Sainte Rictrude (Épouse de Saint Adalbaud)
Veuve et Abbesse
Résumé
Issue de la noblesse basque, Rictrude épousa le duc Adalbaud de Douai avec qui elle mena une vie de charité exemplaire. Après l'assassinat de son mari, elle résista aux projets de remariage du roi Clovis II en prenant publiquement le voile. Elle se retira à l'abbaye de Marchiennes dont elle devint l'abbesse, entourée de ses filles également vouées à Dieu.
Biographie
SAINTE RICTRUDE,
ÉPOUSE DE SAINT ADALBAUD, DE DOUAI
Vers l'an 688. — Pape : Sergius Ier. — Roi de France : Thierry III.
Ô Dieu, qui avez enrichi la bienheureuse veuve Rictrude d'un tel trésor de grâce qu'elle a sanctifié, en se sanctifiant elle-même, son époux et ses enfants, faites qu'un souvenir d'une si grande vertu, nous marchions d'un pas droit dans le sentier de la justice. Ainsi soit-il.
Propre d'Auch, 1758.
La vie de cette Sainte nous offre toutes les vertus qui distinguent la jeune vierge, la vertueuse épouse et la mère chrétienne; et comme si Dieu avait voulu donner en sa personne un modèle accompli pour toutes les conditions, il permit que, devenue veuve, elle entrât peu après dans un monastère pour y donner encore l'exemple de la perfection religieuse. C'est un précieux trésor qu'une femme chrétienne dans la famille; ses vertus, quoique moins éclatantes pour l'ordinaire que celles de l'homme, ne manquent jamais d'exercer une influence considérable sur toute la société, et il serait facile, en développant cette pensée, de reconnaître que souvent les résultats les plus étonnants et les plus merveilleux eurent pour premier principe, la sainteté d'une femme, d'une épouse et d'une mère.
Sainte Rictrude naquit au pays basque, d'une famille opulente et illustre; elle appartenait à cette race vive et guerrière des Gascons ou Vascons qui lutta si longtemps contre les Francs du Nord, et dont les haines
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et les antipathies nationales se poursuivent si loin dans notre histoire. A l'époque dont nous parlons, ces peuples étaient encore en partie idolâtres; on en trouve la preuve dans les vies de plusieurs Saints du septième siècle, et en particulier dans celle de saint Amand. Rictrude, par une faveur spéciale de la divine Providence, reçut le jour de parents chrétiens et vertueux, et elle s'éleva, dit le biographe, au milieu de sa nation comme une rose qui s'élance du milieu des buissons. Elle eut pour père le noble et puissant Ernold, sa mère s'appelait Lichia. (606 environ).
Dès ses premières années, cette enfant donna des marques de grande sainteté, il semblait que Dieu se plût à développer en elle, avec les grâces et les charmes de son âge, toutes les vertus et les belles qualités qui devaient en former une femme accomplie. « Douce et modeste dans sa conduite, portant empreinte sur son front l'innocence de son âme, remplie de charité et de prévenance pour tous, la jeune Rictrude croissait en âge et en grâce devant le Seigneur, et à peine à l'aurore de sa vie, elle brillait déjà comme un astre éclatant de justice et de sagesse ».
Elle était encore dans l'adolescence lorsque Dieu permit que saint Amand allât prêcher la foi dans cette contrée. Ce saint missionnaire, en effet, n'ayant pas craint de représenter au roi Dagobert que les désordres de sa conduite étaient un grand scandale pour tous ses sujets, qu'ils attireraient infailliblement sur lui et sur son royaume la colère de Dieu, cette sainte liberté lui avait valu l'exil : il se dirigea alors vers la Gascogne, et la Providence le conduisit bientôt dans la famille de sainte Rictrude, jeune et bel astre qui prit encore un nouvel éclat par la splendeur de l'astre nouveau qui se présentait à elle.
Des études récentes ayant fixé le pays d'origine de sainte Rictrude parmi les Basques, il ne sera pas inutile à la clarté de notre récit de faire voir quel était l'état politique de ce pays au VIIe siècle, et par suite de quelles circonstances cette princesse a épousé un leude du nord de la France.
