Sainte Jeanne de Valois
Veuve, Reine de France, Duchesse de Berry
Résumé
Fille de Louis XI et épouse délaissée de Louis XII, Jeanne de Valois accepta sa répudiation avec piété pour se consacrer à Dieu. Elle fonda à Bourges l'Ordre de l'Annonciade, dédié aux vertus de la Vierge Marie. Elle mourut en odeur de sainteté en 1505 après une vie de charité et de pénitence héroïque.
Biographie
SAINTE JEANNE DE VALOIS, VEUVE
Filii Francorum regis, soror, atque conjux, Et non palea toro, Jeanne est, mater erem.
Je suis Jeanne, fille, sœur, épouse des rois de France. Je ne suis jamais montée dans le lit nuptial, et cependant je devais être mère !!! Légende du testament de la bonne duchesse.
Cette bienheureuse princesse naquit dans la pourpre et au milieu des lis, l'an 1464. Fille de Louis XI, roi de France, sœur de Charles VIII, épouse du duc d'Orléans, qui monta lui-même sur le trône, Jeanne paraît n'avoir été élevée si haut que pour mieux sentir le poids de l'infortune; mais Dieu proportionna ses consolations et ses secours aux souffrances de la royale victime. Il pansa lui-même les blessures de son âme, et lui donna cette merveilleuse fécondité qui enrichit l'Église d'un nouvel Ordre religieux.
Jeanne reçut de sa mère, Charlotte de Savoie, les premières leçons de la sagesse chrétienne. Répondant à la tendre sollicitude dont elle était l'objet,
bientôt elle montra cette sainte précocité de la vertu qui est le résultat d'une bonne éducation, autant que d'une nature portée au bien. A cinq ans, elle priait sa gouvernante de la conduire à l'église, et déjà, par ses discours et ses exemples, elle édifiait Charles son frère, et Anne sa sœur, avec lesquels elle fut élevée au château d'Amboise.
Charlotte de Savoie bénissait le Seigneur d'avoir mis dans le cœur de sa fille de si heureuses dispositions; mais il n'en était pas ainsi de Louis XI : il s'opposa souvent aux pieux exercices de Jeanne, et la menaça même de sévères châtiments, si elle continuait à les pratiquer. Ce père imprudent formait ainsi de ses propres mains le premier anneau de cette chaîne de douleurs, qui allait composer toute la vie de cette vertueuse princesse. A un âge si tendre, et dans un si grand péril, Jeanne ne pouvait espérer sur la terre un appui proportionné à sa faiblesse : aussi chercha-t-elle ailleurs une main pour la défendre, une lumière pour diriger ses pas. Se jetant un jour dans les bras de Marie avec un amour et une confiance sans bornes : « O ma mère, lui dit-elle, enseignez-moi vous-même ce qu'il faut que je fasse pour vous plaire davantage ». Celle que l'on n'invoque jamais en vain daigna lui répondre en ces termes : « Mon enfant, sèche tes pleurs, un jour tu fuiras ce monde dont tu crains les dangers, et tu donneras naissance à un Ordre de saintes religieuses occupées à chanter les louanges de Dieu, et fidèles à marcher sur mes traces ».
Après cette faveur, que tous les écrivains de la vie de notre Sainte se plaisent à raconter, la jeune princesse parut ne goûter de bonheur que dans la solitude. Elle ne quittait ses appartements que pour aller adorer Jésus-Christ dans son sanctuaire. Par des sacrifices volontaires, elle travaillait à se rendre digne de correspondre aux desseins de Dieu sur elle, et acquérait la force de résister aux coups de l'adversité. Elle entretenait un saint commerce avec les personnes consacrées à Dieu; leurs exemples, leurs conseils et leurs prières l'affermissaient dans ses généreuses résolutions. C'est ainsi qu'elle conférait souvent avec saint François de Paule que son père avait appelé du fond de l'Italie à sa cour. Elle dut quelquefois, par obéissance aux ordres du roi, assister aux fêtes de la cour; mais elle y porta toujours une si grande modestie, elle veilla si bien sur tous les mouvements de son cœur, et fut si efficacement protégée par la Reine des Vierges, qu'elle eut le bonheur d'échapper à tous les dangers.
