Saintes Maure et Sainte Brigide
Vierges et Martyre
Résumé
Sœurs jumelles et princesses d'Écosse au Ve siècle, Maure et Brigide fuient leur pays avec leur frère Hyspade pour consacrer leur virginité à Dieu. Après des pèlerinages à Rome et Jérusalem, elles accomplissent de nombreux miracles en France avant d'être massacrées par des barbares à Balagny. Leurs reliques, transportées miraculeusement à Nogent-sur-Oise, devinrent un centre de dévotion majeur contre les épidémies.
Biographie
SAINTES MAURE ET SAINTE BRIGIDE,
VIERGES ET MARTYRES, AU DIOCÈSE DE BEAUVAIS
Vè siècle.
Tu qui calcesti mundum, ut calcato eo gradum tibi quædam ascendendi ad cælum faceres, mundi gloriam ne requiriss.
Vous qui avez foulé aux pieds le monde, afin de vous en faire un marche-pied pour monter au ciel, ne recherchez pas la gloire du monde.
S. Jérôme, Ep. 1 ad Dem.
La dévotion de la ville et du diocèse de Beauvais envers ces saintes Vierges, et les grâces extraordinaires que l'on reçoit par leur intercession, nous invitent à donner ici un abrégé de leur vie. Leur histoire dit qu'elles étaient sœurs jumelles, filles d'Ella, roi d'Écosse et de Northumberland, et de Pantiémone, sa femme. À leur naissance, la peste, qui dépeuplait l'Écosse, fut heureusement éteinte : Maure, qui était l'aînée, parla au moment de son baptême, pour déclarer que sa mère, qui était morte en donnant le jour à ces deux filles, jouissait déjà de la vie éternelle, et Brigide, qui était la cadette, sortit des fonts de baptême tout environnée de lumières. Elles ne purent avoir toutes deux qu'une même nourrice : celle qu'on avait donnée à Brigide ayant perdu son lait, la petite n'en voulut point prendre
d'autre que celui que prenait sa sœur ; enfin leur nourrice n'ayant du lait que d'un côté, elles sucèrent toutes deux une même mamelle.
Le lieu de leur éducation fut le château d'Édimbourg, capitale du royaume d'Écosse, dans le comté de Lothiane. Quelques auteurs ont écrit que c'est pour cela que ce château a été appelé Agnetes ou le château des Pucelles. À l'âge de treize ans, Notre-Seigneur les ayant invitées à être ses épouses, elles firent ensemble vœu de virginité : elles y persistèrent si courageusement, que le roi, leur père, leur offrant des partis très-avantageux qui devaient les rendre souveraines, et les mettre dans la jouissance de tout ce que la vie présente a de charmant et de délicieux, elles répondirent avec fermeté, « que s'étant données pour épouses au Fils de Dieu, elles ne pouvaient nullement s'engager dans l'alliance des hommes ». Cette résolution affligea ce prince, qui prétendait tirer de grands avantages du mariage de ses filles avec ses voisins : il eut néanmoins assez de vertu pour ne leur point faire violence, et peu de temps après il mourut, laissant sa couronne et ses États à Hyspade ou Éspain, son fils.
Ce jeune homme avait autant d'aversion du commandement que les ambitieux ont de passion de se le procurer. Le sceptre et le diadème, qui paraissaient aux autres tout chargés de fleurs, lui paraissaient tout hérissés d'épines. La difficulté qu'il sentait à se bien gouverner lui-même lui faisait croire qu'il lui serait impossible de bien gouverner un grand peuple. Ainsi, ne pouvant se résoudre à régner, il pria ses sœurs, dont il connaissait la prudence et la vertu, de se charger de ses États et d'en prendre le timon à sa place. Cette proposition surprit extrêmement ces saintes vierges, d'autant plus qu'elles virent bien que, si elles se portaient pour reines, les grands du pays et les communes les forceraient à se marier pour avoir des héritiers de leur couronne. Ainsi, sans balancer sur cette affaire, elles dirent résolument à leur frère qu'elles ne pouvaient accepter son offre, parce que, s'étant entièrement consacrées à Jésus-Christ, elles ne pouvaient plus avoir d'autre soin que de lui plaire. Cependant, comme elles avaient sujet de craindre que les comtes et les seigneurs d'Écosse, qui pouvaient prétendre à leur alliance, ne les forcèssent d'être leurs reines, elles se déterminèrent ensemble à abandonner secrètement leur pays et à passer dans une terre étrangère pour se délivrer de leurs poursuites. Hyspade, leur frère, à qui elles ne purent celer leur résolution, à cause de la grande union de cœur et d'ésprit qui régnait entre eux, voulut être de la partie. Ainsi, une nuit s'étant sauvés à pied d'Édimbourg, ils se rendirent promptement au port de la mer britannique qui regarde la France.
Dieu fit paraître en deux occasions que ces chastes princesses étaient sous sa protection spéciale. Ayant été obligées de coucher une nuit chez une pauvre veuve, elles y furent délivrées miraculeusement de l'insolence du fils de cette femme, qui jeta un regard impudique sur sainte Maure, sans que l'éclat de son visage, qui brillait au milieu de la nuit comme un soleil, fût capable d'éclairer son entendement, ni d'amortir la violence de sa passion. La chaste vierge s'étant aperçue de son mauvais dessein et du danger où elle était, eut recours à la prière, et demanda instamment à son époux qu'il lui plaît changer le cœur de ce misérable, et, d'impudique et lascif qu'il était, le rendre pur et ami de la continence. Son oraison fut exaucée : car, à l'heure même, il se fit un si grand changement dans l'âme de ce sacrilège, qu'il éteignit lui-même le feu de sa passion par ses larmes, et que, se jetant aux pieds de la Sainte, il la supplia avec instance de lui pardonner sa folie et de lui en obtenir le pardon de la miséricorde
de Dieu. La seconde occasion fut encore plus miraculeuse. Dans une autre hôtellerie, un homme osait aussi venir avec un désir criminel à la chambre où reposaient les deux vierges. Il croyait qu'elles ne pouvaient nullement échapper à sa passion; mais, pendant qu'elles dormaient, leur ange, veillant sur elles, était auprès d'elles pour les garder. En effet, lorsque cet homme entra, il vit un prêtre, en habit sacerdotal, qui avait d'une main une lampe allumée dont il éclairait toute la chambre, et de l'autre un encensoir dont il la parfumait. Plein de dépit, il mit le feu à la chambre pour se venger.
