Sainte Isabelle (Élisabeth) de France

Fondatrice du monastère de Longchamps

Fête : 31 aout 13ᵉ siècle • sainte

Résumé

Princesse de France et sœur de Saint Louis, Isabelle refusa les alliances royales pour se consacrer à Dieu. Elle fonda le monastère de Longchamps sous le titre de l'Humilité de Notre-Dame, où elle vécut dans une grande austérité sans prononcer de vœux monastiques. Reconnue pour sa charité envers les pauvres et ses extases mystiques, elle mourut en 1270.

Biographie

SAINTE ISABELLE OU ÉLISABETH DE FRANCE,

FONDATRICE DU MONASTÈRE DE LONGCHAMPS, AU DIOCÈSE DE PARIS.

La pompe et le luxe de la cour ne firent jamais aucune impression sur son cœur; elle déclara un jour à une bonne religieuse que, si, pour obéir à la reine sa mère et ne pas paraître trop sauvage aux autres princesses ses parentes, elle était quelquefois contrainte de se laisser parer, c'était entièrement contre son gré, et qu'elle n'y prenait pas la moindre satisfaction. Elle eut dès sa plus tendre jeunesse de si grandes communications avec Dieu, et elle s'occupait à l'oraison avec tant de zèle et de ferveur, la nuit et le jour, qu'elle était quelquefois ravie en extase.

Elle joignit bientôt l'abstinence à l'oraison, et elle la pratiquait dès son enfance avec tant de rigueur, que madame de Bensemont, sa gouvernante, assurait que ce qu'elle mangeait n'était pas capable de nourrir un corps humain sans miracle. La reine, sa mère, admirait une vertu si généreuse dans un âge si délicat; elle était pourtant touchée de compassion de voir qu'elle traitait sa chair innocente avec tant de sévérité. Et, comme elle savait qu'elle avait une inclination à faire l'aumône, elle tentait de modérer cet esprit de pénitence par le motif de la charité; car elle l'invitait quelquefois à manger, en lui promettant que, si elle le faisait, elle lui donnerait de l'argent pour distribuer aux pauvres. Ce combat de vertus fit quelque impression sur l'âme d'Isabelle; mais, ne voulant pas satisfaire son corps au préjudice de son esprit, elle supplia la reine de favoriser ses inclinations à faire l'aumône par d'autres moyens que ceux qui étaient incompatibles avec le jeûne; si bien qu'elle ne quitta point la coutume qu'elle avait de jeûner trois fois la semaine, outre les jeûnes ordonnés par l'Église. Voilà par où les Saints ont toujours commencé le grand ouvrage de leur perfection.

Pour éviter toute oisiveté, notre jeune princesse apprit, dès son bas âge, à lire, à écrire et à faire quantité de petits ouvrages ordinaires à son sexe, auxquels elle s'occupait dans son cabinet avec ses demoiselles, sans jamais y souffrir aucun homme. Elle ne se borna pas à ces connaissances; elle apprit aussi la langue latine qui était dès lors une langue morte, et la reine sa mère le lui permit, parce que, voyant qu'elle avait un esprit sage, humble, modéré et rempli de pudeur, elle se persuada aisément que cette langue ne servirait qu'à lui faire mieux pénétrer les vérités du salut, par la lecture de tant de beaux traités spirituels des saints Pères, qui ne se trouvaient point alors en notre langue.

