Sainte Paule de Rome

Veuve, disciple de saint Jérôme, fondatrice de monastères

Fête : 26 janvier 4ᵉ siècle • sainte

Résumé

Illustre patricienne romaine descendante des Scipions, Paule se consacra à Dieu après son veuvage sous la direction de saint Jérôme. Elle quitta Rome pour Bethléem où elle fonda des monastères et un hospice, menant une vie d'austérité, d'étude des Écritures et de charité. Elle mourut en 404, laissant le souvenir d'une mère des pauvres et d'une figure majeure du monachisme primitif.

Biographie

SAINTE PAULE DE ROME, VEUVE

DISCIPLE DE SAINT JÉRÔME, FONDATRICE DE MONASTÈRES

Ce n'est pas seulement la mort pour la foi qui fait le martyre : la vie immaculée d'une âme qui sort Dieu avec amour et pureté en est un aussi, et de tous les jours. Que l'on triomphe pour Dieu dans les combats sanglants ou dans les luttes du cœur, on est également couronné.

Saint Jérôme.

Le grand saint Jérôme, écrivant à la vierge Eustochie, fille de sainte Paule, fait ainsi l'éloge de notre Sainte : « Quand tous les membres de mon corps se changeraient en autant de langues et prendraient autant de voix, je ne pourrais rien dire encore qui fût digne des vertus de la sainte et vénérable Paule. Noble par la naissance, plus noble encore par la sainteté ; puissante jadis par ses richesses, plus illustre aujourd'hui par la pauvreté de Jésus-Christ ; descendante par Rogat, son père, du célèbre Agamemnon, qui prit la fameuse ville de Troie après dix années de siège, et par Blésille, sa mère, des Scipions et des Gracques, qui sont des plus illustres entre les

Romains, à Rome elle préféra Bethléem, et aux palais dorés l'humble toit d'une pauvre habitation ».

Paule fut élevée par sa mère dans un esprit d'amour pour la religion, de profonde aversion pour les choses du paganisme, et dans la gravité de vie qui convenait à une patricienne et à une chrétienne. Gardée soigneusement à l'ombre du foyer domestique, les cirques et les théâtres ne la virent jamais. Elle passait avec dédain devant ces lieux retentissants des folles joies de la vie païenne, accompagnant, selon l'usage du temps, sa mère aux basiliques et aux fêtes de l'Église, et aussi aux tombeaux des martyrs et aux catacombes. Elle aimait à parcourir ces lieux où s'était cachée si longtemps la foi maintenant triomphante dans le monde, à vénérer les traces encore récentes de tant de martyrs, à respirer, pour ainsi dire, le parfum qui s'exhalait de leurs tombes, à contempler ces naïves peintures, ces pieux symboles, où nous retrouvons aujourd'hui avec tant d'émotion, à demi effacées, les pensées du Christianisme primitif et des fidèles persécutés, ces espérances d'immortalité dans la mort, et tout le détail des dogmes du symbole chrétien. Les actes de la charité, en même temps que les pratiques pieuses, eurent leur part dans son éducation religieuse. On jetait dans l'âme de la jeune enfant les germes de cette tendresse pour les malheureux que nous verrons bientôt arriver chez elle à l'état de passion sublime.

Cette forte éducation morale et chrétienne fut couronnée par la sérieuse et solide culture d'esprit, qui était aussi de tradition dans les grandes familles de Rome. Indépendamment des livres saints, qui furent ses premières lectures, les études de Paule, brillantes et étendues, embrassèrent les deux littératures latine et grecque ; ayant du sang grec comme du sang romain dans les veines, elle devait cultiver à un titre spécial les lettres d'Athènes comme celles de Rome, et elle parlait également bien les deux langues. Elle lut les historiens, les poètes, les philosophes. Nous verrons plus tard de quelle utilité lui sera cette culture profane pour l'admirable vie chrétienne à laquelle elle doit un jour s'élever. En attendant, ces études développaient en elle les riches dons qu'elle avait reçus de la nature, un jugement sain, un esprit ferme, une raison élevée : un équilibre précieux fut de la sorte établi entre son intelligence et son caractère.

Cependant l'âge vint où la brillante patricienne dut recevoir de la main de ses parents un époux, et ajouter à tous les avantages de sa naissance et de ses qualités l'éclat d'une illustre alliance. Elle épousa un jeune romain d'origine grecque, appelé Toxoce, qui appartenait par sa mère à la vieille famille des Jules, laquelle se vantait de remonter jusqu'à Énée. Toxoce ne partageait pas la foi de sa jeune épouse. Cependant, il ne paraît pas avoir été indigne de la jeune chrétienne qu'il avait épousée, et l'affection extraordinaire que Paule eut toujours pour lui, et l'inconsolable douleur avec laquelle elle le pleura, montrent que leur union fut de celles que le monde appelle heureuses. Dieu bénit cette union. Quatre filles naquirent successivement à Paule. L'aînée, appelée Blésille, paraissait comblée de tous les dons de l'esprit les plus vifs et les plus aimables ; santé frêle et délicate, mais riche et belle nature, qui dès sa plus tendre enfance faisait tout espérer, entre les mains d'une mère comme Paule, pour les charmes de l'intelligence et les qualités de l'âme. Pauline, la seconde, avait aussi une nature des plus heureuses, mais tout opposée à celle de Blésille. Ce n'était pas, comme celle-ci, la flamme ; mais, avec moins de jets brillants dans l'esprit, et de spontanéité vive dans le caractère, elle donnait tous les signes d'un bon sens exquis, d'un jugement sûr, et elle promettait d'avoir en solidité

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tout ce que sa sœur aînée avait en éclat. Quant à la troisième, appelée d'un nom gracieux emprunté au grec, Eustochie (règle, droiture), douce enfant, modeste, réservée, timide, on eût dit une fleur cachant en elle-même son parfum ; mais ce parfum était suave, et à la regarder de près, on pouvait soupçonner déjà dans cette jeune âme des trésors qui étonneraient au jour de l'épanouissement. La quatrième s'appelait Rufine.

Paule, à cette époque de sa vie, ne sut pas assez se préserver du luxe et de la mollesse de son temps. Elle passait, comme toutes les patriciennes, dans les rues de Rome, portée par ses esclaves dans une litière dorée ; elle eût craint de poser le pied par terre et de toucher la boue des rues ; le poids d'une robe de soie pesait à sa délicatesse ; un rayon de soleil qui se fût glissé à travers les épais rideaux de sa litière lui eût paru un incendie. Elle usait, comme les femmes de son rang, de ce qu'elle devait se reprocher tant un jour ; elle ne se refusait pas les délices du bain, qui avaient une si grande part dans la vie romaine ; elle passait, selon le commun usage, l'hiver à Rome, l'été dans quelque villa, où la campagne, les amies et une bibliothèque choisie se partageaient sa journée. Cependant, au milieu même de ce luxe, Paule, quoique bien loin encore des vertus qu'elle pratiquera un jour, était connue et respectée comme une femme d'une dignité de tenue et de conduite tout à fait irréprochable. Pas une voix ne s'éleva jamais dans Rome contre sa vertu. Au contraire, on la citait comme une romaine de la vieille souche, rappelant ces femmes d'autrefois qui avaient été, par leur sévère chasteté, l'honneur de la république, et quand on voulait offrir sous ce rapport aux jeunes patriciennes du temps un modèle, on nommait Paule. Il y avait là sans doute la fierté et la dignité du vieux sang romain ; mais il y avait surtout les inspirations et les vues supérieures de la foi. C'est sous cette garde plus sûre de l'esprit chrétien que Paule traversa toute cette opulence, fatale à tant d'autres, sans y périr ; et si, dans ces années brillantes et heureuses, la jeune épouse de Toxoce n'eut pas toujours assez présente à la pensée la maxime de l'apôtre, qui est d'user des choses mondaines comme n'en usant pas, de se prêter simplement au monde et de ne s'y point donner ; s'il lui arriva de trop goûter ces jouissances et ces vanités dangereuses, il y eut dans les épreuves qui survinrent bientôt une large compensation à cette mollesse, et dans l'austérité de sa pénitence une surabondante expiation.

Paule n'était pas seulement une femme d'une réputation intacte, d'un sévère honneur : à ce trait de vertu, à la fois romaine et chrétienne, saint Jérôme en ajoute un second, exclusivement chrétien ; elle était, dit-il, « la femme la plus douce et la plus bienveillante pour les petits, pour les plébéiens, pour les esclaves ». L'élévation naturelle de son âme, et plus encore la grâce de Jésus-Christ et le travail de la vertu, l'avaient entièrement préservée de la sécheresse et de la hauteur, de l'impatience et du dédain que l'orgueil du sang et de la richesse engendre chez les âmes dures ou petites ; elle avait ce complément nécessaire de la noblesse et de la beauté, ce signe d'une distinction naturelle et d'un mérite supérieur, la bonté ; et c'était là, avec l'austère honneur, les deux traits qui formaient par leur contraste le charme de sa physionomie. On conçoit comment une femme de ce caractère et de cette vertu devait remplir les devoirs délicats que lui imposait la société mêlée au sein de laquelle elle vivait. Ses relations étaient de deux sortes : elle était liée avec ce qu'il y avait de femmes éminentes par la piété dans l'Église ; les premières chrétiennes de Rome, telles que Marcelle et Titiane, étaient ses intimes amies. Elle avait aussi des relations avec la

partie païenne du patriciat, qu'elle recevait chez elle et chez qui elle était reçue. C'était tout ce qu'il y avait de plus considérable à Rome et aussi de plus païen. Les rapports avec une telle société réclamaient évidemment beaucoup de réserve, de dignité et de convenance ; c'était surtout le devoir des femmes chrétiennes, alors comme aujourd'hui, d'être auprès des incroyants, par l'amabilité de leur commerce et la supériorité de leurs vertus, la démonstration vivante de leur foi. Elles frayaient ainsi, plus efficacement que par la controverse, les voies à la vérité chez plus d'une âme, et il est permis de croire qu'elles étaient souvent pour beaucoup, sans le paraître, dans les recrues que faisait incessamment le Christianisme au sein du patriciat. Dans son foyer domestique, Paule était la plus heureuse des épouses et des mères. Sa jeune famille grandissait joyeuse autour d'elle, donnant les plus belles espérances. Toxoce cependant avait un regret. Il aurait voulu un héritier de son nom, et il n'en avait pas. Ce désir fut enfin exaucé ; il naquit un cinquième enfant à Paule qui fut un fils, et qui reçut comme son père le nom de Toxoce.