L'incendie fut grand et n'épargna ni les meubles, ni les murailles, ni les planchers de la chambre; mais, par un prodige de la puissance divine, le lit où étaient les chastes sœurs ne put être attaqué de la flamme, et on les y trouva toutes deux saines et sauves comme les trois enfants au milieu de la fournaise de Babylone.
Ces prodiges les eussent fait découvrir si elles n'éussent passé promptement la mer. Elles vinrent donc en France, et de là se rendirent à Rome, pour y visiter les tombeaux des bienheureux apôtres saint Pierre et saint Paul, auxquels les Anglais et les Ecossais avaient une très-particulière dévotion. Nous ne savons rien de ce qui leur arriva pendant ce grand voyage; mais leur histoire nous apprend qu'étant à Rome, elles logèrent chez un homme nommé Ursicin; elles le délivrèrent par leurs prières d'un démon qui l'obsédait.
De là, elles firent le voyage de Jérusalem avec leur frère et cet Ursicin, qui, pour reconnaître la grâce qu'il avait reçue par leur intercession, se voua à leur service et ne voulut plus les abandonner; après la visite des saints lieux qu'elles arrosèrent de leurs larmes, elles repassèrent en Italie, et ensuite en France, où Dieu leur préparait un très-glorieux martyre. Le lieu où l'on dit qu'elles abordèrent, fut le port de Marseille, sur les côtes de Provence. Elles vinrent de là dans l'Anjou, où Ursicin, s'étant brisé la jambe, fut miraculeusement guéri par le seul attouchement du voile de sainte Maure, qui le donna pour lui servir de bandage. Un baiser de sainte Brigide rendit aussi la vue à une petite fille aveugle: ce qui mit les chastes sœurs en grande réputation, et les fit honorer comme Saintes.
Cependant leur fidèle compagnon étant retombé malade, après huit jours de fièvre, fut ravi en extase; il apprit par révélation divine que ces glorieuses princesses, avec leur frère, recevraient bientôt la palme du martyre. L'avis qu'il leur en donna leur fut si agréable, que, pour récompense, elles lui méritèrent une seconde guérison: ensuite, elles entrèrent dans Angers, et logèrent chez une honnête veuve, nommée Aldegonde, qui venait de perdre son fils; sainte Maure ressuscita ce jeune homme, et le rendit vivant à sa mère. Une grâce si peu espérée remplit le fils et la mère d'une reconnaissance extraordinaire, et, comme deux ou trois jours ne suffisaient pas pour remercier dignement leur bienfaitrice de cette insigne faveur, la voyant résolue à partir avec sa compagnie, pour aller au tombeau de saint Martin, ils l'y accompagnèrent et ne voulurent plus la quitter. Ce fut en ce voyage que la même sainte Maure ressuscita encore le fils d'un seigneur nommé Géronce, que l'on appelait Johel, et qui avait été tué, par accident, d'un coup de flèche; mais elle lui prédit en même temps qu'il perdrait bientôt la vie pour la foi: ce qui lui procurerait l'honneur et la couronne du martyre. En effet, il eut la tête tranchée à vingt-deux ans par les ennemis de notre sainte religion. Outre cette résurrection, elle rendit la santé au fils d'un cordonnier, affligé d'une paralysie, qui lui ôtait l'usage de ses
membres : d'autre part, sainte Brigide, sa sœur, et saint Hyspade, leur frère, délivrèrent beaucoup de possédés et guérirent plusieurs fiévreux qui vinrent se présenter à eux dans la maison de Géronce, ou qui se trouvèrent dans le bourg. C'est pour cela que cette maison, qui est auprès de Sainte-Catherine de Feribois en Touraine, a depuis été changée en une église qui porte le nom de Sainte-Maure.
Nous ne savons pas par quel chemin ces admirables pèlerins vinrent dans le Beauvaisis ; mais leur histoire nous apprend qu'y étant arrivées auprès d'une fontaine, avec leurs compagnons, en un lieu nommé Balagny, pour y prendre quelque nourriture, elles furent rencontrées par des brigands, ou plutôt par des barbares dont la France alors était remplie : car c'était après les invasions des Alains, des Vandales, des Suèves, et autres peuples du Nord. Ils massacraient ceux qui refusaient de satisfaire leur superstition ou leur avarice, ou leur brutalité. Saint Hyspade se mit en état de défendre ses sœurs, mais un coup d'épée lui trancha la tête. On dit que ce bienheureux prince ramassa sa tête en même temps, et la porta aux pieds de sainte Maure, en prononçant ces dernières paroles de l'Oraison dominicale : *Sed liberas nos a malo*, auxquelles les saintes sœurs répondirent : *Amen*. La cruauté de ces impies ne fut pas rassasiée du sang de saint Hyspade ; ils se jetèrent sur Aldegonde, cette pieuse veuve d'Angers dont sainte Maure avait ressuscitié le fils, et sur ce même fils appelé Jean, qui avait suivi les sœurs à l'exemple de sa mère, et les mirent tous deux à mort ; et comme nos deux princesses n'en continuèrent pas moins de résister de toutes leurs forces aux désirs de ces barbares, elles furent aussi massacées.
