Vénérable Anna-Maria Taïgi
Mère de famille, Tertiaire de l'Ordre des Trinitaires
Résumé
Mère de sept enfants à Rome, Anna-Maria Taïgi concilia une vie domestique humble avec des dons mystiques extraordinaires. Tertiaire trinitaire, elle refusa les richesses des grands de ce monde pour vivre dans la pauvreté et la confiance absolue en la Providence. Elle est un modèle de sainteté dans les devoirs d'épouse et de mère.
Biographie
LA VÉNÉRABLE ANNA-MARIA TAÏGI,
DU TIERS ORDRE DE LA TRÈS-SAINTE TRINITÉ DE LA RÉDEMPTION DES CAPTIFS
LA VÉNÉRABLE ANNA-MARIA TAÏGI.
Elle sortit troublée. Comme l'agitation intérieure croissait toujours davantage, elle prit la résolution de renoncer entièrement aux vanités et à toutes les occasions d'offenser Dieu. Elle voulut recourir de nouveau au sacrement de pénitence ; étant entrée dans l'église de Saint-Marcel, elle vit un Père au confessionnal, et, sans le connaître, se plaça au milieu des autres pour se confesser. Le P. Angelo la reconnut ; il la fit approcher, et lui dit avec bonté : « Vous êtes enfin tombée dans mes mains ! » Il lui fit part des paroles entendues près de Saint-Pierre, et l'encouragea avec une grande charité et une inaltérable douceur. Il continua de l'assister avec bonté en toute occasion. C'est alors qu'elle se donna entièrement à Dieu ; avec le consentement de son mari et de son confesseur, elle se dépouilla de tous les habillements qui sentaient la recherche, pour se vêtir d'une robe simple et grossière. Elle embrassa avec ardeur les pénitences les plus extraordinaires, de sorte que son confesseur dut la retenir dans cette voie. Elle pleurait ses fautes, demandait pardon à Dieu en versant des torrents de larmes ; les cilices, les jeûnes et d'autres mortifications firent alors ses plus grandes délices. Voulant attester publiquement son profond éloignement des vanités du monde, elle demanda à son mari la permission de prendre l'habit de tertiaire de l'Ordre des Trinitaires. Dominique consentit, à condition qu'elle continuerait de remplir ses devoirs d'épouse et de mère. Elle y fut fidèle pendant toute sa vie. Elle continua de s'occuper de son ménage, en élevant chrétiennement les sept enfants que Dieu lui donna.
Il semble que le Seigneur ait voulu montrer dans sa personne l'alliance des vertus les plus éminentes et des dons surnaturels les plus extraordinaires avec la pratique des devoirs les plus humbles, et si nous osions le dire, les plus vulgaires et les plus matériels de la vie commune. L'Histoire de l'Église nous présente l'exemple d'un grand nombre de femmes qui, après avoir vécu chrétiennement dans les liens du mariage, ont achevé de se sanctifier par une pure et courageuse viduité. Anna-Maria n'a point connu ce dernier état, car son mari lui survécut. Homme honnête et suffi-
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refusa constamment de sortir de l'humble position où elle vivait, et de procurer aux siens une existence assurée au moyen des dons que lui offraient des personnes opulentes dont sa haute piété lui avait concilié l'intérêt. Elle ne voulait pas trafiquer des dons de Dieu. La pauvreté, à ses yeux, était un état précieux ; elle aimait à se sentir dans une dépendance absolue de son Créateur, et à tout attendre de la bonté céleste. Cette foi inébranlable n'était rien à son activité ni à sa vigilance. Elle travaillait avec une infatigable ardeur dans le but de pourvoir aux besoins de sa famille, et usait de tous les moyens que la prudence humaine suggère. Lorsqu'elle se voyait sur le point de manquer du nécessaire, elle invoquait avec une ferme assurance l'appui d'en haut, et jamais elle ne fut déçue de ses espérances. Toujours un secours inopiné et suffisant survint au moment où tout semblait perdu. Elle recevait alors volontiers les aumônes comme envoyées par Dieu lui-même.
