Saint Arnoul de Soissons
Évêque de Soissons
Résumé
Ancien noble et militaire du Brabant, Arnoul devint moine à Saint-Médard de Soissons avant d'en être l'abbé puis l'évêque. Connu pour son ascétisme extrême et ses dons de prophétie, il fut un médiateur de paix infatigable en Flandre. Il mourut à Aldembourg en 1087 après avoir fondé un monastère.
Biographie
SAINT ARNOUL, ÉVÊQUE DE SOISSONS
Si vous formez aux pauvres les extraits de votre miséricorde, la porte du Christ vous sera complètement fermée. Sujet Augustin.
Saint Arnoul vint au monde au temps de Henri Ier, roi de France, et de Baudouin V, dit le Débonnaire, comte de Flandre. Son père était un riche
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seigneur du Brabant, nommé Fulbert de Pamelle, qui demeurait à Ticdeghem, sur l'Escaut, et sa mère Méinsinde ou Mélisende, avait les ducs de Louvain et les comtes de Namur, de Loo, de Douai et de Mons pour parents. Leur aîné mourut fort jeune : ce qui les affligea tellement, qu'ils ne pouvaient recevoir aucune consolation. Mais un homme fort grave et tout éclatant de lumière apparut en songe à Méinsinde, qui était la plus désolée, et la reprit très-sévèrement de son peu de conformité à la volonté de Dieu ; vous êtes, lui dit-il, d'autant plus coupable que votre fils, s'il avait vécu, aurait été un homme plein de vices les plus honteux. Ensuite il l'assura qu'elle portait dans son sein un autre fils qui serait une grande lumière dans l'Église, et qui soutiendrait glorieusement l'honneur de Jésus-Christ, tant par la force de ses discours, que par l'innocence et la sainteté de ses actions. C'est pourquoi il lui ordonna de l'appeler Christophe, c'est-à-dire Porte-Christ, et, pour garantie de cette prédiction, il lui dit que, si elle faisait creuser en terre, à l'endroit de l'église où elle faisait ordinairement ses prières, elle trouverait une pierre où ce nom était gravé : ce qui arriva effectivement.
Le parrain de cet enfant promis du ciel, fut Arnoul d'Oudenarde, qui voulut absolument lui donner son nom ; de sorte qu'il fut appelé Arnoul sur les fonts du baptême : mais sa mère, qui avait d'autres ordres du ciel, l'appela toujours Christophe. On l'éleva avec un grand soin, et, son bon naturel répondant à cette bonne éducation, il passa son enfance dans toute la retenue et la piété compatibles avec cet âge. Il devint si fort, que quatre ou cinq de ses compagnons n'auraient pu lui résister : les gentilshommes de sa parenté prièrent son père, qui le voulait appliquer à l'étude, de lui faire plutôt embrasser la profession des armes. Il fit diverses campagnes au service de l'empereur et du roi de France, où il donna des preuves d'une adresse et d'une générosité extraordinaires : ce qui lui acquit la réputation du plus grave gentilhomme qui fût dans tous les Pays-Bas. Ses exercices militaires ne l'empêchaient pas d'être véritablement pieux. Il allait souvent à l'église, assistait avec révérence aux divins offices, faisait régulièrement ses prières le matin et le soir, et plusieurs fois dans la journée ; les pauvres avaient en lui un père plein de miséricorde et de libéralité : ses sujets, qui n'étaient pas en petit nombre après la mort de son père, à cause des belles seigneuries qui lui appartenaient, recevaient continuellement de lui des marques d'amour et de bienveillance. Bien loin d'avoir querelle avec ses voisins, il était l'arbitre de tous les différends du pays, et il les accommodait avec tant d'équité et de prudence, que seuls les méchants refusaient de lui remettre leurs intérêts entre les mains. Sa modestie, sa sobriété, son amour pour la chasteté ne le faisaient pas moins admirer de tout le monde : en un mot, sa vie était si exemplaire, que les courtisans ne pouvaient jeter les yeux sur lui, sans y voir la condamnation de leurs désordres et un parfait modèle sur lequel ils devaient former leur conduite.