Ursicin, dont nous avons parlé dans cette histoire, n'était pas présent à cette cruelle exécution : il connut bientôt ce qui était arrivé aux deux saintes par une lumière céleste qui parut sur le lieu de leur supplice ; il vit aussi une troupe d'esprits bienheureux qui emportaient leurs âmes au ciel, et, d'autre part, il aperçut les barbares qui s'’entr'égorgeaient par une juste punition de leur crime. Il donna avis aux habitants de Balagny de ce qui s'était passé, et on rendit aux saintes Martyres l'honneur de la sépulture. L'évêque de Beauvais fit information de l'affaire, et, en ayant reconnu la vérité, il permit d'honorer Maure et Brigide comme deux saintes vierges et martyres.
Il y en a qui croient que les Vierges de Touraine, sainte Maure et sainte Britte, dont nous avons donné la notice au 28 janvier, sont les mêmes que celles du Beauvaisis, dont nous venons de parler. En effet, les noms sont peu différents, et le temps s'accorde assez bien, puisque saint Euphrone est mort après le milieu du VIème siècle ; mais, comme les unes ont été enterrées au diocèse de Tours, et les autres dans celui de Beauvais, où l'on a trouvé et honoré de tout temps leurs dépouilles sacrées, il y a plus d'apparence que ce sont des Saintes entièrement différentes, d'autant plus que saint Grégoire n'appelle celles de Tours que Vierges, au lieu que celles du Beauvaisis sont Vierges et Martyres.
La fête de celles-ci est marquée, au diocèse de Beauvais, le 13 juillet, que l'on croit être le jour de leur martyre.
On les invoque surtout aux époques de mortalité et de disette.
À Bus, au diocèse d'Amiens, on célèbre la fête solennelle de sainte Brigide le premier dimanche de mai, avec neuvaine. Le but du pèlerinage est d'attirer les bénédictions du ciel sur les vaches. Un pèlerinage semblable, où se rendent, à la même date, beaucoup d'habitants du Santerre, a lieu à Candor, canton de Lassigny, au diocèse de Beauvais.
43 JUILLET.
[ANNEXE: CULTE ET RELIQUES.]
Sainte Bathilde, reine de France, ayant appris les miracles qui se faisaient par leur intercession, se rendit au bourg de Balagny, pour honorer leurs corps sacrés et pour les faire transporter dans l'abbaye de Chelles, qu'elle faisait bâtir auprès de Lagny, avec beaucoup de magnificence.
En effet, on les chargea sur des chariots, et ils étaient déjà sur le chemin de Paris, pour aller à Chelles. Mais quand ils furent au carrefour de Nogent, près de Creil, les bœufs qui les traînaient s'arrêtèrent tout court, sans qu'il fût possible de les faire avancer. On fut donc contraint de leur laisser la liberté d'aller où l'instinct les conduirait; et, aussitôt, ils tournèrent de leur propre mouvement vers le lieu que l'on appelle *la Croix de Sainte-Maure*; et, de là, prenant le chemin de l'église de Nogent, ils y portèrent le fardeau sacré dont ils étaient chargés. Il fut mis dans le cimetière vis-à-vis de l'autel, du côté de l'orient, et y est demeuré jusqu'au pontificat d'Urbain III, qui fut fait Pape en l'année 4185. Ce Pontife, informé des guérisons miraculeuses qui se faisaient continuellement par le mérite et au tombeau de ces illustres Martyres, manda aux évêques de Beauvais et de Senlis de lever leurs précieux ossements: ce qu'ils firent avec beaucoup de cérémonie; et, pour conserver la mémoire de cette élévation, ils donnèrent, par l'autorité du Saint-Siège, cent jours d'indulgences à perpétuité, à tous ceux qui visiteraient l'église de Nogent, depuis le dimanche dans l'octave de l'Ascension jusqu'au jour de Saint-Jean-Baptiste. Le bourg, à cause de nos Saintes, est appelé *Nogent-les-Vierges*.
L'an 4242, le roi saint Louis, par une dévotion singulière envers sainte Maure et sainte Brigide, visita leur église, et, l'ayant trouvée trop petite, il la fit augmenter de tout le chœur, et transférer leurs reliques dans de nouvelles châsses: ce qui fut exécuté par Eudes, coadjuteur à l'évêché de Beauvais, ainsi qu'il fut reconnu dans l'ouverture qu'en fit, l'an 4343, Jean de Marigny, évêque de la même ville, et depuis archevêque de Rouen. Enfin, ces châsses étant trop vieilles, l'Ordinaire les fit renouveler en l'année 4635: ce qui réveilla la dévotion des peuples envers nos saintes Vierges. Elle devint encore plus fervente dans la ville de Beauvais, par le puissant secours que le peuple en reçut deux ans après, dans une grande contagion qui s'était répandue dans la paroisse de Saint-André. Le curé et tous les paroissiens firent vœu d'aller à la chapelle de Sainte-Maure et Sainte-Brigide, à Balagny, pour obtenir par leur intercession l'extinction de ce feu pestilentiel, et ils exécutèrent aussitôt leur promesse; ce qui fut si efficace, que, le jour même de la procession, ce fléau cessa: de sorte que personne n'en fut plus frappé depuis, et que tous ceux qui étaient atteints guérirent en peu de temps, sans que personne en mourût.
Nous nous sommes servi, pour compléter cette biographie, de la *Vie des Saints du diocèse de Beauvais*, par l'abbé Sabatier.
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## S. EUGÈNE, ÉVÊQUE DE CARTHAGE, EN AFRIQUE,
### ET SES COMPAGNONS, MARTYRS
SAINT EUGÈNE, ÉVÊQUE DE CARTHAGE, EN AFRIQUE.