Nous empruntons les détails qui suivent à une relation écrite par S. E. le cardinal Pedicini, vice-chancelier de la sainte Église romaine et préfet de la congrégation de la Propagande. Ce document est extrajudiciaire, car il a été rédigé avant l'ouverture de l'enquête pour l'introduction de la cause d'Anna-Maria Taïgi. Ce pieux prélat craignait d'être surpris par la mort, et il n'a survécu en effet que six ans à la vénérable servante de Dieu. Sa relation mérite toute confiance. Il remplit pendant près de trente ans, auprès d'Anna-Maria, le rôle de prêtre confident. Le confesseur de cette dernière, ne pouvant la voir aussi souvent qu'il l'aurait désiré, lui avait prescrit, au nom de la sainte obéissance, de s'ouvrir sans retard à Monseigneur Pedicini. Celui-ci la vit presque tous les jours jusqu'à l'époque de sa promotion à la pourpre, et il eut soin de prendre des notes sur tout ce dont il était témoin.
« Elle dormait peu ; l'été, au lieu de se reposer après dîner, elle s'occupait de choses spirituelles. Elle se levait de grand matin pour se préparer à la communion, réglait toute chose avant de sortir, laissant des instructions à sa vieille mère pour tout ce qui pouvait se présenter. Elle se hâtait d'aller à l'église et de rentrer dès qu'elle avait achevé son action de grâces. Lorsque quelqu'un de la famille était malade, surtout si c'était son mari ou sa mère, elle se privait de la messe et de la communion, et se contentait de se recueillir dans les moments libres, pratiquant ainsi le renoncement à sa volonté, afin de s'accommoder en tout aux circonstances et à l'humeur des gens de la maison et de ne leur donner aucune occasion de murmurer. Dieu agréait pleinement ses sacrifices, et il lui manifesta plusieurs fois sa satisfaction. Elle fut très attentive et très prudente, afin de conserver constamment la paix domestique.
« Elle prenait tous les moyens d'éviter le mal et jusqu'à l'ombre la plus légère du scandale, tant pour elle-même que pour les autres. Dans sa pauvre et petite maison régnait partout l'ordre, la propreté et la vigilance. Les garçons étaient séparés des filles ; en outre, chaque lit était entouré de rideaux ; le sien occupait une chambre séparée. Elle tenait les yeux baissés sans affectation lorsqu'elle conversait avec les hommes ; l'on aurait cru s'adresser à une fille et non à une femme mariée. Cette modestie l'accompagnait au milieu des occupations du ménage.
« Elle fut prudente dans les pénitences, car elle faisait celles qui mortifient le corps sans ruiner la santé ; elle renonça, par le conseil de son confesseur, à des macérations qu'elle pratiqua quelque temps dans la première ferveur de sa conversion, parce qu'elles pouvaient détruire sa santé. C'est
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pourquoi elle recommandait à ses enfants spirituels de se soumettre entièrement à leur confesseur pour les pénitences, parce qu'il peut arriver, et il arrive bien souvent que le démon fait entreprendre des pénitences extravagantes, afin de fatiguer les âmes et de les rendre par la suite impropres au service de Dieu. Elle aimait que ses enfants spirituels prissent de saintes résolutions sans s'engager trop facilement par ces vœux, parce qu'ensuite on ne peut pas les observer et qu'on a des peines de conscience.
« Lorsque ses garçons atteignirent un certain âge, elle voulut qu'ils apprissent un métier, afin qu'ils ne fussent pas un jour à charge à la société. Elle n'approuvait pas les idées de notre siècle, où tout le monde veut s'élever au-dessus de sa condition et dirige l'éducation de ses enfants en vue d'obtenir des emplois civils; or, il arrive souvent qu'ils ne trouvent pas d'emplois et qu'ils demeurent oisifs.
