Saint Cyprien de Carthage

Évêque de Carthage, Docteur de l'Église et Martyr

Fête : 14 septembre 3ᵉ siècle • saint

Résumé

Évêque de Carthage au IIIe siècle, Cyprien fut un pasteur dévoué et un théologien majeur, guidant son Église à travers les persécutions de Décius et Valérien. Connu pour sa charité inépuisable et sa défense de l'unité ecclésiale, il finit par sceller son témoignage par le martyre en étant décapité en 258. Ses nombreux écrits et ses reliques, transférées plus tard en France, ont durablement marqué la tradition chrétienne.

Biographie

SAINT CYPRIEN, ÉVÊQUE DE CARTHAGE

ET DOCTEUR DE L'ÉGLISE, MARTYR

14 SEPTEMBRE.

la folie de la croix, non seulement la vraie sagesse, mais aussi le vrai bonheur.

La vocation de Cyprien n'était pas une vocation commune : aussitôt après sa conversion, il vendit ses vastes possessions, parmi lesquelles étaient compris de magnifiques jardins situés sous les murs de Carthage, et il en distribua le prix aux pauvres. Un an s'était à peine écoulé, et l'illustre néophyte, par une exception que justifiait sa science, l'ardeur et la sincérité de sa foi, fut élevé au sacerdoce. L'an 248, l'assemblée des fidèles de Carthage le proclama évêque. Il voulut se dérober par la fuite à cette dignité ; mais le peuple chrétien accourut à sa demeure, et, à force d'instances, obtint son consentement.

Le choix d'un si grand homme pour gouverner l'Église de Carthage, dans un temps où l'on attendait à tout moment une nouvelle persécution, inspira un merveilleux courage aux chrétiens ; ils étaient persuadés que, par ses paroles et par ses exemples, il les fortifierait contre la malice de leurs ennemis. On ne peut expliquer la piété et la vigueur, la miséricorde et la sévérité qu'il fit paraître dans l'administration de sa charge. La sainteté et la grâce éclataient tellement dans toutes ses démarches, qu'il ravissait les cœurs de ceux qui le voyaient. Son visage était grave et marquait en même temps une pieuse gaieté. Ses actions étaient si bien tempérées par la bonté et par la fermeté, que l'on ne savait si l'on devait plus le craindre que l'aimer, ou plutôt on l'aimait et on le craignait tout ensemble. Son habillement était modeste et également éloigné de la superfluité et de l'avarice. Il ne voulait pas se distinguer des autres par une vaine ostentation de réforme, ni s'exposer non plus au mépris par une épargne sordide ; mais il gardait en tout une juste et honnête modération. Sa charité envers les pauvres était inépuisable ; son zèle pour la discipline ecclésiastique, invincible ; ses travaux pour l'instruction de ses ouailles, immenses. En un mot, il était le père de son peuple, le bon pasteur de son troupeau, le modèle des autres prélats et l'admiration même des impies et des idolâtres.

Mais ce repos, dont l'Église jouit quelque temps, fut bientôt troublé par le cruel Décius, qui envahit l'empire après la mort de Philippe (249) ; car, à peine ce tyran se vit-il en état de faire des édits, qu'il en publia de très-rigoureux contre les chrétiens : ce qui lâcha la bride à la fureur des idolâtres contre eux, et remplit toutes les provinces de carnages effroyables. Les démons seuls pouvaient inventer de pareils supplices ; beaucoup de chrétiens étaient en danger de perdre la foi avec la couronne du martyre. C'est ainsi qu'en parle saint Cyprien, et il remarque encore que les premiers qui se laissèrent emporter par cette tempête à renier Jésus-Christ, furent ceux qui, dans le calme de la paix, l'avaient déjà renié par mauvaise vie, et qui, s'étant attachés à leurs biens, à leurs familles et à leurs plaisirs, par des liens que condamne l'Évangile, ne purent se résoudre à perdre, pour la défendre, les choses qu'ils aimaient avec tant de passion. Le saint évêque n'oublia rien alors pour fortifier ses ouailles contre une si violente attaque : il les anima à la victoire par ses puissantes exhortations ; il les prépara à la pénitence, et les rendit dignes du martyre par la pratique de toutes les vertus chrétiennes.

Les idolâtres, qui savaient combien un pasteur si vigilant et si généreux donnait de courage aux fidèles, tâchèrent, par toutes sortes de moyens, de se saisir de lui, et le désir qu'ils avaient de le mettre à mort était si violent, qu'on cria plusieurs fois, du milieu de l'amphithéâtre, de l'amener pour être dévoré par les bêtes féroces. Il s'y fût volontiers exposé ; mais, au lieu

SAINT CYPRIEN, ÉVÊQUE DE CARTHAGE ET MARTYR.

de suivre son zèle, il suivit le mouvement du Saint-Esprit et le conseil de ceux qui, jugeant par inspiration d'en haut, lui persuadèrent de se retirer, afin de se conserver pour son troupeau. En effet, qu'auraient fait ses pauvres ouailles si, dans une si terrible conjoncture, elles se fussent vues privées de leur pasteur ? Qui aurait eu soin de la publicité des vierges, que les païens s'efforçaient de séduire ? Qui aurait ramené à la pénitence ceux que la crainte ou la faiblesse faisait succomber à la rigueur des tourments ? Qui aurait défendu la vérité contre les hérétiques ? Qui aurait maintenu l'unité contre les schismatiques ? Qui aurait entretenu la paix et la loi évangélique parmi son peuple ? Qui aurait consolé ceux à qui on avait ravi tous leurs biens en haine de la religion ? Qui aurait animé les confesseurs, qui portaient déjà sur leur front les marques de leur foi et de leur constance, à soutenir un second martyre auquel ils étaient réservés ? Enfin, qui aurait porté les âmes à la patience, à la fidélité et à la persévérance, si l'Église de Carthage avait perdu cet admirable évêque ? Il ne s'absenta pas pour éviter le martyre, mais pour le remettre à une autre occasion moins préjudiciable à son peuple. Ce ne fut pas la crainte de la mort qui lui donna cette pensée, mais le désir de servir davantage les chrétiens. Il se réservait pour rétablir les malades, pour guérir les blessés, pour affermir les chancelants, pour relever ceux qui étaient tombés et pour entretenir tout son troupeau dans une fermeté inébranlable au milieu de l'orage.

