Vénérable François-Marie-Paul Libermann
Fondateur de la Congrégation du Saint-Cœur de Marie
Résumé
Fils d'un rabbin de Metz, François-Marie-Paul Libermann se convertit au catholicisme en 1826. Malgré une épilepsie sévère qui retarde son ordination, il fonde la Congrégation du Saint-Cœur de Marie dédiée à l'évangélisation des esclaves noirs. Il meurt à Paris en 1852, laissant une œuvre missionnaire majeure fusionnée avec la Congrégation du Saint-Esprit.
Biographie
LE V. FRANÇOIS-MARIE-PAUL LIBERMANN,
FONDATEUR DE LA CONGRÉGATION DU SAINT-CŒUR DE MARIE,
PREMIER SUPÉRIEUR GÉNÉRAL DE LA CONGRÉGATION
DU SAINT-ESPRIT ET DE L'IMMACULÉ CŒUR DE MARIE
LE VÉNÉRABLE FRANÇOIS-MARIE-PAUL LIBERMANN.
montra quelque intérêt, lui retira bientôt ses bonnes grâces quand elle le vit étudier le français, aborder même le latin et se ménager volontiers des relations qui développaient ses études furtives.
« Dans une semblable position », raconte-t-il lui-même, « je ne pouvais que m'ennuyer beaucoup. Je tombai bientôt dans une tristesse profonde. C'est l'état qui dispose le plus un cœur dévoyé à se tourner vers le Seigneur, et à s'ouvrir aux influences de la grâce. Jusque-là j'avais vécu dans le judaïsme de bonne foi, et sans soupçonner l'erreur ; mais en ce temps je tombai dans une espèce d'indifférence religieuse, qui, en quelque mois, fit place à une absence complète de foi. Je lisais cependant la Bible, mais avec défiance ; ses miracles me rebutaient, et je ne les croyais plus. Cependant mon frère aîné, actuellement médecin à Strasbourg, venait de passer au Christianisme. J'attribuai d'abord sa démarche à des motifs naturels. Je pensai qu'il en était où j'en étais moi-même, relativement au Judaïsme ; mais je le blâmai d'avoir, par son abjuration, donné du chagrin à nos parents. Néanmoins, je ne me brouillai pas avec lui. Nous liâmes même en ce temps une correspondance. Je la commençai par une lettre, dans laquelle je lui faisais quelques reproches sur sa démarche, et je lui exposais mes pensées sur les miracles de la Bible. Je lui disais, entre autres choses, que la conduite de Dieu serait inexplicable si ces miracles étaient vrais ; qu'on ne comprendrait pas que Dieu en eût tant opéré pour nos pères idolâtres et prévaricateurs, tandis qu'il n'en faisait plus pour leurs enfants, qui le servaient, depuis longtemps, avec une si parfaite fidélité. Je concluais à rejeter ces anciens miracles, comme une invention de l'imagination et de la crédulité de nos pères.
« Mon frère me répondit qu'il croyait fermement les miracles de la Bible ; que Dieu n'en faisait plus aujourd'hui, parce qu'ils n'étaient plus aussi nécessaires ; que le Messie étant venu, Dieu n'avait plus besoin de disposer son peuple à le recevoir ; que tous les prodiges de l'Ancien Testament n'avaient d'autre fin que de préparer ce grand événement. Cette lettre me fit quelque impression : je me disais que mon frère avait bien dans son temps fait les mêmes études que moi ; cependant je persistais à attribuer sa conversion à des motifs humains, et l'effet produit par sa lettre fut bientôt détruit. D'ailleurs, le doute qui s'était emparé de mon esprit était trop profond pour céder à un ébranlement aussi faible : la bonté de Dieu m'en préparait d'autres.
« Un de mes condisciples me montra, en ce temps, un livre hébraïque non ponctué, qu'il ne pouvait pas lire, parce qu'il débutait dans l'étude de l'hébreu ; je le parcourus avidement : c'était l'Évangile traduit en hébreu. Je fus très-frappé de cette lecture. Cependant, là encore, les miracles si nombreux qu'opérait Notre-Seigneur Jésus-Christ me rebutèrent. Je me mis à lire l'Émile de Rousseau. Qui croirait que cet ouvrage, si propre à ébranler la foi d'un croyant, fut un des moyens dont Dieu se servit pour m'amener à la vraie religion ? C'est dans la Confession du vicaire Navogard que se trouve le passage qui me frappa. Là, Rousseau expose les raisons pour et contre la divinité de Jésus-Christ, et il conclut par ces mots : « Je n'ai pas été à même jusqu'ici de savoir ce que répondrait à cela un rabbin d'Amsterdam ». À cette interpellation, je ne pus m'empêcher d'avouer intérieurement que je ne voyais pas non plus ce qu'il aurait à répondre.
« Telles étaient mes dispositions à cette époque ; et, toutefois, l'œuvre de ma conversion ne faisait pas de grands progrès. J'appris alors que deux
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autres de mes frères, qui habitaient Paris, venaient pareillement d'embrasser le Christianisme. Cela m'émut jusqu'au fond de l'âme ; je prévoyais bien que leur aîné finirait par en faire autant. (Grâces à Dieu ! cela est en effet arrivé !) J'aimais beaucoup mes frères, et je souffrais en prévoyant l'isolement dans lequel j'allais me trouver auprès de mon père. J'avais un ami, qui partageait mes dispositions à l'égard de la religion. Je le voyais souvent. Nos études et nos promenades étaient presque communes. Il me conseilla d'aller à Paris, d'y voir M. Drach, qui dès lors était converti, et d'examiner sérieusement ce que j'avais à faire avant de prendre les engagements qui sont liés à la profession de rabbin. Cette proposition était de mon goût, j'y donnais une pleine adhésion. Mais il fallait la faire agréer à mon père, et cela n'était pas facile : lui écrire mes projets eût été le moyen le plus sûr de les rendre inutiles ; je me décidai donc à aller le trouver. J'arrivai à Saverne, bien fatigué du voyage que j'avais fait à pied ; mon père me laissa reposer un peu, avant de me parler de ses craintes, mais le jour n'était pas encore terminé, qu'il m'appelle auprès de lui. Il veut, sans plus tarder, éclaircir ses doutes. Un moyen facile était à sa disposition : il n'avait qu'à me questionner sur mes études, et sur le Thalmud en particulier. Mes réponses devaient lui donner la mesure de mon application. Il savait bien que l'on ne peut en imposer à un maître sur un sujet qui demande tant de travail, tant de mémoire, tant d'aisance, tant d'habitude. Le Thalmud, en effet, qui peut être saisi par un esprit d'une portée ordinaire, exige cependant quelque chose de très-délié et de très-exercé dans l'intelligence, pour être bien rendu, bien présenté. Souvent même, la plaisanterie s'y mêle, et des subtilités s'y montrent presque partout. Il n'y aura jamais que celui qui a étudié longtemps et récemment ces choses, qui puisse le rendre avec cette facilité qui caractérise les habiles. Mon père était de ce nombre ; et, en dix minutes, tous ses soupçons à mon sujet auraient été changés en tristes réalités, si la Bonté divine, qui voulait me convertir, n'était venue comme miraculeusement à mon secours.
« La première demande qu'il me fit était précisément une de ces questions sur lesquelles il est impossible de ne pas se laisser voir tel qu'on est. Or, depuis deux ans, j'avais négligé presque entièrement le Thalmud, et ce que j'en avais appris, je l'avais lu comme un dégoûté, qui veut simplement sauver les apparences. Cependant, à peine ai-je entendu la question, qu'une lumière abondante m'éclaire et me montre tout ce que je dois dire. J'étais moi-même dans le plus grand étonnement ; je ne pouvais m'expliquer une telle facilité à rendre compte de choses que j'avais à peine lues. Je n'en revenais pas, en voyant la vivacité et la promptitude avec lesquelles mon esprit saisissait tout ce qu'il y avait de confus et d'énigmatique dans ce passage qui allait décider de mon voyage. Mais mon père était encore plus émerveillé que moi-même ; son cœur était enivré de joie, de bonheur. Il me retrouvait digne de lui, et il voyait disparaître les appréhensions qu'on lui avait inspirées à mon sujet. Il m'embrassa tendrement, m'inonda le visage de ses larmes. « Je soupçonnais bien », me dit-il, « qu'ils te calomniaient encore, quand ils disaient que tu te livrais à l'étude du latin, et négligeais les connaissances de ta profession ». Et il me montra toutes les lettres qu'on lui avait écrites en ce sens. Au souper, ce bon père, voulant me régaler, alla chercher une bouteille de son vin le plus vieux, afin de se réjouir avec moi de mes succès.
« La permission de faire le voyage de Paris ne se fit pas longtemps attendre ; et malgré les avis qu'on lui donnait que j'y allais pour rejoindre
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mes frères et faire comme eux, il ne put le croire. Il me donna donc une lettre pour le rabbin Deutz (c'est le père de ce Deutz qui a livré la duchesse de Berry) ; mais j'étais d'autre part recommandé à M. Drach, et c'est à celui-ci que je m'adressai. Cependant je portai un peu plus tard ma lettre à M. Deutz, je lui empruntai même un livre pour la forme ; mais peu de temps après, je lui rendis, et n'allai plus le voir.
