Sainte Eugénie de Rome

Vierge et Martyre

Fête : 25 decembre 3ᵉ siècle • sainte

Résumé

Fille du préfet d'Égypte, Eugénie se déguise en homme pour intégrer un monastère chrétien où elle devient abbé. Accusée de harcèlement par une femme nommée Mélanthia, elle révèle son identité à son père lors de son procès, provoquant la conversion de sa famille. Elle meurt martyre à Rome, décapitée après avoir survécu miraculeusement à la noyade et au feu.

Biographie

SAINTE EUGÉNIE DE ROME, VIERGE ET MARTYRE

IIIe siècle.

Fidèle servante du Christ, Eugénie foule aux pieds l'orgueil du monde : et, à travers les sentiers de l'humilité, sa vie la mène au ciel. Bréviaire Mozarabe : *Hymne de sainte Eugénie*.

Sainte Eugénie naquit à Rome, en 483, de parents païens nommés Philippe et Claudia. Son père ayant été nommé par Commode préfet augustal de la province d'Égypte, Eugénie, alors âgée d'environ dix ans, alla se fixer à Alexandrie avec ses parents. Les soucis de l'administration ne firent pas négliger à Philippe ses devoirs domestiques et l'éducation de sa fille et de ses deux fils, Avitus et Sergius. Celle d'Eugénie, qu'il destinait à une alliance digne de sa fortune et de son rang, attira sa plus tendre sollicitude. Cette jeune enfant annonçait, dès l'âge de dix ans, une remarquable précocité. À la vivacité pénétrante de son esprit elle joignait une mémoire si heureuse, que tout ce qu'elle avait une fois lu ou entendu y restait inéfacablement gravé. Son père n'oublia rien pour féconder une terre qui s'ouvrait à de si belles espérances. Les ressources ne manquaient pas dans Alexandrie. Foyer des lettres païennes, cette ville renfermait tous les trésors intellectuels de l'ancien monde. De plus, la haute position de Philippe lui permettait de choisir parmi les plus illustres maîtres ; et les progrès d'Eugénie étaient de nature à donner à leur zèle une activité incessante, et à leur légitime orgueil un utile et précieux aliment.

Elle atteignait à peine sa quinzième année, que déjà elle avait pu passer de l'étude approfondie des lettres grecques et latines à celle de la philoso-

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phie. Ces diverses connaissances, offertes méthodiquement à son esprit, s'y étaient classées sans effort, en s'éclairant d'un jour nouveau à mesure qu'elle approchait du terme de cette rare et brillante éducation. Philippe ne se lassait pas de contempler avec orgueil la fleur qui s'épanouissait sous ses yeux, et qui brillait d'un si doux éclat au foyer domestique. Ces ornements de l'intelligence n'étaient pas la seule parure d'Eugénie ; elle était douée de toutes les grâces de la nature. Mais Dieu, dans ses desseins sur elle, avait ajouté à ces dons une beauté supérieure à toutes les autres ; l'âme de la vierge, secrètement dominée par les attraits de la chasteté, resplendissait de tous les charmes de cette angélique vertu, marque assurée d'une âme bien faite.

Le moment était venu où le préfet devait songer pour sa fille à un parti digne d'elle ; et voici qu'en 499, Aquilius, fils du consul Aquilinus, vient la lui demander pour sa fiancée. Philippe sonda Eugénie relativement à cette démarche ; et comme il lui faisait valoir la haute naissance du jeune homme qui la recherchait : « Ce n'est pas la naissance », répondit-elle avec gravité, « ce sont les mœurs qui doivent guider dans le choix d'un époux. On ne vit pas avec les parents de son époux, mais avec lui ».

Une réponse si pleine de maturité ne déplut pas à Philippe ; mais elle avait une portée qu'il ne soupçonnait pas. De nouvelles sollicitations lui arrivèrent de toutes parts ; mais un vague amour de la virginité les lui faisait toujours repousser, lorsqu'un livre des Épîtres de saint Paul, tombé providentiellement dans ses mains, et qui, à lui seul, renfermait plus de vérités que les sept cent mille volumes de la grande bibliothèque alexandrine, opéra une révolution dans son âme, en l'illuminant de clartés soudaines et toutes nouvelles. Avec quelle avidité Eugénie dévora ces pages, tour à tour mystérieuses et pleines de lumières ! Nous ne la suivrons pas dans cette sublime initiation à la doctrine et à la morale chrétiennes ; le reste de sa vie nous prouvera qu'elle a été un digne disciple du grand Paul. Il lui avait surtout enseigné la nécessité du baptême pour le salut. Elle le demandait par toutes les aspirations de son âme ; mais, chrétienne par le cœur, que pouvait-elle dans ce milieu païen où la retenaient forcément son âge, son sexe et le rang qu'elle occupait ? que de nuits passées dans les angoisses ! que de projets opposés se pressent dans la tête de la jeune vierge ! elle sent qu'elle ne peut s'en ouvrir à un père qui ne souffre pas un chrétien dans la capitale de l'Égypte ; sa mère ne peut rien pour elle : elle est assise aussi dans les ténèbres et les ombres de l'idolâtrie.

Eugénie compte à peine sa seizième année, et déjà les saintes agitations qui tourmentent son âme ont altéré la fraîcheur de son visage. Ses parents s'en inquiètent ; mais elle ne peut leur livrer son secret. Dieu vint en aide à celle qui aspirait tant au bonheur d'être sa servante. Il lui mit au cœur de prétexter auprès de ses parents le besoin de quelque repos à la campagne. Elle n'ignorait plus que les saintes théories du maître dont elle avait en main les épîtres, recevaient chaque jour et à chaque instant leur application, aux environs d'Alexandrie et dans toute l'Égypte. C'est pourquoi elle quittait la maison paternelle ; et sa pensée, arrêtée dès lors, était de n'y plus rentrer. Philippe, qui ne pouvait soupçonner rien d'une telle résolution, s'empressa d'accéder au désir de sa fille.

