Sainte Bathilde (Reine de France)
Reine de France, Veuve et Religieuse
Résumé
Princesse anglaise vendue comme esclave à la cour des Francs, Bathilde devint l'épouse de Clovis II et régente du royaume. Elle se distingua par sa piété, l'abolition de taxes injustes et la fondation de nombreux monastères dont celui de Chelles. Elle finit ses jours humblement comme simple religieuse dans son abbaye.
Biographie
SAINTE BATHILDE, REINE DE FRANCE
Martis nos propriæ mors aliena monct. Tout meurt autour de nous : N'est-ce pas assez nous dire que nous mourrons nous-mêmes ? Saint Orens d'Anch, Commonitorium.
Il y avait à la cour du roi de France, Clovis II, une jeune et belle esclave, dont les vertus, plus encore que les agréments physiques, attiraient les regards et gagnaient tous les cœurs. Elle était fille du roi d'Angleterre et se nommait Bathilde. Enlevée sur les côtes par des pirates qui l'emmenèrent en France, elle avait été vendue à Erchinoald, l'un des favoris de Clovis II, et plus tard maire du palais. Son maître l'employa d'abord aux travaux les plus vulgaires ; mais devenu veuf, et frappé des qualités admirables qui brillaient dans cette jeune esclave, il voulut l'épouser. Bathilde répondit qu'elle désirait n'avoir d'autre époux que Jésus-Christ, et comme le maître insistait chaque jour davantage, la pieuse enfant se cacha dans une retraite sûre, dont elle ne sortit qu'au lendemain du second mariage d'Erchinoald.
Celui-ci, de plus en plus touché des rares vertus de son esclave, lui pardonna volontiers son refus et n'éprouva désormais pour elle qu'une affection toute paternelle qui permit à Bathilde de tenir à la cour du roi de France le rang que lui assignait sa naissance. Clovis, alors âgé de dix-sept ans, ne put, lui non plus, résister aux grâces et aux vertus de la jeune Anglaise, il voulut en faire son épouse.
— Je suis votre esclave, répondit Bathilde, et, de gré ou de force, il faudra que je me soumette à votre volonté.
— Une esclave, lui dit le roi, ne saurait s'asseoir sur le trône de France. Je vous déclare libre, et libre aussi de refuser ma main.
— Merci ! seigneur, repartit la jeune fille, merci de la grâce que vous m'accordez et de l'honneur que vous voulez bien me faire ; mais la liberté que vous me rendez me constitue de nouveau sous la tutelle de mon père, et je ne puis accepter vos offres qu'avec le consentement du roi d'Angleterre.
Or, parmi les conseillers du jeune Clovis II, se trouvait le comte Rigobert,
plus âgé, de quinze à vingt ans, que son souverain dont il avait la confiance et l'affection; celui-là même qui devait être père de sainte Berthe de Blangy. Rigobert était, à la lettre, ce que l'on peut appeler un homme accompli : bon chrétien, sujet dévoué, prudent dans les conseils et vaillant à la guerre. Le roi le chargea de passer en Angleterre et de négocier son mariage avec Bathilde. Le comte s'acquitta de cette mission délicate à la complète satisfaction des diverses parties. Il obtint pour son roi une épouse accomplie, et il dota la France d'une grande reine et d'une grande sainte.