« Je passai quelques jours auprès de mon frère, et j'étais bien touché de voir le bonheur dont il jouissait. Néanmoins, j'étais encore bien loin de me sentir changé et converti. M. Drach me trouva une place au collège Stanislas, et il m'y conduisit. Là on me renferma dans une cellule, et on me donna l'Histoire de la doctrine chrétienne, par Lhomond, ainsi que son Histoire de la Religion, et on me laissa seul. Ce moment fut extrêmement pénible pour moi. À la vue de cette solitude profonde, de cette chambre où une simple lucarne me donnait du jour, la pensée d'être si loin de ma famille, de mes connaissances, de mon pays, tout cela me plongea dans une tristesse profonde, mon cœur se sentit oppressé par la plus pénible mélancolie. C'est alors que, me souvenant du Dieu de mes pères, je me jetai à genoux, et je le conjurai de m'éclairer sur la véritable religion. Je le priai, si la croyance des chrétiens était vraie, de me le faire connaître ; et si elle était fausse, de m'en éloigner tout aussitôt.
» Le Seigneur, qui est prêt de ceux qui l'invoquent du fond de leur cœur, exauça ma prière. Tout aussitôt je fus éclairé ; je vis la vérité ; la foi pénétra mon esprit et mon cœur. M'étant mis à lire Lhomond, j'adhérai facilement et fermement à tout ce qui y était raconté de la vie et de la mort de Jésus-Christ. Le mystère de l'Eucharistie lui-même, quoique assez imprudemment offert à mes méditations, ne me rebuta nullement. Je croyais tout sans peine. Dès ce moment, je ne désirais rien tant que de me voir plongé dans la piscine sacrée. Ce bonheur ne se fit pas longtemps attendre. On me prépara incontinent à ce sacrement admirable, et je le reçus le jour de Noël. Ce jour aussi, je fus admis à m'asseoir à la table sainte (1826).
» Je ne puis assez admirer le changement merveilleux qui s'opéra en moi au moment où l'eau du baptême coula sur mon front. Je devins vraiment un homme nouveau. Toutes mes incertitudes, mes craintes tombèrent subitement. L'habit ecclésiastique, pour lequel je me sentais encore quelque chose de cette répugnance extraordinaire qui est propre à la nation juive, ne se présenta plus à moi sous le même aspect ; je l'aimais plutôt que je ne le craignais. Mais surtout je me sentais un courage et une force invincibles pour pratiquer la loi chrétienne. J'éprouvais une douce affection pour tout ce qui tenait à ma nouvelle croyance. Je passai un an dans ce collège, pratiquant ma religion de bon cœur et avec joie. Je n'y étais cependant pas aussi à l'aise que je devais l'être plus tard au séminaire de Saint-Sulpice.
» Ce fut en novembre 1827 que M. Drach vint me présenter à Saint-Sulpice. Déjà la retraite était finie ; M. Drach commença par faire connaître les craintes qu'il avait sur ma santé ; il appréhendait que le lever de la communauté fût trop matinal pour moi. Le bon M. Garnier répondit rondement que, dans ce cas, il ne fallait pas venir au séminaire. De plus, mon introducteur ajouta que je savais parfaitement l'hébreu, mais que j'étais bien moins fort en latin. « Les cours de théologie se font en latin et non pas en hébreu », reprit assez vivement M. le supérieur. Ces deux réponses me donnaient bien quelque crainte, cependant elles ne me rebutèrent
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pas. J'eus bien occasion d'éprouver plus tard qu'une grande bonté de cœur se cachait sous cette rigidité apparente.
« Mon entrée au séminaire de Saint-Sulpice fut pour mon âme une époque de bénédiction et de joie. On me donna pour ange (ou moniteur) M. l'abbé Georges, aujourd'hui évêque de Périgueux. La grande charité avec laquelle il remplissait sa fonction me confondait en me faisant aimer de plus en plus une religion qui inspire des sentiments si doux et si merveilleux. Et puis ce silence qui se garde si bien au séminaire, ce recueillement intérieur qui se lit sur toutes les figures, et qui est comme le caractère spécial de ceux qui habitaient cette sainte maison ; tout cela me faisait le plus grand bien. Je me sentais dans un nouvel élément ; je respirais à l'aise. Une seule chose me manquait dans ces commencements, c'est que j'ignorais complètement le moyen de faire oraison. Quoi qu'en eût dit d'abord M. Garnier, il me permit de me lever après les autres : et je me voyais ainsi privé des répétitions et explications de l'oraison qui se font le samedi matin. Ne pouvant faire mieux, je prenais mon manuel entre les mains, et je faisais mon oraison en produisant successivement tous les actes que la méthode indique. Cet exercice, si pénible en apparence, m'était rendu agréable par l'onction de la grâce, et il me fut très-salutaire ».
La grâce seule pouvait lui donner le courage de tout quitter ainsi pour Jésus-Christ. Son père, après avoir usé de tous les moyens de persuasion pour arrêter ce fils, objet de tant d'espérances, avait vomi contre lui mille malédictions et autant de blasphèmes contre notre religion sainte. De pieuses dames durent pouvoir à l'entretien de cet orphelin volontaire. Cet abandon total à Dieu était nécessaire pour le préparer à évangéliser plus tard les âmes abandonnées. Sa plus grande douleur fut de voir, à la lumière nouvelle qui l'inondait depuis son baptême, les ténèbres où son père était enseveli. Il brûlait du plus grand zèle pour le salut et la perfection de tous ceux qui lui étaient unis par les liens du sang, comme on peut le voir par sa correspondance pleine d'onction évangélique et qui respire un parfum de foi et d'amour. Cet apostolat, qu'il exerça avec tant de zèle dans sa famille, ne fut pas stérile ; un neveu et quatre nièces se consacrèrent au Seigneur. Pour lui, il semblait que son existence était assurée : une vocation très-évidente l'appelait à l'état ecclésiastique. Il rencontrait pour atteindre ce but un séminaire et des directeurs qu'il eût choisis de prédilection.
Pendant les premières années de séminaire, Dieu le combla de consolations intérieures. Une grâce sensible, qui lui fut accordée à un degré éminent, le don des larmes, trahit, malgré lui, cette rosée du ciel qui pénétrait son âme. Aux heures de communication plus intime avec Dieu, pendant l'oraison, devant le Saint-Sacrement, au moment de la communion, il semblait fondre sous le souffle de l'Esprit-Saint. Debout ou agenouillé, le visage immobile, et la face tournée vers le ciel, il ne pouvait détacher, d'un objet si doux à contempler, ses yeux pleins de délicieuses larmes.
Ces premières délices, qui sont comme le lait de la vie spirituelle, firent bientôt place à une autre nourriture plus solide, nous voulons dire à celle des désolations intérieures. Un directeur l'ayant un jour rencontré accablé sous le poids de ses peines, l'encourageait par le souvenir des Saints et par l'exemple de saint Vincent de Paul : « Hélas ! » répondit-il, « saint Vincent de Paul pouvait au moins faire oraison ! » Combien de temps eut-il à soutenir cette épreuve ? Elle n'est pas ordinairement de très-longue durée. Pour lui, pour l'apôtre des âmes délaissées et le grand maître du renoncement spirituel, elle dura cinq années. Ce n'était pas assez ; Dieu lui ménageait un autre moyen de le crucifier, pour accomplir en lui l'œuvre de la grâce. Au moment où il allait faire le premier pas qui devait le séparer du monde et le consacrer irrévocablement au service du Dieu qui devait réjouir sa jeunesse, il vit la couronne du sacerdoce lui échapper. Il fut pris d'attaques d'épilepsie ; cette humiliante infirmité, que le langage vulgaire appelle le haut mal, commença précisément à l'âge où elle devient le plus souvent incurable. Les accès violents, nommés le grand mal, furent plus ou moins espacés ; mais toutes les nuances de ce qu'on appelle le petit mal se renouvelaient très-fréquemment. Les crises se succédèrent rapidement les premières années ; elles ne purent s'affaiblir, plus tard, que parce que le mal semblait ne plus trouver de résistance dans un corps épuisé. Telle fut sa fatigue, que le pauvre malade pouvait à peine se tenir debout pendant la communion ; il entendait la sainte messe, assis à l'écart, dans une petite chapelle dédiée à saint Joseph, auquel il eut toute sa vie une dévotion particulièrement affectueuse. Il n'avait pas toujours la force d'assister le célébrant à l'autel ; mais il priait avec sa paix angélique, et même avec des larmes, qu'il faut moins attribuer à l'excès de la souffrance qu'à l'épanchement d'une âme blessée d'amour.
On l'a vu comme aux prises avec des attaques qui semblaient céder à l'énergie de sa prière : il la continuait d'autant plus ardemment, que l'agonie était plus près et durait plus longtemps. Cette ardeur rayonnait sur sa face tourmentée, au moment surtout de la communion ; souvent le prêtre, qui lui donnait le pain des forts, se sentait pressé de s'unir aux dispositions de cette victime défaillante. Il a visiblement surmonté les crises naissantes, même en dehors des cérémonies saintes, par un don spécial et par l'énergie de sa volonté. Une pieuse dame lui adressait quelques paroles, au moment où de légers symptômes commençaient à altérer sa figure. Il s'aperçut que cette dame allait souffrir autant que lui ; il leva ses yeux au ciel, en disant : « Seigneur, ayez pitié de votre serviteur ! » Il prononça ces mots avec un si vif sentiment de résignation et de foi, que Dieu l'exauça, et remplaça l'orage par un surcroît de paix et de joie, qui permit de continuer l'entretien avec une grande consolation de part et d'autre.