Accompagnée de deux jeunes eunuques, nommés Protus et Hyacinthe, qui avaient grandi avec elle et partagé son éducation, grâce aux habitudes princières de Philippe, Eugénie sortit d'Alexandrie. Son père possédait de riches domaines à quelques lieues d'Alexandrie : c'est là qu'elle va mûrir

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l'exécution de son grand et hardi dessein. Sur sa route elle entend des chants chrétiens; elle fait arrêter sa berline; elle écoute, et son oreille est frappée de ces chants prophétiques: « Dieu est grand; il est digne de toutes nos louanges; il est terrible par-dessus tous les dieux. Tous les dieux des nations sont des démons; mais notre Dieu à nous a fait les cieux. La gloire et la beauté marchent devant lui; la sainteté et la magnificence sont dans son sanctuaire ». À ces mots: « Tous les dieux des nations sont des démons, mais notre Dieu à nous a fait les cieux», Protus et Hyacinthe la virent soupirer et pleurer. « Avec moi », leur dit-elle, « vous vous êtes livrés à l'étude des lettres. L'histoire nous a appris à connaître les faits qui honorent ou qui flétrissent les hommes. Nous avons consacré des heures difficiles aux syllogismes vainement élaborés par les philosophes. Eh bien! tout cet échafaudage de science croule devant l'expression de cette seule pensée, que nous venons d'entendre joyeusement acclamée par les chrétiens: Tous les dieux des nations sont des démons; mais notre Dieu à nous a fait les cieux ».

La berline reprit sa course jusqu'à la villa de Philippe. Là, prenant à part Protus et Hyacinthe, Eugénie entre avec eux dans les considérations les plus touchantes sur la nouvelle religion qu'elle veut embrasser. Elle leur donne lecture des pages de l'Apôtre qui ont apporté la lumière dans son esprit. Elle est si pénétrée, si éloquente, si persuasive, qu'à un premier étonnement succède bientôt dans leur esprit une conviction profonde, et que leur croyance ne tarde pas à se mettre en harmonie avec la sienne. Quelques jours se passèrent dans ces pieux entretiens, et la vierge, libre enfin et pleine de confiance dans la bénédiction que Dieu donnerait à ses démarches, avait déjà recouvré sa première fraîcheur.

Les difficultés étaient loin d'être aplanies devant elle; mais elle était soutenue par son espérance. Tantôt elle interrogeait le ciel par une fervente prière; tantôt elle appelait ses jeunes compagnons pour les affermir dans leur foi nouvelle. Souvent elle allait dans la solitude rêver à la prochaine exécution de son projet. Apprenant que les Séméens, dont les chants chrétiens l'avaient si agréablement frappée, étaient sous la dépendance d'un évêque nommé Hélénus, et que cet évêque, occupé du soin de toutes ses églises, avait confié cette nombreuse réunion d'hommes à un prêtre du nom de Théodore, elle découvre à ses compagnons le projet qu'elle a formé de couper ses cheveux, de revêtir un costume de jeune patricien, de reprendre, dès le lendemain, aux premières lueurs de l'aurore, la route d'Alexandrie, et, pendant que le reste de ses gens sera en avant, de descendre, à leur insu et à la faveur des ténèbres qui régneront encore, non loin de ces monastères désirés, laissant la berline vide poursuivre sa route du côté d'Alexandrie. Ce plan, agréé par ses deux jeunes compagnons, fut exécuté à l'heure dite. Le Christ daigna bénir les pas de ceux qui déjà croyaient en lui: le succès le plus complet couronna leur sainte audace.

A peine Eugénie était-elle descendue de sa berline, qu'elle entendit, à distance, des chants qui semblaient formés par un grand nombre de voix. Ils ne partaient point des Séméens. Peu à peu ces chants se rapprochent, et elle aperçoit un nombreux cortège qui s'avançait de son côté. C'était une multitude innombrable de chrétiens qui se pressaient sur les pas de l'évêque Hélénus. Eugénie et ses compagnons les suivirent, et après la célébration des divins mystères, furent présentés à l'évêque. Celui-ci, ayant eu révélation du sexe d'Eugénie, qui s'était présentée sous le nom d'Eugène, entra

de plus en plus dans les desseins de Dieu sur la jeune vierge, et l'autorisa à garder ses habillements d'homme. Il régla qu'elle ne se séparerait point de ses deux compagnons, sûrs protecteurs de sa virginité; et il ne les abandonna point qu'il ne les eût faits tous trois catéchumènes, baptisés de sa main, revêtus de la sainte tunique, et admis enfin dans ces Séméens, vers lesquels ils avaient si courageusement dirigé leurs premiers pas.

Pendant que ceci se passait, les parents d'Eugénie, au désespoir en voyant arriver sa berline vide, faisaient pour la retrouver d'inutiles recherches; et Philippe, à qui les prêtres païens avaient fait croire qu'elle était enlevée au ciel par les dieux, éleva une statue d'or à sa fille, et la fit honorer comme une déesse.

Eugénie, que nous appellerons désormais Eugène, se voyait enfin au comble de ses vœux. Dans le secret de sa solitude, elle travaillait à l'acquisition des vertus chrétiennes et religieuses; et son esprit se livrait avec une indicible ardeur à l'étude des saintes lettres. Elle y fit de tels progrès que, dès la seconde année, elle sut par cœur toutes les écritures divines. D'autre part, jamais frère n'avait atteint si rapidement les plus hauts degrés de la perfection. La sérénité de son âme était si grande que tous s'accordaient à dire d'elle, et d'elle seule, que c'était un ange. Qui eût soupçonné une jeune femme dans celle qui par la vertu du Christ et par sa virginité sans tâche, était une merveille pour tous ces saints anachorètes? son langage respirait l'humilité dans la charité, et annonçait autant de distinction que de mesure. On ne lui surprenait pas un défaut. Elle était sobre de paroles et surpassait tous les frères en retenue et en modestie. Nul ne la devançait pour la prière et les réunions saintes: la première à s'y présenter, elle y restait la dernière, et le devoir seul pouvait l'en arracher. Elle se faisait toute à tous. Elle trouvait dans son cœur une consolation pour toutes les tristesses, une aimable sympathie pour toutes les joies. Une seule de ses paroles adoucissait la colère, et l'orgueilleux trouvait une si heureuse édification dans ses exemples, que le loup ne tardait pas à se faire agneau. En un mot, et c'était là le caractère dominant de sa vertu, elle se montrait animée envers tous d'une charité vraie, qui n'était pas seulement sur ses lèvres, mais vivante au fond de son cœur. En peu de temps, la grâce des guérisons lui fut départie d'en haut; et son crédit devint si puissant auprès de Dieu que ses visites aux malades leur apportaient plus que des consolations: elles leur rendaient la santé.

Trois ans s'étaient écoulés depuis que la fille de Philippe étonnait les saints habitants de ces déserts par ses vertus toujours croissantes: elle allait en recevoir une récompense bien redoutable pour son humilité, et pour la paix, jusque-là si sereine, de sa grande âme. Le prêtre Théodore, qui était préposé aux hommes de Dieu, passa au Seigneur; et tous les frères furent d'avis de lui donner pour successeur celle qui était parmi eux un ange de vertu, le frère Eugène.