Dépourvue des agréments extérieurs que tout le monde recherche, Jeanne avait reçu, en échange, des biens mille fois plus précieux : elle était douée d'un caractère noble et vraiment royal; elle possédait un cœur compatissant, et une force d'âme qui lui permettait de souffrir les plus grands maux, sans proférer une plainte; elle ne redoutait qu'une chose : encourir, par le péché, la disgrâce du divin Maître. Ce malheur est, en effet, le seul que les chrétiens doivent redouter, car il est le seul qui soit irréparable.
Jeanne se disposait à quitter la cour, et à entrer dans un monastère pour consacrer à Dieu sa virginité, lorsqu'un ordre du roi, aussi affligeant qu'inattendu, vint l'empêcher de consommer son sacrifice. Louis XI, consultant les intérêts d'une politique égoïste plutôt que les inclinations de sa fille, avait résolu de l'unir au duc d'Orléans, premier prince du sang. Dans cette extrémité, Jeanne ne perdit pas courage : elle se prosterna aux pieds de son crucifix, et versant des larmes, elle supplia le Sauveur de lui accorder l'accomplissement de ses désirs. Sa prière ne fut pas vaine : le duc d'Orléans, qui ne l'épousait que par force, protesta contre la violence qui lui était faite; et loin de porter atteinte à la pureté de la princesse, il ne s'étudia qu'à lui
donner des marques de son indifférence, et même de son mépris et de sa haine.
Détournée de sa sainte vocation, mariée par ordre d’un père qui ne l’aimait pas, au duc d’Orléans, dont l’aversion pour elle était manifeste, Jeanne n’opposa aux injustices et aux mauvais traitements dont elle était l’objet, que la bonté, la douceur et le pardon. Ce fut aux sollicitations de cette princesse auprès de Charles VIII, que le duc d’Orléans, coupable d’avoir pris les armes contre l’État, dut sa grâce, et put sortir de la prison où il gémissait depuis trois ans; mais cet époux ingrat ne fut pas plus tôt monté sur le trône, après la mort de Charles VIII, qu’il fit annuler son mariage avec sa libératrice. Louis XII jura qu’il avait été contraint de se marier avec Jeanne, et qu’il n’avait jamais habité avec elle. Là-dessus, le Pape rompit le mariage.
La Sainte accepta comme un bienfait la rupture des liens qui l’attachaient au roi: « Béni soit », dit-elle, « le Seigneur qui a permis cette séparation, pour m’aider à le mieux servir que je ne l’ai fait jusqu’ici ! » Puis, elle se retira dans la ville de Bourges que le roi lui avait donnée pour apanage avec plusieurs autres domaines, et une pension de douze mille écus.
A la nouvelle de la répudiation de la reine Jeanne, un mécontentement général éclata dans Paris et dans tout le royaume. Pour elle, échappée aux filets d’un monde dont elle détestait les plaisirs et les maximes, elle se réjouissait d’une disgrâce qui lui permettait de se livrer aux nobles inspirations de son cœur. Ses adieux à son époux furent touchants: ils n’exprimaient ni reproche, ni regret, mais une vive reconnaissance et une tendre sollicitude pour son bonheur. « Je vous dois de la gratitude », lui dit-elle, « comme à un libérateur, puisque vous m’avez retirée de la dure servitude du siècle. Pardonnez-moi les torts que j’ai pu avoir envers vous. Je veux les expier en consacrant ma vie à prier pour vous et pour la France ».
Jeanne fut accueillie par les habitants de Bourges, comme une bienfaisante protectrice que le ciel leur envoyait pour les édifier, les consoler et les soulager dans leurs peines. Elle passa paisiblement dans cette ville le reste de ses jours en des œuvres de dévotion et de piété, et édifia toute la France par la sainteté de sa vie. Elle macérait son corps tendre et délicat par des haires et des cilices. Elle ne mangeait que des mets les plus vils et les plus grossiers; et pour les jours maigres, elle s’abstenait entièrement de beurre et d’œufs, et de toute autre chose qui provient de chair. Sa piété et sa compassion étaient admirables envers les pauvres, et principalement envers les malades, qu’elle faisait soigneusement assister par ses médecins; elle leur appliquait même de ses mains royales des remèdes, d’où suivaient souvent des guérisons miraculeuses.
