Vénérable Louis-Marie Grignon de Montfort
Missionnaire apostolique, instituteur des Prêtres Missionnaires de la Compagnie de Marie et de la Congrégation des Filles de la Sagesse
Résumé
Né en Bretagne en 1673, Louis-Marie Grignon de Montfort fut un missionnaire apostolique infatigable qui parcourut l'ouest de la France. Fondateur de la Compagnie de Marie et des Filles de la Sagesse, il se distingua par sa dévotion absolue au Rosaire et son amour pour les pauvres. Malgré de nombreuses persécutions et interdictions ecclésiastiques, il resta fidèle à sa mission jusqu'à sa mort en 1716.
Biographie
LE V. LOUIS-MARIE GRIGNON DE MONTFORT,
MISSIONNAIRE APOSTOLIQUE,
INSTITUTEUR DES PRÊTRES MISSIONNAIRES DE LA COMPAGNIE DE MARIE
ET DE LA CONGRÉGATION DES FILLES DE LA SAGESSE
1716. — Pape : Clément XI. — Roi de France : Louis XV.
Ce vénérable serviteur de Dieu vint au monde le 3 janvier 1673, à Montfort-la-Cane, petite ville de l'ancien diocèse de Saint-Malo, aujourd'hui du diocèse de Rennes, et reçut le nom de Louis au baptême; plus tard, il prit celui de Marie à la confirmation. Son père, qui exerçait la profession d'avocat, s'appelait Grignon de La Bacheleraie, et sa mère se nommait Jeanne Robert. Il fut le premier fruit de leur union et l'aîné d'une famille composée de huit enfants. Ses parents, dont la fortune était très-médiocre, purent lui donner néanmoins une éducation soignée, qu'il méritait si bien par la beauté de son naturel et par ses inclinations vertueuses. Dès sa plus tendre enfance il manifesta tant d'attrait pour la piété, qu'on put dire que dès lors il en était rempli. Les sentiments et le langage lui en devinrent bientôt si familiers, qu'à peine âgé de cinq ans, il savait déjà proposer à sa mère des motifs de religion, pour la consoler des peines qu'elle éprouvait, et l'engager à les supporter chrétiennement, faisant ainsi ses premiers essais de zèle apostolique qui l'anima toute sa vie.
Il fit ses études dans un collège tenu par les Pères de la Compagnie de Jésus, qui développèrent par leurs exemples et par leurs leçons les semences de vertu que Dieu avait mises dans son cœur. Aussi devint-il bientôt l'objet de la complaisance de ses professeurs et le modèle de ses condisciples. Laborieux par conscience, et doué d'une facilité peu commune, il fit des progrès rapides dans ses classes; mais, loin que son amour pour le travail nuisît à la piété, celle-ci semblait prendre chaque jour de nouveaux accroissements. Son bon cœur, plein de miséricorde et de compassion pour le prochain, le porta, lorsqu'il fut en troisième, à s'occuper de soulager les écoliers pauvres qui étudiaient avec lui au collège. Ne pouvant les secourir avec ses propres ressources, il allait solliciter pour eux les aumônes des personnes charitables. En commençant son cours de logique, il remarqua
LE VÉNÉRABLE LOUIS-MARIE GRIGNON DE MONTFORT. 321
un écolier qui était si mal vêtu, que sa misère le rendait un objet de mépris et la risée de ses camarades. Grignon entreprit de l'habiller plus proprement ; mais n'ayant pu amasser la somme nécessaire pour la dépense, il conduisit le pauvre jeune homme chez un marchand, auquel il dit : « Voici mon frère et le vôtre ; j'ai quêté dans la classe ce que j'ai pu pour le vêtir ; si cela n'est pas suffisant, c'est à vous à ajouter le reste ». Ces paroles eurent leur effet : le marchand fit ce qu'on lui demandait avec tant de simplicité, et le pauvre écolier fut mis décemment, au grand étonnement des autres, qui commencèrent à regarder avec vénération l'auteur de cette action si charitable.
La capitale de la Bretagne possédait alors un bon prêtre nommé Bellier, qui réunissait chez lui quelques jeunes gens auxquels il faisait des conférences de piété, et qu'il envoyait ensuite dans les hôpitaux pour y consoler et instruire les pauvres. Grignon était du nombre de ceux qui fréquentaient cette réunion, et ce fut sans doute dans cette école qu'il prit pour les indigents que renferment les hospices cet attrait particulier qu'il conserva toute sa vie. C'était auprès de ces malheureux qu'il passait une partie des jours qui n'étaient pas destinés à l'étude. Hors le temps qu'il consacrait à cette bonne œuvre, il vivait fort retiré, et fuyait avec soin la compagnie des autres jeunes gens de son âge, qui n'auraient pu que le dissiper en l'engageant dans de vains amusements.
Ses parents étant venus s'établir à Rennes pour soigner l'éducation de leurs autres enfants, ils le chargèrent d'être le précepteur de ses frères. La charité qui l'animait à l'égard des étrangers ne pouvait se refroidir, lorsqu'il s'agissait de ses proches. Il se livra donc volontiers à ce nouveau travail. Ce surcroît d'occupations ne fit aucun tort à sa piété ; guidé par un directeur habile, le Père Descartes, le jeune Grignon se maintint dans le service de Dieu avec une fidélité digne de servir de modèle. Cette fidélité était pour lui d'autant plus méritoire, qu'il ne trouvait pas dans la maison paternelle tous les agréments qu'une conduite sage et chrétienne eût dû lui procurer. Son père, homme d'un caractère naturellement violent, souffrait avec peine de le voir entièrement livré aux pratiques de dévotion, et parfois son mécontentement éclatait d'une manière si vive, qu'il fallait que le vertueux écolier se dérobât par la fuite aux mauvais traitements qu'il avait à craindre. Il allait alors dans l'église des Carmes chercher au pied de la statue de la Vierge les consolations dont il avait besoin. Cette tendre dévotion à la Mère de Dieu, qu'il avait montrée dans son enfance, et qui ne fit que croître en lui avec l'âge, lui mérita sans doute des grâces particulières, par l'entremise de Marie, lorsqu'il chercha à connaître sa vocation.
Parvenu à sa dix-neuvième année et ayant terminé son cours de philosophie, Grignon se trouva dans l'obligation de songer sérieusement à choisir un état de vie. Il ne fut pas longtemps indécis ; sa vertu était trop pure pour qu'il désirât s'attacher au monde, au milieu duquel la piété court tant de dangers. Il était déjà en quelque sorte mûr pour le sacerdoce, par la charité et le zèle qu'il exerçait à l'égard du prochain. Il résolut donc d'entrer dans l'état ecclésiastique, commença sa théologie au collège de Rennes, et aussitôt il sollicita de ses parents la permission de se rendre à Paris pour y continuer ses études. Il quitta sa famille, fit la route à pied en demandant même quelquefois l'aumône, et, plein de confiance en la Providence, il arriva dans la capitale. Une demoiselle de Montigny, personne vertueuse qui l'avait connue chez son père et qui lui avait parlé avec éloge des séminaires de Saint-Sulpice, lui procura, moyennant une modique pension
VIES DES SAINTS. — TOME XV. 21
28 AVRIL.
qu'on s'était engagé à payer pour lui, l'entrée de la petite communauté établie par un des successeurs de M. Olier, M. de La Barmondière, curé de Saint-Sulpice. Grignon jouissait dans cette maison de la paix et de la consolation que procure le service de Dieu ; mais il eut bientôt une épreuve à supporter. La pension cessa d'être payée au bout de quelques mois, et il était question de le renvoyer, lorsque M. de La Barmondière, qui était son directeur, touché de son calme et de sa résignation dans cette fâcheuse circonstance, se décida à le garder, à condition qu'il irait veiller les morts de la paroisse de Saint-Sulpice ; le jeune séminariste ayant accepté cette proposition, il commença bientôt à exercer cette fonction. Le Seigneur lui ménagea dans cet exercice fatigant deux exemples qui le frappèrent vivement et qui servirent à lui faire sentir de plus en plus la vanité des créatures. Il eut successivement à passer la nuit auprès du cadavre d'un homme tué en sortant d'un lieu de débauche et de celui d'une dame qui par sa beauté avait été l'idole de la cour. Le corps de cet homme exhalait une si mauvaise odeur, que les porteurs eux-mêmes qui le mirent en terre ne pouvaient la supporter, et le visage de la dame était tellement défiguré, que ce n'était plus qu'un objet d'horreur à ceux qui l'avaient connue ; un esprit aussi réfléchi que celui de Grignon ne pouvait manquer de tirer profit de ces leçons que la mort lui donnait. Elles le portèrent à s'attacher plus fortement encore aux biens solides que le trépas ne peut ravir.