Que fera-t-elle devant l'expression d'un tel vœu? Sa première pensée est de jeter le souci de son âme dans le sein de Dieu. Il ne l'a pas menée si avant, il n'a pas mis tant d'amour à aplanir les premières difficultés sous ses pas, pour lui tendre ensuite un piège. Il lui a donné, sous son vêtement d'homme, un abri si paternel; tout a concouru à la cacher si bien, que la manifestation même de ce désir des frères est peut-être une preuve que Dieu la veut toujours cachée davantage. Pourtant, elle est femme; il est contraire aux règles qu'elle soit préposée à la conduite des hommes. Après avoir interrogé le ciel, elle s'adresse à ses confidents sur la terre: ils ne

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peuvent se résoudre à lui conseiller la fuite. Ils l'ont toujours vue la première par sa condition et par ses vertus ; il leur semble que c'est Dieu qui l'appelle. Pourtant ils cèdent à sa prière en s'efforçant de travailler l'esprit des frères dans un sens contraire à son élection. Elle-même oppose avec larmes ses plus énergiques refus. Vains efforts, dont son humilité reçoit encore plus d'éclat. Le parti d'ailleurs en est pris ; l'assemblée des frères est convoquée ; et Eugène, qui ne peut plus, sans trahir son inviolable secret, repousser de si unanimes suffrages, fit son sacrifice, qui fut accueilli avec une joie unanime.

Dès lors, s'oubliant elle-même, elle se chargea de la sollicitude universelle. Pour obéir à la voix du ciel, on la vit toujours la première dans tous les offices qui jusque-là avaient été accomplis par les derniers des Frères, comme puiser et porter l'eau, ou couper le bois ou nettoyer. Elle fixa sa demeure au seuil des Séméens, afin de ne pas même paraître être supérieure à l'humble solitaire qui en gardait les avenues. Elle n'en veillait pas moins avec une remarquable activité à la réfection des Frères. Elle apportait à régler les divines psalmodies un zèle tout spécial. Tierce, Sexte, None, Vêpres, et les heures de la nuit ou du matin étaient l'objet de ses soins les plus vigilants ; elle regardait comme perdu pour Dieu, pendant les Heures, le plus petit instant qui n'eût pas été consacré à la louange divine. Ses conseils aux frères étaient empreints d'une humilité profonde et d'une ardente charité. Elle leur recommandait, avant tout, de veiller sur leurs lèvres, et d'éviter les paroles inutiles. « C'est le précepte du Seigneur », disait-elle. « Il n'y a qu'une manière d'honorer Dieu, et de lui témoigner le respect dû à sa majesté : c'est d'obéir à ses commandements ».

Ainsi marchait vers la perfection l'abbé que Dieu même avait fait, dans une vue de miséricorde dont l'admirable secret ne tardera pas à se révéler. Les saints colloques de la vierge avec le ciel n'étaient interrompus ni le jour ni la nuit ; et sa vie était une oraison continue. Elle s'éleva tellement dans la grâce par la manière dont elle accomplit sa charge, qu'elle chassait les démons des corps qui en étaient possédés, et qu'elle ouvrait les yeux aux aveugles.

La profonde humilité d'Eugène ne servit qu'à donner plus de relief à sa vertu ; et Dieu se plaisait à relever la sainteté de cette âme par les bénédictions qu'il accordait à ses prières. Le bruit des guérisons miraculeuses, dues à la sainte intervention de l'abbé, se répandit au dehors ; et une dame d'Alexandrie, depuis un an tourmentée d'une fièvre quarte, résolut d'aller lui demander quelque soulagement à ses souffrances. Cette dame, d'un rang très-élevé, habitait une villa dans le voisinage des Séméens, et elle s'appelait Mélanthia. Elle était plus riche des biens de la terre que des précieuses vertus de l'âme.

Une berline déposa la noble malade aux pieds d'Eugène, qui fit sur elle le signe de la croix ; et à peine quelques gouttes d'huile eurent-elles touché Mélanthia, que, recouvrant soudainement la santé, elle put reprendre à pied le chemin de sa villa. Elle voulut témoigner sa reconnaissance à son médecin ; et, rentrée chez elle, elle fit immédiatement choix de trois coupes d'argent qu'elle remplit d'aureus, et les lui envoya en présent. L'abbé donna ordre de les reporter à Mélanthia, en lui offrant des actions de grâces et disant : « Nous avons tous les biens abondamment, et au-delà. Aussi, ma bien chère mère, si vous voulez m'en croire, faites ces présents à de plus pauvres et plus nécessiteux que nous ». Mélanthia, contristée de cette

réponse, ne se contenta plus d'un message : elle alla elle-même presser l'acceptation du présent, et elle fit de nouvelles offres plus considérables. Désormais assidue auprès d'Eugène en qui rien ne lui révélait une femme, elle fut frappée de sa jeunesse et de sa beauté. En voyant cet ange du ciel, elle crut avoir affaire à un jeune homme de la terre. C'était, dans la pensée de cette femme, non pas la haute vertu, mais la grande habileté du médecin qui l'avait guérie ; et elle se prit à le convoiter. Dans le but de lui inspirer un moindre goût pour son saint état, elle hasardait de loin en loin quelques paroles d'abord réservées, ensuite plus expresses.

Eugène, avec cette belle simplicité qui plaît à Dieu, ne soupçonnait en rien les préoccupations du cœur de cette femme, et répondait à ses insinuations mondaines, comme à des objections dont il importait au salut de Mélanthia de voir enfin tout le néant. Les avertissements divins, les saints conseils ne lui furent pas épargnés. Mais la sagesse n'entre pas dans une âme adonnée au mal ; elle n'habite pas dans un corps assujéti au péché. Aussi Mélanthia continuait de nourrir ses désirs bizarres et insensés ; et elle espérait toujours triompher d'Eugène par les présents. Inhabile à juger la vertu, parce qu'elle ne la connaissait pas, elle se persuada que les refus obstinés du jeune abbé n'avaient d'autre principe qu'une cupidité excessive ; et elle ne mit plus de bornes à ses offres et à ses promesses. Elle insista longtemps ; mais Eugène s'opiniâtrait à lui renvoyer avec actions de grâces tous les présents qu'elle lui adressait. Enfin, cédant au mal qui la minait intérieurement, Mélanthia crut devoir recourir à la feinte : elle se dit malade, et pria son aimable médecin de venir la visiter. Eugène accéda à sa prière et vint s'asseoir à côté du lit de Mélanthia, qui lui découvrit enfin son criminel amour.