Il sortit donc de Carthage après avoir assemblé les fidèles, pour leur dire le sujet et les motifs de sa retraite, et demeura caché dans un lieu de sûreté, d'où il pourvoyait sans cesse à leurs besoins, en veillant sur eux et en leur écrivant des épîtres admirables qui faisaient les mêmes effets que s'il eût été présent. Il faisait venir dans des lieux écartés, tantôt les uns, tantôt les autres, pour les exhorter à souffrir avec constance les tourments des persécuteurs. Il eut soin que, pendant la nuit, il y eût des personnes destinées à ensevelir ceux qui étaient morts dans la rigueur des supplices ; que ceux qui n'avaient enduré que les douleurs de la torture fussent soigneusement pansés pour guérir leurs plaies ; et, enfin, que ceux qui avaient perdu leurs biens par l'injustice des tyrans fussent secourus par les aumônes des autres. Une furieuse peste, qui ravagea en même temps toute la ville, lui fournit de nouvelles occasions de faire éclater son zèle pastoral. Il pourvut aux nécessités spirituelles et temporelles des malades, qui étaient abandonnés de tout le monde. Il partagea les emplois de ceux qu'il avait chargés de les assister, afin que personne ne manquât de secours, pas même les idolâtres ; et chacun, animé par ses lettres toutes remplies du feu de la charité, se portait avec une ferveur incroyable à exécuter les instructions qu'il leur donnait. Comme la persécution avait enlevé le pape saint Fabien, il consulta sur sa retraite le clergé de Rome, pendant la vacance du Siège apostolique : il était prêt à se sacrifier, si on le jugeait nécessaire, pour le bien de son Église. Sa retraite fut louée et approuvée par ces vénérables ecclésiastiques, qui connurent le besoin qu'avaient les fidèles de la vigilance d'un si bon pasteur.

Ces malheurs furent suivis d'un autre encore plus dangereux, puisqu'il tendait à renverser la discipline ecclésiastique que tous les supplices n'avaient pu ébranler. Plusieurs chrétiens de Carthage, qui n'étaient pas bien fermes dans la foi, craignant la perte de leurs biens, de leurs charges et de leur vie, renièrent leur foi. Les uns le firent ouvertement ; les autres, pensant diminuer leur crime, prirent des magistrats des billets qui attestaient

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qu'ils avaient obéi aux édits de l'empereur, ayant en secret, ou par eux-mêmes, ou par des personnes supposées, protesté, en leur présence, qu'ils renonçaient à Jésus-Christ ; se délivrant ainsi, par argent, de faire cette renonciation en public, comme la loi générale l'ordonnait. De là ils furent appelés Libellatiques, (de *libellus*, billet). L'Église d'Afrique ne les recevait à la communion qu'après une longue pénitence ; mais, comme elle les obligeait à des satisfactions très-rudes, ils s'adressaient souvent aux confesseurs et aux martyrs qui étaient en prison ou qui allaient à la mort, pour obtenir, par leur intercession, la remise des peines canoniques qui leur restaient à souffrir. Le respect que l'on avait pour des personnes qui souffraient pour la gloire de Jésus-Christ était si grand, qu'à leur recommandation, on recevait les pénitents à la communion ecclésiastique, quoiqu'ils n'eussent pas accompli le temps prescrit par les canons. Mais cette indulgence des saints confesseurs produisit un fort mauvais effet : on admettait trop facilement ceux qui avaient sacrifié ou qui avaient reçu des billets des magistrats.

Saint Cyprien en fut averti dans sa retraite, et tâcha d'y remédier par trois excellentes épîtres qu'il écrivit à son clergé, aux martyrs, aux confesseurs et à son peuple, les exhortant à ne pas se relâcher de la discipline, sans considérer la différence de la chute et le temps écoulé de la pénitence. Félicissime, homme turbulent, qui, avec cinq prêtres, s'était opposé à l'élection de saint Cyprien, et, depuis, n'avait laissé passer aucune occasion de faire de la peine au saint Évêque, se souleva contre lui et fit tout ce qu'il put pour le mettre en mauvaise intelligence avec les confesseurs de Jésus-Christ. Car, non content de travailler à cette division, qui ne put réussir, il forma ouvertement le schisme, dressa autel contre autel, assemblant son parti sur une montagne hors de la ville, et excommunia tous ceux qui ne lui adhéraient pas. Mais, autant son excommunication était frivole, autant fut juste et terrible celle de notre Saint, qui, ne pouvant dissimuler davantage le désordre que ce rebelle causait parmi le peuple, ni les autres crimes dont il était coupable, le frappa d'anathème. Cependant, voyant que ceux qui avaient obtenu ces recommandations des confesseurs lui faisaient de grandes instances, à lui et aux autres évêques, pour être admis à la communion de l'Église, et que son autorité seule ne pouvait pas apaiser le trouble qui s'était élevé pour ce sujet dans Carthage, il écrivit de nouveau au clergé de Rome, le Saint-Siège étant encore vacant. Cet illustre clergé jugea sa rigueur très-saine, et lui répondit qu'user de la douceur dont il se plaignait, ce n'était pas guérir, mais tuer le malade ; qu'il fallait que les pénitents frappassent aux portes de l'Église et ne s'efforçassent pas de les rompre ; qu'ils se prosternassent sur le seuil, mais qu'ils n'entreprissent point de passer outre ; qu'ils veillassent à l'entrée du camp céleste, mais armés de modestie et se souvenant d'avoir été déserteurs ; qu'ils devaient se servir de leurs larmes comme d'ambassadeurs, et de leurs gémissements, tirés du fond de leurs poitrines, comme d'avocats, afin de prouver la grandeur de leur tristesse et d'effacer la honte de leur péché. Enfin, il conclut que, par l'avis de plusieurs évêques voisins, on avait trouvé à propos de ne rien innover jusqu'à l'élection d'un successeur à la place de Fabien, et que cependant on prolongeât la réconciliation de ceux qui pourraient attendre, et qu'on l'accordât à ceux qui seraient près de mourir, pourvu qu'ils eussent donné de dignes fruits d'une véritable pénitence. Saint Cyprien suivit cet accommodement, par lequel il retint et conserva la discipline ecclésiastique dans son ancienne intégrité.

Dans son excellent traité sur ceux qui étaient tombés durant la persécution, il rapporte des châtiments terribles dont Dieu punit l'irrévérence des personnes qui, après s'être souillées des viandes offertes aux idoles, osaient recevoir Jésus-Christ sans avoir été purifiées par une véritable pénitence et sans avoir mérité la réconciliation. Il raconte, entre autres, qu'un homme coupable de crime ayant reçu l'Eucharistie dans sa main ne trouva que de la cendre quand il voulut la manger, et qu'une petite fille, qui avait été portée par sa nourrice au temple des dieux, et à qui on avait fait goûter quelque liqueur offerte aux idoles, ne put jamais avaler le sang de Jésus-Christ que le diacre lui présenta dans l'église, selon la coutume du temps, et qu'elle fit tant de résistance, qu'elle obligea la nourrice à confesser ce qui s'était passé.