Cependant ce grand homme sentit bien au dedans de lui-même qu'il n'était pas encore dans l'état où Dieu le destinait. C'est pourquoi, ayant pris congé de sa mère, sous prétexte d'aller à la cour de France avec un équipage digne de son rang, il se rendit à Saint-Médard de Soissons, où il demanda l'habit de Saint-Benoît. Sa vocation était trop évidente pour n'être pas reconnue par l'abbé et les religieux de ce monastère. Ils le reçurent avec joie, lui donnèrent la tonsure monacale et l'habit, et après un an de probation qu'il passa dans une ferveur dont les plus anciens étaient surpris, ils l'admirent à la profession : cette cérémonie, en le faisant religieux,
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le détacha de toutes les grandeurs et de toutes les vanités du monde, pour ne plus avoir d'autre trésor que Jésus-Christ.
Le premier office qu'on lui donna fut l'aumônerie ou la charge de distribuer aux pauvres les aumônes communes du monastère : il s'en acquitta avec une diligence et une charité merveilleuses. Mais, tandis qu'il faisait son possible pour soulager les misères d'autrui, il entreprit une guerre implacable contre lui-même, et se fit son propre bourreau. Les abstinences et les veilles de la Règle n'étant pas suffisantes pour contenter son esprit de pénitence, il en entreprit de plus rigoureuses. Il ne mangeait et ne dormait presque point : et, ayant par ce moyen beaucoup de temps pour la prière, il passait plusieurs heures du jour et de la nuit à cet exercice. Il s'appliqua sur le corps une ceinture bien extraordinaire : c'était une grande branche de ronces, chargée de nœuds et de pointes d'épines qui déchiraient continuellement sa chair et la mettaient tout en sang ; il n'en avait pas moins le visage toujours serein, une honnête gaîté brillait dans ses yeux et sur son front. On admirait en lui toutes les autres vertus ; il était très-obéissant : un jour il faisait un entretien spirituel aux Frères en notre langue ; son abbé lui commanda de cesser, parce qu'il ne parlait le français qu'avec peine ; il prit ce commandement dans le même esprit que saint Paul l'ermite avait autrefois pris celui de saint Antoine, et fut ainsi plusieurs mois sans ouvrir la bouche ; enfin l'abbé apprit ce long silence, et, sachant que son commandement en avait été la cause, il lui ordonna au contraire de conférer librement avec la communauté, pour l'édifier par ses discours spirituels.
Il y avait alors dans le monastère de Saint-Médard un religieux d'éminente sainteté nommé Erembold : or, suivant la permission de sa Règle et l'usage assez fréquent dans les premiers siècles de l'Ordre de Saint-Benoît, ce religieux s'était renfermé dans une cellule à l'écart, où il vivait d'une manière très-austère et s'appliquait continuellement à la contemplation des vérités éternelles. Saint Arnoul l'allait voir le plus souvent qu'il lui était possible, et lui rendait tous les services que sa solitude pouvait exiger, afin d'apprendre dans sa conversation les véritables sentiers de la perfection religieuse, et de s'animer par son exemple aux pratiques les plus rudes de la vie solitaire et pénitente. Ce saint homme étant tombé malade, il l'assista jusqu'au dernier soupir, et, après sa mort, il eut la consolation de le voir tout rayonnant de gloire et dans une beauté charmante, qui marquait assez la grandeur de la récompense dont Notre-Seigneur avait couronné ses travaux. Il apprit néanmoins de lui qu'il avait été un peu arrêté dans le purgatoire pour une faute fort légère et dont à peine les plus spirituels se fussent aperçus : tant il est vrai que rien que de très-pur ne peut entrer dans le royaume des cieux. Après cette vision, notre Saint souhaita d'être l'héritier de la cellule d'Erembold, et il l'obtint enfin à force de prières et de larmes. Ce fut en ce lieu que, dégagé de toutes sortes d'emplois extérieurs, il s'appliqua avec tant de zèle à la victoire de ses passions, à l'exercice des vertus, à la connaissance de Dieu et à l'union avec lui, qu'il devint en peu de temps un homme tout nouveau, ou, pour mieux dire, tout céleste. Cette grotte du défunt ne lui semblait pas encore assez austère, il se creusa une fosse sous la gouttière de l'une des églises, où il fit sa plus ordinaire demeure. Il n'est pas croyable combien il y souffrait d'incommodités, soit en hiver, par la rigueur de la neige et des glaçons que le toit de cette église y faisait tomber en abondance ; soit en été, par l'ardeur des rayons du soleil qui lui brûlaient tout le corps. Sa nourriture ne consistait qu'en
un peu de pain d'orge et une gorgée d'eau; il y passa trois ans et demi, dans un silence perpétuel; s'étant fait apporter la sainte Bible et d'autres livres de piété, il se rendit ainsi fort savant dans la loi de Dieu et dans la connaissance des mystères de notre sainte religion.