Dieu, pour préparer son serviteur à cette vie de croix qui fut constamment son partage ici-bas, permit qu'il eût bientôt un nouveau sujet d'affliction, par la perte qu'il fit peu de temps après de son protecteur, M. de La Barmondière. Ce respectable ecclésiastique mourut en 1694, et la petite communauté qu'il avait formée fut dissoute aussitôt. Grignon, qui l'habitait depuis un an, trouva un autre asile dans celle de M. Boucher ; mais cette maison étant très-pauvre, la nourriture y était mauvaise, et chaque étudiant avait l'obligation de faire à son tour la cuisine : toutes ces causes réunies aux mortifications qu'il pratiquait l'eurent bientôt rendu malade. Il fut porté à l'Hôtel-Dieu, et, par considération, placé dans la salle destinée aux prêtres. Loin de s'affliger en se voyant dans un hôpital, il disait à ceux de ses amis qui venaient le visiter : « Quel honneur d'être dans la maison de Dieu ! » Les religieuses hospitalières qui le soignaient étaient édifiées de ses sentiments, et l'on peut dire que sa maladie, qui fut longue et dangereuse, devint une sorte de prédication continue par ses discours pleins de piété et les exemples de vertus qu'il donna.
Cependant la Providence, en laquelle Grignon se confiait entièrement, ne l'abandonna pas au sortir de l'Hôtel-Dieu. MM. de Saint-Sulpice crurent devoir choisir les meilleurs sujets de la communauté de M. La Barmondière pour les faire entrer à leur petit séminaire, il fut de ce nombre, et au moyen d'un petit bénéfice du diocèse de Nantes qui lui fut conféré, aidé d'ailleurs des libéralités d'une personne pieuse, il put payer désormais sa pension. Moins gêné qu'il ne l'avait été jusqu'alors, il se livra avec une nouvelle ardeur à la piété dans une maison où elle a toujours été si particulièrement cultivée. M. Bouin, qui était son directeur, n'eut besoin que de régler la ferveur du nouveau séminariste. Ce respectable ecclésiastique, qui avait une réputation de sainteté bien méritée et qui connaissait déjà Grignon, le laissa suivre son attrait pour la prière, et celui-ci, profitant de la liberté dont il jouissait, y donnait tout le temps dont il pouvait disposer. Cette conduite ne fut pas approuvée de tout le monde. On supposa sans doute qu'il dérobait au travail des moments qu'il aurait dû y consacrer, et qu'il
LE VÉNÉRABLE LOUIS-MARIE GRIGNON DE MONTFORT.
ne serait pas capable de soutenir de fortes études. Ses confrères résolurent de le pousser vigoureusement à l'occasion d'une thèse qu'il devait soutenir; elle avait pour matière une des parties les plus difficiles de la théologie; elle traitait de la grâce. Plusieurs séminaristes, qui voulaient savoir si sa piété ne nuisait pas à sa science, argumentèrent contre lui le plus vivement qu'il leur fut possible. Bientôt ils éprouvèrent une grande surprise de voir que Grignon, non-seulement leur répondait avec justesse, mais qu'il traitait la matière avec une facilité qui prouvait qu'elle lui était familière.
Si cette épreuve le réhabilita dans l'esprit de ses condisciples par rapport à la science, il n'en fut pas plus à l'abri de leurs railleries du côté de la piété. On ne pouvait lui pardonner son recueillement continuel et son attention à ramener perpétuellement à des sujets de religion toutes les conversations auxquelles il prenait part; on se plaignait qu'il y avait de l'affectation dans ses manières et sa conduite. Mais ce qui prouvait la perfection de sa vertu, c'était son entier détachement des choses de la terre, sa vie pénitente, son humilité profonde, qui semblait le rendre insensible aux mortifications qu'on lui faisait éprouver et qui le portait à recevoir avec tant de soumission les avis qu'on lui donnait; c'était son admirable ardeur pour procurer la gloire de Dieu et la sanctification du prochain, sans écouter aucune considération humaine.
Le désir de le rendre utile et de le tirer un peu de ce recueillement profond dans lequel il était habituellement porta ses supérieurs à le charger des catéchismes dans la paroisse. Il eut pour lot les petits garçons les plus dissipés d'un des quartiers du faubourg Saint-Germain. Plusieurs de ses condisciples, ne croyant pas qu'il pût remplir cette fonction d'une manière satisfaisante, allèrent par curiosité voir de quelle façon il s'en acquittait. Ils n'eurent pas besoin de l'écouter longtemps pour se convaincre, par le ton ferme et pathétique avec lequel le catéchiste parla des grandes vérités de la religion, qu'il avait le don de toucher les cœurs et d'y produire les impressions les plus salutaires.
Depuis cinq ans il édifiait le séminaire de Saint-Sulpice; on jugea à propos de l'appeler aux ordres sacrés, et enfin à la prêtrise. Les approches du sacerdoce lui inspirèrent les terreurs que plusieurs Saints ont éprouvées à la vue de ce sublime ministère et du terrible fardeau qu'il impose. Il s'en estimait indigne; mais cependant, plein de docilité, il se présenta à l'ordination et fut promu au sacerdoce le samedi des Quatre-Temps de la Pentecôte de l'année 1700, par Mgr de Flamanville, évêque de Perpignan, qui dans cette circonstance remplaçait le cardinal de Noailles, alors archevêque de Paris.
Le vénérable Grignon de Montfort n'avait jusqu'alors travaillé qu'à sa propre sanctification. Il ne s'était encore rendu utile au prochain que par ses bons exemples, ses exhortations amicales à ses confrères de Saint-Sulpice et ses instructions dans les catéchismes. Il était temps que cette lumière fût placée sur le chandelier pour éclairer l'Église; mais il ne savait à quel genre de ministère se livrer, lorsque la Providence sembla lui manifester ses volontés en lui amenant un saint prêtre du diocèse de Nantes, qu'il accompagna et avec lequel il se livra aux travaux apostoliques; mais ce premier essai ne fut pas de longue durée. Tous les collaborateurs du saint prêtre n'étaient pas purs du côté de la foi; le jansénisme avait parmi eux des partisans. Le Père de Montfort s'en aperçut bientôt; sa piété s'en alarma, et il crut devoir s'éloigner d'hommes dont la doctrine était suspecte.
En quittant Nantes, il se rendit à Paris pour y placer une de ses sœurs
28 AVRIL.
dans une communauté, puis il passa par Fontevrault, célèbre abbaye du diocèse d'Angers, dans laquelle il avait une autre sœur religieuse. De Fontevrault, il se rendit à Poitiers, ville qui devint si souvent depuis le théâtre de son zèle et dans laquelle il souffrit tant de contradictions. L'église de l'hôpital fut celle qu'il choisit pour y célébrer la messe. Il s'acquitta de cette fonction sainte avec tant de dévotion, que les pauvres qui y avaient assisté, et qui étaient alors sans chapelain, le prièrent de rester parmi eux pour les instruire et les édifier. L'attrait du P. de Montfort le portait particulièrement vers les malheureux ; il n'eut donc garde de refuser cette proposition, qu'il regardait comme une disposition de la Providence à son égard ; mais il fallait le consentement de l'évêque de Poitiers, Mgr Girard, saint prélat qui alors était en cours de visite. Les grands vicaires logèrent, en attendant, le serviteur de Dieu au petit séminaire. Ce fut pendant cet espace de temps qu'il exerça le zèle dont il était dévoré pour le salut du prochain. Maître de ses moments, il se rendait chaque jour aux bals de la ville, et là, rassemblant les enfants ainsi que les pauvres, il leur adressait les exhortations les plus pathétiques et leur enseignait le catéchisme. Ils ne furent pas les seuls objets de sa charité. Les écoliers, qui étaient assez nombreux à Poitiers, où se trouvait alors une Université, en ressentirent aussi les effets. Généralement ils étaient déréglés ; mais il s'appliqua tellement à en gagner plusieurs, et y réussit d'une manière si consolante, qu'il parvint à former parmi eux une réunion de jeunes gens solidement pieux, qui l'aidèrent beaucoup à ramener les autres au devoir. Il leur conseillait à tous la fréquentation des sacrements et l'entrée dans la congrégation de la sainte Vierge, établie au collège des Jésuites. Il leur prescrivit la méditation et la lecture des bons livres, leur apprit à passer sagement leurs récréations, et conquit ainsi à la vertu un grand nombre d'enfants dont la conduite avait fait jusqu'alors gémir les gens de bien.