Nous avons déjà parlé de ses conférences avec saint François de Paule. Tant qu’elle demeura à la cour, elle se servit des conseils de ce saint homme pour la conduite de sa conscience, comme le roi son père le lui avait expressément recommandé à l’article de la mort; mais ne le pouvant plus faire de vive voix, parce qu’elle en était éloignée, elle continua de le faire par lettres. Elle le consulta particulièrement touchant le dessein, qu’elle lui avait autrefois communiqué, d’établir une nouvelle congrégation de filles en l’honneur de l’Annonciation de la sainte Vierge Marie, ainsi que cette même Mère de Dieu le lui avait révélé. Quand elle fut bien confirmée par les résolutions du saint homme, elle fit connaître son dessein au Père Gilbert Nicolai, d’autres l’appellent Gilbert Nicolas, de l’Ordre de Saint-François d’Assise, son confesseur, qui, par un bref du pape Alexandre VI, fut, depuis, nommé Gabriel-Marie, à cause de sa grande dévotion au mystère de l’Annonciation. Ce saint personnage, qui ne fut pas d'abord de cet avis, représenta à son Altesse royale qu'elle ferait mieux de suivre l'exemple de la feue reine Charlotte de Savoie, sa mère, qui avait établi les filles de Sainte-Claire au monastère de l'Ave Maria, dans Paris. La vertueuse princesse lui fit une réponse pleine de courage et de confiance en Dieu : « Si c'est », dit-elle, « la volonté de Jésus-Christ et de la Vierge Marie, ils m'assisteront assurément dans toutes les oppositions et toutes les difficultés qui s'y pourront rencontrer ».
Deux ans s'écoulèrent en ces retardements ; mais à la fin de ce temps, la sainte duchesse, étant tombée en une maladie très-grave et très-opiniâtre, avertit son confesseur que la seule opposition qu'il mettait à son religieux dessein en était la cause. En effet, ce Père s'étant rendu à la volonté de la Sainte, aux avis qu'elle avait reçus du ciel, elle commença à se mieux porter, et à reprendre peu à peu ses premières forces, et recouvra enfin une parfaite santé. Elle commença donc son établissement, et nomma ce même confesseur premier Père gardien sur toutes les filles qui embrasseraient cette nouvelle congrégation ; et elle lui donna la commission de choisir celles qu'il jugerait les plus propres pour y servir Jésus et Marie, sa très-sainte Mère.
Il y en eut un grand nombre qui s'estimèrent très-heureuses de pouvoir apprendre la piété sous la conduite d'une si sage princesse ; mais avant de les recevoir, elle voulut faire dresser la règle qu'elles devaient observer, sous le titre glorieux des dix plaisirs ou des dix vertus de la Vierge. Dès qu'elle fut faite, elle l'envoya à Rome par le Père Guillaume Morin, insigne prédicateur du même Ordre de Saint-François, pour supplier Sa Sainteté de l'approuver ; mais il s'y rencontra tant de difficultés, que ce religieux, jugeant l'affaire impossible, revint en France et n'apporta qu'un refus à la Duchesse. Elle ne perdit pas néanmoins courage ; sachant que les affaires qui regardent l'honneur de Dieu et de sa sainte Mère ne s'établissent ordinairement que par la patience et par la force des prières, elle redoubla les siennes avec toute la ferveur possible. Et, pour les rendre plus puissantes auprès de Dieu, elle y joignit celles de toutes les bonnes âmes qu'elle connaissait en France. Ensuite elle envoya son confesseur à Rome ; mais il ne trouva pas plus de facilité pour l'affaire de la Duchesse, qu'avait fait le Père Morin : au contraire, tout semblait s'opposer à ses desseins, jusqu'à ce que le cardinal Jean-Baptiste Ferrier, évêque de Modène, personnage d'un très-grand savoir et d'une insigne piété, qui était de grande autorité à la cour de Rome, fort chéri et honoré du pape Alexandre, dont il était aumônier, envoya quérir ce religieux, pour lui dire qu'il voulait prendre sa cause en main, et qu'il avait eu sur ce sujet une vision du martyr saint Laurent et de saint François, qui lui commandaient de poursuivre la confirmation de cette sainte règle. En effet, le Pape, apprenant cette vision, et d'ailleurs étant extrêmement édifié de la constante résolution du Père Gabriel et de la piété d'une si grande princesse de la maison de France, fille et sœur de rois, approuva enfin et confirma la règle, le 15 février 1501.