Cette conduite de saint Cyprien, si conforme aux Canons et autorisée par l'Église de Rome, devait le mettre à l'abri de la censure ; mais l'esprit des schismatiques n'épargne jamais personne, et la plus éminente sainteté est exposée à leur malice. Privat, que le saint Évêque n'avait point voulu admettre dans un synode, cabala avec cinq évêques coupables d'apostasie pour en mettre un autre sur le siège de Carthage, et Fortunat, l'un des prêtres qui avaient déjà formé le schisme avec Félicissime, leur paraissant propre pour leur dessein, ils l'ordonnèrent évêque, et aussitôt ils débutèrent le même Félicissime à Rome, vers Corneille, qui avait succédé à Fabien, pour obtenir sa communion par surprise et pour accuser saint Cyprien. Cette ambassade fut rejetée d'abord ; mais les schismatiques, ne perdant pas courage, importunèrent le Pape avec tant d'ardeur, que, ne voyant arriver personne de la part de notre Saint, et s'étonnant de son silence dans une affaire si importante, il lui écrivit en des termes qui témoignaient quelque mécontentement de lui ; mais saint Cyprien se justifia, et lui répondit avec tant de modestie, que Corneille fut entièrement désabusé.

Comme l'Église jouissait d'une assez grande paix dans les premières années du règne de Valérien, qui avait succédé à Gallus et à Volusien, notre saint prélat profita de ce calme et s'appliqua à établir une bonne discipline dans son diocèse. Il réfuta, entre autres, l'erreur de ceux qui n'offraient que de l'eau dans le sacrifice de l'autel ; il leur prouva, par une foule de passages des saintes Écritures, tant de l'Ancien que du Nouveau Testament, que le vin était absolument nécessaire à ce mystère, et que sans cet élément on ne pouvait pas avoir le Sang de Jésus-Christ. Il témoigne lui-même, dans son épître LXIIIe à Cécilius, que cet abus pouvait être venu de ce que, durant la persécution, les fidèles, qui s'assemblaient la nuit, pour célébrer les divins mystères et pour participer à l'Eucharistie, craignaient, le matin, d'être découverts par l'odeur du vin. Il assembla aussi un synode, pour remédier à plusieurs autres abus qui s'étaient glissés parmi le peuple. On y excommunia Géminius Victor ; après sa mort, on défendit d'offrir l'oblation pour le repos de son âme et de faire aucune prière dans l'Église pour son soulagement, parce que, contre les Canons, il avait institué un prêtre tuteur de ses enfants. « Celui-là », disent les évêques, « ne mérite pas d'être nommé à l'autel de Dieu, dans la prière des prêtres, qui a voulu détourner de l'autel les ministres du Seigneur et les embarrasser du soin des affaires temporelles, tout à fait éloigné de leur profession ». Ils ne se mirent pas en peine des lois civiles, qui n'exemptaient personne de la charge des pupilles ; mais ils eurent seulement égard au bien des Églises et à l'assistance spirituelle des fidèles, par le soin et les prières de leurs pasteurs. Il fit condamner de nouveau dans ce synode ceux que l'on appelait Libellatiques, comme coupables d'infidélité et d'apostasie. Il en assembla encore plusieurs autres, touchant le baptême conféré par les hérétiques, qu'il croyait être nul et devoir être réitéré quand les baptisés revenaient à l'Église. Il eut, pour ce sujet, de grandes contestations avec le pape saint Étienne, qui soutint, fondé sur la tradition, et définit que ce baptême était valide ; mais comme cette question regarde purement l'histoire ecclésiastique, que nous ne prétendons pas traiter ici, il suffit de dire avec saint Augustin, dans son épître XLVIIIe, que, si l'on ne trouve pas que saint Cyprien ait changé de sentiment, il est néanmoins véritable qu'il l'a fait, que ceux auxquels son opinion plaisait peuvent bien avoir supprimé sa rétractation, et que plusieurs mêmes ont avancé qu'il n'avait jamais tenu cette erreur, mais que des imposteurs, pour se couvrir de son autorité, lui avaient attribué ce qu'il n'avait jamais cru. Voici les paroles fort remarquables de ce grand Docteur : « Ou saint Cyprien n'a jamais eu l'opinion que vous lui attribuez, ou, s'il l'a eue, il l'a réformée sur la règle de la vérité, ou enfin il a couvert cette tache de sa conscience très-candide et très-sincère par l'onction de sa charité, puisqu'il s'est perpétuellement maintenu dans l'unité de l'Église ».

Notre saint prélat travaillait ainsi sans relâche au salut de son peuple et au rétablissement de la discipline, lorsque le proconsul Aspasius Paternus, après avoir employé en vain les menaces et les promesses pour ébranler sa fermeté, l'envoya en exil. Il se retira à Gurube, petite ville assise sur le promontoire de Mercure, vis-à-vis de la Sicile, et distante seulement de cinquante milles de Carthage. Là, ayant eu révélation que, dans un an, il devait être couronné du martyre, il employa tout ce temps à s'y préparer par toutes sortes d'œuvres de charité. Il écrivit aux autres évêques et aux prêtres d'Afrique qui avaient été relégués en des lieux sauvages, où ils souffraient de grandes misères, une lettre de consolation qu'il est impossible de lire sans se sentir embrasé de ce feu divin qui le brûlait et d'un désir ardent de souffrir pour Jésus-Christ. Il leur envoya aussi beaucoup de choses dont ils avaient besoin pour leur subsistance. Il étendit encore ses soins charitables sur les chrétiens qui étaient en prison, leur écrivant en des termes très-pressants pour les fortifier dans la confession de leur foi et les animer à la patience. Quand il sut que Galère-Maximin avait succédé à Aspasius, il revint à Carthage et se cacha dans les jardins qui lui avaient autrefois appartenu, et qu'il avait vendus pour assister les pauvres, afin que de là il pût veiller sur son peuple qui venait souvent l'y trouver. Mais, ayant appris qu'on avait donné ordre de se saisir de lui pour le mener à Utique, où était le proconsul, il se retira ailleurs, dans un lieu de sûreté, pour y attendre l'occasion de souffrir la mort dans sa ville, en présence de son cher troupeau ; et, de crainte que sa retraite ne fût mal expliquée par les fidèles, il leur écrivit une lettre pour leur en rendre raison. « Ayant été averti », leur dit-il, « que l'on envoyait des soldats pour nous mener à Utique, nous nous sommes absenté par le conseil de nos amis, estimant qu'il était plus convenable que nous confessassions la vérité dans la principale ville de notre diocèse que dans un autre lieu, afin d'y instruire le peuple par l'exemple de notre mort, et d'y fortifier les faibles par notre confession ; parce qu'en ce moment, ce que dit l'évêque confesseur de Jésus-Christ, il le dit comme étant la bouche de tous. L'honneur de notre Église, qui est maintenant si glorieuse, serait beaucoup diminué, si l'on nous faisait mourir dans un pays étranger. Il est donc à propos que nous recevions la couronne du martyre à la vue de Carthage. C'est la grâce que nous demandons continuellement à Dieu pour nous et pour vous, afin que, mourant devant vos yeux, nous vous

montrions le chemin du ciel ». Il ne mourut pas néanmoins dans Carthage ; mais ce fut en un lieu si proche et en présence de tant de monde de la ville, que l'on peut dire que son souhait fut accompli.