« Elle refusa poliment les offres de la duchesse de Lucques, qui voulait lui faire quitter sa demeure et lui assigner un logement près d'elle dans son palais: ce fut d'abord pour ne pas exciter la jalousie des autres personnes employées au service de la princesse; secondement, pour ne pas s'élever avec sa famille, et surtout pour conserver la liberté de servir Dieu et de peur de contracter des obligations avec les plus grands du siècle et de s'exposer au péril de trahir ou de dissimuler la vérité, qui ne plaît pas toujours. Elle refusa aussi d'entrer en relation avec des personnes distinguées qui l'auraient aidée à améliorer sa condition; elle ne voulut point accepter des pensions fixes qu'on lui offrait pour elle-même et pour les siens.
« Son logement devint trop petit pour sa nombreuse famille; il fallut l'ordre formel de son confesseur pour la décider à en prendre un autre. Son confesseur l'obligea aussi de changer de logement lorsque sa fille, devenue veuve, rentra dans la famille avec ses enfants. Anna-Maria aimait beaucoup à entretenir la propreté dans son petit mobilier, d'ailleurs fort simple.
« Chargée d'une nombreuse famille dont elle était l'unique ressource, elle l'a toujours nourrie, et elle a dû subvenir à ses besoins par des miracles de chaque jour, pour ainsi parler, en mettant toute son espérance en la divine Providence. Son céleste guide, qui voulait précisément lui faire pratiquer des vertus héroïques et de plus en plus parfaites, ne lui envoya jamais de ressources abondantes; il voulut au contraire qu'elle vécût au jour le jour comme les oiseaux, ainsi qu'elle le disait elle-même. On ne saurait assez admirer les traits de la Providence dont elle fut souvent l'objet, contre toute prévision, lorsque des personnes qui demeuraient loin et la connaissaient fort peu, lui envoyaient des secours qu'elle n'avait nullement demandés. J'ai senti plusieurs fois dans mon cœur l'inspiration de secourir son indigence sans qu'elle m'en fît la demande, et en allant chez elle dans ce but, je la trouvais dans un extrême dénuement.
« L'espérance dégénérerait en imprudence et en témérité, si l'on prétendait la pratiquer en dehors des règles qui doivent la régir, et sans employer les moyens nécessaires et utiles. De là vient que la servante de Dieu, remplie de sagesse dans ses actes intérieurs et extérieurs, guidée en tout par son Époux céleste, ne négligea pas les moyens qu'il fallait employer dans sa condition pour soutenir sa famille. Si, d'une part, elle refusait les offres généreuses des personnes qui voulaient la connaître ou avaient reçu par elle des grâces signalées, d'autre part, elle travaillait pour gagner le pain de ses enfants, sans attendre que Dieu fît toujours des miracles; car
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on ne doit compter sur les miracles que lorsqu'on a employé tous les moyens humains.
« Dieu lui avait donné une adresse et une certaine habileté de mains dont elle sut faire usage à l'occasion. À l'époque de l'occupation française, son mari se trouvant sans emploi, elle s'ingénia de toute manière pour entretenir et nourrir sa nombreuse et pauvre famille. Elle apprit à faire des souliers de femmes selon la mode du temps, avec des semelles tricotées; elle apprit aussi à faire des corsets. Elle travaillait continuellement, et afin de pouvoir remplir ses pratiques de piété pendant le jour, elle se privait de sommeil. C'est ainsi qu'elle soutint sa famille pendant longtemps. Pour les maladies et les autres besoins extraordinaires auxquels son travail ne pouvait subvenir, elle recourait à Dieu avec une vive confiance; et Dieu l'aidait, parce qu'elle avait fait tout ce qui dépendait d'elle. Pendant ses douloureuses maladies, elle ne demeurait pas oisive, même dans son lit, et jamais sa famille ne manqua du nécessaire.
« À ses fils spirituels et à ceux qui venaient lui demander des conseils, elle recommandait l'emploi de tous les moyens spirituels et temporels que suggérait la prudence pour obtenir la grâce qu'ils désiraient; mais elle voulait qu'en même temps ils eussent toujours en vue Dieu, en qui ils devaient placer toute leur espérance ».
