Sainte Eusébie et ses compagnes

Vierges et Martyres

Fête : 11 octobre 7ᵉ siècle • sainte

Résumé

Abbesse du monastère des Cassianites à Marseille au VIIe siècle, Eusébie encouragea ses quarante compagnes à se mutiler le visage pour échapper au déshonneur lors de l'invasion des Sarrasins. Elles furent toutes massacrées au pied de l'autel. Leurs reliques furent longtemps vénérées à l'abbaye Saint-Victor.

Biographie

SAINTE EUSÉBIE ET SES COMPAGNES,

VIERGES ET MARTYRES À MARSEILLE

VIIe siècle.

Il vaut mieux mourir en aimant Dieu que vivre en l'offendant : c'est là l'épreuve du véritable amour. Saint Bonaventure.

A peu de distance de la mer, et sur les bords d'une petite rivière appelée l'Huveaune, il existait autrefois, près de Marseille, un monastère célèbre et par le nom de son fondateur, et par l'héroïsme des religieuses qui l'habitaient. Le lieu était admirablement choisi. Le monastère s'élevait au milieu d'une vaste plaine, couverte de belles prairies. On n'y voyait aucune habitation humaine. Partout le silence, partout le calme, c'était le repos du désert ; on aurait dit la Thébaïde. A droite et à gauche, apparaissaient de hautes collines couvertes d'arbres et de verdure, qui, séparant ces beaux lieux de la demeure des hommes, en faisaient une solitude ravissante. Une rivière pure et limpide baignait les murs du monastère, et allait, après mille détours, porter à la mer ses eaux tranquilles, image de la vie humaine, qui s'écoule lentement et va se perdre sans retour. Au loin, c'est la mer, qui, tantôt paisible et unie comme une glace, réfléchit l'azur du ciel, tantôt frappée par les rayons du soleil, brille, éclate, étincelle, ou paraît tout en feu; et tantôt poussée par les vents déchaînés, s'élève, s'irrite, mugit et se répand sur le rivage, qu'elle blanchit d'écume. Des lieux où le monastère s'élevait, à peine on découvre l'azur des flots, et on entend un léger murmure, comme pour apprendre à ceux qui se vouent au Christ, qu'ils doivent voir le monde que de loin; que ses pompes, ses richesses, sa gloire, doivent à peine être aperçues, et que le vain bruit dont il remplit l'univers, doit venir expirer à leurs oreilles.

11 OCTOBRE.

C'est au milieu de cette belle nature, dans ces lieux solitaires, où tout portait autrefois à la contemplation, que saint Cassien fonda un monastère de femmes. Il fit encore mieux que de donner une règle aux religieuses qu'il établit sur les bords de l'Huveaune, il leur donna l'esprit qui l'animait, et il les unit spirituellement aux religieux qu'il avait fondés sur le tombeau de saint Victor. C'est à ce foyer d'amour de Dieu, de piété, de zèle, de détachement du monde, que venaient se ranimer les servantes du Christ, et par là elles maintenaient parmi elles la charité, l'union, et les traditions du passé. Aussi, dans ces siècles reculés, le monastère des religieuses Cassianites jeta le plus vif éclat; on le citait comme un modèle de régularité, et elles étaient en tout les dignes épouses de celui à qui elles avaient voué leur virginité. Leur ferveur était si renommée qu'elles attirèrent l'attention d'un grand pape, savant appréciateur du mérite, saint Grégoire le Grand. Il écrivit à leur abbesse une lettre touchante, où l'on voit briller tout à la fois, la condescendance d'un père, la douceur du pontife, la piété du chrétien.

Or, à la fin du VIe siècle, vivait à Marseille une jeune fille du nom d'Eusébie, c'est-à-dire pieuse. A l'âge de quatorze ans, elle renonça au monde et entra chez les Cassianites. L'éclat de sa vertu et aussi l'esprit de Dieu, poussèrent ses compagnes à la mettre à leur tête; elle devint par l'élection leur supérieure, leur abbesse, et on la salua du doux nom de mère. Ce nom lui était dû à juste titre, car elle fut vraiment leur mère; elle les enfanta pour le ciel, au milieu des larmes et des douleurs, dans ce beau jour que l'église nomme naissance des martyrs : Natalis.