Un jour le médecin, après l'avoir assisté dans les plus affreuses convulsions, s'écria, dès qu'il eut mis le pied hors de l'infirmerie : « Qu'est-ce donc que M. Libermann ? » L'infirmier ne comprenait qu'à demi cette question : « Je sais », continue le médecin, « quels ravages de pareilles crises produisent dans tous les sens et au plus profond de l'âme : j'ai trouvé M. Libermann tranquille et presque heureux ; c'est donc un ange ou un saint ». En effet, la grâce et un courage héroïque pouvaient seuls triompher de la sombre désolation, résultat ordinaire de cette maladie : il éprouvait parfois un si profond dégoût de la vie, la tentation de se donner la mort était si forte, il se défiait tellement de lui-même au milieu d'un si grand danger, qu'il ne gardait sur lui ni dans sa chambre aucun instrument tranchant : « Je puis à peine passer sur un pont », avoua-t-il un jour par nécessité, « sans que la pensée de me jeter à l'eau me vienne, pour en finir avec mes souffrances ; mais la vue de mon Jésus me soutient et me rend patient ». Enfin, où il faut admirer la merveilleuse conduite de la Providence, c'est qu'au milieu de cette horrible infirmité qui mène à la manie, à la démence, Libermann devint un directeur éprouvé des âmes, un maître de la vie spirituelle ; il y puisa ce détachement des choses sensibles, cette horreur de la nature dégradée qui le faisait se regarder comme un gueux, un misérable
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homme, un insensé, une chair pourrie, un objet d'horreur et de dégoût, etc.; car voilà les termes qu'il a constamment employés, à l'exemple des Saints, pour parler de lui. Sa maladie lui paraissait une image des plaies du péché : cette désolation du corps et de l'âme, il l'appelait le tombeau de Lazare, qu'il a si bien décrit dans son Commentaire sur saint Jean. C'est là qu'il attendit avec patience, avec confiance, de longues années, que le bon Jésus, son ami, vînt le visiter. Le 8 juillet 1830, écrivant à son frère, il lui raconte sans ménagement l'état de sa santé, lui dit qu'il renonce à la consolation des saints Ordres : « Voilà », continue-t-il, « qui est bien affligeant, désolant, insoutenable ! Sûrement ce serait là le langage d'un enfant du siècle, qui ne cherche son bonheur que dans les biens de ce monde, et qui agit comme s'il n'y avait pas de Dieu pour lui ; mais ce n'est pas ainsi que font les enfants de Dieu, les véritables chrétiens : ils se contentent de tout ce que leur Père céleste leur donne, parce qu'ils savent que tout ce qu'il leur donne est bon et utile, et que, s'il leur arrivait autrement, ce serait un véritable malheur pour eux ; car tous les maux que Dieu semble nous envoyer sont des biens réels. Et malheur au chrétien à qui tout va selon sa volonté ! il n'est pas comblé des faveurs de son Dieu. Aussi, mes chers amis, je puis vous assurer que ma chère maladie est pour moi un grand trésor, préférable à tous les biens que le monde offre à ses amateurs, puisque ces prétendus biens ne sont que boue et misère aux yeux d'un véritable enfant de Dieu, et ne peuvent l'éloigner que de son Père qui est dans le ciel. Et j'espère que, si Notre-Seigneur me continue la grâce qu'il m'a faite jusqu'à présent, et que je ne mérite pas du tout, je mènerai une vie parfaitement pauvre et uniquement employée à son service ; et alors je serai plus riche que si je possédais le monde entier. Et je défie le monde de me trouver un homme plus heureux que cela ! car qui est plus riche que celui qui ne veut rien avoir ? qui est plus heureux que celui dont les désirs sont accomplis ? Et pourquoi vous affliger à mon sujet ? pensez-vous que je mourrai de faim ? Eh ! mon Dieu, le Seigneur pourvoit aux oiseaux de la campagne, et ne trouvera-t-il plus moyen de me nourrir aussi ? il m'aime plus que les oiseaux de la campagne.
« Mais, direz-vous, si j'étais prêtre, je pourrais avoir une place et aider ma famille. Non, mes chers amis, il n'en sera rien : mon corps, mon âme et toute mon existence sont en Dieu, et si je savais qu'il y eût encore une petite veine en moi qui ne fût pas à lui, je l'arracherais et la foulerais aux pieds, dans la boue et la poussière ! Que je sois prêtre ou non, que je sois millionnaire ou gueux, tout ce que je suis et tout ce que je possède est à Dieu, et à personne autre que lui ; et je vous supplie de ne pas exiger que j'en agisse autrement, car ce serait injuste de votre part et inutile ; les liens de la charité qui me lient et m'attachent à mon Seigneur Jésus-Christ sont trop forts pour que vous puissiez les rompre, supposé même que vous le voulussiez (ce que je ne pense nullement), pourvu cependant qu'il plaise au Seigneur de me continuer ses bontés, que je ne mérite certainement pas ».
Sous les cloîtres nouvellement construits du séminaire de Paris se rencontrait une élite de prélats qui font en ce moment l'édification des peuples, une pépinière de vocations destinées à orner la plupart des congrégations religieuses, une foule d'apôtres prêts à devenir en grand nombre, sur des plages lointaines, confesseurs et martyrs de la foi : en présence de ces condisciples et de maîtres dignes d'une telle génération de lévites, le jeune Libermann, par goût et par choix, eût choisi le rôle le plus obscur, quand
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les circonstances ne lui en eussent pas fait une nécessité. S'il était déjà dans les plans de Dieu, et s'il devint peu à peu un apôtre du séminaire, il fut d'abord et toujours, et dans toute la simplicité du mot, un bon séminariste. « Pendant cinq ans », écrit-il à un ami, « je vous le répète, je n'ai rien jugé, rien examiné ». Il passait donc entre ses pères et ses frères, les yeux fermés, malgré les clartés extraordinaires qui illuminaient son âme. Si quelque chose le renseignait, l'instruisait, l'inspirait, il en faisait son profit. Si un trait l'édifiait moins, il en profitait encore, pour faire mieux et s'humilier davantage. Avait-il à donner un avis, il le donnait et passait. Et pourtant, il n'hésita et ne recula devant aucune bonne œuvre, aucune pensée de zèle et d'édification.
Cette mesure et cette réserve envers le prochain, il sut, ce qui est bien autrement difficile, la garder envers lui-même. Il ne s'est point jugé, il ne s'est point soumis à son propre examen, en ce sens qu'en surveillant avec la plus scrupuleuse attention tout son intérieur, il ne soumit point à son esprit propre les opérations de Dieu sur son âme. Il s'en rapportait à son directeur, et se contentait de prier jusqu'aux larmes, afin que Dieu l'éclairât, et par lui répandît sa lumière en ses voies. Il resta plus de dix ans sans vouloir scruter, malgré les explications légèrement divergentes de ses directeurs, un fait extraordinaire, qui, au lieu de troubler sa paix modeste et d'exalter son imagination, ne fit que l'affermir dans son humble défiance de lui-même. En l'année 1831, à la fête que le séminaire consacre spécialement au sacerdoce de Notre-Seigneur, il méditait à la chapelle, pendant la grand'messe, sur le mystère du jour, en renouvelant sans doute l'humble aveu de son indignité. Comme pour répondre à ses pensées, le divin Maître, par une vue sensible et distincte, daigna se montrer à lui comme Pontife suprême. Il le vit, les mains pleines de lumières et de grâces, et, comme rangés autour de lui, tous ses frères du séminaire. Il lui sembla qu'il parcourait les rangs, donnant à chacun une part de ses largesses, et n'exceptant que lui seul, en même temps qu'il parut lui offrir ses frères, et comme mettre à sa disposition le trésor distribué à tous. La vision consommée, il en parla peu après à son directeur, avec sa paix accoutumée. Des explications diverses qui pouvaient se présenter, il n'en accepta qu'une, celle qui le mettait au dernier rang. Il connut des situations si complexes dans la vie spirituelle, que non-seulement ses directeurs hésitaient, mais que jusqu'aux plus habiles maîtres de spiritualité se trouvaient en défaut. Et cependant, aux yeux de ses condisciples, qui voyaient les effroyables épreuves du dehors, comme aux yeux de ses directeurs qui pénétraient au dedans du voile de son âme, de l'aveu unanime de tous, il fut toujours dans la docilité, le calme et la paix, au point d'arracher souvent à ses frères ravis cette exclamation : « Qu'il est heureux ! »
Malgré la bonne odeur que tant de vertus répandaient dans le séminaire de Saint-Sulpice, la révolution de 1830 ayant diminué les ressources de cette maison, on résolut d'en exclure un sujet visiblement et indéfiniment irrégulier; en faisant cette pénible communication à ce pauvre séminariste, on lui demanda avec une affectueuse anxiété ce qu'il allait devenir : « Je ne puis rentrer dans le siècle », dit-il, « Dieu, je l'espère, voudra bien pourvoir à mon sort ». Cette réponse toucha tellement les enfants de M. Olier, qu'ils prirent une seconde et généreuse décision pour que Libermann passât à la maison d'Issy, et y restât aux frais de la Compagnie aussi longtemps qu'il plairait à Dieu. Là, n'étant ni élève ni directeur, il se crut à charge, il se regarda comme un homme de peine, il demanda les plus
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humbles offices, au dedans comme au dehors. Il fut pour un temps réduit, tant ses forces le trahissaient, à n'avoir presque plus d'autre occupation que celle de brosser les arbres et de nettoyer le bois des charmilles. Qui aurait pu voir en lui l'élu de Dieu, destiné à ranimer la ferveur des trois maisons de Paris, d'Issy, et de la Solitude? C'est pourtant ce qu'il entreprit ; il s'adressa d'abord aux âmes les plus simples, à quelques bons serviteurs, qu'il trouvait réunis aux heures libres dans la loge du portier : son apostolat s'étendit bientôt jusqu'à l'infirmerie.