Le proconsul le fit prendre et amener devant lui à une maison de campagne dans le voisinage de laquelle il s'était retiré. Celui qui l'avait fait prisonnier le retint la première nuit dans son logis ; cette maison fut aussitôt environnée d'hommes, de femmes, d'enfants et de vieillards qui y accoururent pour voir ce que deviendrait leur saint évêque. Il y avait beaucoup de jeunes filles dans la troupe ; et, comme la peur de la mort ne l'empêchait pas de veiller sur son troupeau, il donna ordre qu'on les séparât et qu'on les gardât dans l'obscurité, de crainte que les soldats ne leur fissent quelque violence. Saint Augustin loue admirablement cette vigilance du saint Martyr. Le matin étant venu, il fut conduit devant le proconsul, qui lui fit voir l'ordre qu'il avait des empereurs pour l'obliger de sacrifier aux dieux. Mais, le trouvant insensible à toutes ses remontrances et à ses menaces, il le condamna à avoir la tête tranchée. Saint Cyprien ouit tranquillement cette cruelle sentence, et, élevant son cœur à Dieu : « Je vous rends grâces », dit-il, « mon Seigneur, de ce que vous daignez retirer mon âme de la prison de ce corps mortel ». Les fidèles, qui ne l'abandonnaient point, crièrent de leur côté d'une même voix : « Allons, et faisons-nous décapiter avec lui ! » Le bourreau parut tremblant quand il lui fallut faire son office, mais le martyr l'encouragea à lui donner le coup ; et, pour le récompenser de la grâce qu'il allait lui procurer, il lui fit distribuer vingt-cinq pièces d'or. Après cette action héroïque, il se dépouilla de ses habits, qui consistaient en une dalmatique, en un mantelet et en une robe de lin. Le cardinal Baronius croit que le camail et le rochet des évêques d'aujourd'hui y ont quelque rapport. Tous ceux qui voyaient ce spectacle fondaient en larmes, tandis que lui seul était dans une extrême joie qui paraissait jusque sur son visage. Chacun jeta des linges pour recevoir son sang, afin de le garder comme un précieux trésor. Il se banda les yeux lui-même et se fit lier les mains par un de ses prêtres, puis, s'étant mis à genoux, il reçut généreusement le coup de la mort. Dès qu'on eut abattu sa tête, les clercs, accompagnés de chrétiens, enlevèrent son corps et l'enterrèrent avec beaucoup de solennité, portant des cierges allumés à leurs mains ; ils furent d'autant plus hardis à lui rendre ces derniers devoirs en public, sans se soucier du proconsul ni de la fureur des idolâtres, qu'ils souhaitaient tous ardemment de mourir pour Jésus-Christ, à l'exemple de leur saint Pasteur. Son martyre arriva le 14 septembre.

Le nom de saint Cyprien est un des plus beaux noms du christianisme, et ce grand homme, un de ceux qu'on admire et surtout qu'on aime le plus. Dieu, qui se plaît à se manifester par sa miséricorde plus que par sa justice, a voulu aussi que, dans l'homme, la bonté fût le plus puissant attrait pour gagner les cœurs. Cyprien n'occupa que dix ans le siège de Carthage ; mais combien son ministère fut laborieux et fécond dans ses résultats ! Ses derniers regards se reposèrent avec joie sur une église plus nombreuse, plus dévouée, plus fidèle qu'il ne l'avait reçue, et les larmes des païens qui coulèrent à son supplice lui présagèrent que Carthage serait bientôt toute chrétienne.

On le représente : 1° tenant une épée dans la main, pour désigner le genre de mort qu'il a enduré ; 2° tenant une couronne, d'après une mosaïque de Ravenne.

14 SEPTEMBRE.

[ANNEXE: CULTE ET RELIQUES. — ABBAYE DE MOISSAC. — ÉCRITS.]

Depuis le Ve siècle, la fête de saint Cyprien se célèbre le 16 de ce mois. Après son glorieux martyre, on bâtit deux églises en son honneur : l'une au lieu où il l'avait souffert, qui fut appelée la Table de saint Cyprien, non pas, dit saint Augustin, qu'il y eût mangé, mais parce qu'il y avait été immolé ; et l'autre, sur la place où il avait été enseveli. Ses reliques furent apportées en France au IXe siècle et transportées dans la ville de Lyon, où on les mit derrière l'autel de Saint-Jean-Baptiste. Plus tard elles furent transférées à Compiègne par le roi Charles le Chauve, et déposées dans l'église de Saint-Corneille, ainsi que le dit Adon dans son martyrologe.

« L'église paroissiale de Saint-Jacques de cette ville », nous écrit M. l'abbé Bourgeois, vicaire général, archiprêtre de Compiègne, « les possède depuis que l'abbaye de Saint-Corneille n'existe plus qu'en partie et a changé de destination. L'ancienne église a été démolie pour livrer passage à une rue marchande appelée rue Saint-Corneille, il ne reste qu'un débris de cette église rappelant le style du XVIIe siècle, et contre lequel viennent s'appuyer quelques échoppes du Marché aux herbes.

« Les constructions de l'ancienne abbaye qui survivent aux démolitions et aux aliénations qui ont eu lieu, connues maintenant sous le nom de manutention, appartiennent à l'administration militaire. Les cloîtres, qui existent en grande partie, ont été défigurés par des murs qui ferment chacune des travées, et sont transformés en fours, en bureaux, et les bâtiments existants, d'une date assez récente, sont loin d'offrir l'intérêt des cloîtres dont on peut rapporter la construction à la fin du XIVe siècle.

« À l'intérieur, on voit un escalier de pierre aux proportions grandioses, qui rappelle la facture du XVIIIe siècle. L'excavation d'un terrain, appelé cour Saint-Corneille, a amené dernièrement la découverte d'ossements considérables qui semblent révéler l'emplacement de l'ancien cimetière de l'abbaye, qui avait dans son église une chapelle appelée Paroisse du crucifix, et qui exerçait une juridiction paroissiale, non dans une circonscription territoriale, mais sur les ficelles de l'abbaye, qui formaient la cour de l'abbé dans toutes les cérémonies civiles et religieuses.

« La maison abbatiale, qui conserve encore son écusson, après avoir été habillée à la moderne, sert aujourd'hui d'habitation à un notaire ».