Cependant, l'abbé Renault, qui l'avait reçu, étant décédé, un faux moine, nommé Pons, se mit en possession de cette abbaye sur une nomination du roi qu'il s'était procurée par simonie. Une entrée si criminelle fut suivie d'une vie toute scandaleuse. Il employa les biens de ce monastère, non pas à la réparation des édifices, à l'ornement des autels, au soulagement des pauvres, à l'entretien de ses religieux, mais à des jeux, à des festins et à la solde d'une troupe de cavaliers bien lestes et bien montés, dont il était toujours accompagné. Il ne se contenta pas de consumer à cela les revenus annuels de son bénéfice, qui étaient immenses; il aliéna même le fonds et ne fit pas non plus difficulté de distraire et de vendre les plus précieux meubles de l'église pour satisfaire aux folles dépenses de sa vanité et de son ambition. D'ailleurs, il ne pourvoyait pas même les religieux du nécessaire: le culte divin était abandonné, l'observance régulière négligée, et tout l'Ordre monastique renversé. Les plus anciens de cette maison, qui étaient presque tous des personnes nobles, touchés vivement de ces désordres, s'en plaignirent à l'évêque de Soissons, qui était Thibaud de Pierrefonds; ce dernier décida avec eux qu'il n'y avait point d'autre moyen d'y remédier que de chasser ce faux abbé, et de mettre saint Arnoul à sa place. Ils obtinrent pour cela le consentement du roi, qui eut bien de la douleur d'avoir donné à Saint-Médard un tyran au lieu d'un abbé; mais la difficulté fut d'amener notre Saint à accepter cette charge qu'il jugeait trop pesante pour ses épaules. Il s'en excusa le plus qu'il put. Il joignit les larmes et les gémissements aux prières, afin qu'on le laissât faire pénitence dans sa retraite: il s'enfuit même secrètement durant le peu de temps qu'on lui avait donné pour se résoudre; mais tous ses efforts furent inutiles. Un loup, qu'il suivit la nuit au clair de la lune, pensant qu'il le conduirait dans le fond d'une forêt, le ramena aux portes de Soissons; il y fut découvert et porté, malgré lui, sur la chaire abbatiale.
Comme sa vie était tout opposée à celle de son prédécesseur, il rétablit bientôt toutes choses dans leur premier état. Il fit doucement rentrer les religieux dans l'observance, pourvut l'église de nouveaux ornements à la place de ceux qui avaient été vendus, et recouvra les biens aliénés du monastère; en un mot, il rendit à Saint-Médard la splendeur et la gloire que le libertinage de Pons lui avait ôtées. Toute la ville de Soissons et toute la noblesse d'alentour eurent une joie extraordinaire d'un si heureux changement; sous Pons, personne ne voulait plus prendre l'habit dans cette abbaye, qui devait être composée de cinq cents religieux de chœur: dès qu'Arnoul en eut pris le gouvernement, il y arrivait de tous côtés de jeunes seigneurs, qui demandaient avec instance d'y être reçus -pour avoir le bonheur d'y servir Dieu sous une si sage direction.