Saint Grégoire de Tours rapporte qu'en 581, sous le règne de Chilpéric II, les Vascons ayant commencé à faire des incursions dans la Novempopulanie, le duc Bladastès alla les attaquer, dans leur propre pays, de l'autre côté des Pyrénées, mais qu'il y perdit la majeure partie de son armée, avec tout son bagage. Quelques années après, vers 588, ces mêmes Vascons, dit le même historien, « se précipitant du haut de leurs montagnes, descendirent dans les plaines, ravageant les vignes et les champs, livrant les maisons aux flammes et amenant de nombreux captifs, avec tous
les troupeaux. Le duc Austrovalde les poursuivit, mais n'en tira qu'une faible vengeance ».
Saint Grégoire de Tours, qui mourut en 595, ne dit plus rien des Vascons. Mais l'histoire de ce petit peuple est continuée par Frédégaire, chroniqueur du VIIIe, lequel nous apprend qu'en 602, Théodebert et Thierry, rois des Francs, dirigèrent leurs armées « contre les Vascons et que les ayant défaits, Dieu aidant, ils les soumirent à leur empire, les rendirent tributaires et mirent à leur tête un duc, nommé Génialis, qui les gouverna heureusement ».
Génialis mourut, après une administration assez longue et toujours tranquille. Sous le gouvernement de son successeur, Aighinan, les Vascons se révoltèrent, d'accord avec Sénoc, évêque d'Eauze et métropolitain de la Novempopulanie. C'est alors qu'ils reconnurent pour leur duc Amand, l'un des grands hommes de l'époque, mais dont l'origine est restée inconnue. Amand franchit l'Adour et parvint, malgré les rois de France, à faire accepter son autorité sur tout le pays qui s'étend jusqu'au fleuve de la Garonne.
Cependant, Dagobert monta sur le trône, en 628, et fit à son frère Caribert un petit royaume d'Aquitaine, avec la ville de Toulouse pour capitale. Ce royaume borné, d'un côté, par la Loire, de l'autre, par la Garonne, enveloppait, au sud, la contrée où les Vascons venaient d'établir leur domination. Mais, Amand, ayant donné en mariage sa fille Gisèle au jeune roi d'Aquitaine, celui-ci acquit alors, ou par un simple arrangement de famille, ou même par la force des armes, la souveraineté du duché des Vascons.
Les Vascons eurent à subir une grande guerre en 637. Caribert n'était plus, Dagobert se hâta de reprendre le royaume d'Aquitaine, au préjudice de deux orphelins, Boggis et Bertrand, fils de Caribert et petits-fils du duc des Vascons par Gisèle, leur mère. Il y a lieu de croire que, les Vascons ayant accepté, comme on l'a vu, la suzeraineté de Caribert, roi d'Aquitaine, Dagobert voulut à son tour les placer sous son sceptre et que le duc Amand s'y refusa, ne fût-ce que pour conserver ce reste d'héritage à ses jeunes pupilles. Le fait est qu'au rapport de Frédégaire, les Vascons se révoltèrent et firent des ravages dans « l'ancien royaume de Caribert », c'est-à-dire dans la seconde Aquitaine. Pour mettre un terme à ces déprédations, le roi des Français envoya, sous les ordres du référendaire Chadoind, une grande armée composée de dix corps, ayant chacun un duc à sa tête, sans parler de plusieurs comtes, aussi puissants que des ducs. Aux approches de cette armée qui déjà, dit Frédégaire, « remplissait toute la Vasconie, les Vascons, sortant du haut des rochers et du fond des vallées, coururent aux combats... ».
Après la mort de Caribert et la conquête de la Vasconie par la grande armée de Chadoind, les officiers de Dagobert arrivaient en nombre dans
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les vallées pyrénéennes, qui ne leur présentaient plus aucun danger. Or, un de ces jeunes seigneurs, du nom d'Adalbaud, duc de Douai, en Flandre, eut occasion de voir Rictrude et la demanda en mariage. Quelques proches parents de la jeune fille s'opposèrent à ce projet, par un sentiment de haine pour le sang français, peut-être aussi parce qu'Adalbaud était chrétien; mais Ernold et Lichia donnèrent volontiers leur acquiescement.
Rictrude était alors à la fleur de l'âge, et elle passait pour un modèle de candeur, de sagesse et d'innocence; rien de plus aimable que sa conduite, rien de plus suave que ses paroles, rien de plus réservé que toutes ses démarches; aussi jamais alliance plus belle et plus agréable à Dieu ne fut contractée à la face des autels, ni sous d'aussi heureux auspices.