Quelque temps après le mariage, Bathilde sentit qu'elle serait mère, et craignant de donner le jour à une fille et qu'ainsi le royaume ne vînt à tomber en quenouille, elle éprouva de vives et poignantes inquiétudes; les ayant communiquées à saint Éloi, évêque de Noyon, celui-ci la rassura en lui annonçant qu'elle mettrait au monde un fils, et lui dit même qu'il en voulait être le parrain : il le fut en effet, et le nomma Clotaire. Ce fils fut suivi de deux autres, Childéric et Thierry; tous trois ont été rois de France. Un si notable changement de condition, qui eût ébloui tout autre esprit moins fondé sur l'humilité, ne causa néanmoins aucune altération à ses vertus. Elle rendait également à chacun ce qui lui était dû, depuis le roi, son mari, jusqu'à l'enfant de la plus pauvre veuve du royaume, dont elle faisait profession d'être la protectrice et l'avocate. Il ne fallait point d'autre agent qu'elle à la cour pour les affaires du clergé; et nous voyons dans l'histoire qu'il y eut, de son temps, plus d'églises et de monastères bâtis, que l'on n'en avait vu jusqu'alors. Les affaires de la cour ne l'empêchaient pas de jouir des plus pures délices de la dévotion dans un grand repos d'esprit et une parfaite quiétude de toutes les facultés de son âme; il n'y avait point de jour où elle n'employât quelques heures à l'oraison, et sa prière était toujours accompagnée d'une grande abondance de larmes; de sorte que le temps de la vie du roi lui servit de disposition à la solitude qu'elle devait embrasser quelque temps après son décès. Elle prévit qu'il était fort proche, parce que le roi s'affaiblissait chaque jour sans aucune apparence de guérison. Aussi mourut-il bientôt après, en rendant ce témoignage de la vertu de la reine, que non-seulement elle avait fait pour lui tout ce qui était en son pouvoir, mais qu'elle avait même surpassé tout ce qu'on peut imaginer.
Cette mort, ainsi que tout ce qui arriva ensuite, lui avait été prédit par saint Éloi; conformément à cette prédiction, elle fut déclarée régente; en cette qualité, elle partagea la France et l'Austrasie entre les rois ses enfants. Clotaire fut assis sur le trône royal de ses aïeux; Childéric, son frère, fut couronné roi d'Austrasie, et Thierry, le troisième, fut déclaré roi de Bourgogne. Après cela, elle travailla à la réformation des abus qui perdaient le royaume, et elle commença heureusement par le châtiment des Simoniaques. Pour cet effet, elle fit un édit par lequel il était défendu aux prélats de rien recevoir pour la collation des ordres sacrés, ni pour aucune fonction épiscopale. Ensuite elle abolit pour jamais cet impôt personnel, qu'on appelle capitation, par lequel chacun était taxé par tête : cette taxe injuste et cruelle conduisait les Français à renoncer au mariage ou à vendre leurs enfants, parce qu'ils voyaient les exactions fiscales croître avec leur nombre. Elle défendit aussi la coutume barbare qui existait encore en France, de vendre aux étrangers des esclaves chrétiens. Elle racheta même de ses propres deniers plusieurs de ces infortunés. De la sorte, la France jouit d'un grand bonheur durant sa régence et sous les douces lois de son gouvernement; aussi les peuples lui donnaient mille bénédictions, et lui rendaient des honneurs extraordinaires.
La sainteté et les vertus de Bathilde ne la mirent pas à l'abri de la malice des méchants : Dieu le permit, pour offrir en elle aux Français un admirable exemple de patience et de douceur, et pour ménager dans le ciel à son humble servante une plus brillante couronne. La calomnie alla jusqu'à tenter de rendre suspecte son innocence et sa pureté : elle ne servit qu'à mettre en relief le noble cœur de Bathilde, et son indifférence pour l'estime des hommes. Mais, Bathilde fut plus sensible aux malheurs causés dans les États du roi son fils par la perfide administration d'Ebroïn ; les persécutions que ce sanguinaire ministre exerça contre les plus saints évêques, et surtout, la mort violente de saint Annemond, évêque de Lyon, lui firent verser bien des larmes. Ayant été accusée d'avoir prêté la main à ce crime, elle eut besoin de son énergie, de sa foi, et de la grâce du Seigneur, pour sortir victorieuse de cette pénible épreuve.
