur la gabarre à sel, au moment du débarquement à Brest, vers la fin d'avril 1794, à l'âge de soixante-six ans.

Deschamps, curé de Thianges (Nièvre, arrondissement de Nevers, canton de Decize); refusa le serment de la constitution civile du clergé; conduit à Nantes; mort à la fin d'avril 1794; son corps jeté à la mer.

Gilly, prêtre, chanoine de la cathédrale d'Angers; ne fit point le serment de 1791; mis en réclusion, puis transféré à Nantes en mars 1794; mort de misère dans le fond de cale de la galiote hollandaise au port de Nantes, vers le commencement d'avril de la même année.

Granjean, prêtre du diocèse d'Angers; mis en détention en 1793 pour refus de serment; envoyé à Nantes; embarqué pour la Guyane française; mort dans la galiote hollandaise au port de Nantes, vers le commencement d'avril 1794.

Le Père Joubert, religieux Récollet d'un monastère du diocèse d'Angers; ne fit point le serment de la constitution civile du clergé; se retira dans une maison de réclusion; arrêté en ce lieu dans la nuit du 12 au 13 mars 1793; conduit à Nantes; mort de faim et de froid dans la galiote hollandaise au commencement d'avril 1794.

Lempercur, chanoine de la cathédrale de Nevers, ecclésiastique renommé pour ses éminentes vertus; ne fit aucun des serments révolutionnaires; mis en réclusion dans la maison claustrale de Nevers; de là transporté à Nantes, le 14 février 1794; jeté dans l'entrepont de la galiote du port de cette ville; transféré à Brest; mort à l'âge de soixante-cinq ans vers la fin d'avril 1794.

Le Père Maximilien Papiau, prêtre, religieux Récollet au couvent de Saumur; éloigné de son cloître par les réformes de 1791; repoussa le serment de la constitution civile du clergé; mis en réclusion à Angers en 1792; conduit, ainsi que plusieurs autres prêtres, à Nantes, le 13 mars 1794; mis avec eux dans la galiote hollandaise; mort en ce lieu en avril 1794.

Pasquier, curé de la paroisse de Saint-Sauveur de Segró (diocèse d'Angers); refusa le serment de la constitution civile du clergé; mis en réclusion à Angers, puis conduit à Nantes; déporté le 13 mars 1794; mort au mois d'avril de la même année.

René-Pierre Pillon, né à Laval (Mayenne) en 1750, prêtre, curé de Saint-Mars-sous-Ballon (Sarthe); ne fit aucun des serments révolutionnaires; arrêté au Mans en 1793; conduit à Rochefort; déporté au-delà des mers le 12 mars 1798; mort de la peste dans le canton de Roura (Guyane française) à la fin d'avril de la même année, à l'âge de quarante-huit ans.

Pouligain, chapelain prébendé de la cathédrale d'Angers; ne fit point le serment de la constitution civile du clergé; arrêté en mars 1794; conduit à Nantes avec d'autres prêtres; enfermé dans le fond de cale de la galiote hollandaise; mort en ce lieu en avril 1794.

Freisence de la Remondie, né à Pézal (Dordogne, arrondissement de Bergerac, canton de Saint-Alvère), prêtre, vicaire à Sainte-Foy-de-Longas (diocèse de Périgueux); refusa le serment de la constitution civile du clergé; prêta celui de liberté-égalité en 1792; emprisonné en 1793; conduit à Rochefort dans les premiers mois de l'année suivante pour être déporté au-delà des mers; mis à l'hôpital de cette ville; mort en ce lieu à l'âge de trente-trois ans, en avril 1794.

Joseph-Louis Renault, né à Remiremont (Vosges) en 1724, prêtre du diocèse de Saint-Dié, un des plus anciens chanoines du chapitre de cette ville; ne fit point le serment schismatique de 1791; fut privé de son canonicat; resta à Remiremont malgré la loi de déportation; mis en réclusion le 29 avril 1793 dans l'ancien couvent des religieuses de l'Annonciade, à Épinal; ramené à Remiremont; mort dans cette ville à l'âge de soixante-neuf ans. 1793.

Saint-Syrée, prêtre du diocèse d'Angers; refusa le serment de la constitution civile du clergé; mis en réclusion; conduit à Nantes en 1794; mort de la faim, du froid et de la peste, dans le fond de cale de la galiote hollandaise du port de Nantes, en 1794.

Pierre Saint-Sarès, né à Angoulême en 1754, curé d'Assarts (Sèvre); ne fit point le serment de la constitution civile du clergé et demeura au milieu de ses paroissiens jusqu'en 1792; enfermé dans une maison claustrale; conduit à Nantes en février 1794; mort dans la galiote hollandaise au mois d'avril de la même année, à l'âge de quarante-deux ans.

Marie Teyssonnier (appelée communément Marie de Valence). Née à Valence, en 1576, de parents cuiviniers, elle fut baptisée au village de Soyons (Ardèche, arrondissement de Tonnneu, canton de Saint-Péray). Dieu l'éprouva pendant sa jeunesse par de fréquentes maladies, comme pour l'habituer de bonne heure à l'amour des souffrances, et lui inspira un goût particulier pour l'oraison. Orpheline de bonne heure, et sa mère s'étant remariée, son père adoptif la contraignit, à l'âge de douze ans, d'épouser un calviniste, nommé Matthieu Pouchelon, notaire à la Baume-Cornillane, distante de trois ou quatre lieues de Valence. Quelques années après, elle tomba dangereusement malade, et, sur l'avis des médecins, on la ramena à Valence, où elle eut le bonheur de se faire catholique, et de voir son époux, quelques mois après, entrer, à son exemple, dans le giron de la sainte Église romaine. Devenue veuve, Marie passa doucement sa vie à Valence, dans une petite maison que sa piété changea bientôt en paradis. Ses occupations ordinaires étaient la contemplation des choses éternelles; Dieu la récompensa en lui faisant goûter dans son service d'ineffables consolations et en répandant sur elle les dons les plus riches de son amour, entre autres celui de prophétie (elle prédit au Père Cotton, son confesseur, plusieurs événements qui se vérifièrent à la lettre, et lorsque le roi Henri IV eut été assassiné (14 mai 1610), elle assura qu'il était mort en état de grâce, parce que Dieu lui avait inspiré une grande contrition de ses fautes, mais que cependant il aurait beaucoup à souffrir en purgatoire). Ces merveilles attirèrent bientôt sur notre sainte veuve les regards et l'admiration de tous. On fit des démarches pour l'attirer à Paris; mais l'évêque et les notables de Valence s'y opposèrent, et ce fut alors que, dans l'espoir de la retenir pour toujours dans cette ville, on lui proposa d'y fonder, en sa considération, un établissement de religieuses Ursulines, où elle pourrait se retirer, sans néanmoins s'obliger à prendre le saint habit. Elle n'hésita point à accepter une proposition si avantageuse pour la gloire de Dieu; le couvent de Sainte-Ursule fut fondé à Valence, et l'on y destina une chambre particulière pour Marie, qui l'habita pendant deux ou trois ans. Elle était pour la ville un véritable trésor; ses vertus émerveillaient tout le monde; la puissance de ses prières et les prodiges qu'elle opérait excitaient une admiration générale. Elle s'éteignit doucement dans le Seigneur, à l'âge de soixante-douze ans. Elle fut ensevelie dans l'église actuelle du monastère de la Visitation, qui appartenait autrefois aux Religieuses Minimes, 1648.

Pierre-François-de-Paule Melmy (en religion le Révérend Père Elienne) fondateur et premier abbé de la Trappe, à Aiguebelle (bourg de la Drôme), au diocèse de Valence. Né à Reims, le 4 septembre 1744, il fit ses premières études chez les Frères de la Doctrine chrétienne, les continua au collège de l'Université et alla les achever au séminaire, où l'appelait sa vocation. Ordonné prêtre en 1769, il fut d'abord vicaire à Marenil-sur-Ay; son évêque l'appela ensuite à la cure de Perthes-les-Herins. Cependant le jeune prêtre se sentait attiré vers la vie religieuse: actif et dévoué, il redoutait dans les fonctions pastorales, non le travail, mais la responsabilité; il préférait un état dur à son corps mais rassurant pour son cœur. En 1778, il entra donc à la Chartreuse de Mont-Dieu, au diocèse de Reims; mais une maladie très-grave qu'il fit pendant son noviciat lui fut représentée comme un avertissement de la Providence, et il quitta le cloître. En 1781, il fut promu à la cure de Prauilly, et cette paroisse lui dut d'heureux changements. La Révolution française changea tout à coup son existence. Chassé de son presbytère en 1794, il vint chercher un asile à Reims; puis, quand il fallut quitter la France, il alla se fixer en Belgique; les Dominicains de Bruxelles lui prodiguèrent les soins les plus charitables. Il y resta jusqu'en 1794. À cette époque, trois religieux de la Trappe vinrent fonder à Westmal, près d'Anvers, le monastère du Sacré-Cœur. L'abbé Melmy s'empressa de les rejoindre et, le 15 juin 1794, il reçut l'habit de novice et prit le nom de frère Elienne. Jamais noviciat ne fut plus éprouvé. Traqués par les persécuteurs, les religieux du Sacré-Cœur furent contraints de chercher successivement un asile à Munster (Westphalie), à Marienfeld, à Darfeld, à Orcha (Russie-Blanche), à Dantaïca, à Hambourg, à la Val-Sainte (Suisse). Napoléon les chassa de cette dernière retraite; mais bientôt il succomba sous le nombre de ses ennemis: les Trappistes reparurent. Dom Augustin, ancien prieur de la Val-Sainte, songea aussitôt à rétablir son Ordre en France; il s'empressa de racheter la Trappe primitive, et, pour s'assurer dans le Midi une maison convenable, il fit l'acquisition d'Aiguebelle. Le Père Elienne (il avait prononcé ses vœux le 15 juin 1795) fut chargé de cette fondation. Quand il entra à Aiguebelle (1816), il avait soixante-douze ans. Malgré son grand âge, il sut mener à bonne fin la grande œuvre qu'il avait entreprise: Aiguebelle, qui n'était tout à l'heure qu'un triste amas de ruines, redevint florissante, et une nombreuse communauté se rassembla autour du vénérable vieillard; le 13 août 1824, obligé de céder au vœu de son supérieur et à l'impatience de ses frères, il fut élu abbé du nouveau monastère. Mais il ne devait pas édifier longtemps cette maison par le spectacle de ses éminentes vertus. Entré dans sa quatre-vingt-seizième année, il avait fourni sa course, et il ne lui restait plus qu'à recevoir la couronne de justice, que le juste Juge réserve à ceux qu'il aime: elle lui fut accordée dans le courant d'avril (le dimanche des Rameaux) de l'année 1841.

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## IIe JOUR D'AVRIL

### ANNIVERSAIRES ET COMMÉMORATIONS.

Jean Bunel, prêtre du diocèse de Rennes, condamné à mort comme réfractaire par le tribunal criminel du département d'Ille-et-Vilaine, 1794.

Jean-Jacques Gros, prêtre, religieux Bénédictin à l'abbaye de Saint-Sever (diocèse d'Aire); chassé de son cloître en 1791, lors de la suppression des Ordres monastiques; refusa le serment de la constitution civile du clergé; se réfugia dans la ville de Toulouse; arrêté et mis en prison en ce lieu (1794); condamné à mort comme contre-révolutionnaire par le tribunal criminel du département de la Haute-Loire, 1794.

Jacques OLJER, fondateur et premier supérieur du séminaire de Saint-Sulpice, à Paris, 1657.

Le vénérable Jean Paine, prêtre, XVIe siècle.

Le vénérable Dominique Tuoc, prêtre tonkinois et martyr. Il exerçait depuis trente-trois ans les fonctions de missionnaire dans le Tonkin oriental, lorsqu'il fut arrêté dans le printemps de 1839 par les satellites du roi Minh-Minh. Les chrétiens de son district, dont il était l'apôtre et le père, s'imposèrent de grands sacrifices pour racheter sa liberté à prix d'argent; mais le mandarin, qui s'était saisi de sa personne, craignant la colère du roi, et espérant d'ailleurs être magnifiquement récompensé de son importante capture, refusa leurs offres et fit charger de chaînes son prisonnier que des soldats conduisirent dans un cachot infect. Pendant le trajet, quelques chrétiens, inspirés par un zèle qui n'était pas selon la science, voulurent employer la force pour l'arracher à ceux qui l'emmenaient. Ceux-ci, craignant de n'être pas les plus forts et de laisser échapper leur proie, se jetèrent sur le prêtre de Jésus-Christ qui priait au milieu de cette attaque qu'il déplorait et qu'il eût voulu empêcher: ils le percèrent à coups de couteaux et devancèrent ainsi l'heure de son martyre. Les bouddhistes recueillirent ce qu'ils purent de son sang qu'ils conservèrent comme une précieuse relique. Dominique Tuoc appartenait à l'Ordre de Saint-Dominique et il était âgé de soixante-six ans lorsqu'il fut ainsi égorgé. 1829.

2 AVRIL.

Le vénérable Père Léopold, natif de Gaiche (diocèse de Pérouse), de l'Ordre des Frères Mineurs réformés de Saint-François. Ses parents vivaient dans la médiocrité, servant Dieu de tout leur cœur. Ils se montraient très-hospitaliers, surtout envers les religieux. L'enfant, né le 30 octobre 1732, montra de bonne heure une inclination prononcée pour la piété. Son premier métier fut de garder les troupeaux de son père, mais il avait du goût pour l'étude, et un ecclésiastique lui ayant offert d'être son maître, il accepta, du consentement de ses parents, et devint un écolier studieux. Sa piété s'augmentait avec l'âge et sa vocation se prononça pour l'état religieux. Ductile à la voix qui l'appelait, Léopold entra chez les Franciscains. Son sacrifice fut dur à accomplir cependant, car il aimait tendrement sa famille; toutefois il le fit avec générosité et prit en religion le nom de Léopold; il avait été nommé Jean au baptême. Ses supérieurs, lui trouvant de grandes dispositions, l'appliquèrent aux études; il y fit de rapides progrès et devint un habile théologien; il fut promu au sacerdoce le 5 mars 1757. La prédication fut l'office qui lui fut dès lors assigné, et il se livra aux missions jusqu'à la fin de sa vie. Il produisit dans les âmes des fruits merveilleux et procura de nombreuses conversions. Il touchait autant par ses exemples que par sa parole, car il menait une vie mortifiée et ne s'occupait uniquement que de procurer la gloire de Dieu. Désireux d'obtenir de plus en plus la sanctification des âmes, il établit près de Spolète, en faveur de son Ordre, une maison de retraite, où purent se retirer ceux qui aspiraient à une plus grande perfection. Cette maison devint célèbre par la suite et le serviteur de Dieu y venait de temps en temps s'y retremper dans l'amour de Dieu. Il y avait quarante ans qu'il travaillait à la sanctification des âmes, quand son cœur fut vivement affligé des maux qui vinrent fondre sur l'Église. Napoléon, après avoir été le protecteur du Saint-Père, en devint le persécuteur. En 1809, Pie VII était enlevé de force à Rome, et, un an plus tard, un décret supprimait tous les Ordres religieux des États Romains. Obligé de quitter sa maison et de se dépouiller de son habit, le Père Léopold se réfugia à Spolète. Le curé venait d'être exilé pour refus de serment, Léopold le remplaça. Mais bientôt il fut lui-même mandé devant le préfet: « Le serment ou la prison », lui dit cet homme; le serviteur de Dieu refusa le serment et on lui assigna pour prison la demeure d'une servante chrétienne et pieuse. Cette prison se termina par l'exil; Léopold alla se réfugier près d'Assise et puis à Pérouse. C'est dans cette dernière ville qu'il apprit la chute de Napoléon. Il reprit son habit, rouvrit sa maison de Monte-Luca, y rappela ses frères et voulut recommencer ses missions, mais il était épuisé par les fatigues, l'âge et les castérités. Il tomba malade et mourut à Spolète. Sa cause est introduite à la Sacrée Congrégation des Rites. 1815.