Après les malades, il prodiguait les soins les plus ingénieux de sa charité aux nouveaux venus. Un séminariste survenait-il, il l'aidait à porter ses malles, le conduisait dans sa chambre, la balayait, faisait son lit, souvent à la dérobée, afin que, revenant le soir, le nouveau venu eût la surprise d'y trouver tout en état. Un ange, c'était le mot d'usage, avait passé par là. Il comprenait l'importance de donner, de bonne heure, aux nouveaux les meilleures habitudes. Il remarqua que l'un d'eux, d'une vivacité extrême, partait brusquement au premier appel et courait à toutes jambes, jusqu'à perdre haleine ; sans lui adresser ni avis ni reproche, il se trouvait à point nommé sur son passage et s'avançait en face avec une gravité très-marquée ; puis, il allait partager son travail, faisait très-posément devant lui ce qu'il venait de faire très-précipitamment ; on l'appelait, et même comme pour une chose pressée : il n'en achevait pas moins paisiblement ce qu'il avait commencé, puis partait sans trouble, même après un second appel, au risque de scandaliser le séminariste pétulant, qui enfin remarquait la leçon et ne l'oubliait pas.
A Issy, les sciences profanes avaient pris le pas sur les sciences sacrées ; que l'on juge s'il ne devait pas y avoir dans cet athénée quelque chose de l'émoi de l'aréopage quand le nouveau Paul venait à parler de sa doctrine, peut-être inconnue à plusieurs. « Vous désirez », disait-il, « savoir ce qu'il faut penser de l'étude ? Le prêtre doit posséder deux choses : la science et la sainteté. Il est certain que la première, la principale, la plus importante, c'est la sainteté ; car la plus haute science théologique ne peut sauver une âme sans la grâce. L'Esprit-Saint seul donne la grâce, et plus abondamment à un saint prêtre, de science ordinaire et suffisante, qu'à celui qui n'a qu'une piété médiocre, avec beaucoup de théologie. Cependant, il ne faut pas mépriser la science ; elle aussi est nécessaire, quoique secondairement : il faut l'avoir dans un degré suffisant. Distinguons trois sortes de sciences : la première est purement naturelle, et acquise avec toute l'ardeur et la contention de l'esprit, en ne comptant que sur ses propres forces ; cette science est stérile et indigne d'un prêtre. La seconde est purement surnaturelle, et ne s'acquiert que dans la contemplation ; donnée seulement à un petit nombre, elle a toujours été rare dans l'Église. La troisième pourrait s'appeler mixte ; c'est à celle-ci que doivent s'appliquer tous les séminaristes. Pour l'obtenir, il faut, étant mû par un principe surnaturel, comme par le motif de plaire à Dieu, et de faire sa sainte volonté, appliquer sérieusement ses facultés naturelles à l'étude de la science, dans un esprit de recueillement et d'amour de Dieu plein de confiance en lui seul. Il faut éviter en même temps cette paresse et cette lâcheté naturelles qui nous portent au repos, et les dégoûts que peut inspirer une application sérieuse ; prendre garde au goût trop prononcé, à la passion de l'étude : renoncer à soi-même, en s'humiliant devant Dieu, en écartant à la fois la complaisance vaine qui s'applaudit du succès et le découragement de l'impatience. Il est surtout très-important de travailler dans le recueillement ;
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car autrement « notre esprit prend peu à peu l'habitude d'agir par lui-même, indépendamment de Dieu, et cela est un mal véritable. Mais le plus grave inconvénient, c'est que notre esprit prend une activité naturelle extraordinaire, qui le rend incapable de la souplesse et de la docilité aux lumières divines : ce qui nuit beaucoup aux choses de Dieu, et peut devenir un obstacle terrible à l'oraison, à la connaissance de soi-même et des âmes, et de l'action de la grâce en elles ».
Voilà les belles maximes qu'il voulait faire régner : obéissant sans doute à une impulsion supérieure, il s'adressa à celui-là même qui avait apporté avec lui du monde dans le séminaire tout le cortège des sciences, au célèbre Pinault, dont la foi lui était bien connue. Il osa lui exposer son plan : ranimer la ferveur des deux séminaires par celui d'Issy ; prendre pour auxiliaires et pour instruments, non pas les plus habiles ni les plus influents, mais les plus fervents : par eux, mettre en honneur l'esprit de foi pure, et propager l'œuvre de la perfection cléricale, non pas seulement par des paroles de passage, des exemples isolés, des efforts à huis clos, dans un petit cercle de zélateurs inconnus et timides ; mais hautement, franchement, par une majorité d'Issyens de bonne volonté, qui, sous l'influence d'un directeur, donnerait le branle au séminaire des philosophes, lequel à son tour réagirait sur celui de Paris, et par celui-ci sur toute la France. Le professeur comprit et promit son concours. Les premiers supérieurs approuvèrent. L'œuvre des bandes commença ; ainsi fut nommée cette association de fervents et de zélateurs, qui, pendant quatre ans, eut pour directeur M. Pinault et pour âme le pieux Libermann.
« Il avait une grâce particulière », dit l'un d'eux, « pour diriger les âmes et les faire avancer dans la perfection. Ceux qui tendaient fortement à Dieu se trouvaient attirés à lui comme invinciblement. Il était un centre où aboutissaient tous ceux qui cherchaient sincèrement à se sanctifier ». Un autre ajoute : « On ne peut dire quel bien nous a fait M. Libermann ; sa manière gaie et facile de traiter les vérités de la religion attirait à lui ; sa bonté gagnait les cœurs ; son zèle sincère et son air si pénétré allaient au fond des âmes... Il suffisait d'un coup d'œil jeté sur M. Libermann pour abattre une tentation, ranimer la lâcheté, calmer l'âme la plus agitée, faire succéder le recueillement à la dissipation. J'en ai fait souvent l'expérience, en le regardant même de loin, et mes confrères m'ont raconté bien des fois des impressions semblables. Les plus ardents parmi les séminaristes, ceux qui avaient eu le plus de contact avec le monde, étaient ceux auxquels il s'attachait de préférence, et que, souvent après de grandes résistances, il gagnait le mieux et portait le plus loin dans la vertu. J'en ai vu un, qui passait pour avoir été des plus vifs et des plus fiers, ne jamais lever les yeux un seul instant au réfectoire, pendant deux ans que je l'observai avec soin, étant placé vis-à-vis de lui. Dieu avait donné à M. Libermann des lumières grandes et sûres touchant les âmes, les voies intérieures et les opérations de la grâce. En un instant, il avait connu à fond une âme ; il semblait même l'avoir connue par avance, et l'on doutait si ce n'était pas une sorte d'inspiration. J'ai eu, Dieu merci, de fort bons directeurs dans ma vie, hommes de grande réputation ; mais je puis assurer que nul ne m'a jamais aussi connu que M. Libermann. Dès la première entrevue, allant droit au fond de mon caractère et de mes besoins, il me signala de suite le régime à suivre et les remèdes à employer, me faisant remarquer la liaison et la portée d'une foule de choses que j'avais à peine entrevues jusqu'alors moi-même. Je trouvai en lui la même lucidité et sûreté de
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coup d'œil, quand il me fallut étudier et déterminer ma vocation ultérieure. Nul ne m'a plus nettement déroulé le présent et l'avenir, et plus complètement fixé sur ce point si délicat et si important. C'est pour cela que nos directeurs nous envoyaient souvent à lui, comme fit le mien en cette occasion. Eux-mêmes disaient hautement avoir beaucoup avancé, par les entretiens de M. Libermann, dans la connaissance des choses spirituelles ».
Il donnait à tous des règlements, des avis dignes des plus grands maîtres de la vie spirituelle. En le sanctifiant ainsi lui-même, et en sanctifiant les autres par ses paroles et ses exemples, Dieu préparait la Congrégation dont il devait être le fondateur : elle existait déjà autour de lui à son insu. Frédéric Le Vavasseur, né à l'île Bourbon en 1811, entra au séminaire de Saint-Sulpice vers 1836 ; admis parmi les philosophes d'Issy, il fut reçu et introduit par le P. Libermann, qui lui servit d'ami, d'ange et de moniteur. Il le paya d'un prompt retour et fut bientôt l'un de ses auxiliaires les plus utiles dans les réunions pieuses. Sa première et principale épreuve fut une difficulté extrême d'assouplir aux études théologiques son esprit fatigué et jusque-là uniquement exercé aux combinaisons des sciences exactes. La difficulté s'accrut pendant dix-huit mois, par le déclin de sa santé, au point qu'il n'hésitait pas à dire qu'à moins d'un miracle, il ne pourrait continuer ses études.
C'était à peu près le cas où se trouvait l'un de ses condisciples, M. Tisserand, qui doit, avec lui et le P. Libermann, former comme le triumvirat des fondateurs d'une congrégation nouvelle. Entré peu auparavant au séminaire d'Issy, Eugène-Nicolas Tisserand avait traversé non moins péniblement les premiers cours de philosophie, au point que, réputé incapable et refusé pour la tonsure, il avait été privé, par arrêt du conseil archiépiscopal, de la bourse qui lui avait été allouée. En le congédiant, son directeur lui recommanda, pour l'honneur de l'Église, et dans l'intérêt de son âme, de renoncer à l'état ecclésiastique. Il se retira dans un couvent de la Trappe ; au bout de quelques mois, sa santé altérée l'obligea d'abandonner cette retraite. Il reparut à Issy, et obtint à grand'peine une hospitalité de dix jours. Au bout de ce temps, contre son attente, il lui fut permis de reprendre son ancienne place. Il l'occupait depuis deux mois, quand Le Vavasseur entra au même séminaire. M. Tisserand était né d'une mère créole et descendant d'un ancien gouverneur de Saint-Domingue, dont le nom était demeuré célèbre ; sans s'être concerté avec son nouvel ami, il n'était pas moins préoccupé que lui du salut des nègres. Seulement, toutes ses pensées se fixaient sur les esclaves de Saint-Domingue, sa patrie maternelle.