Néanmoins, cette admirable reine, qui avait encore plus dans le cœur le royaume du ciel que celui de la France, méditait toujours sa retraite, afin de se mettre dans la liberté des enfants de Dieu, et de vivre dans le repos de quelque sainte solitude ; mais elle était retenue par le bas âge de ses enfants, auxquels elle voulait auparavant assurer la couronne. Ainsi, attendant le temps de pouvoir jouir de ce bonheur, elle s'occupait entièrement au service de l'Église, ornait les autels, et établissait en divers lieux le culte de Dieu. Ce fut alors que plusieurs maisons de religieuses furent fondées, comme les abbayes de Corbie, de Jumièges, de Luxeuil, de Jouarre, de Sainte-Fare et de Fontenelles, témoins éternels de sa piété ; et il est peu des anciens monastères qui s'élevaient autrefois autour de Paris qui ne la reconnussent pour leur fondatrice, ou tout au moins leur bienfaitrice. La ville de Rome ne fut pas privée de sa munificence, car elle y envoya des personnes exprès, afin de faire des prières à son intention dans l'église de Saint-Pierre et de Saint-Paul, avec des présents dignes de sa grandeur et de sa dévotion. Mais cette charité, qui était reçue des étrangers avec admiration, se répandait encore plus abondamment sur les Francs, particulièrement sur les Parisiens ; de sorte qu'il semblait que l'argent se multipliait dans les mains de cette sainte princesse, et que, pendant qu'elle vidait les coffres de l'épargne pour remplir ceux de Dieu, qui sont les pauvres, Dieu même semblait vouloir épuiser les siens pour combler la France de bénédictions.
La sainte reine, travaillant ainsi à enrichir ou à fonder des maisons religieuses dans le royaume, voulut aussi en faire bâtir une pour elle-même, afin de s'y pouvoir retirer, lorsqu'elle serait déchargée de sa régence. Car, depuis que saint Éloi lui eut prédit la mort de son mari, et qu'ensuite il l'eut aussi avertie que sa vie et celle de ses enfants ne seraient pas de longue durée, ce qui lui fut encore confirmé par saint Vandrille, abbé de Fontenelles ; depuis ce temps-là, dis-je, elle imprima si fortement dans son cœur le mépris des vanités du monde, qu'elle ne respira plus qu'après une douce retraite, où, vivant avec les anges, elle put s'approcher de plus en plus de son souverain bien. Pour cet effet, elle fit chercher, aux environs de Paris, un lieu convenable à l'exécution de son dessein : « Allez », dit-elle, « cherchez-moi un lieu d'où l'on puisse contempler le ciel sans nul empêchement, afin d'y bâtir un monastère ». La terre lui semblait trop basse, et l'air de la cour trop épais pour y pouvoir considérer à son aise la beauté du firmament et y contempler les délices de l'autre vie. On alla donc et on chercha ; et, enfin, on trouva un lieu assez propre au dessein de Bathilde : ce fut une petite colline au-dessus de la Marne, à quatre lieues de Paris, un peu au-delà de Lagny. Elle y avait déjà fait bâtir une maison auprès d'une
chapelle dédiée à saint Grégoire, mais elle voulut que l'on changeât ce petit bâtiment en un grand monastère, qui fut depuis nommé Chelles, par la raison que nous dirons ci-après; et le tout fut exécuté en peu de temps, selon son intention.
La maison fut bien dotée, plusieurs villages et plusieurs forêts lui furent annexées pour l'entretien des religieuses que la reine avait l'intention d'y mettre. Et afin que rien ne manquât à un si juste dessein, elle fit que les trois rois, ses enfants, signèrent sa fondation de leur propre main et l'autorisèrent de leur sceau. Et comme si toutes ces assurances de la terre n'étaient pas encore assez efficaces pour l'affermir, elle y implora, de plus, le témoignage du ciel, faisant ajouter au bas du contrat de terribles menaces et de grandes imprécations, au nom de la très-sainte Trinité, contre ceux qui voudraient, dans les siècles à venir, y apporter du changement et de l'altération.
Tout étant ainsi disposé, la sainte princesse fit venir de l'abbaye de Jouarre une très-vertueuse religieuse nommée Berthille, pour être la mère et la supérieure des filles qui se présenteraient en ce nouveau monastère. Son plus grand désir était d'y prendre la première l'habit; mais l'intérêt commun de l'État, et l'obligation d'assister son fils, qui, à cause de sa jeunesse, n'était pas capable de gouverner seul la monarchie, la retinrent encore quelque temps à la cour. Enfin, les affaires ayant changé de face, et sa présence n'étant plus nécessaire, ni même désirée de la plupart des grands du royaume, elle profita de l'occasion, et demanda résolument la permission de se retirer. Elle se sentit d'autant plus portée à ce pieux projet que saint Éloi, qui venait de décéder et qui jouissait déjà de la gloire, l'avertit en vision, jusqu'à trois fois, qu'il était temps qu'elle déposât ses dorures, ses bagues et toutes les autres marques de sa grandeur et de sa souveraineté : elle suivit ce conseil de très-bon cœur, et employant toutes ses richesses à secourir les pauvres et à faire fondre une chasse pour enfermer le corps du même saint Éloi, son père spirituel.