Les grands miracles qu'il fit autorisèrent merveilleusement son zèle. Godefroy de Fleury, seigneur violent et cruel, avait usurpé des biens du monastère; Arnoul, cédant aux prières de ses religieux, partit pour aller vers ce seigneur et l'amener, par ses sages et pressantes remontrances, à une restitution. Il n'imitait pas certains abbés, qui étaient toujours bien montés, et ne marchaient jamais qu'avec grande suite, faisant d'ailleurs bonne chère et s'habillant de riches étoffes; mais, au contraire, il n'allait qu'à pied ou sur un âne, ne menait que quelques religieux avec lui, ne
mangeait que des herbes ou des légumes, et ne portait qu'un pauvre habit. Les Frères ne pouvant souffrir leur abbé dans une si grande abjection, qu'ils croyaient tourner à leur déshonneur, blessèrent exprès l'âne qu'il montait, pour l'obliger de prendre un cheval. Arnoul néanmoins n'en fit rien : car il avait résolu, dès le temps qu'il avait quitté la milice séculière, de ne plus monter à cheval ; mais, étant entré dans l'étable, il fit le signe de la croix sur cet animal blessé, et le remit à l'heure même en état de le porter. Les Frères s'imaginaient que Godefroy, le voyant dans un si pauvre équipage, n'aurait que du mépris pour lui et qu'il le traiterait même indignement, comme il avait coutume de traiter les personnes ecclésiastiques ; mais il en arriva tout autrement : car ce superbe, vaincu par l'humilité d'Arnoul, lui fit le meilleur accueil et le remit en possession de l'héritage qu'il avait usurpé à son abbaye, et devint aussi zélé pour la protection des biens de l'Église, qu'il avait auparavant été ardent à les piller et à s'en rendre injustement le maître.
Le pain et le vin que le Saint avait bénis, et les pommes d'un arbre qui était devant sa cellule, firent souvent des cures tout à fait miraculeuses. L'eau dont il s'était lavé les mains rendit la vue à une femme aveugle depuis dix ans. Ermegarde, femme de Guy, seigneur de grande qualité, étant en travail d'enfant, envoya recommander aux prières du Saint, elle et Guy, son mari, qui était malade à la mort. Le bienheureux abbé lui manda qu'elle accoucherait d'un fils la nuit suivante et que son mari guérirait bientôt ; mais que le lendemain André, son frère, serait trahi par sa femme et livré, avec son château, entre les mains de ses ennemis, s'il n'avait soin de s'entourer d'une bonne garnison. Toutes ces choses arrivèrent ponctuellement selon sa prédiction : et cet enfant étant né aveugle, il lui donna aussi la vue au bout de six jours, à la prière des sages-femmes, qui n'osaient découvrir cet accident à la mère. Il prédit encore plusieurs autres choses ; l'événement fit voir qu'il possédait éminemment le don de prophétie.
Cependant Odon, religieux de son monastère, qui s'estimait plus digne que lui du rang et de la qualité d'abbé, cherchait secrètement toutes les occasions de lui nuire et de le déposséder de son office. Pour en venir à bout, il écrivit au roi Philippe Ier, qu'étant près d'aller à la guerre, il devait obliger, selon la coutume, l'abbé de Saint-Médard de l'y accompagner avec un régiment de ses vassaux bien montés et entretenus à ses dépens. Cette proposition fut du goût du roi : il manda à notre Saint de le venir trouver à son camp, à la tête d'un nombre suffisant de bons soldats, pour renforcer son armée. Arnoul répondit qu'il n'avait pas embrassé la vie religieuse pour reprendre la milice séculière, et que, si c'était une nécessité que les abbés suivissent le roi à la guerre, il aimait mieux renoncer à son abbaye que de se soumettre à une loi si contraire aux libertés de l'Église. Le roi, mal conseillé, lui fit dire que d'autres abbés de Saint-Médard, ses prédécesseurs, avaient rendu ce service à leur roi, en retour des privilèges accordés à l'abbaye de Saint-Médard par la munificence royale. Il lui ordonnait donc, s'il ne voulait obéir, de céder sa place d'abbé à un autre. Arnoul ne refusait pas de fournir des soldats au roi, quoique l'abbaye de Saint-Médard eût de grands privilèges qui l'exemptaient de cette servitude ; mais il ne croyait nullement être obligé d'en être lui-même le conducteur : comme, en effet, cette fonction était tout à fait opposée aux devoirs de la vie religieuse, si quelques-uns de ses prédécesseurs s'y étaient soumis, c'était un abus qui ne devait pas servir d'exemple. Etant donc ferme dans son sentiment, il prit avec joie cette occasion pour se dépouiller de sa dignité, dont l'honneur et
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la charge lui étaient insupportables ; et, après avoir fait élire en sa place saint Gérard ou Gérauld, religieux de Corbie, alors abbé de Saint-Vincent de Laon, et qui fut depuis fondateur du célèbre monastère de Grand-Selve, en Aquitaine, il se retira dans son ancienne cellule, pour y reprendre, avec une nouvelle ferveur, ses anciens exercices de la pénitence, de la contemplation et des larmes.