Tandis qu'il exerçait son zèle à Poitiers, et qu'il rendait fervents chrétiens les pauvres de l'hôpital, il fut obligé de faire un second voyage à Paris, pour y placer de nouveau sa sœur. Son ardeur pour le bien ne resta pas stérile dans la capitale ; il exerça d'abord le saint ministère dans le vaste établissement nommé la Salpêtrière, l'un des plus beaux monuments de la charité de saint Vincent de Paul. Ensuite il se rendit en 1701 au mont Valérien, en vertu d'une commission de l'archevêque de Paris, pour y rétablir, parmi les ermites de cette sainte montagne, l'union que quelques divisions avaient altérée.
Ses affaires étant terminées désormais à Paris, il se mit de nouveau en chemin pour retourner à Poitiers, avec l'intention de rentrer à l'hôpital ; il y revint en effet, et y reprit les fonctions qu'il y avait déjà remplies. Aux sages règlements qu'il avait précédemment dressés pendant son premier séjour dans cette maison ; il en ajouta encore de nouveaux, qu'il eut soin de faire observer avec exactitude. Son activité soutenait les améliorations qu'il avait introduites ; il semblait se multiplier dans l'exercice du saint ministère, et n'épargnait aucun moyen pour sanctifier les âmes qui lui étaient confiées. Plein d'amour pour les pauvres, il leur rendait les services les plus bas, et ses moments de loisir étaient employés à les soigner, à faire leurs lits, en un mot, à les soulager comme l'aurait fait l'infirmier le plus charitable. Ce fut surtout à l'égard d'un pauvre infirme qu'il se montra plein de compassion. Cet homme, atteint d'un mal contagieux, était tellement couvert de plaies, qu'on avait refusé de le recevoir à l'hôpital. Le P. de Montfort, à force de supplications, obtint enfin qu'il y fût
LE VÉNÉRABLE LOUIS-MARIE GRIGNON DE MONTFORT.
admis. Ravi de ce succès, il prit un soin tout particulier du pauvre, et triomphant par un acte héroïque de la répugnance qu'il éprouvait, il montra que la charité sait vaincre toutes les difficultés que lui oppose la nature.
Un homme si dévoué au service des pauvres ne devait pas, ce semble, trouver des contradicteurs. Cependant les personnes séculières qui gouvernaient l'hôpital ne purent longtemps s'assujétir aux règlements qu'il avait dressés pour le bon ordre de la maison ; elles se plaignaient de lui, et s'opposaient aux mesures les plus salutaires qu'il prenait. Le P. de Montfort, sans se déconcerter des contradictions qu'il éprouvait de la part des gouvernantes, alla chercher ailleurs des moyens de continuer le bien qu'il avait entrepris. Dès son premier séjour à Poitiers, il était devenu le directeur d'une jeune demoiselle de cette ville, nommée Marie-Louise Trichet, appartenant à une famille très-recommandable par son rang, et surtout par sa piété. C'était une de ces âmes d'élite que l'Esprit-Saint se plaît à orner de ses dons les plus précieux. Le serviteur de Dieu l'entretenait avec un soin extrême dans les sentiments généreux qu'elle avait eus dès son enfance, et qui lui avait inspiré le désir d'être religieuse. Ayant réuni en société, et dans l'intérieur de l'hôpital, douze des pauvres filles de cette maison, qu'il choisit parmi les plus vertueuses, et auxquelles il donna le beau nom de Filles de la Sagesse, il dressa pour elles un règlement, et mit bientôt à leur tête mademoiselle Trichet.
Il semblait que Dieu avait principalement conduit son serviteur à l'hôpital de Poitiers pour donner naissance à cet Institut. Lorsque cette œuvre, qui ne se développa que lentement, eut été commencée, le Père de Montfort, toujours en butte aux contradictions, crut devoir se retirer d'une maison où le bien qu'il voulait y faire éprouvait tant d'obstacles. Le Père Latour, Jésuite, son confesseur, le lui conseilla, et la sœur Trichet fut également de cet avis, quelque peine qu'elle eût de se séparer de son vertueux directeur. Ce n'était pas pour rester dans l'oisiveté que le saint prêtre quittait la place de chapelain, le salut des âmes l'intéressait trop vivement pour qu'il pût chercher le repos. Il alla donc s'offrir à l'évêque de Poitiers, pour se livrer, sous sa direction, à l'œuvre importante des missions dans le diocèse. Le prélat ayant agréé ses services, le Père de Montfort commença ses travaux apostoliques dans ce pays par le faubourg de Montbernage ; c'était un quartier de la ville épiscopale, habité par des gens pauvres et grossiers. Il se montra à leurs yeux comme un autre Jean-Baptiste sortant du désert pour prêcher la pénitence. Tout en lui annonçait cette vertu. Pauvre, détaché de tout, habituellement et profondément recueilli, faisant deviner, par son extérieur exténué, les grandes austérités qu'il pratiquait, adonné à l'oraison, ne paraissant touché que des intérêts de Dieu, tel il parut au peuple qu'il allait évangéliser. Aussi sa présence fit-elle sur ces pauvres gens l'impression de respect que produit la présence des Saints sur les hommes qui n'ont pas perdu la foi. Ses premiers succès furent éclatants. Les vices qui régnaient en ce faubourg en furent bannis ; la piété y devint florissante. Une chapelle qu'il y construisit en l'honneur de la sainte Vierge et qu'il fit orner avec soin, en rappelant aux habitants de Montbernage le bienfait de la mission, contribua beaucoup à leur en faire conserver les fruits.
Ce fut à cette époque qu'il s'associa un compagnon qui, depuis, le suivit dans toutes ses courses apostoliques, et qui était connu sous le nom de Frère Mathurin. Après avoir évangélisé le faubourg de Montbernage, le
28 AVRIL.
Père de Montfort donna une nouvelle mission dans l'église des religieuses du Calvaire, de Poitiers. Il y eut de grands succès, et avait obtenu qu'on lui apportât une grande quantité de mauvais livres qui devaient être brûlés à la fin des exercices, lorsque le zèle imprudent de quelques personnes attira sur lui la sévérité de l'autorité ecclésiastique, et lui valut une humiliation publique qu'il n'avait pas méritée. Il la supporta avec cette patience dont il donna depuis tant de preuves.
A la mission de l'église du Calvaire succéda, en 1706, celle de Saint-Saturnin, paroisse du faubourg de Poitiers; elle fut surtout remarquable par la réparation que fit à la majesté divine le zélé missionnaire, pour tous les désordres commis dans un lieu infâme de ce quartier, et connu sous le nom de la Gorreterie. Après y avoir passé plusieurs nuits en prière et dans des pratiques de mortifications, il y conduisit la procession générale de la clôture. Ce fut alors qu'il prédit qu'un jour ce lieu serait une maison de prière, et qu'il serait desservi par des religieuses. L'événement justifia plus tard cette prédiction. De pauvres infirmes, qu'il avait recueillis et placés dans ce lieu, fournirent l'occasion d'y construire, dans la suite, l'hôpital des Incurables, qui fut confié, en 1758, aux Filles de la Sagesse.
Des désagréments, suite de la mission du Calvaire, vinrent arrêter le serviteur de Dieu au milieu de ses travaux apostoliques; il crut devoir céder pour un temps à l'orage, et profita du loisir dont il jouissait pour entreprendre le voyage de Rome.
Clément XI occupait le siège de saint Pierre, lorsque le Père de Montfort arriva dans la capitale du monde chrétien. Présenté au souverain Pontife, il s'offrit à lui pour travailler au salut des âmes dans quelque partie du monde qu'il voudrait l'envoyer. La France était alors agitée par les troubles que les Jansénistes y causaient; elle avait donc besoin de bons missionnaires qui préservassent les peuples du venin de la doctrine des novateurs. Clément XI le sentait mieux que tout autre, lui qui avait porté à l'erreur un coup mortel par la bulle Unigenitus. Aussi voulut-il que le missionnaire travaillât dans sa patrie sous la dépendance des évêques, et qu'il s'appliquât surtout à bien enseigner la doctrine chrétienne aux enfants et au peuple, à faire fleurir l'esprit du christianisme par le renouvellement des promesses du baptême. Après lui avoir fait ainsi connaître ses intentions, le souverain Pontife lui accorda la faculté d'attacher des indulgences à divers objets de piété qu'il bénirait.
