Saint Sidoine Apollinaire

Évêque de Clermont en Auvergne

Fête : 23 aout 5ᵉ siècle • saint

Résumé

Illustre sénateur et préfet de Rome issu d'une famille noble de Lyon, Sidoine Apollinaire devint évêque de Clermont en 472. Il consacra sa vie à défendre son peuple contre les invasions wisigothes et l'hérésie arienne, tout en laissant une œuvre littéraire majeure. Malgré l'exil et des persécutions internes, il mourut vénéré pour sa charité et sa sagesse.

Biographie

SAINT SIDOINE APOLLINAIRE,

ÉVÊQUE DE CLERMONT EN AUVERGNE

Sacratissimum doctrinam habet qui docet quod sapit, qui instruit quod sentit, qui docet non modo cognoscere verum, sed apprehendere bonum et amare justum.

Celui-là possède la sainte doctrine, qui enseigne ce qu'il sait bien, qui communique ce qu'il sent, qui apprend non-seulement à connaître le vrai, mais encore à saisir le bien et à aimer la justice. Saint Hilaire.

Sidoine Apollinaire, évêque de la ville d'Auvergne, naquit dans les Gaules, d'une famille illustre. Ses ancêtres qui brillèrent au premier rang des sénateurs, avaient été successivement préfets de Rome et du prétoire, maîtres des offices et commandants des armées. La cité de Lyon était leur principal séjour. Ils avaient dans ses environs de riches villas. Ils possédaient aussi de grands biens dans l'Auvergne, où les appelaient souvent des intérêts divers et de nobles alliances.

Sidoine, qui devait être une nouvelle gloire de cette famille, naquit le 5 novembre, vers l'an 430, sous le règne de Théodose le Jeune et de Valentinien III, et sous le pontificat de Célestin Ier. Il reçut les noms de Caius Sollius Apollinaris Sidonius. Le nom d'Apollinaire lui venait de son aïeul : Sidoine fut proprement le sien. Quelquefois on l'appelait seulement Sollius. C'est sous ce nom que l'ont désigné dans leurs lettres saint Rurice de Limoges et saint Avite de Vienne. Dans l'histoire de l'Église et dans celle des lettres françaises, il est connu sous le nom de Sidoine Apollinaire. Les auteurs ne s'accordent pas sur le lieu de sa naissance. Le Père Sirmond affirme qu'il était originaire de la ville d'Auvergne. On tient plus communément que Lyon fut sa patrie.

C'est dans cette ville que Sidoine passa son enfance : il s'y forma pendant sa jeunesse, à l'étude des lettres pour lesquelles il conserva un goût si prononcé. Il parcourut les diverses branches de l'enseignement gallo-romain, depuis la grammaire et l'éloquence qui en étaient les premiers degrés, jusqu'à la géométrie, la dialectique, l'astronomie et la musique, qui étaient le complément d'une forte éducation littéraire. Sidoine Apollinaire se livra aussi avec ardeur à l'étude des chefs-d'œuvre de la Grèce et de l'Italie : il suffit de parcourir ses œuvres pour reconnaître que ces premiers travaux ne contribuèrent pas peu à enrichir son esprit d'un vaste trésor d'érudition et de connaissances. Il cite dans ses épîtres et ses vers beaucoup d'écrivains, de philosophes, de poètes ; et les détails dans lesquels il entre, quand il apprécie leur caractère et leurs œuvres, montrent assez qu'il les étudia avec un soin particulier.

L'amour des lettres, qui vint à Sidoine dès les premières années de son éducation, le suivit toute sa vie. Elles remplirent plus tard les loisirs que lui laissaient ses occupations, et lui disputèrent jusqu'à ses heures de repos.

SAINT SIDOINE APOLINAIRE, ÉVÊQUE DE CLERMONT.

Aussi, quoiqu’il avoue avec candeur qu’il aime les paresseux, il a soin d’ajouter que la paresse ne l’empêche jamais de lire et d’étudier. Ce goût des lettres le portait à veiller à ce qu’elles s’entretinssent au milieu des Gaules par une noble émulation ; il lui fit rechercher avec empressement la compagnie des personnes recommandées par leur science. Car, si la société des hommes illettrés était pour lui une solitude affreuse, celle des hommes éloquents lui semblait un commerce qu’on ne saurait trop estimer. Sidoine Apollinaire aimait surtout la société de Claudien, prêtre savant autour duquel se pressait, avide de l’entendre, une jeunesse studieuse et choisie. Claudien était frère de saint Mamert évêque de Vienne. Adonné dès sa jeunesse, dans les solitudes de Grigny, à l’étude des lettres sacrées et profanes, il devint si habile dans la science chrétienne et la philosophie des Grecs qu’il passait pour le plus bel esprit de son siècle et le plus grand génie de son temps. C’est sans doute alors que Sidoine commença à connaître le frère de Claudien, saint Mamert, ce pontife si recommandable sur le siège de Vienne par sa sainteté et sa vigilance. Sapaude dont l’enseignement faisait la gloire des lettres viennoises, et Salvien, digne ami de Claudien, et dont l’éloquent génie retraçait avec un style de prophète, les triomphes de la Providence au milieu des funérailles du monde romain.

Pendant que Sidoine se livrait à ces travaux d’esprit qui devaient achever en lui une brillante éducation littéraire, il contracta avec plusieurs jeunes Gallo-Romains une amitié solide et vertueuse. Parmi eux il faut comprendre Avite, Probe, Faustin et Aquilin, jeunes seigneurs issus des premières familles patriciennes de la Gaule romaine. Les études n’étaient pas le seul lien qui resserrât cette union. Ils faisaient ensemble diversion aux exercices de l’école par la course, le jeu de dés, la chasse et les bains. Leur jeu favori était celui de la paume, ce jeu si connu des écoles, et dont le jeune Augustin recherchait les innocents triomphes avant la gloire des lettres et celle de l’éloquence.

Sidoine, élevé dans la religion chrétienne, participait à ses fêtes avec bonheur sans doute, non toutefois sans mêler aux réjouissances qu’elles amenaient, les délassements du bel esprit et de l’homme du monde. Mais il était jeune encore, et appartenait à cette pléiade d’adolescents qui suivaient les exercices du forum. Nous le verrons apporter plus tard sur le siège de la ville d’Auvergne ces grandes et mâles vertus qui firent de l’épiscopat le soutien des sociétés défaillantes ; mais qui peut s’étonner que dans sa jeunesse, il se livrât à ces joies publiques auxquelles prenaient part eux-mêmes d’anciens préfets, des sénateurs, des patriciens et des personnages consulaires ! Il était arrivé à cet âge où la vie se présente avec ses gloires et ses illusions. Il lui était donné de mesurer d’un coup d’œil ces vastes administrations de la Gaule où avaient paru ses ancêtres, de considérer ces hauts emplois où les jeunes patriciens pouvaient déployer leurs talents et l’éclat de leur naissance. La vue de ces grandeurs éblouit un instant les regards de Sidoine Apollinaire ; car il conçut le projet d’embrasser la carrière des charges publiques pour y trouver la gloire, et avec elle le moyen d’ajouter à la considération attachée depuis plusieurs siècles au nom qu’avaient porté ses pères. Ce sont des pensées qui lui échapperont à certaines heures, au milieu des vicissitudes et des révolutions du monde. La foi pourra les combattre, l’expérience les modifier ; elles ne disparaîtront sans retour qu’à cette époque de sa vie où, se donnant à Dieu sans partage, il lui sacrifiera, dans l’humilité du sacerdoce, les honneurs du siècle et le reste de ses jours.

23 AOUT.

Sidoine Apollinaire venait de terminer les études auxquelles se livrait dans son siècle la jeunesse gallo-romaine. Les succès obtenus pendant le cours de son éducation littéraire, l'hérédité des honneurs dans sa famille, une ambition naissante qu'il avoue dans ses lettres ; tout lui inspirait le désir d'égaler ou de surpasser ses ancêtres. Comme l'éloquence et la poésie frayaient souvent la route des charges publiques, et qu'il n'avait pas été rare, au quatrième et au cinquième siècle, que des grammairiens, des rhéteurs, des philosophes et des poètes fussent arrivés aux premiers emplois de l'empire, Sidoine continua de cultiver les lettres, pour y trouver, outre les charmes qu'elles procurent, un moyen d'atteindre plus promptement ses fins.

Dès son entrée dans la vie politique, Sidoine Apollinaire appartient à cette classe cultivée où se conservaient avec les plus glorieuses traditions du passé, les projets d'indépendance et de vie nationale. Une alliance honorable vint seconder ses espérances, au moment où il songeait à marcher sur les traces de ses aïeux, dans quelque charge du prétoire ou quelque commandement des armées. Il épousa Papianilla, fille du sénateur Flavius Eparchius Avitus, qui s'éleva jusqu'à l'empire par son habileté et ses talents. Si cette alliance fut pour lui un honneur, on reconnut bientôt qu'il en était digne, pour la pureté de ses mœurs et l'éclat de ses talents.

Le spectacle des révolutions de l'Occident où les empereurs se succédaient au milieu des événements les plus tragiques, donna à Sidoine Apollinaire des leçons frappantes sur l'instabilité des grandeurs humaines : il lui en coûta moins de rompre avec ses projets d'élévation. Il se retira dans les domaines que les Apollinaire possédaient en Auvergne et dans la Lyonnaise. Il y trouva un charme jusqu'alors inconnu : ces lieux lui faisaient oublier les revers de la fortune et lui procuraient le moyen d'échapper aux coups que les révolutions frappaient sur l'Empire dont il vit de si près la faiblesse et les malheurs. Nulle retraite ne lui souriait plus que la villa d'Avitacum, que l'on croit être aujourd'hui le village d'Aydat (Avitac, Avitacus, Avitacum), situé à quelques lieues de Clermont, au sud-ouest. Ce n'est pas que cette villa eût des perspectives plus riantes, un plus grand nombre de colons, des arpents de terre plus étendus. Ce qui lui donnait, aux yeux de Sidoine Apollinaire, du prix et de la beauté, c'est qu'elle venait de son épouse Papianilla. Là s'écoulèrent ses plus longues heures : on voit, au soin qu'il a pris de la décrire, qu'il y passait, au milieu des jouissances de la famille et des lettres, ses plus doux instants. Ce qui donnait surtout à cette villa un charme de plus pour Sidoine Apollinaire, c'était la présence des siens : il coulait des jours pleins de calme avec Papianilla, Ecdice, Agricola et ses jeunes enfants, Apollinaire, Alcime, Roscie et Sévérienne.