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## JACQUES OLIER,

FONDATEUR ET PREMIER SUPÉRIEUR DU SÉMINAIRE

DE SAINT-SULPICE, À PARIS

1657. — Pape : Alexandre VII. — Roi de France : Louis XIV.

Ce vénérable personnage naquit à Paris le 20 septembre 1608, et fut le second de trois enfants mâles dont la divine Bonté bénit le mariage de Jacques Olier, maître des requêtes, et de Marie Dolu, son épouse. S'il eut l'avantage de naître dans une maison illustre, il fut beaucoup plus redevable à la Providence de lui avoir donné des parents aussi considérables par leur vertu que par le rang qu'ils tenaient dans le monde; car son père était rempli de la crainte de Dieu et avait une singulière dévotion envers la très-sainte Vierge, et sa mère prenait grand soin d'élever ses enfants, et désirait que Notre-Seigneur fût honoré et servi dans sa maison. Ayant été baptisé à la paroisse de Saint-Paul, où il reçut les noms de Jean et Jacques, il fut porté peu de temps après au faubourg Saint-Germain pour y être nourri, Dieu voulant qu'il passât les premières années de sa vie où il devait la finir, et que la paroisse de Saint-Sulpice, au bien de laquelle il devait consacrer ses plus grands travaux, fût le lieu de sa première éducation.

On remarqua, dans ses premières années, que ses cris ne pouvaient être apaisés par les caresses et les amusements qui plaisent ordinairement aux autres enfants: le meilleur moyen d’arrêter ses larmes était de le porter à l’église. Sitôt qu’il y entrait, il redevenait tranquille et paisible. On a observé encore, comme un autre présage de ce qu’il devait être un jour, que les premiers rayons de la grâce lui donnèrent dès sa jeunesse une haute idée du sacerdoce et de l’excellence du sacrifice de nos autels. Dès l’âge de sept ans, il souffrait une peine extrême lorsqu’il voyait un prêtre, célébrant la sainte messe, se détourner tant soit peu de cette divine action, même pour des choses absolument nécessaires. Il croyait que le prêtre, étant revêtu des habits sacerdotaux, devait être si appliqué à cet auguste mystère et tellement absorbé en Dieu, qu’il ne se ressentît en aucune manière des faiblesses humaines.

Étant mis au collège, il fit de très-grands progrès dans les études, selon le témoignage de tous ses maîtres. Il avait l’esprit vif et la mémoire heureuse; ce qui ne l’empêchait pas d’avoir recours à toute heure à la lumière du ciel. Il la demandait par l’intercession de la Mère de Dieu, qu’il invoquait dans tous ses besoins et avant toutes ses actions, récitant en son honneur la Salutation angélique avec une ferveur extraordinaire et une parfaite confiance. Il ne faisait que commencer ses études, lorsqu’il fut destiné par ses parents à l’Église et pourvu d’un bénéfice; mais, dans la suite, son naturel actif et tout de feu fit douter s’il était propre à l’état ecclésiastique, dont toutes les fonctions demandent beaucoup de gravité et une grande modestie. Peut-être même qu’on lui eût fait changer de condition, si saint François de Sales, qui se trouva à Lyon, en l’année 1622, lorsque le père de Jacques Olier y était intendant de justice, n’eût été consulté par sa mère; mais ce grand prélat ayant imploré la lumière du Saint-Esprit par d’instantes prières, répondit à Mme Olier, qu’elle changeait sa crainte en actions de grâces, parce que Dieu avait choisi cet enfant pour sa gloire et pour le bien de son Église. Ce saint évêque le prit dès lors en affection, le demanda à ses parents, et désira l’avoir auprès de lui pour le former aux vertus ecclésiastiques; mais la mort de ce Saint, qui arriva peu après, empêcha l’exécution de ce dessein.

Dieu, ayant privé Jacques Olier d’un si grand avantage, y suppléa par le soin particulier qu’il prit de conserver son âme dans une très-grande pureté. Car, outre les remords continuels dont il affligeait son âme, sitôt qu’il avait commis quelque faute, il permettait encore que son esprit fût rempli de ténèbres et d’obscurités, jusqu’à ce qu’il eût purifié son cœur par le sacrement de pénitence. Ainsi, il était comme impossible à ce jeune homme de se familiariser avec le vice et d’en contracter aucune habitude. Mais si la justice de Dieu était exacte à punir ses fautes d’une manière si sensible, elle ne l’était pas moins à récompenser libéralement ses vertus. Il serait aisé d’en produire plusieurs exemples remarquables, mais il suffira, dans cet abrégé, d’en rapporter un seul; on y reconnaîtra, d’une part, la protection singulière que Dieu donnait à son serviteur, et de l’autre, la rare modestie de ce jeune homme; et on aura sujet d’admirer que, nonobstant son naturel bouillant et son tempérament tout de feu, il ait eu tant de retenue et tant d’amour pour l’honnêteté, qu’il ait choisi d’exposer sa vie plutôt que de faire la moindre chose qui pût choquer cette vertu.

Ayant un jour passé un bras de rivière à la nage et apercevant quelques personnes sur le rivage, ce chaste enfant aima mieux retourner à l'autre bord sans reprendre haleine, que de paraître devant le monde dans un état tant soit peu contraire à la pudeur. Mais, lorsqu'il fut au milieu du trajet, les forces lui manquèrent; il commença à enfoncer, et il se serait infailliblement perdu, si la Bonté divine, qui voulut reconnaître sa pureté par un secours qui semble miraculeux, ne lui eût fait rencontrer un pieu caché dans l'eau, sur lequel, posant un pied, il put reprendre assez de forces pour échapper au danger.

Ses humanités étant achevées, il étudia la philosophie, et soutint à la fin une thèse en latin et en grec. La connaissance qu'il eut de la langue grecque ne fut pas superficielle; il la posséda si bien, qu'elle lui servit depuis extrêmement pour l'étude de l'Écriture et des saints Pères, dans lesquels il puisa des lumières admirables sur les mystères de notre foi et sur la perfection du Christianisme. De la philosophie il passa à la théologie, et après avoir reçu les leçons des plus célèbres professeurs de Sorbonne, pendant trois années, il subit son épreuve avec tout le succès possible, et prit le degré de bachelier.

Dans ce temps-là, ses parents, qui voulaient le mettre à la cour et l'avancer dans les dignités ecclésiastiques, l'engageaient à paraître dans le monde avec éclat. Il avait grand train, et fréquentait les personnes de qualité. Il prêchait même quelquefois dans les chaires les plus considérables de Paris. Mais Dieu, le voulant tout à lui, rompit les desseins formés par ses parents, en lui donnant pour cela la pensée d'aller en Italie. Le but de Jacques Olier n'était pas seulement de faire un voyage que les personnes de son âge et de sa condition faisaient alors communément, mais de s'éloigner de Paris et de ses connaissances et de demeurer quelque temps à Rome, afin de s'appliquer plus librement à l'étude et principalement à celle de la langue hébraïque. Ce projet ne lui réussit pas; car la Providence, demandant encore de lui quelque chose de plus grand et le voulant dans une haute perfection, permit qu'il eût si mal aux yeux pendant qu'il était à Rome, qu'il se vit privé du plaisir de l'étude et en danger de perdre la vue. Dans cette appréhension, il eut recours à sa singulière protectrice, et il fit vœu d'aller de Rome à Notre-Dame de Lorette.

Il entreprit ce voyage pendant les plus grandes chaleurs de l'été, et il le fit à pied. La fatigue du chemin et les chaleurs de la saison lui donnèrent une fièvre violente, dont il ressentit plusieurs accès. Mais en arrivant à Lorette la fièvre disparut, et le médecin lui trouva le pouls si tranquille, qu'il avait peine à croire qu'il eût fait ce voyage à pied. Il fut aussi délivré pour toujours du mal qu'il avait aux yeux. Ce ne furent pas là les seules faveurs que Dieu lui fit en ce lieu: son âme y reçut de si grandes lumières et de si fortes impressions de grâce, qu'il passa toute la nuit en prières et en larmes; et il fut si puissamment attiré au service de Notre-Seigneur dans cette sainte chapelle, qu'il a toujours regardé ce moment comme celui de son entière conversion. Il partit quelque temps après de Lorette et retourna à Rome à pied, s'occupant dans le chemin des miséricordes infinies de Dieu, et s'entretenant des grandeurs de son aimable bienfaitrice.

La mort de son père, qui arriva peu de temps après, l'obligea de revenir à Paris. Il n'y perdit rien de la ferveur qu'il avait conçue à Lorette. Elle s'accrut même de telle sorte, que son confesseur lui permit de communier tous les jours. Cette permission lui donna sujet de redoubler ses soins et d'apporter de nouvelles préparations pour approcher dignement de cet auguste mystère. Chaque jour il se présentait au tribunal de la pénitence. Il faisait de longues prières et de grandes aumônes. Il ne couchait que sur une simple paillasse, et cachait cette mortification si adroitement, qu'il n'y eut que son valet de chambre qui s'en aperçut à la fin. Il ajoutait à cette pénitence plusieurs autres austérités. En un mot, il ne connaissait rien qu'il crût devoir plaire à son Dieu, qu'il n'embrassât avec toute l'ardeur de son cœur.

Jacques Olier s'avançait ainsi avec joie dans la pratique des vertus lorsque Notre-Seigneur, qui avait choisi la croix pour le principal instrument de la sanctification de son serviteur, permit qu'il fût travaillé intérieurement de scrupules et de peines. Ces inquiétudes étaient de telle nature, que l'industrie de son confesseur ne pouvait les dissiper, quelque soumission qu'il trouvât dans l'esprit de son pénitent; il fallait que celui-là même qui était la cause de son mal y apportât le remède; et c'est ce qu'il fit, en lui donnant la pensée d'aller à Notre-Dame de Chartres; car il semble que toutes les grâces que Dieu voulait lui faire dussent passer par les mains de la très-sainte Vierge. Jacques Olier fit donc ce voyage à pied et pendant les rigueurs de l'hiver, mais avec une dévotion si ardente et tant de fruit pour son âme, qu'en arrivant à cette église, il fut entièrement affranchi des scrupules qui l'avaient tourmenté.

Se trouvant en paix, il ne se servit de la liberté intérieure, dont il commença à jouir alors, que pour s'avancer à plus grands pas dans la perfection et pour s'unir plus étroitement à Dieu. Il alla, dans ce dessein, faire une retraite à Saint-Lazare, chez les prêtres de la Mission. Ce fut dans cette retraite qu'il se disposa à recevoir le sous-diaconat, et qu'ayant appris de ces saints missionnaires les devoirs d'un ecclésiastique, qui étaient pour lors peu connus même à ceux qui faisaient profession de vertu, il forma tout son extérieur selon les saints canons et selon la pratique des plus vertueux prêtres de ce temps-là. Il fut associé par saint Vincent de Paul, cet homme incomparable, à cette illustre Compagnie d'ecclésiastiques qui s'assemblaient tous les mardis à Saint-Lazare, et il conçut dès lors un zèle si ardent pour l'instruction des pauvres et des gens de la campagne, qu'il douta s'il devait demeurer à Paris pour se mettre sur les bancs, ou bien s'il devait suivre les mouvements de son zèle qui le portait à travailler aux missions et à prêcher dans les villages. Il consulta là-dessus des gens habiles qui, après avoir considéré les grands talents et les fréquents mouvements que Dieu lui donnait pour cet emploi, crurent qu'il devait obéir à la grâce, et lui conseillèrent de préférer le fruit que les peuples pouvaient retirer de ses instructions et des études qu'il avait déjà faites, à la réputation qu'il pouvait acquérir en s'avançant dans les degrés.

Cette résolution étant prise, il l'exécuta avec tant d'ardeur, qu'avant qu'il eût atteint l'âge requis pour recevoir la prêtrise, il avait fait faire des missions à ses frais dans presque tous les lieux où il avait des biens, et encore en plusieurs autres endroits aux environs de Paris. Il n'aidait pas seulement de son patrimoine les ouvriers de la mission, mais il travaillait sous leur conduite, et faisait assidûment des catéchismes et des prédications avec un zèle qui surpassait ses forces. Il n'en demeurait pas là; car jamais il ne rencontrait un pauvre qu'il ne l'instruisit, et cette pratique ne lui fut pas à cœur seulement dans les premières années de ses ferveurs, mais il l'a toujours continuée depuis, jusqu'à ce qu'il fût paralytique, et alors il priait quelqu'un de sa Compagnie de faire cette charité pour lui. Il se détournait même de son chemin pour catéchiser les laboureurs, quoique cette pratique le retardât beaucoup dans ses voyages et lui fît souffrir des incommodités considérables. Il s'arrêtait encore dans les rues de Paris pour instruire les pauvres qui avaient alors la liberté de mendier. Il les menait chez lui, leur faisait l'aumône, leur baisait les pieds et les disposait à faire des confessions générales. Jamais il ne put être rebuté par l'indisposition de plusieurs d'entre eux. Jamais il ne céda aux railleries et aux injures des gens du monde. Son zèle ne put pas même être ralenti par les reproches de ses parents, qui, tout vertueux qu'ils étaient, ne pouvaient néanmoins goûter une conduite si humiliante et si éloignée de l'usage et des maximes du monde.

La soif qu'il avait du salut des âmes, quelque grande qu'elle fût alors, prit de nouveaux accroissements sitôt qu'il fut élevé au sacerdoce. Son directeur l'ayant déterminé à recevoir l'ordre de la prêtrise, nonobstant les raisons que son humilité lui fournissait, il célébra sa première messe le jour de Saint-Jean-Baptiste, en l'année 1633, avec une dévotion qui répondait à la sainteté de la vie qu'il avait menée jusqu'à ce jour. Incontinent après il songea à quitter Paris, pour aller secourir les âmes les plus abandonnées. Il s'adjoignit plusieurs ecclésiastiques de haute naissance pour aller avec lui en Auvergne, où était située son abbaye de Pébrac, et faire des missions dans les montagnes de cette province. Il se prépara à ce voyage par une retraite qu'il fit encore à Saint-Lazare, au mois de mars de l'année 1664, dans laquelle Dieu lui fit connaître, d'une manière fort extraordinaire, qu'il y avait longtemps qu'une sainte âme priait et pleurait pour lui. Ce témoignage si particulier de la bonté divine fut un nouvel aiguillon pour son zèle. Il quitta tout pour faire connaître un maître si aimable. Il partit aussitôt de Paris avec sa compagnie, dans laquelle était un des ecclésiastiques de Vincent de Paul, et sa charité le pressa si fort, qu'il ne voulut pas même s'arrêter encore trois jours dans cette ville pour assister au mariage de sa sœur. Il est difficile d'exprimer quels furent les travaux de ce saint prêtre dans cette mission et la charité qu'il y exerça. Il prêchait tous les jours, passait le reste du temps au confessionnal, assemblait les pauvres, leur donnait à manger, les servait tête nue et se nourrissait de leurs restes. Après le repas, il allait dans les maisons pour faire répéter à ces bonnes gens ce qu'ils avaient appris à l'église, ou pour instruire les malades et gagner, par l'excès de sa douceur et de son humilité, ceux qui méprisaient la mission et se rendaient rebelles à la voix de Dieu. Il passait souvent une partie de la nuit en prières, et il affligeait si rudement sa chair par de sanglantes disciplines, qu'on eut sujet de craindre que la gangrène ne se mît dans les plaies que lui avaient faites ses instruments de pénitence. Ce fut dans cette mission qu'il connut la Mère Agnès de Jésus, religieuse de l'Ordre de Saint-Dominique au monastère de Langeac, dont la vie a été aussi remarquable en vertus qu'en prodiges et en grâces extraordinaires. C'était cette sainte religieuse, qui priait et pleurait pour lui depuis trois ans, et dont les prières et les communications furent si utiles à notre missionnaire, qu'à la fin de cette mission il avait fait de tels progrès dans toutes sortes de vertus qu'il n'était plus reconnaissable. Après six mois de travail dans cette province, il fut obligé, par les poursuites de ceux qui s'opposaient à la réforme de son abbaye de Pébrac, de revenir à Paris. Y étant arrivé, il se défit de son carrosse et de son train, qu'on lui avait conseillé de garder; et il ne se fût pas même réservé un valet sans l'ordre exprès de son directeur.