Heureux désormais d'avoir connu la volonté de Dieu par l'organe du vicaire de Jésus-Christ, le Père de Montfort revint à Poitiers; mais l'évêque étant prévenu contre lui, il ne put rester dans ce diocèse; il fit alors un pèlerinage à la célèbre chapelle de Notre-Dame des Ardilliers, à Saumur, puis au mont Saint-Michel, et se rendit ensuite à Rennes, dans sa famille. En partant de Rennes, le saint prêtre dirigea ses pas vers Montfort-la-Cane, lieu de sa naissance. Il s'y présenta comme un pauvre inconnu, et ne put d'abord trouver un logement. Son séjour à Montfort ne fut pas long. L'ardeur que le serviteur de Dieu avait pour le salut des âmes le pressait de travailler à l'œuvre des missions, qu'il regardait avec raison comme un des moyens les plus propres à opérer la conversion des peuples. C'est ce motif qui le conduisit à Dinan (diocèse de Saint-Brieuc), ville assez considérable de l'ancien diocèse de Saint-Malo, et où se trouvait alors une troupe de missionnaires. Il se joignit à eux et se chargea du catéchisme, fonction pour laquelle il avait un attrait particulier, à cause de la recommandation que lui avait faite à ce sujet le Saint-Père. Sa compassion pour les pauvres
LE VÉNÉRABLE LOUIS-MARIE GRIGNON DE MONTFORT.
ne fut pas vaine dans cette ville. Il engagea des personnes vertueuses à prendre soin d'eux, et donna ainsi commencement à la maison de charité de Dinan, qui, soutenue et affermie par les libéralités de M. de La Garoye, a été depuis confiée aux Filles de la Sagesse.
Après Dinan, Saint-Suliae, gros bourg sur la rivière de Rance, fut le théâtre de son zèle. Il y parut, comme partout ailleurs, animé de l'esprit apostolique dans la mission qu'il y donna, et dans celle qu'il entreprit ensuite à Becherel. Ce fut à cette époque que M. Leuduger, célèbre scolastique de la cathédrale de Saint-Brieuc, qui lui-même, à la tête d'une troupe de missionnaires, évangélisait ce diocèse et les lieux circonvoisins, invita le Père de Montfort à venir partager ses travaux. Ils annoncèrent ensemble la parole de Dieu dans les paroisses de Baulon, du Verger, de la Chèze, Médréac et Plumieux, ainsi que dans les villes de Saint-Brieuc et de Moncontour. La mission de la Chèze offrit des particularités si édifiantes, qu'il est bon de les rapporter ici.
Ce lieu, qui était un des principaux de l'ancien duché de Rohan, et qui avait un château assez fort, est situé dans le diocèse de Saint-Brieuc. Le Père de Montfort y donna la mission vers le commencement de l'année 1707. Le zèle dont il était dévoré pour la maison de Dieu ne lui permit pas de voir sans une vive douleur l'état déplorable dans lequel se trouvait une ancienne chapelle située à l'entrée de la bourgade, et dédiée à la sainte Vierge, sous le titre de Notre-Dame de Pitié. Cette chapelle, que saint Vincent Ferrier avait vue lui-même dans cet état lorsqu'il prêchait en Bretagne, n'avait plus de toit, et était tout hérissée de ronces et d'épines. Le saint prêtre entreprit de la rétablir et il en vint à bout. Par ses soins elle fut convenablement réparée. Il y fit construire un autel derrière le tabernacle duquel il éleva une grande croix, et au pied de laquelle il mit une belle image de la sainte Vierge, tenant le corps inanimé de son divin Fils sur ses genoux. Il entoura l'autel d'une balustrade sur laquelle il plaça les statues des Saints qui ont assisté à la Passion de Jésus-Christ. Ce fut à la fin de la mission de Plumieux, paroisse voisine, qu'ayant conduit le peuple en procession à une distance assez éloignée, il en rapporta cette image de la sainte Vierge, qui fut l'objet constant de la vénération des fidèles du pays.
Les sœurs de la Croix de Saint-Brieuc désirèrent que le Père de Montfort vînt leur prêcher un des retraites qu'elles donnaient dans leur maison aux séculières à des époques fixes chaque année. Il se rendit à leurs vœux, et partit de la Chèze pour Saint-Brieuc avec le frère Mathurin. Lorsqu'il fut arrivé dans cette ville, il envoya son compagnon demander à la porte de la communauté un morceau de pain pour lui-même et pour un pauvre prêtre. La portière refusa frère Mathurin, en lui disant qu'elle ne pouvait rien lui donner, parce qu'elles étaient pauvres. Le serviteur de Dieu y alla à son tour, suppliant la portière de lui donner à manger pour l'amour de Jésus-Christ ; il eut beau insister, la sœur fut inexorable. Pendant ce débat, le prêtre qui l'avait invité étant survenu, dit à cette sœur d'ouvrir au Père de Montfort. On juge aisément de l'étonnement de celle-ci, qui ne pouvait
28 AVRIL.
croire que c'était lui qu'elle refusait. Entré dans la communauté, qui n'était pas cloîtrée, il y trouva une collation copieuse; loin de chercher à satisfaire d'abord son besoin, il parla aux sœurs avec force sur le refus que l'une d'elles avait fait de donner un morceau de pain pour l'amour de Jésus-Christ, et le soin qu'elles mettaient à préparer un repas pour un misérable pêcheur. Cette réprimande, reçue avec humilité par les sœurs, qui ignoraient peut-être elles-mêmes le fait de la portière, adoucit le Père de Montfort, et les exemples de vertu dont il fut témoin dans cette maison lui firent concevoir bientôt pour ces bonnes filles l'estime qu'elles méritaient à juste titre.
La ville de Saint-Brieuc eut, pendant trois mois, le précieux avantage de posséder le saint missionnaire. Il s'y montra tel qu'il avait paru partout, ne respirant que la gloire de Dieu, le salut des âmes et le soulagement des pauvres. Souvent plus indigent lui-même que ceux auxquels il donnait l'aumône, il en nourrissait néanmoins deux cents par jour, au moyen de quêtes qu'il faisait en leur faveur. Cette sollicitude ne l'empêchait nullement de vaquer à toutes les fonctions du saint ministère. Ses sermons étaient si touchants, que toutes les fois qu'il montait en chaire il arrachait des larmes à ses auditeurs, et opérait des changements merveilleux. Deux demoiselles de la ville, qui manifestaient un grand éloignement pour l'état religieux, furent tellement frappées de ses discours, qu'elles renoncèrent au monde l'une et l'autre, et se consacrèrent à Dieu dans le monastère des Ursulines de Saint-Brieuc.
Tandis que le Père de Montfort édifiait ainsi la ville épiscopale, une mission fut indiquée à Moncontour, petite ville du même diocèse. Cette mission devint pour lui l'occasion d'une humiliation publique. Elle était dirigée par M. Leuduger, dont nous avons déjà parlé. Mécontent d'un quête que le serviteur de Dieu avait faite pour les défunts, il ne voulut plus travailler avec lui et l'engagea à se retirer. Celui-ci se rendit à cette invitation et partit pour Montfort-la-Cane. Sa piété et son éloignement pour le jansénisme lui firent des ennemis d'hommes qui ne s'étaient pas préservés des erreurs du temps, et qui le dénoncèrent à l'évêque de Saint-Malo, prélat d'une doctrine assez suspecte. Cet évêque mit tant d'entraves à son zèle, que le Père de Montfort, se voyant désormais dans l'impossibilité de faire presque aucun bien dans son pays natal, crut devoir en sortir et chercher ailleurs des âmes à sauver. Il quitta donc le diocèse de Saint-Malo; vers la fin de l'année 1707, après avoir annoncé les malheurs qui devaient fondre sur la ville dont il s'éloignait, et se rendit à Nantes, où il se joignit au Père Joubert, jésuite, qui donnait une mission à une des paroisses de la ville, celle de Saint-Similien. La force avec laquelle il tonnait contre le vice irrita une troupe de jeunes libertins. Ils se jetèrent sur lui un soir et avaient dessein de l'assommer; mais le peuple s'étant aperçu des mauvais traitements qu'ils allaient faire au saint prêtre, on accourut pour le défendre, et l'on était disposé à corriger rudement les jeunes gens, si celui-ci ne s'était pas écrié: «Mes chers enfants, laissez-les aller; ils sont plus à plaindre que vous et moi ».