La vivacité et la grande occupation de son esprit, avec le peu de soin qu'elle prenait de son corps, la firent tomber dans une maladie extrême. Cet accident toucha sensiblement le cœur du roi, des deux reines et de toute la cour; ils craignaient de perdre une personne d'un si rare mérite; on ordonna partout des prières publiques pour elle, et mille bouches furent ouvertes sur les autels pour demander à Dieu sa guérison et sa vie. Il y avait en ce temps-là, au bourg de Nanterre, une personne qui vivait en réputation de sainteté et qui passait pour avoir le don de prophétie. La reine-mère, qui en faisait une estime particulière, lui envoya un exprès de Saint-Germain en Laye, où était la malade, pour la supplier de joindre en cette occasion ses prières à celles de toutes les personnes vertueuses du royaume, et de lui faire savoir quelle serait l'issue de la maladie de sa fille. Cette sainte répondit qu'elle n'en mourrait pas, et qu'au contraire elle recouvrirait bientôt une parfaite santé; mais que ni Sa Majesté, ni le roi son fils ne la devaient plus compter au nombre des vivants, parce que, pendant tout le reste de ses jours, elle serait morte au monde, et ne vivrait plus que pour le Roi du ciel qui l'avait choisie pour son épouse.

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On vit bientôt la vérité de ces paroles; car notre Sainte s'attacha à ce céleste Époux: elle était pourtant recherchée en mariage par Conrad, roi de Jérusalem, fils, et depuis successeur de l'empereur Frédéric II. Le roi et les reines souhaitaient extrêmement cette alliance qu'ils jugeaient très avantageuse à la maison de France; le Pape même, Innocent IV, la désirait pour le bien de toute la chrétienté, comme il le lui témoigna par une lettre qu'il lui écrivit exprès; elle refusa néanmoins toujours avec constance, mais d'une manière si humble et si judicieuse, que Sa Sainteté, ayant connu par sa réponse que sa vocation venait de Dieu, changea de sentiment et la confirma dans la pieuse résolution qu'elle avait prise de vivre dans l'état de virginité perpétuelle, sans pourtant quitter le monde, ni embrasser aucune congrégation ni institut.

Sainte Isabelle forma toute sa conduite sur quatre grandes vertus: la vérité, l'humilité, la dévotion et la charité. Nous n'entendons pas par la vérité, cette vertu commune qui consiste à ne point mentir; mais une vérité plus noble et plus relevée, qui consiste dans un juste accord de nos sentiments, de nos mœurs et de nos paroles, avec les conceptions, les volontés et les ordres de Dieu. Notre illustre princesse s'accoutuma, dès sa plus tendre jeunesse, à une parfaite sincérité dans ses sentiments, à une grande droiture d'âme et à bien régler les affections de son cœur. Ses paroles répondaient à la pureté de son esprit, et elles étaient toujours si véritables qu'on n'y remarquait jamais de déguisement, de flatterie, ni de médisance. Elle ne pouvait non plus souffrir le mensonge dans les autres; lorsqu'elle était sur le point de faire ses aumônes, elle envoyait sœur Agnès, qui était pour lors sa domestique, afin d'empêcher les pauvres de mentir en sa présence.

Son humilité fut extrême; car elle descendait au plus profond des abîmes de ce vide spirituel, où les docteurs mystiques ont toujours placé le trône de cette sublime vertu. Elle se persuadait qu'elle ne pourrait jamais rien faire qui fût agréable à Dieu, si elle ne s'estimait moins que rien. La noblesse de sa naissance, qu'elle tirait de tant de rois, les triomphes de son aïeul, les victoires du roi son père, et la majesté de son frère, qui était pour lors le plus grand roi de l'univers, les richesses de sa maison, les honneurs qui venaient fondre de tous côtés à ses pieds, la beauté, les grâces dont elle était ornée, tous ces avantages n'étaient que de petits atomes qui se perdaient aux rayons de ce grand jour dont Dieu avait éclairé son âme. En un mot, elle garda toujours les quatre points principaux de cette sainte humilité, qui consistent à mépriser le monde, à ne mépriser personne, à se mépriser soi-même, et enfin à mépriser le mépris même.

