Saint Elzéar (Augias de Robians)
Comte d'Arian et Confesseur
Résumé
Comte d'Arian et membre du Tiers-Ordre franciscain, Elzéar de Sabran vécut au XIVe siècle dans une chasteté parfaite avec son épouse sainte Delphine. Grand diplomate et chef de guerre pour le royaume de Naples, il se distingua par sa charité héroïque envers les pauvres et sa patience face aux injures. Il mourut à Paris lors d'une ambassade et ses reliques sont vénérées à Apt.
Biographie
SAINT ELZÉAR OU AUGIAS DE ROBIANS,
COMTE D'ARIAN ET CONFESSEUR.
d'ailleurs, que si, par votre science infinie, vous prévoyez qu'il doive être rebelle à votre sainte volonté, vous l'ôtiez de ce monde dès qu'il aura été régénéré dans les eaux du baptême ; car j'aime mieux qu'il meure innocent et qu'il reçoive dès maintenant la gloire que vous lui avez méritée par votre passion, que de le voir sur la terre en état de vous offenser ». Les vœux d'une si vertueuse mère furent exaucés, et l'enfant fut conservé parce qu'il devait servir Dieu avec une fidélité inviolable. Il suça la piété avec le lait, et donna même dès le berceau des témoignages d'une grande charité envers les pauvres ; car, lorsqu'il s'en présentait quelqu'un devant lui, on ne pouvait l'apaiser qu'en lui mettant dans ses petites mains de quoi leur faire l'aumône.
À l'âge de cinq ans, il leur distribuait tout ce qu'on lui donnait pour ses divertissements. Il aimait mieux prendre ses récréations avec les pauvres qu'avec les enfants de son rang, et faisait en sorte qu'on en mît toujours quelques-uns manger avec lui. Ces premières démarches font voir qu'il était d'un naturel tendre, bienfaisant et plein de compassion pour les misères d'autrui. L'obéissance qu'il rendait à son gouverneur et à son précepteur était admirable. Il parlait peu, mais il ne laissait pas d'être affable envers ceux qui avaient l'honneur de l'approcher : sa modestie et sa retenue, aussi bien que la maturité de son esprit, étaient beaucoup au-dessus de la portée de son âge ; mais une aimable gaîté qui éclatait sur son visage lui gagnait le cœur et l'affection de tout le monde.
Lorsqu'il eut passé les premières années de l'enfance dans le château d'Ansouis, il fut mis sous la conduite de Guillaume de Sabran, son oncle paternel, abbé de Saint-Victor de Marseille, pour apprendre les préceptes de la vertu et étudier les lettres humaines. Entendant lire dans cette maison religieuse les Actes des Martyrs, il se sentit vivement porté à les imiter ; il pria un religieux de lui dire où l'on tourmentait ainsi les serviteurs de Jésus-Christ, afin qu'il partageât leurs souffrances.
Elzéar n'était encore âgé que de dix ans lorsque son père, par l'ordre de Charles II, roi de Jérusalem, de Naples et de Sicile, le fiança à une demoiselle de sa qualité, appelée Delphine ; à l'âge de douze ans, elle avait déjà mérité par ses vertus l'admiration de tous ceux qui la connaissaient ; et trois ans après, leur mariage fut célébré dans le château de Puimichel, en Provence. Elzéar, à qui sa jeune épouse demanda de vivre dans la continence, y consentit provisoirement, jusqu'à ce que Dieu leur eût manifesté sa volonté.
Quelque temps après, notre Saint étant allé à Marseille pour y rendre visite à l'abbé de Saint-Victor, son oncle, y trouva des jeunes gens qui lui tinrent des discours très-propres à l'engager dans les plaisirs sensuels. Il résista vigoureusement à cette tentation. Cette année-là il jeûna rigoureusement pendant le Carême, quoique, selon les lois de l'Église qui n'y obligent pas encore à cet âge, il pût se dispenser de cette austérité. Il porta aussi sur sa chair nue une corde pleine de nœuds et de pointes, dont il se serrait si fort, qu'il se fit plusieurs plaies, d'où le sang coula en abondance.