Paule n'avait que trente et un ans quand Dieu lui envoya la grande épreuve du veuvage. Ce coup inattendu qui venait la surprendre au milieu de tout son bonheur fut terrible pour elle : c'était le moment que Dieu choisissait pour tout briser dans cette tombe inopinément entrouverte. Paule fut d'abord attirée et sans force contre cette douleur, au point qu'on craignait pour sa vie. Rien ne pouvait arrêter ses larmes. Jamais époux ne fut plus pleuré ; jamais coup ne pénétra plus avant dans son âme. En brisant toutes les entraves qui l'arrêtaient dans les voies ordinaires et l'empêchaient de monter aux grandes vertus, Dieu lui faisait un appel qu'elle était libre de suivre, mais après lequel, écouté ou méconnu, sa vie devait être fixée à jamais. Le veuvage est chose sacrée. Indépendamment de ce que la foi y découvre de surnaturel mérite, il y a sur la veuve vraiment veuve la triple consécration de la douleur, de la fidélité et de la vertu. La vierge n'est fidèle qu'à Dieu et à elle-même ; la veuve l'est de plus à celui qu'elle a aimé et perdu : c'est pour lui aussi qu'elle garde désormais l'intégrité de son cœur, se faisant de son cher souvenir un culte et une vie ; et telle est la nuance qui distingue la veuve de la vierge, deux créations admirables du christianisme, deux fleurs nées sur la même tige et qui mêlent dans l'Église leurs parfums sans les confondre. S'il y a quelque chose de plus pur dans la vierge, il y a quelque chose de plus auguste et de plus touchant dans la veuve, parce que les souffrances et les larmes et le sacrifice ont passé là. Paule comprit ce que Dieu voulait d'elle ; reprenant la liberté de son âme et se dérobant au monde, elle se résolut à marcher généreusement dans la voie où Dieu l'appelait. Elle trouvait heureusement autour d'elle des exemples, une société, des âmes entrées dans la même voie, et qui furent pour elle une excitation et un secours : cette société avait son centre à l'Aventin ; elle était formée de veuves ou de vierges appartenant aux premières familles de Rome, et qui donnaient alors à l'Église, sous les yeux et sous l'impulsion du pape Damase, un grand spectacle de vertu.

Il se fit tout à coup une admirable éclosion de vertus dans son âme. La transformation fut soudaine et complète. Une sorte d'abîme fut creusé entre elle et le monde ; mais cette rupture ne fut qu'une fuite plus profonde en Dieu. C'était une seconde liberté et un nouveau besoin que lui apportait le veuvage. Sentant que rien ne pourrait jamais combler le vide immense qui venait de s'ouvrir en elle ; voyant que tout se brise et nous fuit ici-bas, que Dieu seul n'échappe point, et qu'en lui on retrouve tout,

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elle se rejeta vers Dieu avec une sorte de passion si ardente et de joie si pleine, qu'on eût dit que la mort de Toxoce, tant pleurée par elle, n'était à ses yeux qu'une délivrance. Et cet amour dans lequel maintenant elle se plongeait tout entière, en même temps qu'il lui apportait les vraies et solides consolations, créait dans son âme des ascensions merveilleuses, admirablement indiquées par saint Jérôme.

Le premier degré auquel elle monta, ce fut un nouvel et plus grand amour pour la prière. Elle s'y sentait puissamment et doucement inclinée. Plus en effet un cœur se ferme du côté de la terre, plus il s'ouvre du côté du ciel. Ayant renoncé aux joies de la vie mondaine, Paule goûtait d'autant plus celles d'un commerce assidu avec Dieu. Aussi sa prière se prolongeait-elle très-avant dans la nuit, et plus d'une fois le soleil la surprenait agenouillée et priant encore. Son grand bonheur était d'aller à l'oratoire de l'Aventin chanter des psaumes avec les vierges de Marcelle. La sainte Écriture devint sa méditation quotidienne. Ainsi, tandis que les grandes douleurs ne font qu'obscurcir certaines âmes et les couvrir comme de ténèbres, elles avaient au contraire empli de plus de lumières l'âme de Paule, et lui avaient dévoilé plus large et plus radieux l'horizon de l'éternité. À ces clartés qui l'illuminaient maintenant, son amour de Dieu et des choses célestes grandissant chaque jour, son âme monta à un second degré, à savoir : une exquise délicatesse de conscience, un extraordinaire désir d'une absolue pureté de cœur. Dans une disposition si belle, pour se ménager un vol plus libre vers Dieu et se conserver un cœur plus intact et mieux défendu, non-seulement elle s'entoura d'une garde sévère, mais encore elle embrassa avec un courage héroïque les plus austères pratiques de la mortification chrétienne. Toutes les habitudes délicates d'autrefois, toutes les aises de la vie furent supprimées. Cette patricienne ne coucha plus que sur des cilices jetés sur la terre nue, et rivalisa d'abstinences et de jeûnes avec les ascètes du désert. Dans cette ferveur, le souvenir de sa vie moins parfaite d'autrefois et des concessions faites au monde la remplissait de confusion et de douleur et ouvrait en elle une source de larmes. Et ces larmes, fruit d'un si pur amour de Dieu, se mêlant à celles que le souvenir toujours vivant de Toxoce lui faisait verser aussi, de même que ces deux affections s'étaient mêlées et confondues dans son âme, de cette double source des pleurs coulaient incessamment avec tant d'abondance, qu'ils fatiguaient ses yeux au point de faire craindre pour sa vue. La nuit même ne les arrêtait pas, comme si Paule, dit saint Jérôme, avait pris pour sa part à la lettre cette parole du Psalmiste : « Je baignerai chaque nuit mon lit de mes larmes, j'arroserai ma couche de mes pleurs ».

Ces saintes rigueurs n'élevaient pas seulement Paule à une pureté d'âme admirable, elles avaient une autre fécondité encore, elles allumaient en elle, comme il arrive toujours, une flamme ardente de charité : son cœur, en même temps qu'il se tournait ainsi vers l'amour de Dieu, trouvait un autre épanchement sublime dans l'amour des pauvres. Et certes, le champ ouvert à son activité était vaste ; car, au sein de ce peuple-roi qui trouvait au-dessous de sa dignité de travailler, la misère était affreuse. Tous ses revenus s'en allèrent en aumônes. Sa charité ne connaissait pas de mesure et ne savait pas s'arrêter ; et jamais un pauvre ne revint d'auprès d'elle les mains vides. Elle donnait tout, et quand elle n'avait plus rien, elle empruntait afin de pouvoir donner de nouveau, se mettant quelquefois dans la nécessité d'emprunter encore pour rembourser ses emprunts. Non contente de prodiguer tout ce qu'elle avait, elle faisait plus, elle ne craignait

pas de se rendre importune pour les pauvres et de mettre à leur service les relations que sa naissance et son grand nom lui avaient données dans Rome : apôtre de la charité, comme elle en était le modèle.

Il y avait deux ans déjà que Paule se livrait, comme nous venons de le dire, avec ses saintes amies, à la pratique de ces généreuses vertus, et donnait à la société patricienne ces beaux exemples d'édification, quand tout à coup se répandit dans Rome une nouvelle qui vint jeter dans le petit cénacle de l'Aventin, et dans tout le groupe des généreuses femmes entrées dans le même mouvement, la joie la plus vive. L'Occident allait avoir son grand concile comme l'Orient avait eu les siens. Le pape Damase avait convoqué tous les évêques catholiques à Rome pour l'an 382, et on attendait d'Orient des évêques vénérables dont la renommée publiait les vertus. Paule et ses amies n'oublièrent pas de mettre à profit les trois mois que les saints évêques restèrent à Rome. Elles ne pouvaient se lasser de les voir et de les entendre ; Paule surtout, qui avait le bonheur de posséder dans son palais Épiphane, pressait chaque jour le vénérable évêque de ses questions pieusement curieuses. Elle voulait tout savoir de l'admirable vie des Pères du désert. Épiphane et Paulin racontaient en détail toutes les merveilles qu'ils avaient vues. Ces récits jetaient Paule dans le ravissement. Ce fut dans ces entretiens quotidiens avec Paulin et saint Épiphane qu'elle sentit naître dans son âme la première inspiration du dessein qu'elle devait exécuter un jour. En entendant parler des Antoine et des Hilarion, des prodiges de la Thébaïde, et de ces femmes et de ces vierges qui rivalisaient sur les bords du Nil d'austérités avec les solitaires, le dégoût de Rome et du monde, déjà si profond en elle, grandit dans une telle proportion, et l'attrait vers une vie supérieure encore à celle qu'elle menait, cette vie que les Pères du désert s'étaient créée et dont l'idéal venait de lui apparaître de si près, la saisit si vivement, qu'il y avait des moments où, perdant le souvenir de sa maison, de ses biens, de ses enfants, de sa famille, elle aurait voulu sur-le-champ, s'il eût été possible, s'en aller pour jamais dans la solitude des Antoine et des Paul.

Paule et Marcelle et leurs saintes amies désirèrent vivement se mettre en rapport avec le compagnon des deux évêques orientaux resté à Rome, saint Jérôme, et profiter, en même temps que le Pape, des lumières de ce moine austère et docte qui portait, pour ainsi dire, le désert sur son visage, et en qui elles pressentaient un appui nécessaire pour leur genre de vie déjà si combattu, et un maître incomparable dans la science et dans la vie chrétiennes. Jérôme se décida à faire des lectures et des explications des saints livres à l'Aventin. Il eut bientôt reconnu quels disciples il avait dans ces femmes si cultivées. « Ce que je voyais en elles », écrivait-il plus tard, « d'esprit, de pénétration, en même temps que de ravissante pureté et de vertu, je ne saurais le dire ». Comprenant donc ce qu'il pourrait faire avec des âmes ainsi disposées, et jusqu'où elles pouvaient aller avec un guide qui saurait les conduire, il résolut de ne pas manquer à une pareille œuvre ; et rien n'est plus touchant que la familiarité pleine de confiance et de respect, l'amitié illustre et pure, qui se forma entre elles et lui ; leur étonnante ardeur, leur admirable docilité à suivre la direction de ce grand maître, et l'active sollicitude, les soins dévoués de l'austère moine, pour leur révéler les trésors des Livres saints et les soutenir dans leur vie héroïque.

Paule trouvait si pleinement dans cette source divine de l'Écriture tout ce dont son âme avait besoin, consolations, forces, lumières, qu'elle s'y plongeait, pour ainsi dire, avec cette énergie et ce courage qu'elle mettait

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à tout, et d'autant plus maintenant qu'elle pouvait avoir une solution aux difficultés que présente sans cesse le texte sacré. Elle y découvrait, ravie, des choses qu'auparavant elle n'y avait point aperçues. Comprenant que la vraie clef d'or de ce trésor des Écritures, c'est la langue dans laquelle elles ont été écrites, elle voulut les lire dans cette langue, et n'eut pas peur de cette formidable étude de l'hébreu qui avait coûté à Jérôme tant de labeurs. Paule attirait le plus les regards de saint Jérôme. À mesure qu'il la voyait de plus en plus, il l'admirait davantage. Son âme lui paraissait plus belle encore que son esprit. Il apercevait en elle des élans merveilleux et un courage qui ne s'effrayait de rien. De toutes ces âmes dont Dieu le faisait le guide, nulle n'avait plus d'affinités et de secrètes harmonies avec sa propre âme et n'était mieux faite pour suivre sa forte direction ; mais à nulle autre aussi cet appui n'était plus nécessaire. Passée depuis deux ans à peine de la plus opulente existence patricienne à cette vie voilée de deuil et de pénitence, et encore sous le coup de sa récente douleur, elle avait particulièrement besoin d'être soutenue. Et puis, elle n'était pas seule. Jérôme voyait à ses côtés cette jeune Eustochie, fleur encore si tendre et si délicate, et ces quatre autres enfants, Blésille, Pauline, Rufine et le petit Toxoce, qu'il fallait élever et diriger : grand fardeau pour une jeune mère. Enfin, outre les oppositions générales qui commençaient déjà dans Rome contre le genre de vie que Paule avait embrassé et qui allaient grandir, Jérôme entrevoyait, dans l'entourage même de Paule, de la part surtout des membres païens de sa famille, des difficultés spéciales et les orages qui devaient bientôt éclater. Pour toutes ces raisons, il comprenait qu'il y avait là particulièrement une belle œuvre à faire, la direction de Paule, et il s'y dévoua. C'était une grande chose, et bien nouvelle dans le monde, que cette direction des âmes créée par le Christianisme. Saint Jérôme, quelle que fût sa science des Écritures, était un plus grand maître encore de la vie chrétienne, et nul, par la trempe de son caractère comme par les vues de son esprit, n'était mieux fait pour ce ministère de direction qui allait lui échoir auprès de Paule et de ses saintes amies, comme nous l'avons vu dans sa vie.