Eugénie comprit alors toute l'étrangeté de cette situation. Pour la dévoiler à Mélanthia, un seul mot eût suffi : ce mot, révélateur de son grand secret, Eugène ne devait pas le dire. « Ce n'est pas à tort », répondit-elle en se signant, « que votre nom même atteste la noirceur de la perfidie : l'enfer a une grande place dans votre cœur. Arrière, trompeuse et séduisante Mélanthia ! non, nous ne trahirons pas la chasteté ! non, nous ne souffrirons pas d'atteinte à la virginité ! non, Marie, mère de Dieu et Vierge tout ensemble, nous ne faillirons pas à nos serments ! notre époux c'est Jésus-Christ. Nul accord, nulle société entre ses serviteurs et vous : nous combattons sous un autre drapeau. Laissez vos richesses à des maîtres qui vous ressemblent : nos délices, à nous, sont de mendier avec le Christ ; pauvres avec lui, nous sommes toujours suffisamment riches ! chassez ces images de la concupiscence ; le bonheur n'est pas dans la passion dont vous vous laissez dominer. Repaire du dragon, vous en distillez le venin. Mais nous, avec le nom du Christ que nous invoquons, nous savons échapper à vos poisons, et trouver miséricorde dans le Seigneur ».

Eugène était déjà loin, quand sa bouche, interprète d'un cœur saintement indigné, jeta ces dernières paroles à Mélanthia. Celle-ci ne put supporter la honte d'une telle déception ; et, dans la crainte d'être accusée, si elle ne se faisait tout d'abord accusatrice, elle partit pour Alexandrie, et se présenta devant le Préfet Philippe, père d'Eugénie ! « J'ai fait aujourd'hui même », lui dit Mélanthia, la rencontre d'un jeune scélérat, imitateur des chrétiens. Il ne m'était d'abord connu que comme médecin ; et, à ce titre, je l'avais appelé près de moi ». Et ajoutant de perfides paroles, l'impudente audace de la matrone fait retomber son propre crime sur la vierge innocente et chaste. Le Préfet avait une âme honnête : sa colère s'alluma. Il

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dépêcha en toute hâte une escouade d'appariteurs, qui eurent l'ordre d'envahir les Séméens, de charger l'abbé de chaînes, et d'arrêter avec lui tous les Frères.

Les voilà jetés sur la grande voie d'Alexandrie, chassés en avant comme un vil troupeau jusque dans l'enceinte de la métropole. Le peuple d'Alexandrie, toujours avide d'émotions, les entourait de clameurs, et déjà il les entraînait vers le Stade. Mais ils furent arrachés à son impatience par l'intervention du Préfet. Philippe tenait compte de la lettre d'Adrien, qui exigeait que les chrétiens, pour être condamnés, fussent juridiquement accusés. Il les fit jeter dans les fers ; et, comme une prison ne suffisait pas à leur multitude, ils furent répartis dans plusieurs. Le jour de l'exécution ne tarda pas à être fixé. Cependant une rumeur immense agitait la ville ; et la renommée sans pudeur promenait le futur scandale par toute la province d'Égypte. Tous croyaient, tous condamnaient par avance. Aux yeux du Préfet en particulier, il était évident qu'une noble femme comme Mélanthia ne pouvait mentir ; et le peuple repaissait déjà sa vive et mobile imagination du spectacle des bûchers allumés, et des bêtes féroces broyant sous leur dent les corrupteurs, et des divers supplices qu'ils allaient subir.

Dès le matin du jour si impatiemment attendu, tout Alexandrie est en mouvement. De toutes les villes, peu distantes d'Alexandrie, païens et chrétiens sont accourus au spectacle. Ceux-ci pour tremper leurs linges dans le sang des victimes, recueillir leurs corps, et donner à ces saintes dépouilles une honorable sépulture. Des prêtres et même des évêques, demeurent cachés dans les rangs, hors de la sacrilège enceinte, attendant le moment où il leur sera donné de pouvoir s'y précipiter avec les pieux fidèles. Les païens poussent des cris de joie devant les préparatifs de ce solennel interrogatoire : les bêtes rugissent ; les chevalets sont dressés ; les fouets, les flammes, les bourreaux, les divers instruments de supplice destinés à arracher les secrets des cœurs, tout est prêt.

Le Préfet augustal est annoncé. Il prend place sur son tribunal au milieu des acclamations de la multitude. Ses deux fils, Avitus et Sergius, siègent à ses côtés. Tout à coup les rangs s'ouvrent : ce sont les appariteurs qui amènent, enchaînés et traînés par leurs colliers de fer, les nombreux accusés, leur jeune abbé en tête. Les clameurs du peuple redoublent, et deviennent de plus en plus menaçantes. Le Préfet impose silence à cette multitude ; et il fait approcher Eugène, qu'il veut entendre sans intermédiaires, afin de recueillir la vérité de sa bouche. Il l'apostropha en ces termes : « Dis-moi, chrétien, toi le plus criminel entre tous, les enseignements de votre Christ vous recommandent-ils donc de faire métier de la corruption, et de tendre des pièges à la pudeur de nos matrones ? Réponds, infâme, et confesse, médecin d'emprunt, ton audacieuse tentative contre la noble et chaste Mélanthia ».

Eugène, baissant les yeux pour n'être pas reconnue de Philippe, lui fit cette réponse : « Le Dieu que je sers, Jésus-Christ, a enseigné la chasteté ; et à ceux qui gardent l'intégrité du corps, il promet une vie qui ne finira point. Quant à Mélanthia, il nous serait aisé de convaincre cette femme de faux témoignage. Mais mieux vaut pour nous endurer vos tortures, que de l'exposer elle-même, en la confondant, à quelque fâcheux mécompte : nous perdrons le fruit de notre patience ; et notre loi nous ordonne de rendre le bien pour le mal. Si, pourtant, votre sublimité prend à témoin les invincibles princes que vous ne ferez pas retomber sur cette femme la sentence qui nous menace, et que vos vengeances ne poursuivront pas son

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faux témoignage; alors, nous consentons à prouver qu'elle nous impute un crime dont elle-même est l'auteur ». Le Préfet jura par la vie des Princes qu'il accédait à sa demande; et Eugène reprit : « Ô Mélanthia ! noire et perfide Mélanthia ! ce qui est encore un mystère pour le peuple, n'en est pas un pour ta conscience; Dieu le voit de ces yeux qui voient toute chose; et il punira ta calomnie ! Du reste, tu as fait dresser des chevalets; tu veux y étendre les chrétiens; condamne, frappe, brûle : tu sais nous apprécier. Non pas cependant que le Christ ait des serviteurs, tels qu'il te plaît de les montrer. Fais amener l'esclave, témoin de notre crime; et sa déposition mettra à nu ton mensonge ».