Quoiqu'elle eût tant d'horreur du monde en général, et de toutes ses pompes, ses grandeurs et ses plaisirs, il n'y avait personne en particulier pour qui elle n'eût de l'estime et de l'amour; et, comme elle envisageait en chacun l'image de Dieu, elle recevait avec une bonté incroyable les moindres personnes qui l'abordaient. On ne l'entendait jamais parler d'un ton impérieux; elle traitait, au contraire, ses propres domestiques avec une douceur qui les ravissait et lui attirait leur admiration et leurs respects. Si elle avait de la rigueur, ce n'était que pour elle même: tandis qu'elle excusait tous les autres, elle ne se pouvait rien pardonner. Elle se persécutait comme une ennemie, et tout ce que le monde estimait en elle, elle en faisait l'objet de son dédain, et ressentait une joie intérieure quand elle se voyait déshonorée, ne mettant sa gloire que dans la participation aux opprobres de son Sauveur.

Sa dévotion était un modèle sur lequel les âmes les plus parfaites pouvaient se régler. Elle se levait longtemps avant le jour pour faire ses prières et ses autres exercices spirituels, dans lesquels elle persévérait ordinairement jusqu'à midi, et en Carême jusqu'à trois heures, différant jusqu'à ce temps-là de prendre aucun aliment. Lorsqu'elle sortait de son cabinet, on voyait à ses yeux qu'elle venait de fondre en larmes aux pieds du crucifix. Elle avait la conscience si tendre, qu'elle se confessait tous les jours, avec des sanglots et avec une componction surprenante. Elle prenait souvent la discipline, mais avec tant de rigueur, que presque tous ses habits étaient teints de son sang. Les bons livres faisaient ses plus délicieux entretiens, et la sainte Écriture lui plaisait plus que toute autre chose.

Son amour pour Dieu et pour le prochain était très-ardent et très-actif; car, ne se contentant pas d'une charité oisive, elle en faisait paraître les effets sur les malheureux, auxquels elle faisait de continuelles profusions de ses biens. Tous les jours, avant son dîner, elle faisait entrer quantité de pauvres dans sa chambre, et, après leur avoir fait ses largesses, elle les servait à table avec une bonté et une grâce qui charmait tout le monde. Après le dîner, elle visitait les malades et les personnes affligées, afin de les soulager dans leurs infirmités, ou de les consoler dans leurs peines; et, tout le temps qui lui restait, elle l'employait à travailler tantôt pour l'ornement des autels, tantôt pour le besoin des pauvres et l'ameublement des hôpitaux.

Le roi saint Louis, son frère, lui rendant un jour visite, lui demanda un voile qu'elle avait filé de ses propres mains; mais elle lui répondit qu'il était destiné à un plus grand seigneur que lui; et, le même jour, elle l'envoya à une pauvre femme malade qu'elle visitait souvent. Quelques dames l'ayant découvert, le rachetèrent; et il tomba plus tard entre les mains des religieuses de l'abbaye de Saint-Antoine, qui le conservaient encore, en 1685, comme une précieuse relique, dans un bras d'argent enrichi de pierreries.

Les aumônes qu'elle faisait tous les jours, avec tant de profusion, n'étaient pas restreintes au seul royaume de France; son soin s'étendait encore jusqu'au Levant, et elle y entretenait ordinairement dix cavaliers, pour contribuer de sa part aux troupes françaises qui servaient contre les infidèles.

Sa vie, très-sainte et très-innocente, ne fut pas exempte de ces tribulations dont il plaît quelquefois à Dieu d'éprouver les âmes les plus justes, et qui s'attachent à son service avec plus de pureté et de perfection. Elle fut attaquée de plusieurs maladies fort longues et fort violentes; mais ces douleurs ne lui donnèrent que de la joie, parce qu'elle n'avait point de plus grande satisfaction que de souffrir quelque chose pour son céleste Époux. Ce qui la toucha davantage, ce furent les mauvais succès des armes chrétiennes au Levant, l'oppression des fidèles de la Terre sainte, et la captivité du roi saint Louis, le plus cher et le plus aimable de tous ses frères. Un autre coup, qui lui fut très-sensible, fut la perte de la reine Blanche, sa mère, qui, après avoir si bien élevé le roi son fils, et gouverné avec tant de sagesse et de gloire son royaume pendant sa minorité et son absence, voulut finir de si glorieux jours, couchée par terre, sur une pauvre paillasse, où elle reçut les derniers Sacrements de l'Église, avec une dévotion qui fit fondre en larmes tous les assistants et, plus que tous, sa chère Isabelle.