Cependant Paule était mère, et l'ardeur extraordinaire avec laquelle elle se livrait, sous l'impulsion de saint Jérôme, à cette vie d'austérités, d'étude, de prière et de charités, ne pouvait lui faire oublier ce qu'elle devait à sa jeune famille, à ces cinq enfants orphelins qui croissaient autour d'elle.

Mais la perle de ses enfants, c'était sa troisième fille, Eustochie, qui était la douceur et la candeur même, l'innocence et la piété. Le trait qui surtout la distinguait, c'était son amour pour sa mère. Elle ne la quittait jamais, ne pensait et ne voyait que par elle, se laissait complètement diriger et façonner. Quand Marcelle, voyant les dispositions admirables de cette jeune fille pour la piété, avait voulu l'avoir près d'elle, et l'avait demandée à Paule, pour l'élever quelque temps avec les vierges de l'Aventin. Eustochie y était allée avec bonheur, et Marcelle avait gardé dans sa propre chambre, et couvé en quelque sorte sous ses ailes cette enfant de son amie ; et quand elle la rendit à Paule, Eustochie s'attacha encore plus à sa mère, comme la jeune vigne, à mesure qu'elle grandit, s'attacha plus étroitement à l'ormeau qui lui sert d'appui ; jamais on ne la voyait faire un pas sans elle, et sa joie était grande de l'accompagner dans ses visites, soit aux catacombes, soit aux basiliques, soit chez les pauvres ; et l'innocente enfant n'avait qu'un désir, celui d'imiter sa mère, et de se consacrer comme elle au pur et plein service de Dieu dans la sainte virginité. Douce

SAINTE PAULE DE ROME, VEGUE.

et silencieuse, mais cachant sous ce voile de modestie une intelligence d'élite, et dans son cœur pur, sous une frêle apparence, une force capable des plus grandes choses : telle était Eustochie. Elle n'avait pas encore quinze ans à l'arrivée de saint Jérôme, et, comme une fleur qui commence à s'entrouvrir, elle laissait déjà deviner ses trésors. Il s'agissait de mener à bien cette vocation évidente, et de conserver à Jésus-Christ une jeune vierge qu'il voulait manifestement pour épouse, mais qui devait lui être vivement disputée.

Cependant Eustochie suivait persévéramment sa voie. « Cette fleur des vierges », comme l'appelle saint Jérôme, continuait à s'épanouir sous la main et le cœur de sa mère. En vain elle voyait ses deux sœurs aînées briller sous de riches parures, porter des colliers d'or et des bijoux ; son goût pour la vie virginale se prononçait de plus en plus : devant un attrait si spontané, si profond, si persévérant, Paule n'avait pas hésité, et à une époque qu'on ne sait pas, peut-être même avant l'arrivée de saint Jérôme, elle l'avait présentée au pape Damase pour qu'elle en reçût le voile des vierges ; et la pieuse enfant était revenue au palais de sa mère plus heureuse et plus radieuse sous son flammeum et sa robe brune, que Blésille le jour où elle était entrée dans le palais du jeune Furius, sous cette brillante parure de noces sitôt changée en robe de deuil. La démarche d'Eustochie eut un grand retentissement à Rome, et redoubla l'irritation de la famille de Paule. Hymétius, dérangé dans les projets d'union qu'il rêvait pour sa nièce, et embarrassé des sourires et des plaisanteries de Prétextat et de ses autres amis païens, fut ulcéré. Mais Paule était ravie des dispositions et de la ferveur croissante de sa fille. Malgré sa jeunesse, nulle parmi les vierges de l'Aventin ne surpassait Eustochie pour l'assiduité à la prière et au chant des psaumes, et l'ardeur à suivre saint Jérôme dans cette prairie des Écritures qu'il leur avait ouverte : l'étude même de l'hébreu ne l'avait point effrayée ; et saint Jérôme avait conçu pour cette enfant, comme pour sa mère, un respect et un dévouement singuliers. Toutefois à cette joie de Paule venaient se mêler de vives inquiétudes pour l'avenir. Car, outre l'opposition qu'elle rencontrait déjà dans sa famille, elle voyait se former un orage, non-seulement contre elle, mais contre tout ce mouvement de vie monastique qui se faisait dans Rome depuis quelque temps, et dans lequel Jérôme appelait en foule les patriciennes. C'était la lutte intérieure de la famille et la lutte publique du monde contre la vie religieuse qui commençaient.

À la nouvelle de la conversion de Blésille, fille aînée de Paule, la colère de toute la partie païenne et mondaine de la famille de Paule fut au comble ; Hymétius surtout s'emportait en dures paroles contre sa belle-sœur, et traitait Jérôme de séducteur. Tout le patriciat, et même le peuple, partageait cette émotion. On commençait à s'effrayer de ce progrès des idées monastiques. Paule s'étant mise à parcourir avec plus de sollicitude que jamais les quartiers indigents de Rome, accompagnée non plus seulement d'Eustochie, mais de Blésille, joyeuse d'associer cette fille doublement chérie aux douceurs de la charité, ses aumônes, déjà si considérables, grandirent encore, et, ses revenus, pourtant si vastes, ne lui suffisant plus, elle alla jusqu'à vendre de son patrimoine pour augmenter ses ressources ; et quand, pour modérer ces saintes prodigalités, on lui parlait de ses enfants : « Quel patrimoine meilleur puis-je leur laisser », disait-elle, « que l'héritage des bénédictions de Jésus-Christ ? » n'estimant pas le maintien de son immense fortune dans toute son opulence un avantage comparable

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pour ses enfants au trésor des grâces célestes qu'elle espérait leur mériter par des aumônes qui les laissaient d'ailleurs encore assez riches. Mais ces vues élevées d'une foi vive, cette confiance supérieure en Dieu, ne pouvait être du goût de tout le monde dans sa famille, et les murmures que suscitaient depuis longtemps ses charités amenèrent enfin un orage. Une scène violente eut lieu entre elle et Hymétius. Celui-ci s'emporta, et reprocha à sa belle-sœur avec dureté d'oublier ses devoirs de mère, et de dépouiller ses enfants. Ce fut alors que Paule, pour faire taire tous ces reproches, et retrouver plus de liberté, se décida, dans une inspiration héroïque, à un grand acte, raconté malheureusement d'une manière trop brève par saint Jérôme. « Déjà morte au monde avant de mourir », dit-il, « elle distribua tous ses biens entre ses enfants ».

Ce grand acte accompli, elle commença à parler sans mystère, et à annoncer hautement son projet de partir pour l'Orient et les lieux saints. Une telle annonce causa de nouveau un grand émoi dans sa famille. On en fut exaspéré. On pensait que si elle allait une fois en Orient, elle y resterait ; on prévoyait d'ailleurs que Blésille peut-être, qu'Eustochie certainement l'accompagneraient. Hymétius, dans son dépit, crut qu'il fallait faire un effort décisif, et qu'on romvrait tout si on parvenait à ressaisir Eustochie pour le monde. Dans cette pensée, un complot fut organisé par lui pour ébranler la vocation de la jeune fille, et sa femme fut chargée de l'exécuter. Sous un prétexte que saint Jérôme ne dit pas, on obtint de Paule de faire conduire Eustochie chez sa tante qui la combla de caresses. Puis tout à coup, à un certain moment, voici qu'Eustochie se voit environnée d'esclaves ; on lui enlève son voile et sa robe de laine, on déploie et on tresse sa chevelure, à la façon des jeunes filles du monde, on lui peint le visage et les yeux, on lui fait revêtir des robes de soie magnifiques ; puis on la présente ainsi parée à toute la société réunie chez Hymétius, et chacun à l'envi de se récrier sur ses grâces et sur sa beauté, et de la plaindre de la violence que lui faisait, dit-on, subir sa mère. On espérait que ces parures et le poison de ces louanges et de ces paroles iraient jusqu'au cœur de la jeune fille ; on se trompait. Eustochie, douce et calme, souffrit tout ; puis, le soir venu, elle reprit sa robe brune et retourna tranquillement chez sa mère.

La généreuse jeune fille, ainsi que sa sœur Blésille, n'en furent que plus affermies dans leur genre de vie. Leur ferveur redoubla. En dépit de tout, les deux sœurs continuaient, joyeuses et vaillantes, leur train de vie, riant des obstacles, et protestant que rien ne saurait les ébranler. Paule, Blésille et Eustochie s'avançaient chaque jour de plus en plus dans la vie de sacrifice et d'immolation. Le généreux amour de Dieu les consumait toutes trois également ; la sainte Écriture faisait plus que jamais leurs délices, et Jérôme ne pouvait suffire aux travaux que lui demandait surtout l'ardente Blésille. C'était elle aussi maintenant qui pressait le plus ce grand voyage d'Orient, dont sa mère et sa sœur nourrissaient depuis si longtemps le désir. Le temps semblait venu de mettre à exécution ce dessein ; mais Dieu avait, pour Blésille du moins, d'autres pensées : la mort de Blésille arrivée inopinément au milieu de tous ces projets de pieux pèlerinages, vint frapper de nouveau Paule au point le plus sensible de son âme et rouvrir toutes ses blessures.

Blésille disparue faisait dans son cœur un vide que rien ne pouvait combler. Ses yeux la cherchaient, la voyaient partout ; mais elle n'était nulle part. Tout lui en rappelait le souvenir, mais rien ne la lui rendait. Aussi,

Dans l'immense tristesse que cette perte lui laissait, Rome lui devint plus que jamais insupportable. Il lui fallait ce qu'il faut d'ordinaire dans les grandes douleurs, une grande diversion. Le voyage d'Orient, arrêté tout à coup par cette mort imprévue, et bien qu'il eût perdu pour elle un grand charme, puisque Blésille n'en serait plus, pouvait seul distraire, par de puissantes émotions, cette âme brisée ; et la piété et la douleur se réunissaient maintenant pour le conseiller. Les oppositions mêmes qu'il rencontrait dans sa famille étaient pour elle une raison de plus de l'entreprendre. La décision de Paule fut donc prise irrévocablement. Son cœur avait trop besoin de chercher auprès des lieux où était mort le Sauveur un épanchement à sa douleur et à sa piété, et l'attrait intérieur qui l'y poussait était trop puissant.

Quand les préparatifs du départ furent terminés, elle se rendit, avec Eustochie et les compagnes de leur grand voyage, sur le rivage où un navire les attendait. Au moment de dire adieu à ses enfants et à sa parenté, « ses entrailles se déchirèrent », nous dit saint Jérôme ; « il lui semblait qu'on lui arrachait les membres ; mais elle combattait contre cette torture, et son héroïsme avait cela d'admirable qu'il triomphait d'un grand amour. On la voyait, dans cette lutte suprême, s'appuyer, pour ne pas défaillir, sur la tendre et courageuse Eustochie, compagne de son sacrifice et de son départ. Cependant le navire sillonnait les flots et gagnait le large, et tous les passagers attachaient à la côte ce long et dernier regard si cher à tous ceux qui voient fuir derrière eux la patrie. Paule seule détournait les yeux du rivage, de peur que son cœur ne se brisât à l'aspect de ceux dont la vue lui déchirait l'âme ».