Lorsqu'elle fut chargée du gouvernement de son monastère, les temps étaient bien difficiles. Le nom chrétien avait perdu son éclat. Nos princes ne présentaient plus ni talents, ni vigueur, ni courage, et se laissaient, presque sans combattre, arracher leur couronne et enlever leurs peuples. Une nation cruelle et puissante s'était jetée sur l'Europe; elle pillait, saccageait, immolait, et promenait dans tout le Midi, la flamme et le glaive. Rien ne pouvait résister à sa fureur. La croix pâlissait devant le croissant. Déjà l'Espagne appartenait aux Sarrasins, ils convoitaient notre France. Ils franchissent les Pyrénées, se répandent comme un torrent dans nos provinces, s'emparent de nos villes fortes, et viennent même camper aux portes de la Provence. Les ravages qu'ils firent et les cruautés qu'ils commirent sont au-dessus de toute expression. Les monastères étaient pillés, dévastés, incendiés, et les hôtes paisibles qu'ils recevaient, massacrés sans pitié. Les églises étaient rasées, et les prêtres, poursuivis sans relâche, ne savaient plus où abriter leurs têtes. Chaque jour on apprenait quelque nouveau désastre, et on ne vivait plus que dans le trouble, la crainte et les larmes.

Les compagnes de sainte Eusébie ne devaient pas sans être émues apprendre ces tristes nouvelles. La crainte et l'effroi glaçaient leur âme. Timides colombes, exposées sans défense à la serre cruelle des ravisseurs, elles craignaient à chaque instant de voir l'ennemi se jeter sur elles et les arracher de leur asile. Mais, Eusébie, sans doute par ses douces paroles, les ranimait, les consolait, faisait luire à leurs yeux l'espérance des biens éternels, et la paix descendait dans leurs âmes. Tout à coup éclate une terrible nouvelle, Lérins est devenu la proie des Sarrasins. Le sang des martyrs a inondé la terre, le glaive n'a rien épargné. Il nous semble alors voir Eusébie, perdant tout espoir de sauver sa vie et ne pensant plus qu'au ciel, rassembler autour d'elle ses compagnes tremblantes, les disposer à donner leur vie pour celui qu'elles chérissaient.

Cependant tout espoir n'était pas perdu. Marseille, ville immense et bien défendue, environnée de fortes murailles, et ayant des troupes exercées, pouvait opposer une longue résistance, inspirer même la crainte aux Sarrasins, et leur défendre son approche. Mais bientôt cet espoir s'évanouit. Le gouverneur de la Provence, Mauront, âme portée à la jalousie, à la haine, à la vengeance, à toutes les noires passions, ne craint pas de trahir sa patrie et de la livrer à ses ennemis. Il appelle les Sarrasins ; il leur ouvre les portes de Marseille. Un carnage horrible commence dans cette malheureuse cité. Partout la triste image de la guerre, partout du sang et des cadavres ; les maisons sont pillées, tout ce qu'il y a de richesse devient la proie du vainqueur. Un horrible tumulte s'élève, les plaintes des mourants, les cris des blessés, les blasphèmes des ennemis du Christ, frappent les airs. La flamme est attachée à mille endroits, bientôt un vaste incendie s'allume ; on fuit à la hâte, on se dérobe à tant de misères, on gagne les montagnes, les chemins sont remplis de fugitifs, que poursuivent de farouches soldats. Sainte Eusébie et ses compagnes ne purent voir sans frémir la désolation de leur patrie et elles conçurent par là le triste sort qui les attendait. Personne n'a songé à elles au milieu de leur solitude ; personne qui vole à leur défense. Comment éviter les ennemis de leur foi ? Où fuir ? Où se cacher ? Se jetteront-elles dans les chemins et iront-elles chercher dans quelque terre lointaine une nouvelle patrie, un nouvel asile ; mais ne savent-elles pas que les sicaires sont partout, et que partout leurs flèches meurtrières sauront les atteindre ? Iront-elles se cacher dans les montagnes ? Mais elles y périront bientôt de froid, de faim, et de misère ; et à quoi bon retarder leur martyre ? Imploreront-elles le secours de leurs concitoyens et de leurs frères, et iront-elles grossir les troupes des fugitifs ? Mais n'est-ce pas exposer leur vertu, et manquer à la fidélité qu'elles ont jurée à leur divin Époux ? Elles demeurent, elles attendent, elles jettent souvent sur la vaste plaine des regards inquiets, pour savoir si on ne voit pas flotter au loin les étendards des Maures.