Les deux séminaristes, de sang créole, se sentaient donc la même aspiration secrète, et ils avaient la même confiance pour le Père Libermann. Telle est bien l'obscure origine de l'œuvre qui s'appellera plus tard la Congrégation du Saint-Esprit et du Saint-Cœur de Marie. Deux séminaristes, l'un rejeté de la cléricature, comme incapable, l'autre désespérant de pouvoir faire ses études, tous deux devant se reposer, pour principale chance de succès, sur un acolyte exclu depuis dix ans des Ordres sacrés et frappé d'une maladie ordinairement incurable : sur ce triple fondement Dieu bâtira son édifice.
Tout ce qui, dans la vie du Père Libermann, d'après la prévision humaine, semble l'éloigner du but, est la voie directe dans les vues de la Providence. Ainsi, le Père Louis, voulant relever la congrégation des
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Eudistes, s'adressa à Saint-Sulpice pour avoir un auxiliaire qui l'aidât surtout dans la direction du noviciat. Le Père Libermann, désigné par M. Mollevaut, consentit à rompre tous les liens qu'il avait formés avec ses nombreux amis, pour se dévouer à cette œuvre lointaine et inconnue. Dieu voulait le préparer aux épreuves d'une Congrégation naissante par les épreuves les plus pénibles d'une Congrégation restaurée. Ne semble-t-il pas que le serviteur de Dieu traçait trois ans à l'avance l'histoire des premières tribulations de sa future Congrégation, quand il écrivit ces lignes de Rennes, où son apostolat, jusqu'à là partout couronné de succès, fut arrêté au noviciat des Eudistes par des obstacles qu'il n'a jamais voulu faire connaître entièrement : « Nous sommes pauvres, petits, ignorés et même méprisés, non-seulement le corps en général, mais chaque membre qui en fait partie. Ceci », continue-t-il, « arrive toujours dans les commencements des Congrégations : on est traité un peu d'aventuriers qui veulent essayer une entreprise, faute de trouver mieux. Nous sommes sans nom, sans protection, et obligés, en toute rencontre, de nous abaisser, de nous mettre au-dessous de tous ceux avec qui nous avons à traiter, de recevoir les peines, les injures et les injustices, non-seulement sans résister, mais même en silence, et comme un pauvre homme foulé par un plus puissant, et qui craint de lui résister de peur d'en être écrasé. Des difficultés partout, et en général et en particulier, et au dedans et au dehors, de la part des hommes et de la part des démons ».
Cependant M. Le Vavasseur fit en 1838 le voyage de Rennes et traita, pour la première fois, avec le Père Libermann, de l'apostolat des noirs. De retour à Paris, il fit, de concert avec M. Tisserand, recommander cette sainte œuvre aux prières de l'archiconfrérie de Notre-Dame des Victoires, et, encouragé par M. Pinault, il écrivit à son ami pour le consulter de nouveau. Il lui apprend que Dieu a inspiré ce même dessein d'évangéliser les noirs à MM. de la Brunière, Senez, Tisserand, etc. : « Peut-être aussi deux ou trois à Issy l'embrasseraient certainement de toute leur âme. Voyez devant le bon Dieu ce qu'il peut y avoir de bien dans tout ceci. Car mille fois la mort, plutôt que de rien désirer ou penser hors de cette divine volonté. Vous voyez bien toutes les difficultés d'une telle œuvre, mais les difficultés sont ce pourquoi Dieu récompense. Toute la question est de savoir s'il la veut ». Dans sa réponse, le Père Libermann lui conseille de s'humilier devant Dieu, d'abandonner son âme aux impressions de la grâce, d'exécuter son projet avec constance malgré tous les obstacles.
Pour lui, prêt à se dévouer entièrement à cette œuvre, il n'attendait qu'une manifestation de la volonté de Dieu. Il en vit une dans le désir ardent, quoique sage, qui lui vint de faire le voyage de Rome. Il obéit aussitôt à cet ordre céleste, et il part de Rennes, le cœur déchiré par les instances touchantes du Père Louis, supérieur des Eudistes, qui voulait le retenir ; il se rend à Lyon par Paris, où M. Pinault, son directeur, le fortifie dans son dessein, tandis qu'une autre personne de haute vertu, et en qui il avait confiance, le contredit et le traita d'imprudent. À Notre-Dame de Fourvières, sa mise, sa figure de pauvre voyageur souffrant, lui font refuser l'honneur d'être servant de messe, honneur qu'il avait humblement demandé pour approcher plus près de l'image bénie. Le supérieur d'une Congrégation religieuse, qu'il va consulter, se met à rire aux éclats dès qu'il l'entend parler de son projet. Il résolut alors de s'abandonner aveuglément à la conduite de Dieu, et de ne parler des vues de la Providence sur lui que dans le temps, dans le lieu et aux personnes que cette même
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Providence lui désignerait. M. de La Brunière, qui l'avait accompagné à Rome, se sépara de lui. Au bout de deux mois, il restait donc seul, dans l'abandon le plus complet, à la merci des atteintes de sa maladie cruelle, livré aux souffrances de la pauvreté la plus extrême, sans pain, sans vêtements, sans amis. C'est alors qu'il était dans toute sa puissance, comme saint Paul, parce qu'il était dans toute la faiblesse dont la nature humaine est capable. Dieu, qui ne veut pas qu'on attribue ses œuvres à la puissance des hommes, ne commence à manifester la sienne que lorsque la leur est entièrement absente.
« Les difficultés sont grandes », écrivait-il, « et deviendront peut-être plus grandes encore dans la suite. Mais je ne comprends pas comment un homme qui a un petit grain de foi puisse objecter cela. Si on ne devait entreprendre dans l'Église que les choses faciles, que serait-elle devenue ? Saint Pierre et saint Jean auraient continué leur pêche sur le lac de Tibériade, et saint Paul n'aurait pas quitté Jérusalem. Je conçois qu'un homme qui se croit quelque chose, et qui compte sur ses forces, peut s'arrêter devant un obstacle : mais quand on ne compte que sur notre adorable Maître, quelle difficulté peut-on craindre ? On ne s'arrête que lorsqu'on est au pied du mur. On attend alors avec patience qu'une issue s'ouvre ; ensuite on continue sa marche, comme si rien n'avait été ».
Des ecclésiastiques français, vaguement instruits de son dessein, ne cherchent qu'à lui en démontrer l'absurdité : l'un d'eux, pénitencier de Saint-Pierre de Rome, alors très-puissant, lui fait l'accueil le plus mortifiant. Les Eudistes essaient de le guérir de ce qu'ils appellent sa prétention de fondateur. « Y pensez-vous », lui dit-on, « de vouloir fonder une association, étant dans un état si misérable ? » Il répondit en demandant ce que possédait saint Ignace, quand il posa les bases de son Institut. « Il n'avait qu'un sac et sa discipline, et voyez où en est sa Compagnie. La Providence n'est-elle pas la même aujourd'hui ? Comptant sur elle, je suis assez riche ».
Il s'adresse enfin à un des plus saints prêtres de l'Italie, le conjure de ne pas lui refuser ses prières et ses conseils : le saint homme le reçoit froidement, l'écoute avec distraction, détourne la tête dès qu'il a fini, et, pour toute réponse, se lève et le quitte brusquement. Il écrit une lettre aux extatiques du Tyrol, qu'on lui conseillait de consulter : elle reste sans réponse. Enfin il demande à être introduit chez Mgr Cadolini, secrétaire de la Propagande, et lui remet un mémoire à consulter ; il compte si peu sur un résultat favorable, qu'il néglige de donner son adresse pour recevoir, s'il y a lieu, une réponse. Il trace à la fin de ce mémoire la situation présente de l'œuvre avec une ingénuité bien propre à la compromettre : « Ils sont huit ou neuf décidés à s'y dévouer, mais ils sont sans asile, aucun d'eux n'est prêtre ; le pétitionnaire, âgé de trente-cinq ans, n'a pu être promu aux saints Ordres, arrêté par l'irrégularité d'une maladie qui, depuis neuf ans, il est vrai, va toujours en diminuant, et qui, depuis deux ans, n'a pas eu d'accès ». En attendant le succès de cette démarche, le Serviteur de Dieu
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entreprit un combat qui devait le faire triompher de tous ses ennemis à la fois : ce fut de se vaincre d'abord lui-même, par l'humiliation sous toutes les formes, par sa pauvreté poussée jusqu'au dénuement du mendiant, par la mortification imprimée dans tout son corps, qu'il châtiait sévèrement à l'exemple du grand Apôtre. Il y ajouta une prière ardente et continuelle, une charité qui s'appliquait à toutes les œuvres que lui permettait son indigence, la visite des hôpitaux et des prisons, le catéchisme des pauvres enfants, le pèlerinage aux saintes basiliques romaines et aux cimetières des martyrs.