Pendant son séjour en cette ville, il fut extrêmement pressé par un évêque d'insigne piété et qui était homme de grande oraison, de vouloir prendre sa place et se charger de sa mitre; ce bon prélat y employa même les sollicitations de saint Vincent de Paul, qui avait beaucoup d'autorité sur l'esprit de Jacques Olier; mais ce fut sans succès: car notre serviteur de Dieu, qui avait un grand éloignement des dignités, et qui ne désirait en ce temps-là même que d'aller au Canada pour y prêcher la foi, fit tant de prières à la très-sainte Vierge, qu'enfin l'affaire fut rompue, et que ces personnages, pour lesquels il avait tant de déférence, cessèrent leurs poursuites.

Dès qu'il eut la liberté de retourner en Auvergne, il se prépara pour une seconde mission qu'il y voulait faire, n'ayant pu aller prêcher l'Évangile à la Nouvelle-France. Il fit, pour cela, l'exercice des dix jours dans une maison de campagne, vers le mois d'avril de l'année 1636. Pendant sa retraite il reçut des grâces considérables. Notre-Seigneur lui fit connaître qu'il voulait se servir de lui dans la prédication. Il le délivra pour cet effet d'une faiblesse de poitrine qui, selon l'avis des médecins, ne lui permettait, tout au plus, que de faire de petites exhortations familières; et il fut si parfaitement guéri de cette infirmité que, depuis, il prêchait deux fois le jour pendant deux mois entiers dans les plus grands auditoires. Cette faveur fut accompagnée d'un autre don: car l'esprit de Dieu se communiqua à lui avec une telle plénitude, que, depuis ce temps, il n'eut presque besoin d'aucune autre préparation pour ses prédications que la prière. Il faisait pendant quelque temps oraison devant le très-saint Sacrement, et ensuite il disait des choses si touchantes, que les auditeurs fondaient en larmes, qui étaient suivies des fruits d'une véritable pénitence. Après cette retraite, il quitta Paris avec plusieurs ecclésiastiques de qualité et de grande vertu, qui, pendant dix-huit mois, firent des missions dans toutes les contrées de l'Auvergne et du Velay. Jacques Olier n'y contribua pas moins de sa personne et de ses biens que la première fois, mais avec cette différence qu'il eut pendant tout le temps des croix très-pesantes à porter.

Premièrement, il fut traversé dans tous ses desseins par quelques usurpateurs du bien de son abbaye, qui, ne pouvant souffrir qu'il leur résistât, soulevaient une infinité de personnes contre lui. D'ailleurs, personne n'osait prendre son parti, ni lui donner conseil, voyant qu'il avait affaire à des gens dont le pouvoir était redoutable. En second lieu, il fut travaillé de peines intérieures si grandes, que toutes les persécutions du dehors étaient peu de chose en comparaison des angoisses de son âme. Ces peines avaient déjà commencé au sujet d'une infidélité qu'il croyait avoir commise, laissant échapper l'occasion d'aller faire une mission dans les Cévennes. Cette infidélité lui parut si considérable, qu'il ne cessa point, pendant l'espace de trois ans, de gémir devant Dieu et de lui demander avec larmes qu'il voulût réparer, par sa puissance infinie, le tort que ces pauvres âmes souffraient par ses infidélités. Mais Dieu, pour le purifier davantage, ne faisait point paraître qu'il exauçât une prière si assidue et si fervente; il traitait au contraire cette âme affligée avec une extrême rigueur. Il laissait son pauvre serviteur dans des obscurités et des aridités si grandes, qu'il semblait que tout fût perdu pour lui. Ainsi, pendant le temps de cette mission, Jacques Olier n'avait des consolations et des grâces sensibles que très-rarement; il ne servait son Dieu qu'avec crainte et sécheresse, et il ne se soutenait que par la pureté de la foi. Ces croix, portées avec une parfaite résignation, attirèrent tant de bénédictions sur les travaux de notre saint missionnaire qu'il avouait depuis qu'il n'en avait jamais vu de telles dans toutes les autres missions où il s'était employé. Et néanmoins, elles étaient toutes communément suivies de tant de fruits, que saint Vincent de Paul lui dit un jour: « Je ne sais comment vous faites, mais la bénédiction vous suit partout où vous allez ».

Il passa dix-huit mois dans ces provinces, pendant lesquels il parcourut tous les cantons des diocèses de Clermont, de Saint-Flour et du Puy. Le clergé et les peuples prirent une tout autre face, et l'on voyait les chanoines, les prieurs et les curés travailler, avec une sainte émulation, à instruire les peuples, à entendre les confessions générales des paysans, à donner les exercices spirituels aux prêtres et à visiter les hôpitaux. Tous se faisaient gloire de servir Dieu dans les peuples. Il n'y avait personne qui ne fût ravi de voir la modestie et la piété avec lesquelles l'office divin était célébré dans les églises depuis le temps de la mission, et l'on conçut, dans ces pays, tant de vénération pour Jacques Olier, qu'un chapitre disputa en cour pour demander au roi qu'il plût à Louis XIII de le nommer pour leur évêque. Ceux mêmes qui l'avaient persécuté reconnurent leur faute et le vinrent saluer, lui amenant leurs familles pour recevoir sa bénédiction.

Cette mission terminée, il fut délivré de toutes ses peines; mais, parce que la croix devait être sa force et son appui, Dieu lui envoya aussitôt une violente maladie qu'il regarda comme une précieuse récompense et comme un témoignage assuré que Notre-Seigneur avait agréé ses travaux; il fut, en trois jours, réduit à l'extrémité et dans un tel état qu'il ne sentait point les coups de lancette qu'on enfonçait dans ses épaules. Les assistants remarquèrent alors que, ne donnant d'ailleurs aucune marque de sentiment ni de connaissance, il répondait pourtant aux saints noms de Jésus et de Marie, ce qui faisait bien voir que ces divines paroles étaient plus pénétrantes que le fer, et que son âme était plus sensible aux flèches de l'amour sacré qu'aux douleurs les plus aiguës que les instruments de chirurgie peuvent causer. Sa guérison était désespérée, quelque soin que prissent de lui deux habiles médecins qui étaient arrivés la veille de sa maladie au lieu où il était. Leurs remèdes n'eurent pas le succès qu'on en pouvait espérer, ils ne firent qu'irriter le mal et faire tomber le malade en apoplexie. Ainsi, il ne fut redevable de la santé qu'il reçut quelques jours après, qu'au secours d'en haut et au vœu qu'il avait fait, dans les premiers jours de son mal, de visiter le tombeau de saint François de Sales. Étant parfaitement guéri, il revint à Paris et s'employa comme auparavant à faire des missions à la campagne. Il donnait le temps qu'il passait dans la ville à l'étude, au secours des pauvres et à l'instruction de plusieurs jeunes écoliers, ayant toujours des jeunes gens auprès de lui pour les former de bonne heure au service de Dieu.

Il se sentit alors fort pressé de faire un voyage en Bretagne et il s'y détermina en l'absence de son directeur, craignant de manquer aux ordres du souverain Maître. L'événement fit voir que l'Esprit de Dieu l'y conduisait pour la réforme d'un monastère de religieuses, où l'esprit du monde s'était tellement établi qu'il en avait banni toute la régularité et y avait introduit des divisions étranges. Une entreprise si difficile ne pouvait réussir que par un secours extraordinaire du ciel. Il fallut que Jacques Olier travaillât à son ordinaire à l'obtenir par son humilité et par ses souffrances, n'ayant trouvé d'abord que des rebuts et s'étant vu contraint de se mettre à couvert pendant la nuit dans une étable très-incommode et malsaine. Le lendemain il prêcha avec tant de force et d'onction qu'il ramena à leur devoir plusieurs de ces pauvres filles, et fit en sorte que quatorze religieuses, de quarante qu'elles étaient, commencèrent à pratiquer l'oraison et à vivre en communauté. Leur exemple ayant ensuite gagné les autres, le bon ordre fut entièrement rétabli dans cette maison et ces filles vécurent depuis dans une parfaite union, donnant beaucoup d'édification à tous les peuples de ces contrées.

Son travail fut récompensé d'une autre maladie qui l'arrêta en Bretagne jusqu'au commencement de l'année 1639 et lui donna le loisir d'affermir cette réforme; il retourna ensuite à ses exercices ordinaires et aux missions, pendant une desquelles le cardinal de Richelieu lui écrivit que le roi l'avait nommé à la coadjutorerie de l'évêché de Châlons-sur-Marne, et lui en envoya en même temps le brevet. Jacques Olier reçut cet honneur avec beaucoup de reconnaissance; mais il ne put se persuader que Dieu le voulût dans cette haute dignité. Ceux dont il prit conseil, voyant cette opposition, ne crurent pas devoir l'obliger à agir contre son attrait: ainsi il écrivit au cardinal pour le remercier très-humblement de l'honneur qu'il lui avait fait et pour faire en sorte que le roi nommât une autre personne pour remplir cette place. Ce refus étonna tout le monde et donna une peine extrême à ses parents, qui ne pouvaient goûter une conduite si extraordinaire et si opposée aux inclinations de la nature; mais l'esprit de Dieu, qui voulut que, sans se fixer au service d'un diocèse, il fût utile à plusieurs provinces, le fortifia contre les discours du monde et contre les reproches de sa parenté, et, pour récompenser l'humble refus qu'il avait fait de la dignité épiscopale, la Providence lui donna le moyen de laisser plusieurs successeurs de son sacerdoce. Voici comment la chose s'accomplit:

Le révérend Père de Condren, qui était alors général de la Congrégation de l'Oratoire et qui n'était pas moins zélé pour le bien universel de l'Église que pour l'accroissement et la perfection de sa compagnie, désirait depuis longtemps une communauté qui eût pour but principal de former les ecclésiastiques et de les aider à se disposer aux saints Ordres et aux fonctions sacerdotales. Cet homme éclairé voyait qu'à la vérité les missions étaient un moyen admirable pour retirer les peuples de l'ignorance et du vice; mais il comprenait aussi qu'il était absolument nécessaire que le bien commencé par les missions fût ensuite soutenu par de saints pasteurs et par de bons prêtres, afin qu'il ne se dissipât point, mais qu'il fût stable et permanent, suivant ces paroles de Notre-Seigneur à ses disciples: *Ponet vos ut eatis, et fructum afferatis, et fructus vester maneat*: « Je vous ai établis, afin que vous alliez et que vous rapportiez du fruit, et que votre fruit demeure ». Il communiqua un jour son désir et ses vues à plusieurs ecclésiastiques de grand mérite qu'il avait sous sa direction, du nombre desquels était Olier, et les exhorta à s'unir ensemble pour former un séminaire, selon les circonstances que la Providence leur ménagerait; car Dieu n'avait point manifesté au Père de Condren le temps auquel cette œuvre devait être commencée, ni de quelle manière elle devait être accomplie.

Cette proposition fut goûtée de tous ces bons prêtres. Ils s'unirent ensemble pour ce dessein, et un d'entre eux, qui était très-capable et fort pieux, fut choisi pour être le supérieur; mais la divine Providence, dont les vues sont infiniment élevées au-dessus de celles des hommes, en avait choisi un autre. Elle voulait mettre pour la pierre fondamentale de cet édifice une personne qui, outre la sagesse humaine, la science acquise et les talents de la nature, eût une lumière de grâce, une science céleste, des dons extraordinaires; c'était Jacques Olier qu'elle destinait à cette grande entreprise. Mais, afin que l'homme y eût moins de part et que l'ouvrage fût attribué à la grâce toute seule, elle le tint, pendant les deux années qui précédèrent immédiatement l'établissement du séminaire, dans un état de souffrance et d'abjection si grande que celui qui devait être incontinent après le chef des autres, semblait être, pendant ce temps, le rebut du monde.

Pour rendre même cet état plus saint et plus méritoire, il voulut qu'il le désirât comme une grâce et lui inspira de faire deux demandes, qui ne pouvaient être que l'effet d'une vertu héroïque et d'un amour très-pur: la première, qu'il plût à sa divine Majesté de changer en peines intérieures les traverses qu'il souffrait de la part de ceux qui lui suscitaient des procès; et la seconde, qu'il voulût lui ôter la réputation qu'il avait, et éloigner de lui les applaudissements qui l'accompagnaient dans tous les emplois. Cette prière si chrétienne fut exaucée aussitôt par celui qui en était l'auteur et qui l'avait formée dans le cœur de Jacques Olier: car, très-peu de temps après, Notre-Seigneur sembla lui retirer sa lumière et ses dons. Il lui ôta toutes ces vues de la beauté et de la bonté de Dieu, qui avaient auparavant donné de si violents assauts à son cœur, qu'il était obligé de se soulager en criant: « O amour! ô amour! » tout cela, disons-nous, s'éclipsa, et ce saint prêtre n'eut à la place de ces grâces et de ces lumières que des ténèbres épaisses et des vues terribles de la justice d'un Dieu irrité. Dans tout ce temps, il ne recevait, de la part de son souverain Maître, que des mépris et des rebuts. Il ne pouvait se considérer lui-même que comme un réprouvé et comme le Judas de la Compagnie avec laquelle il travaillait. Il ne trouvait aucune consolation parmi les hommes; et quand son directeur l'assurait que ses craintes et ses angoisses étaient des épreuves de Dieu et des peines qui passeraient, il ne pouvait se le persuader; mais il répondait en versant des torrents de larmes: « Eh! plût à Dieu que ce ne fussent que des peines, et qu'elles puissent durer toute l'éternité! je ne m'en soucierais nullement, pourvu que je ne fusse pas haï de Dieu ». Tous ses travaux pour le prochain lui paraissaient stériles et dignes de malédiction. L'usage même des talents naturels lui fut souvent ôté pendant ces deux années, et il est arrivé plusieurs fois, qu'au lieu de parler avec la facilité et l'éloquence qui lui étaient ordinaires, il se trouvait comme interdit dans la chaire et dans la conversation: tout lui étant ôté de l'esprit et de la mémoire.