Après avoir ainsi mis ordre à toutes choses, et les affaires de France le permettant, Bathilde partit de Paris pour n'y plus revenir, et laissa les Francs, qui avaient joui d'une paix florissante pendant les années de sa belle régence, dans une extrême douleur de sa retraite. Toute la cour la suivit depuis Paris jusqu'au lieu de sa solitude, où elle entra comme dans un paradis de délices; et elle y fut reçue pour être, par la sainteté de sa vie, la gloire éternelle de cette nouvelle maison. Les historiens ne s'accordent pas sur le temps de cette retraite : les uns disent que ce fut après la mort de ses deux premiers fils, Clotaire et Childéric, et sous le règne de Thierry, qui était le troisième; et les autres, que ce fut du vivant du même Clotaire, comme semble l'indiquer la vie de saint Éloi, écrite par saint Oüen.
La première chose que fit la sainte Reine après qu'elle fut entrée dans le monastère, fut d'assurer à ces bonnes religieuses qu'elle avait tellement renoncé au monde et à toutes ses vanités, que son séjour dans leur cloître ne leur serait nullement incommode; que leur silence n'en serait point interrompu, ni leur solitude troublée, et que les heures de l'oraison et de l'office divin n'en recevraient nul préjudice, car elle avait mis si bon ordre à ses affaires, que leur porte ne serait point battue par trop de visites, ni leur parloir occupé à des entretiens inutiles. Cette assurance calma parfaitement ces saintes âmes, qui craignirent d'abord que la présence de la Reine dans leur cloître n'étouffât leur dévotion naissante. Apprenant le dessein de cette vertueuse princesse, leurs craintes se changèrent aussitôt en une parfaite allégresse; et leur esprit étant pacifié, elles ouvrirent leur cœur à l'affection et à l'amour envers leur charitable maîtresse. Bathilde, pour prouver par les effets ce qu'elle promettait en paroles, ne rougit point, toute Reine qu'elle était, de se placer après la dernière des novices, et de se reconnaître la moindre de toutes. Certes, c'était une chose digne d'étonnement, de voir une reine de France et la mère de trois rois, n'avoir plus de soin que d'être la plus petite en la maison de Dieu; être humblement soumise à la supérieure et recevoir les commandements de sa bouche, comme les oracles de Jésus-Christ même. Elle considérait toutes les sœurs comme autant de Saintes, et ne cherchait que les occasions de leur rendre service; ce qu'elle faisait avec une complaisance admirable et comme si elle fût née leur sujette, et que tout son repos eût dépendu de leur satisfaction. Une fois qu'on lui demanda quel plaisir elle avait à servir ces filles, elle répondit très-sagement : « Hélas ! mes très-chères sœurs, quand je me souviens que mon Seigneur Jésus-Christ, le Roi des rois et le souverain Seigneur de l'univers, a dit dans son Évangile qu'il était venu pour servir et non pour être servi, et que je l'y vois laver les pieds de ses disciples, entre lesquels je découvre un traître, je ne sais plus où je me dois mettre, et il me semble que le plus grand bonheur qui me puisse arriver, c'est d'être foulée aux pieds de tout le monde ». Paroles, certes, dignes d'une grande princesse et d'une grande religieuse, car il y a deux choses que les rois et les souverains n'apprennent jamais ailleurs que sur le Calvaire et à l'école de la Croix : Obéir et servir ; parce qu'ils viennent sur la terre en recevant les hommages de leurs sujets, et lorsqu'ils croissent, ils jouissent du fruit de leurs travaux et de leurs services. Il n'y a que ceux qui apprennent la leçon de Jésus-Christ, lequel, étant Dieu, s'est abaissé pour nous élever, qui pratiquent l'un et l'autre par excellence.