Paule s'arrêta en Chypre pour y voir saint Épiphane, dont les paroles, trois ans auparavant, en jetant dans son âme les premières étincelles de la flamme qui la consumait aujourd'hui, avaient eu sur sa vie une influence si décisive. Le vénérable évêque l'attendait sur le rivage, heureux de lui rendre quelque chose de la noble hospitalité qu'il en avait reçue à Rome. Dès que Paule l'aperçut, elle se jeta tout émue à ses pieds en répandant beaucoup de larmes. Épiphane, la voyant fatiguée d'une pareille traversée, et réservée dans le long voyage qu'elle entreprenait à de plus grandes fatigues encore, voulut qu'elle restât quelques jours à Salamine pour se reposer. Paule voulut profiter de son séjour dans l'île pour en visiter tous les monastères, et voir de près cette vie qu'elle allait étudier en Orient à sa source ; et partout où elle allait, elle marquait son passage par de pieuses largesses. Dix jours se passèrent ainsi en pieuses courses et en longs entretiens avec Épiphane ; puis elle se rembarqua de nouveau, et arriva rapidement à Séleucie, et de là, remontant l'Oronte, aborda enfin à Antioche, où l'ancien compagnon de saint Épiphane à Rome, le vénérable évêque Paulin, la reçut avec la même joie et le même respect que l'évêque de Salamine, et ce fut chez lui que Paule retrouva l'admirable guide que la Providence lui réservait pour son pèlerinage aux lieux saints, saint Jérôme, que Paulin avait recueilli avec tous ses compagnons à leur arrivée d'Occident.

Après quelque temps de séjour dans cette ville, on organisa le départ, et toute la pieuse caravane, dont faisaient partie saint Jérôme et ses amis, suivit la voie romaine qui côtoyait tout le littoral de la Syrie, de la Phénicie et de la Judée. La première ville de Judée qu'elle rencontra fut Sarepta, dans l'ancienne tribu d'Aser, puis Tyr, Ptolémaïs, les champs de Mageddo, Césarée, la plaine de Saron, Antipatris, l'ancienne Lydda, nommée alors Diospolis ; revenant un peu en arrière, elle visita la fameuse Joppé, Emmaüs,

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Béthoron, l'emplacement d'une ville rasée jusqu'au sol, appelée Gabaa, et arriva à Jérusalem. Le proconsul de Palestine, qui connaissait beaucoup sa famille, et qui était averti de son arrivée, avait envoyé au-devant d'elle aux portes de la ville une escorte, pour la recevoir avec honneur et la conduire dans un logement qu'il lui avait fait préparer au prétoire. Mais par un sentiment de profonde délicatesse chrétienne, Paule refusa obstinément le palais qu'on lui offrait, et alla se loger avec toute sa suite dans une maison modeste non loin du Calvaire ; puis, sans se donner le temps de se reposer de ses fatigues, elle se disposa à visiter les lieux saints. Elle entra d'abord dans l'église de la Croix ; mais, tout entière à la pensée des grands mystères que ces lieux rappelaient, à peine donna-t-elle un regard à la splendeur de la basilique. La croix du Sauveur, c'était là ce que ses yeux et son cœur cherchaient avant tout. Quand l'objet sacré eut été exposé devant elle, la foi et l'amour qui remplissaient son âme débordèrent, pour ainsi dire, et la jetèrent dans une sorte de ravissement. Elle se prosterna le front dans la poussière, adorant le bois sacré, ou plutôt le Christ attaché à ce bois et que sa vive foi voyait comme s'il eût été présent. Elle ne pouvait se lasser de contempler ce spectacle, et de se représenter une à une toutes les circonstances de la passion. Après cette longue adoration, elle passa dans l'église du Sépulcre : là son émotion fut encore plus grande. Quand elle eut pénétré jusqu'au rocher même qui avait reçu le corps inanimé du Sauveur, elle ne put se contenir, et, tombant à genoux, elle éclata d'abord en pleurs et en longs sanglots. Puis on la vit s'approcher de la pierre, la couvrir de baisers, y appliquer ardemment ses lèvres, comme si elle eût bu là, pour désaltérer la soif de son âme, à des eaux longtemps désirées. « Ce qu'elle versa de larmes sur cette pierre, ce qu'elle y poussa de gémissements, ce qu'elle y témoigna de douleur », dit saint Jérôme, « Jérusalem tout entière en fut témoin, et vous aussi, Seigneur, qui recueilliez à vos pieds divins cette pluie de ses pleurs ». Les chrétiens de Jérusalem témoins de ce spectacle étaient édifiés profondément de cette admirable piété. Du Calvaire, Paule se rendit à Sion. « Elle voulait tout voir », dit saint Jérôme, « et on ne pouvait l'arracher d'un lieu saint que pour la conduire dans un autre ».

Après avoir visité et vénéré tous les lieux saints de Jérusalem, les pèlerins songèrent à parcourir la Terre Sainte elle-même. Ils visitèrent d'abord Bethléem ; Paule, à la vue de la crèche, donna un libre essor à son âme et s'écria : « Salut, ô Bethléem ! Tu es vraiment la maison du pain, puisque tu as donné à la terre le pain qui est descendu du ciel ; salut, ô Éphrata ! Tu es bien une terre fructueuse, puisque le fruit de ta fécondité est un Dieu ». Entrant alors dans une douce méditation, elle se mit à repasser dans sa mémoire les passages des Prophètes relatifs à la naissance du Sauveur. « Est-il bien vrai ? » s'écriait-elle ; « quoi ! moi, une misérable, une pécheresse, Dieu a daigné me permettre de poser mes lèvres sur la crèche où son Fils est né, de répandre mes prières dans la grotte où la Vierge mère l'a enfanté ! » Après ces paroles, ne pouvant plus retenir le flot de ses larmes, elle les laissa couler abondamment ; et enfin, l'amour de Notre-Seigneur s'emparant victorieusement de son âme tout entière, elle sentit naître en elle, comme une inspiration céleste, la pensée de fixer là son séjour, près de la sainte et chère grotte, et de ne la quitter jamais ; et on l'entendit s'écrire, avec un accent inexprimable, s'appliquant à elle-même le serment du Prophète : « Eh bien, désormais ceci est le lieu de mon repos, car c'est le berceau de mon Dieu. J'y habiterai, parce que le Seigneur l'a choisi. C'est là que mon âme vivra pour lui ». Elle s'arrêta ; puis, regardant Eustochie, elle acheva le verset : « Et ma race y servira le Seigneur ». Telles furent les saintes émotions de Paule dans la grotte de Bethléem.

Le cri qui venait de s'échapper de ses lèvres : « C'est ici le lieu de mon repos », n'était pas une vaine parole, fruit d'une émotion passagère, mais une résolution sérieuse qui surgissait dans son âme sous l'impression profonde et douce des mystères de Bethléem, et qui devait s'accomplir. Nous verrons, en effet, Paule, quand elle aura achevé ses pèlerinages, revenir à Bethléem, et ne pouvoir plus s'en séparer ; elle y vivra et y mourra avec Eustochie. Jérôme aussi y achèvera sa vie ; et, dans la suite des âges, le pèlerin qui visitera Bethléem verra, à quelques pas de la grotte du Sauveur, une autre grotte qui s'appellera la grotte de saint Jérôme, et là deux tombeaux, qui seront l'un le tombeau de Paule et de sa fille, et l'autre celui de leur saint ami.

De Bethléem, Paule se rendit à la tour d'Ader ou du Troupeau, à Gaza, à Bethsur, dans la vallée d'Escol ou de la Grappe et dans celle d'Hébron qui était, après Jérusalem, le lieu le plus vénéré de la Terre Sainte. Cette excursion terminée, les pèlerins revinrent à Jérusalem à travers les champs de Thecua, patrie du pasteur et prophète Amos ; mais ils ne s'y reposèrent pas longtemps, et ne tardèrent pas à reprendre leur course pour Jéricho et le Jourdain. On y allait en passant par la montagne des Oliviers et par le bourg de Béthanie. Que d'émotions diverses tous ces lieux promettaient encore ! La pieuse caravane traversa la vallée de Jossiphat, franchit le Cédron, et, gravissant la colline, se dirigea vers le jardin des douleurs. Paule pria longtemps, agenouillée sur cette pierre trempée de la sueur sanglante du Fils de Dieu. Mais aux larmes qu'elle y répandit succéda un sentiment plus doux et presque triomphant quand, après s'être relevée, elle aperçut rayonner dans les airs, au sommet de la montagne des Oliviers, cette croix ignominieusement plantée autrefois de l'autre côté de la ville sur le Calvaire. Cette croix surmontait l'église de l'Ascension, bâtie par sainte Hélène, à l'endroit même d'où Notre-Seigneur était remonté aux cieux.

Après avoir traversé le petit village de Bethphagé, où avait été pris l'ânon sur lequel Notre-Seigneur monta pour faire son entrée à Jérusalem, Paule arriva à Béthanie, lieu aimé du Sauveur. Elle entra avec un pieux attendrissement dans la demeure où Jésus avait si souvent reçu l'hospitalité, où Marthe l'avait servi, où Marie s'était tenue à ses pieds, écoutant sa divine parole : Marie, qui versa à ses pieds, peu de jours avant sa mort, dans la maison d'un pharisien, ce parfum d'un grand prix. Paule resta quelque temps dans cette maison, tout embaumée par sa foi vive du parfum de Madeleine. Elle voulut voir aussi à quelques pas de là le tombeau de Lazare. De Béthanie elle alla à Jéricho. Le lendemain de son arrivée, devançant l'aurore pour éviter la chaleur du jour, elle se remit en marche vers le Jourdain. À sa vue, elle s'écria : « Voyez la merveille : cet élément des eaux, qui a noyé autrefois le genre humain sous le déluge, c'est lui maintenant qui, purifié par le contact du Fils de Dieu, nous régénère dans le baptême ». Telles furent les vives émotions et le saint enthousiasme de Paule aux bords du Jourdain. Ainsi ressentait-elle les impressions diverses des lieux divers qu'elle visitait ; son âme, comme une harpe harmonieuse, résonnait selon le souffle et les souvenirs qui la touchaient. Après avoir ainsi exploré la Judée, Paule visita la Samarie, la Galilée, Nazareth, le lac de Tibériade, Capharnaüm, tous ces lieux, centre de la prédication et théâtre des principaux miracles de Jésus-Christ.