Le peuple murmurait; la procédure était trop longue pour son impatience. Cependant un esclave paraît: l'attention de tous se réveille et est fixée un instant encore. Cette esclave avait été formée à l'école de Mélanthia; elle entre dans des détails crûment accusateurs, qu'elle s'offre de confirmer par d'autres témoignages. Ces détails piquent la curiosité de la multitude; et, avec cette mobilité qui la caractérise, sûre désormais de ses nombreuses victimes, elle montre au préfet, par un silence approbateur, qu'elle aime à entendre ces nouveaux témoins. Il les appelle; et leur déposition vient appuyer celle de l'esclave. Interrogés un à un, tous attestent qu'elle a dit la vérité. « Qu'as-tu à répondre », dit alors à Eugène le juge visiblement ému; « qu'as-tu à répondre à tant de témoins, à tant de preuves accablantes? »

Eugène était donnée en spectacle aux anges et aux hommes: Dieu permit qu'elle fût écoutée: « Le temps de parler », s'écria-t-elle, « est venu, après le temps de me taire. S'il est bon de cacher le secret du roi, il est honorable de révéler et de confesser les œuvres de Dieu. J'avais voulu, devant le crime qui m'est imputé, attendre les révélations du jugement futur, et ne montrer ma chasteté qu'à Celui-là seul pour l'amour de qui nous la devons garder. Cependant, afin de ne pas laisser l'audacieux mensonge triompher des serviteurs du Christ, je vais exposer en peu de mots toute la vérité: non point pour en faire parade, mais pour la gloire du nom du Christ. Telle est la vertu de ce nom, que la femme, assez heureuse pour le connaître et pour l'aimer, s'élève jusqu'à la dignité de l'homme: la différence de sexe s'évanouit devant la foi. C'est l'enseignement du bienheureux apôtre Paul, ce maître de tous les chrétiens, quand il dit que devant le Seigneur il n'y a plus d'homme ni de femme, parce que nous ne sommes tous qu'un en Jésus-Christ. Voilà la règle que j'ai embrassée de toute l'ardeur de mon âme. Confiante dans le Christ, je n'ai pas voulu être femme; mais fermement résolue à garder la virginité, j'ai revêtu le personnage d'homme en Jésus-Christ. Homme, j'aurais dédaigné de faire la femme; mais femme que la foi élevait à une noble virilité, j'ai fait l'homme: en embrassant courageusement la virginité qui est dans le Christ ».

A ces mots, elle leva la tête, déchira soudainement le haut de sa tunique, et, se tournant vers le préfet, à qui elle apparut femme: « Vous êtes mon père », s'écria-t-elle; « Claudia est ma mère; et voici, à vos côtés, mes deux frères, Avitus et Sergius. Je suis Eugénie !... votre fille,... qui, pour l'amour du Christ, ai dédaigné le monde et le néant de ses plaisirs. Voici Protus et Hyacinthe, mes eunuques, avec qui je suis entrée dans l'école du Christ; et le Christ s'est montré si bon maître, qu'il m'a rendue par sa miséricorde supérieure à toutes les atteintes du vice; et j'espère lui appartenir pour toujours! »

Nous renonçons à décrire cet instant sublime. Le peuple pousse une

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immense acclamation. Eugénie est longtemps serrée dans les bras de son père, de ses frères, de sa mère qui, immédiatement informée de la grande nouvelle, était arrivée en toute hâte. Le stratagème des prêtres est confondu. La ville entière avait pleuré la disparition d'Eugénie : elle applaudit tout entière à son triomphe. On lui apporte une robe brochée d'or, dont elle est parée malgré elle. L'austère tunique de l'abbé a fait place aux riches ornements de la fille d'un préfet augustal ; et, du haut du tribunal où elle attire tous les yeux, elle est portée triomphalement sur les épaules, au milieu des acclamations du peuple qui répète : « Il n'y a qu'un Christ, l'unique et vrai Dieu des chrétiens ! » Pendant qu'Eugénie regagne le palais augustal au milieu de l'ivresse populaire, sa chasteté reçoit un plus magnifique témoignage. Le ciel parle à son tour : un feu vengeur en descend, qui enveloppe la maison de Mélanthia, ce repaire de faux témoins ; et il n'y laisse pas même un vestige de tout ce qui lui avait appartenu.

Le peuple, en applaudissant à la justice de Dieu, apprit à le craindre ; et d'innombrables conversions furent la conséquence immédiate de cette émouvante péripétie. La plus importante fut la conversion du Préfet augustal, de son épouse et de ses deux fils. Les églises furent rouvertes, après un veuvage de huit années ; et les chrétiens, rappelés au sein de la capitale. L'évêque Démétrius n'eut pas seulement la consolation de pouvoir désormais exercer librement ses fonctions augustes au milieu des fidèles d'Alexandrie, il lui était réservé de baptiser de sa main un Préfet, honoré des faisceaux. L'exemple de Philippe fut suivi par toute sa famille : avec lui furent baptisés Claudia, la mère d'Eugénie, et ses deux frères Avitus et Sergius.

Cette conquête chrétienne d'Eugénie allait directement contre le nouvel édit de Sévère, qui interdisait, avant tout, le prosélytisme ; et cependant, au lieu de hâter la persécution, elle en suspendit les effets dans Alexandrie. Philippe, qui n'ignorait pas la teneur de cet édit, adressa à l'empereur un rapport dans lequel toute allusion au prosélytisme était adroitement écartée. Il se contentait d'exposer qu'à son avis, les chrétiens étaient utiles à l'empire et qu'il convenait de les laisser en paix habiter l'enceinte des villes. Le passé du Préfet augustal était une garantie de son avenir, aux yeux de l'empereur. Il estimait Philippe, dont la sage administration faisait depuis longtemps la prospérité de l'Égypte : son rapport reçut l'assentiment de Sévère. Dès lors, tous leurs privilèges furent rendus aux fidèles, et la ville d'Alexandrie se trouva transformée en une grande assemblée chrétienne. L'heureux contre-coup s'en fit ressentir dans les villes voisines, et partout le nom chrétien put devenir florissant et honoré.