Cette incomparable Reine servait les religieuses de la maison et les malades de l'infirmerie avec des sentiments d'une si profonde humilité, que si les religieuses eussent oublié ce qu'elle était, elle ne s'en fût jamais souvenue. Sa bouche était fermée pour parler de ses grandeurs passées, aussi bien que des manquements des autres; s'il lui arrivait de faire allusion à des manquements, c'était pour les excuser: ses mépris étaient pour elle-même, ses louanges pour son prochain, ses services pour celles qui en avaient besoin, sa volonté pour la supérieure, et son cœur pour Dieu.
Pour son oraison et l'ordre qu'elle y observait, son confesseur en avait la direction; mais elle gardait très-religieusement les heures de silence, et employait une partie du jour à la méditation; le reste était pour la lecture des livres spirituels et pour le recueillement intérieur dans sa cellule, afin de considérer attentivement ce qu'elle avait été, ce qu'elle était pour lors et ce qu'elle serait un jour. Aussi son cœur ne se sentit jamais enflé par le souvenir des grandeurs passées, mais tout son soin était de l'embraser des flammes du pur amour de Dieu. Cette charité se répandait après sur le prochain, et la rendait si serviable aux malades, qu'elle avait acquis un talent particulier pour les soulager. Elle était fort soigneuse d'obtenir ce qui leur était nécessaire, et bien souvent son affection lui révélait leurs sentiments et lui faisait mieux connaître ce qu'ils désiraient ou ce qui leur était convenable, qu'ils ne le savaient eux-mêmes. Dieu lui avait donné, outre cela, une merveilleuse douceur de paroles, et lui mettait des pensées si bénignes en l'esprit, pour rendre faciles les plus grandes difficultés, que ses discours portaient le miel de la consolation dans le cœur de ses sœurs, lorsque, étant tentées par l'ennemi, elles trouvaient du dégoût en leur vocation ou de l'ennui dans les exercices de la vie spirituelle.
Tels furent les exercices de la bienheureuse Bathilde, jusqu'à ce qu'il plût à Dieu de l'appeler à lui pour lui donner une couronne immortelle, en récompense de celle qu'elle avait méprisée pour son amour. Elle eut un brillant présage de ce bonheur : comme elle était un jour dans les douceurs de sa méditation, elle vit une échelle d'or qui avait le pied posé sur l'autel de la Sainte Vierge devant lequel elle priait, et de là atteignait jusqu'au ciel ; une grande multitude d'anges montait par les degrés de cette échelle, sans que nul en descendît, et elle y fut elle-même élevée par les anges et conviée à les suivre. Cette vision arriva en présence de quelques autres religieuses qui tremblèrent que ce présage ne fût véritable ; mais Bathilde fut comblée de joie, lorsque l'Esprit de Dieu lui fit connaître que c'était un avertissement de son prochain décès, et une invitation d'entrer bientôt dans la vie éternelle. Alors sa dévotion lui tira des larmes d'amour et de douceur, pendant que ses sœurs étaient au contraire navrées de douleur, croyant déjà l'avoir perdue. Étant revenue à elle, elle les supplia de ne rien dire de ce qu'elles avaient vu ; mais si leur bouche garda le secret, leurs yeux ne purent le garder, et leurs larmes firent savoir sans parler ce qu'elles ne voulaient pas dire. Et de là est venu le nom de Chelles, que porte cette abbaye, comme qui dirait Échelle.
Sa maladie commença par une douleur d'entrailles, qui la fit souffrir avec tant de violence, que c'était une espèce de martyre ; ce n'étaient pas néanmoins les plaintes qui donnaient connaissance de son mal, car jamais sa bouche ne s'ouvrit pour se plaindre, et si elle recevait des consolations parmi ses douleurs, c'était le ciel qui les lui envoyait. On remarqua seulement ces paroles dans les plus fortes atteintes de son mal : « Ô bon Jésus ! je vous remercie de la grande miséricorde que vous faites à cette vile créature, de lui donner quelque petite chose à souffrir. Hélas ! celui qui vous regarde tout déchiré et étendu sur une croix si dure, peut-il avoir une bouche, un cœur et une âme pour se plaindre ? »
Elle nourrissait une petite fille, nommée Radegonde, qu'elle avait tenue sur les fonts de baptême, et elle l'aimait aussi tendrement que si elle l'eût enfantée. Cette enfant tomba malade en même temps que la Sainte se mit au lit. Bathilde, croyant que cette petite créature serait plus heureuse si elle mourait, que si elle demeurait au monde, pria Dieu que ce fût son bon plaisir de l'en retirer, afin qu'elle pût, avant de mourir elle-même, la mettre dans le tombeau et la voir parmi les chœurs des Vierges. Elle fut exaucée : la jeune fille rendit l'esprit entre les bras de sa royale protectrice, et on l'honora comme Sainte dans la même abbaye.