La rigueur qu'il exerça contre lui-même fut plus grande que jamais ; mais elle n'est pas comparable à la peine qu'il ressentit, lorsque la reine Berthe, étant venue à Soissons, fit chasser saint Gérard de cette abbaye, et y fit rétablir le misérable Pons, qui avait autrefois été déposé pour ses dissipations et son libertinage. On peut aussi juger ce que saint Arnoul souffrit sous ce faux abbé, plein d'indignation et de fureur de ce que notre Saint avait été mis en sa place au temps de sa déposition. Cependant, comme la divine Providence a d'admirables secrets pour relever ceux qui s'humilient pour son amour, jamais saint Arnoul ne fut plus estimé ni plus honoré que dans cet état d'humiliation et de silence. La réputation de sa vertu se répandit par toute la France, et on voyait continuellement arriver à Saint-Médard de grands prélats et des seigneurs de la plus haute qualité, pour avoir le bonheur de le voir, de l'entretenir et de prendre conseil de lui. La grâce des miracles et le don de prophétie éclatèrent dans ses actions et dans ses paroles. Il apprit, par révélation, la mort tragique d'un seigneur, nommé Israël, grand déprédateur de veuves et d'orphelins, qui mourut la nuit misérablement au sein de ses coupables plaisirs. Il connut aussi qu'un poisson rôti, qu'on lui apporta un jour de fête pour son dîner, était empoisonné, et il commanda, comme saint Benoît, à un corbeau de le transporter dans un lieu désert, où il ne put jamais nuire à personne. Un jour de Saint-Laurent, il donna la parole à un enfant de treize ans, qui était venu muet au monde. Un autre jour, il délivra un possédé dont le démon s'était rendu le maître en punition de ce qu'il avait prêté main-forte à un de ses parents pour l'attaque d'un village qu'il voulait saccager et mettre à feu et à sang.
L'évêché de Soissons étant devenu vacant par la mort de Thibauld de Pierrefonds et par la déposition d'Ursion, qui y avait été intrus contre les règles de la discipline ecclésiastique, le clergé et le peuple prièrent instamment Hugues, évêque de Die et légat du Saint-Siège, de leur donner saint Arnoul pour pasteur. Ce légat, qui était à Meaux, où il avait assemblé un concile, manda aussitôt le Saint ; et, malgré toutes ses résistances, il le confirma évêque de Soissons. Il lui ordonna ensuite de le venir trouver, dans quelque temps, en Dauphiné, pour y recevoir la consécration épiscopale, ce qu'il fit ; et, en chemin, il envoya un de ses religieux à la reine Berthe pour lui annoncer qu'elle portait dans son sein un fils qui serait nommé Louis, et qui régnerait après son père. Les habitants de Vienne, en Dauphiné, le demandèrent aussi pour archevêque ; mais il se retira promptement de cette province pour n'être pas forcé de monter sur un siège si éminent. Saint Hugues, abbé de Cluny, lui fit de grands honneurs, lorsqu'il passa par son monastère, et, reconnaissant en lui un grand fonds de science et de piété, il le respecta comme le véritable sanctuaire du Saint-Esprit.
Lorsqu'il arriva à Soissons, pour y faire son entrée, Gervais, sénéchal du roi Philippe Ier et frère de l'évêque déposé, lui en refusa les portes ; mais Arnoul, sans se troubler, établit son siège à Oulchy-le-Chateau, petite ville de son diocèse ; les peuples y accourant de toutes parts, il conféra le sacrement de la Confirmation, reconcilia les pénitents, distribua le pain de la
parole de Dieu aux fidèles et guérit même, par le signe de la croix et par l'imposition de ses mains, beaucoup d'estropiés et de malades. Ensuite, il entreprit la visite de ses paroisses pour consacrer les nouvelles églises, corriger les dérèglements des ecclésiastiques, réformer les abus qui s'étaient glissés parmi le peuple, exterminer les superstitions et rétablir partout le bel ordre de la discipline du christianisme. Son esprit de prophétie parut partout d'une manière admirable : car il voyait les choses absentes comme les présentes, et celles qui n'étaient pas encore, comme si elles se fussent passées devant ses yeux. Il guérit, par l'imposition de ses mains, un saint prêtre et religieux, nommé Everolfe, qui, étant dangereusement malade, lui demanda l'Extrême-Onction, et lui promit que lui-même lui conférerait ce Sacrement et le mettrait en terre : ce qui arriva depuis, comme nous le dirons bientôt. Il rendit la vue, à Chaumont, en Champagne, à une femme de Chauny, qui y vint exprès pour le prier de mettre ses doigts sur ses yeux. Il donna aussi la santé à cinq frères qui, étant malades tous ensemble, engageaient leur mère à de grandes dépenses, et la réduisaient à une nécessité extrême.