Les cérémonies saintes du mariage s'accomplirent dans le recueillement le plus parfait. « Adalbaud offrait à sa jeune épouse des vertus héréditaires, un sang illustre, une mâle beauté, une sagesse et une prudence qui avaient devancé les années. Rictrude lui apportait en retour des charmes modestes et pudiques, une noble naissance, de grands biens, et par-dessus tout, une vie pure et sans tache ». Belle et sainte union de deux cœurs que Dieu avait destinés l'un à l'autre, et que, malgré la distance des lieux, il sut réunir pour l'accomplissement de ses desseins providentiels. Ainsi, Adalbaud, par l'innocence de sa jeunesse, méritait de trouver une épouse vertueuse. « Pleine de sainteté et de pudeur, elle a une grâce qui surpasse toute beauté, elle sera le partage et le précieux trésor de ceux qui craignent le Seigneur. Aussi son mari met en elle toute sa confiance. Elle ouvre sa bouche à la sagesse, et des paroles de clémence reposent sur ses lèvres ».
A quelque temps de là, sainte Rictrude venait avec son époux dans le pays d'Ostrevent où il avait de très-vastes possessions et où habitait sa famille : c'est là aussi que saint Amand, de retour de son exil, venait parfois se reposer de ses courses apostoliques, et donner de sages instructions qui inspiraient à tous la piété.
Déjà la bénédiction du Seigneur avait comblé les désirs des deux époux : quatre enfants croissaient sous leurs yeux et venaient ajouter dans la famille un charme nouveau par leurs jeux innocents, leur naïve docilité et leurs vertus naissantes. Maurant, l'aîné, fut tenu sur les fonts de baptême par le saint apôtre Riquier, qui prêchait la parole de Dieu dans des contrées assez rapprochées. Nanthilde, épouse de Dagobert, avait servi de marraine à Eusèbie, l'aînée des trois filles. Saint Amand avait baptisé la seconde, Clotsende, qui remplaça plus tard sa mère dans le monastère de Marchiennes; la plus jeune, Adalsende, était encore au berceau.
Sainte Rictrude, comme son vertueux époux, avait bien compris toute la sainteté et la gravité des devoirs du mariage; elle savait que désormais sa principale occupation devait être de former ses enfants à la sagesse et qu'elle répondrait un jour devant Dieu de ce dépôt précieux qui lui était confié. Aussi s'empressèrent-ils l'un et l'autre « de choisir des hommes sincèrement religieux pour donner à leur jeune famille les leçons qui forment à la science et surtout à la vertu ». Eux-mêmes y apportèrent tout leur temps et leur sollicitude : ils n'ignoraient pas que la première et la plus importante instruction que les parents doivent à leurs enfants, c'est l'instruction de l'exemple : ils prirent donc soin de confirmer par toute leur conduite les paroles qui sortaient de leur bouche, et de pratiquer, en présence de leurs enfants, les devoirs de la religion, et quelquefois aussi par leurs mains, les œuvres de charité chrétienne.
Ainsi, la demeure de Rictrude et d'Adalbaud devenait véritablement comme une école de piété, de vertus et de bonnes œuvres : elle était en quelque sorte le rendez-vous de toutes les infortunes « et de toutes les nécessités. Là, ils assistent l'indigent, et adoucissent ses travaux et ses fatigues; celui que pressent la faim et la soif trouve toujours auprès d'eux le soulagement; ils donnent au pauvre de quoi couvrir sa nudité, et ne refusent jamais à l'étranger le pain et l'hospitalité qu'il demande. Quelquefois aussi on les voit sortir de leur tranquille habitation, environnés de leurs jeunes enfants qui se livrent à leurs côtés aux jeux innocents de leur âge; avec eux ils pénètrent dans la maison du malade et de l'infirme, pour y porter la consolation et le secours. Leurs mains ne se refusent pas à renfermer dans le linceul funèbre la dépouille du chrétien, et on pourrait même les surprendre parfois cherchant à rappeler le repentir et la paix dans des cœurs endurcis par le crime ou ulcérés par la haine ».
Au loin et à l'entour se répandait la bonne odeur des vertus chrétiennes pratiquées dans cette religieuse famille, et leur douce influence s'étendait sur tous ceux qui l'approchaient : riche ou pauvre, faible ou puissant, l'homme qui était dans la joie comme celui qui pleurait, tous n'avaient qu'une voix pour exalter et bénir la charité et la bienfaisance de sainte Rictrude et de son époux.