À ces souffrances, les hommes ajoutent leurs persécutions et leurs mépris. On fit mille railleries de lui à la cour sur le refus de la coadjutorerie de Châlons; des personnes éminentes en dignité condamnèrent sa conduite, ses amis l'abandonnèrent, et les ecclésiastiques avec lesquels il travaillait s'imaginèrent qu'il se repentait de son refus, et que l'abattement de son visage venait du regret qu'il avait de se voir éloigné des dignités et des plaisirs d'une vie commode. Comme ils remarquèrent qu'il n'avait pas toujours la même liberté dans ses fonctions, ils l'observaient avec quelque sorte de défiance et faisaient difficulté de l'employer. Leur conduite à son égard alla même si avant, qu'un des plus considérables lui dit plus d'une fois « qu'on n'avait que faire de lui, et qu'il ne devait songer qu'à se cacher dans un trou ». Enfin, le démon se mettant de la partie, les tentations d'orgueil et d'amour de lui-même l'assiégèrent de telle sorte, qu'il croyait que ces malheureux vices, pour lesquels il avait auparavant une aversion extrême, étaient le principe et comme l'âme de toutes ses actions: ce qui lui causait une étrange affliction.

Tel fut l'état où Notre-Seigneur réduisit son serviteur pendant ces deux années. Voici les dispositions avec lesquelles il supporta un si rude martyre. Pendant tout ce temps, ce serviteur fidèle ne quitta point l'oraison, ni les exercices de piété, ni les travaux de la mission. Il fut toujours parfaitement exact aux plus petites choses; il ne s'offensa jamais des mauvais traitements qu'il recevait du prochain. Jamais il ne se lassa des souffrances; jamais il ne se plaignit de la conduite que Dieu gardait sur lui. Il disait seulement quelquefois en soupirant: « Mon Dieu, vous êtes bien changé! » il eut même le courage de s'abandonner à Dieu, pour demeurer toute sa vie dans les ténèbres; et la pureté de son amour fut telle, qu'il s'offrit de bon cœur à endurer les peines de l'enfer pour toute l'éternité, si Dieu devait trouver sa gloire à les lui faire souffrir.

Tant de fidélité, tant de courage et tant d'amour pendant une épreuve si dure ne pouvaient être que des sources de grâces extraordinaires. Aussi, quoique avant ces deux années la vertu de Jacques Olier eût paru consommée, il faut néanmoins avouer qu'elle devint incomparablement plus pure et plus sublime qu'elle n'avait jamais été. Ce fut alors que, Dieu l'ayant élevé à un degré éminent de grâce et de sainteté, la Providence donna commencement à l'œuvre qu'elle voulait lui confier. La chose se passa ainsi que nous allons la rapporter: Cette compagnie d'ecclésiastiques avec lesquels le révérend Père de Condren avait uni Jacques Olier, après avoir continué les missions pendant quelque temps, s'arrêta à Chartres. Ils essayèrent d'y établir un séminaire; mais y ayant demeuré huit mois sans que personne se joignît à eux, ni que l'entreprise eût aucun succès, ils crurent que l'heure de cet établissement n'était pas encore venue et que Dieu réservait cette œuvre à un autre temps; ainsi ils jugèrent qu'ils devaient recommencer les missions.

Mais dans ce temps-là même qu'ils se disposaient à reprendre leurs premiers emplois, et que plusieurs d'entre eux étaient en différentes provinces pour diverses affaires, par une disposition de la Providence, un de ces bons ecclésiastiques vint à Paris, et, dans un entretien qu'il eut avec une personne de piété, il lui fit le récit du dessein qu'ils avaient eu et de ce qu'ils avaient inutilement commencé à Chartres. Cette personne, goûtant fort cette œuvre, fut bien affligée de ce qu'elle n'avait pas réussi; et, représentant à ce bon prêtre qu'il ne fallait pas abandonner une entreprise qui pouvait être si utile à la gloire de Dieu et au bien de l'Église, elle ajouta que, venant demeurer à Vaugirard, près de Paris, ils pourraient assister aux offices de cette paroisse, et s'occuper dans la maison à instruire les ecclésiastiques qui s'adressaient à eux. Elle s'offrit même de fournir, pendant quelque temps, ce qui serait nécessaire pour l'entretien des ecclésiastiques, et enfin fit de si grandes instances pour cela, qu'elle obligea ce bon prêtre d'en écrire à ceux de sa Compagnie. Plusieurs d'entre eux ne voulurent point écouter cette proposition. Jacques Olier s'y opposa lui-même assez longtemps, et on ne put gagner sur lui autre chose, sinon qu'il recommanderait cette affaire à Notre-Seigneur.

Il se retira, au commencement de décembre de l'année 1641, à une maison de campagne près de Paris, pour y faire les exercices spirituels et demander la lumière du ciel sur la proposition qu'on lui faisait. Ses prières furent efficaces; car il se trouva, sur la fin de sa retraite, si encouragé à travailler à cette œuvre et tellement assuré de la protection et du secours de Dieu, qu'il anima plusieurs de ces bons ecclésiastiques à entreprendre l'établissement d'un séminaire. Il fit, dans ce même mois, une seconde retraite, où Dieu le confirma encore dans ce dessein, le rempli de l'esprit qu'il devait inspirer à la communauté qu'il allait former, et, comme il priait pour tous ceux qui avaient commencé le séminaire à Chartres, Notre-Seigneur lui fit connaître qu'il y en avait parmi eux qui n'étaient pas appelés à cet emploi, et dont sa Providence voulait se servir ailleurs. Ceux donc qui n'étaient pas appelés à cette œuvre s'étant retirés d'eux-mêmes, et Jacques Olier ayant été assuré par des personnes très-éclairées et par de grands serviteurs de Dieu, que c'était sa volonté qu'il établit un séminaire, il vint à Vaugirard et y loua une maison au commencement de l'année 1642.

Dieu donna aussitôt une telle bénédiction à cette entreprise, que, quoique notre saint prêtre fût logé, avec les ecclésiastiques qui l'avaient suivi, dans une des plus pauvres maisons de ce village, quoiqu'ils habitassent un logis si petit qu'il fallut pratiquer des chambres dans un vieux colombier, quoiqu'ils manquassent de plusieurs commodités, étant réduits à vivre de ce qu'une personne de piété leur donnait par aumône, tous leurs revenus ayant été consommés aux frais des missions du séminaire de Chartres; néanmoins, dès les premiers mois, plusieurs personnes considérables par leur naissance et par leur piété vinrent se ranger auprès d'eux pour se former aux vertus et aux fonctions ecclésiastiques.

Ils étaient tous sous la conduite de Jacques Olier, dont ils écoutaient les instructions avec une docilité admirable: car alors ses premières lumières lui furent rendues, et Dieu lui en communiqua de plus pures, de plus étendues et de plus efficaces qu'il n'avait fait auparavant. Ils recevaient donc avec une sainte avidité la nourriture céleste qu'il donnait à leur âme, et ils ne laissaient perdre aucune des paroles de vie qui sortaient de sa bouche; mais ceux qui avaient été en sa compagnie les deux années précédentes ne pouvaient l'entendre qu'avec admiration. Ils avaient été témoins de l'état où il avait été réduit, lorsque les paroles lui étaient ôtées dans le temps qu'il voulait exhorter les peuples ou converser avec le prochain, et alors ils l'entendaient parler de Dieu avec tant de force, expliquer les mystères d'une manière si sublime, et résoudre avec tant de facilité les difficultés qu'on lui proposait, qu'ils étaient dans un étonnement continuel d'un changement si extraordinaire. Ils étaient obligés d'avouer que Dieu parlait par son serviteur, et que celui qui lui avait fermé la bouche la lui ouvrait pour publier les merveilles de sa loi.

Ils n'avaient pas séjourné quatre mois à Vaugirard, que la divine Providence les en tira pour les établir à Paris; et, pour faire paraître que c'était sa sagesse infinie qui voulait cet établissement, il choisit un moyen qui n'était jamais venu à l'esprit de Jacques Olier. M. de Fiesque, alors curé de Saint-Sulpice, étant affligé des désordres de sa paroisse, et ennuyé de l'opposition qu'il trouvait dans plusieurs des prêtres qui y étaient habitués et résistaient à tous ses desseins, conçut la pensée de quitter sa cure. Comme il avait entendu parler du mérite de Jacques Olier et de la vertu de ses ecclésiastiques, il jeta les yeux sur eux pour l'exécution de son dessein. Il prit l'occasion d'une procession qui se faisait de Saint-Sulpice à Vaugirard, pour demander à quelqu'un du séminaire s'il n'y avait personne dans leur compagnie qui voulait se charger de sa cure et permuter quelque bénéfice contre le sien. Cette proposition, quoique elle parût avantageuse pour le dessein de Jacques Olier, ne fut point écoutée d'abord: notre serviteur de Dieu s'éloignant des entreprises qui avaient de l'éclat, et chacun des ecclésiastiques redoutant un si pesant fardeau. Cependant le curé de Saint-Sulpice persiste dans sa pensée, il fait de continuelles instances, il emploie des personnes de piété, qui représentent à Jacques Olier qu'il ne doit pas négliger une occasion qui lui donne entrée dans une moisson si abondante; enfin il n'omet rien de ce qu'il croit l'y pouvoir engager. Jacques Olier, étant ainsi sollicité, se crut obligé de recommander cette affaire à Notre-Seigneur, pour apprendre quelle était sa volonté. Après beaucoup de prières faites dans ce but, il se sentit fortifié de la grâce; et, considérant combien il y avait à travailler dans cette vaste paroisse pour la gloire de Dieu, il se décida à entendre les propositions de M. de Fiesque et à accepter cette cure.

Sa résolution fut combattue par ses parents, qui ne pouvaient souffrir qu'ayant refusé des évêchés, il se chargeât d'une cure. Plusieurs de ses amis, craignant pour sa santé, voulurent aussi l'en détourner, lui disant qu'il ne pourrait desservir une si grande paroisse; mais ni les uns ni les autres ne purent l'empêcher d'exécuter ce qu'il croyait être la volonté de Dieu. Le zèle qu'il avait pour la gloire de son Maître et la parfaite confiance qu'il avait en son secours, le firent passer par-dessus toutes les considérations humaines. Il prit en personne possession de la cure de Saint-Sulpice, au mois d'août de l'année 1642, et il commença à défricher cette terre, dont la plus grande partie ne portait que des ronces et des épines. Le faubourg Saint-Germain était alors la sentine, non-seulement de tout Paris, mais de presque toute la France; il servait de retraite aux libertins, aux athées et à tous ceux qui vivaient dans le désordre.

Jacques Olier, ayant à remédier à tant de maux, se proposa d'abord de ramener ses paroissiens à leur devoir, plutôt par ses exemples que par des invectives et des poursuites violentes. Il résolut pour cela de mener la vie la plus sainte qu'il lui serait possible, et il en fit un vœu exprès dans l'église de Notre-Dame de Paris, promettant à Dieu de faire, le reste de ses jours, ce qu'il croirait être le plus parfait. En second lieu, il demanda à Notre-Seigneur des ouvriers capables de l'aider dans sa moisson. Dieu lui en ayant envoyé un bon nombre, il les loge avec quelques-uns des prêtres qu'il avait amenés du séminaire de Vaugirard; et, désirant être parfaitement uni à ses chers associés, il vécut avec eux en communauté. Il se faisait le plus petit d'entre eux et ne se distinguait de ses inférieurs que par la grandeur de son zèle et par sa profonde humilité. Il n'omettait rien de tout ce qui pouvait servir à les établir solidement dans la pratique des vertus apostoliques. Entre autres dispositions, il désira en eux un grand désintéressement. Il voulut qu'ils n'exigeassent rien pour l'administration du saint Viatique, et qu'ils refusassent absolument tout ce qu'on leur présenterait pour le sacrement de Pénitence. Il porta même le détachement jusqu'à ce point, qu'il voulut que toutes les rétributions que ses prêtres recevraient des peuples pour les autres services qu'ils leur rendraient fussent mises en commun, et que chaque particulier se contentât, selon le désir de l'Apôtre, d'avoir sa nourriture et de quoi se vêtir: ce qui s'est toujours observé depuis ce temps. Ainsi, par un secours singulier de la Providence, il forma une communauté qui n'a jamais manqué de sujets ni de prêtres, quoiqu'ils n'y soient attirés par aucun intérêt, ni retenus par aucun engagement, et est devenue une source de sainteté et de science pour le diocèse où elle fut établie.

Cette communauté s'étant accrue en très-peu de temps, il travailla à la réforme de sa paroisse. Il nous est impossible de rapporter ici tout ce que fit ce saint pasteur et tout ce qu'il endura pour ce sujet. Il travailla d'abord à la conversion des hérétiques, qui étaient en très-grand nombre, faisant faire des controverses publiques, conversant en particulier avec ces pauvres égarés, empêchant les assemblées de ceux qui n'étaient pas tolérés dans l'État, accueillant ceux qui reconnaissaient leur erreur et fournissant à tous leurs besoins avec une charité qui ne se lassait jamais.

Il entreprit en même temps l'instruction des catholiques, à la plupart desquels il fallait annoncer l'Évangile presque tout de nouveau. Il établit plusieurs catéchismes dans son église paroissiale, et la multitude des personnes de tout âge, qui venaient recevoir le pain de la parole de Dieu, que les ecclésiastiques leur rompaient, remplissant la salle du banquet, ce bon père de famille envoyait ses ministres dans les places et dans les rues, une clochette à la main, pour assembler dans les différents quartiers du faubourg les enfants des fidèles, et les instruire de tout ce qui pouvait contribuer à leur sanctification. Ces instructions se faisaient tous les dimanches et fêtes de l'année, et elles étaient multipliées jusqu'à trois et quatre fois par semaine, lorsqu'il fallait préparer les peuples à la confirmation, à la confession et à la communion. Il employa bien d'autres moyens pour porter dans toutes les familles la connaissance des mystères de notre religion et les principes de la morale et de la piété chrétiennes.

Il rétablit aussi la majesté des offices divins et le culte de la très-sainte Eucharistie, n'épargnant ni la peine, ni la dépense pour ce sujet; il fit refaire les autels de l'église, garnir la sacristie d'ornements, la pourvoir de vases sacrés, n'y ayant trouvé, lorsqu'il y entra, que trois calices d'argent.

Les duels étaient si fréquents dans sa paroisse, qu'on y comptait jusqu'à dix-sept personnes qui, dans une même semaine, périrent dans ces malheureux combats. Ce saint pasteur fit son possible pour remédier à ce désordre par la force de ses exhortations et par la fermeté de sa conduite; et enfin il persuada à plusieurs seigneurs de grand esprit et fort généreux de faire ensemble une protestation solennelle de ne donner ni accepter aucun appel, et de ne servir aucun ami qui voulût se battre. Ces seigneurs la firent authentiquement un jour de Pentecôte, et observèrent leur résolution si fidèlement, que leur exemple fut suivi de plusieurs, avant même que l'autorité de Louis XIII eût arrêté le cours de ce désordre jusqu'alors si commun.

Il abolit aussi plusieurs dérèglements superstitieux qui s'étaient introduits dans différents corps de métiers; et, pour leur donner à la place les principes et les pratiques de la piété chrétienne, prenant occasion des assemblées de leurs confréries, il y députait quelqu'un de ses ecclésiastiques pour les disposer à célébrer dévotement leurs fêtes et surtout pour les préparer à faire une bonne confession générale de toute leur vie.

Dans le désir qu'il avait de bannir le vice de sa paroisse, il usa d'une telle vigilance et employa si prudemment l'autorité des magistrats, qu'il purgea, avant les troubles de Paris, presque tout le faubourg des mauvais lieux qui s'y trouvaient, et qui ne se rétablirent dans la suite que par le désordre des guerres. On ne peut s'imaginer les soins qu'il prit pour retirer du dérèglement les pauvres créatures qui habitaient ces lieux infâmes, ni les dépenses qu'il fit pour les placer dans des maisons de piété, et la patience qu'il eut à supporter leurs rechutes.