Revenue de ces pèlerinages, et heureuse des saintes émotions que son

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cœur y avait ressenties, toute remplie d'ailleurs de cette joie intérieure, surabondante, mais profonde et contenue, qu'elle goûtait depuis son départ, Paule se disposa à partir pour l'Égypte. La caravane parvint heureusement jusqu'à la montagne de Nitrie. Mais la nouvelle de son arrivée avait devancé Paule dans ces déserts, et l'évêque d'Héliopolis, ville riveraine du Nil, duquel ressortissaient les couvents de Nitrie, s'y était rendu pour recevoir la noble étrangère, entouré d'une foule nombreuse de cénobites et d'anachorètes. Il conduisit d'abord la pieuse troupe à l'église située au haut de la montagne ; puis, avec cette hospitalité cordiale et simple qui est encore aujourd'hui la vertu des solitaires d'Orient, on installa les voyageurs dans les bâtiments élevés en dehors des couvents et destinés aux étrangers, on leur apporta de l'eau et des linges pour laver leurs pieds et les essuyer, et des fruits du désert pour se rafraîchir ; après quoi on leur permit de visiter les couvents et les solitaires. Saisie de respect devant ces héros de la pénitence, ces athlètes de tous les combats de l'âme contre les passions misérables, dont quelques-uns avaient lutté corps à corps avec les démons eux-mêmes en personne, et semblaient avoir reconquis, comme mille récits merveilleux le racontaient, l'antique empire de l'homme innocent sur la nature, Paule se prosternait devant eux et leur baisait les pieds, croyant voir en chacun d'eux Jésus-Christ, et adressant dans sa pensée ces hommages à Notre-Seigneur, que ces Saints lui représentaient ; puis elle écoutait avidement les histoires de la solitude, et s'enquérait en détail du genre de vie des Pères. C'était une vie très-simple et très-libre, en même temps que très-sainte et très-austère : ambitieux de réduire leur chair en servitude et de pénétrer les secrets des choses divines, ils unissaient l'action à la contemplation. Leurs journées se partageaient entre le travail et la prière. On les voyait occupés à défoncer le sol, à abattre des arbres, à pêcher dans le Nil, à traire leurs chèvres, à tresser les nattes sur lesquelles ils devaient mourir. D'autres étaient absorbés par la lecture ou la méditation des saintes Écritures. Les monastères, ainsi que le dit un Saint, étaient comme une ruche d'abeilles : chacun y avait dans sa main la cire du travail, et dans sa bouche le miel des psaumes et des oraisons. Après avoir vu la vie cénobitique à Nitrie, Paule se rendit au désert des Cellules, pour y voir la vie anachorétique ; puis au désert de Scété.

Après ces pèlerinages, qui avaient duré une année presque entière, Paule revint à Bethléem où des lettres de Rome qui l'attendaient à son retour d'Égypte lui apprirent la mort de sa plus jeune fille. Mais, comme il arrive toujours dans les épreuves que Dieu envoie, une grâce était cachée dans cette douleur : la Providence, qui voulait retenir Paule aux lieux saints, semblait prendre soin, pour lui adoucir les dernières luttes, de détacher elle-même les liens qu'il lui eût fallu briser. Elle n'avait plus besoin désormais que d'une solitude, pour pleurer et pour prier. Cette vie austère et pure, vue de près par elle dans les déserts de l'Égypte, répondait seule aux puissants attraits qu'elle se sentait. Les lieux saints exerçaient d'ailleurs sur elle un ascendant souverain ; elle ne pouvait s'en arracher. Méditer les mystères chrétiens aux lieux mêmes où ils s'étaient accomplis, et les Écritures divines sous le ciel qui les avait inspirées, elle ne voyait plus pour elle désormais d'autre vie possible. La voix de Dieu se faisait entendre avec une force qui ne laissait plus de place à la résistance.

Elle se résolut donc à bâtir immédiatement près de la crèche du Sauveur deux monastères, un de femmes, où elle habiterait avec Eustochie et la colonie de veuves et de vierges qui l'avaient suivie de Rome, prêtes à

aller partout où elle les conduirait, et un autre d'hommes, pour Jérôme et ses amis. L'emplacement choisi pour le monastère de Jérôme fut à droite de l'église de la crèche, du côté du nord, dans un endroit un peu détourné de la voie publique ; un sentier, qui s'écartait de la route à partir du tombeau du roi Archélaüs, y conduisait ; celui de Paule fut placé à quelque distance de là, et comme caché sur le versant de la colline, presque au fond de la vallée. Quelques ruines au milieu de la verdure en indiquent encore la place aujourd'hui. Mais, en attendant que les monastères fussent bâtis, elle alla s'établir, avec ses compagnes, dans une petite maison retirée, et elle établit Jérôme et les siens, qui étaient moins nombreux, dans une habitation plus modeste encore. Puis des deux côtés on commença le genre de vie qu'on se proposait d'observer dans les monastères ; vie de travail, d'étude et de prière.

Paule s'était remise avec plus de bonheur que jamais à la lecture des Livres saints, tout en surveillant activement la construction des monastères. De temps en temps elle se promenait avec Eustochie et ses compagnes sur les collines ou dans les champs de Bethléem, en chantant des psaumes, et elle goûtait avec une joie extrême les beautés de cette nature pittoresque, auxquelles elle était très-sensible. Elle faisait aussi de fréquentes visites à la crèche, aux lieux saints de Jérusalem et au couvent de la montagne des Oliviers.

Au milieu des occupations et des joies spirituelles de sa nouvelle vie et de son nouveau séjour, Paule n'oubliait pas ceux qu'elle aimait sur la terre et dont le vaste espace des mers la séparait en vain. La pensée de Rome visitait sans cesse son âme. Elle-même n'y était point oubliée. Ses pèlerinages, sa résolution de se fixer aux lieux saints, faisaient l'entretien quotidien de ses enfants, des vierges de l'Aventin, de Rome tout entière. Une correspondance active s'établit dès lors entre Rome et Bethléem, et ne cessa point.

Cependant les travaux entrepris par Paule avançaient, et les monastères s'élevaient peu à peu sur la colline de Bethléem, mais trop lentement à son gré. Il y avait dans chacun d'eux une église ou chapelle ; et nous savons même que la patronne qui fut donnée par Paule à l'église de son monastère, fut sainte Catherine d'Alexandrie, jeune martyre des dernières persécutions, très-célèbre en Orient, qui offrait à ses filles l'exemple de toutes les vertus à la fois, la virginité, la science, l'héroïsme et dont Bethléem gardait une touchante tradition. Les bâtiments achevés furent entourés chacun d'une enceinte de hautes murailles et munis d'une tour. Tous ces bâtiments furent couronnés par la fondation d'un hospice pour les pèlerins, qui fut bâti tout à côté de l'église de Bethléem. Au bout de trois ans, les monastères, l'église et l'hospice, tout fut terminé. Il était temps. L'humble maison qui avait abrité provisoirement l'essaim de vierges réunies autour d'elle ne suffisait plus à les contenir. Leur nombre s'était beaucoup accru. Le grand nom de Paule en avait attiré de diverses régions, les unes simples plébéiennes, les autres appartenant à des familles riches ou nobles ; parmi celles-ci, quelques-unes étaient arrivées avec de nombreux domestiques : Paule ne les avait admises qu'après leur avoir fait renvoyer tout ce monde : c'était la vraie vie solitaire, avec son austérité et sa pauvreté, que Paule entendait fonder dans ses monastères. Elle était dans une grande impatience d'y entrer.

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À l'exemple des établissements cénobitiques qu'elle avait visités aux bords du Nil, Paule partagea ses filles en trois groupes, et comme en trois monastères, ayant chacun à sa tête une abbesse ou mère. Les vierges étaient ainsi séparées pour le travail et les repas ; mais elles se réunissaient toutes, pour la psalmodie et la prière, dans leur chapelle de Sainte-Catherine. Au chant joyeux de l'Alleluia, c'était le signal, elles accouraient toutes de leurs cellules pour la Collecte ou réunion ; Paule toujours la première, ou des premières. Elle attendait, pour commencer l'oraison ou la psalmodie, que toutes les sœurs fussent arrivées : ne pas tout quitter dès que l'Alleluia avait retenti, retarder par sa négligence le doux moment de la prière commune et du chant des louanges de Dieu, était une grande honte, et cette honte un vif aiguillon, le seul que Paule voulût employer ici, pensant avec raison que, pour des exercices qui demandent essentiellement la promptitude et l'allégresse, il valait mieux tout attendre de la piété et du cœur que de la contrainte. On se réunissait dès le matin, puis à la troisième heure, à la sixième, à la neuvième et enfin le soir, pour chanter les psaumes, et, au milieu même de la nuit, quand tout était silencieux et endormi, les voix des filles de Paule s'élevaient encore pour redire les belles hymnes du Prophète de Bethléem. On chantait le Psautier tout entier tous les jours. Toutes les sœurs étaient obligées de le savoir par cœur, et devaient, en outre, apprendre chaque jour quelque chose de la sainte Écriture. Le dimanche, la communauté se rendait à l'église de Bethléem, chaque groupe ayant en tête sa mère, et revenait dans le même ordre. Au retour se faisait la distribution du travail pour la semaine. C'était d'ordinaire des habits à confectionner pour le monastère ou pour les pauvres de la contrée, dont le monastère de Paule devint bientôt la providence. Chaque sœur avait sa tâche. Du reste, dans l'intérieur du monastère, nulle ne pouvait avoir de servante, mais devait se servir elle-même et servir la communauté. Toutes les sœurs portaient indistinctement, patriciennes ou plébéiennes, le même costume, qui était de laine, et elles n'usaient de linge que pour s'essuyer les mains. La clôture était absolue et toute communication avec le dehors rigoureusement interdite. Telle était, dans son ensemble, la Règle du monastère de Paule. Elle déploya, dans le gouvernement de ce monastère, tous les grands côtés de sa nature : un mélange admirable d'énergie et de douceur, et un rare discernement des esprits et des caractères. Cette parole de l'Apôtre : « Qu'ai-je à faire ? Faut-il venir à vous avec la verge, ou dans la mansuétude et la douceur ? » fut la règle de Paule ; et la force nécessaire pour l'appliquer constamment, cet empire sur soi si nécessaire à ceux qui commandent aux autres, ce fut sa vertu.

La plus grande autorité de Paule pour maintenir l'obéissance et la ferveur, c'était celle de son exemple et de ses vertus. On la voyait, avec Eustochie, la première partout, au travail et aux rudes pratiques de la pénitence, comme à la psalmodie et à la prière. Et telle était sa profonde humilité, que celui, dit saint Jérôme, qui, ne connaissant d'elle que son grand nom, eût demandé qu'on la lui montrât au milieu de sa communauté, n'eût pu croire que ce fût elle, et se fût écrié en la voyant : « Non, ce n'est point là Paule ; c'est la dernière sœur du monastère ». L'austérité de Paule était telle, qu'elle ne le céda jamais, même quand sa santé fut affaiblie et ruinée, aux plus jeunes sœurs et aux plus valides, pour l'abstinence et le jeûne. Mais autant elle était dure pour elle-même, autant elle était tendre pour les sœurs quand elles étaient malades. Saint Jérôme renonce à peindre ses bontés pour elles, son assiduité, son attention, ses

soins empressés et délicats. Elle les forçait alors à prendre du vin et de la viande, bien qu'elle n'eût jamais voulu le faire elle-même. Son lit, c'étaient des cilices étendus sur la terre nue, et elle ne voulut jamais, même quand elle était malade et que la fièvre la dévorait, d'autre couche pour prendre son repos ; « si on peut appeler repos », dit saint Jérôme, « des nuits passées presque tout entières à prier ». Et dans ces prières prolongées si longtemps, ses yeux laissaient échapper des fontaines de larmes, et ces larmes, au souvenir des plus légères fautes, coulaient si abondantes, qu'on l'eût crue coupable des plus grands péchés. Saint Jérôme essayait en vain de les arrêter. « Nous lui disions souvent », écrit-il : « Mais ménagez donc vos yeux et conservez-les pour lire les saintes Écritures ». — « Ah ! que dites-vous ? » répondait-elle ; « il faut défigurer ce visage, que j'ai si souvent, contrairement à la loi de Dieu, couvert de fard et de céruse. Il faut mater ce corps que j'ai nourri dans les délices. Il faut noyer ces longs rires d'autrefois dans des pleurs éternels. Il faut remplacer les linges délicats et les robes de soie par le dur cilice. J'ai trop longtemps voulu plaire au monde ; je veux maintenant plaire à Dieu ».