Ayant été convié, à l'âge de quinze ans, avec son oncle, à une première messe et à la cérémonie qui se faisait pour la réception d'un nouveau chevalier, le jour de l'Assomption de Notre-Dame, il y assista sans rien omettre de ses pratiques ordinaires de piété. Il se leva à minuit pour entendre les Matines dans le lieu de l'assemblée, appelé le Sault. Il se confessa et reçut la sainte Eucharistie, pour assister en esprit au triomphe de cette Reine des anges ; il fit aussi quelques actions d'humilité et de chasteté. Pendant
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qu'il dînait auprès de son oncle, l'amour divin embrasa tellement son cœur, que son visage parut tout en feu. Ayant perdu connaissance, on le porta sur un lit, et on tira les rideaux pour le laisser reposer. Il sentit alors cette divine opération que les théologiens mystiques appellent transformation ; son âme se liquéfia et se perdit, pour ainsi parler, dans le cœur de son Sauveur. Il reçut en même temps une lumière céleste qui lui fit connaître la brièveté de cette vie, la vanité des biens de la terre au prix de ceux du ciel, qui ne périssent jamais, et l'impuissance de tous les plaisirs de ce monde pour contenter l'esprit : ce qui lui en fit concevoir un mépris extrême qui lui dura toute sa vie.
Il reconnut aussi, d'une manière singulière, la grande miséricorde de Dieu sur lui, de l'avoir préservé du péché mortel, et de lui avoir conservé sa virginité ; de sorte qu'il résolut, dès ce moment, de la garder inviolablement. Il délibéra même d'abandonner toutes ses richesses et de se retirer dans une solitude pour ne plus penser qu'à l'ouvrage de son salut ; mais comme il était dans cette pensée, il lui sembla où il une voix qui lui disait, au fond de son cœur, de ne point changer d'état. « Mais si je demeure au monde », répondait-il à cette inspiration, « comment pourrai-je, dans une chair fragile, conserver la ferveur dont je me sens présentement animé ? » — « Je sais ce que vous pouvez et ce que vous ne pouvez pas », ajouta cette voix divine ; « je suppléerai à cette faiblesse, gardez votre virginité, et ayez confiance en moi ». Après cette visite de Dieu, il se trouva entièrement mort à toutes les choses du siècle, et les ardeurs de la concupiscence furent tellement éteintes en lui, que depuis cet âge, qui n'était que de quinze ans, il passa le reste de sa vie dans une parfaite continence. Ils passaient souvent, sa femme et lui, la nuit en oraison, durant laquelle ils ont été plusieurs fois favorisés de visions célestes. Notre-Seigneur, qui se plaît merveilleusement parmi les lis et avec les personnes pures et innocentes, leur apparaissait sensiblement pour les consoler par sa présence et les fortifier par ses grâces à demeurer fidèles dans leur sainte et généreuse résolution. Ce fut dans ces précieuses visites qu'Élizéar découvrit les mystères adorables de la divine Providence, l'économie de l'Incarnation du Verbe, l'excès de la charité de Jésus-Christ dans l'institution de la sainte Eucharistie, et plusieurs autres secrets de la grâce, qui causèrent dans son âme d'admirables transports d'amour.
Quand il eut atteint la vingtième année de son âge, ne trouvant pas dans le château d'Ansouis toute la tranquillité qu'il souhaitait, parce que ses parents faisaient leur possible pour lui faire goûter le monde, il résolut de se retirer ailleurs, où il put vivre selon les mouvements de sa dévotion. Il eut de la peine à obtenir d'eux cette séparation ; mais ils furent obligés d'accorder à ses prières et à ses instances ce qui répugnait si fort à leur inclination. De toutes ses terres, il choisit le château de Puimichel, qui lui appartenait du côté de sa femme. Là, ce nouveau père de famille commença à gouverner sa maison d'une manière toute nouvelle. Voici les règlements qu'il fit pour cela, contenus en dix articles : 1° Que tous mes domestiques entendent tous les jours la messe ; 2° que le blasphème soit banni de ma maison ; 3° que tous respectent la pudeur ; 4° ils doivent se confesser souvent et communier aux principales fêtes ; 5° je veux qu'on évite l'oisiveté. Lorsque les femmes ont rempli, le matin, leurs devoirs de piété, elles doivent employer le reste du temps à travailler ; 6° point de jeux de hasard : il y a assez de récréations innocentes ; 7° Dieu habite où règne la paix. Que l'envie, la jalousie, les soupçons, les rapports ne divisent
jamaais mes gens; 8° s'il éclate une querelle, je veux qu'on se réconcilie avant la nuit; 9° tous les soirs on s'assemblera pour une conférence spirituelle où l'on parlera de Dieu. Il est bien malheureux qu'étant placés sur la terre uniquement pour mériter le ciel, nous n'en parlions presque jamais; 10° je défends à tous mes officiers de faire tort à personne, d'opprimer les faibles et les pauvres sous prétexte de maintenir mes droits.