En ce temps, les provinces de Flandre étaient pleines de haines, de vengeances et de meurtres, chacun se faisant justice à soi-même, et prenant la liberté d'attaquer son voisin dans sa maison ou son château, pour tirer raison des injures qu'il croyait en avoir reçues. Le comte de Flandre avait dépouillé de leurs biens et banni de ses États une partie des seigneurs et des riches ecclésiastiques du pays, pour une prétendue conspiration contre lui : ce qui les obligea d'aller vagabonder ça et là, dans une très-grande misère. Le pape saint Grégoire VII ordonna à saint Arnoul de s'y transporter pour remédier à de si grands maux. Il fut partout un ange de paix. Il termina des différends dont l'accommodement semblait impossible ; il reconcilia des ennemis qui avaient juré de ne se pardonner jamais ; il obligea le comte de recevoir en sa grâce ceux dont il croyait avoir été outragé, et de les rétablir dans leurs biens, leurs honneurs et leurs dignités. Ceux qui osèrent résister à ses exhortations furent visiblement punis de Dieu : car, ou ils furent saisis du démon, ou ils moururent de mort subite, ou ils furent châtiés de quelque autre manière publique et exemplaire qui remplit tout le pays de frayeur. C'est ce qui porta les habitants d'Aldembourg à lui donner l'église de Saint-Pierre avec ses dépendances, pour y bâtir un monastère. Il y assembla des religieux et y établit la discipline monastique, non pas selon les relâchements de plusieurs communautés de ce temps-là, mais selon l'esprit de saint Benoît, dont lui-même était rempli.
On ne sait pas le temps où les portes de sa métropole lui furent ouvertes ; mais ses Actes font foi que ce fut à Soissons qu'il convertit un de ses anciens compagnons de milice, nommé Géric, qui s'était abandonné à toutes sortes de concussions, de pillages et de violences, sans pardonner aux veuves ni aux orphelins. Arnoul pria longtemps Dieu pour son salut ; ses prières furent exaucées. Cet emporté, qui jouissait de tous les avantages que la fortune peut donner à ses favoris, perdit premièrement tous ses enfants ; ensuite il tomba dans une maladie terrible, dont il n'y avait nulle apparence qu'il pût guérir. D'ailleurs, ses proches, le voyant sans enfants et comme demi-mort, commencèrent à mettre la main sur ses biens, dans le dessein de s'en rendre entièrement les maîtres, sans que Judith, sa femme, en pût rien retenir. Ces malheurs lui ouvrirent les yeux ; il se fit mettre sur un brancard, par le conseil de la même Judith, et apporter à Soissons, où il reçut, par l'intercession du Saint, une parfaite guérison du corps et de
VIES DES SAINTS. — TOME IX.
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l'âme. Il répara donc tous les dommages qu'il avait faits, restitua les biens mal acquis, fit de grandes aumônes aux pauvres, qu'il avait auparavant tourmentés avec tant d'inhumanité, et au bout de l'année, il eut, selon la prédiction du serviteur de Dieu, un fils nommé Lambert, qui fut l'héritier de tous ses biens, et n'imita pas les actions de sa première vie, mais les bons exemples qu'il donna depuis sa conversion.