Au nombre des oraisons jaculatoires dont elle aimait à faire usage, le même cardinal cite celles-ci, qui lui servaient à entretenir dans son âme une sainte confiance: « Jésus, mon espérance, ayez pitié de moi! Mère d'espérance, priez Jésus pour moi! »
Son exactitude à pourvoir, autant qu'il était en elle, à tous les besoins de ses enfants, ne la rendait pas dure pour les autres. Loin de là, elle avait le cœur naturellement compatissant, et la grâce, à laquelle elle se montrait si fidèle, avait encore développé ce penchant à la miséricorde, qui est un des plus beaux apanages d'une âme chrétienne.
Pour secourir les pauvres, elle retirait le pain de sa bouche; afin que ses aumônes ne fussent pas à charge à sa famille, elle travaillait plusieurs heures de la nuit, de manière à gagner quelques petites ressources dont elle disposait pour eux: elle agit ainsi jusqu'à l'époque de ses grandes maladies. En allant à l'hôpital, elle portait toujours quelques biscuits ou du bon vin pour les convalescents. Elle se fit accompagner chaque fois par ses filles pour leur enseigner la commisération chrétienne par l'exemple, tout en leur inculquant les saintes maximes de la religion. Quoiqu'elle fût bien pauvre, elle faisait l'aumône à tous ceux qui se présentaient à sa porte. Elle disait aux personnes de sa maison: « Ne renvoyez jamais les pauvres; lorsque vous n'avez rien autre, donnez-leur un morceau de pain; vous savez où il est ».
Nous avons déjà dit qu'elle fut gratifiée d'étonnantes faveurs surnaturelles: ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans des développements. Mais nous voulons faire observer que lorsque ces extases ou ces ravissements la surprenaient au milieu de ses occupations domestiques, elle s'efforçait de s'y soustraire pour mieux remplir ses humbles obligations. Cette âme admirablement éclairée savait toujours tout subordonner à l'accomplissement de ses devoirs rigoureux. Nous citerons encore le cardinal Pedicini: « Comme il n'est pas facile de comprimer un grand feu, Anna-Maria ne pouvait se soustraire à l'action divine dans son âme, quelque artifice qu'elle employât, même dans ses occupations domestiques. C'était vraiment merveilleux de la trouver en extase, le balai à la main, en diverses positions. Quelquefois,
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à table, elle restait immobile comme une statue, sans remuer les yeux, et plongée dans un profond assoupissement. Son mari, croyant qu'elle dormait, la secouait avec force, sans qu'elle donnât signe de vie ; quelque temps après, elle se levait toute contente et joyeuse ; Dominique lui faisait des reproches, en disant qu'il ne fallait pas dormir à table ; quelquefois, persuadé qu'elle se trouvait mal, il la pressait de prendre des infusions calmantes. Afin de ne pas causer du dérangement et de la surprise dans la famille, elle se distrayait par tous les moyens possibles ; mais comment y parvenir ! »
Une des dépositions les plus intéressantes faites devant la commission d'enquête est celle de son mari, homme bon et simple, comme nous l'avons déjà dit, qui ne soupçonna jamais tout ce que Dieu avait caché de grâces dans la femme qui vivait à ses côtés. Son témoignage est d'autant plus précieux qu'on ne peut l'accuser de partialité. Il y règne d'ailleurs un ton de naïveté qui met en relief les plus petits détails et nous montre la vénérable servante de Dieu dans ses allures quotidiennes. Nous en donnons quelques extraits, concernant l'attitude d'Anna-Maria dans son intérieur, car c'est sous cet aspect que nous voulons surtout la présenter, ne voulant pas faire connaître les lumières extraordinaires qui ont rendu cette pauvre mère de famille un des prodiges de notre siècle.