Toutefois, nous lisons dans les leçons de l'office de saint Cyprien, de l'église collégiale de Saint-Pierre de Moissac, et dans un procès-verbal du 21 septembre 1817, déposé aux archives de cette église et de l'évêché de Montauban, les détails suivants sur les reliques de saint Cyprien : « L'abbé Roger fit solennellement transférer à Moissac, en 1122, le corps de saint Cyprien de Carthage et de plusieurs autres Saints, qu'on avait emportés de Lyon menacé par les barbares, et déposés non loin de Cabars, dans un lieu dépendant de l'abbaye, et que l'on appelle la vallée de Lascabanes (paroisse actuelle). Cette translation, célébrée annuellement le 5 juillet, est nommée par le peuple : la fête de San-Cypris de Segarous, ou des moissons, tandis que celle du 16 septembre porte le nom de San-Cypris de Bondognos, ou des vendanges. En 1791, par suite de la suppression des Ordres monastiques, et comme on menaçait de piller l'église de l'insigne abbaye, un prêtre vénérable sauva plusieurs des reliques qu'on y honorait depuis des siècles, en les cachant ailleurs. En 1793, ce même prêtre rendit lesdites reliques à l'église Saint-Pierre, en consignant sa restitution dans le registre des baptêmes, où on la lit encore. Ce dépôt sacré demeura enfoui dans la sacristie, jusqu'à ce que, par ordre de Mgr de Greuville, évêque de Cabars, une enquête fût faite sur son identité. Le 21 septembre 1817, l'abbé de Trélissac, vicaire général, depuis évêque de Montauban, dressa et signa le procès-verbal d'authenticité sur les reliques conservées, et notamment sur la plus importante, qui était le chef même de saint Cyprien de Carthage, en présence de témoins recommandables qui avaient vu ce chef, alors qu'il était vénéré publiquement, avant l'année 1791, époque de sa disparition. En 1864, Mgr Doucy, évêque de Montauban, après de nouvelles informations, confirma l'authenticité d'un chef et celle de plusieurs autres ossements du même Saint, mais confondus avec d'autres tout aussi vénérables, sans qu'on ait pu encore rien préciser individuellement. La réinstallation solennelle de toutes ces reliques fut faite à Moissac, le 15 octobre 1864, sous la présidence de Mgr de Toulouse assisté de plusieurs autres prélats.

« Le chef de saint Cyprien, composé de la partie supérieure et postérieure du crâne, est actuellement renfermé dans un ciboire ou globe oblong d'argent, surmonté d'une croix. En 1843, un fragment avait été détaché de cet ossements pour être remis à Mgr Dupuch, évêque d'Alger, qui le sollicitait avec instance pour le rapporter à l'église d'Afrique. Au jour des deux fêtes de saint Cyprien (5 juillet et 16 septembre), l'insigne relique était portée solennellement en procession dans les rues de Moissac. On la portait aussi au temps des calamités publiques, et notamment des sécheresses. Le chapitre, les conseils et tout le peuple accompagnaient la châsse, et l'on avait soin de plonger le crâne dans les eaux du Tarn qui baigne les murs de la ville, en mémoire, sans doute, d'une circonstance singulière rapportée par Pamélius, biographe de saint Cyprien, qui dit qu'en Afrique, vers la fête de ce Saint, il tombe d'ordinaire une abondante pluie d'orage, à laquelle

SAINT CYPRIEN, ÉVÊQUE DE CARTHAGE ET MARTYR.

les matelots avaient donné le nom de Cypriona. Le patronage de saint Cyprien est toujours fort populaire à Moissac, et l'on ne néglige point les deux processions traditionnelles ».

Maintenant, disons un mot de cette célèbre abbaye qui a donné naissance à la ville de Moissac, aujourd'hui chef-lieu d'arrondissement dans le département de Tarn-et-Garonne, diocèse de Montauban. Elle était autrefois du diocèse de Cahors.

Peu de monastères ont égalé la célébrité de l'abbaye de Moissac; métropole de Cluny dans le midi de la France, elle est appelée *Magistralis ecclesia*, par une charte du XIe siècle. Selon la chronique d'Aimey de Peyrac, quarantième abbé de Moissac (1377-1406), le roi Clovis, vainqueur d'Alaric à Voulon (506), se rendait de Bordeaux à Toulouse, lorsqu'arrivé à Moissac il eut l'inspiration d'élever en ce lieu une église, sous le vocable des apôtres saint Pierre et saint Paul. C'est pourquoi, depuis, deux cierges brûlaient constamment en son honneur devant le maître-autel de saint Pierre; chaque jour une messe était célébrée à son intention, et l'on faisait mémoire de lui à toutes les heures canoniales du jour et de la nuit, et on le vénérait presque à l'égal d'un Saint. Entre 630 et 640, saint Amand, plus tard évêque de Maëstricht, exilé en Varconte par le roi Dagobert, auquel il avait osé reprocher ses désordres, aurait profité de ce bannissement pour fonder l'abbaye de Moissac, disent quelques auteurs. Saint Amand, saint Ansbert, saint Léothade, saint Paterne, saint Amarante furent les premiers abbés de Moissac.

Incendiée au VIIIe siècle par les Sarrasins, l'abbaye dut sa restauration au zèle dévoué de Pépin. Louis le Débonnaire l'honora de sa prédilection et de ses faveurs. Dans les actes du concile d'Aix-la-Chapelle, tenu en 817, elle figure parmi celles qui ne doivent à l'empereur ni service militaire ni redevance fiscale, mais seulement le tribut de leurs prières. En l'année 1030, l'église abbatiale s'écroula. Vers 1047, saint Odilon de Cluny visita la communauté pour la disposer à la réforme; saint Hugues, son successeur, vint aussi à Moissac en 1052, et réussit à rallier les religieux aux observances de Cluny; il leur laissa pour abbé, en s'en allant, Durand de Bredon, l'un de ses plus fidèles disciples. Ce dernier releva l'Église en ruines, et devint évêque de Toulouse sans remonter au gouvernement de l'abbaye, il célébra la dédicace de la nouvelle basilique le 6 décembre 1062 avec une pompe inouïe, même pour des cathédrales de premier ordre. Depuis lors, les donations affluaient, les colonies monastiques se multiplièrent; de puissantes abbayes, des prieurés, des seigneuries, des églises, etc., vinrent se mettre sous la dépendance de l'abbé de Moissac. Le pape Urbain II, allant de Toulouse à Clermont pour présider le concile de la Croisade (1095), s'arrêta plusieurs jours à Moissac.

Sur la fin du XIIIe siècle, l'abbaye de Moissac était à l'apogée de sa splendeur. Ses abbés se trouvaient à la fois de hauts dignitaires religieux et de puissants seigneurs féodaux. Ils s'entourèrent alors de fortifications dont on voit encore les débris. Lorsqu'après leur élection ils se rendaient pour la première fois à l'abbaye-mère, les moines de Cluny venaient au-devant en procession, pour leur présenter les clés de la ville; ils avaient le droit d'élargir les prisonniers sous les verrous, et le lendemain ils présidaient le chapitre. Le pape Innocent IV accorda aux abbés de Moissac, en 1250, le droit d'officier avec la mitre, la crosse, l'anneau, les gants, les souliers ornés de la croix, de donner au peuple la bénédiction pastorale.