Cette mort acheva de dégoûter entièrement notre sainte Princesse du séjour de la cour et du monde; dès que le roi, son frère, fut revenu de son voyage d'outre-mer, elle résolut de se retirer tout à fait. Elle délibéra si elle devait faire bâtir un monastère de religieuses, pour y passer le reste de ses

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jours, ou seulement un hôpital, pour y vaquer à l'assistance des pauvres et des malades. Le docteur Emery, chancelier de l'Université de Paris et son directeur, qu'elle consulta sur cette affaire, lui conseilla de faire plutôt bâtir un couvent. Elle suivit cet avis et résolut de fonder une maison de filles de l'Ordre de Saint-François. Un dessein de cette importance ne pouvait pas s'exécuter sans qu'elle le communiquât au roi, son frère, et qu'elle eût son consentement. Elle choisit le temps où il était le plus en repos dans son cabinet : là, se jetant à ses pieds, selon sa coutume, elle le supplia d'agréer son entreprise. Le saint roi, qui était plein de piété envers Dieu et de tendresse pour sa sœur, après l'avoir fait lever et asseoir auprès de lui, non-seulement lui donna son agrément, mais lui promit aussi de contribuer de tout son possible à un si pieux dessein.

La Princesse le remercia très-humblement de cette grâce, et, après avoir recommandé son affaire à Dieu, elle commença à mettre la main à l'œuvre. Sa première application fut de faire dresser des statuts conformes à la Règle de Sainte-Claire, qu'elle voulait donner à ses religieuses. Six des plus savants et des plus pieux de l'Ordre de Saint-François prirent ce soin, savoir : saint Bonaventure, docteur de l'Église et depuis cardinal ; frère Eudes Rigault, depuis archevêque de Rouen ; frère Guillaume Millençonne ; frère Geoffroy Marsais et frère Guillaume Archambault ; et ils y travaillèrent avec autant de soin que s'il eût été question de fonder une grande monarchie.

Dès qu'ils eurent dressé le formulaire de cette Règle, la Sainte l'envoya au pape Alexandre IV qui la confirma : mais, peu de temps après, ces nouvelles constitutions se trouvèrent si austères et si difficiles dans leur pratique, qu'elles semblaient plutôt faites pour accabler la nature que pour la mortifier. Le roi saint Louis, qui eut pitié de ces pauvres religieuses, pria le pape Urbain IV d'y apporter quelque adoucissement. Le Pape le fit lorsque le cardinal de Sainte-Cécile en eut réglé les articles ; et c'est de là que les religieuses, qui suivent cette Règle sagement mitigée, sont appelées Urbanistes.

Enfin, sainte Isabelle choisit, pour le séjour de ses filles, la solitude de Longchamps, à deux lieues de Paris, sur le bord de la Seine, au-dessous du bois de Boulogne, et au même lieu où les Dryades avaient été adorées par la superstition de l'antiquité. Elle y plaça des âmes célestes qui remplirent tout le pays de bénédictions. Saint Louis, accompagné de la reine son épouse et du dauphin, suivi des princes, des seigneurs de sa cour et d'un grand concours de peuple, y fit planter la croix par l'évêque du diocèse, et y mit lui-même la première pierre. Cet édifice, moyennant trente mille livres (c'était en ce temps-là une somme considérable), avança si rapidement, qu'en peu de temps on y vit un monastère accompli. Mais ce qui peut faire connaître à tout le monde que cette entreprise était du ciel, le jour où l'on commença l'ouvrage, trois colombes, d'une blancheur admirable et tout éclatantes de lumière, parurent en l'air au-dessus des assistants, et demeurèrent longtemps à la même place, comme si elles eussent voulu se mettre de la partie. La reine, prenant la princesse par la main, lui dit : « Courage, ma sœur ; toute l'auguste Trinité se mêle de nos affaires ». La veille de la fête de saint Jean-Baptiste de l'an 1260, saint Louis vint pour la seconde fois, avec une grande pompe, dans ce monastère, et y installa les religieuses, sous la conduite de sa sœur, Isabelle de France.