Un jour, elles découvrent une soldatesque effrénée qui se porte en tumulte sur le monastère. Le jour suprême était venu. Eusébie rassemble autour d'elle ses compagnes, les mène aux pieds des saints autels, et répandant toutes ensemble et leur cœur et leurs larmes, en présence de leur Dieu, elles le supplient de leur inspirer la force et le courage de faire, s'il le faut, le dernier sacrifice. Tout à coup, le Dieu qui avait autrefois inspiré Eléazar Machabée, et lui avait communiqué la force de braver et de rechercher même les périls ; celui qui avait autrefois dans Alexandrie poussé une vierge célèbre, Apollonie, à un acte héroïque, s'empare de l'esprit d'Eusébie. Pensant à la jeunesse, à la beauté de la plupart de ses compagnes, elle craint que le glaive ne les épargne, que l'ennemi, tristement humain, ne les emporte sur ses vaisseaux, et qu'elles n'aillent faire l'ornement et la joie de quelque chef barbare. Elle se lève au milieu d'elles, leur inspire ses craintes, rappelle à leur souvenir la promesse solennelle qui les lie au Christ, leur parle avec horreur des hordes sauvages qui déjà se précipitent sur leur asile, leur retrace la servitude dans laquelle elles gémiront, les maux dont elles seront les victimes, les injures dont on les accablera, la honte éternelle qui s'attachera à leur nom, si l'infidèle les entraîne à sa suite. Quand elle voit qu'elles sont remplies du feu qui l'anime, qu'autour d'elle les sanglots éclatent, les larmes coulent, et que des murmures d'approbation accueillent chacune de ses paroles : « Courage, ô mes compagnes, ô vierges, courage, encore quelques heures de combat et la victoire nous appartient. La mort vaut mieux que le déshonneur ; les tourments, les souffrances, le martyre, je les préfère à la honte ; aussi, je prie votre Dieu et le mien de veiller sur nos âmes, et je le supplie de nous arracher la vie. Je lui demande pour nous toutes une mort glorieuse. Dans le triste état où nous sommes réduites, nous devons redouter la vie comme le plus grand de tous nos malheurs ; j'espère que l'Époux sacré ne nous laissera pas au moment de la tribulation, qu'il volera à notre aide, quand nous n'avons plus de ressource, et que les fiers ennemis de son nom triomphent et l'insultent. Le Christ vous soutient, le Christ vous ranime, le Christ vous parle par ma bouche, écoutez sa voix. Sacrifice cette beauté périssable qui peut ruiner vos âmes, immolez vos charmes, arrachez de vos visages ces grâces trompeuses, afin que l'ennemi, en violant notre asile, au lieu d'y trouver ces beautés qu'il recherche, ne puisse plus y découvrir que des objets d'horreur ; et ainsi serez-vous délivrées, échapperez-vous à votre perte. Imitez-moi, suivez les traces que je vous montre, afin que bientôt nous puissions toutes ensemble passer dans une vie meilleure, où nous célébrerons notre Dieu, où nous chanterons éternellement ses louanges ». Un air divin était répandu sur ses traits. Elle prend à l'instant un instrument tranchant, le porte à son visage, et mutilé avec force et son nez et ses lèvres. Le sang coule en abondance sur son visage et rougit ses vêtements. A la vue de son courage un cri général de pitié s'élève autour d'elle, et une vive ardeur pénètre toutes les âmes. Ses compagnes s'empressent de l'imiter. Déjà toutes ont fait passer sur leur visage le fer tranchant, et toutes ces vierges ensanglantées, répandant leur sang, prémices de leur martyre, mais ne jetant pas une larme, attendent tranquillement leurs meurtriers. Elles n'étaient plus pour la terre que des objets de dégoût et d'horreur, mais aux yeux de l'Époux et des saints anges, quelles touchantes beautés elles revêtirent, de quelles grâces elles brillèrent !

280 11 OCTOBRE.