Telle fut la conduite de la noble dame dans les jours de sa prospérité et de son bonheur ; mais Dieu voulut l'éprouver par l'adversité, et épurer davantage encore cette âme déjà si sainte et si agréable à ses yeux. A cette époque, Adalbaud, son époux, fit un voyage dans la Gascogne, où l'appelait peut-être quelque expédition militaire, ou bien un ordre pressant du roi, qui avait en lui une grande confiance.
Ce fut alors que des hommes, qui appartenaient vraisemblablement à la famille de sainte Rictrude elle-même, voulurent se défaire de lui. Déjà, à l'époque de son mariage, ils avaient témoigné un vif mécontentement, et leur colère n'avait fait que s'accroître en voyant se consommer cette alliance d'un Franc du Nord avec une illustre princesse de leur sang et de leur contrée. Cette fureur se réveilla tout à coup, quand ils le virent reparaître au milieu d'eux. Les aimables et brillantes qualités d'Adalbaud, la douleur dans laquelle ils allaient plonger sainte Rictrude, son épouse et leur parente, ne purent étouffer le désir de la vengeance dans ces âmes ardentes. Ayant donc assailli à l'improviste le noble Leude, dans les solitudes du Périgord, ils le mirent cruellement à mort.
Sainte Rictrude, qui, au moment du départ d'Adalbaud, avait l'esprit tellement rempli de tristes pressentiments, qu'elle ne pouvait s'arracher de ses bras, apprit bientôt cette lamentable nouvelle, qui la plongea, elle, ses enfants, ses serviteurs et tous les habitants du pays, dans la plus profonde consternation. Elle fit rendre à son digne époux les honneurs de la sépulture avec une grande magnificence, prit le deuil ainsi que toute sa maison, et commença à mener la vie d'une veuve chrétienne, uniquement occupée du soin de ses enfants et de ses serviteurs, et de la pratique des bonnes œuvres.
Ce fut alors aussi qu'elle manifesta le projet, qu'elle nourrissait déjà dans son âme, de se retirer du monde, pour se consacrer entièrement à Dieu dans la vie religieuse. Aussi prudente que pieuse, elle ne manqua point de consulter quelques vénérables personnages, et particulièrement saint Amand, qui était devenu le tuteur de la famille, depuis la mort d'Adalbaud. D'après son conseil, Rictrude se détermina à différer son départ jusqu'à ce que son fils Maurant fût parvenu à l'âge robuste, requis pour être admis à
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la cour du roi des Francs. En attendant cette époque, elle se livra avec ardeur à toutes les œuvres de piété, au milieu de sa famille, où saint Amand venait souvent donner des avis et des consolations. « C'était bien le plus grand plaisir de ce sage pasteur des âmes, de faire leçon à cette sainte famille, y laissant couler ses enseignements très-doux comme miel, pendant que la veuve trouvait une mer de délices en la méditation des mystères divins, pour s'y baigner à loisir, et vivait de larmes de dévotion, comme l'abeille de la rosée. Tous, ils donnaient leurs cœurs à manier au saint pontife, tout ainsi que la cire, dont l'artiste main les pliait en hommes saints et vierges sages : les petits Maurant et Eusèbie prenaient déjà leur essor à la vie religieuse sous les ailes de leur mère. Elle était l'aigle généreuse qui les guidait en l'air, faisant qu'ils regardassent le beau soleil de justice, sans éblouissement des yeux! ».
Lorsque, quelque temps plus tard, sainte Rictrude vit son fils à la cour, estimé et chéri de tous, encore plus pour sa sagesse et ses brillantes qualités que pour le beau nom de sa famille, elle pensa que le moment était venu de se retirer au monastère de Marchiennes avec ses filles. Déjà, l'aînée des trois, Eusèbie, était à Hamage auprès de sa vénérable aïeule sainte Gertrude ; les deux plus jeunes, Clotsende et Adalsende, brûlaient aussi de se consacrer à Dieu. Leur mère se réjouissait dans le secret de son cœur, en voyant cet innocent empressement de ses enfants, et elle soupirait après le jour où leurs communs désirs seraient enfin remplis. Mais Dieu voulut mettre encore sa vocation à la plus délicate et la plus difficile épreuve.
En effet, le roi, qui était rempli d'affection et de bienveillance pour Adalbaud et sa famille, avait ressenti une vive douleur quand il apprit sa mort cruelle et inopinée, et il continua d'en donner des marques par tous les égards dont il environnait le jeune Maurant. Par respect pour l'affliction d'une veuve éplorée, il cacha quelque temps à Rictrude ses intentions ; mais, un jour, il lui fit connaître que son désir était de la voir prendre pour époux quelqu'un des nobles Leudes de sa cour. On comprend tout ce qu'avait de pénible et d'embarrassant une telle proposition, faite par le roi lui-même, dont les volontés, en pareille circonstance, étaient d'autant plus inflexibles, que presque toujours c'était la politique ou l'intérêt de la puissance royale qui les déterminait.