Sidoine Apollinaire comprenait aussi dans sa famille et ses soins les colons et les tributaires chargés de ses domaines. Le sort des colons, au cinquième siècle, tenait un peu de celui des esclaves. Attachés à la glèbe dans les cultures des grands seigneurs de la Gaule, ils subissaient les conditions de la terre. Bien qu'ils eussent une ombre de liberté, le maître pouvait les vendre avec le sol. Dans cet état précaire, ils devaient soupirer après l'affranchissement qui était pour eux et pour leurs familles un véritable avantage. Sidoine faisait tout pour adoucir l'infortune des colons d'Avitacum et de ses autres terres : il veillait à la sécurité des uns et à l'honneur des autres. Un jour, il apprit que l'esclave d'un de ses amis, nommé Pudens, avait ravi la fille d'un de ses colons : son indignation fut extrême. Pudens, qui connaissait ses sentiments, présuma jusqu'à quel point il serait révolté de cette injustice : il écrivit aussitôt pour lui assurer qu'il n'avait pas connu le dessein du ravisseur ; il joignit à ses excuses des prières pour obtenir le pardon de son esclave. Sidoine ne l'accorda qu'à condition qu'il l'affranchirait, afin que celle qu'il avait enlevée, devînt son épouse légitime, et trouvât dans la liberté une compensation à son déshonneur. En dehors des affaires et des soins de la famille, Sidoine Apollinaire resta, pendant quelques années de sa retraite, tout entier aux lettres, à l'amitié et à ses correspondances. Une exquise sensibilité caractérisait les mœurs sociales de Sidoine : dans des âges qu'on dirait barbares, il corrigeait la politesse grecque et romaine par ce mélange de bonté et de douceur que le christianisme substituait au stoïque orgueil et aux libertés coupables des relations païennes. Toutefois, dans les amitiés, il ne recherchait pas seulement les jouissances délicates du cœur ; il les regardait comme peu solides, quand elles ne reposaient pas sur la vertu et sur une mutuelle estime. Il savait choisir ; son choix tombait toujours sur le mérite. Ses amitiés ne se renfermaient pas dans les secrets du cœur. Semblables à une source qui ne garde pas ses eaux pour elle, elles se répandaient en services et en bienfaits. Par lui-même ou par ses amis, il protégeait les faibles, apaisait les divisions, arrêtait les procès : il se multipliait pour obliger et secourir. Quand on parcourt ses lettres d'amitié, de littérature, de politique et d'affaire, on reste convaincu que la bonté entrait pour une large part dans son caractère et dans les habitudes de sa vie morale. Au milieu des variétés de son existence, un soin, celui des belles-lettres, le captivait toujours. Quand il songeait à la Gaule, sa patrie, il la rêvait docte et polie comme l'Italie et la Grèce : quelquefois il regrettait pour elle les beaux âges de la littérature.

Le christianisme, dont il suivait les maximes, lui apprenait le néant des choses humaines, et quand il voyait l'expérience de son temps confirmer ses oracles, il se livrait à cette réflexion si profonde et si vraie qu'on croirait détachée d'une des plus belles pages de la philosophie chrétienne : « J'ignore si c'est un bonheur d'aspirer à la condition des grands et des princes, toujours est-il que c'est un malheur d'y parvenir ». Cependant les emplois de la haute magistrature se réunissaient en lui aux honneurs du laticlave. Préfet de Rome et du sénat, il était comme le premier citoyen de la ville éternelle, et de cette corporation fameuse qui conservait soigneusement, avec les débris des plus grandes familles, les souvenirs les plus précieux du Consulat, de la République et de l'empire. Confident d'Anthémius, il fut quelque temps l'arbitre des volontés impériales, et, comme si tout eût dû contribuer à son illustration, l'éloquence et la poésie mêlaient leurs lauriers à la trahison du sénateur et à la palme prétorienne, pour l'entourer de la considération publique, et le recommander à l'estime de ses contemporains.

Ses rêves de jeunesse étaient accomplis. Les honneurs du moins ne corrompirent pas sa vertu ; il remplit ses fonctions, de manière à s'attirer les éloges des hommes les plus vertueux de son siècle. Tous reconnaissaient que c'était moins son faste que ses dignités qui l'élevaient au-dessus des autres. Un des évêques les plus célèbres de la Gaule, Loup de Troyes, se félicitait de le voir parvenir aux plus hautes charges de la cour, et, bien qu'il y eût à craindre que ces grandeurs ne fussent pour lui un écueil, il admirait comment sa prudence le mettait à couvert des séductions qui abondent au pied des trônes. Mais Sidoine Apollinaire ne courut pas longtemps ces périls d'un nouveau genre. Satisfait des distinctions qu'il avait reçues, il quitta la cour (469), salua la ville des Césars qu'il ne devait plus revoir, et se hâta de regagner les Gaules, qu'il trouva infestées de Barbares et sous le poids des terreurs que répandait Euric, le nouveau roi des Wisigoths.

Mais ce qui frappe le plus dans Sidoine Apollinaire, à cette époque, c'est le passage d'une vie quelque peu élégante et mondaine à une vie sur laquelle les idées de la foi exercent une action plus profonde. Ses lettres et les poésies qui lui échappent nous révèlent le travail intime qui s'opérait dans l'âme du patricien et du poète. Les hautes réflexions auxquelles le christianisme élevait les intelligences cultivées du temps, lui deviennent plus familières. Le descendant des préfets du prétoire suit d'un regard attentif, au milieu des révolutions sociales qui emportent tout le passé des institutions et des mœurs publiques, le progrès et le développement de ces idées chrétiennes qui apportaient au monde de nouvelles destinées et des gages plus réels de salut. Si on le voit sur le seuil des villas patriciennes, on le voit aussi dans les basiliques catholiques, mêlé à la foule qui croit et qui prie. La visite des saints évêques de la Gaule comme ceux de Bordeaux, de Narbonne, de Lyon et de Riez, ne figure pas moins dans ses relations privées que celle des grands personnages du prétoire et de l'Occident. Le Christ est plus souvent invoqué dans sa prose et ses vers.

Le jeune Apollinaire, son fils, étant parvenu à un âge où il fallait sérieusement s'occuper de son esprit et de ses mœurs, Sidoine voulut l'initier lui-même au secret des belles-lettres. Il commençait à le préparer à l'intelligence des écrivains de Rome et d'Athènes, lui faisait remarquer les beautés de leurs écrits, et lui inspirait un goût particulier pour les chefs-d'œuvre de ces deux littératures. Cette éducation se faisait sous les auspices du Christ, et sous l'influence de cette morale évangélique dont les maximes pénétraient de tous côtés dans l'intérieur des familles plébéiennes et consulaires. Sidoine, qui n'attachait pas moins d'importance aux mœurs d'Apollinaire qu'à la culture de son esprit, lui enseigna de bonne heure les principes d'une véritable sagesse, et c'est pour les lui rendre plus sensibles qu'il lui proposait comme modèles les citoyens vertueux dont les actions pouvaient servir d'exemple, et qu'il lui défendait la compagnie des personnes débauchées dont les discours auraient pu le corrompre.

Sidoine Apollinaire offrait alors dans sa personne une image de l'influence que le christianisme exerçait sur les âmes pénétrées de ses maximes. Le monde n'avait plus pour lui les séductions qui tentèrent sa jeunesse, et, satisfait au-delà d'avoir égalé ses ancêtres en dignités, il ne songea plus qu'à les surpasser en mérites devant Dieu. Ce n'est pas sans quelque admiration que le clergé et les fidèles de l'Auvergne voyaient le gendre d'Avitus, le préfet de Rome, le poète patricien, pratiquer avec constance les austérités de l'Évangile, si opposées aux habitudes de mollesse et d'élégance du patriciat romain. Aussi, à la mort d'Eparque, en 471, tous les yeux se portèrent sur lui, et d'une voix unanime on le désignait pour son successeur.

L'Auvergne se trouvait alors dans des conjonctures difficiles. Les Barbares cernaient partout ses frontières, et les Wisigoths, exaltés par l'arianisme d'Euric, la menaçaient dans sa foi plus chère que ses libertés. Elle ne pouvait compter sur les secours de Rome, sur les résolutions énergiques de la curie, ni sur l'alliance des Burgondes, toujours pleine d'incertitude. Alors que tant d'autres provinces avaient trouvé leur salut dans le courage et la sainteté de leurs évêques, n'était-ce pas un parti sage que de remettre entre les mains de Sidoine Apollinaire les intérêts de la foi et de la chose publique, en l'appelant à l'épiscopat ? Tout la rassurait dans un choix pareil ; la vertu et le savoir de Sidoine, la considération personnelle qu'il s'était acquise dans la Gaule romaine, l'ascendant qu'il avait eu par intervalles sur l'esprit des Barbares, et surtout son dévouement connu à la cause de la religion et de la patrie.

On sait que le clergé et les fidèles voyaient alors sans trop de répugnance la direction des églises confiée parfois à des hommes jusque-là engagés dans les liens de la famille et le mouvement des affaires civiles, quand d'ailleurs ils unissaient à une vertu éprouvée les connaissances requises pour une charge si élevée. Ceux-ci, d'un autre côté, abandonnaient aussitôt les honneurs du prétoire ou les travaux du forum, pour ne plus consacrer leur existence qu'au salut du troupeau spirituel dont ils devenaient les chefs et les gardiens.

A peine Sidoine eut-il appris cette détermination du clergé et des fidèles, qu'il se livra aux sentiments d'une humilité profonde. Il ne pouvait songer au fardeau dont il venait d'être chargé, sans être saisi d'une sainte frayeur. Ses alarmes transpirent dans les confidences de cette époque. « Malgré mon indignité », écrit-il à son cher Apollinaire de Voroange, « on m'a imposé le fardeau d'une profession sublime, à moi malheureux qui, forcé d'enseigner avant d'avoir appris, et osant prêcher le bien, avant de le pratiquer, suis semblable à un arbre stérile qui, n'ayant pas des œuvres pour fruit, ne donne que des paroles pour feuilles ». Dans une lettre à Avite, son parent et son ami, il déclare qu'il ne méritait pas d'être mis à la tête de l'église d'Auvergne. Ailleurs, il se recommande à Fontée, évêque de Vaison, qui avait toujours été pour sa famille un puissant patron dans le Christ, et réclame l'appui de ses prières, parce qu'on lui a imposé le titre et les devoirs d'évêque, quoiqu'il fût indigne de le porter et de le remplir. Il gémit, en écrivant à Loup de Troyes, de ce que ses crimes lui ont valu pour châtiment l'épiscopat, et de ce qu'ils le contraignent à prier pour les péchés des peuples, lui pour qui les supplications d'un peuple innocent obtiendraient à peine miséricorde.

Sidoine Apollinaire accepta le gouvernement spirituel de l'église arverne avec une grande humilité, et baissa sa tête sous le joug du sacerdoce, plein de confiance en Celui qui l'avait arraché aux préoccupations du siècle, pour lui donner une part insigne dans l'héritage de ses pontifes. S'il connaissait son indigence spirituelle, il savait aussi, avec Paulin de Nole, que Dieu, qui donne la sagesse aux plus simples, saurait glorifier en lui les hautes fonctions dont il l'avait investi, et le rendre digne de ses devoirs, malgré son indignité. Il fut élevé sur le siège de la ville d'Auvergne, en l'année 472. On connaît la date précise de son élection, parce qu'il dit lui-même que Loup de Troyes avait alors quarante-cinq ans d'épiscopat. Or, on sait d'une manière certaine que saint Loup fut nommé évêque de Troyes, en 427. Mais l'histoire ne nous a transmis rien de particulier sur les circonstances de cette élection.