Il y avait encore un autre point où Jérôme essayait inutilement de modérer l'ardeur de Paule, c'était dans les pieuses prodigalités de sa charité. Après la mort de cette sainte femme, il se le reprochait ; mais alors, devant les charges considérables et chaque jour croissantes des monastères, il croyait devoir tempérer le zèle de Paule par des conseils de prudence. Non pas que Paule en manquât réellement ; au contraire, elle avait, nous dit saint Jérôme, une industrie merveilleuse à multiplier ses aumônes par son habileté à les distribuer ; mais ses ressources étaient bornées et sa charité ne l'était pas : elle ne savait ce que c'était que de s'arrêter ou de refuser une demande. La voyant donc jeter sans compter les secours en vêtements, en nourriture, en argent, aux indigents non-seulement de Bethléem, mais de toute la contrée, ouvrir son hospice à tous les pèlerins sans exception, épuiser avec ses propres ressources, tout le patrimoine même d'Eustochie, Jérôme croyait devoir intervenir, et modérer ces aumônes immesurées. Et il essayait de le faire à l'aide des paroles de l'Évangile ou des Apôtres.

Paule écoutait ses paroles avec respect, et cependant elle trouvait toujours une réponse, réservée et courte, mais péremptoire, à ces difficultés. « Vous craignez », lui disait-elle, « que mes ressources ne s'épuisent. Non, non, j'aurai toujours assez de crédit ; et si je demande, moi, je trouverai facilement qui me donnera. Mais ces malheureux, si je leur manque, que deviendront-ils ? » Et aux textes cités par Jérôme, elle opposait avec douceur les belles paroles des Livres saints sur l'aumône : « Comme l'eau éteint le feu, ainsi l'aumône éteint le péché. — Faites l'aumône et ce feu de la charité purifiera tous vos péchés. — Faites-vous avec l'argent d'iniquité des amis qui vous recevront un jour dans les tabernacles éternels ». Elle se plaisait à redire ces paroles, qui lui paraissaient plus claires et plus décisives que les plus beaux raisonnements. Puis, s'élevant à la hauteur des plus grandes idées chrétiennes, elle parlait avec une foi si vive et de l'amour de Dieu qui regarde comme fait à lui-même ce qu'on fait aux pauvres, et du bonheur de ressembler, par une pauvreté réelle et un dépouillement effectif, à Jésus-Christ, que saint Jérôme n'avait plus le courage d'insister, et, vaincu par l'admiration, la laissait suivre à son gré ses inspirations héroïques.

Ces travaux et ces vertus, dont nous venons d'esquisser le tableau, portaient de plus en plus la renommée des monastères de Paule dans l'Église, et attiraient de tous côtés les regards vers ces admirables fondations. De

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Rome, de la Gaule, de l'Espagne, de l'Afrique, de la Dalmatie et même de la Germanie, les âmes qu'avait touchées ce souffle fécond qui passait sur l'Église, et qui sentaient en elles l'inspiration de la perfection chrétienne, se tournaient vers ces monastères pour y demander des conseils ou y contempler des exemples. Paule avait cru se cacher de toute la terre à Bethléem, et elle y était vue du monde entier. Ses monastères étaient comme un phare lumineux, dont l'éclat se projetait au loin, ou comme une source abondante, ouverte à tous, de doctrine et de grande vie chrétienne. L'hospice de Paule ne suffisait pas à contenir la foule des visiteurs qui de toutes parts y affluaient, et qui s'en allaient ensuite, ravis, raconter dans leur patrie ce qu'ils avaient vu et admiré. « Quelle région n'envoie ici ses pèlerins ? » disait Jérôme ; « mais qui d'entre eux ne s'en va racontant que ce qui l'a frappé le plus dans ces saints lieux, c'est Paule ? Comme dans un joyau il y a toujours un riche diamant qui éclipse de ses feux les autres pierreries, ou comme au ciel l'astre brillant du jour fait pâlir devant ses clartés toutes les étoiles, ainsi Paule nous éclipse ici tous tant que nous sommes, du sein de son humilité. Elle s'est faite la plus petite ; mais c'est ce qui la rend la plus grande. Plus elle s'abaisse aux pieds du Christ, plus le Christ prend soin de l'exalter. Elle se cache, elle se dérobe ; mais sa vertu rayonne au loin et la trahit. Ainsi, même cette gloire humaine qu'elle a fuie, en la fuyant elle l'a trouvée, parce que cette gloire, après tout, suit la vertu, comme l'ombre suit la lumière ».

Paule, au plus fort des chaleurs de juillet, tomba dans une maladie très-grave, qui jeta dans les plus vives inquiétudes les deux monastères. Cette maladie révéla d'une manière éclatante, par un trait qui ne se comprend que dans une vie tout entière héroïque, à quel degré cette sainte femme avait contracté l'amour du sacrifice et de l'immolation. Une fièvre affreuse la brûlait, et de plus les médecins redoutaient une hydropisie. Dans ce péril, ils crurent nécessaire qu'elle adoucît un peu ses mortifications ordinaires, et qu'en particulier, et à cause de la nature de la maladie, elle s'abstînt de boire de l'eau, et consentît désormais à faire usage d'un peu de vin. Jérôme lui fit connaître cette ordonnance des médecins ; mais, malgré la solidité des raisons qu'on lui donnait, Paule ne voulut pas se résoudre à se relâcher sur ce point de ses habituelles austérités. Jérôme crut que peut-être saint Épiphane aurait plus de crédit sur la maladie, et il l'engagea à faire une tentative auprès d'elle pour la décider. Épiphane y consentit, et, introduit dans la cellule de Paule, après lui avoir parlé de diverses choses, il se mit à la presser sur ce point. Paule recueillait avec vénération toutes ses paroles ; mais quand il en fut venu là, comprenant la ruse de Jérôme, la malade répondit au saint évêque en souriant : « Oh ! pour cela, ce n'est pas vous qui me le dites ; je sais bien qui vous l'a soufflé ». Et quand Épiphane revint au monastère de Jérôme : « Eh bien ! » lui dit celui-ci, « avez-vous réussi ? » « Réussi ? » répondit Épiphane ; « bien au contraire, elle a presque persuadé à un vieillard comme moi de ne plus jamais goûter de vin ».

Le silence et la paix des monastères de Paule furent bientôt troublés par l'apparition de l'origénisme que soutenait l'évêque de Jérusalem ; Paule souffrit sans murmure les rigueurs déployées contre ses monastères par cet évêque hérétique, attendant le jour où les injustices des hommes feraient place à la justice de Dieu ; et, bien que son goût l'y eût porté, sa haute raison lui faisait fuir absolument toute controverse dogmatique. Plus il se faisait de bruit autour d'elle, plus elle se renfermait dans la

prière et les larmes, et la douce méditation des saintes Écritures, fermant l'oreille aux vaines disputes, laissant lutter pour la doctrine ceux dont c'était le devoir de lutter, et, comme devraient toujours faire les femmes chrétiennes quand leur croyance est attaquée, restant sur le Thabor serein de sa foi, le regard vers le ciel, et les nuages sous ses pieds. Jérôme, d'ailleurs, lui avait tracé une règle de conduite bien simple, et en même temps bien protectrice ; c'était de se tenir invariablement, dans toutes ces controverses, à l'ancre de la foi romaine, et de laisser les flots de la polémique s'agiter autour d'elle, sans se troubler de leur tumulte. L'hérésie ne la laissa pas dans cette paix : une conquête comme la sienne eût été un trop grand triomphe pour qu'on ne l'essayât pas ; mais n'ayant pu entamer Paule dans sa foi, elle s'en vengea en se déchaînant contre elle. Sa grande vertu, d'ailleurs, offusquait trop pour être épargnée. Élevée à des hauteurs où la pauvre humanité ne monte guère, il était bon, selon l'expression même de saint Jérôme, que l'épreuve vînt la rappeler à sa condition mortelle. Tantôt l'envie l'attaquait directement ; ses moindres actions, ses moindres paroles étaient dénigrées et tournées en ridicule. Tantôt on l'enveloppait dans les attaques dont Jérôme était l'objet. On allait plus loin encore : on tournait contre elle ses vertus mêmes, sa mortification, ses charités.

Rien ne montra mieux que ces épreuves tout le travail que la grâce avait fait dans cette âme : la solidité, la sincérité de sa vertu ; sa sérénité inaltérable, sa douceur céleste, son entière possession d'elle-même, l'anéantissement dans son cœur de tout le vieil orgueil romain et patricien ; son incomparable humilité, sa patience infinie, et surtout la foi, qui était la racine en elle de toutes ces vertus, et qui l'élevait et la fixait dans ces régions supérieures et tranquilles où les nuages ne montent pas, et où, à la lumière de Dieu, toutes les choses de cette terre disparaissent dans leur petitesse. Aussi l'envie se déchaînait en vain au dehors ; rien ne troublait au dedans son recueillement, son silence, et sa profonde paix en Dieu. Jamais un mot, un signe même qui indiquât la moindre émotion : cette nature si vive semblait avoir perdu jusqu'à cette sensibilité qui laisse encore tant souffrir les âmes les plus détachées, les esprits les plus fermes et les mieux faits pour juger à leur juste valeur l'inanité réelle des choses qui nous froissent tant dans la vie. Sa méditation assidue des saints livres portait ces fruits merveilleux. L'Écriture, c'était là, nous dit saint Jérôme, qu'elle puisait sa lumière, sa consolation et sa force. C'était là l'armure toujours prête qui la couvrait et la protégeait. Tandis que le vieux solitaire bondissait comme un lion blessé sous les attaques de la calomnie, et tour à tour s'indignait ou gémissait, et quelquefois même sentait fléchir sa constance et son courage, Paule, toujours calme et paisible, le contenait, ou le consolait, en approchant de ses lèvres le miel des saintes Écritures, dont la douceur remplissait son âme.

Il arrivait quelquefois qu'on portait l'insolence jusqu'à lui jeter l'insulte en face. Sans répondre une seule parole, Paule se contentait de chanter dans son âme avec le Psalmiste : « Quand le pécheur s'est dressé contre moi, je me suis tu ; j'ai retenu sur mes lèvres toute réponse ». Un jour, quelqu'un vint lui dire directement que l'excès de ses vertus la faisait passer pour folle, et qu'on disait à Jérusalem que son cerveau avait besoin d'être traité ; Jérôme s'indigna contre l'insolent ; mais Paule se contenta de répondre avec son habituelle douceur : « Oui, nous sommes fous pour Jésus-Christ ; mais cette folie-là est plus sage que la sagesse des hommes ».