La sainte Fondatrice ne voulut jamais que son abbaye portât d'autre titre que celui de l'Humilité de Notre-Dame, et, comme sœur Agnès, son historienne, lui en demanda la raison, elle lui répondit qu'elle ne trouvait

point de nom plus beau ni plus favorable à l'honneur de la sainte Vierge que celui-là, et qu'elle s'étonnait que, parmi tant de congrégations, il n'y en eût point encore qui fût honorée de ce titre. Saint Louis, suivant la permission que le Pape lui en avait donnée, et qui était même insérée dans la Règle, entra dans le monastère avec un petit nombre de personnes choisies; et, s'étant assis dans le chapitre sur un banc, au milieu de toutes les religieuses, il leur fit lui-même une exhortation très-belle et très-pressante sur leur état et sur la perfection de la vie spirituelle: de quoi sœur Isabelle de France le remercia très-humblement, l'appelant notre très-révérend et saint père, Monseigneur le Roi.

La Sainte ne fit point profession de la vie religieuse; bien qu'elle fût dans l'enclos de cette abbaye de Longchamps, elle demeura toujours néanmoins dans un corps de logis à part et en habit séculier. Sa conduite, en cela, fut très-sage et très-judicieuse: comme elle était sujette à de grandes infirmités, elle avait lieu de craindre que sa faiblesse ne l'obligeât à des dispenses qui n'auraient pas été d'assez grand exemple pour la communauté; car la Règle, avec toute l'amélioration que le pape Urbain IV y avait apportée, ne laissait pas d'être très-austère; celles qui jouissaient de la meilleure santé ne pouvaient l'observer qu'avec de grands efforts de vertus et de courage. De plus, si elle se fût faite religieuse, elle n'eût jamais pu éviter d'être élue abbesse et supérieure de la maison, puisqu'elle en était la fondatrice et la plus capable de la gouverner: ce que son humilité lui faisait redouter sur toutes choses. Enfin, le bien temporel de sa maison demandait qu'elle en agît de la sorte, parce que, retenant son rang et une partie de ses biens, elle était plus en état de la soutenir de son crédit, de la protéger de son autorité et de l'assister de ses aumônes. Sa résolution fut approuvée des personnes les plus éclairées, qui attribuèrent à une grande sagesse ce que d'autres auraient peut-être pris pour un manque de générosité et de ferveur.

Cependant Isabelle ne laissa pas de vivre comme la plus austère religieuse de Longchamps. Elle était vêtue d'un simple camelot; son voile et ses mouchoirs étaient sans dentelles; elle jeûnait sans cesse, et se donnait très-souvent la discipline avec excès; elle retint très-peu de personnes auprès d'elle, se servait elle-même dans tous ses besoins, gardait un silence rigoureux, assistait le plus souvent aux offices divins, passait la meilleure partie du jour et de la nuit en oraison, servait les pauvres à son ordinaire et leur faisait de grandes largesses, s'humiliait jusqu'aux pieds de ses servantes et leur demandait toujours pardon à genoux avant d'aller communier; enfin, elle portait toutes ses religieuses dans son cœur et prenait un soin particulier de leur avancement spirituel, aussi bien que du temporel de la maison.