Deur pour la foi catholique le relevant au-dessus des autres fidèles, il fut appelé à l'état ecclésiastique, et consacré prêtre de l'église de Carthage, dans un temps où cette dignité, qui était comme une assurance du martyre, demandait un courage intrépide et une volonté résolue à donner son sang pour Jésus-Christ. En effet, lorsqu'après la mort de Genséric, roi des Vandales, Hunéric, son fils, qui lui avait succédé, permit aux catholiques de cette ville métropolitaine d'élire un évêque de leur communion, après vingt-quatre ans passés sans pasteur, ils jetèrent tous les yeux sur Eugène, citoyen de Carthage, croyant que dans la désolation générale où était l'Église d'Afrique, nul n'était plus capable que lui de s'opposer à la fureur des barbares, de réprimer l'effronterie des Ariens, de fortifier l'esprit des orthodoxes, de soutenir le poids de la persécution, et de servir d'exemple de patience dans les tortures, les supplices, la prison, l'exil et la mort.
Ils ne furent pas trompés dans leur attente : car Dieu, qui avait choisi Eugène pour pasteur de son peuple affligé, lui donna toutes les qualités d'un saint évêque. On ne peut exprimer l'étendue et la perfection de sa charité. Il donnait chaque jour aux pauvres tout l'argent qu'il recevait, sans jamais en rien réserver pour le lendemain, à moins qu'il ne le reçût si tard, qu'il lui fût impossible de le distribuer le jour même. Les ressources se multipliaient entre ses mains ; car, quoique les catholiques eussent été dépouillés de tous leurs biens par les Vandales, Eugène trouvait encore moyen de faire de grandes aumônes ; on ne pouvait expliquer sans miracles ces libéralités extraordinaires. Il se refusait presque tout à lui-même pour avoir de quoi assister les pauvres. Quand on lui représentait qu'il devait réserver quelque chose pour ses propres besoins, il avait coutume de faire cette réponse : « Le bon pasteur devant donner sa vie pour son troupeau, serais-je excusable de m'inquiéter de ce qui concerne mon corps ? »
L'éclat de sa sainteté éblouissant les yeux des hérétiques, ils commencèrent à se repentir d'avoir souffert son élection, et à le persécuter ouvertement. Le roi lui défendit de prêcher au peuple et de souffrir dans son église des hommes et des femmes habillés en Vandales. Eugène ne se troubla point de cette défense, mais répondit constamment que l'église étant la maison de Dieu, elle devait être ouverte à tous ceux qui venaient l'y adorer. Hunéric, irrité de cette réponse, fit mettre des bourreaux à la porte de l'église : aussitôt qu'ils y voyaient entrer des hommes ou des femmes vêtus à la vandale, ils les tiraient avec violence avec des crochets qui leur arrachaient les cheveux et même la peau de la tête ; cette cruauté fit perdre la vue à quelques-uns et la vie à plusieurs autres. Ils conduisaient ensuite par la ville les femmes à qui les cheveux et la peau avaient été ainsi arrachés, pensant par ce spectacle effroyable ébranler les catholiques et leur faire quitter leur religion ; mais, comme il n'y eut aucune de ces saintes Martyrs qui ne se réjouit de souffrir ce tourment ignominieux pour l'honneur de Jésus-Christ, leur exemple, bien loin d'abattre le courage des fidèles, les anima au contraire à demeurer constants dans la confession de la Trinité consubstantielle du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
Ensuite, Hunéric, pour réduire les officiers de sa cour qui étaient catholiques, les priva de leurs gages, de vivres même, et les soumit aux travaux de la campagne par une chaleur dévorante. C'était un supplice qui devait être intolérable à des personnes délicates ; mais la grâce les rendit triomphants des faiblesses de la nature, et tous endurèrent ces souffrances avec joie. Il y avait parmi eux un homme qui, depuis plusieurs années, ne se pouvait servir d'une de ses mains : ces barbares le pressèrent plus que
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les autres de travailler. En cette extrémité, il se mit en prières avec ses compagnons, et Dieu les exauçant, rendit le mouvement et la vie à cette main paralytique. Ce n'était là que le prélude de la persécution générale. Hunéric, après avoir fait mourir ses parents les plus proches, pour assurer le royaume à ses enfants, fit défense expresse à tous ceux qui ne seraient pas ariens, de servir dans son palais ou d'exercer des fonctions publiques.
On ne saurait dire quelle était la sollicitude de notre saint pilote dans une tempête si furieuse. Dans la crainte que quelqu'un des fidèles, par l'appréhension des supplices et de la mort, ne se relâchât de son devoir, il s'imposait des fatigues continuelles pour les visiter, les consoler, les fortifier, les relever dans leur abattement, et les remplir de la pensée et de l'espérance des biens éternels. Les catholiques de la cour, soutenus par ses exhortations et par la grâce de Dieu, se montrèrent fermes jusqu'au bout dans leur épreuve : il fallut les condamner au bannissement. Il n'y en eut pas un seul qui ne partit joyeusement d'Afrique pour passer dans les îles de Sicile et de Sardaigne, où, néanmoins, ils savaient qu'ils seraient traités très-cruellement. Cependant, la fureur d'Hunéric s'allumant toujours de plus en plus, il résolut de s'attaquer aux prêtres et aux évêques, afin que les pasteurs étant opprimés, il fût plus aisé de disperser et d'égorger les ouailles. Mais craignant que l'empereur Zénon ne traitât à Constantinople les évêques et les prêtres ariens de la même manière qu'il traiterait les catholiques en Afrique, il chercha des inventions pour les faire périr sous d'autres prétextes que celui de la religion. Un de ses artifices fut de faire assembler toutes les vierges consacrées à Dieu, et de les contraindre, par des supplices horribles, à dire que les évêques et les ecclésiastiques avaient abusé d'elles et les avaient corrompues. En effet, on les suspendit en l'air avec des cordes, on leur mit des poids fort pesants aux pieds, et on leur brûla le sein, le dos et les côtes avec des lames de fer tout ardentes : mais toutes ces cruautés ne purent jamais arracher de la bouche de ces saintes filles une si noire calomnie, qui, en noircissant les ministres de Jésus-Christ, les eût elles-mêmes couvertes d'opprobre et d'infamie. La plupart moururent dans les tourments, et celles qui y survécurent, demeurèrent courbées tout le reste de leur vie.