Pendant ce voyage de Rome, la Duchesse ne perdit point de temps ; elle obtint du roi la permission de faire bâtir, en telle ville de son royaume
qu'elle voudrait, des maisons et des monastères de l'Ordre qu'elle désirait établir, et d'y fonder des églises. Et, de plus, elle travailla à la réforme d'un couvent de religieuses de l'Ordre de Saint-Benoît, qui ne vivaient pas selon l'esprit et l'institution de ce grand Patriarche; elle en vint à bout par sa grande prudence et par la fermeté de son zèle, toujours soutenu de la grâce de Dieu.
On ne saurait exprimer la joie que reçut la sainte Princesse quand elle apprit que le souverain Pontife avait approuvé sa règle, et accordé plusieurs beaux privilèges, grâces et indulgences à l'Ordre qu'elle voulait fonder. Elle en fit rendre grâces à Dieu, non-seulement par ses filles, mais aussi par les âmes dévotes de Bourges et par tous les monastères de cette même ville. Elle reçut la règle avec une incroyable allégresse; et, pour le faire avec une espèce de solennité, elle se fit accompagner de ses dames et de ses demoiselles, et de toutes les filles qui désiraient prendre le voile. Il n'y en eut qu'une qui ne put se trouver à cette cérémonie, parce qu'elle était au lit, malade d'une grosse fièvre; mais on ne lui eut pas plus tôt posé le livre de la règle sur la tête, que, la fièvre cessant à l'heure même, elle se trouva parfaitement guérie: ce qui servit d'une évidente preuve que cette règle était sainte et inspirée de Dieu.
Après cela, elle ne pensa plus qu'à trouver un lieu propre pour y bâtir un couvent. Elle fit acquisition d'un terrain appartenant aux chanoines de Moyen-Moutier, où elle fit faire le plan de l'église et des autres bâtiments. Guillaume de Cambrai, archevêque de Bourges, en posa la première pierre avec les cérémonies ordinaires, et la conduite des constructions fut donnée à l'écuyer de la Duchesse, appelé Amé Georges, jusqu'à ce qu'elles fussent en état de loger des religieuses.
Plusieurs miracles, qui arrivèrent lorsqu'on travaillait à cette sainte maison, firent assez voir que Dieu en était le principal Conducteur et le souverain Architecte, car des manœuvres se trouvèrent ensevelis sous une montagne de terre sans en recevoir de mal. De gros quartiers de terre tombèrent sur quatorze ou quinze maçons, et pas un n'en fut blessé. Un autre fut emporté par une grosse pierre qu'il voulait jeter dans les fondements, mais il se releva de sa chute et n'en fut point blessé.
Que si la sainte Duchesse avait soin de l'édifice temporel de son monastère, elle n'apportait pas une moindre diligence à préparer des pierres vivantes pour le temple spirituel qu'elle prétendait édifier à la divine Majesté. Pour cet effet, elle choisit cinq filles des plus vertueuses, auxquelles elle fit prendre l'habit le 8 octobre, l'an 1502. Et ce fut par celles-ci que commença, à Bourges, l'Ordre de l'Annonciade, dit des dix plaisirs ou des dix vertus de la Vierge: l'imitation des dix principales vertus dont la sainte Vierge a été un parfait modèle dans les différents mystères que l'Église honore chaque année, fut la fin que sainte Jeanne se proposa en instituant son Ordre. Il a pris le nom du premier comme du plus grand des plaisirs ou joies de Marie: celui de l'Annonciation.
De Bourges l'Ordre s'est répandu en plusieurs endroits. Les cinq premières filles furent bientôt suivies de plusieurs autres qui, animées de l'amour de Jésus et de Marie, renoncèrent de bon cœur à tous les vains plaisirs des créatures. Mais la principale et la première professe de toutes, ce fut la sainte princesse: elle s'obligea à la règle qu'elle avait établie, le jour de la Pentecôte suivant, l'an 1503. Depuis, elle ne disposa plus de rien, c'est-à-dire ni de ses biens ni de sa personne, sans la permission du supérieur général de son Ordre.