Il avait pour abri, dans une maison honnête et pieuse, au quatrième étage, un petit grenier, sans autre plafond que les poutres, dont la forte inclinaison ne permettait pas de se tenir debout, si ce n'est à l'entrée. Il fut heureux de louer ce gîte qu'il dut partager avec des pigeons ; encore, comme il y avait deux compartiments, prit-il le plus misérable, et, pour aménagement, il y plaça une chaise, une table, une paillasse étendue sur le carreau, une seule couverture ; une pierre servit d'oreiller. Il vivait dans la plus grande pauvreté, mal nourri, mal vêtu, n'ayant pas de quoi souvent payer le port des lettres que de nombreux jeunes hommes français lui adressaient pour le consulter. Il lui est arrivé plus d'une fois d'aller recevoir, confondu avec les indigents, la soupe distribuée le soir à la porte de certains couvents. Jamais on ne l'entendit se plaindre ni du froid ni du chaud, bien qu'en hiver il couchât sur la dure et comme en plein air, et en été sous un toit brûlant et dans une étuve. Néanmoins, sa maladie cruelle ne semble pas l'avoir une seule fois visité ; mais il y éprouva de violentes migraines, des fièvres presque continuelles, et, parfois, une ébullition générale du sang et des humeurs, qui firent éruption par des loupes et d'autres maladies de la peau, et ce colombier n'en fut pas moins le sanctuaire où il a passé seul à seul avec Dieu, et sous les regards des saints anges, ses heures les plus heureuses : c'est là que ses entretiens avec le ciel n'étaient point troublés par la terre ; c'est là qu'il écrivait ses Commentaires sur saint Jean ; c'est là qu'il rédigeait les Constitutions d'une Congrégation que l'ami le plus indulgent eût regardée comme impossible ; non-seulement il pensait aux Règles, mais il les accompagnait de gloses et de commentaires.
D'abord il se trouva dans une grande perplexité : l'attrait pour se mettre à l'œuvre devenait de plus en plus vif, et cependant une première pensée se refusait obstinément à sa plume dès qu'il commençait. Il reprit et laissa plusieurs fois cette tâche, au point de se demander s'il ne devait pas renoncer à tout, pour s'occuper uniquement des soins de son âme, jusqu'à ce qu'il fut inspiré de recourir et de consacrer son œuvre au saint cœur de Marie. Il écrivit ces premières lignes, qui servent de frontispice aux Règles de la Congrégation nouvelle et qui resteront sa devise à jamais : Tout à la très-grande gloire de notre Père céleste, en Jésus-Christ Notre-Seigneur, par le divin Esprit, et en union au très-saint cœur de Marie.
Or, il arriva que, du moment où cette pensée vive et pénétrante lui vint, et qu'il eut cédé à l'impulsion de la grâce qui le pressait, comme une inspiration maîtresse de son âme, de vouer son œuvre au très-saint cœur de Marie, toutes les difficultés disparurent pour lui. En contemplant d'abord ce cœur, sanctuaire de toutes les vertus, il se sentit porté à l'invoquer et à l'honorer, comme modèle de la vie apostolique, et à mesure qu'il s'unissait, en écrivant, aux dispositions intérieures et aux sentiments de ce cœur envers Dieu, Marie le favorisait de lumières plus abondantes et inconnues à lui jusque-là. Ce fut sous cette impression, ou, pour mieux dire,
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sous cette direction du cœur de Marie, qu'il composa la Règle telle qu'elle est aujourd'hui. Lorsqu'elle fut terminée, il s'aperçut alors, pour la première fois, que Marie s'était chargée elle-même, comme à son insu, d'y mettre un ordre et un enchaînement auquel il n'avait pas du tout songé.
Pendant que l'humble étranger se croyait peut-être le seul avec Dieu qui fût sérieusement occupé de son œuvre, le Saint-Siège, qui sait reconnaître en temps opportun l'Esprit de Dieu, même lorsqu'il se cache sous les apparences les plus capables de donner le change, lisait le mémoire, faisait prendre des informations à Paris, et fit enfin écrire par le Préfet de la sacrée Congrégation de la Propagande au serviteur de Dieu, pour l'exhorter à persévérer avec ses associés dans son dessein de fonder une société de missionnaires, destinés à évangéliser les noirs et à ne rien négliger, chacun en particulier, pour répondre à leur vocation. « Du reste, la sacrée Congrégation a la confiance », disait le cardinal Fransoni, « que le Dieu très-bon et très-grand vous donnera une santé assez parfaite pour que vous puissiez recevoir les Ordres sacrés, et vous dévouer tout entier, avec vos collaborateurs, au saint ministère ». Le P. Libermann reçut ces encouragements comme venant de la bouche même de Dieu, et s'en servit à son tour pour faire passer dans l'âme de ses confrères la confiance dont son cœur était rempli. Lorsqu'il vint remercier le Préfet de la Propagande, celui-ci l'engagea fortement à trouver un évêque qui se fît le protecteur de l'œuvre naissante, et prit sous son autorité les nouveaux missionnaires, jusqu'au moment où le Saint-Siège croirait devoir approuver, par un décret public, le nouvel Institut et ses règlements.
Au moment où le vénérable fondateur envoyait toutes ces bonnes nouvelles à ses amis, cet évêque protecteur venait de quitter Rome et précédait à peine de quelques jours en France les lettres du P. Libermann. C'était Mgr Collier, de l'Ordre de Saint-Benoît, comme Grégoire XVI, qui l'honorait d'une affection particulière. Nommé et consacré à Rome évêque de Milève et vicaire apostolique de l'île Maurice, il vint recommander son vaste diocèse, qui n'avait en tout que cinq ou six prêtres, à M. le supérieur de Saint-Sulpice. Celui-ci lui parla de l'œuvre du P. Libermann ; le pieux évêque la prit sous sa protection et promit de laisser agir les missionnaires selon l'attrait que Dieu leur donnerait. Sorti de toutes les luttes extérieures, il restait encore au P. Libermann à triompher d'un combat tout intérieur et terrible : c'était de savoir s'il devait recevoir les ordres sacrés. La volonté divine se déclara sur ce sujet à Notre-Dame de Lorette.
Les hommes de Dieu, dit son historien, ont par excellence le génie local, ou, pour mieux parler, la grâce des lieux. Le P. Libermann, qui avait trouvé le berceau de la foi française, la ville de Metz, pour lire une première fois l'Évangile, une fête de Noël à Paris pour y recevoir le saint Baptême, le séminaire de Saint-Sulpice pour y naître à la vie cléricale, une chapelle de Lorette à Issy pour y commencer son apostolat, un noviciat de Saint-Gabriel en Bretagne pour livrer les plus violents assauts à l'ange déchu, Rome enfin pour donner un nom et des Règles à la Congrégation du Saint-Cœur de Marie, pouvait-il choisir un lieu plus convenable que celui où le Verbe s'est fait chair, pour envisager de près le sacerdoce ; pour demander, non pas un appel extraordinaire aux Ordres, mais la paix, la force, la plénitude de la grâce sacerdotale, afin de répandre cette grâce dans l'œuvre du Saint-Cœur de Marie, et par cette œuvre sur des milliers d'âmes abandonnées ?
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En revenant de ce pèlerinage, un soir qu'il s'était écarté de sa route pour aller au tombeau d'une Sainte vénérée dans le voisinage, il entra, sur le soir, dans un village dont toutes les portes se fermèrent devant lui. Il continua son chemin jusqu'à une chaumière écartée, où de pauvres gens l'accueillirent avec bonté, malgré leur affliction. Un enfant, souffrant d'un mal aigu, semblait à l'extrémité, et poussait des cris perçants. Le pèlerin eut compassion de leur peine, et leur dit : « Vous ne savez que faire, bonnes gens ; ayons recours à Dieu et à ses Saints. Je viens du tombeau de la Sainte ; j'en ai rapporté une plante qui croît tout auprès. Prenez-la, faites-la tremper dans l'eau, et donnez-en à votre enfant ». Comme le père de l'enfant, obéissant à ce conseil avec une foi vive, s'empressait de présenter au malade un verre entier d'eau ainsi préparée : « Laissez-moi faire », reprit-il, « une goutte suffit ». Il trempa un doigt dans l'eau, en humecta les lèvres de l'enfant : sa douleur se calma sur-le-champ. Il reposa tout le reste de la nuit, et parut guéri le lendemain, quand le voyageur se retira.
A son arrivée à Rome, il trouva une lettre qui l'appelait au séminaire de Strasbourg, au nom de Mgr Rœss, nommé évêque coadjuteur : il vint y achever ses études théologiques avec la simplicité d'un jeune séminariste. Là, bien qu'il fît son possible pour vivre isolé et passer inaperçu, il y eut autour de lui, par sa seule présence, par ses bons exemples, par le don qui accompagnait ses moindres paroles et tous ses exercices, un effet général d'édification qui fut comme le reflet de la vie sainte qu'il menait sans éclat. Dieu se servit de ce moyen pour lui préparer des associés d'élite, d'intrépides apôtres, entre autres Ignace Schwindenhammer.
La nouvelle communauté n'avait encore de tente dressée nulle part. Un de ses protecteurs, l'abbé de Brandt, obtint de Mgr d'Amiens une maison de campagne appartenant à l'évêché, au bourg de La Neuville, à peu de distance d'Amiens. Le P. Libermann s'empressa d'accepter ; ce prélat y ajouta une nouvelle et insigne faveur, en consentant à l'élever au sacerdoce à la prochaine ordination. Ainsi tout d'un coup, tant les voies de la Providence sont admirables, tant elle atteint doucement et fortement à ses fins, les obstacles cessent, les doutes, les inquiétudes disparaissent ; le saint fondateur fut ordonné prêtre le 18 septembre 1841 ; il dit sa seconde messe sur l'autel de Notre-Dame des Victoires. Depuis, il ne monta jamais à l'autel de l'immolation sans que son air, son maintien, sa voix ne témoignassent qu'il se considérait, lui aussi, comme une victime. Il donnait cette manière d'envisager les saints mystères comme la meilleure méthode d'y assister ou de les célébrer. L'un des siens, sur le point d'être ordonné prêtre, lui demanda ce qu'il avait de mieux à faire pour célébrer dignement : « Vous vous sacrifiez », lui répondit l'homme de Dieu ; et il répéta plusieurs fois le même mot : « Je ne connais pas », disait-il, « de meilleure méthode pour entendre ou pour dire la sainte messe ». C'est au fond celle du Pontifical : *Imitamini quod tractatis*.