Cette détestable invention n'ayant pas réussi, Hunéric leva entièrement le masque et relégua tout d'un coup dans les déserts des évêques, des prêtres, des diacres et d'autres catholiques, au nombre de quatre mille neuf cent soixante-seize ; les uns étaient accablés de maladie, et d'autres si avancés en âge, qu'ils en étaient devenus aveugles. Parmi ces derniers se trouva saint Félix, évêque d'Abbir, qui avait quarante-quatre ans de prélature, et était tellement paralytique de tous ses membres, qu'il n'avait pas même l'usage de la langue. On pria le roi de l'exempter de ce voyage, puisqu'il était impossible de le transporter, et que sa mort ne pouvait guère tarder. Mais ce cruel répondit fièrement : « Si on ne le peut pas porter, qu'on lui attache les pieds avec des cordes à un couple de bœufs, et qu'on le traîne au lieu que j'ai ordonné ». Ainsi, nul de cette sainte troupe ne fut exempt d'un édit si inhumain. Nous nous étendrions trop si nous nous arrêtions à décrire les maux qu'ils endurèrent en chemin, les outrages que leur firent ces barbares, la privation de tout secours où ils furent réduits, et surtout la constance héroïque avec laquelle ils souffrirent une persécution si terrible. On voyait des femmes porter ou traîner leurs enfants, qui n'étaient encore que de petits clercs, à la suite des saints confesseurs, afin qu'ils ne fussent pas privés de la participation de leurs couronnes. On voyait
SAINT EUGÈNE, ÉVÊQUE DE CARTHAGE, EN AFRIQUE.
de vénérables vieillards se traîner, ramper pour ainsi dire sur la terre pour ne point se séparer de cette bienheureuse armée de serviteurs de Jésus-Christ. Si la faiblesse ou la maladie en arrêtait quelques-uns, aussitôt les soldats les piquaient avec la pointe de leurs javelots, ou leur jetaient des pierres pour les forcer de marcher plus vite ; enfin, on les mit entre les mains des Maures, qui les menèrent dans une forêt, où la plus grande partie mourut, soit des plaies qu'ils avaient reçues, soit de faim, de soif et de toutes sortes de misères. Rien de plus touchant que les tristes adieux du peuple de Carthage à ses prêtres : il les accompagna aussi loin qu'il put, et leur disait les larmes aux yeux : « À qui nous laissez-vous en courant au martyre ? Qui baptisera nos enfants ? Qui nous donnera la pénitence ? Qui nous délivrera de nos péchés par le bienfait de la réconciliation ? Qui nous enterrera après la mort ? Qui offrira le divin sacrifice avec les cérémonies ordinaires ? Que ne nous est-il permis d'aller avec vous ! »
Saint Eugène n'ayant pas été compris dans ce premier édit, était demeuré à Carthage, où il continuait toujours d'encourager les fidèles et de les enflammer du désir du martyre. Mais on continua de le persécuter de diverses manières. Ainsi, le jour de l'Ascension, 19 mai de l'an 483, pendant que notre saint prélat célébrait les saints mystères en son église cathédrale, on y apporta un ordre du roi, qui commandait à tous les évêques d'Afrique qui croyaient la consubstantialité du Verbe, de se trouver à Carthage le 4 février suivant, pour discuter avec ses vénérables évêques (c'est ainsi qu'il appelait ceux de sa secte), sur la foi qu'ils défendaient, et la prouver par les saintes Écritures. Son dessein dans ses paroles était très-malicieux ; car il savait bien que les évêques catholiques ne pouvaient alléguier un passage de l'Écriture où se trouvait le mot de consubstantiel ; ils seraient donc obligés, ou de renoncer à ce mot et au dogme qu'il exprime, ou bien il aurait un prétexte de les persécuter, puisqu'ils auraient méprisé l'Écriture. La lecture de cet ordre affligea beaucoup toute l'assemblée des fidèles ; la joie de la fête fut changée en deuil, les cantiques en lamentations, les prières en gémissements et en larmes. On délibéra néanmoins sur ce qu'il y avait à faire en une conjoncture si pressante, et tous décidèrent que saint Eugène présenterait une requête pour tâcher de détourner cette conférence publique, ou de la rendre aussi utile aux catholiques que les Ariens la leur voulaient rendre dommageable. Elle contenait donc que les catholiques ne fuyaient nullement la discussion, ayant toujours été les premiers à la demander ; mais, comme la cause de la foi était commune à toutes les Églises, ils ne pouvaient pas y entrer sans le su et la participation des évêques d'outre-mer. Ainsi, les catholiques priaient le roi, s'il souhaitait une conférence sur la religion, de trouver bon que les évêques des autres pays s'y trouvassent, afin que la décision se fît du consentement universel des prélats. Hunéric répondit : « Qu'Eugène me fasse monarque de tout l'univers, et je lui accorderai ce qu'il demande » — « Cela n'est point nécessaire », dit Eugène ; « il suffit que le roi écrive à ses amis », c'est-à-dire au roi d'Italie, qui était Odoacre, prince arien, « de laisser venir les évêques, et moi j'écrirai à nos collègues » (il entend les évêques d'Italie, des Gaules et des Espagnes) « pour les prier de faire ce voyage, afin qu'étant tous assemblés, et surtout celui de l'Église romaine qui est le chef de toutes les Églises, ils lui montrent la véritable foi ». Cette proposition était très-raisonnable, puisqu'on ne pouvait tenir une assemblée pour décider un point fondamental de la foi, sans que tous les évêques, et surtout celui du premier Siège, en fussent avertis ; mais notre saint prélat songeait encore à
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une autre utilité : c'était que les évêques étrangers, ayant vu de leurs propres yeux l'oppression où était l'Église d'Afrique, en auraient rendu témoignage partout et lui auraient peut-être procuré quelque remède. Cependant Hunéric, irrité de cette réponse, envoya plusieurs évêques en exil, après les avoir fait fouetter et bâtonner très-cruellement ; il défendit aussi à tous ses sujets de manger avec les catholiques : ce que la divine Providence permit, afin que les orthodoxes ne fussent pas corrompus par le trop grand commerce avec les hérétiques.