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Et elle ajouta en s'adressant à Jérôme : « Est-ce que dans le psaume le Sauveur ne dit pas à son Père : « Vous connaissez ma folie ? » Et ne lisons-nous pas dans l'Évangile que ses proches ont voulu le lier comme un insensé ? Les Juifs ne l'appelaient-ils pas aussi un Samaritain, un possédé du démon ? Devons-nous être mieux traités que lui ? Ne nous a-t-il pas dit que le monde nous hait, parce que nous ne sommes pas du monde ? » Et puis, tournant toute son âme vers Dieu : « Ô mon Dieu », s'écria-t-elle, « vous connaissez, vous, les secrets du cœur. C'est pour vous que nous sommes mortifiés tout le jour, et regardés comme des brebis destinées à la boucherie. Mais vous êtes, Seigneur, notre secours, et je ne crains point ce que l'homme peut me faire ». C'est ainsi que l'Écriture sainte lui fournissait une réponse à tout, et que l'épreuve faisait jaillir de son cœur tous les trésors d'humilité, de douceur et de force, de grande foi et de sainte espérance que son austère et studieuse vie, que ses mortifications et ses larmes y avaient silencieusement amassés.

La persécution exercée contre les monastères de Paule et contre Jérôme continuait. L'évêque de Jérusalem ayant obtenu du gouverneur un décret de bannissement contre les moines, Jérôme se redressa à ce coup dans toute son indignation. « Quoi ! » s'écria-t-il à cette nouvelle, « un évêque qui a été moine menace et frappe de l'exil des moines ! Il ne sait donc pas que cette race-là n'a pas coutume de céder à la peur, et que, quand on lui présente le glaive, au lieu de l'écarter avec la main, elle tend la tête. Mais pour un moine, qui n'a d'autre patrie que le ciel, le monde entier n'est-il pas un lieu d'exil ? Non, il n'est pas besoin de dépenses, de rescrit impérial, et de courses aux extrémités de la terre. Qu'il nous touche du bout du doigt, et nous partirons. Au Seigneur appartient la terre et tout ce qu'elle renferme. Le Christ n'est prisonnier dans aucun lieu ». Aussi, fatigué de ces luttes, il voulait partir tout de suite, sans attendre l'exécution du rescrit. Il vint donc, dans cette pensée, trouver Paule, et il y eut entre elle et lui une scène touchante. « Partons », disait Jérôme, « et laissons triompher la folle envie. Jacob a fui Ésaü, et David Saül ». Paule n'avait certes pas moins que Jérôme ce détachement supérieur, indépendant des choses et des lieux et de tout lien terrestre ; mais plus douce et par conséquent plus forte envers l'épreuve, sachant qu'on la fuit en vain, et qu'elle nous atteint partout, retenue d'ailleurs par son invincible amour des lieux saints, et ne pouvant consentir à se séparer volontairement de sa chère Bethléem, elle lui fit cette belle réponse : « Oui, vous auriez raison, et nous ferions bien de fuir, si le démon ne combattait en tout lieu contre les serviteurs de Dieu, et ne devait pas nous précéder là où nous irions ; si je n'avais pas de plus ce cher lien des lieux saints, et si je pouvais espérer de trouver quelque part une autre Bethléem ». Elle ajouta ensuite avec son habituelle douceur : « On nous déteste, on nous écrase ; pourquoi ne pas opposer simplement à la haine la patience, à l'arrogance l'humilité ? On nous donne des soufflets ; pourquoi ne pas tendre l'autre joue ? » Puis, cherchant comme toujours sa lumière et sa force dans les saintes Écritures, elle poursuivit ainsi, dit Jérôme : « L'apôtre saint Paul n'a-t-il pas écrit : Triomphez du mal par le bien ? Les Apôtres n'étaient-ils pas heureux de souffrir l'ignominie pour le nom de Jésus ? Et le Sauveur lui-même, est-ce qu'il n'a pas tout enduré jusqu'à la mort, et jusqu'à la mort de la croix ? Si Job n'eût pas combattu et triomphé, il n'eût pas reçu la couronne de justice, et il n'eût pas entendu de la bouche même du Seigneur cette parole : Penses-tu que je t'aie éprouvé pour autre chose que pour faire

éclater ta vertu ? Aussi l'Évangile proclame heureux ceux qui souffrent persécution pour la justice ». Et enfin, se réfugiant dans l'inexpugnable asile de sa conscience : « Quand la conscience nous dit que nos souffrances ne sont pas les suites de nos péchés, nous sommes bien sûrs que les afflictions de ce siècle ne sont que la matière des éternelles récompenses ». Ainsi Paule soutenait et calmait l'impétueux Jérôme. La délicatesse et la sérénité de cette belle âme élevée à ces hauteurs de la lumière et de l'amour de Dieu où n'atteignent pas les orages de ce monde, adoucissaient, comme par un charme pénétrant, les mouvements de ce cœur ulcéré plus encore des peines qu'il attirait à Paule que de ce qu'il souffrait lui-même.

Sur ces entrefaites, une rumeur sinistre, qui parcourut l'Orient avec la rapidité de l'éclair, vint jeter l'épouvante parmi les solitaires. On disait que les Huns avaient inondé l'Orient, et menaçaient Jérusalem. L'Arabie, la Phénicie, la Palestine et l'Égypte étaient saisies de terreur. De tous côtés on faisait à la hâte des préparatifs de défense ; Tyr coupait son isthme et s'isolait du continent ; Jérusalem réparait ses murs, trop négligés pendant une longue paix. Dans ce péril, Paule, pour soustraire ses monastères aux insultes des barbares, n'avait qu'un parti à prendre, la fuite. Elle se décida donc, non sans un grand déchirement de cœur, à quitter Bethléem, et se retira, emmenant ses vierges, et Jérôme ses moines, sur les bords de la mer, à Joppé, prête à s'embarquer dès que les barbares apparaîtraient. Un certain temps se passa dans ces alarmes. Mais, les Huns ayant tout à coup rebroussé chemin sans avoir franchi le Liban, Paule ramena ses filles dans son monastère avec une joie égale à ses terreurs passées.

S'il est vrai, comme l'a dit l'auteur de l'Imitation, qu'il n'y a pas d'amour sans douleur, et que rien n'assimile à Jésus-Christ, et n'achève et ne consomme la vertu comme la souffrance, on comprend que Dieu se plaise à faire passer les âmes d'élite par cette voie royale, et que ce soit là comme une loi de la haute sainteté. D'ailleurs, toute âme étant ici-bas tôt ou tard touchée par cette mystérieuse puissance, il est bon que les âmes destinées à servir de modèles aux autres passent les premières par ce feu, qui tout à la fois les éprouve et les épure. Mais il n'y a pas seulement le sang des veines, et le martyre corporel ; il y a aussi le sang de l'âme, et les tortures du martyre intérieur. Or, ce dernier martyre surtout, Paule une des premières en présente dans l'histoire de la sainteté le phénomène, et en fraye la route à tant de Saintes qui depuis devaient le connaître à leur tour, et à qui elle apparaissait, dans la nuit de leurs épreuves, resplendissante de cette lumière. C'est au milieu des épreuves que se déployait, sous toutes ses formes, le grand don qui est le trait saillant de cette âme : la force, la force dans la tendresse ; de là ces résignations sous les coups de la main divine, d'autant plus admirables qu'elles luttaient contre une sensibilité plus vive. Des deuils répétés vinrent coup sur coup froisser son cœur, et faire de plus en plus descendre sur sa vie ces grandes ombres qui annoncent l'approche de la nuit suprême. Après la mort de sa fille Pauline, celle de son fils unique Toxoce fut le coup suprême de ses douleurs.

À toutes ces peines de cœur se joignaient les infirmités contractées à la suite des austérités ; elles n'eurent dans les dernières années presque plus d'intermittence : ces épreuves, en ouvrant pour ainsi dire son âme, laissaient apercevoir les trésors de vertus qu'elle y tenait renfermés, et amenaient à ses lèvres de sublimes paroles. Dans les souffrances corporelles, on l'entendait dire, avec une foi courageuse et une patience héroïque : « Quand je suis faible, c'est alors que je suis forte » ; et encore : « Il faut bien se

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résigner à porter notre trésor dans des vases fragiles, jusqu'au jour où ce misérable corps mortel sera revêtu d'immortalité ». Elle aimait à répéter aussi, et trouvait une divine consolation dans ces paroles : « Si les souffrances du Christ abondent en nous, ses consolations abondent aussi. Compagnons de sa passion, nous le serons de sa gloire ». Elle s'élevait en même temps, par toutes ces souffrances, à un détachement plus grand que jamais. Depuis bien des années elle avait jugé la vie à sa juste valeur ; mais à mesure que le terme approchait, que ce monde allait disparaître, que les tristesses des hommes et des choses se multipliaient autour d'elle, tout se décolorait encore plus à ses yeux, et elle gémissait d'être toujours dans ces bas lieux, où la lumière ressemble aux ténèbres.

Le désir de la patrie céleste croissait en elle dans la même proportion. Elle s'était toujours regardée comme une étrangère ici-bas, et s'était toujours plu à redire ce mot des patriarches dont elle habitait la patrie : « Nous ne sommes que des voyageurs sur la terre ». Elle répétait à la fin de sa vie avec un sentiment plus profond encore ces paroles, et on l'entendait sans cesse s'écrier, avec des larmes dans la voix : « Hélas ! hélas ! que mon exil se prolonge donc ! Au milieu des habitants de Cédar, mon âme est trop étrangère ! » Elle disait encore, et sans cesse : « Je voudrais voir se dissoudre cette poussière de mon corps, et demeurer avec le Christ ». Et quand les souffrances, qu'elle supportait avec une patience admirable, lui faisaient sentir plus vivement leur aiguillon : « Ah ! » disait-elle, « qui me donnera les ailes de la colombe ? et j'irai, je volerai dans le lieu de l'éternel repos ».

Ce fut vers la fin de l'année 403 que Paule sentit l'atteinte de la maladie qui fut pour elle la dernière. Quand on eut reconnu l'imminence du danger, tout, dans le monastère, fut consterné. Eustochie surtout était inconsolable. Son amour pour sa mère, qui avait toujours été si touchant, montra dans ses derniers moments toute l'ardeur et toute l'énergie que ce cœur contenait. Elle ne voulait céder à personne la douceur de la soigner, et elle touchait tout le monde jusqu'aux larmes par ses soins dévoués et les délicates attentions de sa piété filiale. Elle était là, nuit et jour, au chevet de la maladie, lui présentait sa nourriture, faisait son lit, lui rendait enfin tous les offices d'une infirmière, désolée quand une autre main que la sienne l'avait servie. On la voyait courir éperdue du lit de sa mère à la Crèche, et là, pleurant et sanglotant, demander au Seigneur, de toute l'ardeur de son âme, de ne pas la priver d'une telle compagnie, ou du moins de ne pas la laisser vivre après sa mère, et de permettre qu'on les mît toutes deux dans le même tombeau.

Mais ces larmes et ces prières ne pouvaient retarder le moment marqué par Dieu. « Paule », dit saint Jérôme, « avait, comme parle l'Apôtre, fourni sa carrière et gardé à Dieu sa foi ; l'heure allait sonner pour elle de recevoir la couronne, et de suivre l'Agneau partout où il va. Elle avait eu la faim sacrée de la justice, elle allait être rassasiée, et déjà, joyeuse, elle pouvait chanter : Tout ce que nous avons entendu de la cité du Dieu des vertus, nous allons le voir maintenant. Elle avait assez pleuré ; le moment de l'éternelle joie était venu. Elle avait assez porté le cilice ; il était temps de revêtir la robe de gloire et de s'écrier : Vous avez déchiré le sac de ma pénitence, et vous m'avez revêtue d'allégresse. Elle avait assez mangé son pain comme la cendre, et mêlé sa boisson de ses larmes ; il était temps d'aller se nourrir dans l'éternité du pain des anges, et de redire à jamais ces paroles : Goûtez et voyez combien le Seigneur est doux ». Les forces

de la malade étaient consumées, et elle n'avait plus que quelques jours à vivre. Elle souffrait avec une patience admirable et une céleste sérénité.