Toutes choses étant ainsi accomplies, sainte Bathilde vit bien que l'heure était venue de partir de ce monde pour aller à Dieu ; c'est pourquoi, en présence des ecclésiastiques qui lui avaient administré les derniers sacrements, et de quelques religieuses qui l'assistaient, elle se munit du signe de la croix, et, élevant les yeux au ciel, elle y envoya sa belle âme vers la fin de janvier, l'an de Notre-Seigneur 680.
Le savant Dom Pitra résume en ces termes les merveilles opérées par notre pieuse et sainte Reine : « Bathilde a mis la main, pendant son administration, à toutes les grandes choses de son temps : au clergé, qu'elle rend à la régularité ; à l'épiscopat, qu'elle glorifie par des Saints ; aux monastères, qu'elle fonde et relève ; au peuple, qu'elle nourrit, soulage et affranchit ; à la royauté, qu'elle affermit en concentrant son prestige et sa force. Elle touche à l'Italie et l'Espagne par ses ambassadeurs, à l'Angleterre par ses captifs, à l'Allemagne, par les moines missionnaires, à la France par les
évêques, et, par les Francs, au monde. Dans les jeux du blason, on lui a donné pour emblème un aigle aux ailes déployées portant le rameau d'olivier avec ces mots : Paix et force. Ce signe n'a rien de trop ambitieux pour une humble femme, qui, sur les ailes seules de la foi, éleva la France naissante comme l'aigle emporte ses aiglons au soleil. Un mot d'un légendaire ancien nous révèle le secret de sa force et de sa fécondité : « L'amour divin l'embrasait de ses ardeurs, et la splendeur des Saints la ravissait jusqu'au ciel ». C'est le secret de la femme forte créée par le christianisme, et transfigurée selon son type le plus accompli, la Vierge, Mère de Dieu.
Son corps fut porté en terre sans pompe, les seules personnes nécessaires pour les cérémonies de l'Église y étant appelées : les religieuses faisaient toute la magnificence de ses funérailles ; elle l'avait ainsi désiré, et on le fit pour satisfaire à son intention. La réputation de sa sainteté et l'odeur de ses vertus héroïques durèrent longtemps à la cour, après son bienheureux décès.
Un des attributs de sainte Bathilde est le baisier. Cet attribut peut avoir deux significations, l'une historique, l'autre symbolique. L'allusion historique se référerait aux premiers temps de sa captivité, alors qu'elle se rendait la servante des servantes et faisait plus d'ouvrage à elle seule que toutes les autres ensemble ; en sorte que c'était merveille de voir combien cette pauvre étrangère était officieuse ». Dans ces conditions elle a dû tenir le baisier plus d'une fois. — En tant que symbole, l'attribut du baisier s'applique aux personnes qui ont quitté de grandes positions pour embrasser l'humble vie du cloître où celui qui était le premier devient le dernier. — D'après sa statue provenant de l'ancienne abbaye de Corbie, elle porte une couronne et tient, comme fondatrice, le modèle d'une église ; D'après la statue de son tombeau provenant de l'abbaye de Chelles, elle porte une couronne et l'habit de religieuse : la couronne serait mieux, ce nous semble, à ses pieds ; On la représente encore debout ou à genoux, regardant une échelle mystérieuse par laquelle montent des anges. Est-ce une allusion au nom de son monastère : Chelles ?