A peine la nouvelle de son élection fut-elle répandue dans la Gaule chrétienne, qu'elle y causa une grande joie. L'église d'Auvergne attendait beaucoup de cet éminent personnage, dont la naissance et les dignités occupées dans le siècle donneraient un lustre de plus à son administration spirituelle, pendant que ses richesses viendraient alimenter la source des aumônes publiques. Elle pouvait espérer, en outre, que sa vertu et son courage la préserveraient des malheurs dont les Barbares la menaçaient, et que la haute influence qu'il avait acquise dans la direction des affaires occidentales, serait une forte barrière à opposer à l'arianisme visigoth.

Les autres églises applaudirent à ce choix, et les principaux évêques de la Gaule, qui connaissaient Sidoine Apollinaire par lui-même ou par cette renommée que ses qualités avaient au loin répandue, tirèrent les meilleurs augures de son épiscopat. Patient, Euphrone d'Autun, Fontée de Vaison, Fauste de Riez, Mamert de Vienne, et tous les doctes prêtres qu'il avait connus, se joignirent aux familles chrétiennes du patriciat gallo-romain pour entourer de leurs prières et de leurs vœux les premiers pas du nouveau Pontife dans cette milice sacrée où il aura désormais à défendre la plus sainte des causes, celle de Dieu et de son Église.

Mais parmi les évêques qui lui écrivirent pour lui témoigner la joie qu'ils avaient de sa promotion, et l'exhorter à remplir dignement les fonctions auxquelles il avait été appelé, aucun témoignage ne dut le toucher plus profondément que celui de Loup de Troyes, regardé alors comme le père des évêques, moins à cause de sa vieillesse qu'à raison de ses vertus qui le rendaient si vénérable aux yeux de la Gaule chrétienne. Une amitié commencée dans le siècle l'unissait à Sidoine Apollinaire. Il le suivait d'un regard de père, à travers les vicissitudes de sa vie politique. Quand il apprit qu'il avait embrassé le sacerdoce, il ne put contenir ses transports, et lui écrivit aussitôt une lettre, qui est un des plus beaux monuments de sa charité et de son éloquence. Elle respire la tendresse la plus vive et la foi la plus profonde. Il voyait, dans l'avènement de Sidoine à l'épiscopat, un motif de consolation pour l'Église au milieu de ses maux, et pour Sidoine lui-même, une occasion de s'élever par l'humilité à une grandeur inconnue des hommes, mais la seule qui fût solide aux yeux de Dieu. Il joignait à cela des conseils qu'il confirmait par l'autorité de son grand âge, et semblait le désigner pour héritier de ses travaux apostoliques, dans cette église des Gaules, toute pleine de ses vertus et de son nom.

Sidoine Apollinaire comprit que les vertus morales qu'il avait pratiquées dans le siècle n'étaient plus dignes de son nouvel état, et il travailla à obtenir cette sainteté de vie, qui seule lui parut conforme à son ministère. Son âme était saisie de douleur et de regret au souvenir de ses fautes et de ces années écoulées au sein d'une existence délicate et mondaine. Dès lors, la pénitence devint son refuge, et, plus d'une fois, son repentir se trahit par des larmes abondantes.

Occupé tout entier à changer ce qu'il appelait « la perversité de ses mœurs », il entrait dans le fond de cette vie religieuse qui réveillait en son âme des sentiments nouveaux. Une foi profonde lui fit surtout appréhender les jugements de Dieu. Quand il vit de plus près, à la lumière de l'Évangile, ce qu'il fallait de sainteté à un chrétien et à un évêque, et quand il comprit que ces années qu'il avait passées dans les soins de la poésie profane et la poursuite des honneurs seraient peut-être d'un poids léger dans la balance de ses destinées éternelles, il se prit à trembler. « Ma conscience est chargée », écrivait-il à Euphrone, « et, si je suis un clerc nouveau, je suis un vieux pécheur ».

L'espérance que Dieu regarderait son repentir le rassurait dans les troubles de son âme. Il avait la confiance, écrivait-il à Polème, de trouver auprès du Christ un remède à ses maux, en dévoilant à ce médecin céleste tout le fond et toute la corruption de sa conscience. Ailleurs, dans une lettre à Principe de Soissons, il déclarait que son unique désir était de recevoir, au jour sacré du jugement, le pardon de ses fautes. Son humilité le portait à ne voir en lui qu'un abîme d'iniquités. Dans le sentiment de son impuissance, il ne voulait croire à l'efficacité de ses prières; il aimait à recourir à celles des autres. « Demandez à Dieu », écrivait-il à un de ses collègues dans l'épiscopat, « que, par une mort désirable et pieuse, il me délivre des angoisses et du fardeau de la vie présente ». Puis, dans une épître à Fontée de Vaison : « Je suis obligé », lui disait-il, « de réclamer l'appui de vos prières, quand je songe aux fonctions dont je suis investi, moi le plus indigne des mortels, afin qu'elles puissent fermer les cicatrices béantes de ma conscience ulcérée. C'est pourquoi, en me recommandant à vous, je vous supplie avec instance de soutenir, par votre intercession dont la force est si puissante, les faibles débris de notre ministère sacré ».

Tel apparut Sidoine Apollinaire, dès les premiers jours de son épiscopat. Il eut aussi de nouveaux devoirs à observer dans ses rapports de famille. S'il lui était permis de continuer ses soins de père envers ses enfants, l'Église lui interdisait ses rapports d'époux avec Papianilla ; car, en vertu d'une discipline qui remontait aux âges apostoliques, elle imposait la continence à ceux qui s'engageaient dans le sacerdoce. C'était une loi positive que nul ne put être évêque, prêtre ou diacre, s'il n'était ou vierge ou veuf, ou s'il ne s'astreignait à une éternelle continence. Cette discipline du célibat, établie pour élever le sacerdoce à cette haute sphère de pureté que réclament les divins mystères, fut souvent rappelée par les conciles et les Papes. L'Église d'Occident en fit une des maximes les plus inviolables de sa législation, et la Gaule chrétienne révèrait à tel point cette discipline, qu'elle semblait, à ses yeux, tenir au fond même du sacerdoce.

Sidoine Apollinaire, une fois engagé dans le sacerdoce, vécut avec Papianilla comme avec une sœur. On sait qu'elle lui laissa le soin de ses affaires temporelles ; mais on ne voit nulle part que la fille d'Avitus ait rompu complètement avec le monde pour embrasser cette vie monastique qui offrait un port assuré à tous les âges et à toutes les conditions. Il est plus probable que, retirée dans la ville d'Auvergne, elle partage son existence entre les soins qu'elle devait à ses enfants, et les habitudes de piété qui lui devinrent encore plus familières. Là, elle voyait dans les familles curiales et consulaires qui étaient l'ornement de la cité, de riches veuves qui se dépouillaient de leurs biens au profit des pauvres et des églises, des matrones d'une grande vertu, et dans le commerce de cette sainte amitié, à la vue de Sidoine Apollinaire qui devenait chaque jour un modèle plus parfait, elle s'associait à toutes les œuvres chrétiennes et mettait dans la religion son bonheur et son amour.

Sidoine Apollinaire tournait de ce seul côté son ambition et ses vœux. Ce n'était plus assez pour lui d'avoir quitté le monde et ses biens : il voulait atteindre à une perfection plus haute, afin de mériter ailleurs que sur la terre une plus honorable récompense. Il savait que le triomphe de l'athlète n'est pas assuré, par cela même qu'il s'est dépouillé de ses vêtements pour commencer la lutte, mais que la couronne ne l'attend qu'après un glorieux combat.

Dès que Sidoine Apollinaire fut sur le siège épiscopal de l'Auvergne, il n'omit rien pour se mettre à la hauteur de son nouveau ministère. Persuadé que le moyen le plus efficace d'édifier les âmes était de se sanctifier lui-même, il entreprit sans retard cette rude et belle tâche. Il aimait à se dire, comme Paulin de Nole, aux premiers jours de son sacerdoce : « Maintenant que nous sommes délivrés du poids des choses étrangères, nous devons consacrer à Dieu tout ce qui est véritablement à nous, c'est-à-dire lui offrir en sacrifice, ainsi qu'il est écrit, notre cœur, notre âme, notre corps, et faire de nous un temple saint. Car nous ne possédons pas seulement de l'argent, des terres et des autres biens extérieurs : nous avons d'autres biens qui sont nos habitudes et les désirs de notre cœur. Vendre ces biens par la mortification, c'est réellement se dépouiller soi-même ». Toutefois, la mission de l'évêque ne se bornait pas uniquement à tendre au sommet de la perfection chrétienne. Chargé de la conduite des peuples dans la direction de leurs voies morales et religieuses, il devait à chaque instant étendre sa sollicitude sur leurs besoins, les éclairer de ses conseils, et verser du fond de son cœur, comme d'une source intarissable, les consolations les plus touchantes sur les misères les plus profondes. Ainsi l'Église mesurait l'étendue de ses devoirs sur la hauteur même de sa dignité. Elle lui remettait le soin de toutes les institutions chrétiennes, des abbayes, des monastères, des associations religieuses du diocèse ; et de plus, dans les relations qu'il devait avoir avec les divers membres de son troupeau, elle le constituait le père des pauvres, le soutien des veuves et des orphelins, l'espoir des affligés et le refuge des malheureux.

Sidoine Apollinaire connaissait la nature et l'étendue de ces obligations quand il fut appelé au gouvernement de l'Église d'Auvergne. Ce fut à les remplir qu'il mit désormais tous ses soins. Embrassant d'un coup d'œil sûr et rapide les intérêts spirituels et civils de ses chers Arvernes, il voulut être leur père et leur soutien dans les conjonctures difficiles où ils se trouvaient. Rien ne rebuta son zèle et son courage, ni la vaste étendue de son diocèse, ni les efforts que le Polythéisme et le Druidisme faisaient pour revivre, ni les clameurs menaçantes que faisaient entendre les Wisigoths postés derrière les Cévennes.

Il se devait d'abord à son Église. Comme la religion, commençait à y fleurir, il fallait entretenir et développer les semences de la foi, veiller sur la ferveur des monastères qui étaient de vrais foyers de culture morale et littéraire, fonder de nouvelles communautés chrétiennes, diriger les clercs selon les règles d'une prudence consommée, et répandre les lumières de l'Évangile dans les coins de terre qui restaient à l'idolâtrie. Pour connaître les besoins de son peuple et pour mieux y remédier, il parcourut les différentes parties de son diocèse, gagnant les peuples par le charme de ses vertus et de ses bienfaits, les instruisant par de solides discours, et les prémunissant par l'exposition de la véritable doctrine contre les séductions de l'Arianisme qui avait déjà perverti beaucoup d'esprits, surtout dans les provinces qui relevaient des Wisigoths et des Burgondes. L'Auvergne ne comptait pas moins sur Sidoine Apollinaire pour la défense de sa liberté chaque jour menacée par de cruels et terribles voisins.