Tant de grandeur prépara la décadence. En 1295, l'insigne abbaye comptait plus de cent vingt moines; en 1449, elle n'en avait plus que vingt. Le pape Paul V, en 1618, la sécularisa et remplaça les moines de Cluny par des Chanoines Réguliers de Saint-Augustin. Le titre et les honneurs traditionnels furent, par privilège, conservés aux nouveaux abbés de Moissac. Les cardinaux Mazarin, Prince Régnaud d'Este et Loménie de Brienne, archevêque de Toulouse et ministre du roi Louis XVI, ont été abbés commendataires de Moissac. Sous le dernier des trois eut lieu la suppression de l'abbaye.

Depuis le Concordat de 1801, l'église abbatiale, splendide monument du style ogival de transition, est devenue un doyenné de première classe. Le cloître, rare et merveilleux bijou de pierre, est encore intact dans son ensemble et presque en tous ses détails. Ce qui reste du monastère, affecté d'abord aux divers services d'un Palais de Justice, vient de recevoir une destination plus conforme à ses traditions séculaires; c'est un magnifique presbytère, une sorte d'évêché à l'usage du clergé paroissial.

## Écrits de saint Cyprien :

1° La lettre ou le traité du Mépris du monde ou de la grâce de Dieu. Le Saint composa cet ouvrage peu de temps après sa conversion, et l'adressa à Donat, qui avait été baptisé avec lui, et qui paraît avoir été son compagnon d'étude en rhétorique. Le style en est brillant et pompeux; on y reconnaît un professeur d'éloquence, accoutumé aux déclamations, et qui ne faisait que quitter son emploi. L'auteur y donne l'histoire de sa conversion, et déclare que les difficultés, qu'il éprouva de la part de ses passions, s'évanouirent dès qu'il eut pris sérieusement la résolution de se donner à Dieu. Il exhorte son ami à ne point mettre de bornes à sa ferveur, parce que Dieu n'en mettra point alors à ses grâces. Il parle ensuite du pouvoir qu'ont les chrétiens de forcer les esprits impurs qui possèdent les corps, à confesser ce qu'ils sont, de les chasser, et d'augmenter leurs peines par le moyen des armes spirituelles que Dieu leur met entre les mains. Il peint les vices qui désolent la terre; il parle à son ami des divertissements barbares du cirque, des combats

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avec les bêtes, de la corruption du théâtre, où s'allume le feu d'une passion impure, où le cœur s'amollit, où le poison du vice entre dans l'âme par tous les sens, et où les spectateurs s'accoutument à aimer les abominations qu'on représente à leurs yeux. Il rappelle à son ami que les familles et les retraites les plus secrètes sont souvent souillées par la jalousie, l'orgueil et l'impureté, etc.

A ce tableau des vices, il oppose celui de la piété, qui est l'unique moyen de parvenir au bonheur, qui affranchit l'âme des liens qui l'attachent au monde, qui la purifie des souillures du péché, qui la rend digne de l'immortalité, qui est en un mot ce port salutaire où l'on trouve une paix inséparable. Quiconque veut se rendre capable de piété, doit s'élever au-dessus du monde en le méprisant; être assidu à la prière et à la lecture de la loi sainte; parler quelquefois à Dieu, et d'autres fois l'écouter.

2° Le livre de la Vanité des idoles, composé par saint Cyprien quand il n'était encore que laïque. Le but du Saint est de montrer qu'on ne peut regarder comme des dieux ceux qui ne furent que des hommes et qui commirent les crimes les plus abominables. Il prouve que les païens adoraient souvent les démons, ceux mêmes qui quelquefois possédaient les corps. Il en appelle à ses adversaires qui avaient souvent entendu des démons avouer ce qu'ils étaient, lorsque les chrétiens employaient les exorcismes.

3° Il paraît qu'il était catéchumène lorsqu'il composa les deux livres des Témoignages. C'est un recueil des passages de l'Ancien Testament relatifs à Jésus-Christ et à son Église. Il y a un troisième livre de Témoignages, qui est également un recueil de passages, desquels résulte un système de morale.

4° Le livre de la conduite des Vierges fut écrit immédiatement après l'élévation du Saint à la dignité épiscopale, suivant Pamélius, Pearson et Tillemont. Mais D. Maran le met un peu avant l'épiscopat du saint docteur, et il se fonde sur ce que l'auteur ne s'attribue aucun pouvoir, et qu'il ne suit que l'effusion de son cœur. Tertullien avait donné un ouvrage sur la nécessité de voiler les vierges, dans lequel il prouvait la sainteté de leur état, « par l'Écriture sainte, par la nature de Dieu et par la discipline que Dieu a établie parmi les hommes ». Saint Cyprien, après avoir décrit la gloire de la virginité, invite les vierges à veiller sur elles-mêmes, et leur rappelle la récompense qui les attend dans le ciel.

Il fait des reproches sévères aux femmes qui se peignent les cheveux ou le visage, prétendant par là déguiser ou corriger l'ouvrage de Dieu. Il s'élève contre l'affectation des parures qui causent la ruine de tant d'âmes.

5° Le livre de l'Unité de l'Église, écrit peu de temps avant que saint Cyprien quittât sa retraite pour retourner à Carthage. L'auteur observe d'abord que le démon sème les hérésies et les schismes pour perdre les âmes qui ont échappé aux pièges de l'idolâtrie; après quoi, il démontre que l'Église de Jésus-Christ est essentiellement une. Il dit que pour rendre cette unité visible, le Sauveur a bâti son Église sur saint Pierre, et lui a donné le pouvoir des clés; et que, quoiqu'il ait donné le même pouvoir à tous les Apôtres, il a voulu que la source de l'unité dérivât d'un seul, et que tout l'édifice portât sur ce fondement. Il établit pour règle générale : que dans les matières de la foi, la voie qui conduit à la vérité est courte et facile, et que les faits tiennent lieu de toute autre preuve ». Venant ensuite directement à l'unité de l'Église, fondée sur saint Pierre, il dit : « On ne peut obtenir la récompense que Jésus-Christ a promise à ses disciples, quand on abandonne l'Église ».

6° Le livre de ceux qui sont tombés. Le Saint, après avoir relevé la couronne des martyrs, déplore amèrement la chute de ceux qui avaient apostasié.

Il passe ensuite aux remèdes propres à expier cette faute, et s'élève contre ceux qui demandent une réconciliation trop précipitée. Pour effrayer les pécheurs, il rapporte plusieurs exemples de personnes sévèrement punies d'une manière toute miraculeuse, pour avoir reçu indignement le corps et le sang de Jésus-Christ.

De tout ce qu'il a dit, il conclut la nécessité de la pénitence.