C'est dans ces pieuses conversations que ce saint jeune homme découvrit les lumières de la sagesse divine dont son âme était éclairée. Ses paroles étaient des traits enflammés qui excitaient dans ses domestiques des désirs ardents de leur propre perfection, et l'on ne peut dire les fruits admirables que produisirent ses pressantes exhortations. Ceux qui s'approchaient le plus de lui et qui jouissaient plus familièrement de ses entretiens, sentaient mourir et s'éteindre en eux-mêmes les inclinations corrompues de la chair et les mouvements de la concupiscence. De sorte que plusieurs, même des gens de guerre, touchés de cette vertu secrète aussi bien que de ses discours, firent vœu de garder inviolablement toute leur vie la chasteté.
Pour ne point négliger son salut en assurant celui des autres, notre Saint suivait les pratiques suivantes : Il récitait tous les jours l'office divin, selon l'usage de l'Église romaine, avec tant de dévotion, qu'il en donnait même à ceux qui avaient le bonheur de le voir ou de l'entendre. Outre les jeûnes de précepte, il jeûnait encore tous les vendredis de l'année et toutes les veilles des fêtes avec l'Avent tout entier. Il portait sous ses habits précieux un rude cilice, que souvent il ne quittait pas même durant la nuit. Il couchait ordinairement habillé avec des vêtements qu'il avait fait faire exprès. Il avait une discipline faite de chaînons de fer, et se donnait trois coups à chaque verset du psaume Miserere. Il recevait la sainte Eucharistie tous les dimanches du Carême et de l'Avent, et aux fêtes de plusieurs Saints, particulièrement à celles des vierges, auxquelles il portait une singulière dévotion; il communiait avec une si grande abondance de grâces qu'il avoua quelquefois à sa chère épouse que, lorsqu'il avait la sainte hostie sur la langue, il goûtait des douceurs inconcevables : « Ah ! le plus grand plaisir d'une âme », ajoutait-il, « c'est de s'approcher souvent de la sainte communion ». Il avait tant de facilité à s'élever vers Dieu, qu'il ne lui fallait faire aucun effort pour s'appliquer à l'oraison, à la méditation et à la contemplation. Le goût des choses célestes ne le quittait point, soit qu'il fût à table, soit qu'il conversât avec le monde, soit même que, ne pouvant s'en dispenser, il se trouvât dans de grandes assemblées de divertissements, où l'on chantait et jouait des instruments de musique; car, parmi le son de la mélodie, son esprit était tellement occupé des vérités éternelles, qu'il tombait dans une espèce d'extase. Il passait quelquefois les nuits en contemplation, et durant ce temps, il versait des torrents de larmes. Sa plus grande récréation était de s'entretenir avec son épouse des perfections de Jésus-Christ, de l'excellence de la virginité, des délices du paradis et de l'éternité bienheureuse; de sorte que l'on peut dire que leur chambre était un oratoire où ils ne vaquaient qu'aux exercices de piété, et leurs âmes un autel où ils adoraient continuellement la divine Majesté. Il observait inviolablement ces trois maximes: premièrement d'éviter les plus petites choses qui pussent déplaire à Dieu; en second lieu, de s'offrir à lui à tout moment avec ferveur; enfin, de tenir caché dans son cœur, particulièrement aux hommes mondains et charnels, les visites et les faveurs qu'il recevait du ciel.
De cette disposition intérieure procédait cette admirable charité qu'il
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exerçait envers les malheureux. Il donnait tous les jours à dîner à douze pauvres ou lépreux, leur lavait les pieds, et les baisait tendrement : après quoi il leur faisait de grandes aumônes. Étant une fois allé visiter une maladrerie, il y trouva six lépreux, qui étaient si défigurés qu'ils faisaient horreur à voir. Mais, surmontant les répugnances de la nature, il les entretint quelque temps, puis les baisa affectueusement, et aussitôt l'hôpital fut rempli d'une odeur très-suave, et les pauvres malades se trouvèrent parfaitement guéris. Il fit défense à son valet de chambre et à son chirurgien, qu'il avait amenés avec lui, de publier ce miracle ; mais le ciel révéla son humilité par une autre merveille : car, comme le Saint sortait de ce lieu, il parut sur sa tête une lumière éclatante qui se répandit sur l'hôpital et augmentait à mesure qu'il avançait vers son château. Pendant une famine qui réduisit le peuple à la dernière misère, il fit distribuer aux pauvres toutes les provisions de ses greniers, ne se réservant pas même ce qui semblait nécessaire pour la subsistance de sa maison ; cette libéralité fut si agréable à Dieu, que le blé et la farine se trouvèrent miraculeusement multipliés dans ses greniers, afin qu'il pût la continuer à un plus grand nombre de nécessiteux. Son château était l'hospice de tous les religieux voyageurs. Il leur faisait tout le bon accueil possible, et surtout il était ravi quand il pouvait loger les prédicateurs, dont il prenait un soin extraordinaire, espérant, par cette charité, partager avec eux la récompense de leurs travaux. Il n'attendait point que les pauvres lui demandassent du secours et lui découvrissent leurs nécessités ; il les faisait chercher et les prévenait de ses aumônes. Il ne refusa jamais aucun de ceux qui eurent recours à lui, et, quand il pouvait connaître ceux que la honte empêchait de lui rien demander, il les faisait assister secrètement.