On pouvait, en effet, chaque jour s'attendre à une attaque des Wisigoths, ou recevoir le contre-coup des événements les plus imprévus qui s'accompliraient au sein du gouvernement impérial. L'Italie ne goûtait plus aucun repos, et l'ombre de la guerre civile ne cessait d'errer autour des remparts de Rome. Bientôt Anthémius fut massacré par les ordres de Ricimer et Rome dévastée. La Gaule se ressentit de cette révolution. Euric, trouvant le champ libre pour ses conquêtes, n'écouta plus que son ambition et son fanatisme, et pesa de tout le poids de ses rigueurs et de ses menaces sur les provinces qui n'avaient accepté qu'à regret sa domination. La situation de la Gaule méridionale fut des plus déplorables sous ce prince violent et sanguinaire. Il poursuivait de sa haine tous ceux qui restaient attachés à la cause romaine, et marquait surtout ses victoires et ses excursions par le ravage des églises. Persuadé qu'il devait à son zèle pour l'Arianisme le succès de ses desseins et de ses entreprises, il persécutait sans relâche les catholiques de ses États. Dans son acharnement, il s'attaquait de préférence aux évêques comme à la source du sacerdoce, et les condamnait à l'exil ou à la mort. La Novempopulanie et les deux Aquitaine furent surtout le théâtre de cette persécution. Les évêques Crocus et Simplice furent violemment arrachés à leurs sièges et jetés loin de leurs diocèses. Ceux de Bordeaux, de Périgueux, de Rodez, Limoges, Gabale, Eause, Bazas, Comminges et Auch, furent massacrés avec beaucoup d'autres, parmi lesquels il faut comprendre Valère d'Antibes, Gratien de Toulon, Deutérius de Nice et Léonce de Fréjus.

Ce qui augmentait le mal tous les jours, c'est qu'il n'était pas permis de combler le vide causé par la mort des pontifes, et de les remplacer par de nouveaux évêques qui pussent conférer les ministères des ordres inférieurs. Aussi la désolation et le deuil régnaient partout dans les diocèses et les paroisses. Le faîte des temples menaçait de s'écrouler; la fureur des Wisigoths s'était déchaînée jusque sur les portes qu'ils avaient enlevées, en sorte que des ronces et des épines croissaient sur le seuil des basiliques et en fermaient l'entrée. Les troupeaux eux-mêmes venaient se coucher au milieu des vestibules entr'ouverts, ou pénétraient dans l'intérieur du sanctuaire pour y brouter l'herbe qui tapissait les flancs des autels sacrés.

La solitude ne régnait pas seulement dans les paroisses des campagnes, mais encore dans les églises des villes où les réunions devenaient très-rares. Un coup mortel était porté à la discipline. Le souvenir même des prières publiques tendait à s'effacer, et comme les clercs qui venaient à mourir ne recevaient aucun successeur de la bénédiction épiscopale, le sacerdoce et la religion, les sacrements et le culte du catholicisme, tout dans ces malheureuses églises se confondait dans une ruine commune. Rien n'était lugubre comme l'image de cette désolation spirituelle. A cette vue, les peuples se désespéraient de la perte de la foi, et tombaient dans une telle désolation que les hérétiques eux-mêmes en auraient été attendris.

Sidoine Apollinaire, témoin de cette persécution, ressentit une profonde affliction, quand il vit les Wisigoths s'établir au milieu du sang des fidèles, et sur les ruines de la foi catholique. L'évêque ne voyait plus que les malheurs de l'Église, et dans les coups qu'Euric portait à l'Église des Gaules, il appréhendait moins ceux qui frappaient les murs des Romains que ceux qui atteignaient les lois chrétiennes. La pensée que l'Auvergne échapperait à ces calamités le soutenait au milieu de la terreur qui avait envahi les esprits. Mais jusqu'à quel point pouvait rassurer l'ombre de liberté qui restait encore, quand on savait que les Wisigoths, impatients dans les limites de leur Septimanie, n'attendaient plus qu'un moment favorable pour occuper ce coin de terre qui excitait leurs convoitises?

Le Berry, déjà ravagé par les armées d'Euric, jouissait encore comme l'Auvergne de son indépendance. Ce fut à l'ombre de cette liberté éphémère que les Bituriges se hâtèrent de pourvoir aux besoins spirituels de leur Église, où la mort d'Eulodius venait de laisser vacant le siège épiscopal. Comme l'épouvante était aux portes de tous les diocèses de la Gaule centrale, il importait de nommer aussitôt un successeur à Elodius, de crainte que, si l'ennemi venait à envahir le pays, il ne réduisit l'Église de Bourges aux dernières extrémités, en la condamnant à un long veuvage. Le clergé et les fidèles se rencontrèrent dans la même pensée, et il ne fut plus question que d'élire le métropolitain de la première Aquitaine.

VIES DES SAINTS. — TOME X.

23 AOUT.

Sidoine Apollinaire était naturellement le premier arbitre de cette élection, comme étant le premier suffragant de la métropole. Il se rendit seul à Bourges ; mais sa douleur fut grande quand, arrivé dans la cité des Bituriges, il la trouva pleine de séditions. Le peuple était divisé en plusieurs parties : il y avait une telle foule de compétiteurs, que deux bancs n'auraient pu contenir les nombreux candidats d'un seul siège. Comme chacun se croyait seul digne de l'épiscopat, ils fomentaient des discordes, dans la pensée d'assurer à leurs brigues un succès plus facile et plus prompt. Loin de fuir une charge, dont la pensée seule faisait trembler les plus dignes, ils la recherchaient avec un empressement sacrilège, et quand ils auraient dû apporter ces dispositions de foi et de piété, les seules qui convinssent à ces délibérations où il s'agissait des plus chers intérêts de l'Église de Bourges, ils ne laissaient voir que légèreté, impudence et hypocrisie. Plusieurs ne rougirent pas d'offrir de l'argent pour obtenir cette dignité.

Sidoine Apollinaire fut indigné à la vue d'un pareil spectacle. Avec l'idée qu'il s'était faite de la sainteté de l'épiscopat, il ne supposait pas qu'on pût y arriver par d'autres moyens que la régularité des mœurs et une grande humilité unie à une science peu commune. Sans se laisser gagner par aucun des partis qui s'agitaient, il résolut de choisir pour évêque le sujet le plus digne et celui qui pût administrer avec la prudence que réclamait la difficulté des temps. Il y mit le zèle et le discernement que demandaient de pareilles conjonctures. Il voulut connaître d'abord les sujets qu'on proposait, et apprécier par lui-même les véritables dispositions des esprits. Après avoir pris les mesures conseillées par la prudence, Sidoine Apollinaire employa tous les moyens pour faire tomber les intrigues et apaiser les factions. Il parvint à obtenir du peuple qu'il renoncerait à son propre jugement pour s'en remettre à la décision épiscopale. Sa conduite et sa sagesse inspirèrent au plus grand nombre une entière confiance. Il déclara qu'après un mûr examen de sa personne et de sa vie, il se prononçait pour Simplice, comme étant l'homme le plus capable de gouverner la métropole de la première Aquitaine. Sa décision fut agréée par le clergé et le peuple, et Simplice fut nommé évêque. Sa consécration se fit quelques jours après, par les soins d'Agrèce et de Sidoine Apollinaire. Sa mission terminée, il revint dans son diocèse, où l'attendait son peuple, impatient de jouir des bienfaits de son administration et du spectacle de ses vertus privées.

De retour dans son Église, Sidoine Apollinaire se consacra tout entier à ses devoirs et au salut de son troupeau. Si, d'une part, il travaillait à préserver les fidèles de la contagion de l'erreur, de l'autre, il ne cessait de relever les courages souvent déconcertés par les progrès alarmants des Barbares. L'Auvergne se reposa sur sa vigilance ; et il en aurait assuré le repos et la liberté, si la sainteté et le dévouement eussent suffi pour opérer un tel résultat. Un changement sensible se fit dans son esprit. Autant il s'était adonné aux sciences profanes, autant, une fois engagé dans le sacerdoce, il se livra à la science chrétienne, à la science de Dieu. Il ne vit plus dans les charmes de l'éloquence humaine que des rêves brillants capables de séduire de jeunes intelligences ; il lui semblait qu'admis à l'école de la véritable sagesse, il ne devait plus lire et composer que des écrits sérieux.

Sidoine consacra les premières études de son épiscopat aux saintes Écritures, et dut aux méditations qu'il en fit d'en saisir le sens et l'esprit. Il ne voulut pas s'aventurer seul au milieu des sentiers de l'herméneutique qu'il n'avait pas encore explorés ; il prit avec lui Origène et Jérôme qui passaient pour les commentateurs les plus estimés et les plus étendus. Il étudia leurs ouvrages, et acquit bientôt lui-même, dans la connaissance des Écritures, une telle renommée, que les évêques les plus anciens de la Gaule, et les personnages élevés en dignité, le consultaient sur les passages les plus difficiles, et le priaient de leur envoyer des commentaires. Il n'ignorait pas que les saintes Écritures renfermaient la vraie doctrine du ciel, et c'est à cette source qu'il puisait abondamment les eaux de la vérité et de la grâce, afin de les répandre à flots plus larges sur le cœur des autres. Aussi, dans ce genre de savoir, ses connaissances devinrent fort étendues; il passa même pour un des plus habiles interprètes que possédait la Gaule chrétienne. Un grand avantage qu'il en recueillit, ce fut cette science même du christianisme dont les docteurs de l'Église avaient rempli leurs écrits, et à laquelle il ne fut guère préparé par sa vie politique et ses études profanes. Mais comme la dogmatique devait avoir une large place dans les connaissances d'un évêque, il s'y perfectionna en étudiant ces chefs-d'œuvre où les Pères des premiers siècles creusèrent ce vaste sillon d'où la théologie fit éclore ces magnifiques Sommes qui renferment dans un admirable ensemble toute la doctrine du catholicisme.

Les églises gallo-romaines, évangélisées la plupart par des évêques orientaux, comme Irénée, Pothin, Saturnin, Crescent et Trophime, avaient adopté les liturgies d'Orient, mais non sans doute, sans quelques altérations. Le besoin d'une plus grande unité se fit sentir, dès le Ve siècle : on comprit du moins la nécessité de réunir en un seul et même corps toutes les prières de la liturgie, afin de les fixer plus sûrement par le moyen de l'écriture; et, dans beaucoup de diocèses, on chargea de ce soin les hommes les plus érudits. A Vienne, Claudien Mamert se dérobait souvent à ses travaux de philosophie pour s'occuper à régler l'office divin, et à marquer les leçons qui devaient se dire aux principales fêtes de l'année. A Marseille, Musée, un des prêtres les plus distingués de cette ville, se livrait aux mêmes études. Pour l'Église d'Auvergne, ce fut Sidoine Apollinaire qui entreprit lui-même cette œuvre. Il recueillit tous les monuments de la liturgie, disposa avec ordre les leçons des Prophètes, des Évangiles et des Apôtres, et, les joignant au canon apostolique avec les prières qu'il avait composées, il fit, à l'usage de son Église, un Missel ou Sacramentaire dont se servit Grégoire de Tours et qu'il enrichit d'une préface.