Au reste, Dieu, pour relever leur courage et les confirmer de plus en plus dans la foi de la très-sainte Trinité, fit un grand miracle par les prières de saint Eugène. Il y avait dans Carthage un aveugle nommé Félix, qui était connu de tout le monde ; il fut averti par Dieu, dans trois visions, d'aller se présenter à l'évêque Eugène, lorsqu'il bénirait les fonts baptismaux, afin qu'il lui rendît la vue par l'imposition de ses mains. Il se fit donc conduire à l'évêque, et, lui ayant exposé l'ordre qu'il avait reçu du ciel, il le conjura, avec larmes, de ne pas lui refuser une grâce qui ne dépendait plus que de sa bonté. Saint Eugène le repoussa d'abord, lui disant qu'il n'était pas un homme à faire des miracles, et que ses péchés étaient trop grands pour prétendre une chose si difficile et si élevée au-dessus de la nature ; mais l'aveugle le pressant toujours plus instamment, il se rendit enfin à ses prières, et fit le signe de la croix sur ses yeux : dans le même moment la vue lui fut rendue, au grand étonnement de tout le peuple qui était présent. Ce miracle se répandit aussitôt dans toute la ville ; Hunéric, qui en fut informé, voulut s'en assurer par lui-même et fit venir l'aveugle. Il employa toutes sortes de moyens pour reconnaître la véracité du fait ou plutôt pour en obscurcir la gloire ; mais il n'y trouva rien que de très-sincère et très-véritable. Les Ariens, outrés de dépit, vinrent le trouver, lui dirent que ce n'était qu'un effet de magie, et qu'Eugène y était fort savant. Il fut assez aveugle ou plutôt assez impie pour le croire ; aussi, bien loin de diminuer la persécution, il l'augmenta encore et conçut une haine mortelle contre notre Saint.
Le jour de la conférence étant arrivé, plusieurs évêques orthodoxes se trouvèrent à Carthage. Hunéric, pour les intimider, en fit d'abord arrêter un, nommé Létus, qui était un des plus savants du clergé, et, par la plus grande de toutes les perfidies, il le fit brûler tout vif au milieu de la ville. Mais son exécution donna plus d'envie que de crainte aux autres évêques, qui eussent souhaité de l'accompagner dans son supplice. Toutes choses se passèrent dans cette assemblée avec une injustice et une violence extrêmes : on fit tenir debout tous les prélats catholiques, on leur donna à chacun cent coups de bâton, on leur refusa des juges et des notaires qui pussent rendre témoignage de ce qui s'y passerait ; et l'impie Cyrola, qui se disait patriarche des églises ariennes d'Afrique, y vint avec la pompe et la majesté d'un prince, et s'y assit sur un trône élevé, comme s'il eût été le maître de tous les évêques. Les prélats étant assemblés dans un ordre si inique, c'eût été avec beaucoup de justice que les orthodoxes eussent refusé d'entrer en discussion : mais, bien loin de le faire, ils pressèrent eux-mêmes de la commencer. Les Ariens, qui ne la voulaient pas, la rompirent sur de faux prétextes, et firent croire au roi que les catholiques les y avaient contraints.
Saint Eugène, qui avait prévu cet artifice, s'adressa lui-même au roi, et lui présenta un écrit où toute notre foi touchant le mystère de la Trinité consubstantielle était admirablement bien expliqué. Cette précaution ne servit de rien. Hunéric, qui ne cherchait qu'un prétexte de ruiner la reli-
SAINT EUGÈNE, ÉVÊQUE DE CARTHAGE, EN AFRIQUE.
gion, fit aussitôt publier un édit (484), par lequel les églises des catholiques étaient fermées, leurs biens confisqués, leurs assemblées défendues et leurs écrits condamnés au feu. De sorte qu'il fallait se résoudre, ou à suivre l'impétuosité des hérétiques, ou à laisser en proie sa maison, ses biens et ses charges. La cruauté du tyran n'en demeura pas là : on tourmenta corporellement ceux qui ne voulurent pas se rendre à ses injustes prétentions ; on dépouilla publiquement d'illustres africaines ; on coupa la main droite et la langue à un grand nombre de catholiques, qui, s'étant retirés à Constantinople, ne laissaient pas de parler aussi bien que s'ils eussent eu une langue. Il y eut même parmi eux un jeune garçon, muet de naissance, qui commença à parler aussitôt que la langue lui eût été coupée. Presque tous les évêques, qui étaient demeurés à Carthage, et dont ce prince barbare avait pris tous les biens, furent chassés de la ville, sans qu'on leur permît d'emporter ni vivres, ni argent, ni habits ; et, ce qui surpasse toute croyance, on défendit à toutes sortes de personnes de les recevoir dans leurs maisons, leurs granges et leurs étables, ni de leur donner à manger, afin qu'errant misérablement dans la campagne, sans pain et sans toit, ils périssent de faim et de toutes sortes d'incommodités.
Quoique réduits à aller mendier leur vie et à demeurer exposés aux injures de l'air autour des murs de la ville, ils résolurent de ne point s'en éloigner, de crainte qu'on ne dît qu'ils avaient évité le combat. Il arriva dans ces circonstances que le roi sortit pour aller voir des réservoirs : tous les évêques allèrent au-devant de lui, en disant : « Qu'avons-nous fait pour être traités ainsi ? Si l'on nous a assemblés pour une conférence, pourquoi nous dépouiller, nous maltraiter, nous priver de nos Églises et de nos maisons, nous faire mourir de faim et de froid, nous chasser de la ville et nous réduire à coucher sur le fumier ? » Hunéric les regardant d'un œil courroucé, et sans écouter leurs remontrances, commanda à ses gardes à cheval de courir sur eux. Plusieurs furent blessés, principalement les vieillards et les faibles.