Bientôt même, soit que le monarque eût communiqué ses pensées à quelques seigneurs du palais, soit que ses paroles fussent parvenues à leurs oreilles, plusieurs se présentèrent à l'illustre veuve d'Adalbaud, la sollicitant de se rendre aux intentions du roi, et de choisir un époux capable de défendre sa famille et de la rendre heureuse. Rictrude répondit avec beaucoup de sagesse et déclara qu'une démarche de cette importance demandait de sa part du temps et de la réflexion : ainsi elle écarta momentanément toutes les sollicitations importunes.
Dès la première déclaration du roi, elle s'était empressée d'instruire saint Amand de cet obstacle inattendu que rencontrait encore sa vocation, et de lui demander le secours de ses lumières et de ses conseils. Avec sa prudence accoutumée, le saint missionnaire l'engagea à attendre un temps plus favorable pour exécuter son dessein d'embrasser la vie religieuse. La Providence amena bientôt cette occasion, et sainte Rictrude la saisit et en profita avec habileté.
Un jour donc que le roi, parcourant diverses parties du royaume, était
arrivé dans le pays d'Arras, où elle avait de vastes possessions, Rictrude l'invita, avec toute sa suite, à un grand festin. Elle n'épargna rien pour donner à cette réception toute la magnificence et la somptuosité convenables, de sorte que Clovis II put la regarder comme un témoignage de la disposition où était la noble veuve de se conformer à ses volontés.
Au milieu du repas, qui avait été animé par la gaîté la plus franche et la plus cordiale, sainte Rictrude, se levant de table, demanda au roi, avec beaucoup de dignité et de respect, si dans sa propre maison il lui était accordé de faire ce qu'elle désirait. Le monarque, qui croyait sans doute que, pour célébrer sa bienvenue et celle des principaux seigneurs du royaume, elle voulait offrir la coupe et présenter un nouveau vin plus généreux, lui répondit gracieusement que tout lui était permis dans sa maison. Cette parole prononcée, Rictrude tire de son sein un voile noir, qui avait été béni par saint Amand lui-même, le met sur sa tête et conjure à haute voix le Seigneur de l'aider à le conserver jusqu'à la fin de sa vie. A cette vue, le roi entre dans une grande colère, sort brusquement de la salle du festin, puis, accompagné de ses gens, il quitte le château, indigné contre lui-même du consentement involontaire qu'il vient de donner à un acte qui contrarie ses projets. Pendant ce temps, la pieuse famille, sans se laisser troubler, remettait son sort entre les mains de Dieu et espérait que bientôt ses vœux seraient exaucés.
Dans ces graves circonstances, sainte Rictrude s'empressa d'appeler auprès d'elle son sage et prudent conseiller, saint Amand : lui seul pouvait amener une réconciliation désirable entre le monarque et la noble veuve. Celui-ci vint en toute hâte, et se rendit aussitôt à la cour, pendant que la charitable dame, pour attirer les bénédictions du ciel, distribuait une partie de ses biens aux pauvres, et se livrait avec ferveur à toutes sortes de bonnes œuvres.
Arrivé au palais, saint Amand représenta au monarque, avec beaucoup de modération et de prudence, que la vénérable Rictrude avait conçu depuis longtemps le désir de vivre loin du monde, qu'elle n'avait agi en toutes choses qu'avec sagesse, que c'était Dieu véritablement qui l'appelait à ce nouveau genre de vie, et qu'il était juste que les désirs des rois de la terre cédassent devant la volonté du Roi des cieux. Le prince se rendit à ces paroles si religieuses et si sages, et la réconciliation fut opérée. Sainte Rictrude pouvait enfin voler vers la solitude après laquelle elle soupirait depuis si longtemps.