Elle avait une dévotion si tendre envers le Saint-Sacrement de l'Autel,
qu'elle ne le recevait jamais que toute baignée de larmes : son amour pour Dieu était si tendre, qu'on la croyait quelquefois malade lorsque son cœur était saisi des langueurs divines. Son oraison était sublime, et souvent elle y était ravie en extase. Un jour, durant la sainte messe, comme elle était dans un ravissement, Jésus-Christ et la sainte Vierge lui présentèrent deux cœurs dans un plat, Jésus-Christ lui disant en souriant d'y mettre aussi le sien. Mais la bienheureuse fut fort étonnée lorsque, l'ayant cherché, elle s'aperçut qu'elle n'en avait plus, parce qu'il était plus parfaitement uni à celui de Jésus qu'à son propre corps.
Étant sur la quarantième année de sa vie, elle vit bien par la diminution de ses forces que l'heure de sortir de ce monde était proche ; sa fin lui était présagée par une maladie de cœur depuis longtemps réputée incurable. Elle voulut se disposer au départ pour l'éternité par l'action qu'elle estimait la plus agréable à Dieu, qui était l'instruction de ses filles. En effet, en la dernière visite qu'elle leur fit, elle les entretint dans un discours si beau et si ardent de l'imitation de Jésus et de Marie que, selon le rapport des personnes qui l'entendirent, jamais ses religieuses n'en avaient entendu traiter avec tant de force ni tant de grâces. Le lendemain, après leur avoir recommandé à chacune en particulier et à toutes en général, ce qui était de leur devoir, elle leur donna le dernier baiser de paix ; puis, se faisant reconduire en son palais, elle commanda que l'on bouchât la porte qui lui servait pour passer au monastère, jugeant bien qu'elle n'en userait plus. Depuis ce jour, qui était la fête de sainte Agnès, elle n'en passa pas un seul sans recevoir la sainte communion ; ce qu'elle fit toujours avec de nouvelles ferveurs et des grâces particulières jusqu'au quatrième de février, qui fut le dernier de sa vie mortelle et le premier de sa vie bienheureuse.
Une clarté extraordinaire parut en sa chambre à l'instant de son décès et dura bien une heure et demie : de nombreux témoins virent à la même heure une espèce de nuée extrêmement claire sur l'église de l'Annonciade. Pendant que Jeanne de France s'éteignait au son lamentable de la grosse cloche de la cathédrale de Bourges, une sinistre comète traînait sa queue flamboyante au-dessus du palais de Louis XII qui, saisi d'un tardif mais sincère repentir, se hâta d'écrire aux habitants de cette ville une lettre pour les convier aux splendides funérailles préparées, par son ordre, à sa noble victime. Après sa mort, on trouva son corps couvert d'un rude cilice sur sa chair nue, et chargé des cinq clous d'argent à l'endroit du cœur, et d'une chaîne de fer sur ses reins ; tels étaient les instruments de pénitence dont la Sainte se servait. On la revêtit de ses habits de religieuse comme elle l'avait ordonné ; mais depuis, par ordre du roi, elle fut parée en princesse : on lui mit le chapeau et la couronne sur la tête, et le manteau de velours violet, semé des armes de France, sur les épaules ; et, pour marquer qu'elle était religieuse, le voile et le scapulaire par-dessus.
Ses obsèques furent faites avec toutes les cérémonies dues à sa qualité de princesse du sang, de fille, de sœur et d'épouse de rois.
Les détails de cet enterrement ne sont pas moins touchants. Le corps de la duchesse, revêtu du costume des religieuses de l'Annonciade, resta exposé pendant douze jours dans une chapelle ardente. Au palais, on servit sa table à plats couverts, comme si elle vivait encore, et, matin et soir, madame de Chaumont, sa dame d'honneur, et son confesseur, le père Gilbert Nicolas, venaient tristement s'y asseoir, puis, après quelques instants d'un religieux silence, se levaient et faisaient distribuer le service aux pauvres qui se pressaient à la porte.
Le 21 février, sa dépouille mortelle, scellée en un triple cercueil, fut conduite à l'Annonciade dans une litière de velours, traînée par quatre mules harnachées d'ornements de deuil, sous un pavillon porté par quatre barons du Berry : Philibert de Beaujeu, baron de Linières ; Jean de Culant, baron de Châteauneuf ; Jean d'Aumont, baron de Châteauroux, et un quatrième, représentant messieurs de la ville de Bourges.