Cependant, comme saint Eugène, avec saint Vindémial et saint Longin, dont le bannissement avait été un peu différé, à cause du respect qu'on avait universellement pour eux, continuaient de faire de grands miracles, Cyrola, chef des Ariens, ne pouvant prouver la fausseté de ces miracles, résolut d'en faire un en apparence, pour se conserver le crédit qu'il avait parmi les siens. Il donna donc cinquante pièces d'or à un pauvre homme, à condition qu'il contrefît l'aveugle, et que, se trouvant sur son passage dans une place publique, il le prierait, au nom de Dieu, de lui mettre la main sur les yeux, et de lui rendre la vue. La chose étant ainsi concertée, Cyrola, qui se fit alors accompagner des trois prélats que nous venons de nommer, passa, comme par hasard, devant ce faux aveugle, qui, ayant le mot, s'écria aussitôt : « Écoute-moi, bienheureux Cyrola, exauce-moi, saint prêtre de Dieu ; prends pitié de mon aveuglement, fais-moi ressentir le pouvoir que Dieu t'a donné, et que tant de lépreux, d'estropiés et de morts ont éprouvé ». L'hérétique, s'arrêtant à ces paroles, lui dit : « Pour preuve que la foi que nous professons est véritable, que tes yeux à cet instant soient ouverts ». Dieu entendit ce blasphème ; et, pour en faire voir l'impétuosité en présence de la foule que l'hérétique avait fait assembler exprès pour être témoin de son miracle imaginaire, il rendit véritablement aveugle celui qui faisait semblant de l'être, et lui causa une si grande douleur aux yeux, qu'il ne pouvait pas la supporter.
Ce coup de la justice divine découvrit toute la fourberie, car ce misé-
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rable, sentant la violence de cette douleur, et se voyant privé de la vue, commença à crier que Cyrola l'avait corrompu, et lui avait donné de l'argent pour faire l'aveugle, et que, ne l'étant pas, il l'était devenu par une juste punition de Dieu. « Imposteur », disait-il à cet impie, « tu as voulu tromper les hommes, et Dieu t'a justement confondu. Tu as voulu faire semblant de me rendre la vue, et tu es cause que je ne vois plus ; voilà l'argent que tu m'as donné, rends-moi la vue que tu m'as ôtée ». Mais la puissance de Dieu n'en demeura pas là ; elle acheva le miracle, elle rendit le triomphe parfait : car, le nouvel aveugle s'étant tourné vers les évêques catholiques, et les ayant supplié d'avoir pitié de lui, quoiqu'il fût indigne de toute miséricorde, ils lui dirent : « Si tu as la foi, toutes choses sont possibles à celui qui croit ». — « Je crois », répondit-il, « en Dieu le Père tout-puissant ; en Jésus-Christ, Fils de Dieu, égal à son Père ; au Saint-Esprit, coéternel et consubstantiel au Père et au Fils ; celui qui ne croit pas qu'ils ont tous trois une même substance et une même divinité, qu'il souffre le même châtiment que j'endure ! » Sur cette confession, les évêques se déférèrent l'un à l'autre l'honneur de faire le signe de la croix sur ses yeux. Enfin, Vindémial et Longin mirent leurs mains sacrées sur sa tête, et saint Eugène fit le signe de la croix, et dit tout haut : « Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, un seul vrai Dieu en trois personnes égales en puissance et en majesté, que tes yeux soient ouverts et recouvrent la vue ». Aussitôt que la dernière parole fut prononcée, la douleur de ce misérable cessa, et il commença de voir clair comme auparavant. Un si grand prodige couvrit les Ariens de honte, et donna sujet aux catholiques de leur reprocher les ténèbres de leur hérésie et la malignité de leur imposture.
Hunéric, au lieu de reconnaître par là la fausseté de l'arianisme, et de se convertir, entra dans une plus grande fureur contre les trois évêques qui venaient de confondre cette hérésie d'une manière si éclatante. Il fit appliquer à la torture Vindémial et Longin ; on les tourmenta cruellement, en les piquant avec des aiguillons, en les brûlant avec des torches ardentes, et en leur déchirant le corps avec des ongles de fer, et enfin il les fit mettre à mort. Pour saint Eugène, il le condamna à avoir la tête tranchée, donnant néanmoins un ordre secret au bourreau de ne pas exécuter cet arrêt, si à l'instant qu'il aurait levé le bras pour le décapiter, il le voyait résolu de souffrir la mort, parce qu'il ne voulait pas qu'il fût honoré des chrétiens comme martyr. On mena donc Eugène sur l'échafaud, et on le mit en état de recevoir le coup ; mais comme il parut alors plus constant que jamais, et qu'il protesta même qu'il regardait cette mort comme une entrée bienheureuse à la vie éternelle, il fut aussitôt délié et relégué dans un petit lieu désert, vers la ville de Tripoli.
Ce fut là qu'il souffrit un martyre bien plus cruel que la mort. Cette province avait pour gouverneur un homme fier et barbare, appelé Antoine, qui se fit un plaisir d'avoir en sa puissance ce saint Évêque, pour assouvir sa passion contre lui. Il le fit enfermer dans un cachot fort étroit, où il ne permit à personne d'y aller et de le consoler.