Elle passa plus de dix ans en cet état, purifiant toujours de plus en plus son esprit par une vie intellectuelle, jusqu'à ce que, approchant de la Terre promise, c'est-à-dire de la Jérusalem céleste, elle entra, comme un autre Moïse, dans une nuée de gloire, où elle eut des entretiens si doux et si familiers avec Dieu, qu'elle passa plusieurs nuits en contemplation sans pouvoir se coucher. Sœur Agnès, qui en fut avertie, alla à sa chambre pour la supplier de prendre quelque repos; mais elle la trouva dans un ravissement qui lui ôtait l'usage des sens et de toutes les facultés naturelles, lui rendait le visage plus vermeil que les roses nouvellement écloses et tout brillant d'une lumière céleste. Son confesseur et son chapelain, qui entrèrent aussi dans sa chambre pour le même sujet, furent témoins de la même chose, et ne purent douter que cette excellente épouse de Jésus-Christ ne jouit alors

VIES DES SAINTS. — TOME X.

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de cette union d'amour que l'Écriture appelle le baiser du Seigneur, et qui est l'effet du mariage spirituel. Quand elle fut revenue de son extase, elle prononça plusieurs fois ces belles paroles : *In soli honor et gloria* : « Que l'honneur et la gloire soient à Dieu seul ».

Quelque temps après, elle eut une révélation distincte du jour de son décès. Alors elle écrivit au pape Clément IV, pour le supplier de lui donner sa bénédiction avant qu'elle partît de ce monde, et de permettre aussi aux princesses de France, de sa parenté, d'assister à ses funérailles et de visiter son sépulcre après sa mort : ce que Sa Sainteté lui accorda par Bulle expresse de l'an 1268. Étant ensuite tombée malade, elle reçut le saint Viatique avec dévotion et avec une ferveur qui toucha le cœur de toute l'assemblée ; puis, se tournant vers les religieuses, auxquelles elle avait déjà demandé pardon avec une très-profonde humilité, elle leur dit ce peu de paroles : « Adieu, mes chères sœurs ; souvenez-vous, dans vos prières, de votre pauvre Isabelle qui vous a toujours si tendrement aimées, et qui ne vous oubliera jamais devant Dieu ». Aussitôt après, elle se fit coucher sur une paillasse, où elle reçut le sacrement de l'Extrême-Onction. Enfin, tout embrasée des flammes de l'amour divin, et ne respirant plus que les embrassements de son Bien-Aimé, elle rendit son esprit entre ses mains, pour être éternellement couronnée de la gloire : ce qui arriva le 22 février de l'an 1270. Ses filles témoignèrent assez la douleur qu'elles ressentaient de cette perte, par les torrents de larmes qu'elles versèrent. Mais Dieu, qui ne voulait pas les laisser sans consolation, leur fit entendre plusieurs fois, au milieu de l'air, de la bouche des anges, ces paroles du Psaume LXXV : *In pace factus est locus ejus*, qui signifiaient qu'elle jouissait de cette paix qui naît de l'heureuse possession du souverain bien.

La vie de sainte Isabelle est une admirable leçon pour toutes sortes d'états et de conditions. Les dames de la cour y apprendront que, pour être dans les engagements du siècle, elles ne doivent pas laisser de s'adonner aux principaux exercices de la piété chrétienne ; que plus elles sont environnées de dangers, plus elles sont obligées à la retraite, à l'oraison, à la mortification de leurs sens, à la pénitence et aux autres pratiques qui soutiennent l'âme et la fortifient contre les embûches du démon ; que l'assistance des pauvres, la visite des hôpitaux et le service des malades n'ont rien qui répugne à leur grandeur, et que, bien loin de se déshonorer en s'abaissant au pied des membres de Jésus-Christ, elles se font, au contraire, beaucoup d'honneur, et s'acquièrent de grands trésors de mérites pour le ciel. Les vierges séculières y apprendront avec combien de soins elles doivent garder la perte inestimable de leur chasteté ; que le jeu, le bal, la comédie et les entretiens des hommes sont des écueils qu'elles doivent fuir pour n'y point faire de tristes naufrages ; que, de quelque qualité qu'elles soient, la modestie des habits, le silence, la solitude, la lecture spirituelle et la fréquentation des Sacrements leur doivent être extrêmement chers, et que, n'étant point engagées à plaire à d'autres qu'à Dieu, il faut qu'elles mettent tous leurs soins à embellir leur âme des vertus qu'il recherche dans ses épouses. Enfin, les religieuses y apprendront avec combien de zèle elles doivent s'acquitter de toutes les obligations de leur profession ; que, puisque Dieu leur a donné une Règle sur laquelle elles seront jugées, elles ne peuvent jamais être trop exactes à l'observer ; que leur vie tout entière doit être une oraison et un amour de Dieu, et que l'unique consolation qu'elles pourront avoir à l'heure de la mort sera de n'avoir aimé que Jésus-Christ, de n'avoir cherché que Jésus-Christ et d'avoir