Il porta sa pensée à secourir aussi ses paroissiens dans leurs besoins corporels, et c'est en cela qu'il fit voir la grandeur de sa charité et de son zèle: on ne saurait rapporter tout ce qu'il a fait pour les pauvres, mais principalement pour les pauvres honteux. Il prenait connaissance de leurs nécessités par les visites générales et particulières qu'il leur faisait rendre et qu'il leur rendait très-souvent en personne; il les prévenait dans leurs besoins, il leur distribuait libéralement ses revenus, et, pour leur donner encore des secours plus abondants, il établit dans sa paroisse une assemblée pour le soulagement des pauvres honteux. Plusieurs personnes considérables se trouvaient deux fois le mois à ces assemblées et pourvoyaient ensuite, avec un ordre admirable, aux besoins des pauvres familles, selon les règles qu'il leur avait prescrites. L'exemple de ces personnes de piété fut suivi par beaucoup d'autres, et on institua de semblables assemblées dans quelques paroisses de la ville. Quoique tous ces soins extérieurs fussent grands, ils étaient néanmoins peu de chose en comparaison de l'application intérieure dans laquelle il était presque continuellement, pour demander à Dieu les secours nécessaires à ceux qu'il avait sous sa conduite.

Pendant qu'il était ainsi occupé au service de la paroisse, il ne laissait pas de travailler à l'établissement de son séminaire, sachant bien que Dieu ne l'avait pas tiré du travail des missions, où il faisait de si grands fruits, pour l'appliquer seulement au gouvernement d'une paroisse, de quelque grande étendue qu'elle fût. Il portait toujours dans son cœur le désir de former des prêtres, qui, se répandant dans tous les diocèses, soutinssent l'ouvrage des missions. C'est pourquoi, sitôt qu'il fut pourvu de la cure et qu'il eut appelé à lui les ecclésiastiques qui étaient à Vaugirard, il appliqua les uns au service de la paroisse et les autres à la conduite de cette Compagnie. Il ne se contenta pas de donner de saints règlements et de vertueux directeurs aux personnes qui s'y retiraient, il voulut encore, quelque occupé qu'il fût d'ailleurs, s'occuper lui-même à les former et à les préparer à recevoir dignement les saints Ordres.

Pour rendre cette œuvre stable, il travailla à l'affermir par les lettres patentes du roi et par l'autorité des supérieurs ecclésiastiques. Mais quelque saint que fût ce projet, il ne laissa pas de rencontrer beaucoup d'opposition. Voici enfin comment l'affaire réussit après une infinité de traverses. On lui donna avis que Mgr de Corneillan, évêque de Rodez, voulait se démettre en sa faveur de son évêché, et que la reine-régente agréait ce changement. Cette nouvelle ne lui donna pas moins de peine qu'il en avait ressenti quand on lui avait fait le même honneur; mais comme il douta si ce n'était point un moyen que la Providence lui offrait pour l'exécution de son entreprise, il résolut d'aller trouver l'abbé de Saint-Germain, de qui dépendait l'établissement qu'il poursuivait, pour l'assurer que, si ses services lui étaient agréables, et qu'il trouvât bon qu'il travaillât dans le faubourg, il ne penserait nullement à la proposition qu'on lui faisait de cet évêché; que si, au contraire, il ne le jugeait pas utile dans la paroisse, il s'en retirerait, n'ayant rien plus à cœur que de suivre les ordres de la Providence et de ne rien entreprendre contre le gré des supérieurs. L'abbé, admirant son humilité et son zèle, l'assura de sa protection et lui promit d'appuyer son dessein en tout ce qui dépendait de lui; ce qu'il fit effectivement. Ainsi le séminaire, dont l'érection paraissait impossible à cause des difficultés extrêmes qu'on y avait formées, fut solidement établi environ deux ans après que Jacques Olier eut pris possession de la cure de Saint-Sulpice.

A peine cette affaire était-elle consommée, qu'il lui survint de nouvelles croix plus grandes que les précédentes. Quelques personnes, dont les unes étaient fâchées que leurs dérèglements fussent corrigés par leur pasteur, et les autres désiraient que la cure de Saint-Sulpice tombât entre les mains de quelqu'un de leurs parents, firent en sorte que celui qui avait tant pressé Jacques Olier de le décharger de cette cure, y voulût rentrer, prétendant que le bénéfice qu'on lui avait donné en la place n'était pas de la qualité ni du revenu qu'on lui avait fait croire. Des personnes séditieuses, ayant répandu ce bruit parmi la populace, et s'étant écriées qu'on faisait injustice à leur ancien curé, suscitèrent des misérables qui, s'étant armés de tout ce qu'ils trouvaient sous leurs mains, vinrent en foule à la chambre de l'homme de Dieu, l'en tirèrent avec violence, mirent son surplus en pièces, le chargèrent lui-même de coups, et le traînèrent honteusement au milieu de la rue, où ils ne le laissèrent en vie, que pour aller profiter du pillage que les autres séditieux faisaient dans sa maison. Quelques-uns de ses amis, pour le mettre en sûreté, l'obligèrent de se retirer au palais d'Orléans. Cependant, l'affaire ayant été portée au parlement, il fut aussitôt rétabli, par arrêt, dans la jouissance de sa cure. Mais le même jour de ce rétablissement, les séditieux recommençant leurs violences, s'efforcèrent de rompre les portes du presbytère, d'en escalader les murs et d'y mettre le feu; et leur fureur fut si grande, qu'elle ne put être arrêtée que par la force de quelques compagnies du régiment des gardes, que la reine eut la bonté d'y envoyer. Enfin, au bout de quarante jours, cette bourrasque s'apaisa par la facilité qu'eut Jacques Olier à donner beaucoup plus qu'on ne lui avait demandé.

Dans tout ce temps de persécution, la paix de son cœur ne fut nullement troublée: il ne témoigna à ceux qui le chargeaient de coups qu'une extrême douceur et une charité sans exemple. Lorsqu'il apprit qu'on voulait châtier les séditieux et en faire une punition exemplaire, il employa tout son crédit pour les exempter, rejetant la faute sur lui-même; et enfin il se trouva dans un si grand calme, au milieu de tant de tempêtes, qu'étant entré dans l'église de Notre-Dame en allant solliciter ses juges, il s'y arrêta pendant deux heures et demeura tout ce temps comme immobile en oraison.

Il est vrai que cette persécution ne lui était pas imprévue: Dieu l'avait préparé à ce coup longtemps auparavant, lui ayant fait connaître, lorsqu'il entra dans la cure, qu'il en serait chassé honteusement avant que trois ans s'écoulassent. Un ecclésiastique même de sa communauté l'avait apprise, six mois avant qu'elle arrivât, de deux personnes à qui Dieu l'avait manifestée, et Jacques Olier avait dit à quelques-uns de ses prêtres qu'il fallait se disposer à une grande croix que Notre-Seigneur devait leur envoyer. Dieu ne laissa pas sans récompense les travaux et les souffrances de son serviteur; car, pour les injures atroces et les calomnies qu'on avaient vomies contre lui, il lui donna l'estime et l'approbation générale de tous ses paroissiens; parce qu'il n'avait pas voulu écouter ceux qui le portaient à quitter une cure qui lui donnait tant de fatigues, il le récompensa d'une force si grande et d'une si parfaite santé, qu'il fit ensuite plus de choses en un jour qu'auparavant il n'en aurait pu faire en plusieurs; et parce qu'il n'avait point voulu tirer vengeance de toutes les violences qu'on lui avait faites, la justice divine s'en chargea, soit en obligeant plusieurs de ses persécuteurs à publier ses vertus, soit en punissant les autres par de terribles châtiments.

Quand il se vit délivré de cette persécution, il profita de la paix dont il jouissait et de la confiance qu'avaient en lui les personnes les plus considérables de sa paroisse, pour y établir le bon ordre, pour porter son cher peuple à la vertu, et pour conduire à une haute et solide perfection des âmes choisies, que Dieu lui adressait. En effet, il gagna tellement à Notre-Seigneur des personnes de toutes conditions, des magistrats, des seigneurs de la cour et des dames de la plus haute qualité, qu'on les voyait s'appliquer tous les jours à l'oraison mentale et à la lecture spirituelle, avoir une heure réglée pour visiter chaque semaine le très-saint Sacrement à sa paroisse, prendre un soin exact de leurs domestiques pour le temporel et pour le spirituel, régler leur table et leur train selon les lois d'une modestie chrétienne, travailler à accommoder les différends de leur quartier, et se donner aux œuvres de charité avec tant de zèle et d'abnégation d'eux-mêmes, que, visitant les malades et les pauvres, ils leur rendaient des services très-abjects et se portaient par une générosité chrétienne à des actions pour lesquelles l'inclination de la nature leur donnait une extrême répugnance.

Ayant travaillé si utilement pendant quelques années depuis son rétablissement, les troubles de Paris survinrent: quoique toute la ville fût émue, on ne vit point néanmoins de barricades dans le faubourg Saint-Germain, comme il y en avait en plusieurs autres quartiers: les habitants de la paroisse de Saint-Sulpice faisant voir alors, par leur soumission et leur fidélité au service du roi, combien ils avaient profité dans la solide piété par les instructions de leur saint pasteur. Ce fut dans ce temps de guerre et de famine que Jacques Olier fit paraître plus que jamais sa confiance en Dieu, sa charité pour les pauvres, son zèle ardent pour le bien de l'État, en un mot toutes ses vertus. Après avoir adoré la justice divine et s'y être soumis avec une parfaite résignation, il commença de faire chaque jour des austérités extraordinaires pour apaiser la colère de Dieu; il exhorta puissamment ses peuples à la pénitence, il les assembla tous les soirs devant le très-saint Sacrement, pour demander miséricorde à Notre-Seigneur, et lui-même passait souvent les nuits en prière devant le tabernacle. Enfin il ouvrit son cœur et ses mains à tous les pauvres, mais avec tant de tendresse et de profusion, que, s'il paraissait très-libéral dans les autres temps, il passait pour prodigue dans celui-ci. Quoique le nombre des pauvres crût tous les jours, jamais il ne se lassa de les assister. Il leur faisait distribuer du pain, du potage, du bois, du charbon, du linge, des habits, des outils; il les faisait continuellement visiter par un prêtre du séminaire, qui acheva sa vie dans ce travail; il employait aussi à ces visites un laïque de grande piété, et ces deux personnes allaient ensemble pour pourvoir en même temps à tous leurs besoins, tant corporels que spirituels. Il fit faire encore plusieurs visites générales de toutes les pauvres familles, où en chaque visite on distribua près de deux mille livres.

Ses aumônes et celles de ses paroissiens ne suffisant point à tant de nécessités, il chercha hors de Paris de nouveaux secours à ses pauvres ouailles. Il se rendit à Saint-Germain en Laye, où était la cour, pour y faire une quête, et y alla même à pied, quoique l'on ne put sortir de la ville sans un extrême péril, et que les chemins fussent si couverts de neige, qu'on y enfonçait souvent jusqu'à la ceinture. Dieu bénit le zèle qui l'animait, et, l'ayant préservé de plusieurs accidents, il le rendit à sa paroisse, à laquelle il apporta une aumône considérable.

La charité de ce bon pasteur ne se borna pas au soulagement de ses paroissiens, elle s'étendit encore à tous ceux qui venaient de la campagne se réfugier dans le faubourg. Allant un jour par les rues, il rencontra une jeune fille qui lui demanda l'aumône et lui fit connaître qu'elle était venue à Paris pour mettre son honneur et sa vie en sûreté; après lui avoir donné l'aumône, il fit réflexion au péril où elle était et où se trouvaient beaucoup d'autres, et prit la résolution, quoiqu'on lui remontrât la difficulté extrême de cette nouvelle entreprise, d'assembler toutes les pauvres filles qui venaient de la campagne, pour les tirer du danger. Il loua pour ce sujet une maison, où il en retira plus de deux cents; il les y nourrit tant que les troubles durèrent, et, ayant autant de soin de leurs âmes que de leurs corps, il leur fit faire une mission pour les instruire des principaux devoirs du Christianisme et leur apprendre à bien user de leur misère. Il eut la même charité pour un grand nombre de religieuses de différents Ordres, qu'il fit vivre en communauté dans une maison qu'il leur avait léguée, et à qui il fit observer une règle commune, autant que la diversité de leurs instituts le pouvait permettre, pour empêcher que le commerce du monde ne leur fit perdre l'esprit de leur vocation, et il les pourvut, tant pour le temporel que pour le spirituel, de tout ce qui était nécessaire pour établir un bon ordre dans la maison. Il prit aussi soin de plusieurs Anglais et Irlandais qui s'étaient réfugiés en France, et dont il y avait bon nombre dans le faubourg. Enfin, rien n'échappa à sa charité, et jamais elle ne dit: C'est assez. Et pour satisfaire à ceux qui lui représentaient l'impuissance où il était de fournir à tant de choses, il répondait que, dans les affaires qui étaient de la volonté de Dieu et qui regardaient le soulagement du prochain, il n'y avait qu'à commencer et que la Providence ne manquait point à ceux qui avaient confiance en son secours.

Les troubles de 1649 et de 1652 ayant cessé, et après avoir desservi sa paroisse environ dix années au milieu des peines et des travaux que les désordres du faubourg, la violence de ses ennemis, le malheur des guerres, et par-dessus tout l'ardeur de son zèle, lui firent endurer, Notre-Seigneur voulut le décharger de ce fardeau, selon l'assurance qu'il lui avait donnée plusieurs années auparavant, et en lui révélant qu'il ne serait curé que dix ans. Un de ses ecclésiastiques, qui était informé de cette révélation, voyant ce terme presque expiré, prit la liberté de lui dire: « Monsieur, voilà les dix années bientôt passées, et cependant il n'y a nulle apparence que vous deviez si tôt quitter votre cure ». Jacques Olier lui répondit: « C'est à Dieu à vérifier ses paroles et à nous de nous abandonner à sa conduite sans aucun retour sur nous-mêmes ». Quelques semaines après cette réponse, et vers la fête de saint Barnabé, il fut attaqué d'une fièvre continue si violente, qu'on désespéra de sa guérison, et on lui administra les derniers sacrements. Dans cette dernière extrémité, il se démit de sa cure entre les mains de l'abbé de Saint-Germain, qui la conféra à M. de Bretonvilliers, qui en prit possession le 29 juin de l'année 1652. Notre saint prêtre prédit ensuite à une personne qui vint le voir, qu'il ne mourrait pas de cette maladie, et la reprit en même temps d'une omission qu'elle avait faite et qui ne pouvait être connue de qui que ce fût, comme elle l'a déclaré depuis. Sa prédiction fut vérifiée bientôt après; car la fièvre le quitta, et, le 22 août de la même année, il se trouva en état d'aller à la campagne.

Ce voyage, qu'il n'entreprit que pour le rétablissement de sa santé, lui fut une occasion de faire plusieurs choses importantes à la gloire de Dieu. Il avait déjà établi des séminaires à Paris, à Nantes et à Viviers; il en établit alors un quatrième au Puy en Velay, à la prière de l'évêque et de son chapitre. Ses ecclésiastiques y donnèrent l'exemple d'un détachement merveilleux: car le doyenné de la cathédrale du Puy, qui était un bénéfice des plus considérables, étant venu à vaquer, et l'évêque l'ayant offert au supérieur du séminaire, lui représentant que cette dignité le mettrait en état de faire de plus grands biens dans le diocèse, cet humble supérieur ne le voulut jamais accepter, soutenant au contraire qu'il serait beaucoup plus utile au clergé, s'il ne prenait point de bénéfices et s'il continuait de servir le diocèse sans intérêt. Un autre de la même maison, à qui l'évêque offrit ensuite ce bénéfice, donna aussi la même réponse; ce qui fit connaître à quel degré de désintéressement Jacques Olier portait ses disciples.