Cependant le mal faisait des progrès effrayants. Déjà la mort avait glacé les extrémités et une partie des membres ; seul, un léger battement de son cœur indiquait que Paule respirait encore, mais elle ne respirait que pour Dieu, et on l'entendait murmurer faiblement des versets de ses psaumes favoris : « Seigneur, j'ai chéri la beauté de votre maison et le lieu où habite votre gloire. Qu'ils sont aimés vos tabernacles, ô Dieu des vertus ! J'ai choisi d'être petite dans la maison de mon Dieu, plutôt que d'habiter sous les tentes des pécheurs ». L'évêque de Jérusalem et tous les évêques de la Palestine, ainsi qu'un grand nombre de prêtres, de moines et de vierges, étaient accourus pour assister au spectacle de cette sainte mort. Le monastère en était rempli. Paule, tout absorbée en Dieu, n'entendait, ne voyait rien autour d'elle ; on s'apercevait seulement, au léger frémissement de ses lèvres, qu'elle continuait à s'entretenir doucement avec Dieu. On lui fit quelques questions ; elle ne répondit pas. Jérôme alors, s'approchant d'elle, lui demanda pourquoi elle se taisait et si elle avait quelque peine. Elle lui répondit en langue grecque : « Oh ! non, ni peine ni regret. Je sens, au contraire, une paix immense ». Après ces paroles, elle demeura de nouveau dans son silence. Son doigt, qu'elle tenait constamment sur ses lèvres, ne cessait d'y tracer le signe de la croix. Enfin l'agonie commença, la respiration devint âpre et pénible, et tout à coup on la vit ouvrir les yeux ; du milieu des ombres de la mort une clarté soudaine, dernier reflet de l'âme sur ce corps qu'elle allait quitter, brilla sur son visage, et son regard parut se fixer comme sur une apparition céleste : c'en était une en effet. On comprit à sa réponse que Notre-Seigneur l'appelait à lui ; car on l'entendit s'écrier toute joyeuse : « Les fleurs se sont montrées sur notre terre, le temps de les cueillir est venu » ; et encore : « Je crois voir les biens du Seigneur dans la terre des vivants ». Elle expira avec ces paroles. C'était le 26 janvier de l'an 401, sous le sixième consulat de l'empereur Honorius. Paule avait vécu cinquante-six ans, huit mois et vingt et un jours, dont cinq ans à Rome après son veuvage, dans la sainte profession de la vie religieuse, et vingt à Bethléem, près de la crèche où naquit le Fils de Dieu.

Eustochie était inconsolable de la mort de sa mère ; à la douleur qu'elle ressentait venaient s'ajouter pour la timide vierge deux grandes inquiétudes, dont son humilité s'alarmait outre mesure, à savoir le gouvernement spirituel de sa communauté, préoccupation qu'elle n'avait jamais eue tant que vivait Paule ; et la charge de ces deux monastères dont elle devenait la seule ressource, et qu'elle devait soutenir.

Après avoir gouverné saintement son monastère, Eustochie s'endormit doucement dans le Seigneur, en 419, et fut ensevelie, selon son désir, dans le tombeau de sa mère : si constamment et si tendrement unies dans la vie, elles devaient l'être aussi dans la mort. L'Église célèbre sa fête le 26 septembre.

On représente sainte Paule prosternée dans ou devant la grotte de Bethléem ; agenouillée devant la sainte crèche, en compagnie de saint Jérôme et de sainte Eustochie sa fille ; embarquée sur un vaisseau qui lève l'ancre tandis qu'un enfant, son fils Toxoce, semble l'appeler du rivage par ses larmes ; versant elle-même des larmes sur les siens, car son cœur était aussi bon qu'il était grand : mais la générosité l'emporta sur la tendresse ; vénérant ou embrassant les instruments de la passion ; son costume le

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plus ordinaire est celui d'une religieuse portant un livre : on prétend qu'elle est la fondatrice des Hiéronymites.

[ANNEXE: CULTE ET RELIQUES.]

Les obsèques de Paule furent triomphales. Avant de la descendre dans son tombeau, on la transporta du monastère dans l'église de la Crèche, pour y être exposée, le visage découvert, à la vénération des fidèles. Les évêques tinrent à honneur de porter son corps. Une foule immense était accourue de toutes les villes de la Palestine ; les moines et les vierges s'étaient empressés de quitter leurs déserts et leurs retraites ; mais la pompe la plus belle et la plus royale était le cortège des indigents qui pleuraient leur nourricière et leur mère.

La Sainte resta exposée pendant trois jours dans l'église, sans que la mort ait fait aucun changement dans ses traits. On déposa ensuite son corps dans l'église, dans une grotte attenante à cette sainte grotte de la Crèche qu'elle avait tant aimée, là où son tombeau se voit encore aujourd'hui.

Saint Jérôme grava sur son sépulcre l'inscription suivante : « La fille des Scipions, des Pauls, des Gracques, l'illustre sang d'Agamemnon, repose en ce lieu. Elle porta le nom de Paule. Elle fut mère d'Eustochie. La première dans le sénat des matrones romaines, aux splendeurs de Rome elle préféra la pauvreté du Christ et les humbles champs de Bethléem.

Il grava aussi à l'entrée de la grotte sépulcrale, sur le rocher, cette épitaphe qui reproduisait en d'autres termes le même contraste, et de plus en montrait la source sublime : « Vois-tu cette grotte creusée dans le rocher ? C'est la tombe de Paule, habitante du royaume céleste. Son frère, ses proches, Rome, sa patrie, ses richesses, ses enfants, elle a tout laissé pour la grotte de Bethléem : elle y est ensevelie. C'est là aussi, ô Christ, qu'est votre crèche, et que vinrent les Mages vous offrir leurs mystiques présents, ô Homme-Dieu ! »

La fête de sainte Paule a toujours été célébrée solennellement dans la cathédrale de Sens, qui possède ses reliques depuis Charlemagne. Cet empereur avait demandé aux évêques et aux abbés de lui donner des reliques pour orner la cathédrale qu'il venait de bâtir à Aix-la-Chapelle. Chacun s'empressa de déférer à ses désirs, et Charlemagne reçut tant de belles reliques que lui-même put en donner à ses amis.

Aucune église, ni à Rome, ni en Palestine, ni ailleurs, ne se fait gloire de posséder son corps. La liturgie senonaise constate son culte et la présence de ses reliques à la cathédrale depuis la plus haute antiquité ; sainte Paule, depuis l'arrivée de ses reliques, a été adoptée pour patronne par la ville de Sens. Les inventaires de 1095, de 1192, de 1239 et de 1571 constatent au trésor la présence des reliques de sainte Paule. Voici le dernier inventaire qui a été fait par Nicolas Pellevé, cardinal-archevêque de Sens, l'un des signataires du Concile de Trente, et qui analyse tous les inventaires précédents :

« Nicolaus miseratione divina sacrosanctæ Romanæ Ecclesiæ presbyter cardinalis de Pelleve, archiepiscopus Senonensis, Galliarum et Germaniæ Primas... notum facimus quod in hoc loco reposita sunt multorum sanctorum et sanctarum pignora gloriosa.

« Ræ autem literis et actis publicis mandanda posteris curavimus, ut omnes tam præsentes quam posteri diligenter sciant et attendant, quanta cum devotione et reverentia Deo et sanctis ejus assistore deocant...

« Sed hæc sacra pignora a Carolo Magno (812) et aliis patribus huic ecclesiæ donata sunt et primum ab archiepiscopo qui Magnus vocabatur (et erat ejus/neveu de Caroli magni consubrinus), accepta esse notis certissime constitit per acta publica in capuis inventa, quæ ab anno Domini 1095 exercuta absque lituris integra ad nos usque pervenerunt.

« Quo tempore primum (1095) a venerabili archiepiscopo Richerio, regnante Philippo rege, visitata et thecis argenteis distincta et recondita sunt... Longo post tempore venerabilis antistes et archiepiscopus Guydo capuis novis restauravit anno Domini 1192 in crastino Assumptionis Beatæ Mariæ...

« At vero venerabilis antistes Gallerus anno Domini 1239 gloriosa pignora singulis thecis reponenda curavit. Nos vero sanctorum illorum patrum vestigiis insistere volentes, hæc tam sancta pignora, quanto potuimus honore et reverentia visitavimus et publicis decretis supplicationibus populo proponimus...

« Duodecim thecis partim argenteis, partim ligneis distinguuntur.

« Prima quæ auro et argento undique decorata est corpus sanctæ Panæ continet (cui tam honorifice Hieronymus suum senectatum commendat), etc.

« ... Senonis anno Domini millesimo quingentesimo septuagesimo primo... »

Du reste, la liturgie senonaise, des chroniques locales, tous les auteurs qui ont parlé de l'histoire religieuse de Sens constatent que le corps de sainte Paule est à Sens et qu'il a été donné avec le magnifique morceau de la vraie Croix, par Charlemagne à Magnon ou Mague, archevêque de Sens, son cousin.

On célèbre chaque année dans ce diocèse la fête de sainte Paule, le 26 janvier, sous le rite

SAINT JÉRÔME DE STRIDO, PRÊTRE ET DOCTEUR DE L'ÉGLISE 559

double. Les reliques ont été légèrement carbonisées par un incendie qui consuma la cathédrale de Sens au Xe siècle. Encore aujourd'hui, la chasse de sainte Paule est précieusement conservée au trésor et renfermée dans une armoire vitrée.

Nous nous sommes servi, pour composer cette biographie, de l'Histoire de sainte Paule, par M. l'abbé Lagrange, vicaire général d'Orléans; des Acta Sanctorum; de l'Eloge de la Sainte, par saint Jérôme; et de Notes locales, concernant les reliques, dans à M. l'abbé Cartier, chanoine de Sens.

Événements marquants

  • Mariage avec Toxoce et naissance de cinq enfants
  • Veuvage à l'âge de 31 ans
  • Rencontre avec saint Jérôme à Rome en 382
  • Départ de Rome pour l'Orient après la mort de sa fille Blésille
  • Pèlerinage en Terre Sainte et en Égypte
  • Fondation de monastères et d'un hospice à Bethléem
  • Mort à Bethléem après 20 ans de vie monastique

Citations

J'ai trop longtemps voulu plaire au monde ; je veux maintenant plaire à Dieu.

— Texte source

Les fleurs se sont montrées sur notre terre, le temps de les cueillir est venu.

— Dernières paroles

Date de fête

26 janvier

Époque

4ᵉ siècle

Décès

26 janvier 404 (ou 401 selon le texte source) (naturelle)

Catégories

Autres formes du nom

  • Paula (la)

Prénoms dérivés

Paule, Pauline

Famille

  • Rogat (père)
  • Blésille (l'aînée) (mère)
  • Toxoce (époux)
  • Blésille (fille)
  • Pauline (fille)
  • Sainte Eustochie (fille)
  • Rufine (fille)
  • Toxoce (fils)
  • Hymétius (beau-frère)