Quelques jours après, les habitants du Castrum de Douai voyaient, pour la dernière fois, la sainte épouse d'Adalbaud se diriger avec ses enfants vers le temple consacré à la Mère de Dieu, et prendre ensuite avec joie le chemin de Marchiennes. C'est là que sainte Rictrude se livre en toute liberté aux inspirations de son âme religieuse, et qu'elle se console de la perte d'un époux chéri par les espérances de la foi. Sous la conduite de saint Jonat, l'un des plus dignes disciples de saint Amand, elle y coula des jours tranquilles, au milieu des saintes filles qui l'ont suivie dans sa retraite. Sans cesse son âme s'élève vers Dieu, par la prière et les pieuses méditations, et elle puise dans les livres sacrés les lumières qui éclairent son esprit et les
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sentiments qui fortifient son cœur. Le temps n'était pas éloigné où elle aurait encore besoin de ce courage inspiré par la religion, pour supporter une nouvelle perte bien sensible à son cœur maternel.
Sainte Rictrude était entrée dans la solitude de Marchiennes, accompagnée de ses deux petites filles, qui grandissaient à ses côtés, et qui remplissaient son cœur d'une joie ineffable. Tout à coup, une maladie violente et opiniâtre emporte sous ses yeux la jeune et innocente Adalsende, au moment où, sur la terre, tout était dans l'allégresse. De toutes parts retentissait le cri triomphal des anges : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté ». C'était la Nativité du Sauveur, la touchante solennité de Noël.
Pendant trois jours, sainte Rictrude sut retenir ses larmes et sa douleur pour ne point troubler la fête, mais, quand au jour des Innocents les mères éplorées de Rama firent entendre leurs lamentations, elle ne put comprimer davantage les siennes. Les sacrés mystères accomplis, et l'heure de prendre le premier repas étant venu : « Allez, mes sœurs bien-aimées », dit Rictrude, « allez prendre, avec actions de grâces, la nourriture de vos corps ; pour moi, à l'exemple des mères désolées de Bethléem, je vais pleurer mon innocente petite fille Adalsende, que la mort m'a ravie dans un âge si tendre ». A ces mots la parole expire sur ses lèvres, et, se dirigeant aussitôt vers un lieu écarté, elle donne un libre cours à ses sanglots, à ses gémissements et à ses pleurs. Tribut touchant de la nature, qu'adoucit seul dans les âmes chrétiennes le sentiment de la foi et des espérances célestes.
Une nouvelle et dernière épreuve était encore réservée à la vénérable Rictrude ; mais cette fois, elle devait se changer promptement en joie : ce fut la détermination que prit tout à coup son fils de se consacrer au service de Dieu, et de bâtir, loin de la cour, un monastère, où il se retirerait avec d'autres héros chrétiens, animés des mêmes dispositions. Cette nouvelle, que Maurant communiqua aussitôt à sa sainte mère, la remplit d'abord d'inquiétude et de perplexité ; elle craignait que ce fils bien-aimé, qui avait, par ses soins, conservé son innocence et la pureté de ses mœurs, ne se fit illusion à lui-même, et ne s'exposât par ces engagements irrévocables à d'amers regrets, et peut-être à de coupables égarements.
Sainte Rictrude appela donc auprès d'elle le vénérable saint Amand, « son conseiller et le médecin des âmes inquiètes et troublées ». Le saint évêque se transporta en toute hâte au monastère de Marchiennes et calma facilement les appréhensions de cette vertueuse mère, en lui représentant tout ce qui s'était passé au palais entre Maurant et lui, et avec quelle prudence et quelle discrétion ce jeune homme avait agi en toutes choses.
La joie la plus vive succéda alors à la tristesse, et elle fut complète quand Maurant arriva à l'abbaye de Marchiennes, auprès de sa mère, pour lui exposer lui-même les motifs de sa conduite. Là, dans la chapelle même du monastère, saint Amand célébra les divins mystères et donna au jeune Leude, qui se dépouillait volontairement de tous les insignes des guerriers, la tonsure des clercs. Saint Maurant se retira ensuite au monastère de Bruël (Merville), bâti par ses soins dans des terres qui appartenaient à sa famille.
Après la retraite de son fils chéri, sainte Rictrude, désormais libre de toute inquiétude, ne fut plus occupée que de Dieu seul ; elle avançait à grands pas dans les voies du salut, pratiquant avec fidélité toutes les vertus de la vie religieuse. Rien ne pouvait l'arrêter dans son ardeur pour l'accomplissement des devoirs de sa charge d'abbesse ; elle était véritablement pour
ses religieuses une mère pleine de bonté, cherchant tous les moyens de leur être agréable et de les faire avancer dans la perfection de leur état.