Plusieurs missions suivirent celle de Saint-Similien, et partout l'homme apostolique obtint le plus heureux succès. Des conversions éclatantes furent le fruit de ses prédications. Les paroisses de la Chevrollière, de Vertou, de Saint-Fiacre, de Cambon et de Cossac eurent le précieux avantage d'être évangélisées par lui. Il se livra quelquefois à ces travaux, quoiqu'il fût accablé de douleurs. Il semblait que son zèle les lui fit oublier. Sans se rebuter par les obstacles qui se présentaient, il commença la mission de Pontchâ-
LE VÉNÉRABLE LOUIS-MARIE GRIGNON DE MONTFORT.
teau, qui devait être suivie pour lui de si grandes humiliations; il y obtint un succès complet, et les habitants lui parurent si bien disposés, qu'il résolut d'ériger près de cette ville un calvaire sur un plan qu'il avait précédemment conçu pour Montfort-la-Cane. Ayant donc un jour conduit le peuple pendant la durée des exercices jusqu'à une lande peu éloignée, il marqua lui-même la place que devait occuper ce calvaire dont il avait déjà entretenu ses auditeurs. L'espace n'avait pas moins de quatre cents pieds de circuit, et le travail, soit pour remuer les terres, soit pour élever la montagne au sommet de laquelle la croix devait être plantée, était immense; mais l'ardeur de la population pour concourir au succès de cette pieuse entreprise n'était pas moins grande; tout le monde y travaillait; et les dames elles-mêmes mettaient la main à l'ouvrage. Les travaux durèrent pendant plus d'une année, durant laquelle le saint prêtre donna la mission en plusieurs paroisses, entre autres à Saint-Donatien, paroisse d'un faubourg de Nantes, et à Bouguenais. Dans les intervalles qu'il avait de libre, il venait sur les lieux visiter les travaux et encourager le peuple qui s'en occupait. Trois grandes croix avec les figures de Notre-Seigneur, du bon et du mauvais larron furent érigées. Les statues de la sainte Vierge, de saint Jean et de sainte Madeleine étaient au pied de la croix de Jésus-Christ; diverses chapelles, destinées aux stations de la Passion, avaient été construites ainsi qu'un saint sépulcre. Le Père de Montfort jouissait de la consolation de voir son projet accompli. Il avait obtenu de l'évêque de Nantes la permission nécessaire pour bénir le calvaire, et il avait fixé cette cérémonie au 14 septembre, fête de l'Exaltation de la Sainte-Croix, lorsque la veille du jour indiqué, au moment même où les fidèles affluaient déjà de toutes parts, un ecclésiastique arriva de Nantes et défendit de la part de l'évêque de faire cette bénédiction. On conçoit aisément quelle fut, en apprenant cette nouvelle, la consternation de la multitude qui y était assemblée. Le serviteur de Dieu conserva seul sa tranquillité, tant il était maître des mouvements de son cœur. Il partit aussitôt pour Nantes, afin d'obtenir la révocation de la défense qui lui avait été faite; mais ce fut en vain, et il se vit obligé de revenir à Pontchâteau sans avoir rien obtenu. Bien plus, ayant commencé quelques jours après une mission à Saint-Molf, il reçut un interdit de la part de l'évêque de Nantes, dans le diocèse duquel il travaillait. Des envois, jaloux des efforts et des succès du saint prêtre, l'avaient desservi auprès du premier pasteur du diocèse de Nantes. On ne se borna pas à son égard à ce genre de persécution: le calvaire offusquait certaines gens qui avaient fait tous leurs efforts pour arrêter cette pieuse entreprise. On écrivit à ce sujet au maréchal de Château-Renault, alors commandant en Bretagne, une lettre pleine de faussetés, dans laquelle on représentait le missionnaire comme un ambitieux qui traînait à sa suite des milliers de personnes et qui voulait faire de ce calvaire une forteresse, dont par la suite des ennemis pourraient s'emparer, et où ils auraient le moyen de se retrancher. Trompé par ces assertions mensongères, le maréchal obtint un ordre du roi pour faire détruire le calvaire, et Louis XIV n'était pas un monarque qui souffrit qu'on négligeât d'exécuter ses volontés.
Autant le Père de Montfort éprouva de peine dans cette circonstance, autant sa patience fut admirable. A la première nouvelle qu'il eut de cet ordre, qui lui procurait une humiliation publique, il se contenta de dire: « Dieu soit béni; je n'ai point cherché ma gloire, mais uniquement celle de Dieu; j'espère en recevoir la même récompense que si j'avais réussi ». Le ciel ne permit pas que les efforts de son serviteur pour faire honorer la
28 AVRIL.
croix restassent pour toujours inutiles. Les statues et les autres figures furent conservées avec soin par le saint prêtre, qui les fit transporter à Nantes et les déposa dans une chapelle. Un demi-siècle plus tard, M. de La Muzanchère, évêque de cette ville, les rendit, avec la permission du gouvernement, à leur destination primitive; le calvaire fut rétabli, et c'est encore aujourd'hui un lieu de dévotion très-fréquenté.
Interdit et couvert d'opprobre, le Père de Montfort crut ne pouvoir rien faire de mieux que de se mettre en retraite chez les Jésuites de Nantes. Les Pères, qui ignoraient l'événement de Pontchâteau, n'auraient pu le deviner par leurs relations avec le serviteur de Dieu, tant ils le trouvèrent dans un état tranquille. Ce ne fut qu'au bout de plusieurs jours que l'un d'entre eux en ayant été informé et lui en ayant parlé, il apprit de sa bouche les détails de cette affaire, mais sans que celui-ci mêlât à son récit la moindre plainte.
Le P. de Montfort put tout à son aise satisfaire, à Nantes, l'ardeur qu'il avait eue pour les humiliations. Cette ville avait alors dans son clergé plusieurs membres infectés de jansénisme; comme le saint prêtre s'était, non sans raison, refusé à travailler avec eux, ils lui avaient suscité les persécutions dont il était victime. Le peuple, toujours prompt à juger mal, et inconstant dans ses affections, passa de l'estime qu'il avait eue pour le missionnaire à l'indifférence et au mépris, en le voyant obligé de suspendre ses travaux apostoliques. Ainsi tous s'accordaient pour faire sentir plus vivement au fidèle disciple de la croix l'amertume de sa position, et personne n'osait ouvrir la bouche pour le défendre. Cependant il ne demeura pas entièrement oisif dans le repos forcé auquel il était condamné. Une dame pieuse de Nantes lui avait donné un petit hospice où il résidait habituellement; il y fit construire une chapelle, et ayant trouvé le moyen d'acheter une maison peu éloignée de celle qu'il habitait, il y reçut des pauvres incurables.
Pendant son séjour dans cette ville, il entra dans le Tiers Ordre séculier de Saint Dominique. Sa dévotion au Rosaire et le zèle qu'il mettait à la propager lui inspira le désir de s'agréger à un Ordre qui honora d'une manière spéciale la sainte Vierge sous le titre de Notre-Dame du Rosaire. Ce fut en 1710 qu'il s'engagea dans cette pieuse société. Bientôt après il reprit le cours de ses missions; mais avant de partir de Nantes, il donna aux habitants de cette ville une preuve du plus généreux dévouement, en secourant au péril de sa vie les habitants du faubourg de Biesse, surpris par une inondation de la Loire. C'est ainsi que les Saints se vengent de l'injustice des hommes!
La mission qu'il donna à La Garnache, dans le diocèse de Luçon, fut accompagnée des bénédictions les plus abondantes: mais ces heureux succès ne lui rendirent pas plus favorable le curé d'une autre paroisse, qui, après l'avoir appelé, refusa de le recevoir et l'obligea ainsi de recourir à
LE VÉNÉRABLE LOUIS-MARIE GRIGNON DE MONTFORT.