Après le service, au moment où la bière était descendue dans le caveau, l'assistance entière éclata en sanglots, et le maître d'hôtel de la noble défunte, en proie au désespoir, rompit le bâton, signe distinctif de son office, et s'écria :
— Ah ! ma bonne maîtresse, je n'aurai donc plus l'honneur de vous servir ! Souvenez-vous de votre affligé serviteur ; priez Dieu pour lui !
Son corps fut inhumé sous le chœur des religieuses, où il a reposé l'espace de cinquante-six ans sans nulle marque de corruption. Mais l'année 1562, les hérétiques calvinistes ayant surpris les meilleures villes de France, et ayant déclaré la guerre à toutes les choses saintes et sacrées, n'épargnèrent pas les précieuses reliques des Saints. Ils brûlèrent donc le corps de cette bienheureuse princesse et en jetèrent les cendres au vent ; mais elles furent reçues entre les mains de la Providence divine qui leur redonnera la vie avec l'immortalité. On raconte qu'à l'approche de ces impies la Sainte parut se réveiller dans sa tombe : comme ils étaient sur le point d'accomplir leur œuvre sacrilège, un profond soupir sortit de sa poitrine. Un furieux qui lui plongea son épée dans le cœur l'en retira tout ensanglantée.
La mémoire de notre Sainte est devenue très-célèbre par un si grand nombre de miracles et de guérisons surnaturelles, qu'André Frémiot, archevêque de Bourges, en a approuvé jusqu'à cent trente, que l'on peut voir dans un livre imprimé l'an 1618.
Le pape Benoît XIV approuva, pour l'Ordre de Saint-François, le culte de Jeanne de Valois, établi de temps immémorial. Sur la demande de Louis XV, on commença une procédure pour sa canonisation ; elle fut canonisée sous Louis XVI, le 20 avril 1775. Pie VI, qui gouvernait alors l'Église, donna un décret en forme de bref pour déclarer qu'il était certain que Jeanne avait pratiqué les Vertus chrétiennes dans un degré héroïque : il étendit son culte à toute la France.
L'Ordre des Annonciades de France comptait au siècle dernier plus de quarante maisons : quelques-unes ont été rétablies de nos jours.
On a souvent peint près de sainte Jeanne l'enfant Jésus qui lui passe une bague au doigt pour faire entendre que l'époux céleste a remplacé pour elle le prince de la terre qui l'a répudiée. Une couronne est à ses pieds : ce symbole parle de lui-même. Lorsqu'elle a deux couronnes sur la tête, l'une est la couronne de la royauté et l'autre celle de la sainteté. On lui met souvent un crucifix à la main pour rappeler sa piété envers la passion. Retirée dans un oratoire consacré au saint sépulcre, elle y répandait d'abondantes larmes sur les souffrances de Notre-Seigneur et se frappait la poitrine avec une pierre. On la représente aussi donnant des habits aux pauvres.
Sa vie a été écrite par plusieurs auteurs dignes de foi, mais plus expressément par Louis Douy d'Altiby, évêque de Riez, en Provence, puis d'Autun, en Bourgogne, et par le R. P. Hilarion de Coste, l'un et l'autre de l'Ordre des Minimes.
Événements marquants
- Naissance en 1464
- Mariage forcé avec le duc d'Orléans (futur Louis XII)
- Répudiation et annulation du mariage après l'accession au trône de Louis XII
- Retraite à Bourges et fondation de l'Ordre de l'Annonciade
- Approbation de la règle par le pape Alexandre VI en 1501
- Profession religieuse en 1503
- Profanation de son corps par les calvinistes en 1562
Miracles
- Guérison instantanée d'une postulante par l'apposition du livre de la règle
- Protection miraculeuse d'ouvriers lors de la construction du monastère
- Vision mystique de l'échange des cœurs avec Jésus et Marie
- Incorruptibilité du corps constatée pendant 56 ans
- Soupir et saignement du corps lors de la profanation par les calvinistes
Citations
Je vous dois de la gratitude comme à un libérateur, puisque vous m’avez retirée de la dure servitude du siècle.
Si c'est la volonté de Jésus-Christ et de la Vierge Marie, ils m'assisteront assurément dans toutes les oppositions.