Après cet établissement, il voulut procurer au Vivarais une mission générale, dont ce pays avait un extrême besoin. Il fit venir pour cela des missionnaires de divers endroits, qu'il envoya dans toutes les contrées de cette province pour y prêcher l'Évangile, et, par ce moyen, il rétablit en divers lieux, et surtout dans Privas, l'exercice de la religion catholique, qui en était bannie depuis plus de trente ans. Et, afin de donner à ses habitants plus de respect pour nos mystères, il obligea un de ses ecclésiastiques, de grande qualité et fort considéré dans le pays, de se charger de la cure, et en engagea un autre à y faire les petites écoles aux enfants, afin de jeter dans leur esprit les semences de la religion avec la connaissance des lettres. Enfin, il n'omit rien pour rétablir la foi et la piété dans ces lieux qui étaient entièrement délaissés.

Étant de retour à Paris, il travailla sans relâche à perfectionner les âmes que Dieu avait confiées à sa conduite. Mais l'année suivante, lorsqu'il était dans la quarante-quatrième année de son âge, et que l'on espérait que l'Église recevrait encore de grands services de son zèle, il tomba en apoplexie et devint paralytique de la moitié du corps. Dieu le conduisait par cette croix à un état de grâce et de sainteté plus sublime que tous ceux par où il avait passé, et il voulait qu'il attirât par ses souffrances des bénédictions abondantes sur les œuvres dont il était chargé. Cette maladie fut accompagnée de si étranges peines d'esprit et de si grandes sécheresses, qu'il est impossible de les exprimer. Dans cet état, néanmoins, son cœur et son esprit tendaient toujours à Dieu. Jamais il ne chercha de consolation dans les créatures, et lorsqu'on lui voulait donner quelque récréation, quoique très-innocente, il s'en privait ou la détournait adroitement; souvent même il disait avec beaucoup de douceur à ceux qui le portaient à ces divertissements, qu'« un chrétien doit être mort à toutes les choses de la terre ».

Ayant reçu, au printemps de l'année 1654, quelque petit soulagement dans ses maux, il ne manqua pas d'employer, pour le service de l'Église, ce peu de forces qu'il venait de recouvrer. Ce fut dans cette vue qu'il crut devoir se rendre aux prières instantes que plusieurs personnes lui avaient faites, de mettre au jour quelques-uns des livres qu'il avait composés. Il envoya quelque temps après de ses ecclésiastiques à Clermont en Auvergne, pour y établir un séminaire. Il en donna d'autres pour aider une colonie de Français qui allait habiter la ville de Montréal, à la Nouvelle-France, et pour travailler en même temps à la conversion des sauvages. Cet établissement a été très-utile aux Français et aux naturels du pays, dont un nombre considérable a embrassé la foi et l'a constamment professée; ce qui donne grand sujet d'espérer que ces nations barbares, qui paraissaient depuis tant d'années tout à fait incapables de s'affermir dans notre religion, se soumettront enfin parfaitement au joug aimable de Jésus-Christ, étant instruites et adonnées par les ecclésiastiques de Saint-Sulpice, qui tâchent d'imiter en cela le zèle des RR. PP. de la Compagnie de Jésus, lesquels font en ce pays-là, aussi bien que partout ailleurs, les fonctions de véritables apôtres.

Depuis que Jacques Olier eut été attaqué de paralysie, les médecins lui ordonnèrent d'aller tous les ans aux eaux de Bourbonne; il prit de là occasion de visiter plusieurs églises, où la très-sainte Vierge était particulièrement honorée; il se servit aussi de ces voyages pour inspirer à plusieurs ecclésiastiques un grand zèle de la gloire de Dieu et du salut des âmes, et pour donner encore de grands secours aux provinces pauvres qu'il traversait. Le moindre de ses soins était celui de sa santé, et il n'aurait jamais cherché ces soulagements, s'il n'eût regardé l'ordonnance des médecins comme un signe de la volonté de Dieu; il était tellement mort au désir de vivre, qu'il demandait incessamment à Notre-Seigneur qu'il lui plût le retirer de cet exil. On lui entendait dire très-souvent: « Quand est-ce que viendra le moment qui consommera notre sacrifice et qui donnera le dernier coup à la victime? »

L'espérance de la vie bienheureuse faisait toute sa consolation, et il le donnait bien à connaître par ses discours et par toute sa conduite; car il lui échappait souvent de dire: « Ah! chère éternité! tu n'es pas loin ». Et comme un jour un ecclésiastique, pour lui donner quelque récréation, lui voulut donner des nouvelles, il lui ferma la bouche aussitôt, lui disant que « cela n'avait pas le goût de l'éternité ». L'esprit de Dieu le portait continuellement à une privation universelle de toutes choses; il était si fidèle à suivre ses mouvements, que, pendant ces trois années d'infirmité et de langueur, il ne voulait pas même faire venir personne dans sa chambre pour lui tenir compagnie; mais il se contentait de recevoir ceux que la Providence lui envoyait, et il déclara trois jours avant sa mort, à un prêtre qu'il chérissait extrêmement en Notre-Seigneur et à qui Dieu l'avait étroitement uni pour l'accomplissement des œuvres dont il était chargé, que s'il s'était privé depuis quelques mois de sa fréquente conversation, ce n'était pas qu'il eût reçu de lui aucun sujet de mécontentement; mais parce qu'espérant goûter bientôt les consolations divines dans l'éternité, il avait cru devoir renoncer à toutes celles que les hommes pouvaient lui donner sur la terre.

Après que le serviteur de Dieu eut passé ainsi ces trois dernières années dans les privations, les maladies et les peines intérieures, pendant lesquelles il ne laissa pas de travailler beaucoup pour l'Église et de pratiquer toutes sortes de vertus, Notre-Seigneur lui fit connaître qu'il avait exaucé ses prières et qu'il le retirerait bientôt de ce monde. Il lui marqua même que ce serait vers la fête de Pâques de l'année 1657; ce qui fit que, le premier jour de Carême, il dit à son successeur dans la cure de Saint-Sulpice, qu'il fallait se préparer à la mort, et qu'à Pâques ils ne se verraient plus. L'assurance qu'il avait d'être délivré en ce temps des misères de cette vie augmenta beaucoup sa dévotion envers le mystère de la résurrection, et il en eut toujours, le reste de sa vie, l'image imprimée dans son esprit. Vers la fin du Carême, il fut attaqué de nouveau d'une légère apoplexie: ce qui arriva le 26 mars, auquel on avait transféré la fête de l'Annonciation; mais cet accident ne lui ayant pas ôté la connaissance, il ne laissa pas de servir encore son prochain selon son pouvoir, parlant à plusieurs personnes du dehors pour le salut de leurs âmes, et leur découvrant même des choses très-secrètes et qu'elles seules pouvaient savoir, comme elles l'ont depuis assuré. Il entretint aussi assez longtemps un ecclésiastique du séminaire, lui donnant des instructions notables et l'exhortant surtout à ne jamais se conduire par les maximes de la prudence humaine, mais à agir dans la simplicité de la foi; il lui témoigna qu'il avait confiance que Dieu soutiendrait le séminaire qu'il avait commencé, parce qu'il le laissait entre les mains et sous la protection de la très-sainte Vierge, qui avait donné tant de marques évidentes de l'amour et du soin qu'elle avait pour cette œuvre. Ayant passé la semaine sainte dans ces occupations, et ayant été confessé et communié, il perdit la parole le samedi saint et fut saisi d'un assoupissement, duquel étant revenu plusieurs fois et ayant reçu l'Extrême-Onction avec une parfaite connaissance et une grande dévotion, il expira enfin le lundi 2 avril 1657, à cinq heures du soir, âgé de quarante-huit ans, six mois et douze jours. Sa mort fut suivie de près de celle de plusieurs ecclésiastiques du séminaire, selon qu'il l'avait prédit, en disant qu'il ne s'en irait pas seul, quoiqu'alors il n'y en eût pas un de malade de tous ceux qui moururent peu de temps après.

Nous pourrions faire connaître ici quantité de lumières et de grâces extraordinaires que ce saint prêtre a reçues de Dieu pendant sa vie, et faire voir ensuite quel usage il a fait de ses dons et avec quelle fidélité il a répondu à ses grâces; mais la brièveté de cet abrégé ne nous permettant pas d'embrasser tant de choses, nous nous contenterons de rapporter quelques-unes des pratiques de vertu qui étaient ordinaires à ce grand homme, lesquelles étant des marques plus assurées d'une solide piété, seront aussi d'une plus grande utilité aux lecteurs.

Sa fermeté dans la foi, qui est le fondement des vertus chrétiennes, a paru dans l'attachement inviolable qu'il a toujours conservé pour la doctrine de l'Église, et dans l'éloignement qu'il a eu des opinions nouvelles, dont même il ne pouvait souffrir qu'on le soupçonnât le moins du monde: car son zèle pour le rétablissement de la discipline ecclésiastique et pour la réforme des mœurs ayant donné occasion à quelques personnes mal informées de publier qu'il inspirait à sa compagnie de l'affection pour les nouveautés, il voulut aussitôt se justifier publiquement de cette calomnie. Et quoiqu'il prévît bien qu'il ne pouvait se déclarer contre les nouvelles doctrines sans s'attirer de puissants ennemis et se faire des affaires très-fâcheuses, il ne laissa pas d'expliquer nettement quels étaient ses véritables sentiments, et de témoigner en toutes occasions sa parfaite soumission aux décisions de l'Église. Sa foi était si vive, qu'elle était l'âme de la règle de toute sa conduite. Dans toutes ses actions il avait pour motif quelque vue que la foi lui proposait et qu'il tirait de la doctrine de Jésus-Christ. Et, pour accoutumer ses disciples à cette pratique, il leur demandait souvent: « Par quelle vue de foi faites-vous cette action? » Il regardait Dieu dans toutes choses; s'il approchait des grands, il honorait en eux la grandeur de Dieu; s'il se soumettait aux supérieurs, il obéissait à Dieu en leurs personnes; s'il traitait avec le prochain, il y considérait Dieu régnant dans les âmes, ou qui voulait s'y préparer un trône. Si ses inférieurs lui rendaient quelque service, il regardait Dieu le secourant par le moyen de ses créatures. En un mot, toutes choses lui étaient des voiles ou des copies de la Divinité. Jamais il ne voyait les beautés de la campagne qu'il ne s'en servît pour faire penser aux beautés et aux perfections de Dieu, et on ne lui parlait point de grands édifices, qu'il ne fît souvenir que la foi nous apprend qu'ils seront tous réduits en poussière, et que nous devons chercher une demeure permanente qui ne se trouve point sur la terre; mais ce qu'il avait plus à cœur, était de fermer les yeux à tout être sensible, pour contempler les choses invisibles. Il dit un jour à un de ses ecclésiastiques qui, dans un voyage, voulut lui faire remarquer une belle maison: « Ah! Monsieur, à quoi vous amusez-vous? si nous avions une foi vive, nous ne daignerions pas regarder toutes ces choses ». Et comme une personne de qualité lui demandait à quoi il s'occupait étant seul et infirme, il répondit par ces belles paroles d'un grand martyr: *Nihil de his quæ videntur desiderare*, c'est-à-dire, « à ne rien désirer de ce qui frappe les yeux ». Il fit même un voyage de huit cents lieues sans vouloir considérer aucune des curiosités qui arrêtent ordinairement les yeux des voyageurs. Enfin, sa foi était si pure, qu'il n'avait aucun désir des goûts sensibles, des lumières extraordinaires, des visions et des révélations; il disait que s'appuyer sur ces sortes de faveurs et de lumières, plutôt que sur la pratique des vertus chrétiennes, c'était une illusion très-périlleuse; et que les désirer c'était une grande faiblesse, une curiosité blâmable et une espèce d'infidélité, puisqu'on faisait paraître qu'on n'était pas bien persuadé que Dieu eût suffisamment pourvu à ses enfants en leur donnant la foi.

Sa confiance en Dieu était parfaite: il s'appuyait uniquement sur lui en toutes ses actions. Dans les affaires les plus aisées, où les hommes pouvaient davantage, il ne comptait point sur leur secours. Dans les plus difficiles, et où il était abandonné de tout le monde, il ne se décourageait jamais. C'est en cette confiance qu'il ne s'est jamais écarté, dans ses actions et dans ses conseils, de ce qu'il voyait être plus agréable à Notre-Seigneur, quoique souvent des personnes d'autorité s'y opposassent et usassent de menaces pour l'en détourner. Il disait à ce sujet qu'étant assuré que Dieu peut dissiper tous ces nuages en un moment, et faire de nos plus grands persécuteurs nos plus fidèles amis, il ne fallait jamais hésiter à faire sa sainte volonté. Cette même vertu l'établissait dans une paix profonde au milieu des persécutions les plus violentes, lors même qu'il se voyait enlever des personnes qui lui étaient les plus nécessaires pour soutenir les œuvres qu'il avait entreprises. Cependant cette confiance ne lui faisait rien omettre de ce qui dépendait de ses soins, pour l'avancement des œuvres dont la Providence le chargeait, encore qu'il fût assuré du succès. Il a regardé cette confiance comme le plus ferme appui et le plus solide fondement de sa Compagnie: « Si je pouvais », disait-il à ses ecclésiastiques, « vous laisser cette confiance et cet appui en Dieu, que je vous laisserais de grâces et de trésors! Rien ne vous manquerait ni pour l'intérieur, ni pour l'extérieur. Nous aurons tout », ajoutait-il, « si nous avons la confiance en Dieu; mais au contraire, à proportion que nous manquerons de confiance, Dieu nous retranchera son secours ».

Tous ses discours et toutes ses actions étaient des preuves de son ardent amour pour Dieu; car il en parlait en toute occasion, soit dans les visites qu'il rendait aux grands, soit dans les conversations familières, et en traitant d'affaires aussi bien qu'en récréation; jamais il ne manquait d'y mêler quelque chose de Dieu et qui pût inspirer son amour, mais d'une manière qui ne gênait personne et qui ne troublait point la gaieté de la conversation. Ceux qui l'approchaient remarquaient en lui une telle plénitude de l'Esprit divin, qu'ils sortaient tout remplis du désir de servir Notre-Seigneur. Mais si ses paroles ont fait paraître sa charité envers Dieu, elle a éclaté bien davantage dans ses actions et dans les travaux qu'il a entrepris pour sa gloire, et par-dessus tout dans les peines intérieures qu'il a endurées pendant plus de huit années sans jamais se relâcher dans le service de Dieu ni se lasser de lui être fidèle. Son amour l'a porté encore plus loin: car, ne se contentant pas d'endurer patiemment ce que Dieu lui envoyait, il a crucifié sa chair par toutes sortes de mortifications, et il s'est rendu fidèle à sacrifier sans cesse tous les désirs du vieil homme par une continuelle abnégation de lui-même. Enfin, son amour ne voulant point de bornes, il promit, près de quinze ans avant sa mort, de faire toujours ce qu'il croirait être le plus parfait; et il y fut si fidèle, qu'il aima mieux s'exposer à encourir la disgrâce de quelques personnes très-puissantes, et priver le séminaire de Saint-Sulpice de la somme de quatre-vingt mille livres qu'on lui offrait, que d'exécuter une chose qu'il pouvait faire sans péché, mais qu'il savait n'être pas selon la plus grande perfection.