## ÉGLISE ET MONASTÈRE DE CHELLES, RELIQUES ET CULTE.
Deux cents ans après, l'empereur Louis le Bébonnaire voulut aller lui-même à Chelles, pour honorer le tombeau de sainte Bathilde et faire transférer ses précieuses reliques, de la petite église de Sainte-Croix en celle de la Sainte-Vierge. Son corps fut trouvé entier et sans nulle marque de corruption. La nouvelle de cette merveille étant portée à Paris, on appela toute la cour pour en être témoin, et presque tout le peuple de cette ville se trouva à Chelles, pour voir plus de gloire dans ce monastère qu'il n'y en avait dans la vaste étendue de ses murs. Une religieuse fort ancienne de la maison, étant depuis longtemps privée de l'usage de ses membres, fut portée au sépulcre de la Sainte, où, après avoir fait sa prière, elle se trouva parfaitement saine, se leva sur ses pieds, et jeta un cri, disant : « Ô bon Jésus, je suis guérie ! Ô sainte Bathilde, je vous rends grâces de ce que vous m'avez rendu la vie ! »
L'abbesse supplia l'évêque de Paris, Erchenrad, de venir à Chelles, pour disposer des reliques que chacun voulait emporter, et pour faire un procès-verbal des miracles qui s'y faisaient. Cependant un homme, nommé Baudran, qui n'avait jamais eu l'usage de ses jambes et ne marchait que sur ses genoux, ayant appris ce qui se passait, et voulant participer aux bienfaits de la Sainte, se fit porter à l'église ; y ayant fait sa prière, il se sentit guéri et commença à marcher devant tout le monde. L'histoire porte aussi que les démons furent chassés des corps des possédés et que toutes sortes d'autres miracles furent faits à son tombeau.
L'évêque étant arrivé, et toutes choses étant disposées selon son ordre, il fit transporter le saint corps avec honneur, et ordonna qu'il fût enfermé dans une chasse. Il reposait, avant 93, sur le maître-autel de l'abbaye, ayant à ses côtés, d'une part saint Genêt, évêque de Lyon, son suménier ;
et, de l'autre, sainte Berthille, première abbesse de ce monastère, outre sa petite filleule Radegonde, que Dieu avait retirée de ce monde à son instante prière, ainsi qu'il a été dit ; mais son saint chef avait été mis à part dans un reliquaire d'argent.
L'an 1631, cette châsse de sainte Bathilde ayant été descendue et ouverte pour quelque occasion solennelle, six religieuses de la même abbaye, tourmentées depuis trois ans par d'étranges convulsions, furent toutes, en un moment, délivrées lorsqu'on leur appliqua les reliques de cette sainte reine ; ce fait étant reconnu pour un vrai miracle, Jean-François de Gondy, premier archevêque de Paris, consentit qu'on en fît la publication et donna permission aux religieuses d'en faire mémoire en l'office divin au même jour que cette merveille arriva, c'est-à-dire le 3 juillet.
Renseignements fournis par M. Torchet, curé de Chelles (30 août 1862). — I. Monastère. — Du monastère de Chelles, autrefois si célèbre et si vaste, il ne reste plus aujourd'hui que quelques débris qui ont subi bien des transformations : 1° Le pavillon abbatial servant d'habitation au propriétaire de la majeure partie de l'immense enclos du couvent. Point d'architecture remarquable. — La pierre de taille de bas en haut sans style. — Rien à l'intérieur digne d'être signalé, sauf quelques restes de décors ; 2° Quelques portions de l'ancienne construction bâtie pour les cellules des religieuses, et actuellement occupée par plusieurs habitants de la ville ; enfin 3° La ferme, avec son remarquable pigeonnier, contenant deux mille chambres et ses immenses bâtiments qui en font une ferme modèle.