la charité d'une pauvre femme pour pouvoir se loger. Rebuté dans ce lieu, il profita des moments de loisir qu'il avait, pour faire une retraite chez les PP. Jésuites de Luçon. Après s'être occupé dans cette retraite du soin de son propre salut, il se rendit à La Rochelle. Il y fut bientôt chargé de faire des missions, genre de ministère dans lequel il réussissait toujours. En effet, l'hôpital général de Saint-Louis, l'Houmeau, village près de La Rochelle, et l'Église des Jacobins de cette ville devinrent successivement le théâtre de ses travaux et de ses succès. Ce fut surtout dans cette dernière église qu'il se fixa et opéra des conversions éclatantes. Parmi les troupes alors en garnison à La Rochelle, se trouvaient beaucoup d'enfants de ces Calvinistes qui avaient été si rebelles à Louis XIII. Ceux-ci avaient sucé avec le lait les erreurs de leurs parents. On engagea le P. de Montfort à prêcher quelques sermons de controverse pour éclairer ces pauvres aveugles, mais il ne se rendit pas à cet avis. Sa grande confiance au Rosaire lui fit espérer que, comme saint Dominique, il réussirait, par l'intercession de la sainte Vierge, à gagner ces hérétiques. Aussi parla-t-il souvent du Rosaire et du mérite de cette prière pendant sa mission. Son espérance ne fut point trompée ; il toucha plusieurs fois tellement ses auditeurs qu'il les fit fondre en larmes. Le retour à l'église d'un grand nombre de Calvinistes, et à Dieu d'un grand nombre de pécheurs qui venaient se jeter à ses pieds, lorsqu'il descendait de chaire, fut la preuve convaincante des fruits qu'il produisait. Parmi ces premiers, madame de Mailly mérite d'être citée. C'était une femme d'esprit, et son attachement à l'erreur la rendait chère au parti huguenot. Arrivée depuis peu d'Angleterre, elle devait aller se fixer à Paris ; mais quelques affaires la retenaient encore à La Rochelle, lorsque le serviteur de Dieu y arriva. Elle entendit bientôt parler de lui comme d'un homme extraordinaire, et conçut le désir de l'entretenir. Il fallait que la chose se fît secrètement ; une demoiselle catholique qui était de ses amies lui en fournit les moyens, en lui procurant à la campagne une entrevue avec le P. de Montfort. Madame de Mailly proposa tous ses doutes au saint missionnaire, qui l'ébranla fortement dès le premier entretien, finit bientôt par la convaincre et la décider à abjurer ses erreurs ; elle le fit avec courage et en public, sous les yeux des protestants, dont plusieurs suivirent son exemple. Ferme dans la foi, elle persévéra dans les exercices de la piété chrétienne jusqu'à sa mort.
La conversion des hérétiques ne fut pas le seul objet du zèle du P. de Montfort à La Rochelle ; il s'appliqua aussi à retirer du vice les malheureuses créatures qui perdent tant d'hommes en se perdant elles-mêmes. Voici peut-être le trait le plus extraordinaire de la vie du saint prêtre, et la bonne œuvre pour laquelle il a eu le plus besoin de l'assistance particulière de Dieu. Lorsqu'il était informé qu'il se trouvait dans quelque quartier de la ville une maison de prostitution, il s'y rendait avec un autre prêtre. Entré dans ce lieu infâme, le chapelet et le crucifix à la main, il se jetait à genoux, récitait un Ave Maria et baissait la tête. Il est facile de comprendre le trouble que causait aux libertins et aux courtisanes qui s'y trouvaient réunis, une visite aussi inattendue et pour eux aussi inopportune. Partie de celles-ci s'enfuyaient aussitôt ; d'autres, touchées à sa vue, promettaient de se convertir ; mais les hommes, faisant plus de contenance, menaçaient le saint missionnaire. Un jour il s'en trouva un qui, entrant en fureur, le saisit de la main gauche par les cheveux, et tenant de la main droite son épée, lui dit, en faisant d'horribles jurements, qu'il allait l'en percer s'il ne se retirait aussitôt. « Très-volontiers », lui répondit le P. de Montfort
28 AVRIL.
sans être intimidé; « je consens que vous m'ôtiez la vie, pourvu que vous me promettiez de vous convertir, car j'aime mieux mille fois le salut de votre âme, que dix mille vies comme la mienne ». Ces paroles et cette intrépide fermeté arrêtèrent la fureur de l'impudique. Il en fut si frappé, que, tremblant de tout le corps et pouvant à peine se soutenir, il ne put que difficilement remettre son épée dans le fourreau, et plus encore trouver la porte pour sortir. Pendant cette scène, une seule fille était restée dans la maison et s'était jetée à genoux. Le saint prêtre et son compagnon l'emmenèrent avec eux, la confièrent à une personne pieuse, et elle se réconcilia si bien avec Dieu, qu'elle devint dans la suite un modèle de pénitence.
Cette action hardie indisposa contre le serviteur de Dieu des gens qui, trouvant plus commode de le censurer que d'imiter ses œuvres de zèle, voulurent le faire interdire; mais leurs efforts furent inutiles auprès de M. de Champflour, prélat pieux qui ne se laissa pas surprendre. Des Calvinistes cherchèrent à empoisonner le saint missionnaire, comme d'autres de la même secte avaient tenté de l'assassiner; il se délivra du poison qu'il avait avalé; mais il en fut néanmoins gravement incommodé et s'en sentit toujours depuis. On croit même que les effets de ce poison, en altérant sa santé, contribuèrent à hâter sa mort.
Après avoir évangélisé La Rochelle et surtout la garnison, pendant une partie de l'année 1712, le saint prêtre, malgré tous les obstacles que lui suscitèrent les Calvinistes, qui faillirent le faire prendre en mer par un corsaire anglais, passa à l'Île-Dieu, où son arrivée fut un grand sujet de joie pour les habitants, et son séjour parmi eux une source abondante de bénédictions. Ce n'est pas qu'il n'y trouvait comme partout ailleurs des contradictions; là elles lui vinrent de la part du gouverneur de l'Île, qui traversa d'abord les missionnaires, et qui ne se guérit de ses préventions contre eux qu'en voyant leur patience. Heureusement cet homme passionné n'eut pas d'imitateurs. Tous les habitants, au nombre de deux mille, profitèrent du bienfait de la mission qui dura deux mois. La dévotion du Rosaire y fut solidement établie, une croix fut plantée dans le lieu le plus éminent de l'Île, et l'on y montrait encore avant la Révolution une grosse pierre que le saint prêtre déplaça à cette occasion d'une manière qui sembla tout à fait surnaturelle.
Une chapelle que le Père de Montfort faisait restaurer à la Garnache n'était pas encore bénite; il retourna dans cette paroisse, y fit la cérémonie, et profita de la circonstance de cette bénédiction pour soutenir ce peuple dans les sentiments de piété qu'il lui avait inspirés pendant la mission et dont il retrouvait les fruits. De la Garnache, il passa à Sallertaine; mais loin d'avoir à traiter avec des gens aussi dociles que ceux qu'il venait de quitter, il les trouva dans un état d'opposition capable de décourager un homme moins habitué que lui à mettre toute sa confiance en Dieu. Ils allèrent en effet jusqu'à fermer les portes de leur église, malgré leur curé, et en emporter les clefs. Le saint prêtre, en arrivant dans le bourg, se rendit droit à la maison d'un des principaux habitants, qu'il savait très-opposé à la mission; en y entrant il dépose sur une cheminée un crucifix et une image de la sainte Vierge, se prosterne devant eux, fait sa prière, et, se relevant, il dit d'une manière si persuasive à l'habitant qu'il vient au nom de Jésus et de Marie travailler en ce lieu, que cet homme, subitement touché, accepte aussitôt l'invitation qu'il lui fait de se rendre à l'église avec sa famille. Cet exemple fait changer de résolution aux habitants, ils
LE VÉNÉRABLE LOUIS-MARIE GRIGNON DE MONTFORT.
vont écouter le prédicateur, et dès le premier sermon qu'ils entendent, ils sont tellement attendris, qu'ils se retirent fondant en larmes. Bientôt leur empressement à écouter le serviteur de Dieu fut aussi grand que leur opposition avait été prononcée, et jamais le Père de Montfort n'avait produit autant de fruits que dans cette mission de Sallertaine. Il est vrai que tout en lui contribuait à en assurer le succès ; outre cette éloquence persuasive qui touchait les cœurs, l'exemple de sa vie donnait encore un nouveau poids à ses discours. On sut bientôt combien il était pénitent et mortifié : il logeait dans un réduit pauvre et incommode, ne prenait que trois heures de sommeil, se déchirait chaque nuit le corps par une sanglante discipline, puis passait la journée en chaire, au confessionnal ou dans l'exercice d'autres bonnes œuvres de ce genre. Malgré tant d'occupations et tant de fatigues, il avait l'air aussi recueilli que s'il eût été occupé à l'oraison dans une solitude. Aussi persuasif au tribunal qu'en chaire, le saint prêtre faisait de nombreuses conquêtes à la grâce par le ministère de la confession. Il y parlait d'une manière si entraînante, qu'il suffisait de s'être adressé à lui pour devenir l'ennemi du monde et renoncer à ses maximes. Sans beaucoup discourir avec ses pénitents, il leur inspirait des sentiments si élevés, qu'il les rendait bientôt de fervents chrétiens. Alors, profitant de leurs saintes dispositions, il les engageait à s'enrôler dans de pieuses confréries que son zèle l'avait porté à établir en divers lieux, sous le nom de Frères et de Sœurs de la Croix. Il prétendait, par cette pieuse industrie, leur faire vaincre le respect humain et marcher à la suite de Jésus-Christ. Ses efforts furent couronnés de succès.