Déjà les Maures sont aux portes du monastère ; leurs cris de rage, leurs chants impies, le bruit des armes, le son du clairon, viennent frapper les oreilles des épouses du Christ, qui tressaillent tout à la fois et de joie et d'épouvante. Ils s'applaudissent par avance de leur butin ; chacun déjà dans son esprit se choisit une épouse. Ils pénètrent dans le monastère, sur leur visage et dans leurs yeux brille une joie féroce, ils arrivent à l'endroit où se trouvaient Eusébie et ses compagnes. Ils reculent d'horreur, ils frémissent au triste spectacle qui frappe leurs yeux. Se voyant ainsi déçus dans leurs espérances, ils ouvrent leur âme à la vengeance, à la fureur, à la rage. Ils tirent le glaive, ils immolent sans pitié autour des saints autels ces tendres vierges qui s'y étaient réfugiées comme dans leur dernier asile. Elles ne poussèrent aucune plainte, on n'entendit aucun murmure, et, au nombre de quarante, elles subirent avec bonheur la mort qui mettait un terme à leurs angoisses, et commençait leur gloire éternelle.

SAINT GOMER OU GUMAR D'EMBLEHEM, CONFESSEUR. 281

[ANNEXE: CULTE ET RELIQUES.]

Deux ans après le martyre d'Eusébie, toute la puissance conjurée des Maures vient expirer dans les plaisirs de Tours. Charles-Martel les combat, les terrasse, les taille en pièces, et anéantit pour toujours en France l'empire des Maures. Le sol français fut bientôt purifié de leurs débris. Quand la paix eut été rendue aux chrétiens, on s'empressa de recueillir les ossements d'Eusébie et de ses compagnes. Un tombeau magnifique reçut ces précieuses reliques. Elles furent vénérées de tous les chrétiens dans le souterrain de Saint-Victor, auprès de l'autel principal.

Sur le tombeau fut placée une pierre, qui portait une inscription touchante et empreinte de la naïveté de ces siècles de foi. La voici en entier, avec la traduction :

Hic requiescit in pace Eusebia religiosa Magna ancilla Domini Qui in exculo ab hinc ante sexate vixit Sexaginta annos et ubi à Domino Electa est in monasterio S. C. S. Cyriaci Servivit annos quinquaginta recessit sub Die Kalend. Octobris, indictione sextâ.

Ici repose en paix Eusébie religieuse, Grande servante du Seigneur, Qui passa depuis sa naissance Soixante ans dans le monde, et y fut choisie de Dieu Pour le monastère de Saint-Cussien et de Saint-Cyrice. Elle y servit Dieu pendant cinquante ans, elle mourut La veille des kalendes d'octobre, indiction sixième.

Au bas de l'inscription est gravé un symbole touchant, que l'on rencontre fréquemment dans les catacombes. C'est un calice où viennent s'abreuver deux colombes. On aura voulu figurer ce vin mystérieux qui engendre les vierges, ou plutôt désigner le repos éternel, la paix, le bonheur, qu'ont acquis Eusébie et ses compagnes après avoir bu à la coupe de l'amertume et des souffrances. C'est l'unique monument qui rappelle aux générations le dévouement d'Eusébie. Autrefois, quand il existait encore quelques débris du passé, dans une communauté qui appartenait à l'Ordre religieux d'Eusébie, chaque fois qu'une jeune novice recevait le voile mystérieux, emblème de l'innocence, on lui rappelait solennellement l'héroïsme d'Eusébie et de ses compagnes, et on lui demandait si elle oserait déployer le même courage.

Maintenant rien ne rappelle plus aux Marseillais ces précieux souvenirs. Les cendres d'Eusébie et de ses compagnes ont été jetées au vent, son tombeau a été arraché des lieux qu'il occupait. La pierre tumulaire même n'a pas été respectée, elle orne aujourd'hui le musée de Marseille.

Cette notice, due à M. l'abbé J.-B. Magnan, est extraite du Conseiller catholique, de Marseille.

Événements marquants

  • Entrée au monastère des Cassianites à l'âge de 14 ans
  • Élection comme abbesse
  • Invasion de Marseille par les Sarrasins avec la trahison de Mauront
  • Mutilation volontaire du visage (nez et lèvres) pour préserver sa virginité
  • Massacre des quarante religieuses par les Maures au pied des autels

Citations

La mort vaut mieux que le déshonneur ; les tourments, les souffrances, le martyre, je les préfère à la honte

— Paroles attribuées par le texte

Hic requiescit in pace Eusebia religiosa Magna ancilla Domini

— Inscription funéraire