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oublié toutes les créatures, pour mettre en lui tous leurs désirs et toutes leurs affections.

## CULTE ET RELIQUES.

Le corps d'Isabelle, revêtu de l'habit de Sainte-Claire fut inhumé dans le monastère qu'elle avait fondé, comme elle-même l'avait ordonné. Sa mémoire est demeurée en bénédiction dans tous les siècles suivants. Le pape Léon X fit faire information de ses miracles, et on en vérifia soixante-trois dans les formes ordinaires; ils sont rapportés par les auteurs de sa vie. Ce Pape la déclara Bienheureuse par une Bulle de l'an 1521, et donna permission aux religieuses de Longchamps d'en faire l'office au 31 août, qui est dans l'octave de saint Louis, bien qu'elle soit décédée le 22 février. Depuis ce temps-là, le pape Urbain VIII, à l'instance de Marie-Élisabeth Mortier, abbesse de cette maison royale, a permis, par un Indult apostolique, de lever de terre ses dépouilles sacrées, qui y avaient reposé près de quatre cents ans, et de les mettre dans une châsse. Cette cérémonie fut faite avec grande pompe, le 4 juin de l'année 1637, par Jean-François de Goudy, premier archevêque de Paris, sous le règne de Louis le Juste, petit neveu de cette grande Sainte, comme descendant en droite ligne de saint Louis, son frère.

On conservait autrefois, dans la célèbre maison de Longchamps, dite de *l'Humilité de Notre-Dame*, avec ses ossements, ses cheveux et sa robe, qui était de simple étoffe de laine et de couleur brune, avec ses anneaux d'or, sur l'un desquels étaient gravés ces mots : *Ave, gratia plena*, marque de sa dévotion envers la sainte Vierge. Il s'est fait encore beaucoup de miracles à son tombeau depuis sa béatification; plusieurs malades ont été guéris par ses mérites, et plusieurs personnes accablées d'affliction y ont reçu du soulagement et de la consolation dans leurs peines. Sa maison s'est maintenue longtemps dans l'étroite observance de sa Règle. En 1695, elle continuait encore de répandre la bonne odeur de Jésus-Christ, non-seulement dans les lieux les plus voisins, mais aussi dans la ville de Paris; on allait admirer dans ces saintes religieuses l'ancienne innocence et la simplicité de leur premier Institut.

À la Révolution, le monastère de Longchamps a été entièrement détruit, et le lieu qu'il occupait est devenu une ferme. L'Église de Saint-Louis-en-l'Île, à Paris, possède une partie des reliques de sainte Isabelle, qu'on expose chaque année, le jour de la fête du saint roi, à la vénération des fidèles.

Beaucoup d'auteurs nous ont donné sa vie; entre autres Rouillard, avocat au parlement, et le R. P. Caussin, de la Compagnie de Jésus. Les Annales de l'Ordre de Saint-François en parlent aussi fort amplement. Le R. P. Arles du Monstier en fait mention dans son martyrologe du même Ordre, et dans son Recueil. Du Saussay en fait un très-bel éloge dans son martyrologe des Saints de France.