Sa charité pour le prochain répondait à l'amour qu'il avait pour son Dieu; il chérissait tendrement tous les serviteurs de Jésus-Christ, et ne savait ce que c'était que d'être jaloux du bien que font les autres; il avait un grand respect et une singulière affection pour les religieux; il vivait dans une parfaite union avec eux, les servait avec joie, les employait volontiers et les secouait de ses moyens autant qu'il était en son pouvoir.

Il avait des liaisons particulières avec les Révérends Pères de l'Oratoire et avec les prêtres de la Mission, il les regardait comme ses pères; il n'était qu'un petit rejeton de ces deux grands arbres, et les ecclésiastiques de Saint-Sulpice allaient glaner et ramasser quelques épis après ces dignes moissonneurs.

Il travaillait surtout à établir une parfaite charité dans le cœur de ses disciples; il les portait à vivre ensemble avec beaucoup de simplicité et avec une parfaite cordialité, afin qu'ils n'eussent tous qu'un cœur et qu'une âme, étant tout consommés en notre Sauveur: *Ut sint consummati in unum*. Il leur enseignait cette doctrine par ses exemples autant que par ses paroles; car on n'a jamais vu personne plus affable, plus ouvert, plus prêt à servir tout le monde, ni plus tendre sur les besoins et sur les misères du prochain que lui. C'est le témoignage que rendent ceux qui l'ont vu traiter avec le prochain et qui l'ont accompagné dans les visites qu'il rendait aux malades.

Sa charité s'étendant ainsi sur tout le monde, elle ne pouvait manquer de se faire ressentir aux pauvres; en effet, il les a tellement chéris, qu'il semblait avoir pour eux un cœur de père, et il les a secourus avec tant d'assiduité, qu'on eût dit qu'il s'était uniquement consacré à leur service. Car, sans parler de la charité et de l'application avec lesquelles il les instruisait en toute occasion, il lui était ordinaire de les servir à table et de manger leurs restes, et de baiser leurs pieds. Quand il ne pouvait pas les approcher, il se prosternait en esprit à leurs pieds, les honorant et les chérissant comme les membres de Jésus-Christ. Quelquefois, dans ses voyages, il faisait mettre leurs fardeaux dans son carrosse; d'autres fois il les pressait de monter sur son cheval, et, en ayant rencontré un sur un fumier, tout plein de vermine, il s'en chargea, se faisant aider par un de ses ecclésiastiques pour le porter au travers de la ville jusqu'à l'hôpital. Il était plus que libéral à les secourir, et souvent les gens du monde ont traité ses aumônes de prodigalités. Un très-vertueux laïque, qui le servait dans les visites des pauvres, a déclaré que jamais Jacques Olier ne lui avait refusé ce qu'il avait demandé pour les pauvres et qu'il donnait même plus qu'on ne désirait et souvent sans qu'on lui demandât. Un jour qu'on le pria de donner une pistole pour secourir une famille, il dit: « Ce n'est pas assez », et il en donna trois. Rencontrant dans un voyage un homme qu'on menait en prison, il s'informa du sujet de son emprisonnement, et comme il apprit que c'était parce que cet homme se trouvait redevable de soixante écus, il les fit donner sur-le-champ et le délivra. Dans une de ses missions qu'il fit en Auvergne, il dépensa jusqu'à seize mille francs pour l'entretien des missionnaires et principalement pour le soulagement des pauvres.

Ses persécuteurs n'ont pas moins éprouvé les effets de sa charité que ses meilleurs amis. Bien loin d'avoir aucun ressentiment contre eux, il les comblait d'honneur et de bienfaits. Un de ceux qui avaient suscité contre lui la sédition dont nous avons parlé, étant tombé malade par un châtiment visible de la main de Dieu, il le visita avec plus d'assiduité et de démonstrations de charité que par un autre de ses paroissiens. Une autre personne, qui l'avait cruellement calomnié, ayant une affaire fâcheuse, notre serviteur de Dieu employa des intercesseurs pour solliciter pour elle, et comme ils lui demandèrent ce qu'ils diraient aux juges, il répondit: « Dites, je vous prie, que c'est une personne à qui j'ai de grandes obligations ».

Sa religion ne cédait point à sa charité; les dépenses qu'il a faites en toute occasion et en tant de lieux pour inspirer le respect des choses saintes; les sentiments qu'il a eus sur les cérémonies de l'Église et qui se voient dans ses livres, et le souverain respect avec lequel il étudiait les saintes Écritures, sont des témoignages de la grandeur de son zèle pour le culte divin, et font voir combien sa religion était parfaite.

Il n'est pas aisé d'exprimer quelle a été sa dévotion envers Notre-Seigneur au très-saint sacrement de l'Eucharistie; il ne se contentait pas de lui rendre des visites fréquentes et d'aller aux pieds des autels y recevoir sa bénédiction, toutes les fois qu'il sortait du logis ou qu'il y rentrait; il ne lui suffisait pas non plus de faire la même chose dans tous ses voyages, ne s'arrêtant point à l'hôtellerie qu'il n'eût été à l'église pour y adorer cet auguste sacrement; il eût encore souhaité passer toute sa vie devant les tabernacles où Jésus-Christ réside, et se consommer là comme une lampe vivante en la présence de son Dieu. En effet, il y demeurait tout le temps qu'il lui était possible. Trois ou quatre heures ne pouvaient pas satisfaire sa dévotion. C'était là qu'il se délassait de ses fatigues et qu'il passait les jours de repos. Il disait que, quand les ouvriers apostoliques étaient chargés d'années et abattus du travail qu'ils avaient entrepris pour le salut du prochain, ils devaient se reposer aux pieds des tabernacles et achever leurs jours auprès de leur bon Maître. Il enviait l'emploi des ecclésiastiques destinés à sonner la clochette lorsque le très-saint Sacrement est porté aux malades, et il a mille fois souhaité qu'il fût libre de s'attacher à cette fonction, pour être plus souvent en la compagnie de son Sauveur et pour avoir occasion de lui préparer les voies et d'exciter les peuples à l'adoration d'un Dieu caché sous les espèces sacramentelles. Il n'avait pas moins d'empressement de s'unir à ce divin Sauveur par la sainte communion. Il offrait tous les jours le très-saint sacrifice, mais avec tant de dévotion, qu'il en inspirait aux assistants. Ses infirmités ne pouvaient l'empêcher de monter à l'autel, si elles n'étaient très-considérables. Si les médecins, craignant que l'application ne lui fût trop préjudiciable, lui conseillaient de passer quelques jours sans communier, cette privation lui était plus sensible que toutes les douleurs de la maladie. Cela ayant été reconnu par ceux qui étaient auprès de lui, nonobstant son silence et sa soumission, ils jugèrent plus à propos de lui donner cette divine nourriture, pour ne pas diminuer ses forces et augmenter ses maux, que de la lui refuser. Enfin, le grand désir de notre serviteur de Dieu était d'établir en tous les lieux le culte de cet adorable sacrement, et lorsqu'il a fondé le séminaire et qu'il s'est chargé de la cure de Saint-Sulpice, il avait principalement en vue de former des prêtres qui pussent porter partout la connaissance et l'amour de cet auguste mystère, pour l'honneur duquel il eût voulu donner sa vie et répandre son sang.

Il faudrait de longs discours si l'on voulait rapporter tous les devoirs qu'il a rendus à la très-sainte Vierge, pour lui témoigner son respect et son amour. On peut dire que tout ce qu'un enfant de bon naturel peut faire pour une bonne mère, il l'a fait pour la Mère de Dieu. Il n'y a point en France de lieu considérable de dévotion consacré au culte de la bienheureuse Vierge qu'il ait pu visiter, où il n'ait été plusieurs fois et assez souvent à pied. Tous ses voyages commençaient et finissaient par la visite d'une église de Notre-Dame, et il n'a jamais manqué de saluer cette divine Mère lorsqu'il sortait de la maison ou lorsqu'il y était rentré. Tout le temps qu'il se donnait pour prendre un peu de relâche après les travaux des missions était consacré à la Mère de Dieu, car il l'employait en quelque pèlerinage qu'il faisait en son honneur. Chaque jour il récitait son chapelet et il faisait cette prière avec tant d'ardeur et de recueillement, qu'il y trouvait un grand soulagement dans ses peines et une source féconde de grâces et de bénédictions. Mais sa grande dévotion était d'offrir Jésus-Christ sur l'autel dans les intentions de sa très-sainte Mère; il n'y manquait jamais les samedis, faisant, outre cela, célébrer chaque jour trois messes en son honneur. Si on lui demandait l'aumône au nom de la sainte Vierge, il ne la refusait jamais, et il empruntait plutôt que de ne pas accorder ce qu'on lui demandait. S'il avait quelque chose de prix, il lui était comme impossible de ne pas le donner pour l'ornement de quelqu'une des chapelles où elle était honorée, et ce qu'il recevait même pour son usage, il l'offrait toujours à cette sainte Mère, la priant de ne pas souffrir qu'il s'en servît pour offenser son Fils, car il n'appréhendait rien tant que de faire quelque chose ou de conserver dans son cœur la moindre affection qui pût offenser les yeux de Jésus et de Marie.

Sa joie était extrême lorsqu'il pouvait parler des grandeurs de la Reine du ciel, et il le faisait avec tant de bénédictions, soit en public, soit en particulier, que ses auditeurs étaient tout pénétrés de respect et d'amour pour cette sainte Princesse. Comme il savait que toutes les grandeurs de Marie viennent de Jésus, et que le Fils de Dieu n'a point eu sur la terre de séjour plus agréable que le sein de sa Mère, il s'occupait avec une singulière consolation de Jésus vivant et résidant en la très-sainte Vierge; il le considérait là comme dans son trône, où il fait voir les trésors de ses richesses, l'éclat de sa beauté et la gloire de sa vie divine. « Qu'y a-t-il de plus doux », disait-il, « et de plus agréable à Jésus-Christ, que de se voir chercher dans le lieu de ses délices, sur le trône de grâces et au milieu de cette fournaise du saint amour? » Il avait pour maxime que celui qui voulait demander des grâces ou rendre ses devoirs à Jésus-Christ ne pouvait y mieux réussir que par l'entremise de sa très-sainte Mère; que c'était par elle qu'on avait accès auprès de Jésus, et par Jésus auprès du Père. Il a tâché de communiquer ces mêmes sentiments à tous ceux qui l'ont approché, principalement aux ecclésiastiques, car il était persuadé que les prêtres, appartenant particulièrement à Jésus-Christ et ayant l'honneur de le produire sur les autels, doivent imiter avec plus de soin les vertus de celle qui l'a donné au monde, et être plus attachés que les autres au service de cette sainte Vierge, qui a eu le bonheur de lui plaire par-dessus toutes les créatures. C'est pourquoi il a voulu que tous les ecclésiastiques de sa compagnie fissent profession particulière d'honorer la Reine des anges et des hommes, et qu'ils la regardassent comme la Dame et la singulière Protectrice du séminaire.

Sa dévotion pour la Mère de Dieu lui donnait un respect et un amour tout particuliers pour saint Joseph, l'époux de cette très-sainte Vierge, et pour saint Jean l'Évangéliste, qui lui a été donné à la place de son divin Fils. Il honorait encore avec une singulière affection plusieurs autres Saints, entre autres, saint François de Paule, dont il embrassa le Tiers Ordre et qu'il allait souvent prier dans son église de Nigeon-lez-Paris, ayant un profond respect pour l'humilité de ce grand Saint, qui a voulu être appelé le plus petit de tous les hommes, et le remerciant, avec beaucoup de reconnaissance, d'avoir fait honorer en cette église la Mère de Dieu, sous le nom de Notre-Dame de toutes les grâces.

Son oraison était continuelle; il s'élevait incessamment à Dieu dans toutes ses actions, et il ne pouvait souffrir la conduite de ceux qui, sous prétexte de s'être un peu recueillis le matin, passent le reste du jour sans presque penser à Dieu. Quelque continuelle que fût son application à Notre-Seigneur, il ne laissait pas pour cela d'y donner un temps réglé tous les jours. Depuis qu'il eut fait profession particulière de servir Dieu, il n'omit jamais de faire une heure d'oraison, tous les matins, quelque affaire qu'il eût. Trois ou quatre ans après, il y ajouta une demi-heure le soir; et dans la suite, il se trouva si attaché à ce saint exercice, que, ne se contentant pas d'y employer régulièrement deux heures tous les jours, il y consacrait encore aux grandes fêtes tout le temps que ses autres obligations indispensables lui laissaient de libre. En effet, son amour pour l'oraison alla jusqu'à ce point, que les jours de repos et de récréation n'étaient pour lui que des jours de prière. On l'a vu ordinairement dans ses pèlerinages, qui ont été très-fréquents, passer des huit ou dix heures du jour à genoux et immobile aux pieds des autels. Enfin, le jour lui paraissant trop court pour cette aimable occupation, il y donnait très-souvent une grande partie de la nuit, et même les nuits entières, qu'il passait devant le très-saint Sacrement de l'autel. Il faisait tous les ans les exercices spirituels, et il était si soigneux de ne rien perdre de ces jours de salut, que n'ayant pu les faire pendant deux années, à cause des travaux continuels des missions, la troisième année, il fit trois retraites de dix jours en six semaines de temps. Il en usait de même pour ses oraisons ordinaires; car quelque affaire qu'il pût avoir, il trouvait toujours le moyen d'employer à l'oraison le temps qu'il s'était prescrit pour cet exercice.

Tous les emplois qu'il a eus pendant sa vie et toutes ses actions sont des témoignages de son zèle pour le salut des âmes; il ne comptait pour rien ses biens, son honneur, son repos, sa santé et sa vie même, quand il s'agissait de les aider et de les consoler. Un jour, ayant appris qu'une personne dont il avait eu la conduite commençait à se relâcher au service de Dieu, il se prépara aussitôt à faire un voyage de cent lieues pour l'aller trouver, afin de la faire rentrer dans son bon chemin, et il l'eût exécuté sans une grande maladie qui l'arrêta. Il était près d'aller au Tong-King, où l'on parlait d'envoyer des ecclésiastiques, si des personnes très-éclairées qu'il consulta ne l'eussent assuré que Dieu le demandait en France. Mais les plus forts mouvements de son zèle ont été pour le clergé et pour la sanctification des ecclésiastiques. Il les regardait comme la plus illustre portion du troupeau de Jésus-Christ et comme son cher héritage: il croyait servir toute l'Église en les servant; et c'est pour cela qu'il ne fit point difficulté de quitter les missions, où il trouvait tant de goût et tant de bénédictions, pour consacrer le reste de ses jours et ses plus grands travaux à l'instruction des prêtres.

Il a porté la pratique de l'obéissance jusqu'à ce point que, non-seulement il obéissait à ses supérieurs et à ses directeurs avec une soumission parfaite et une entière fidélité, mais qu'il se soumettait encore à ses inférieurs, les obligeant souvent de lui donner conseil et de le déterminer sur ce qu'il avait à faire; ce qu'il faisait non pas par cérémonie, mais par la défiance qu'il avait de son esprit propre et par un grand désir de renoncer à sa volonté; car il avait coutume de dire que celui qui ne prend avis et n'obéit que pour sauver extérieurement les apparences, et non pas par conviction du besoin qu'il a d'être conduit, n'est point possédé de l'esprit de Dieu.