Jusqu'alors le serviteur de Dieu avait travaillé isolément, mais il sentait sans doute la nécessité d'avoir des collaborateurs qui pourraient étendre et perpétuer le bien qu'il opérait. Il est à croire que ce fut le désir de s'en procurer qui le détermina à partir pour Paris, dès que la mission de La Séguirière, qui suivit celle de La Garnache, fut terminée. Depuis longtemps il s'occupait, pendant les courts instants de loisir qu'il avait dans sa solitude de Saint-Eloi, à dresser le plan d'une société de missionnaires sous le titre de Compagnie de Marie. Il en avait dressé le règlement, après avoir consulté sur cette affaire l'évêque de La Rochelle. Ce prélat avait pleinement approuvé le projet de former une société d'ecclésiastiques pour perpétuer l'œuvre des missions qu'il lui avait soumis. Il ne s'agissait donc plus que de trouver des ouvriers évangéliques qui voulussent s'adonner à ce genre de travail. Le Père de Montfort, en arrivant dans la capitale, renouvela connaissance avec un de ses anciens compagnons d'étude, l'abbé Poullart Desplaces, prêtre du diocèse de Rennes et fondateur du séminaire du Saint-Esprit, situé dans la rue des Postes. Les sentiments de ces deux hommes de bien étaient trop semblables pour qu'ils ne s'entendissent pas promptement. Leur attrait, il est vrai, était différent, car M. Desplaces ne se sentait pas appelé à travailler aux missions ; mais il promit au Père de Montfort de lui donner les sujets qui auraient le désir de s'y consacrer. Il tint parole, et il lui accorda quatre jeunes ecclésiastiques de son séminaire, auxquels l'Esprit-Saint donnait cette vocation. Le Père de Montfort, ayant terminé l'affaire importante qui l'avait attiré à Paris, se rendit à Poitiers, où il voulait développer et consolider l'Institut des Filles de la Sagesse. Mais à peine fut-il arrivé dans cette ville, qu'il reçut de l'autorité ecclésiastique l'ordre d'en sortir dans les vingt-quatre heures. C'était pour la troisième fois qu'il était chassé honteusement d'une cité où il avait opéré tant de bien et à laquelle ses filles devaient plus tard rendre de si grands
28 AVRIL.
services. Accoutumé à obéir aux ordres même les plus rigoureux, le serviteur de Dieu partit aussitôt; il eut cependant la consolation, avant son départ, de voir ses anciens disciples et de les retrouver dans les sentiments de ferveur qu'il leur avait inspirés. La sœur Trichet lui parut surtout si affermie dans sa vocation, qu'il crut devoir lui donner une compagne et les faire aller à La Rochelle, où il se rendait, afin qu'elles y ouvrissent une école pour les filles pauvres. Ayant soumis ce projet à l'évêque de cette dernière ville, il fut approuvé par le prélat, qui le chargea de le mettre à exécution. Ce ne fut pas sans de grandes difficultés que la sœur Trichet put s'arracher de l'hôpital, où elle se rendait très-utile, et de s'éloigner de sa mère qui s'opposait de toutes ses forces à son départ. La peine qu'éprouva cette sainte fille dans son déplacement dut lui être d'autant plus sensible qu'en arrivant à La Rochelle elle ne trouva presque rien de préparé de ce qu'il lui fallait pour commencer son œuvre. Elle ne perdit pourtant pas courage; aidée des conseils et de l'activité du Père de Montfort, qui s'occupa de cette affaire avec son zèle ordinaire, elle put, au bout de huit à dix jours, ouvrir les classes et commencer ainsi une bonne œuvre que ses filles continuent encore avec bénédiction.
Le pieux instituteur ne se borna pas à établir d'une manière convenable les filles qu'il venait d'appeler à La Rochelle. Voyant que la communauté naissante prenait des accroissements, il désigna pour supérieure la sœur Trichet, qui s'appelait déjà Marie-Louise de Jésus, et traça à la nouvelle société une Règle pleine de sagesse, qu'il remit lui-même entre les mains de la supérieure. C'est cette Règle que suit encore la pieuse Congrégation qui reconnaît le Père de Montfort pour son Père, et qui, fidèle à observer cette Règle sainte, porte la bonne odeur de Jésus-Christ dans tous les lieux où elle possède des établissements. De retour dans le diocèse de La Rochelle, le Père de Montfort continua à évangéliser pendant l'année 1713, plusieurs paroisses du pays, dans lesquelles il fit admirer son courage pour la destruction du mal et la perfection de sa vertu, surtout de son humilité. Vers le commencement de 1714, il se rendit à Nantes, y visita l'hôpital des Incurables dont il avait procuré l'établissement, et prodiguait ses soins aux infirmes de cette maison. Son but était aussi d'affermir dans la piété la société des Amis de la Croix qu'il avait précédemment formée dans la paroisse de Saint-Similien, aussi s'en occupa-t-il d'une manière particulière. De Nantes, il partit pour Rennes. Arrivé dans cette ville, il ne put y exercer publiquement son ministère, ce qui lui causa une peine très-sensible. Une retraite qu'il y fit, en s'occupant d'une manière utile, servit à le consoler. Il fréquenta ensuite quelques personnes d'un rang élevé, et l'Esprit de Dieu dont il était rempli lui fit répandre la bonne odeur de Jésus-Christ dans toutes les maisons qui eurent l'avantage de le recevoir.
Après quelque temps de séjour à Rennes, le saint prêtre voulut aller à Avranches. Là de nouvelles humiliations l'attendaient encore, comme si ce fidèle disciple de Jésus crucifié ne pût vivre un moment sans croix. L'évêque de cette ville lui refusa toute permission de prêcher et même de célébrer, sans qu'on puisse en savoir la cause. Il fallut qu'il se rendît en toute hâte à Villedieu, dans le diocèse de Coutances, pour pouvoir satisfaire sa piété en y disant la messe le jour de l'Assomption. Ce ne fut pas la seule mortification qu'il eut à souffrir dans ce voyage. Arrivant dans un village et ayant besoin de repos, il se présenta dans une auberge pour y loger. Mais son air pauvre ne donnant pas aux gens qui la tenaient l'espoir qu'il y pût
LE VÉNÉRABLE LOUIS-MARIE GRIGNON DE MONTFORT.
faire de la dépense, ils refusèrent de le recevoir, et le serviteur de Dieu fut obligé de passer la nuit dehors, ainsi que son compagnon de voyage. Ce fut à cette occasion qu'exprimant sa tendre affection pour la croix, il composa un cantique dans lequel il en célèbre la vertu et la force qu'elle donne à ceux qui l'embrassent.
Le village où il fut si mal accueilli était sur la route de Saint-Lô; il allait dans cette ville, où il commença une mission: mais bientôt des hommes jaloux des succès étonnants qu'il obtenait par ses prédications le desservirent auprès des supérieurs et réussirent à le faire interdire. Il prit aussitôt le parti de se rendre à Coutances, dont le siège était alors occupé par Mgr de Brienac. Une explication qu'il eut avec le prélat suffit pour que ses pouvoirs lui fussent tout de suite rendus. Ce contre-temps, loin de nuire à la mission, ne fit que donner plus de considération au prédicateur; aussi produisit-il dans cette ville de grands fruits, non-seulement par ses discours, mais aussi par ses mortifications.
La mission de Saint-Lô se termina par la plantation d'une croix, qui a été longtemps pour cette ville l'objet d'une dévotion particulière. Le Père de Montfort ayant accompli l'œuvre qui l'avait attiré dans ce pays, en partit pour aller visiter à Rouen un de ses anciens condisciples, M. Blain, alors chanoine de cette métropole. Celui-ci, profitant de la familiarité qui existait entre eux, lui fit diverses observations sur sa conduite et sur certaines singularités qu'on remarquait en sa personne. Le serviteur de Dieu se justifia sur tous les points avec autant de succès que de modestie. Touchant les singularités, il dit que s'il avait des manières singulières et extraordinaires, c'était bien contre son intention; que les tenant de la nature, il ne s'en apercevait pas, et qu'étant propres à l'humilier, elles ne lui étaient pas inutiles.