Le confesseur invincible de Jésus-Christ avait trouvé moyen, avant d'y entrer, d'écrire aux fidèles de Carthage une lettre brûlante du zèle et du feu de l'amour divin, pour les affermir dans la profession de la foi catholique, contre toutes les menaces et tous les supplices des hérétiques. « Je vous demande avec larmes », dit-il, « je vous exhorte, je vous conjure, par le redoutable jour du jugement et par la lumière formidable de l'avènement de Jésus-Christ, de rester fermes dans la profession de la foi catholique... Conservez la grâce d'un seul baptême et l'onction du chrême. Que personne d'entre vous ne souffre qu'on le rebaptise ». Il parlait de la sorte, parce que les Ariens d'Afrique, semblables aux Donatistes, rebaptisaient ceux qui embrassaient leur secte. Il proteste aux fidèles qu'en cas qu'ils soient inébranlables, l'éloignement et la mort ne l'empêcheront point de leur être uni en esprit; mais qu'il sera innocent du sang de ceux qui périront, et que sa lettre sera lue contre eux devant le tribunal de Jésus-Christ. « Si je retourne à Carthage », ajoute-t-il, « je vous verrai en cette vie; si je n'y retourne pas, je vous verrai en l'autre. Priez pour nous, et jeûnez, parce que le jeûne et l'aumône ont toujours fléchi la miséricorde de Dieu : mais souvenez-vous surtout qu'il est écrit que nous ne devons pas craindre ceux qui ne peuvent tuer que le corps ».
Lorsqu'il se vit renfermé, il s'appliqua entièrement à mériter les grâces du ciel à son peuple par ses gémissements et ses prières. Ne se contentant pas des incommodités de sa prison et des mauvais traitements qu'on lui faisait à tous moments, il y ajouta des austérités volontaires, portant une haire très-dure, et couchant sur la terre nue. Après quelque temps d'une vie si pénible, il tomba dans une paralysie qui le mit à deux doigts de la mort. Antoine, en étant averti, vint aussitôt à sa prison, non pas pour le soulager ni pour prendre part à sa peine, par les sentiments d'une compassion naturelle, mais pour repaître ses yeux par le spectacle de ses douleurs. Il voulut même hâter sa mort, en lui faisant mettre du vinaigre dans la bouche. Mais, ce qui devait avancer la fin de ses jours, lui rendit la santé par un effet miraculeux de la divine Providence. Ainsi, notre Saint demeura banni et prisonnier jusqu'à la mort d'Hunéric, qui fut la plus tragique et la plus détestable que l'on ait jamais vue sur la terre; car saint Victor d'Utique dit que les vers le mangèrent et le consumèrent tout vivant. Saint Grégoire de Tours ajoute qu'il entra en frénésie, qu'il mangea ses propres membres, et que le soleil s'éclipsa à sa mort des trois quarts de son globe, comme pour témoigner une horreur de ses crimes; et saint Isidore de Séville écrit que les entrailles lui sortirent du corps, et qu'il eut la même fin que le misérable Arius, dont il avait soutenu si fortement la doctrine.
Saint Eugène de Carthage fut rappelé à son Église en 487, par Gondamond, la troisième année de son règne. La dixième, ce prince, à la prière de saint Eugène, ouvrit les églises des catholiques, et rappela d'exil tous les prêtres du Seigneur. Ainsi les églises furent ouvertes dix ans et demi depuis qu'elles avaient été fermées en vertu de l'édit d'Hunéric. Gondamond étant mort en 496, son frère Thrasimond lui succéda. Quoiqu'il fît profession de chercher la vérité des dogmes dans l'Écriture, Dieu ne permit point qu'il la trouvât. Il s'appliqua, pendant son règne, à pervertir les catholiques, non par la rigueur des supplices, mais en donnant à ceux qui embrassaient l'arianisme, de l'argent, des honneurs, des emplois, et en leur accordant l'impunité de leurs crimes. Mais outre l'artifice et les séductions, il fit employer aussi, par ses ministres, la rigueur des persécutions. Ils arrêtèrent saint Eugène à Carthage, et le condamnèrent à perdre la vie avec saint Vendémial et Longin. Saint Vendémial, qui était évêque de Capse en Afrique, mourut par l'épée : mais le tyran enviant la couronne du martyre à saint Eugène, lui fit demander, dans le moment qu'il allait être décapité, s'il était donc résolu de mourir pour la foi catholique. Le saint évêque répondit qu'il l'était, et que c'était vivre pour l'éternité, que de mourir pour la justice. Alors Thrasimond fit arrêter l'épée et relégua notre Saint à Albi, ville
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archiépiscopale, dans le haut Languedoc, province qui obéissait encore à Alaric, roi des Goths, arien de même que Thrasimond.
Ce fut là que Dieu, après avoir accordé quelque temps de repos à son fidèle serviteur, qui avait si généreusement combattu pour sa gloire, termina enfin tous ses combats par un heureux décès. Son âme alla dans le ciel recevoir la couronne de la confession et du martyre qu'il avait si justement méritée, et son corps fut enseveli avec beaucoup d'honneur dans le monastère qu'il avait fait bâtir à Viance, près d'Albi, lequel a pris depuis le nom du saint martyr Amarand, enterré dans ce lieu. Ce fut le 13 juillet de l'année 505. Saint Grégoire de Tours assure qu'il se fit plusieurs miracles à son tombeau.
Acta Sanctorum. — Cf. Godescard, Baillet, etc.
Événements marquants
- Naissance en Écosse, filles du roi Ella
- Vœu de virginité à l'âge de treize ans
- Fuite d'Écosse avec leur frère Hyspade pour éviter le mariage et le trône
- Pèlerinage à Rome et Jérusalem
- Série de miracles et résurrections en France (Anjou, Touraine)
- Martyre à Balagny par des brigands barbares
Miracles
- Parole de Maure au baptême
- Lumière divine entourant Brigide au baptême
- Protection contre un incendie criminel (lit épargné)
- Guérison de la jambe d'Ursicin par le voile de Maure
- Restitution de la vue à une aveugle par un baiser de Brigide
- Résurrection du fils d'Aldegonde et du fils de Géronce
- Céphalophorie de saint Hyspade
- Arrêt miraculeux des bœufs transportant les reliques à Nogent
Citations
S'étant données pour épouses au Fils de Dieu, elles ne pouvaient nullement s'engager dans l'alliance des hommes.
Sed liberas nos a malo