« Elle était résignée à la volonté divine. Dans les occasions les plus douloureuses, elle n'éclatait pas en gémissements et en sanglots, comme font d'ordinaire tant d'autres femmes ; elle gardait le silence et se contentait de dire : « Que la volonté de Dieu soit faite ! » En outre, elle m'animait et m'encourageait à souffrir pour l'amour de Dieu. Si c'étaient des choses qui la concernaient, elle demeurait dans le silence et la prière ; combien de croix cette âme bénie n'a-t-elle pas eues ! Je me souviens de la circonstance où mon fils Camillo, aujourd'hui défunt, fut pris subrepticement par la conscription française ; ma pauvre femme demeura longtemps sans pouvoir parler. Sa douleur fut assurément bien grande, elle la sentit vivement ; néanmoins, elle demeura silencieuse et résignée sans se plaindre de personne, pas même de celui que nous avions de bonnes raisons de croire l'auteur de cette fraude et qu'elle rencontra plusieurs fois ; elle m'encourageait en me faisant espérer que Camillo reviendrait ; en effet, il revint comme par miracle. Ainsi encore, lorsque mon fils Alessandro fut mis en prison pour une bagatelle, ma pauvre femme en fut affligée, c'est vrai, mais elle resta en paix et pria en silence. De même lorsque nous perdîmes les enfants, qu'elle aimait beaucoup, elle les habilla de ses mains, comme elle avait fait pour sa vieille mère et pour son père défunt.
« Quoique je lui eusse donné pleine liberté, elle voulait avoir mon avis avant de faire quelque chose d'extraordinaire. Si quelqu'un de la famille tombait malade, elle prodiguait les soins, en laissant là, au besoin, la messe et les dévotions...
« Je crois que la servante de Dieu fut gratifiée de plusieurs dons surnaturels ; quant aux extases, je n'ai guère pu m'en apercevoir. Je me souviens pourtant que le soir, en récitant le Rosaire, il arrivait plusieurs fois qu'elle ne répondait pas, etc. De même, à table, plusieurs fois elle demeurait abstraite, tantôt la fourchette à la main, tantôt immobile pendant quelque temps ; je l'appelais, et elle reprenait ses occupations en souriant ».
Ses pratiques de piété étaient inspirées par une grande humilité. Loin de rechercher les consolations et de se livrer aux contemplations les plus
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sublimes, elle donnait la préférence aux exercices qui sont propres au commun des fidèles.
« Pour méditer la passion de Notre-Seigneur, elle recherchait les endroits solitaires, le chemin de la croix, le cimetière du Saint-Esprit, et bien souvent le saint crucifix de Saint-Paul hors les Murs, surtout le vendredi. Elle marchait nu-pieds, restait plusieurs heures sans parler, et absorbée dans la considération de mystères douloureux. Quoique accablée par mille souffrances, par la misère, la maladie et des tribulations de tout genre, dès qu'elle s'apercevait ou apprenait que ceux qui l'avaient dénigrée ou injuriée étaient punis de Dieu, elle oubliait ses propres besoins et ceux de sa famille, et entreprenait les pèlerinages dont je viens de parler et d'autres pénitences, dans le seul but d'obtenir le pardon pour ses persécuteurs, à l'exemple de Jésus, qui offrit ses douleurs à son Père céleste pour ses ennemis et pria pour eux sur la croix : Pater, ignosce illis. Ces actes de vertus étaient d'autant plus méritoires, que la servante de Dieu était naturellement portée au ressentiment par la vivacité de son caractère.
« Durant les dernières années de sa vie, elle continua d'entendre les célestes allocutions, mais elle ne sentait plus ces douces expansions du cœur, parce que Dieu voulut l'éprouver par des peines d'esprit qui la placèrent dans un état d'autant plus méritoire, qu'il était plus douloureux ; elle me disait alors qu'elle se voyait dans un coin de l'enfer. En cet état, elle ne quitta aucun de ses exercices de piété.