II. Église. — Il n'y a jamais eu à Chelles d'église ni de chapelle sous le vocable de sainte Bathilde. Il y avait autrefois trois églises à Chelles : Saint-André, première paroisse ; Saint-Georges, deuxième paroisse, desservie par les Bénédictins attachés à l'abbaye ; troisième, Notre-Dame, primitivement Sainte-Croix, bâtie sur le tombeau de sainte Bathilde, église abbatiale. Cette dernière faisait l'admiration de tous les connaisseurs ; aujourd'hui, il ne reste plus pierre sur pierre. Il y a quelques années, on en voyait encore certains vestiges : une auberge avait été construite dans une partie du sanctuaire ; le marteau démolisseur a achevé son œuvre ; tout a disparu pour faire place, cette année, à un élégant hôtel de ville. Saint-Georges a été également détruit ; il ne reste plus pour église paroissiale que l'église Saint-André, située à l'extrémité de la ville sur un monticule. Le chœur et le sanctuaire du maître-autel et de la chapelle de la sainte Vierge sont du XVII° siècle ; la chapelle de Saint-Roch est du XIII° et les trois nefs du XVII°, plein cintre reposant sur des piliers ronds.
III. Reliques. — Les reliques de sainte Bathilde sont conservées avec une grande vénération ; elles ont été sauvées des fureurs révolutionnaires par la piété des Chelloix. Quand les Vandales républicains firent le pillage du monastère, les habitants se portèrent en foule à l'église de l'abbaye, s'emparèrent des reliques et les transportèrent à l'église de Saint-André. Cette église a été tour à tour club révolutionnaire et grenier à foin : mais malheur à qui aurait osé mettre une main sacrilège sur la châsse ! Nous possédons le corps entier de sainte Bathilde, sauf quelques portions extraites à différentes époques et conservées religieusement dans la chapelle de Pie IX, à Rome, dans la cathédrale de Meaux et dans l'église abbatiale de Jouarre.
IV. Culte. — Sainte Bathilde est honorée à Chelles avec un religieux respect. Sa fête est célébrée, par un privilège et selon le calendrier de l'abbaye, le 30 janvier, tandis que, dans le diocèse comme à Rome, la fête est le 26 du même mois. L'affluence des fidèles est très-considérable ; les malades invoquent la bienheureuse sainte Bathilde ; on lui fait des neuvaines. La fontaine, qui fournit de l'eau à tous les particuliers, est appelée fontaine de sainte Bathilde ; elle se trouve juste au centre du pays. On dit que sainte Bathilde la fit couler par miracle, en frappant le sol d'une baguette. Cette fontaine n'a jamais tari ; dans une grande sécheresse, pour la curer, douze hommes ont été mis à l'œuvre : ils n'ont pu réussir qu'à opérer une baisse de trois pouces. Il a fallu y renoncer.
Le deuxième dimanche de juillet, on fait une procession solennelle des reliques, tant de sainte Bathilde que des autres saints. C'est la fête du pays.
L'église de Corbie possédait plusieurs reliques de sainte Bathilde, mais elles ont disparu à la Révolution. On en conserve de peu importantes à Bray-sur-Somme et à Mailly.
Outre le Père Giry que nous avons reproduit en grande partie, à cause de ce ton de piété suave qui est comme incarnée dans son style et qu'il est impossible de s'approprier, nous avons emprunté divers fragments aux ouvrages suivants : Vie de sainte Berthe de Blonçy, par le R. Bion, prêtre de la Miséricorde ; Vies des Saints de Beaunais, par M. l'abbé Sabatier ; Vie de saint Léger, par Dom Pitra.
SAINTE ALDEGONDE, VIERGE ET PATRONNE DE MAUBEUGE. 129
Événements marquants
- Enlèvement par des pirates sur les côtes d'Angleterre
- Vente comme esclave à Erchinoald, maire du palais
- Mariage avec le roi Clovis II
- Régence du royaume de France à la mort de Clovis II
- Abolition de la capitation et interdiction de la vente d'esclaves chrétiens
- Retraite au monastère de Chelles
- Vision d'une échelle d'or montant au ciel
Miracles
- Vision d'une échelle d'or montant au ciel
- Source miraculeuse (fontaine de sainte Bathilde) jaillie du sol
- Guérisons de paralytiques et d'énergumènes à son tombeau
- Corps trouvé intact deux cents ans après sa mort
Citations
Je suis votre esclave, et, de gré ou de force, il faudra que je me soumette à votre volonté.
Allez, cherchez-moi un lieu d'où l'on puisse contempler le ciel sans nul empêchement, afin d'y bâtir un monastère.