## SAINT PAULIN, ÉVÊQUE DE TRÈVES ET CONFESSEUR (359).

Saint Maximin, le grand évêque donné à Trèves par le Poitou, eut pour successeur un autre Poitevin que l'Église n'a pas jugé moins digne des honneurs dus à la sainteté: nous voulons parler de saint Paulin, disciple de son illustre prédécesseur, et que les fidèles de la Gaule-Délique n'en trouvèrent que plus capable d'un tel fardeau. Il fut, en 353, un des Pères du concile d'Arles, et l'Arlésienne y trouva en lui un antagoniste aussi éclairé contre l'erreur que courageux contre l'empereur Constance, si ardent à y faire soutenir par les évêques de son parti les doctrines qui, depuis plus de trente ans, désolaient l'Église militante. Contre ce prince aussi, il soutint l'innocence de saint Athanase, patriarche d'Alexandrie (296-373), et cette noble conduite lui valut le même sort. Divers exils lui furent successivement assignés dans les contrées les plus barbares, sans que sa patience pût être lassée. Ce fut lui qui, dans un des intervalles de ces actives persécutions, trouva le moyen de venir dans son pays natal pour y ménager le retour à Trèves, sur les vives instances de ses diocésains, des reliques de saint Maximin, qu'on gardait toujours à Silly (Vienne). Ce n'était pas le compte des Poiteazins, qui s'y opposèrent énergiquement, ne voulant pas se priver des guérisons miraculeuses devenues fréquentes à son tombeau. C'était surtout à Silly que les oppositions s'exaltaient. Il fallut qu'un orage inattendu, en dispersant les paroissiens, donnât aux assaillants plus de courage et de force; ils en profitèrent pour enlever le saint corps, et Paulin s'en retourna avec sa précieuse conquête. Cette consolation et l'enthousiasme qui l'accueillit dans sa ville avec le trésor qu'il lui apportait ne firent qu'augmenter les craintes de ses ennemis. De nou-

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velles instances près de l'empereur obtinrent contre lui un nouvel exil. Cette fois, on l'envoya en Phrygie, pays infesté par les Montanistes, et il eut à souffrir beaucoup de leurs méchancetés pendant les cinq années qu'il y fut retenu. Ces tourments mirent fin à sa vie, qui mérita les éloges de saint Hilaire, et finit le 31 août 358.

Avec d'admirables exemples de fermeté pastorale, il laissa des ouvrages qui le placent, comme saint Maximin, au rang des plus belles lumières catholiques de son temps. Félix II, évêque de Trèves, fit rapporter son corps de Phrygie dans cette ville, et le déposa dans l'église Notre-Dame, appelée aujourd'hui église Saint-Paulin.

L'abbé Aubier : Origines de l'Histoire du Poitou ; — Cf. Dom Rivet : Histoire littéraire de la France.

Événements marquants

  • Refus du mariage avec Conrad, fils de l'empereur Frédéric II
  • Fondation du monastère de Longchamps (1260)
  • Rédaction d'une règle avec Saint Bonaventure
  • Retraite à Longchamps en habit séculier
  • Béatification par Léon X en 1521

Miracles

  • Apparition de trois colombes lumineuses lors de la pose de la première pierre de Longchamps
  • Extase mystique avec visage rayonnant constatée par ses proches
  • Chants angéliques entendus à sa mort
  • Soixante-trois miracles vérifiés pour sa béatification

Citations

In soli honor et gloria

— Paroles prononcées après une extase

Adieu, mes chères sœurs ; souvenez-vous, dans vos prières, de votre pauvre Isabelle

— Dernières paroles aux religieuses

Date de fête

31 aout

Époque

13ᵉ siècle

Décès

22 février 1270 (naturelle)

Invoqué(e) pour

guérison des malades, soulagement des afflictions

Autres formes du nom

  • Élisabeth de France (fr)
  • Sœur Isabelle de France (fr)

Prénoms dérivés

Isabelle, Élisabeth

Famille

  • Saint Louis (frère)
  • Blanche de Castille (mère)
  • Louis VIII (père)