Eugénie ne se reposa pas après son triomphe. Appelée à faire le bien au grand jour, elle multiplia ses œuvres de zèle et de dévouement. Désormais la vierge, dont l'apostolat avait eu de si heureux succès auprès des hommes, ne s'adressera plus qu'à des vierges. Devenues de jour en jour plus nombreuses, celles-ci recueillent avec bonheur de ses lèvres virginales les leçons de la foi et de la virginité chrétiennes ; et quelques mois sont à peine écoulés, qu'un magnifique monument, élevé près des Portiques par les soins d'Eugénie, peut bientôt servir d'asile à ces nouvelles épouses de Jésus-Christ. La sainte fille du Préfet augustal savait user de son crédit sur le cœur de son père, pour obtenir de lui tout ce qui était utile à l'avancement de la religion. Claudia rivalisait de zèle avec sa fille bien-aimée ; et déjà elle avait arrêté le plan d'un édifice destiné à recueillir les étrangers. Ces œuvres étaient le fruit de la profonde paix dont jouissaient les chrétiens à Alexandrie. Mais elle ne devait pas être de longue durée.

Eugénie avait accompli sa vingtième année, quand son père fut ravi à sa tendresse par le martyre. Ce coup fut rude à son cœur. Elle perdait un père qui l'avait beaucoup aimée, et qui était sa conquête dans la foi. Sa piété filiale s'était accrue de tout ce que la religion sait ajouter aux affections naturelles ; et elle eût été inconsolable, si elle avait pleuré comme ceux qui n'ont point d'espérance. Mais elle trouvait un admirable contre-poids à sa douleur dans la contemplation de la couronne qui ceignait le front de Philippe ; elle savait que pour lui la palme avait succédé aux faisceaux. Fille d'un martyr, elle était saintement fière d'être orpheline à ce prix ; et elle ambitionnait pour elle-même le sort de son père. Vers l'an 204, elle se hâta de retourner à Rome avec sa mère et ses deux frères. Un long temps s'écoulera désormais pour la noble fille de Claudia, dans un silence qui rappelle l'humilité de ses premiers jours aux Séméens égyptiens. Là, trois années avaient suffi pour amener son premier triomphe : le triomphe plus grand de son martyre à Rome se fera attendre pendant cinquante-trois ans.

Durant la persécution de Dèce, Eugénie ne cessa de poursuivre, dans Rome, l'apostolat auquel elle s'était vouée. Elle ne se contentait plus, à cette époque avancée de sa vie, de réunir le plus qu'elle pouvait de jeunes vierges : les matrones romaines entouraient en grand nombre la vénérable sexagénaire, qui leur distribuait la parole de foi et les encourageait contre les efforts désespérés des persécuteurs. Sous la menace du glaive, son zèle infatigable et saintement audacieux opérait d'illustres conversions, parmi lesquelles on compte une jeune vierge de sang royal nommée Basilla, qui ne tarda pas à subir le martyre ainsi que Protus et Hyacinthe.

L'heure du grand et dernier combat était venue aussi pour Eugénie. Elle avait envoyé dans le sein de Dieu et dans les joies éternelles où son père était entré, un nombre infini de vierges et, parmi elles, sa chère et tendre compagne Basilla. Le ciel lui avait aussi envié ses inséparables compagnons Protus et Hyacinthe : elle ne devait pas tarder à les rejoindre. Dieu réservait à la jeune triomphatrice de vingt ans dans Alexandrie, un autre magnifique triomphe qui devait immortaliser sa vieillesse au sein de Rome. Cette ville était l'arène où chaque jour elle avait poursuivi sa course, sans que son humilité lui permît jamais de penser qu'elle eût atteint le but. Fidèle aux leçons de saint Paul, son premier maître, elle oubliait, comme lui, ce qui était derrière elle ; et, avançant toujours, l'illustre vierge allait enfin remporter le prix auquel elle se sentait appelée d'en haut par Jésus-Christ.

Elle comparut à son tour devant le préfet Nicétius. La plainte portée contre elle par Pompée devant les empereurs avait été entendue : et Galien, en lançant son décret contre Basilla, avait en même temps condamné Eugénie « à sacrifier aux dieux ou à mourir dans les tortures ». Nicétius la fit conduire à un temple de Diane, et sommer de sacrifier à la déesse. « Tu sacrifieras », lui disait chemin faisant un féroce appariteur : « sinon, j'ai en main de quoi te percer d'outre en outre ». Et il brandissait son glaive.

Elle fut ainsi traînée jusque dans l'île de Lycaonie, appelée aussi l'île du Tibre, et également célèbre dans l'histoire de Rome païenne et de Rome chrétienne.

Elle était arrivée dans l'édifice consacré à la déesse, lorsque, prêt à frapper, le lecteur lui dit : « Rachète ta vie et ton patrimoine, Eugénie, et sacrifie à la déesse Diane ». — « Mon Dieu ! » s'écria la généreuse martyre, en étendant les mains, « vous qui connaissez les secrets de mon cœur, qui,

VIES DES SAINTS. — TOME XIV.

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dans votre amour pour moi, avez conservé ma virginité intacte, qui m'avez unie à votre fils Jésus-Christ, mon Seigneur, qui avez fait régner en moi votre Esprit-Saint, venez à mon aide dans la confession que je fais de votre saint nom, et couvrez de confusion tous ceux qui servent cette idole et qui se glorifient de leurs simulacres ». Comme elle achevait cette prière, une violente secousse ébranle le sol; le temple tremble dans ses fondements et s'abîme avec l'idole elle-même: il ne reste debout que l'autel dressé devant la porte, où se tenait Eugénie. Ce prodige attire un immense concours de peuple; et, du sein de cette multitude, mille voix s'élèvent, dont les unes proclament l'innocence d'Eugénie, et les autres la traitent de magicienne. Le préfet, informé de ce qui se passe, en instruit l'empereur; et une sentence de Gallien condamne Eugénie à être précipitée dans le Tibre, avec une énorme pierre au cou. Mais celui qui avait été avec son apôtre sur la mer, n'abandonna pas Eugénie dans le fleuve: l'énorme pierre, s'entrouvrant, se détache du cou de la Sainte; et tous purent la contempler tranquillement assise et comme portée par les anges sur les eaux du Tibre.