Ce fut au milieu de ces pieux exercices qu'elle s'endormit paisiblement dans le Seigneur, vers l'an 688, à l'âge d'environ soixante-seize ans, laissant Clotsende pour la remplacer dans la direction du monastère de Marchiennes.
## CULTE ET RELIQUES DE SAINTE RICTRUDE.
La mémoire de sainte Richtrude a toujours été en grande vénération dans toute la contrée où elle passa la dernière partie de sa vie : la haute opinion qu'on avait de sa vertu, les belles actions qui ont signalé sa vie, les deux souvenirs qu'elle a laissés dans le monde où elle avait vécu, tout contribua à lui concilier après sa mort les respects et les hommages que des miracles, opérés auprès de son tombeau, ont encore augmentés de jour en jour. Plusieurs paroisses dans les diocèses de Cambrai et d'Arras sont placées sous son invocation. Dans l'église de Marchiennes, on voit une très-belle chapelle latérale qui lui est consacrée et qui a été presque entièrement restaurée depuis quelques années. Outre une statue de la sainte Patronne, il y a encore un monument en pierre polie qui paraît avoir appartenu à l'ancienne abbaye de Marchiennes. Cette pièce de deux mètres environ de longueur sur soixante-quinze centimètres de largeur est élevée de trois pieds au-dessus du sol : elle représente sainte Richtrude couchée et les bras croisés sur la poitrine.
« La riche chasse qui renfermait le corps de sainte Richtrude, rapporte M. le chanoine Parenty, dans son Histoire de sainte Berthe, p. 17, à la note, fut envoyée de Marchiennes à l'Hôtel des Monnaies de Paris, en 1793. Un employé de cet établissement, M. Desroteurs, déposa plus tard ces reliques avec celles de plusieurs autres saints à l'archevêché de Paris. Elles y restèrent jusqu'au 29 juillet 1830, époque à laquelle elles furent dispersées pendant le pillage du palais de Mgr de Québec. On n'en trouve plus qu'un petit fragment conservé dans l'église de Notre-Dame ».
« Sainte Richtrude, dit M. Menjoulet, est, dans le Nord de la France, l'une des Saintes les plus connues et les plus invoquées.
« Comment donc se fait-il qu'elle le soit si peu dans son propre pays ? Comment les Basques ont-ils pu oublier cette illustration nationale, et comment, pour la plupart d'entre eux, le glorieux apôtre de leurs ancêtres, saint Amand, est-il en quelque sorte un étranger ? Une telle indifférence, si peu conforme à la constance habituelle des traditions populaires, semblerait devoir informer la vérité des récits qui précèdent, si la situation toute particulière de nos Basques, au milieu des populations environnantes, n'en donnait une explication très-plausible. Observons, en effet, que pendant qu'ils conservèrent, par la langue et par les mœurs, le sceau toujours distinct d'une origine commune, les Basques furent séparés les uns des autres dans l'ordre ecclésiastique et dans l'ordre civil. Sous ce dernier rapport, les Labourdins et les Souletins appartiennent à la Guyenne, qui continua le duché de Vasconie, tandis que la Basse-Navarre fut l'une des Mérindés (ou districts) du Royaume de Navarre, en Espagne. Dans l'ordre ecclésiastique, le fractionnement fut plus sensible encore ; la Soule fit partie du diocèse béarnais d'Oloron ; le Labourd forma la majeure partie du diocèse de Bayonne ; quant à la Basse-Navarre, elle se trouve scindée en deux parts : le Sud (Balgorry et Saint-Jean-Picé-de-Port) relevant de la cathédrale de Bayonne, et le Nord (Ihaldy et Saint-Palais) dépendant du diocèse de Dux.
« C'est à ce morcellement de la population basquoise qu'on doit attribuer son oubli de saint Amand. Les catholiques de la Soule avaient trouvé dans le diocèse d'Oloron un patron déjà en possession de la vénération publique, saint Grat, né sur les confins de leur belle vallée ; et chaque année, le 19 octobre, ils allaient en foule vénérer ses reliques à Oloron même. Les Labourdins eurent pour protecteur bien-aimé saint Léon, qui versa son sang aux portes de Bayonne. Restait la Basse-Navarre qui, soumise à deux églises différentes, saisit naturellement les prescriptions de leurs liturgies spéciales. Ah ! si les Basques avaient formé un seul et même diocèse, ils auraient été plus fidèles à leurs souvenirs ; mais séparés, comme ils le furent, ils ne pouvaient échapper à l'influence des traditions qui dominaient dans les sphères différentes, où ils étaient comme englobés.