De Notre-Dame des Victoires, le vénéré Père, comme l'appelaient ses fils, revenait à La Neuville avec ses deux premiers compagnons, MM. Le Vavasseur et Collin, le 27 septembre 1841 ; le noviciat s'ouvrit et la Congrégation commença par trois membres. Il lui fallut traverser des épreuves qu'il serait trop long de raconter. Après deux années, on n'avait pas encore atteint le nombre de douze : on vivait de quelques aumônes, dans la plus stricte pauvreté, à peine pourvu du nécessaire. Un nouveau venu arrivait-il, l'un des anciens cédait sa chambre et son lit, et couchait sur l'unique
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table placée au réfectoire. Si même cette place manquait, un escalier y suppléait, sauf à enjamber la couche et celui qui y reposait pour passer outre. Ce stratagème fut inventé à l'arrivée du bon Père Lannurien ; et celui qui fit ainsi place au premier supérieur du séminaire français de Rome, cet ancien, qui deviendra Mgr Bessieux, assez longtemps n'eut point d'autre cellule que le dessous d'un escalier. D'autres se sont partagé un corridor, sans autre appareil qu'un matelas étendu sur le carreau. Le vénérable Père supérieur, le plus convenablement logé, n'avait qu'une table, un lit et une paillasse, qu'il remuait de ses mains chaque matin. Il n'y eut d'abord qu'un seul encrier, placé dans une salle commune : chacun venait y puiser, même le supérieur, qui ne voulut pas qu'on le déplaçât pour son usage.
Chacun était à tour de rôle le serviteur de tous les autres, jusque dans l'office de la cuisine. On allait même successivement faire les provisions au village, quérir l'eau à la fontaine, porter et rapporter les commissions de la ville. Un jour, l'un des cuisiniers improvisés imagina que, pour économiser le temps, le feu et le bois, il pouvait préparer, le lundi, les légumes de toute la semaine. Il revenait encore le troisième jour à sa provision qui l'avertit par ses moisissures du mécompte de son calcul. Un autre, qui débutait avec une grande ferveur dans la vie contemplative, fit oraison toute une matinée devant le crucifix de sa cuisine. À onze heures, le signal d'une conférence lui donne l'éveil. Il n'y a pas même de feu allumé. Il court en prévenir le vénéré Père et lui raconte le tout ingénument. Sa punition fut un léger sourire du bon supérieur, qui, sans émoi, reprend les notes qu'il avait placées devant lui, lève la conférence, passe à la cuisine, et se met à l'œuvre si activement, qu'à l'heure ordinaire tout était prêt. On vécut d'abord sur un règlement de famille qui avait sa base dans les Constitutions écrites à Rome. Mais on vécut surtout de la vie du vénéré Père ; il était le règlement toujours présent et comme l'exemple vivant constamment placé sous les yeux de sa famille.
« Je ne saurais exprimer », dit un postulant, « quel effet la petite entrevue que j'eus avec lui pour la première fois fit sur mon âme. Jamais je n'ai rencontré personne qui me représentât mieux l'idéal d'un Saint. Nous aimions surtout, entre nous, à le comparer à saint Jean et à saint François de Sales, par sa douce charité et son extérieur si bien composé. Sa seule vue parlait amour et paix. Il y avait une expression indicible de sainteté dans tous ses traits et surtout dans ses yeux. Je crois que beaucoup de personnes éprouvaient à son égard le sentiment d'un supérieur de grand séminaire, qui disait : Lorsque je suis en présence du Père Libermann, je suis tout saisi de respect, comme en présence d'un Saint. Sa figure était belle, pleine d'une énergie agréablement tempérée de douceur toujours sereine et facilement souriante. Elle était parfois ravissante : lorsqu'il faisait ses belles exhortations, on l'aurait dit inspiré. C'était surtout pendant sa retraite annuelle que son visage revêtait une expression particulière de sainteté et d'union à Dieu. Il suffisait alors aux frères et aux novices de jeter un regard sur lui pour se sentir animés de foi. Au retour de chaque voyage, sa première visite, après la chapelle, était pour l'infirmerie. Nous l'avons vu nous-même, quelques mois avant sa mort et déjà sérieusement atteint, prodiguer les plus tendres soins à un frère menacé de phtisie. Il voulut lui-même l'accompagner de Paris au Gard, le placer dans la voiture, lui céder partout le meilleur coin, se faire tout le long de la route son serviteur. Après l'avoir laissé très-pieusement résigné, il continua, même à Paris, de s'occuper de lui et de l'encourager par ses lettres ».
Il rangeait parmi ses plus chers malades les âmes tentées et affligées. Au milieu même des indispositions et des migraines les plus intolérables, il allait jusqu'à passer avec elles plusieurs heures consécutives. Un jour, les forces lui manquant, après avoir inutilement mis beaucoup de temps à consoler l'une de ces âmes, il vint, tout triste et abattu, prendre l'un de ses novices et lui dire : « Allez voir si vous ne pourriez pas être plus heureux que moi. Ô mon Dieu ! que ne puis-je soulager toutes les misères ! »
Sa charité n'éclatait pas moins envers les frères, la plus humble portion de sa famille ; il aimait à conférer familièrement au milieu d'eux et les aidait au besoin. Il fit assez longtemps son lit lui-même, sous prétexte qu'il avait sa manière de l'arranger. L'infirmier avait sur lui, en l'absence du médecin, une sorte d'autorité souveraine qu'il aimait à reconnaître par esprit d'obéissance. Quant aux médecins, il poussa trop loin peut-être l'aveugle soumission à leur égard. L'un d'eux ayant insisté pour enlever une loupe qu'il avait à la tête, afin de ne pas affliger l'infirmier qui eût protesté, il choisit une heure de promenade pour se livrer à cette exécution : elle fut si violente qu'il ne put s'empêcher de dire, après la promenade : « Cette loupe m'a été enlevée comme on arrache un clou de la muraille ! » Un autre médecin prescrivit un potage à l'encontre de ses répugnances : il le prit et le rendit aussitôt. Le médecin eut la dureté d'imposer immédiatement la même prescription au malade, qui eut la patience de la subir une seconde fois, sans mot dire. Il est arrivé qu'on lui présenta des potions plus ou moins désagréables, en oubliant d'en corriger l'amertume : il les prit toujours, sans faire remarquer l'oubli ; il prévenait même les excuses, en disant qu'il ne distinguait pas au palais ce qui pouvait y manquer.
L'humilité du vénéré Père n'était pas moindre que son obéissance : il se croyait et se déclarait volontiers, dans des moments d'intime confidence, indigne et incapable d'être à la tête de ses frères : « Il espérait bien », disait-il, « qu'on finirait par lui rendre justice, en le chassant de la Congrégation ». — « Que je serais heureux », dit-il un jour, « si je pouvais fuir et m'enfoncer dans une profonde retraite ! J'espère qu'un beau jour on me congédiera comme stupide et bon à rien, et qu'enfin j'aurai tout ce que je mérite et tout ce que je désire ». Un beau jour, il se mit à parler à cœur ouvert avec l'un de ses secrétaires de ce qu'il appelait son ignorance des sciences, son incapacité pour les affaires, son impuissance à vaquer à aucune étude, bien qu'il en eût le désir, la dépendance absolue où Dieu le tenait, au point de ne pouvoir rien dire ni rien faire, à moins qu'il ne vînt à son aide. Il en concluait qu'il était urgent que les membres du conseil de la Congrégation se réunissent pour aviser au moyen de le remplacer, comme étant pour le moins inutile. Cet entretien fut brusquement interrompu. Peu après, rencontrant le même secrétaire, il l'arrête pour reprendre avec un accent de joie sainte : « Ce que je viens de vous dire est sérieux ; dites à ces Messieurs qu'ils doivent se réunir en conseil pour aviser au moyen de se défaire de moi ». En un mot, le P. Libermann était comme un foyer de ce feu divin que Notre-Seigneur est venu apporter sur la terre, et selon le désir de ce bon Sauveur, cette flamme sacrée passant du cœur du saint fondateur dans celui de ces zélés missionnaires, alla avec eux embrasser l'univers.