« L'amour de Dieu fut la vertu caractéristique d'Anna-Maria. La flamme qui consumait son cœur était si ardente que, voyant et contemplant Dieu dans ses œuvres, elle devait se faire une violence inexprimable. Le chant d'un oiseau, une fleur, l'objet le plus simple, suffisaient pour produire une extase. Dans les premières années, Dieu prodiguait plus largement ses dons ; elle était dans une continuelle lutte avec son céleste Époux. En balayant, en faisant le ménage, elle était forcée de s'appuyer contre le mur et de rester longtemps hors d'elle-même ; lorsqu'elle reprenait l'usage de ses sens, elle parlait à Dieu avec confiance : « Retirez-vous, retirez-vous, je suis mère de famille ». Elle cherchait alors à se distraire. Les ravissements avaient lieu le soir, lorsqu'on récitait le Rosaire ; son mari était persuadé qu'elle s'endormait et lui en faisait des reproches. Quelquefois les extases avaient lieu en public, à l'église, avant la communion. Elle en était désolée et faisait son possible pour réprimer les élans du cœur, les sanglots, les déchirements intérieurs, que l'on entendait fort bien, comme si les côtes eussent été brisées ».
La vénérable servante de Dieu, éclairée d'en haut et remplie de grâce, épanchait volontiers au dehors ces richesses qui surabondaient en elle. Mais tandis qu'elle donnait des avis et des consolations précieuses, elle-même fut souvent en butte aux attaques du démon et souffrit de cruelles aridités. Nous lisons dans la relation du cardinal Pedicini : « Elle avait un don particulier pour consoler les affligés. S'il s'agissait de choses spirituelles, pour lesquelles ses dons et ses lumières la rendaient une excellente maîtresse, quiconque recourait à elle était sûr de se retirer pleinement consolé. Par rapport aux choses temporelles, elle ne se contentait pas de montrer une compassion stérile et de donner des consolations dépourvues d'effet ; mais elle employait volontiers ses relations pour aider le prochain, quoiqu'elle fût si délicate à en user lorsqu'il s'agissait d'elle-même. Elle priait pour le soulagement des affligés. Si c'étaient des gens accablés par la misère, et qu'elle n'eût pas le moyen de les secourir, elle surmontait la
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honte et demandait l'aumône. Elle s'est adressée plusieurs fois à moi dans ce but, et je me suis empressé de lui faire plaisir. En somme, pour une affaire ou pour une autre, qu'il s'agit de procès, de maladies, de misères, de malheurs domestiques et de tribulations, tous ceux qui s'adressaient à elle ne la quittaient pas sans être consolés ».
Les visions et les extases extraordinaires dont elle fut gratifiée, ne la préservèrent pas des épreuves attachées à la condition mortelle. Elle en subit même de fort pénibles. Saint Paul, après avoir été foudroyé sur le chemin de Damas et ravi au troisième ciel, ne fut pas épargné. Dieu proportionne les souffrances aux forces qu'il nous donne et aux couronnes qu'il nous réserve.
« Elle supporta plusieurs années une terrible guerre de la part des démons, qui se montraient fréquemment sous des formes horribles. Ils la tourmentèrent par des objections d'une subtilité satanique contre l'incarnation et la passion du Fils de Dieu, contre l'Eucharistie, le jugement dernier, l'éternité des peines. La pauvre femme avait l'esprit rempli de ténèbres et ne pouvait s'empêcher de pleurer. Après avoir reçu les plus grandes lumières surnaturelles, elle fut précipitée dans une désolation intérieure, qui était, disait-elle, un coin de l'enfer. Elle demeura dans ce terrible état les dernières années de sa vie. Loin de se laisser abattre par la violence des tentations, elle invoquait avec ferveur Dieu, la Vierge, les anges et les Saints ; elle recourait aux sacrements et persévérait courageusement dans la pratique des vertus. C'est ainsi qu'elle triompha de cette épreuve, après laquelle son âme parut plus belle et plus forte ».
Ces luttes n'ébranlèrent ni son courage, ni sa résolution. Elle allait toujours droit son chemin, sans se laisser effrayer par les obstacles qu'elle prévoyait, et elle voulait que tout le monde en fit autant.