Quant à la poésie profane qui tant de fois occupa ses loisirs, il y renonça dès le commencement de son nouveau ministère. Sa profession d'évêque lui semblait trop grave pour qu'il se permît encore ces exercices de l'imagination où le feu, le mouvement et la légèreté de la poésie ne se concilient pas toujours avec les occupations sérieuses du sacerdoce. La gloire des vers le touchait moins que la pensée de l'éternité, et, quoiqu'il reconnût que la poésie pût être, dans le siècle, un délassement utile et agréable, il ne la croyait plus digne maintenant d'occuper son esprit. C'était le temps, selon lui, de songer à la vie éternelle plutôt qu'à une renommée durable, et de se souvenir qu'après la mort, ce ne seront point nos ouvrages, mais nos œuvres qu'on pèsera. Aussi ne songeait-il à quelques-unes des productions de sa jeunesse, que pour témoigner son regret de les avoir composées. Mais tout en abandonnant la poésie profane, il se réserva de reprendre ses chants pour célébrer les Saints et les Martyrs.

Sidoine Apollinaire, qui savait apprécier les vertus des autres, en pratiquait aussi de solides sur le siège épiscopal. Il s'attacha surtout à y mener une vie conforme à sa vocation. Grégoire de Tours nous apprend une particularité qui honore le généreux évêque. Celui-ci avait dans sa maison une riche vaisselle d'argent qui avait servi autrefois à orner sa table de sénateur et de préfet. Il trouva ces meubles superflus pour un évêque qui avait embrassé la pauvreté évangélique; et, comme dans la ville d'Auvergne il y avait bien des pauvres manquant de nourriture et de vêtements, il crut faire un meilleur usage de ces trésors du siècle, en les répandant en aumônes sur les membres indigents de son Église. Souvent on le vit en secret emporter de chez lui ses vases d'argent et les distribuer aux pauvres. Papianilla, qui restait l'intendante et l'économe de sa maison, ne partageait pas avec Sidoine ces goûts de désintéressement et de charité, et, plus d'une fois, elle le blâma de ses libéralités qu'elle trouvait indiscrètes. Sidoine aimait la paix, il avisa au moyen de tout concilier; il rachetait les meubles et les remettait à leur place, pour complaire à Papianilla; mais il en laissait le prix aux pauvres, pour mieux consulter ses intérêts et les leurs.

La fortune, si vantée par les hommes, ne provoqua plus désormais ses désirs. Loin de souhaiter les biens qu'il ne possédait pas, il regardait comme un profit celui de ne pas perdre ceux qui lui appartenaient. Dans son mépris des richesses, il croyait que c'était une fausse sagesse qui leur avait fait donner le nom de biens. Sa table devint d'une grande frugalité, et il pratiqua la mortification jusqu'à jeûner de deux jours l'un. Son âme recherchait de préférence la nourriture divine, et il aimait mieux se désaltérer aux sources de la vérité et de la grâce.

Sa ferveur égalait son austérité. Quoiqu'il fût dans le commerce de la vie toujours aimable, et qu'il regardât comme inutiles les larmes versées hors de la prière, il en répandait d'abondantes devant les autels, au souvenir de ses fautes, et à la vue de l'ingratitude par laquelle tant d'hommes du siècle répondaient aux bontés de Dieu. Dans l'ardeur de sa piété et de son zèle, il songeait à apaiser la colère divine. Aussi lui rendait-on ce témoignage, que le ciel, touché de ses prières, devenait plus favorable, non-seulement à ses amis, mais encore à ceux qu'il ne connaissait pas. Sa charité ne savait pas de bornes; il accordait l'hospitalité à tout le monde. Généreux et affable, il traitait bien ses hôtes; aussi disait-il dans un de ses moments de belle humeur que nul n'avait frémi devant sa table, comme devant l'antre de Polyphème. Sa bonté et sa mansuétude parurent plus que jamais dans ses relations et ses habitudes. Ses serviteurs et ses esclaves en ressentirent le bienfait. Sa clémence à leur égard prévalait même sur les droits de la justice. Il aimait mieux qu'ils ne fussent pas punis à chaque faute qu'ils pouvaient commettre, que s'ils eussent été toujours châtiés, comme ils le méritaient. L'étude et la lecture prenaient les instants qu'il ne consacrait pas à son ministère, sans que jamais l'amour du repos lui fît abandonner ses chères occupations.

Tel fut Sidoine Apollinaire dans sa vie privée. S'il ne retraçait pas la personne d'un religieux, du moins, tout dans sa conduite en présentait une fidèle image. Le désir qu'il avait d'avancer dans la vertu le portait à imiter ceux en qui il découvrait des qualités supérieures. Il ne choisissait pas seulement ses modèles dans les rangs de l'épiscopat; s'il trouvait dans la vie civile des citoyens honorables et vertueux, il aimait à reproduire dans sa conduite ce qu'il trouvait en eux d'estimable.

Le regret que Sidoine Apollinaire conçut d'avoir dépensé une partie de sa vie dans les frivolités du monde, les austérités qu'il pratiqua, les violences qu'il fit à sa nature, le poids de sa conscience joint au fardeau de son nouveau ministère, altérèrent ses forces, et il en ressentit une fièvre qui le conduisit jusqu'aux portes du tombeau. Il revint de cette grave maladie ; mais à peine rétabli, il résolut d'employer les jours que Dieu lui laissait, à effacer jusqu'aux dernières traces de ses crimes, comme il le disait, de crainte que la vie qui lui avait été donnée ne fût plutôt la mort de son âme.

Sidoine Apollinaire continua, dans l'épiscopat, ses relations avec Euphrone d'Autun, Perpétue de Tours et Loup de Troyes, ses maîtres et ses modèles. Ils étaient alors les vétérans de l'épiscopat, et formaient avec Patient de Lyon, Mamert de Vienne, Auspice de Toul, Fontée de Vaison, Léonce d'Arles et Fauste de Riez, un sénat de pontifes qui devaient à une pratique consommée des affaires chrétiennes et à l'autorité de leurs vertus, une large influence dans la conduite de l'esprit moral et religieux de leurs contemporains. Divers motifs de charité ou de religion, de justice ou d'amitié, le mirent aussi en relation avec d'autres évêques dont la vie a laissé des traces moins durables. De même que, dans le siècle, Sidoine Apollinaire employa son crédit et celui de ses amis, pour soutenir l'innocence et protéger la faiblesse, de même, dans l'épiscopat, il recourut à l'autorité de ses collègues, pour qu'ils usassent, en faveur des orphelins et des veuves, des opprimés et des faibles, du noble privilège qu'ils avaient de juger et d'accommoder les différends portés à leur tribunal.

Comme, à cette époque, les évêques étaient devenus les soutiens et les sauveurs de la société, et qu'ils protégeaient d'une manière efficace le salut politique et les libertés des peuples, les Arvernes se tournèrent vers Sidoine Apollinaire, quand, aux approches de l'année 474, ils virent les Wisigoths déterminés à franchir les limites qui arrêtaient au pied des Cévennes le cours de leurs fureurs, et quand ils entendirent les cris de menaces qu'ils proféraient contre le dernier peuple resté fidèle à la patrie romaine.

Alors on vit l'évêque citoyen raffermir le courage de son peuple, et consacrer à la défense de sa religion et de sa liberté son courage et sa vie. Il mesura l'étendue du péril que couraient l'indépendance et la foi de l'Auvergne ; il se fit aussitôt l'homme de la cité, et réunit son peuple dans une idée commune de dévouement et de résistance, afin d'opposer à la violence et à l'hérésie le rempart de la conscience et du droit.

Une trêve ayant été conclue à la fin de l'année 474, les Wisigoths devaient se contenir dans les bornes de leur Septimanie, et les Arvernes pouvaient jouir en sécurité, dans l'étendue de leurs anciennes limites, de leurs droits de citoyen romain. Quelle que fût l'incertitude de cette paix avec une nation aussi prompte à violer les traités qu'à les conclure, Sidoine Apollinaire en profita pour relever le courage de son peuple, réparer à la hâte les maux de l'Église et du pays, et pour étendre ses bienfaits sur tous ceux qui avaient eu à souffrir de ces dernières guerres. Semblable au pasteur qui s'informe avec soin des brebis dispersées par la terreur ou la tempête, Sidoine Apollinaire demandait partout ses chers Arvernes que la crainte des Wisigoths avait mis en fuite, et leur faisait parvenir, en quelque endroit qu'ils fussent, des gages de sa tendresse.

Pendant que l'Auvergne respirait de ses terreurs, à la fin de l'année 474, Sidoine Apollinaire entreprit le voyage de la Lyonnaise. Ecdice s'était déjà rendu dans ces pays : il y était fréquemment appelé par sa famille qui habitait la Viennoise, et par ses relations avec les princes Burgondes avec lesquels il vivait dans une certaine familiarité. Assurément, Sidoine Apollinaire fut attiré à Lyon par le désir de revoir sa mère et ses sœurs, inquiètes depuis la dernière guerre : les intérêts de son diocèse ne furent pas non plus étrangers à cette détermination. Il tenait à voir les princes Burgondes, à ménager leur alliance, à la raffermir, dans la crainte de nouvelles hostilités. Il savait de plus que cette cour correspondait avec les hauts fonctionnaires de l'Occident ; en pénétrant les secrets de cette politique, il saurait mieux ce qu'elle avait de contraire ou de favorable à l'Auvergne.

Chilpéric II, depuis l'exil forcé de Gondebaud, régnait en souverain sur ces contrées. Ce prince n'était pas éloigné d'entrer dans des vues favorables à l'Auvergne. Maître de la milice des Gaules, et déjà célèbre par plusieurs victoires, il voyait avec une envie secrète grandir la puissance des Wisigoths ; et comme il était catholique, selon que le rapporte Grégoire de Tours, il avait un motif de plus pour soutenir la cause des Arvernes qui était aussi celle du catholicisme gallo-romain. Les vertus de son épouse et les conseils de Patient exerçaient sur son esprit une influence utile. L'évêque de Lyon était, en effet, admis dans l'intimité du couple royal qu'il édifiait par sa vertu ; la reine surtout ne pouvait s'empêcher d'admirer ses austérités. Si Chilpéric n'eût jamais eu d'autres conseillers, la Germanie lyonnaise eût mieux goûté les bienfaits de son règne. Mais dans ces troubles politiques, il s'était formé une race d'aventuriers et de délateurs qui exploitaient la misère des temps, et se vendaient tantôt aux Romains, tantôt aux Barbares pour trahir les uns ou les autres, et par ce moyen arriver aux emplois publics et à la fortune.