On l'en retira pour l'exposer à un nouveau supplice. Les ondes avaient épargné leur victime; mais dans la pensée des persécuteurs, elle n'échapperait pas à l'action du feu. Elle fut donc condamnée à être jetée dans une fournaise ardente. On traîna Eugénie à travers les deux régions d'au-delà du Tibre et du Circus Maximus, jusqu'à celle de la Porta Capena, où Sévère avait bâti les Thermes de son nom en 202. Ce n'est pas sans dessein que la Providence avait ménagé ce nouveau théâtre à la martyre: sa présence aux Thermes de Sévère rappelait que ce prince avait été son premier persécuteur; et les derniers triomphes de la fille de Philippe se reliaient ainsi à celui qui l'avait illustrée dans Alexandrie.

Quand elle fut dans les flammes, l'hypocauste s'éteignit au point que les bains perdirent soudainement leur chaleur. En vain essaya-t-on de le rallumer: le bois entassé dans l'hypocauste ne produisit plus qu'une fumée épaisse qui étouffait le brasier et arrêtait l'ardeur du feu.

Non loin de là était un cachot ténébreux, où les confesseurs reçurent bientôt l'ordre d'enfermer celle que ni l'eau, ni le feu n'avaient pu atteindre. Elle fut condamnée à rester là dix jours entiers sans nourriture, et sans le moindre contact avec la lumière extérieure. Mais ceux qui l'avaient jetée dans ces ténèbres ne savaient pas que là encore, aussi bien que sur le Tibre et dans les Thermes, Dieu serait avec elle. Le Dieu de lumière, qui ordonne ou qui défend à l'aurore de se lever, illumina soudainement la prison; et Eugénie elle-même devint tout éblouissante de clarté.

Le Sauveur lui apparut pendant son long jeûne; il vint à elle avec une majesté douce, et, dans ses doigts divins, il tenait un pain d'une éclatante blancheur et infiniment délicieux au goût. « Eugénie », lui dit-il, « recevez ce pain de ma main: « je suis votre Sauveur, celui que vous avez aimé et que vous aimez de toute la force de votre esprit et de votre cœur. Je veux vous recevoir dans le ciel le jour où moi-même je suis descendu sur la terre ». Et, disant ces mots, il disparut.

Cet avant-goût du paradis, le céleste rendez-vous qui venait de lui être donné, laissèrent Eugénie dans l'extase du bonheur. Les battements de son cœur ne furent plus que de brûlantes aspirations vers son bien-aimé. Le jour de la Nativité du Sauveur, un gladiateur reçut l'ordre de pénétrer jusqu'à elle, et il lui perça la gorge de son glaive dans la prison même. Son âme s'envola dans les jardins de l'Époux.

Une mosaïque du sixième siècle nous montre Eugénie parmi les palmiers célestes, la couronne de l'épouse à la main. Là, Marie est assise sur un trône escorté par les anges, et elle tient son divin Fils sur ses genoux. Inclinés devant le trône de grâce, les mages offrent leurs présents ; et derrière ces trois rois, prémices des nations appelées à s'abreuver du vin qui fait germer les vierges, se déploie sur une seule ligne, une majestueuse série de vingt-deux saintes, dont Eugénie clôt la marche triomphale.

On voit encore dans l'église de Varzy un triptyque très-remarquable du XVIe siècle, qui reproduit par la peinture la légende de sainte Eugénie. La face extérieure des volets représente, à gauche, le martyre de saint Étienne ; à droite, celui de saint Laurent. Saint Étienne, lapidé, lève les yeux vers la sainte Trinité qui est placée au sommet du sujet. Dans le clair-obscur est la figure de Saul qui fut depuis saint Paul. Saint Laurent est sur un gril ardent, deux bourreaux le retournent avec des crocs de fer, Décius et Valérien sont témoins de cette scène. Si l'on ouvre le triptyque, on aperçoit au fond, dans le tableau du milieu, un intérieur de chapelle ; des religieux de l'Ordre de Saint-Benoît commencent l'Office, le prêtre va monter à l'autel, et sainte Eugénie, en costume de moine, se présente au pied du sanctuaire pour être admise dans le couvent. Au milieu du même panneau, sainte Eugénie est représentée au moment où elle va être décapitée, en présence de l'empereur Gallien, qui est sur son trône, à droite : derrière lui sont des docteurs et des familiers, à gauche se trouvent d'autres personnages de sa suite. Le bourreau est placé derrière la Sainte, le bras et le cimeterre levés ; entre les jambes du bourreau qui sont écartées, on voit une figure qui semble monter les degrés du trône : on présume qu'elle est le portrait du peintre de cette remarquable page. Dans le bas de ce même panneau, sont deux inscriptions : l'une en vieil allemand qui n'a pu encore être traduite ; l'autre, en latin, est l'antienne de l'Office de la Sainte. Derrière sainte Eugénie, un peu à gauche, sont des gens du peuple, et dans une espèce de crypte, sous le dallage de la chapelle, sont deux figures qui doivent être Protus et Hyacinthe, les fidèles serviteurs d'Eugénie. Le petit panneau de gauche représente sainte Eugénie découvrant sa poitrine pour repousser les calomnies de Mélanthia, et reconnue par son père. Des gardes et des licteurs occupent le fond de la scène. Sur l'autre panneau, celui de droite, on voit l'apparition d'Eugénie à sa mère, qui lui tend les bras ; un groupe d'anges soutient la Sainte et un autre groupe chante le Te Deum ; près de la mère de sainte Eugénie, est le tombeau de la bienheureuse Martyre.

La légende de sainte Eugénie est complétée par des fresques, qui datent de la fin du XIVe siècle, et qui, malgré leur détérioration, s'aperçoivent encore dans la cathédrale de Nevers. Nous allons décrire les principales scènes. Dans la première, Eugénie, les mains liées, est devant l'empereur Gallien, assis sur son trône. Dans la deuxième, la Sainte, debout, une grosse pierre attachée au col, est sur le point d'être précipitée dans le Tibre, par un bourreau qui la saisit au bras. Dans la troisième, elle glisse doucement sur les eaux, malgré la pierre qui reste toujours attachée à son col. Une main au nimbe crucifère paraît dans le ciel au-dessus de sa tête. Dans la quatrième, on la voit debout, les mains jointes et au milieu des flammes qui n'ont aucune action sur elle ; la même main de la scène précédente se retrouve également dans le ciel, limité par un arc en plein cintre, sous lequel on entrevoit les thermes de Sévère. Enfin, dans la cinquième, on aperçoit Eugénie, assise dans sa prison, et Notre-Seigneur Jésus-Christ lui apportant un pain.