Après tant de grandes actions, saint Arnoul fut touché de douleur pour les désordres qu'il voyait en France, sans que les prélats eussent la hardiesse d'y apporter un remède efficace, parce que plusieurs, étant gens de la cour, n'osaient pas s'opposer aux relations criminelles du roi Philippe Ier avec Bertrade de Montfort, femme du comte d'Anjou, ni lui remontrer les maux que son oisiveté et sa vie dissolue causaient dans le royaume ; il se démit de son évêché, et se retira, pour la troisième fois, dans son cher ermitage, afin d'y pleurer les maux auxquels il ne pouvait apporter d'autres remèdes ; mais, quelque temps après, les querelles entre les villes, les villages, les châteaux et les familles s'étant encore réveillées en Flandre, les habitants d'Aldembourg le vinrent supplier, avec beaucoup d'instance, de retourner chez eux pour apaiser ces divisions. Il savait qu'il y devait mourir, et que c'était en ce lieu que Dieu avait fixé sa sépulture ; aussi, il y alla joyeusement ; et, après avoir travaillé sept jours avec succès à la réconciliation des personnes ennemies, il tomba grièvement malade. Sa chambre trembla trois fois, au grand étonnement de tous ceux qui étaient présents. A la première, saint Pierre se fit voir à lui accompagné d'une grande troupe d'autres Saints, et l'assura que tous ses péchés lui étaient pardonnés. A la seconde, saint Michel lui apparut avec une troupe d'esprits bienheureux, et lui promit de porter son âme dans le ciel. A la troisième, Notre-Dame, environnée d'une sainte compagnie de vierges, l'honora de sa visite, et lui dit que le jour de son Assomption il assisterait à cette grande fête, dans le séjour même de la gloire. Après s'être confessé de nouveau, avoir reçu l'Extrême-Onction et le sacrement de l'Eucharistie et avoir aussi prédit beaucoup de choses qui devaient arriver dans le gouvernement, et qui depuis sont effectivement arrivées, il rendit à Dieu son âme précieuse, chargée de mérites et de bonnes œuvres, pour aller jouir du bonheur de l'éternité. Ce fut un dimanche, 15 août de l'année 1087. Les évêques et les abbés voisins furent invités à sa sépulture, mais aucun ne put s'y rendre, malgré le désir qu'ils avaient tous de lui rendre ce devoir. Ainsi le bienheureux Everolfe, qui lui avait administré les Sacrements, le mit aussi en terre, afin que toutes ses paroles fussent ponctuellement accomplies. Son corps fut déposé dans l'église de Saint-Pierre d'Aldembourg, et son tombeau fut en même temps honoré de plusieurs grands miracles ; ce qui rendit le pèlerinage de ce lieu fort célèbre ; et le peuple même emportait de la poussière de son sépulcre qui servait à la guérison des malades. Les dépouilles de ce grand serviteur de Dieu ont, depuis, été levées de terre et placées plus honorablement, par Lambert, évêque de Noyon et de Tournai, qui fut sacré en l'an 1115, lorsque ces deux évêchés étaient encore unis.
On représente ce Saint, comme saint Arnoul de Metz, avec un manteau recouvrant un cotte de mailles, parce qu'il avait été guerrier avant de se faire moine à l'abbaye de Saint-Médard. Les brasseurs l'ayant de plus choisi pour leur patron, on lui a mis depuis un fourchet à la main.
Tiré de la Vie du Saint, par le moine Harinif, et par Lysiard, évêque de Soissons. — Cf. Annales du diocèse de Soissons, par l'abbé Focheur.
NOTRE-DAME D'AVÉNIÈRES, AU DIOCÈSE DE LAVAL. 579
Événements marquants
- Carrière militaire au service de l'empereur et du roi de France
- Entrée au monastère de Saint-Médard de Soissons
- Vie d'ermite dans une fosse sous une gouttière pendant trois ans et demi
- Élection forcée comme abbé de Saint-Médard
- Consécration comme évêque de Soissons en Dauphiné
- Missions de paix en Flandre sur ordre du pape Grégoire VII
- Fondation du monastère d'Aldembourg
Miracles
- Guérison d'un âne blessé par un signe de croix
- Restitution de la vue à une femme aveugle avec l'eau de ses mains
- Détection d'un poisson empoisonné
- Guérison d'un enfant muet le jour de la Saint-Laurent
- Apparitions de Saint Pierre, Saint Michel et la Vierge avant sa mort
Citations
Si vous formez aux pauvres les extraits de votre miséricorde, la porte du Christ vous sera complètement fermée.