Sidoine Apollinaire, dont les sentiments étaient si élevés, ne vit pas, sans être indigné, cette tourbe d'adulateurs dont l'ignoble trafic était de vendre les âmes honnêtes et de perdre les citoyens vertueux. Il les observa de près, et en fit une peinture propre à répandre une lumière de plus au milieu de l'obscurité qui souvent enveloppe les mœurs sociales de son temps. Dans une lettre fort intéressante, il signale à l'indignation publique ces hommes dégradés dont la conscience s'achète, et qui vendent au poids de l'or les délatations, les calomnies et la vie des hommes de bien. La Lyonnaise chrétienne offrait dans ses familles et dans son clergé le spectacle de mœurs différentes et contrastant par la beauté des vertus qu'on y pratiquait, avec cette difformité de vices qui pullulaient à la surface d'une société barbare et corrompue. De nobles exemples de charité et de désintéressement touchèrent Sidoine Apollinaire : il vit des caractères restés fermes au milieu de tous les troubles, et de mâles vertus que n'ébranlaient ni la corruption du vice ni la puissance des méchants. Il revit avec un nouveau plaisir Constance dont il avait cultivé l'amitié, lors de son dernier séjour dans la Lyonnaise, lui confia ses craintes au sujet de son peuple, et se promit d'avoir recours à son intervention, si de plus grands malheurs venaient à désoler l'Auvergne.

Après un rapide séjour dans sa ville natale, Sidoine Apollinaire se rendit à Vienne, où il désirait revoir plusieurs de ses amis. Les entretiens qu'il eut avec Mamert le fortifièrent dans le dessein de se dévouer au bonheur de son peuple, et lui inspirèrent l'idée d'établir dans son diocèse l'usage des processions publiques ou Rogations qui avaient détourné de Vienne les fléaux dont elle était accablée. Il reçut de ce vétéran de l'épiscopat d'utiles conseils, et puisa au contact de son expérience des lumières propres à l'éclairer sur le gouvernement spirituel de son peuple, et sur la marche à suivre dans la situation difficile où les événements avaient engagé sa province.

Sidoine se rendit ensuite à la cour de Chilpéric et en obtint une promesse de secours : il fut convenu que Chilpéric enverrait en Auvergne une garnison pour protéger la capitale de cette province contre les attaques de l'ennemi ; car les Wisigoths commençaient à faire entendre de nouvelles menaces. Euric voulait en finir avec les Arvernes. L'échec qu'il avait subi sous les murs de la ville d'Auvergne irritait son orgueil : il parlait de tenter un nouveau siège aux approches du printemps. Les traités conclus étaient devenus un sujet de discorde à cause de certaines conditions équivoques ; on commençait à se soupçonner mutuellement. Les grandes routes étaient gardées par des sentinelles ; on se surveillait comme si on eût été à la veille d'une reprise d'hostilités. Sidoine Apollinaire ne put envisager le sort qui attendait son peuple, sans concevoir une amère douleur. Un instant même, l'énergie de son âme fléchit sous le poids de ses angoisses ; il songeait à la fois aux maux de sa ville natale, occupée par les Barbares, et aux calamités qui pouvaient d'un jour à l'autre peser sur sa ville épiscopale ; car, malgré la trêve qui avait été conclue, on s'attendait à voir les Wisigoths sortir de leurs lignes et envahir les provinces romaines. On savait très-bien que l'Auvergne était le principal objet de leurs convoitises, et que, dans leur impatience d'étendre leurs frontières, depuis l'Océan jusqu'au Rhône et à la Loire, ils brûlaient du désir de rompre, par l'occupation de cette province, le seul obstacle qui retardât leurs conquêtes.

Sidoine Apollinaire comprit l'étendue des périls que courait son diocèse. Ces épreuves réveillèrent sa foi. Loin de murmurer contre les rigueurs de la Providence, qui refusait à son peuple les douceurs de la paix, il la bénit de la manière dont elle le traitait, lui qui, à raison de ses iniquités, méritait les plus grands châtiments et avait besoin de laver en des larmes continuelles les souillures de sa conscience. Mais il savait que le ciel, malgré les triomphes apparents de l'injustice, ne dédaigne jamais les prières de l'opprimé et les larmes du repentir. Il mit en lui seul son appui, et pour le rendre plus propice, il résolut d'établir dans l'église d'Auvergne les prières publiques ou Rogations déjà établies à Vienne par Mamert. On était au printemps de l'année 475. Les Wisigoths, réveillés de leur inaction apparente par les premiers soleils qui avaient dissipé les frimas de l'hiver, étaient entrés sur le territoire romain. Les Arvernes ne pouvaient douter qu'ils ne fussent les premiers en butte à cette nouvelle irruption. Sidoine Apollinaire vit le danger, et fit entendre à son peuple que le plus sûr moyen de le conjurer était d'adresser à Dieu de ferventes prières. Il leur rappela quels prodiges s'étaient opérés parmi les Viennois à la suite des Rogations, et les engagea à recevoir parmi eux cette institution. Il leur démontra comment la foi raffermit les courages, et comment les épreuves subies pour Dieu attirent sa miséricorde et obtiennent son pardon. Les Arvernes se prêtèrent aux désirs de leur évêque : ils se préparèrent par le jeûne et les larmes à la célébration de ces fêtes expiatoires. Sidoine vit avec bonheur l'empressement de son peuple. Le jour des prières publiques approchait. Il y invita lui-même ses amis qui n'étaient pas à la ville, ou que la crainte des guerres avait dispersés dans plusieurs endroits de la province.

Les Rogations se célébrèrent au milieu d'une affluence considérable de citoyens. Ce fut pour la piété publique un touchant spectacle de voir les processions publiques se dérouler autour des remparts de la ville, et projeter jusqu'à dans la plaine leurs lignes suppliantes. Les yeux se mouillaient de pleurs à la vue des ruines faites par les Barbares et tristement éclairées des premiers feux de l'aurore. On conjurait le ciel de détourner de la ville les malheurs qu'on appréhendait, ou du moins d'accorder une assistance spéciale contre les ennemis dont on redoutait les vengeances. Après avoir mis en Dieu leur espoir, les Arvernes, s'armant d'une résolution héroïque, se déterminèrent à repousser vaillamment l'ennemi, ou à s'ensevelir dans une mémorable défaite. Ils organisent les milices urbaines, se rallient sous le drapeau commun et se préparent à une vigoureuse défense. Sur ces entrefaites on apprit que l'empereur romain envoyait des négociateurs pour traiter de la paix avec le roi des Wisigoths. Ce dernier ne voulut y consentir que moyennant la cession de l'Auvergne ; ce qui eut lieu le 28 août 475.

Sidoine Apollinaire aurait bien voulu gagner une terre où il put, loin des Barbares, jouir, dans l'exercice de son ministère, d'une pleine liberté. Son caractère, les circonstances, la douleur des Arvernes, la crainte de les voir tomber dans les pièges de l'Arianisme, tout lui imposa une autre conduite. Le devoir le voulait au milieu de son peuple : il y resta pour partager ses privations, et résolut de ne le quitter que lorsqu'il en serait arraché par la violence. Sa présence en Auvergne suscita de l'ombrage à ses nouveaux maîtres. Euric vit d'un œil inquiet l'empire qu'il avait sur les populations catholiques, et pensant qu'il serait un obstacle à ses desseins, il résolut, dans l'intérêt de sa politique, d'arracher à son peuple celui qui en était le soutien et le père.

Les fidèles de l'Auvergne, en apprenant l'ordre cruel qui enlevait à son diocèse celui qui en était le soutien, et dans des circonstances où ils auraient eu le plus grand besoin de sa direction, en conçurent une profonde douleur. Ils allaient donc être livrés aux violences des Wisigoths, et exposés aux séductions de l'arianisme, sans trouver auprès de leur évêque l'appui et les lumières que réclamaient des dangers si pressants. Son départ émut, en effet, tous les cœurs, et les larmes de son peuple lui dirent, dans un douloureux adieu, ce qu'il y avait d'attachement pour lui au fond de cette ville d'Auvergne. Il ne put la quitter sans d'amers regrets, en songeant à ses infortunes et à ses périls.

Il fut conduit hors de son diocèse, et relégué dans une forteresse qui se trouvait sur les confins de la Narbonnaise, à douze milles de Carcassonne ; elle se nommait Livia, et porta plus tard le nom de Campendu. Les jours de l'exil furent amers pour Sidoine Apollinaire. Enfermé dans un cachot obscur, surveillé par des gardes qui avaient mission d'observer ses moindres démarches, il ressentit tous les maux de l'adversité. Le soleil, en éclairant les murs de sa maison, lui rendait plus sensible et plus cruel le souvenir de cette patrie adoptive qui occupait constamment ses pensées. Les nuits se passaient en de longs soupirs arrachés par la crainte des maux dont peut-être on accablait son peuple. La foi et la résignation les rendirent moins dures : elles furent adoucies par les belles-lettres dont la compagnie suit en tous lieux ceux qui les cultivent.

Soit qu'Euric consultât les intérêts de sa gloire qui pouvait souffrir de la persécution exercée contre Sidoine, soit qu'il regardât comme un moyen plus propre à gagner les peuples de l'Auvergne, de leur rendre un évêque dont ils appelaient la délivrance de tous leurs vœux, il fit ouvrir les portes de la tour de Livia. Son retour fut salué par d'unanimes transports : à la joie qu'ils en ressentaient, les Arvernes comprirent qu'ils avaient retrouvé un sauveur et un père. Son premier soin fut de s'assurer par lui-même si ses peuples n'avaient pas trop souffert, en son absence, des rigueurs d'une domination barbare, et si leur foi n'avait pas été ébranlée par les attaques de quelques faux docteurs qui travaillaient à ébranler dans les âmes la foi catholique. Son cœur d'évêque se dilata, quand il vit que ces erreurs n'avaient fait aucun progrès dans son diocèse, et que le zèle des novateurs avait échoué devant l'attachement des fidèles à leurs croyances. Il comprit néanmoins que la situation religieuse de l'Auvergne était pleine d'incertitudes, et que le devoir d'un évêque, dans de pareilles conjonctures, était de concourir, par tous les moyens possibles, à l'apaisement des esprits et au raffermissement de la vérité. Pour remplir une telle mission, il y avait des combats à soutenir, des difficultés à vaincre, des épreuves à supporter. Sidoine avait le cœur assez grand pour ne pas fléchir sous le poids de cette tâche ; il ne l'avait pas assez ferme ou assez dur pour ne pas ressentir les peines qui lui venaient d'une position aussi délicate.