7° Le livre de l'Oraison Dominicale, écrit peu de temps après l'ouvrage précédent. Saint Hilaire et saint Augustin en recommandent fortement la lecture. Le second exhortait les moines d'Adrumète à l'apprendre par cœur. Saint Cyprien y montre l'excellence de l'oraison dominicale, et donne l'explication de toutes les demandes qui en font le sujet. En parlant des différents temps où l'on priait pendant le jour, il distingue la première, la troisième, la sixième heure, etc. Les principales conditions qu'il exige dans la prière, sont l'humilité, le respect, l'attention, la ferveur et la persévérance. Il nous apprend que de son temps le prêtre disait, comme aujourd'hui, dans la préface de la messe : *Elevate corda vestra*, et que le peuple répondait : *Habemus ad Dominum*. Nos prières, selon lui, ne peuvent monter au trône de la grâce, que quand elles sont accompagnées de l'aumône et des autres bonnes œuvres. On trouve encore d'excellentes maximes sur le même sujet dans les lettres du Saint, et surtout dans son exhortation à la prière continuelle qu'il envoya à son clergé, en lui recommandant de la communiquer aux laïques.

8° Le livre de la Mortalité, écrit à l'occasion d'une peste horrible qui désola l'Afrique. Il est montré que les serviteurs de Dieu doivent se réjouir dans les calamités, parce qu'elles leur fournissent les moyens de pratiquer des vertus héroïques et de mériter le ciel. « Quant à la mort », dit-il, « elle n'est redoutable que pour celui qui ne se soucie point d'aller à Jésus-Christ; et l'on n'est dans cette disposition que quand on a sujet de croire qu'on n'aura point de part au royaume céleste ». Il décrit la félicité de ceux qui, après avoir échappé aux tempêtes et aux écueils de ce monde, sont arrivés au port de l'éternité, se sont revêtus de l'immortalité bienheureuse, et n'ont plus rien à craindre des efforts de leurs ennemis. Il attribue la crainte excessive de la mort dans un chrétien au défaut de cette foi vive et de cette espérance ferme qui fortifient l'âme et la rendent capable de mépriser la reine des terreurs. Durant ce fléau, tandis que les païens abandonnaient leurs amis, leurs parents, les chrétiens, grâce aux maximes de l'Évangile et aux exhortations de saint Cyprien, se dévouèrent avec héroïsme au service des pestiférés.

Le livre de la Mortalité et celui de l'Oraison dominicale ont été traduits en français par le duc de Luyens, qui s'est déguisé sous le nom de Laval, et imprimés en 1664.

9° L'Exhortation au martyre, écrite en 252, lors du renouvellement de la persécution, sous Gallus et Volusien. Cet ouvrage, fait pour fortifier les fidèles, est un tissu de passages de l'Écriture.

10° Le livre à Démétrien. Ce Démétrien était un magistrat de Carthage, qui, quoique païen zélé, était lié avec le saint évêque. L'ouvrage dont il s'agit est une réponse aux invectives de ce magistrat contre notre foi; et il y est prouvé que la religion chrétienne n'est point la cause des calamités publiques de l'empire. On y trouve aussi une belle exhortation à la pénitence.

11° Le livre de l'Aumône et des bonnes Œuvres, écrit vers l'an 254. C'est une exhortation pathétique à l'une et aux autres que l'Écriture nous recommande et nous représente comme des moyens d'obtenir miséricorde. Le Saint y dit qu'on est ordinairement inexcusable de prétendre célébrer le jour du Seigneur, sans faire une offrande pour les pauvres. Il réfute les objections que suggère l'avarice.

12° Le livre du Bien de la Patience, composé vers l'an 256, à l'occasion des disputes qui s'étaient élevées touchant le baptême des hérétiques. Selon le saint évêque, la patience ne consiste pas seulement à étouffer le ressentiment ou la vengeance, mais elle se prend encore pour l'assemblage des vertus qui contribuent à rendre un homme charitable, doux, honnête, qui le mettent dans la disposition de se réprimer et de pardonner, qui lui inspirent enfin un courage supérieur à toutes sortes d'épreuves. Les philosophes païens ne connaissaient point la vraie patience, qui suppose dans celui qui la possède, la douceur et l'humilité; ils ne pouvaient plaire à Dieu, parce qu'ils étaient remplis de présomption et d'amour pour eux-mêmes. Un chrétien doit être dans la réalité ce qu'ils n'étaient qu'en apparence, et acquérir ce degré de vertu qui leur était inconnu dans la pratique. Pour exciter à la patience, il cite l'exemple de Dieu, qui en est le principe et qui lui communique toute sa dignité; il rapporte les préceptes de l'Évangile; il montre cette vertu dans Jésus-Christ, dans les Apôtres et les Patriarches; il en appelle enfin au jugement dernier.

13° Le livre de la Jalousie et de l'Envie, composé peu après l'ouvrage précédent, et dans le même dessein. Saint Cyprien y montre que l'envie est la source d'un grand nombre de maux, et qu'elle est en même temps un péché grief et son propre tourment.

14° La persécution ayant cessé à la mort de Gallus, arrivée au commencement de l'année 253, saint Cyprien tint à Carthage un Concile, composé de soixante-six évêques, pour rétablir les affaires de l'Église. Pendant la tenue de ce Concile, Fidus, évêque africain, le consulta touchant le Baptême des enfants. Il lui demandait s'il fallait l'administrer le baptême pour après la naissance, selon ce qui se pratiquait dans l'ancienne loi, par rapport à la circoncision. Le Saint répondit avec les autres Pères de l'assemblée, qu'on ne pouvait refuser à personne la participation à la grâce de Dieu... Qu'on devait surtout l'accorder aux enfants qui, par les larmes qu'ils répandent aussitôt qu'ils voient la lumière, semblent demander miséricorde d'une manière fort touchante. On ne refuse point, dit-il, le pardon aux plus grands pécheurs, comment le refuserait-on à des enfants qui ne font que de naître, et qui n'ont d'autre faute que la tâche originelle ? La difficulté proposée à saint Cyprien n'avait point pour objet de savoir s'il fallait baptiser les enfants, mais quel jour on les baptiserait; et même, quant à ce point, l'unanimité du Concile montre quelle était la tradition générale de l'Église. Tertullien lui-même, qui plaidait pour le délai du Baptême, traite de meurtrier celui qui refuserait d'administrer ce Sacrement dans le cas de nécessité. Voyez le comte Acami de *Prædebaptismo solemni in Ecclesia Latina et Graeca*, Rome, 1753. C'est une excellente réfutation d'une lettre d'un anabaptiste anglais sur le point dont il s'agit.

15° Lettres, au nombre de quatre-vingt-une, dans l'édition d'Oxford, et de quatre-vingt-trois dans celle de Baluze. Elles ont pour objet des points de dogme, de discipline et de piété.