« Les caractères indécis et timides ne lui convenaient pas. Elle disait qu'il faut servir Dieu avec exactitude et avec toute la ferveur de l'âme, mais en même temps avec amour et confiance, sans se laisser abattre par une crainte excessive qui porte au découragement, et dont le démon profite pour rendre difficiles le chemin de la vertu et le service d'un Dieu si bon, si aimant et si miséricordieux envers ses créatures. Sa confiance filiale en Dieu reçut souvent de précieuses récompenses. Plus d'une fois elle eut l'inspiration de visiter les sept basiliques, sans posséder un sou pour payer la dépense de la petite société ; elle priait Dieu et lui recommandait avec simplicité son projet ; or, la journée ne s'écoulait pas sans qu'elle reçût d'une manière inattendue les secours nécessaires. Anna-Maria conseillait une pleine et entière confiance en Dieu dans les affaires les plus difficiles, spirituelles et temporelles, à cause de son immense bonté et de sa toute-puissance. Elle obtint presque toujours ce qu'elle demanda ».
Elle ne s'abaissa jamais jusqu'à la flatterie. Ses lettres à la duchesse de Lucques le montrent bien. Un cardinal, qui désirait la connaître et la faire connaître à sa sœur, la fit prier de lui communiquer les lumières qu'elle pourrait avoir. Elle écrivit au cardinal de dire à sa sœur qu'elle méditât sur ces trois points : « Ce qu'elle fut,... ce qu'elle est,... ce qu'elle sera bientôt, et qu'elle se préparât à la mort ».
Le cardinal Pedicini, qui voyait sa misère, lui offrit un appartement dans le palais de la chancellerie ; elle refusa encore, aimant mieux vivre pauvre en travaillant que de recevoir des pensions. Le cardinal Fesch lui fit les mêmes offres. Dans les moments de pénurie, elle s'adressait à Dieu, et il venait à son secours avec un empressement bien remarquable, quoi-
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qu'il se plût à la faire vivre au jour le jour, comme les oiseaux du ciel, afin d'exciter de plus en plus sa confiance, surtout pour l'entretien de sa nombreuse famille. Un jour qu'elle priait pour cela devant le crucifix de Saint-Paul, elle entendit dans son recueillement extatique une voix, disant : « Retourne à la maison et tu trouveras le secours ». En effet, elle trouva une lettre du marquis Bandini, écrite de Florence, avec une petite traite.
« La reine d'Étrurie se plaignait de ce qu'elle ne lui demandait jamais rien. Elle ouvrit un jour devant elle un tiroir rempli d'or en disant : « Prenez donc, ma chère Anna, tout ce que vous voudrez ». Anna-Maria sourit et répondit avec douceur : « Que vous êtes simple ! je sers Dieu, qui est plus riche que vous ; il pourvoit et pourvoira à mes besoins par sa bonté ».
Il nous reste à faire connaître les suprêmes instants de cette femme admirable. Sa mort fut aussi belle et aussi édifiante que sa vie. Elle s'éteignit dans la même obscurité où elle s'était toujours tenue cachée. Dieu permit même, pour lui mieux faire savourer l'amertume de l'isolement, qu'au moment où elle rendit le dernier soupir, personne ne se trouvât autour de sa couche.
« La maladie dont elle mourut la retint au lit pendant sept mois et quelques jours. Malgré les cruelles souffrances qu'elle endurait, et malgré la douleur de laisser sa nombreuse famille sans ressources et abandonnée à la charité d'autrui, elle conserva la plus invariable résignation à la volonté divine dans une parfaite tranquillité d'esprit. Elle parlait de sa mort prochaine comme d'un voyage qu'il s'agirait d'entreprendre ici-bas. Elle réglait de son lit tout l'ordre de sa famille, jusqu'aux trois derniers jours de sa vie. Alors elle annonça clairement le moment de son trépas. Elle reçut tous les sacrements. Après avoir purifié son âme, Dieu voulut purifier aussi son corps par les souffrances les plus aiguës ; elle les supporta avec une patience invincible, quoique l'humanité en sentît toute la douleur. Elle rendit le dernier soupir le 9 juin 1837.