Il visitait les abbayes, les municipes, les familles chrétiennes, et assurait par les moyens divers que son zèle lui suggérait, les progrès de cette vie spirituelle qu'il regardait comme seule capable de remédier aux malheurs publics et aux infortunes privées. Cette vie, avec ses habitudes d'ordre, de modestie, de dévouement et de dignité austère, avait pénétré, on le sait, dans toutes les classes de la société arverne, et discipliné dans l'unité d'une conduite exemplaire, les familles du peuple, de jeunes patriciens, des vierges issues du meilleur sang de la province, et plusieurs de ces Arvernes qui portaient les plus beaux noms de l'aristocratie gauloise.

Les soins de Sidoine Apollinaire s'étendaient à la jeunesse de sa ville épiscopale ; et s'il trouvait de jeunes intelligences avides de savoir, de jeunes cœurs noblement épris de l'amour du bien et du beau, il s'abaissait jusqu'à eux pour former et développer ces généreux instincts. Il savait quels dangers court cet âge : il savait aussi quelle main il fallait lui tendre pour le détourner des sentiers où cherchent à l'attirer le vice et la mollesse, et le conduire dans ceux où la vertu et l'étude, formant le cœur et l'esprit, rendent les hommes meilleurs et plus heureux.

A l'époque de la plus grande puissance des Wisigoths, Sidoine Apollinaire montrait la plus grande discrétion au sujet d'Euric. Son caractère doux et obligeant, plus enclin à la paix qu'à une résistance ferme et soutenue, lui traçait, dans les limites d'une sage prudence, une ligne de conduite où la modération avait la plus large part. Il se faisait aux malheurs de son temps et à ceux de l'Église, non par une sorte d'indifférence qui fermât ses yeux sur l'étendue de ces maux, et mît son cœur à l'abri des déchirements causés par de tels spectacles. Ses dispositions d'esprit étaient commandées par des vues plus nobles et plus chrétiennes. Avec l'expérience qu'il avait des hommes et des choses, il pensait qu'il est, dans la vie publique, des heures où la résignation est un devoir, et que, pour éviter de plus grands maux, il est mieux d'opposer une calme et invincible vertu aux tyrannies trop puissantes. Il se persuadait en outre que la vie est la saison des contradictions et des luttes, que Dieu veut ici-bas éprouver les justes, afin de les mûrir pour le ciel, et qu'au souvenir de ses crimes, il faut accepter les souffrances comme des croix méritées. Il ne s'abusait pas d'ailleurs sur les triomphes de l'iniquité ; il les croyait de courte durée ; il savait, comme nous l'avons observé, que Dieu érige dans la postérité un tribunal où il confond dans la honte les souffrants heureux, et relève dans l'honneur les justes opprimés.

La religion et les lettres, ces douces compagnes des âmes élevées, offraient de plus à Sidoine Apollinaire un port assuré contre les tempêtes qui bouleversaient les dernières années du cinquième siècle. Occupé à revoir ses épîtres où reparaissaient à ses yeux, dans le charme de l'amitié, ceux qu'il connut dans les diverses circonstances de sa vie, ajoutant à ce soin d'autres travaux d'esprit, il se procurait par ces moyens une agréable et utile diversion aux sollicitudes de son ministère et aux malheurs de son temps.

Vers l'an 483, il fit la visite de son diocèse. Cette visite était des plus urgentes. Ne fallait-il pas entretenir le zèle de la foi dans l'âme des nombreux fidèles de sa province, prévenir les esprits contre les erreurs de l'Arianisme, relever le courage des uns et enflammer l'ardeur des autres ? Les abbayes naissantes, les monastères récemment fondés, les églises des municipes n'avaient-ils pas trop souffert de la domination des Wisigoths ? Il était besoin de réparer les ruines des temples, et d'en construire de nouveaux. La présence de Sidoine Apollinaire au milieu de ces peuples opéra tous ces biens. En le voyant plein de confiance et de courage, d'humilité et de dévouement, on concevait de meilleures espérances sur la stabilité des institutions catholiques. On apprenait de lui que si Dieu éprouve et abaisse, il fortifie et relève, et que, dans la conduite de son Église, il se plaît à mettre le triomphe de ses œuvres, aux heures où tout paraît désespéré, afin de mieux montrer le néant des entreprises humaines, et de faire éclater d'une manière plus visible la force de son bras.

Sidoine Apollinaire, plus occupé de son salut que de la gloire humaine, effaçait dans les larmes les souillures de la jeunesse, et, regrettant d'avoir demandé aux hommes la fragile estime qu'ils accordent parfois au mérite et au savoir, il ne songeait plus qu'à cette gloire solide par laquelle Dieu couronne la justice et le repentir. En retour, les peuples de l'Auvergne, les personnages les plus influents de la Gaule l'entouraient de leur amour et de leur estime. Perpétue de Tours, en vieillissant, ne sentait jamais vieillir son admiration pour lui ; Remi, à Reims, s'inspirait de ses exemples ; Rurice le vénérait comme un père, et parmi les jeunes admirateurs que lui firent ses talents et ses vertus, on remarquait Avite qui laissera plus tard transpirer, dans sa correspondance avec Apollinaire, ces sentiments de vénération dont fut touchée son adolescence.

Pour les années qui vont de 484 à celle de sa mort, il nous a moins initiés aux détails de sa vie. Ce que nous savons de lui nous vient indirectement de divers témoignages recueillis dans la tradition et dans quelques auteurs presque contemporains. Sa sainteté magnifique, selon l'expression de Grégoire de Tours, ne se démentit jamais, et de là vint ce culte que la France chrétienne devait un jour lui décerner. Il lui fallut surtout une prudence consommée et un entier dévouement à son église, dans ces années où les divers peuples de la Gaule, soulevés les uns contre les autres par d'ardentes jalousies, se firent ces guerres continuelles qui terminèrent dans le sang cette dernière période du cinquième siècle.

C'est au milieu de ces chocs d'États dont l'Église des Gaules ressentit les contre-coups, que se passèrent, dans de vives et légitimes préoccupations, les derniers jours de Sidoine Apollinaire. Avec l'entente qu'il avait des hommes et des choses, avec les secrètes horreurs que lui inspirait la barbarie, et ce désir si profond qu'il avait d'assurer le repos de l'Église et de son pays, on comprend quelles émotions diverses lui causa cette situation pleine d'incertitude et de périls.

Sidoine Apollinaire ne vécut pas assez pour assister au dénouement politique et religieux de son siècle. Des préoccupations aussi graves et plus intimes assiégeaient son esprit. Songeant à sa fin prochaine, il méditait moins sur les grandes leçons de l'histoire et sur les révolutions humaines que sur ces années éternelles qui, depuis longtemps, fixaient son attention.

Aussi consacrait-il à la prière le dernier âge de sa vie ; et, pour se rendre plus propices les jugements de Dieu, il effaçait dans les larmes et le repentir les fautes dont le souvenir inquiétait sa conscience. Il semble qu'après une administration aussi douce et prudente que la sienne, il aurait dû finir ses jours dans le repos. Dieu, qui aime à éprouver ses serviteurs, afin de les rendre plus dignes de ses récompenses, permit qu'il essuyât des contradictions dont l'amertume désola la fin de son épiscopat.

Deux prêtres de son clergé, soutenus sans doute par le parti arien qu'il avait si vigoureusement combattu, se soulevèrent contre lui, et lui firent subir les plus indignes traitements. Ils se nommaient Honorius et Hermanchius. Non contents de lui avoir enlevé le gouvernement de son Église, au mépris de la discipline et des lois canoniques, ils dilapidèrent ses biens, et ne lui laissèrent pour subsister que des ressources d'une extrême modicité. Sidoine Apollinaire accepta cette injure avec résignation, et montra que si, dans le plus saint des états, il se trouve des hommes assez malheureux pour le déshonorer par leurs vices, il en est toujours d'assez dignes pour le relever par leurs mérites. L'injustice dont il était la victime ne fut pas de longue durée ; la clémence divine en abrégea le cours. Un châtiment, qui ne pouvait venir que du ciel, frappa un des coupables, et vengea Sidoine qui ne songeait qu'à souffrir et à pardonner. Honorius, peu satisfait d'avoir dépouillé son évêque, poussa l'audace jusqu'à vouloir le chasser de l'église : son dessein, une fois arrêté, il le communiqua à quelques-uns de ses partisans, la veille du jour où il pensait l'accomplir.

Or, le lendemain étant venu, et le signal des Matines ayant été donné, on se rendait à l'église de Sainte-Marie, afin d'y célébrer en chœur les louanges divines. Honorius s'était levé, le fiel dans l'âme, et déterminé à accomplir le complot sacrilège qu'il avait tramé le jour précédent. Dieu l'arrêta au moment où, en se rendant à l'église, il roulait ces noires pensées. Comme il était entré dans un lieu secret, il y rendit le dernier soupir. Son serviteur attendait, une lumière à la main, qu'il sortît : le jour commençait à luire, et Hermanchius son complice, avait, dans son impatience, envoyé un messager, avec ordre de lui dire : « Viens sans plus tarder, afin que nous exécutions ce dont nous étions hier convenus ». Le corps inanimé ne donnait aucune réponse. Le serviteur ouvre la porte, et trouve son maître sans vie. Le bruit d'une mort aussi étrange se répandit aussitôt ; et, comme elle avait eu lieu dans les mêmes circonstances que celle d'Arius, on n'hésita pas à dire que Dieu avait voulu punir le même crime du même châtiment. On ne peut, en effet, douter, dit Grégoire de Tours, qu'il n'y ait pas crime d'hérésie, là, où, dans l'Église, on n'obéit pas au prêtre de Dieu, auquel a été confiée la conduite du troupeau, et où on s'ingère dans un pouvoir qu'on n'a reçu ni de Dieu ni des hommes.

La persécution dont Sidoine avait souffert cessa, et le prêtre schismatique qui restait, Hermanchius, fut contraint de cacher son crime et sa honte, en face du grand nombre de ceux qui proclamaient l'innocence de leur évêque. Sidoine reprit en paix le cours de son administration, au milieu de la satisfaction générale de son diocèse, où tous les fidèles, sans distinction, lui souhaitaient une longue et heureuse vieillesse.

L'Auvergne, si longtemps agitée par des craintes continuelles, avait trouvé un peu de calme dans les dernières années de son pontificat. L'Église y poursuivait sans entraves sa mission civilisatrice ; les basiliques s'édifiaient en plus grand nombre dans les cités et les municipes ; les monastères recevaient sous leurs cloîtres paisibles un plus grand nombre de cénobites, et l'Arianisme, troublé dans son zèle de propagande par la vigilance du pasteur, ne jetait plus à côté du Druidisme gaulois et du Polythéisme romain que de pâles lueurs qui présageaient sa prochaine décadence. On aimait la religion en la voyant honorée par les brillantes qualités de Sidoine, et son autorité paternelle, en l'imposant, en rendait la pratique plus douce et plus facile. Son activité, malgré le poids des années qui commençait à se faire sentir, répondait aux besoins de son vaste diocèse. Si parfois la maladie ou la multiplicité des affaires arrêtait les ardeurs de son zèle, il se déchargeait d'une partie de ses soins sur Apruncule qui, amené en Auvergne par la persécution et l'exil, y payait généreusement sa dette d'hospitalité, en se dévouant pour elle.