Cette défiance de son propre esprit était récompensée d'une discrétion et d'une prudence célestes dans la conduite des âmes. Sa lumière était admirable pour discerner les desseins de Dieu sur elles, pour leur marquer au juste les voies dans lesquelles elles devaient marcher, et pour leur découvrir tout ce qui pouvait mettre obstacle à leur avancement. Il prenait si bien son temps pour les avis qu'il avait à donner, que ses paroles portaient toujours leur coup et n'étaient jamais sans effet. Souvent même, par un don extraordinaire de Dieu, il a pénétré le fond des cœurs et a déclaré à des personnes qui le consultaient les pensées qu'elles avaient eues, quoiqu'elles fussent fort singulières et qu'elles ne les eussent communiquées à qui que ce fût.

Une jeune demoiselle, qui s'était résolue par son conseil d'entrer aux Carmélites, étant allée au Cours, fut extrêmement ébranlée dans sa résolution, le démon lui ayant mis dans l'esprit qu'elle pourrait bien se sauver dans le monde; dès le lendemain matin Jacques Olier, à qui Dieu avait fait connaître sa tentation, lui dit, sans qu'elle lui parlât de rien: « Ma fille, il n'est pas question si vous vous sauverez aussi bien dans le monde que chez les Carmélites; il s'agit d'accomplir la volonté de Dieu »; ce qui fit une si grande impression de grâce sur ce cœur ébranlé, que, dès le lendemain, sans balancer davantage, elle entra dans cette maison religieuse.

L'humilité a été sa chère vertu, et il la possédait dans un si haut degré, que, se regardant comme le serviteur de tout le monde et comme le dernier des hommes, il ne recevait de service de personne qu'avec une extrême confusion, et servait au contraire les autres dans les plus bas offices avec une joie sans pareille. Dans un grand voyage qu'il fit avec quelques-uns de son séminaire, il ne voulut point qu'on menât le valet, parce qu'il voulait lui-même être le valet de toute la compagnie. En effet, il en fit les fonctions pendant tout le chemin, malgré la résistance de ces honnêtes ecclésiastiques. Il ne parlait jamais de lui, se croyant indigne d'occuper une place dans les esprits, quelque petite qu'elle fût. Il ne s'excusait point non plus, et on lui a fait souvent des reproches sanglants et très-mal fondés sans qu'il ait ouvert la bouche pour se justifier. On l'a vu même, dans ces occasions, se jeter à genoux, et, comme si effectivement il eût été coupable, demander pardon aux personnes qui l'avaient maltraité, quoiqu'elles fussent souvent de très-basse condition. Un homme, qui lui était inférieur, s'avisa un jour, pour l'éprouver, de lui dire qu'il était un gourmand et d'ajouter à ce reproche beaucoup d'autres paroles humiliantes; mais il fut bien surpris et tout à fait édifié de voir que Jacques Olier ne lui répondit que par des remerciements, et lui promit de profiter de l'avis que la charité lui avait donné. Si dans ces rencontres notre saint prêtre ne faisait paraître aucune émotion au dehors, il n'était pas moins tranquille dans le fond de son âme, et il a déclaré à son directeur que, depuis que Dieu lui eut fait la grâce de souffrir avec joie le mépris qu'il voyait que quelques mondains faisaient de lui dans une cérémonie ecclésiastique, il s'était trouvé tellement établi dans l'amour de l'humiliation, qu'il n'avait jamais rien perdu de sa paix intérieure au milieu des affronts et des outrages, quoiqu'il se soit vu plusieurs fois rebuté de ses proches, maltraité des grands, injurié par des valets et insulté par des gens de la lie du peuple, que la malice du démon excitait contre lui.

Bien qu'il eût des revenus considérables, il n'en usait pour lui qu'avec une extrême réserve. Il quitta, dès l'année 1634, son train et son carrosse et ne garda pas même son cheval. Il allait souvent en charrette jusqu'au lieu de ses missions, et il ne faisait point difficulté de passer ainsi dans les lieux où il était le plus connu et où il y avait le plus de monde. Pour le maniement de ses biens et le soin de sa personne, il s'en reposait sur un autre, et recevait ce qu'on lui donnait sans rien demander. Son esprit de pauvreté ne s'étendait pas seulement sur ce qui le regardait en particulier, mais encore sur sa communauté. Il lui eût été facile d'engager des plus riches de Paris à donner à son séminaire des sommes considérables, mais il ne l'a jamais fait, et il était si éloigné de le faire, qu'une personne, qui avait de grands biens et qui les voulait employer en bonnes œuvres, lui en offrant une partie pour sa communauté, il lui conseilla de différer et d'attendre que Dieu manifestât davantage sa volonté là-dessus. Il ne se lassait point de dire à ses ecclésiastiques que souvent on travaille trop pour agrandir et enrichir les communautés, et trop peu pour les sanctifier, et qu'ainsi on les ruine en voulant les établir. « Car Dieu permet », disait-il, « que, puisqu'on veut de la terre et de l'or, on en ait; mais il retire son esprit, qui est le plus grand trésor qu'on puisse avoir, et même quelquefois il permet que tout périsse, au lieu que si on songeait dans les maisons à y établir Jésus-Christ, Jésus-Christ y établirait tout le reste ».

Son détachement n'allait pas seulement à détruire en lui tous les désirs des biens de la terre, mais encore à tenir son cœur parfaitement séparé des personnes même auxquelles Dieu l'avait uni plus étroitement, et des œuvres qu'il lui avait confiées; en un mot, de tout ce qui n'était point Dieu. Quoiqu'il brûlât du désir de se donner tout entier à la conduite du séminaire de Saint-Sulpice, sitôt qu'il serait déchargé de sa cure, néanmoins une personne lui ayant dit, avant qu'il tombât en apoplexie, que bientôt il serait en ce monde comme s'il n'y était pas, il répondit sans hésiter: « Je suis content d'être dans l'état où Dieu me voudra, je ne désire ni ne veux autre chose ».

J'aurais encore beaucoup de choses à dire sur sa mortification, sur sa douceur, sur sa patience, sur l'amour qu'il avait pour la Croix et sur quantité d'autres vertus qu'il a pratiquées dans un degré très-éminent; mais les limites d'un abrégé ne permettent pas d'en dire davantage; et je crois aussi que ce que j'ai dit suffit pour faire connaître l'étendue de sa grâce et l'éminence de sa perfection. Celui qui fera réflexion sur ce qu'il lira dans cette vie et qui considérera que depuis que Jacques Olier s'est donné au service de Notre-Seigneur, il n'a jamais cessé de souffrir, avec une patience infatigable, mille sortes de peines et de travaux pour la gloire de Dieu; qu'il a passé sa vie dans les exercices les plus rigoureux de la pénitence; qu'il a été dans une abnégation universelle de lui-même et dans une mort continuelle à toutes les créatures pour ne vivre qu’à Dieu; qu'il a enduré avec une résignation parfaite et une fidélité toujours constante des maladies très-fréquentes et très-longues, des persécutions étranges de la part d'une infinité de personnes, des peines inexplicables de la part de Dieu pendant plus de huit ans, et qu'au milieu de tant d'obstacles il est venu à bout de réformer le faubourg Saint-Germain, et d'en faire, d'un cloaque d'horreur, une paroisse très-réglée; de former en ce même temps une grande communauté d'ecclésiastiques; d'établir en France plusieurs séminaires et d'envoyer des missionnaires jusque dans le Nouveau-Monde, et cela en très-peu d'années; celui, disons-nous, qui fera quelque attention à ces choses, conclura aisément que Dieu a donné à Jacques Olier des grâces extraordinaires, et que ce saint prêtre a possédé l'Esprit de Jésus-Christ à un degré très-éminent.

La belle vie de ce grand serviteur de Dieu a été écrite d'une manière digne de lui, en notre siècle, par M. Faillon, prêtre de Saint-Sulpice.

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### IIIe JOUR D’AVRIL

#### ANNIVERSAIRES ET COMMÉMORATIONS.

Boussière, curé de Chalaux (Nièvre, arrondissement de Clamecy, canton de Lormes); dépouillé de sa cure par suite de son refus du serment schismatique de 1791; mis en réclusion à Nevers; emmené à Nantes pour y être submergé; jeté dans le fond de cale pestilentiel de la galiote hollandaise du port de Nantes; mort en ce lieu infect, dévoré par la faim, glacé par le froid, asphyxié par la putridité du cachot. 1794.

Pierre Delbée, prêtre du diocèse de Rodez, demeurant à Saint-Remy (Aveyron); refusa le serment de la constitution civile du clergé; se réfugia à Bordeaux lors de la loi de déportation; arrêté en cet endroit au commencement de 1794; condamné à mort par la commission militaire de cette ville, comme prêtre réfractaire accusé de fanatisme. 1794.

Julien Delacroix, prêtre, né en Bretagne vers 1763, principal du collège de Dol (Ille-et-Vilaine); refusa le serment schismatique de 1791 et fut déporté à Cayenne, comme réfractaire, en juin 1798; mort en exil à l’âge de trente-neuf ans. 1802.

Desplantes, curé de Leschoux (Haute-Savoie, arrondissement et canton d’Aoucy); ne fit aucun des serments de la Révolution et se réfugia en Piémont, puis revint dans sa paroisse en 1796; arrêté en 1797 et jeté dans les prisons de Chambéry; mort en ce lieu. 1798.

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### IVe JOUR D’AVRIL

#### ANNIVERSAIRES ET COMMÉMORATIONS.

Parigot, prêtre, religieux de l’Ordre de Grammont (dont la suppression avait été décrétée en 1769 pour l’époque où tous ses membres auraient cessé de vivre); vint s’établir à Nevers après que l’Assemblée constituante se fut emparée de toutes les maisons claustrales; mis en réclusion dans cette ville; dirigé ensuite sur Nantes (février 1794) pour y être submergé; mort dans le fond de cale de la galiote hollandaise du port de Nantes, vaincu par le froid et la faim. 1794.

Lanzon, moine de Cluny. Digne disciple de saint Hugues, il se distinguait par une tendre dévotion à la Sainte Vierge et un très-grand zèle pour la discipline monastique. Guillaume, duc de Normandie, ayant conquis l'Angleterre, voulut en soumettre tous les monastères à l'abbé de Cluny; il le conjura même de venir en personne les réformer. Saint Hugues envoya en Angleterre le prieur Lanzon, qui introduisit la réforme de Cluny dans une abbaye de cette contrée (probablement celle de Saint-Pancrace de Londres). Sous le gouvernement du nouveau prieur, ce monastère acquit une grande réputation: il n'y en avait aucun dans la Grande-Bretagne où les religieux fussent plus fervents, plus affables envers leurs hôtes, plus charitables pour le prochain. Lanzon étendit ensuite cette réforme à d'autres communautés du même royaume, et alla recevoir dans le ciel la juste récompense de son zèle et de sa fidélité. Vers 1100.

Joseph-Augustin Bourcoul, prêtre, gardien de l'hôpital Saint-Yves de Rennes. Il naquit à Quimperlé (Finistère), sur la paroisse de Saint-Colomban, le 22 juillet 1704. Ses parents s'appliquèrent à le former de bonne heure à la vertu; leur tâche fut facile, car cet enfant de bénédiction était doué des qualités les plus heureuses. À la bonté, la franchise et la docilité, il joignait des sentiments de piété qui l'attachaient à toutes les pratiques de la religion, et il montrait surtout un goût très-prononcé pour les cérémonies de l'Église. Il commença ses études au collège de Rennes, et, désireux de se consacrer à Dieu dans l'état ecclésiastique, il alla les achever au séminaire de cette ville. N'étant encore que diacre, il s'attacha à un missionnaire célèbre du diocèse de Rennes: ils allaient ensemble dans les chapelles de la ville faire le catéchisme aux enfants, ou donner le soir, en plein air, dans les faubourgs, des instructions aux ouvriers. Ce fut ainsi qu'il se forma au ministère de la prédication et qu'il préluda aux succès qu'il eut depuis comme orateur. Élevé au sacerdoce, il se livra sans relâche à l'étude et se fit un devoir d'annoncer fréquemment la parole de Dieu. Possédant toutes les qualités qui la rendent puissante dans la bouche du prêtre, il produisit par elle des fruits de salut étonnants et mérita d'être appelé l'Apôtre de Rennes. Cette cité ne fut pas la seule qui jouit du précieux avantage d'être évangélisée par l'orateur sacré: plusieurs autres villes de Bretagne et celle du Mans furent témoins de son zèle et de ses triomphes. Ses succès dans la chaire lui acquirent une haute réputation: aussi fut-il sollicité d'accepter des charges et des dignités; il refusa les premières par délicatesse de conscience, et les autres par désintéressement. Toutefois, il se décida avec empressement à se charger d'un emploi qui demandait un renoncement presque continu de soi-même: c'était celui d'aumônier de l'Hôtel-Dieu de Rennes, connu sous le nom d'hôpital Saint-Yves. Le digne prêtre s'estima heureux de pouvoir consacrer aux pauvres les travaux de son ministère. L'aumônier de cette maison avait le titre de gardien: il le remplit parfaitement par son assiduité auprès des malades. Plein de l'esprit de Jésus-Christ, il instruisait ceux d'entre eux qui ignoraient les vérités du salut, adoucissait les esprits farouches, amollissait les cœurs endurcis et soutenait les faibles. Son éloquence naturelle, développée par l'étude et animée par la piété, était l'arme dont il se servait pour triompher de toutes les résistances, et il était rare qu'il en trouvât d'invincibles. Les loisirs que lui laissait l'administration de l'Hôtel-Dieu, il les employait à la prédication dans les villes et les campagnes. C'est ainsi qu'il donna la station du Carême de 1774 dans l'église de Toussaint (Seine-Inférieure). Son âge avancé et la rigueur avec laquelle il faisait la pénitence du Carême avaient affaibli ses forces; cependant il se soutint assez bien pendant toute la carrière qu'il eut à parcourir, et son sermon de la passion surtout produisit sur ses auditeurs l'impression la plus profonde. Le lundi de Pâques (4 avril), il célébra la messe dès cinq heures du matin, pria longtemps dans sa chambre, et montra pendant la journée cette gaieté douce et paisible qu'il avait habituellement. Vers trois heures, il monta en chaire pour prêcher son sermon sur la gloire et le bonheur des Saints. Après avoir fait une description vive et touchante des beautés du paradis, il ajouta: « Non, mes frères, jamais il ne sera donné aux faibles yeux de l'homme de soutenir ici-bas l'éclat de la Majesté divine: ce ne sera que dans le ciel que nous verrons Dieu face à face et sans voile ». Il cite ensuite le texte latin qui se rapporte à ces paroles (*Videbimus eum sicuti est*), et en achevant ces derniers mots, il expira. Il était âgé de soixante-dix ans. 1774.

Événements marquants

  • Naissance à Paris le 20 septembre 1608
  • Conversion spirituelle à Notre-Dame de Lorette
  • Ordination sacerdotale le 24 juin 1633
  • Missions en Auvergne et rencontre avec la Mère Agnès de Jésus
  • Refus de l'évêché de Châlons-sur-Marne
  • Fondation du séminaire de Vaugirard en 1642
  • Prise de possession de la cure de Saint-Sulpice en août 1642
  • Sédition et agression par la populace de sa paroisse
  • Démission de sa cure en 1652 après une attaque d'apoplexie

Miracles

  • Guérison miraculeuse de la vue à Lorette
  • Guérison d'une faiblesse de poitrine pour prêcher
  • Don de pénétration des cœurs et de prophétie

Citations

Nihil de his quæ videntur desiderare

— Cité par Jacques Olier (paroles d'un martyr)

Je suis content d'être dans l'état où Dieu me voudra, je ne désire ni ne veux autre chose

— Jacques Olier