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[ANNEXE: CULTE ET RELIQUES.]

Le corps de la vierge fut enlevé par des chrétiens et déposé non loin de la ville sur la voie *Latina*, dans une terre qui lui appartenait en propre, et où elle-même avait donné la sépulture à un grand nombre de Saints. C'est ce qu'on nomme encore aujourd'hui le cimetière ou la catacombe d'Apronien.

Une basilique fut élevée à Rome, sur la voie *Latina*, pour abriter les glorieuses dépouilles de sainte Eugénie et de sa mère. Elle existait encore au VIIIe siècle, où elle fut restaurée par les papes Jean VII et Adrien Ier. Ce dernier Pontife, pour honorer la mémoire de la vierge en perpétuant l'œuvre par excellence de sa vie entière, bâtit, à côté de cette basilique, un monastère de vierges qui devaient y chanter sans interruption les louanges divines. Léon III et Léon IV enrichirent d'ornements précieux l'oratoire de notre Sainte ; et c'est là, qu'à une époque très-reculée, avait lieu la station du quatrième dimanche de l'Avent. Il ne reste pas trace aujourd'hui de cette basilique.

Dès la fin du IXe siècle, le corps de la Sainte ne reposait plus dans sa basilique. Sous le pontificat d'Étienne VI, il avait été transféré, avec celui de Claudia, dans l'église des Saints-Apôtres, que ces reliques enrichissent encore aujourd'hui.

Rome offre des souvenirs de sainte Eugénie ailleurs que dans la basilique des Saints-Apôtres. Dans le sanctuaire de saint Paul *alla Regola*, une inscription de 1090 mentionne, parmi les trésors de cette église, des reliques de notre Sainte. Et à Sainte-Anastasie, un os d'un bras de sainte Eugénie, vierge et martyre, est présenté chaque année à la vénération des fidèles qui visitent cette église le jour de la Station. La fête de sainte Eugénie est encore aujourd'hui célébrée à Rome dans la basilique des Saints-Apôtres ; elle est transférée au 30 décembre.

L'Église d'Espagne revendique aussi pour elle des reliques de sainte Eugénie. Salazar parle d'une translation qui en aurait été faite dans le milieu du XIe siècle.

Dans l'ancien diocèse d'Auzerre, on célébrait sa fête le 18 mai, anniversaire de la translation de ses reliques. Sous le pontificat de Jean X, Gaudry, quarante-troisième évêque d'Auzerre, alla visiter les tombeaux des saints Apôtres à Rome ; le souverain Pontife lui fit présent de reliques assez considérables de saint Laurent et de sainte Eugénie. Il les déposa avec solennité dans sa cathédrale le 18 mai 923 ; puis il en fit la distribution. L'abbaye de Saint-Germain en eut une partie, la seconde resta à la cathédrale ; mais la portion la plus considérable fut destinée à la ville de Varzy. Dès le Ve siècle, il y avait dans cette ville, sous le vocable de cette Sainte, une église dont la fondation est attribuée à saint Germain ; elle tombait en ruines, Gaudry profita de cette circonstance pour la faire rebâtir, puis il y déposa ces précieuses reliques. Près de là, il fit construire une maison de plaisance qui fut souvent habitée par lui et par les évêques d'Auzerre, ses successeurs. L'église devint une collégiale qui fut fondée en 1090, et fut desservie par neuf chanoines, dont le chantre était le chef. Quatre chapelains, un sous-chantre, un sacristain, quatre enfants de chœur formaient le bas-chœur.

On voyait dans l'église de Varzy : 1° une chasse de bois, recouverte de lames d'argent en forme d'une petite église du XIIIe siècle, surmontée d'une tour, et renfermant deux morceaux d'os humain du crâne dans toute son épaisseur ; 2° un reliquaire de bois en forme de bras, couvert de plaques d'argent doré, dans lequel se trouvait une partie d'os humérus d'un corps humain, long de cinq à six pouces ; 3° un reliquaire en forme de buste, qui contenait deux morceaux de côtes d'un corps humain, des extrémités qui tenaient aux vertèbres, avec cette étiquette : *Sancta Eugenia*.

On ignore ce qu'est devenu ce troisième reliquaire, qui ne se trouve plus à Varzy ; quant aux deux premiers, ils existent encore ; ils ont été transférés, ainsi que d'autres reliquaires, le 9 octobre 1792, de l'église collégiale de Sainte-Eugénie à l'église de Saint-Pierre, où on les voit encore.

Un autre reliquaire d'ébène, exécuté en 1733, renferme aussi des reliques de sainte Eugénie. On comprend difficilement comment les reliquaires de Sainte-Eugénie, de Saint-Régnobert et d'autres, recouverts de lames d'argent, ont pu échapper à la cupidité sacrilège des révolutionnaires de 1793.

Le 21 mars 1858, Mgr Crosnier, protonotaire apostolique et vicaire général de Nevers, accompagnant Mgr Dominique-Augustin Dufêtre, en cours de visites pastorales, après avoir fait l'examen des sceaux appliqués sur le reliquaire de Sainte-Eugénie et en avoir constaté l'authenticité, a renouvelé ces anciens sceaux, dont plusieurs avaient été brisés en partie.

Tiré de l'*Histoire de sainte Eugénie*, par M. l'abbé Tourael, chanoine honoraire de la cathédrale d'Arras, et de l'*Hagiologie Nivernaise*, par Mgr Crosnier.

Événements marquants

  • Départ pour Alexandrie avec son père préfet
  • Conversion secrète par la lecture de Saint Paul
  • Fuite de la maison paternelle déguisée en homme
  • Élection comme abbé d'un monastère (sous le nom d'Eugène)
  • Accusation calomnieuse par Mélanthia et révélation de son identité
  • Conversion de sa famille
  • Martyre à Rome sous Gallien après diverses épreuves (eau, feu, cachot)

Miracles

  • Guérisons miraculeuses par imposition des mains et huile
  • Destruction du temple de Diane par un tremblement de terre
  • Flottaison sur le Tibre malgré une pierre au cou
  • Extinction des feux des Thermes de Sévère
  • Apparition du Christ lui apportant un pain en prison

Citations

Tous les dieux des nations sont des démons; mais notre Dieu à nous a fait les cieux.

— Psaumes (cité par Eugénie)

Je suis Eugénie !... votre fille,... qui, pour l'amour du Christ, ai dédaigné le monde.

— Texte source