Le saint prêtre songea, après cette visite, à retourner à La Rochelle, qui était le centre de ses missions. Sa route fut une prédication continuelle par le soin qu'il prit constamment d'empêcher le péché, et de porter tous ceux qui l'approchaient à louer et à servir Dieu. A Rennes, où il alla pour la dernière fois, il fit cesser des danses et des désordres qui avaient lieu sur une place de cette ville, et y établit la récitation publique du Rosaire: arrivé à La Rochelle, il y commença bientôt une mission à Fouras, pauvre paroisse de ce diocèse, puis à l'île d'Aix, dans l'hiver de 1714 à 1715. Etant revenu ensuite dans la ville épiscopale, il s'y livra à la prédication. L'auditoire qui assistait à son sermon le jour de la Purification fut témoin d'une merveille qui frappa beaucoup tous ceux qui la virent. Son visage exténué devint tout lumineux et rayonnant, et ses meilleurs amis ne purent en ce moment le reconnaître qu'à la voix. C'était un indice de la gloire céleste qui devait bientôt récompenser ses vertus et ses travaux.
Dieu commençait déjà à faire éclater la sainteté de son serviteur. Aussi le désirait-on avec empressement dans divers lieux, pour qu'il y donnât la mission. Il se livra à ce pénible travail pendant toute l'année 1715. Après l'île d'Aix, Taugon-la-Ronde, dans laquelle il établit une société de Pénitents-Blancs et une autre de Vierges, et Saint-Amand, furent les paroisses qu'il évangélisa d'abord avec les prêtres qu'il s'était associés. Plusieurs autres paroisses du même diocèse et la ville de Fontenay-le-Comte reçurent ensuite la même faveur. Il commença l'année 1715 par la mission de Saint-Pompain; un des premiers fruits qu'il y produisit, fut de porter à la réconciliation le fermier du seigneur du lieu, qui nourrissait une haine scandaleuse contre son propre pasteur et une autre personne du pays. Le serviteur
28 AVRIL.
de Dieu inspira au pasteur des sentiments de piété que cet ecclésiastique n'avait guère connus jusqu'alors. De Saint-Pompain il passa à Villiers, village peu éloigné, où, à la plantation de la croix, il reçut au milieu de son sermon des injures qu'il supporta avec une patience héroïque. Après avoir fait un pèlerinage à la célèbre chapelle des Ardilliers à Saumur, il se rendit à Saint-Laurent-sur-Sèvre pour y ouvrir une mission, qu'il commença le premier dimanche d'avril. C'était là le lieu où le Seigneur l'attendait pour l'appeler à lui. Pendant qu'il se livrait, avec son zèle ordinaire, à l'instruction et à la sanctification du peuple, on apprit que l'évêque de La Rochelle allait venir sans tarder faire la visite pastorale dans cette paroisse. Le saint prêtre, qui était pénétré d'un respect profond pour les prélats, voulut faire à son évêque une réception honorable, et se donna beaucoup de mouvement pour atteindre ce but. Ce surcroît de travail, joint à ses autres occupations, achevèrent de ruiner une santé déjà délabrée par les fatigues, les peines et les austérités. Le jour même de la visite, après avoir prêché de la manière la plus touchante sur la douceur de Jésus-Christ, il fut forcé de se coucher sur son grabat qui, jusqu'alors, n'avait été composé que d'un peu de paille dans un réduit obscur. Une fausse pleurésie vint bientôt mettre ses jours en danger. Il vit les approches de la mort comme un homme entièrement détaché du monde ; et sentant qu'elle approchait, il fit son testament tel que son extrême pauvreté le lui permettait, c'est-à-dire qu'il donna à ses confrères ses ornements avec ses livres, et divers objets de piété à des paroisses qu'il avait évangélisées. Il désigna ensuite pour son successeur un excellent prêtre, nommé Mulot, qu'il s'était attaché depuis peu. Pendant toute sa maladie, il ne cessa d'édifier par sa patience et ses discours ceux qui eurent le bonheur de l'approcher. Enfin, étant à ses derniers moments, on l'entendit dire ces paroles : « C'est en vain que tu m'attaques, je suis entre Jésus et Marie. Deo gratias et Mariæ. C'en est fait, je ne pêcherai plus ». Bientôt après il expira, vers huit heures du soir, un mardi 28 avril 1716. Il était âgé de quarante-trois ans et quelques mois.
Son corps fut inhumé dans l'église de Saint-Laurent-sur-Sèvre. Dix-huit mois après son décès, on voulut donner aux restes du saint prêtre une sépulture plus honorable, et l'on vit avec étonnement que son corps était entier, sans aucune apparence de corruption, et répandant une odeur suave. Cette église a été brûlée deux fois pendant les guerres de la Vendée ; mais le tombeau n'a pas été endommagé, et il est toujours l'objet de la vénération des fidèles.
Le souverain pontife Grégoire XVI l'a déclaré vénérable en 1838. La cause ayant été reprise, le pape Pie IX a fait insérer, dans les actes de la sacrée Congrégation des Rites, le décret par lequel il conste que le vénérable serviteur de Dieu a pratiqué les vertus théologales de Foi, d'Espérance et de Charité envers Dieu et le prochain, et les vertus cardinales de Prudence, de Justice, de Force et de Tempérance, et les vertus morales qui s'y rapportent, dans un degré héroïque, et que l'on peut procéder à la discussion des quatre miracles.
On a du vénérable Père de Montfort les ouvrages suivants : 1° Des Cantiques. Ils se recommandent plus par les sentiments pieux qu'ils expriment que par le mérite de la poésie. Ils ont été souvent réimprimés, et sont devenus populaires dans une partie de la Bretagne ; 2° La Journée chrétienne ; et 3° La Jeunesse sanctifiée.
Le Père de Montfort a laissé, ainsi que nous l'avons déjà dit, deux
ANNIVERSAIRES ET COMMÉMORATIONS. 337
Congrégations, qui continuent ses œuvres et ont mérité d'être approuvées par le Saint-Siège :
1° Les prêtres missionnaires de la Compagnie de Marie ou du Saint-Esprit, établis à Saint-Laurent-sur-Sèvre, canton de Mortagne. Cette société compte 43 profès répartis dans 4 résidences en France, outre la maison-mère et la mission d'Haïti (Grandes-Antilles) ; 6 novices. Ces prêtres pieux et zélés dirigent les Filles de la Sagesse, font des missions, et sont aidés par des frères coadjuteurs.
2° Les Filles de la Sagesse (enseignantes et hospitalières), établies à Saint-Laurent-sur-Sèvre, où est restée depuis la maison-mère, et autorisées par lettres patentes de 1773 et par décret du 11 février 1811. Cette Congrégation compte 3,042 religieuses, formant 260 maisons en 31 diocèses de France et de Belgique. Chacune de ces maisons comprend plusieurs œuvres souvent tout à fait distinctes, mais dirigées cependant par une même supérieure locale. Voici le tableau de ces différentes œuvres : 240 écoles primaires payantes et gratuites, pensionnats, 2 écoles normales, 7 écoles de sourdes-muettes et aveugles, 120 asiles de l'enfance, 45 ouvroirs, 3 crèches, 6 maisons de retraites spirituelles, 94 hôpitaux maritimes, militaires et civils, 9 asiles publics d'aliénés, 2 maisons centrales, 9 maisons d'arrêt et 3 bagnes, 30 bureaux de bienfaisance. A 80 autres maisons sont attachées des sœurs chargées de secourir les pauvres à domicile. Le diocèse de Luçon possède 28 maisons de cette Congrégation.
Nous avons extrait cette biographie des Vies des Saints de Bretagne, par Dom Lobineau, et nous l'avons complétée au moyen de Notes locales, et des Annales de la Sainteté en XIXe siècle. — Cf. Année Dominicaire, et la Vie du Père de Montfort, écrite par un de ses successeurs (Nantes, 1 vol. in-4°).
Événements marquants
- Naissance à Montfort-la-Cane le 3 janvier 1673
- Études chez les Jésuites à Rennes
- Entrée au séminaire de Saint-Sulpice à Paris en 1692
- Ordination sacerdotale en 1700
- Voyage à Rome et rencontre avec le Pape Clément XI en 1706
- Fondation des Filles de la Sagesse à Poitiers
- Construction et destruction du Calvaire de Pontchâteau
- Fondation de la Compagnie de Marie
- Mort à Saint-Laurent-sur-Sèvre lors d'une mission
Miracles
- Visage devenu lumineux et rayonnant lors d'un sermon à La Rochelle en 1715
- Corps retrouvé entier et sans corruption dix-huit mois après sa mort
- Déplacement surnaturel d'une grosse pierre à l'Île-Dieu
Citations
C'est en vain que tu m'attaques, je suis entre Jésus et Marie. Deo gratias et Mariæ. C'en est fait, je ne pêcherai plus.