Le céleste incendie éclata d'abord dans l'île Maurice avec le Père Laval ; dans l'île Bourbon, avec le Père Le Vavasseur ; à Saint-Domingue et en Guinée, avec le Père Tisserand et deux autres apôtres : le champ de bataille
2 FÉVRIER.
de ces vaillants soldats de Jésus-Christ s'agrandit tous les jours, et, d'un autre côté, on multiplia en France les camps pour les former et les aguerrir. La nouvelle Congrégation, par un concours de circonstances dont le récit nous entraînerait trop loin, fut fondue avec celle du Saint-Esprit, et ranima par une sève toute jeune, cet arbre séculaire, à l'ombre duquel les oiseaux du ciel se reposaient depuis longtemps dans les colonies françaises. Muni de pleins pouvoirs du Saint-Siège, et chargé de faire passer l'esprit de Notre-Seigneur dans ce nouveau corps dont il était la tête, le vénéré Père y réussit malgré de terribles épreuves. Enfin, lorsque Notre-Seigneur eut accompli sur la terre, par son serviteur, ce qu'il avait résolu de toute éternité, il voulut avant de l'appeler à lui, le rendre plus digne du ciel par une douloureuse maladie qui éclata sur la fin de janvier 1852. Il se montra un modèle en cette circonstance comme en toutes les autres, par sa résignation, son calme, son abandon : il ne demandait ni à vivre ni à mourir. Bien que ses souffrances fussent si vives qu'elles lui arrachaient quelquefois ce cri involontaire : « Oh ! mon Dieu ! oh ! que je souffre ! Quel martyre ! » elles laissèrent toujours un certain sourire sur ses lèvres. Ses yeux toujours limpides puisaient une grande force et une grande consolation dans le crucifix et dans les images de la sainte Vierge et de saint Joseph, qui étaient au pied de son lit, pour lui signifier la nouvelle famille qui l'attendait. « Un soir, comme il sortait d'un assoupissement, je lui demandai », dit l'un de ses enfants, « en présence du Père Lannurien et du frère Marie, comment il se trouvait : « Je souffre beaucoup », répondit-il. — « N'est-ce pas, vous offrez vos souffrances au bon Dieu pour vos enfants ? » — « Oui... au bon Dieu... pour vous... pour tous... pour vous tous... » — « Et aussi pour la Guinée ? » ajoutai-je. — « Oh ! oui... pour la Guinée... pour la Guinée... et surtout Dakar... Mgr Kobès... pauvre Guinée... pauvre Guinée !... » ajouta-t-il quatre ou cinq fois de suite.
« Le Révérend Père Lannurien lui dit ensuite : « Et pour nous aussi, M. le supérieur, pour que nous soyons de bons religieux ? » — « Oui... oui... de bons religieux... de bons religieux... » Je continuai à lui demander : « Que nous recommandez-vous pour être de bons religieux ? » À ces mots, il se recueille un instant ; puis fait des efforts pour parler, et balbutie : « Être fervents... fervents... toujours fervents... et surtout la charité... la charité... la charité surtout... Charité en Jésus-Christ... charité par Jésus-Christ... charité au nom de Jésus-Christ... Ferveur... charité... charité en Jésus-Christ ». Après avoir prononcé avec peine ces mots, il ouvre les yeux, et semble demander si nous sommes tous là. « Restez avec moi », ajoute-t-il. Le Père Lannurien répond : « Nous resterons toujours avec vous ». À ces mots, il regarde le Père Lannurien, en lui disant : « Oui, mon cher ».
« À neuf heures du soir, après le coucher des séminaristes, tous les membres de la Congrégation se réunissent dans sa chambre. On le transporte sur un matelas pour faire son lit, et du matelas on le reporte sur son lit. Ce double transport le fatigue beaucoup, vu son grand état de faiblesse. Le P. Le Vavasseur lui dit néanmoins que tous ses enfants étaient réunis autour de lui et désiraient recevoir ses dernières instructions. Il se recueille alors ; puis ouvre les yeux, en regardant de côté et d'autre, et dit, en faisant de grands efforts pour se faire comprendre : « Je vous vois pour la dernière fois... pour la dernière fois... Je suis heureux de vous voir... » Puis, après un moment de silence, il continue d'une voix à peine intelligible : « Sacrifiez-vous pour Jésus... pour Jésus seul... avec Jésus... avec
LE VÉNÉRABLE FRANÇOIS-MARIE-PAUL LIBERMANN.
Jésus seul... Sacrifiez-vous avec Marie... avec Marie... Dieu, c'est tout... l'homme n'est rien... L'esprit de sacrifice... Zèle pour la gloire de Dieu... le salut des âmes ». Il répète encore ces mêmes mots, en y mêlant celui de charité. Il s'arrête d'épuisement, en disant : « Je n'en puis plus ». Je l'engage cependant à prononcer encore les saints noms de Jésus, Marie, Joseph, et aussitôt il commence à dire : « Jésus ! Marie ! Joseph ! » Il fait des efforts pour les répéter, et continue ainsi, pendant assez longtemps, à redire « Jésus ! Marie ! Joseph ! » jusqu'à ce qu'il ne puisse plus les prononcer. Après cela, de son propre chef, il s'efforce de lever son bras, et nous bénit tous à différentes reprises. Je lui ai demandé ensuite, de la part du R. P. Chevalier, qui n'a pu quitter son lit, une bénédiction particulière pour lui et pour le succès du clergé indigène d'Afrique.
« Le 1er février on jugea qu'à moins d'un miracle il ne verrait pas la belle fête du lendemain. Plusieurs fois ses enfants s'étaient offerts à Dieu en holocauste à la place de ce vénéré Père : on redoubla d'instances auprès de Notre-Seigneur ; le vénérable curé de Notre-Dame des Victoires recommanda le Saint, son ami, son modèle, aux prières de l'archiconfrérie. Le 2 février, à deux heures de l'après-midi, le saint malade, qui semblait jusque-là ne plus rien voir ni entendre, se réveille tout à coup, ouvre les yeux, les jette autour de lui et semble reconnaître ce qu'il voit. On lui présente un crucifix ; il le regarde, le contemple avec une avidité mêlée de douleur et de suavité. On lui dit quelques paroles de piété, telles que Jésus, Marie, Joseph... *In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum*... *Monstra te esse matrem*, et autres aspirations semblables à Jésus, Marie, Joseph et à son ange gardien. Il semble comprendre. À chaque mot qu'on lui dit, ses yeux s'animent davantage. Tantôt il les porte vers le crucifix, tantôt il les élève vers le ciel, avec cette expression indicible qu'on remarquait en lui quand il priait avec ferveur et instance. Mais lorsque je lui ai présenté une image de Marie tenant l'enfant Jésus dans ses bras, oh ! c'est alors que ses yeux ont brillé d'un vif éclat ; son visage, décomposé par les souffrances et la mort qui approchait, a revêtu une expression ineffable de tendresse et d'amour, et de toute sa figure on eût dit voir jaillir des rayons lumineux. Il semblait écouter quelqu'un qui lui parlait, il paraissait ouïr une harmonie céleste qui le transportait hors de lui. Il essayait de soulever la tête de dessus son oreiller, et certains mouvements des mains indiquaient qu'il voulait saisir l'image contre son cœur : toute la partie supérieure de son corps semblait s'élancer comme pour s'unir à la bonne Mère. Oh ! que c'était beau !
« Cette espèce de ravissement dura environ une heure. Vers trois heures un quart, l'expression commença à aller en diminuant ; ses regards étaient toujours fixés vers le ciel, mais c'étaient de ces regards profondément empreints de sainteté et de grande souffrance intérieure. On eût dit que ses yeux, fixement arrêtés sur quelque objet invisible, en suivaient tous les mouvements dans l'air. Tous, nous étions persuadés qu'il voyait quelque chose des yeux de l'âme.
« Oh ! que c'était beau ! que c'était touchant ! que c'était céleste ! Jamais de ma vie ce tableau ne s'effacera de ma mémoire et de mon cœur. Vraiment je n'étais plus triste, je pleurais, mais c'étaient des larmes de joie plutôt que de douleur ; mon âme éprouvait une consolation, un bonheur que je ne saurais exprimer.
« Cependant son pouls était moins fréquent, sa respiration devenait plus pénible ; on atteignit trois heures trois quarts. La communauté chantait les Vêpres que semblait encore entendre l'agonisant. On allait commencer le cantique de Marie. L'un de ses enfants, debout à son chevet, dit à ses confrères : « Il va mourir pendant le Magnificat ». On ouvrit une fenêtre qui donnait sur la chapelle, et, comme on chantait au chœur ces paroles, très-distinctement entendues : *Et exaltavit humiles*, Marie recevait sa belle âme. Ses enfants, qui l'entouraient, l'embrassèrent une dernière fois en disant le *Gloria Patri* du saint cantique, avec le chœur. *Moriatur anima mea morte justorum* ».
Sa chambre devint aussitôt un sanctuaire ; la foule qui s'y pressa semblait s'approcher plutôt d'un autel que d'un cercueil. Son cœur et sa langue restèrent au séminaire de Paris ; le reste de son corps fut, selon son désir, transporté à Notre-Dame du Gard.
On a organisé à Rome (1869) le tribunal canonique chargé d'instruire la cause de la béatification du vénérable Libermann.
Sa vie a été écrite par le cardinal Dom Pitra. La deuxième édition de cet ouvrage a paru chez Pousselogue frères, en 1872.
Événements marquants
- Conversion du judaïsme au christianisme
- Baptême le jour de Noël 1826 au collège Stanislas
- Entrée au séminaire de Saint-Sulpice en 1827
- Crises d'épilepsie retardant l'accès au sacerdoce
- Voyage à Rome et rédaction des Constitutions dans un grenier
- Ordination sacerdotale le 18 septembre 1841
- Ouverture du noviciat de La Neuville le 27 septembre 1841
- Fusion avec la Congrégation du Saint-Esprit
Miracles
- Guérison instantanée d'un enfant mourant par l'application d'une goutte d'eau d'une plante de tombeau de sainte
- Lumière intellectuelle soudaine lors d'un examen sur le Talmud malgré deux ans d'abandon
Citations
Sacrifiez-vous pour Jésus... pour Jésus seul... avec Jésus... avec Jésus seul... Sacrifiez-vous avec Marie.
Dieu, c'est tout... l'homme n'est rien.