Parmi les ouvrages de saint Cyprien, on en a fait imprimer plusieurs qui lui ont été attribués, quoiqu'ils ne soient pas de lui. Les principaux sont : 1° le traité contre les Spectacles publics, qui fut écrit par un évêque contemporain de notre Saint, lequel avait été séparé de son troupeau par la persécution ; 2° le discours contre Novatien, lequel paraît être du même style que l'ouvrage précédent, quoiqu'il ne soit pas du même temps ; 3° le livre du Célibat des Clercs, qui est du VIIIe siècle, et qui renferme des choses extrêmement utiles.

Saint Jérôme et Lactance donnent de justes éloges à l'éloquence de saint Cyprien. « Il a », suivant le second, « une invention facile, variée, agréable, et ce qu'il y a de plus essentiel, beaucoup de clarté et de netteté dans les idées, c'est-à-dire, la principale des qualités que l'on exige de tout écrivain. Sa narration est ornée, et devient encore plus intéressante par la facilité de l'ex-

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pression. Ses raisonnements sont forts et serrés; en sorte qu'il réunît tout ce qui fait l'orateur; il sait plaire, instruire et persuader; on ne pouvait même décider lequel de ces trois talents il possédait dans un degré plus éminent ». Il y a trop de travail dans sa lettre à Donat; mais, quoiqu'elle ne puisse pas servir de modèle, il n'en est pas moins vrai qu'elle annonce un auteur vraiment éloquent.

Dieu, selon saint Augustin, a permis qu'il soit échappé à saint Cyprien quelques vains ornements de rhétorique, dans le premier ouvrage qu'il fit après sa conversion, pour montrer combien l'esprit de la simplicité chrétienne influa sur son style, et eut de pouvoir pour le contenir dans les bornes de la véritable éloquence; et c'est là le caractère des lettres du saint évêque de Carthage qui furent écrites depuis: aussi Fénelon observe-t-il que nous pouvons en sûreté en admirer et en imiter le style. Cependant ce grand maître remarque que le langage de saint Cyprien se ressent du génie âpre des Africains, et qu'il n'est pas toujours exempt de cette subtilité recherchée qu'on reproche aux auteurs du même temps. Ces observations ne nous empêchent point de reconnaître dans les ouvrages de ce Père une éloquence douce, naturelle, et qui n'a rien de semblable à celle des déclamateurs. On n'y aperçoit rien de trivial, rien qui n'annonce une littérature peu commune. On y voit partout une âme grande, remplie des beaux sentiments qui sont exprimés d'une manière noble et touchante. L'auteur parle toujours de l'abondance du cœur. Quoiqu'il emploie quelquefois des mots qui paraissent s'éloigner de la pureté de la langue latine, il n'en est pas moins vrai que, après Lactance, il occupe la première place parmi les Pères latins qui ont écrit cette langue.

La première édition des œuvres de saint Cyprien, qui parut peu de temps après l'invention de l'imprimerie, et qui ne porte ni nom d'imprimeur, ni nom de lieu, est plus correcte que la plupart de celles qui l'ont suivie. Les œuvres du même Père ont été réimprimées par les soins d'Erazme, de Manuce, de Morel, de Pamélias et de Rigault. Ce dernier éditeur est un calviniste déguisé, selon Fell. On trouve effectivement, dans ses notes sur Tertullien et sur saint Cyprien, bien des choses qui favorisent certains principes du Calvinisme. Voyez de l'Aubespine, Grotius, *Ep. ad Salmas.*, et Petitdidier, *Rem. sur la Bibl. de Dupin*.

Dans l'édition de Pamélias, les lettres de saint Cyprien sont placées les premières, et rangées selon l'ordre chronologique; elles n'occupent point la même place dans la plupart des éditions antérieures et postérieures.

L'édition d'Oxford parut en 1681. On la doit au savant Fell, évêque de la même ville, qui y ajouta de nouvelles notes, avec les *Annales Cyprianici* de Pearson, et les treize *Dissertationes Cyprianicae* de Dodwell, qui ont pour objet d'éclaircir certains points de fait et de discipline.

Baluze préparait une nouvelle édition de saint Cyprien, lorsque la mort l'enleva. Dom Moran, bénédictin de la Congrégation de Saint-Maur, a mis la dernière main à son ouvrage. Il a aussi corrigé quelques notes de Baluze, et y en a ajouté de nouvelles. Il a encore enrichi son édition d'une nouvelle vie de saint Cyprien. Elle parut à Paris en 1756, in-folio, sous le titre suivant: *Sancti Cypriani opera recognita per Baluzium, iterum illustrata (per D. Moran) unum e monachis sancti Mauri, qui præfationem et vitam sancti Cypriani adornavit*. Elle a été réimprimée à Venise en 1758. En 1835, MM. Cailleau et Guillou donnèrent une nouvelle édition des œuvres de saint Cyprien, 2 vol. in-12; en 1844, M. Migne a publié une édition des œuvres de saint Cyprien d'après Baluze et Fell, quatrième volume de la *Patrologie*. On a joint à cette édition les notes et les travaux les plus remarquables publiés jusqu'à ce jour. Plusieurs lettres de saint Cyprien et plusieurs dissertations sur ce Père se trouvent aussi dans le troisième et le cinquième volume de la *Patrologie latine* de M. Migne.

Nous nous sommes servi, pour composer cette biographie, des sermons de saint Augustin, de saint Maxime et de saint Pierre Chrysologue, à la louange de saint Cyprien, publiés par Pamélias, chanoine de Bruges, et par Rigault; et nous l'avons enrichie: 1° avec des *Notes sur l'abbaye de Moissac* et sur les reliques qu'elle possède, grâce à l'obligeance de M. Penjade, cellérier des *Dames du Saint-Enfant Jésus*, à Montauban; et du révérend Père Carles, de Toulouse; 2° avec des *Notes sur l'abbaye de Compiègne* et sur les reliques de saint Cyprien, par M. Bourgeois, vicaire général, archiprêtre de Compiègne. — Cf. *Saint Cyprien et l'Église d'Afrique*, par l'abbé Frappel, aujourd'hui évêque d'Angers.

SAINTE EUPHÉMIE, SAINTE LUCE ET SAINT GÉMINIEN, MARTYRS. 145

Événements marquants

  • Conversion au christianisme et vente de ses biens
  • Élévation au sacerdoce puis à l'épiscopat en 248
  • Retraite durant la persécution de Décius (249)
  • Lutte contre le schisme de Félicissime et la question des Libellatiques
  • Exil à Gurube sous le proconsul Aspasius Paternus
  • Martyre par décapitation sous le proconsul Galère-Maximin

Miracles

  • Révélation de la date de son martyre un an à l'avance
  • Hostie se transformant en cendre pour un indigne
  • Enfant incapable d'avaler le vin sacré après une apostasie forcée

Citations

Je vous rends grâces, mon Seigneur, de ce que vous daignez retirer mon âme de la prison de ce corps mortel.

— Dernières paroles avant son exécution

On ne peut obtenir la récompense que Jésus-Christ a promise à ses disciples, quand on abandonne l'Église.

— De l'Unité de l'Église