On pouvait donc s'attendre encore à des jours meilleurs : ce n'était pas une illusion de croire que, grâce aux lumières et à la sagesse de Sidoine, la religion continuerait à s'étendre et à fleurir. Mais Dieu réservait à l'église d'Auvergne une cruelle épreuve, en abrégeant cette vie sur laquelle reposaient de si chères espérances. Sidoine Apollinaire fut saisi d'une grave maladie, et la fièvre, redoublant de violence, mit bientôt ses jours en péril. Il ne se dissimula point la gravité de son mal, et appréhendant plus les suites que les horreurs de la mort, il employa les derniers instants de sa vie à bien mourir. Sa foi se réveilla avec une nouvelle ardeur, et la crainte des jugements éternels saisissant son âme d'une salutaire épouvante, il résolut de les prévenir par une nouvelle expiation. Préparé à ce départ de la vie par ces idées chrétiennes qui lui en montrèrent si souvent la brièveté et le néant, il se réjouit, comme les Saints, en voyant que ses chaînes allaient se rompre et son exil finir. Le désir d'entrer bientôt dans la patrie céleste lui fit concevoir celui de mourir au pied des saints autels, où la pensée de Dieu, rendue plus familière, l'arracherait plus tôt à la terre, et lui rendrait plus sensibles la gloire et les récompenses dont il espérait jouir.

Selon les vœux qu'il avait exprimés aux siens qui l'entouraient de leurs soins et de leur dévouement, Sidoine Apollinaire fut transporté à l'église de Sainte-Marie. A peine y fut-il déposé sur un lit qu'on avait dressé près de l'autel, qu'une multitude d'hommes, de femmes et d'enfants s'y rendit pour rendre au vénérable malade les devoirs de leur piété et de leur reconnaissance. En voyant étendu, sur le parvis du temple, celui qui avait été le soutien des faibles et des pauvres, et en voyant défaillir ces regards d'où avaient jailli sur eux des éclairs d'amour et de vérité, ils ne purent contenir l'émotion qui les pressait. Les sanglots trahirent leur douleur, et ils ne les interrompirent que pour faire entendre des adieux déchirants. Là, dans cette enceinte où, après quatorze siècles, nous croyons encore les voir et les entendre, ils disaient : « Pourquoi nous abandonnez-vous, bon pasteur ? A qui nous laissez-vous comme des orphelins ? Quelle sera notre vie après votre passage ? Y aura-t-il désormais quelqu'un pour nous dispenser avec autant de soin le sel de la sagesse ? Qui nous ramènera avec la même prudence à la crainte du nom du Seigneur ? »

Ces paroles et d'autres résumaient cette vie édifiante et utile qui ne sut, dans l'épiscopat, que se dévouer pour le bonheur des autres. C'était déjà une oraison funèbre, prononcée au milieu des larmes d'un peuple consterné sur une tombe qui allait s'ouvrir ; mais plus forte et plus éloquente qu'un discours étudié, elle faisait aussi mieux connaître la perte qu'auraient bientôt à déplorer la ville et l'Église d'Auvergne.

Touché des regrets que la vue de sa mort prochaine arrachait à son troupeau, Sidoine Apollinaire voulut, même à ses derniers moments, pourvoir à son salut, en lui laissant un pasteur capable de continuer son œuvre. Il avait remarqué dans Apruncule un mélange de fermeté et de prudence, tel qu'il le fallait pour gouverner l'Église d'Auvergne dans ces temps difficiles que traversait la Gaule chrétienne. Or, pendant que, tout ému des sanglots et des adieux de son peuple, il cherchait dans son esprit qui pourrait administrer avec plus d'avantage ses intérêts spirituels, il se tourna vers la foule qui l'entourait; et, comme si l'Esprit-Saint eût touché son cœur et ses lèvres, il interrompit les sanglots, disant : « Ne craignez rien, ô mes peuples; mon frère Apruncule vit encore, il sera votre évêque ». Le peuple, qui avait retenu ses cris et ses larmes, afin de mieux recueillir les paroles suprêmes d'un père si tendrement aimé, ne sut pas d'abord ce qu'il disait, et crut qu'il parlait en extase. Cette prophétie devait néanmoins s'accomplir, puisqu'après la mort de Sidoine, Apruncule fut choisi pour lui succéder.

L'église resta envahie par la multitude, sans qu'on pût l'arracher à ce lit funèbre auprès duquel elle venait exhaler ses plaintes et sa douleur. Tant d'amour aurait dû retenir à la vie celui qui en était l'objet. Sidoine Apollinaire ne put résister à la violence de son mal. Il mêla une prière suprême à son dernier soupir, et il exhala au milieu de son peuple et de sa famille, pour une vie meilleure, cette vie terrestre, qu'il avait remplie de mérites et de dévouement. Il mourut sous l'empire de Zénon, vers l'an 489, le 23 du mois d'août, jour auquel on célèbre sa fête, et où il figure dans le martyrologe romain.

La nouvelle de cette mort fut à peine répandue dans la ville d'Auvergne, que chacun accourut à la basilique de Sainte-Marie, pour voir et baiser une dernière fois les dépouilles du saint évêque. Déjà, sous l'empire d'une vénération aussi légitime que générale, on les rangeait parmi ces restes précieux de saint Laurent, de saint Austremoine, des saints Agricol et Vital qui composaient la richesse sacrée des autels et du temple. Les larmes ne tarissaient pas, au souvenir de cette mémoire consacrée par tant de vertus dont le récit passait de bouche en bouche, au milieu de la consternation des fidèles. Si les uns pleuraient un ami, les autres regrettaient un père, les affligés perdaient un soutien, les pauvres gémissaient sur la mort d'un bienfaiteur.

Dans la ville entière, on rappelait d'une voix commune les vertus de l'évêque et les qualités du citoyen. Tous redisaient ce qu'il y avait eu de sagesse dans sa conduite, de douceur et de vigilance dans son administration, d'intelligence et de dévouement dans la direction spirituelle et civile du pays. En comptant ses années, on trouvait sa vie trop courte : en songeant à ses mérites, on la trouvait longue et saintement remplie.

## CULTE ET RELIQUES. — SES ÉCRITS.

L'église de Saint-Saturnin, où furent conservés les restes de Sidoine Apollinaire, était aux environs de Clermont, au midi de cette ville, au-delà des jardins de Rabonesse et du cimetière de l'hôpital, à gauche du chemin qui conduit à Renonnoot, au milieu du territoire des Piats, et près des rochers connus sous le nom de Saint-Amandin. L'église de Saint-Saturnin subsistait encore au dixième siècle. Lorsque, plus tard, elle eut été détruite par le malheur des guerres, on transféra les reliques de Sidoine Apollinaire dans la basilique de Saint-Genès. On faisait la mémoire de cette translation le 11 juillet. Ses ossements étaient renfermés dans une chasse qu'on voyait à droite de l'autel principal. Plusieurs autres églises lui disputaient l'honneur de posséder quelques restes de Sidoine Apollinaire. L'église cathédrale en gardait précieusement dans ses riches et sacrés joyaux, où elle vénérait l'immortelle poussière de ses premiers pontifes. Son culte s'est perpétué si constamment dans la paroisse d'Aydat, que certains historiens ont cru qu'il y avait été enseveli. Les églises d'Orcival et de Vertaizon avaient le même avantage.

Le temps et les révolutions n'ont pas respecté les dépouilles de Sidoine Apollinaire. Les églises qui protégeaient son culte et furent tour à tour les dépositaires de ses cendres, ont disparu du sol. Depuis bien des siècles, l'église de Saint-Saturnin n'existe plus : seuls, les rochers de Saint-Amandin en perpétuent le souvenir. La basilique de Saint-Genès n'existe plus ; on ne voit plus qu'une place qui en a conservé le nom. A la Révolution, la châsse de saint Sidoine a disparu. L'église d'Auvergne ne peut plus sans doute vénérer les reliques du saint Pontife, mais elle n'a pas cessé de les comprendre dans les hommages publics qu'elle rend à ses martyrs et à ses saints. Longtemps elle a célébré sa fête le 23 août, sous le rite double mineur : aujourd'hui elle la célèbre le 11 juillet, sous le rite double.

Nous avons de saint Sidoine Apollinaire un recueil de poésies contenant vingt-quatre poèmes sur différents sujets, et neuf livres de lettres. Les principaux de ses poèmes sont les panégyriques des empereurs Avit, Majorien et Anthémius. Ses vers annoncent qu'il avait de la facilité et du talent pour la poésie. Il s'appliqua moins à les polir lorsqu'il fut devenu évêque. Ses pensées sont ingénieuses et délicates ; son style est serré, vif et agréable ; mais on y remarque quelquefois de l'affectation et de l'enflure. Il emploie des expressions qui montrent que de son temps la langue latine avait dégénéré de sa pureté primitive. Son imagination est brillante, et il excelle dans les descriptions.

En 1609, Savaron publia ses œuvres avec de savants commentaires, en un volume in-4°, à Paris. En 1622, le Père Sirmond donna une autre édition beaucoup plus complète, qu'il enrichit de nouvelles notes, en un volume in-4° ; cette édition fut insérée dans la collection des ouvrages du Père Sirmond, imprimées en 1696.

Nous avons tiré cette biographie de l'Histoire de saint Sidoine Apollinaire et de son siècle, par M. l'abbé Chaix ; de l'Histoire littéraire de la France, par Dom Rivet. — Cf. Tillemont ; Godescard ; l'Histoire de l'Église, par l'abbé Darras ; Dom Ceillier.

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Événements marquants

  • Naissance à Lyon vers 430
  • Mariage avec Papianilla, fille de l'empereur Avitus
  • Préfet de Rome et du Sénat
  • Élection au siège épiscopal d'Auvergne en 472
  • Défense de l'Auvergne contre les Wisigoths d'Euric
  • Exil à la forteresse de Livia (Campendu)
  • Schisme des prêtres Honorius et Hermanchius contre lui

Miracles

  • Mort subite et étrange du prêtre Honorius perçue comme un châtiment divin
  • Prophétie sur son lit de mort désignant Apruncule comme son successeur

Citations

J'ignore si c'est un bonheur d'aspirer à la condition des grands et des princes, toujours est-il que c'est un malheur d'y parvenir.

— Sidoine Apollinaire

Si je suis un clerc nouveau, je suis un vieux pécheur.

— Lettre à Euphrone

Date de fête

23 aout

Époque

5ᵉ siècle

Décès

vers l'an 489 (naturelle)

Autres formes du nom

  • Caius Sollius Apollinaris Sidonius (la)
  • Sollius (la)

Prénoms dérivés

Sidoine, Apollinaire

Famille

  • Papianilla (épouse)
  • Flavius Eparchius Avitus (beau-père)
  • Apollinaire (fils)
  • Ecdice (fils)
  • Agricola (fils)
  • Alcime (fille)
  • Roscie (fille)
  • Sévérienne (fille)