« Ajoutons que les Basques n'ont jamais eu ni histoire, ni littérature nationales. Les évêques des trois diocèses dont ils dépendirent, ignorèrent eux-mêmes les origines religieuses de ces quartiers, privés de monuments historiques, et il a fallu attendre jusqu'au XVIIIe siècle. l'exhumation des vieilles chroniques du nord de la France pour réveiller, dans le Midi, la mémoire de l'apôtre
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des Basques. Mais, disons-le avec joie, aussitôt que nos prélats furent éclairés par les découvertes de la science hagiographique, ils songèrent à réparer l'oubli de leurs prédécesseurs ; les nouveaux bréviaires de la province d'Asch, et notamment celui que Mgr d'Arche crut pouvoir publier, en 1753, à l'usage du clergé de Bayonne, portèrent un office en l'honneur de saint Amand, le 6 janvier, et un autre en l'honneur de sainte Rictrude, le 10 mai. Ne nous plaignons point de ce que les légendes des deux offices ne respectent pas suffisamment la nationalité des Basques, qu'elles confondent aussi avec les Gascous ; il suffit d'y trouver un hommage important, quoique tardif, rendu par la postérité reconnaissante à deux saints qui méritent d'être honorés comme les vrais patrons d'une partie au moins de nos chères montagnes.
« Le pays basque appartient aujourd'hui tout entier au diocèse de Bayonne, dont il est, sans contredit, la portion la plus profondément catholique ; témoignage d'un béarnais qui veut être équitable avant tout. Eh bien ! sera-t-il permis à l'auteur de cette dissertation d'exprimer le désir que le culte de saint Amand et de sainte Rictrude se répande dans notre beau diocèse ? Pourquoi leur fête ne serait-elle pas célébrée de nouveau parmi nous, avec la même solennité que celles de saint Julien, de saint Galactoire, de saint Grat et de saint Léon ? Pourquoi ne verrait-on pas, surtout dans la Basse-Navarre, privée de toute dévotion à un saint national, s'élever, sinon quelque église, du moins quelque chapelle sous le vocable de saint Amand et de sainte Rictrude ? Pourquoi ces deux Saints ne deviendraient-ils pas populaires, l'un comme patron spécial des hommes de zèle et de dévouement, l'autre comme protectrice assurée des mères et des veuves chrétiennes ?
« Il a été fait, tout récemment, une première réparation à ces saintes mémoires. C'est une œuvre d'art, exécutée par l'habile et sympathique pinceau de M. Romain Cazes, dans l'église Sainte-Croix d'Oloron, monument du XIVe siècle. Au bas du sanctuaire splendidement décoré, dans l'arcature, à sept baies aveugles, qui termine l'abside et entoure l'autel, on voit, sous le nom de Galerie des Saints du pays, à côté de saint Julien, de saint Grat, de saint Galactoire et de saint Léon, saint Amand, apôtre des Basques, sainte Rictrude, dame vasonne et abbesse, avec saint Adalband lui-même. Mais Oloron est dans le Béarn ; le pays basque ne voudra pas rester déshérité de ses gloires les plus pures.
« Depuis quelques années, le diocèse de Bayonne a eu le bonheur de recouvrer la liturgie de Rome, qui ne célèbre pas la fête de nos deux Saints. Souhaitons que la sagesse épiscopale trouve opportun d'y introduire, suivant toutes les règles canoniques, l'office de saint Amand et celui de sainte Rictrude ».
Nous avons emprunté cette Vie aux Vies des Saints de Cambrai et d'Arras, par M. l'abbé Dastonches : nous l'avons toutefois modifiée en ce qui concerne la topographie et l'histoire des événements politiques contemporains, à l'aide de la brochure plusieurs fois citée de M. Manjoulet.
Événements marquants
- Naissance au pays basque vers 606
- Rencontre avec Saint Amand en exil
- Mariage avec Adalbaud, duc de Douai
- Veuvage suite à l'assassinat de son époux en Périgord
- Prise de voile forcée devant Clovis II lors d'un festin
- Retraite au monastère de Marchiennes
- Mort à l'âge de 76 ans
Miracles
- Miracles opérés auprès de son tombeau à Marchiennes
Citations
Allez, mes sœurs bien-aimées, allez prendre, avec actions de grâces, la nourriture de vos corps ; pour moi, à l'exemple des mères désolées de Bethléem, je vais pleurer mon innocente petite fille Adalsende.