« Le prêtre qui habitait sa maison depuis plus de vingt ans, ne possédait que quatre écus pour soutenir cette pauvre famille pendant tout le mois. Néanmoins, se confiant en la Providence, il ordonna des funérailles convenables, un cercueil de plomb, un demi-buste en cire, un acte notarié et d'autres dépenses qui pouvaient exiger deux cents écus. Il me pria de lui prêter une cinquantaine d'écus pour les choses urgentes ; je répondis que je les enverrais le lendemain par mon maestro di casa ; mais je sentis au cœur une si vive impulsion, qu'avant de dire la sainte messe, je dus appeler mon maestro di casa et le charger de porter immédiatement les cinquante écus, et je les donnai de grand cœur, par gratitude pour la mémoire de cette sainte femme, à laquelle j'avais tant d'obligations. Je ne connaissais pas alors la misère extrême de cette famille et de l'ecclésiastique qui habitait dans la maison ; bientôt des personnes de Milan et de Turin envoyèrent tout l'argent nécessaire.
« Dans la soirée du samedi 10 juin, le corps fut transporté à la paroisse, où il demeura exposé, quoique couvert, à cause du choléra, le dimanche 11. Le soir on le transporta dans un cercueil scellé par M. l'avocat Rosatini à Saint-Laurent hors les murs. Le curé avec la croix, d'autres prêtres en voiture, entre autres l'ecclésiastique commensal de la famille, suivirent le corps, more nobilium. Il fut déposé dans un cercueil séparé, sur lequel on plaça cette inscription : D. O. M. Anna-Maria-Antonia Gesualda
Taïgi — Nata Giannetti in Siena il 30 maggio 1769 — Morta in Roma il 9 giugno 1837 — Terziaria scalza — Dell'Ordine della Santissima Trinità.
« La mort de cette vertueuse femme excita le regret de tous les gens de bien, qui regardèrent cet événement comme l'annonce de quelque fléau ; car Dieu a coutume de retirer de ce monde les âmes qu'il aime avec prédilection lorsqu'il veut appesantir son bras. En effet, le choléra éclata un mois après.
« Tout le monde parlait de cette mort avec regret. Le cardinal-vicaire accorda l'autorisation de recueillir tous les renseignements propres à conserver le souvenir des vertus et des grâces extraordinaires dont cette sainte femme fut gratifiée ».
Un grand nombre de témoins furent entendus, et leurs dépositions consignées au procès-verbal, qui compte près de deux mille pages.
Un décret pontifical déclara bientôt vénérable Anna-Maria-Gesualda Taïgi. Le 8 janvier 1863, un autre décret introduisait la cause de béatification qui n'a pas cessé de préoccuper fortement les membres de la Sacrée-Congrégation, ainsi que le monde entier dont l'attention a été provoquée par des révélations et des prédictions.
Nous avons emprunté cette biographie à un petit livre publié par M. l'abbé Richard, et aux Mémoires du cardinal Pedicini, vice-chancelier du Saint-Siège.
Événements marquants
- Naissance à Sienne le 30 mai 1769
- Conversion et renoncement aux vanités à l'église Saint-Marcel
- Entrée dans le Tiers Ordre des Trinitaires avec l'accord de son mari
- Éducation chrétienne de ses sept enfants
- Soutien de sa famille par son travail manuel (souliers, corsets) durant l'occupation française
- Maladie de sept mois avant son trépas
- Mort à Rome le 9 juin 1837
- Introduction de la cause de béatification le 8 janvier 1863
Miracles
- Extases fréquentes durant les tâches ménagères
- Secours financiers inopinés reçus par la Providence
- Don de conseil et de consolation
- Vision de secours après prière devant le crucifix
Citations
Retirez-vous, retirez-vous, je suis mère de famille
Je sers Dieu, qui est plus riche que vous ; il pourvoit et pourvoira à mes besoins par sa bonté