À l'âge de vingt-trois ans, ayant perdu son père, qui l'avait institué son héritier par testament, il fut obligé de faire un voyage en Italie, pour prendre possession des biens qui lui revenaient de cette succession. Il y souffrit durant trois ans toutes sortes d'injures de la part de ses sujets du comté d'Arian, qui se soulevèrent contre lui, l'accusèrent faussement de plusieurs crimes, et lui dressèrent des embûches pour le mettre à mort. Le prince de Tarente lui offrit ses troupes pour les ramener à leur devoir et en punir quelques-uns des plus coupables, afin de donner de la terreur aux autres ; mais Elzéar rejeta toutes ces voies de rigueur, espérant les réduire par sa patience. En effet, il les gagna si bien par sa douceur, que, s'étant soumis à lui, ils ne le respectèrent pas seulement comme leur maître, mais aussi l'aimèrent comme leur père. Il trouva, parmi les papiers de son père, des lettres que certains seigneurs lui avaient écrites pour le détourner, par des prétextes supposés, de le faire son héritier ; cependant, il n'en eut aucun ressentiment, car loin de leur faire connaître qu'il savait les mauvais offices qu'ils lui avaient rendus, il leur témoigna plus d'amitié qu'aux autres, et vécut avec eux dans une parfaite intelligence. Il eut surtout une tendresse particulière pour celui qui était l'auteur de toute cette intrigue, quelque sujet de mécontentement qu'il en eût reçu. On ne le voyait jamais troublé ni en colère. Il paraissait toujours sur son visage une sérénité et un calme merveilleux, qui marquaient assez la paix et la tranquillité de son âme. Tout le monde admirait cette constance, si rare dans les personnes de qualité, lesquelles se font un honneur d'être infiniment sensibles aux moindres choses. Son épouse même, ne pouvant comprendre ce mystère, lui demanda un jour comment il pouvait demeurer immobile au milieu de tant de sujets de s'emporter.
« Il me semble », lui dit-elle, « que vous êtes une statue privée de tout sentiment. Est-ce que vous ne vous apercevez point des injustices que l'on vous fait, ou que vous n'avez pas le cœur de vous en fâcher ? Vous êtes un grand seigneur, et vous passez pour ne pas manquer de courage ; quel mal feriez-vous de paraître indigné contre ceux qui vous font tort, afin qu'ils cessassent de vous persécuter ? » — « Que me servirait-il de me mettre en colère ? » répondit Elzéar ; « je n'y trouve aucun avantage. Je ressens assez le mal que l'on me fait ; mais lorsqu'il naît pour cela dans mon cœur quelque mouvement d'indignation, je jette aussitôt les yeux sur mon Seigneur Jésus-Christ, qui a souffert pour moi tant d'opprobres, d'outrages et de malédictions, quoiqu'il méritât les respects de toutes les créatures ; et je me trouve à l'heure même tellement disposé à tout endurer, que quand mes valets m'arracheraient la barbe ou me couvriraient le visage de soufflets et de crachats, j'estimerais que ce serait encore très peu de chose, au prix de ce que je devrais souffrir en reconnaissance des douleurs de mon Dieu. Cette vue fait tant d'impression sur mon âme, qu'elle arrête sur-le-champ les saillies de mes passions. Dieu me fait ensuite cette grande grâce à l'égard de ceux qui m'offensent, que je les aime avec plus de tendresse qu'auparavant, que je le prie de meilleur cœur pour eux, et que je me reconnais mériter, pour mes péchés passés, bien d'autres mauvais traitements que ceux qu'ils me font ».
Ces beaux sentiments étonneront sans doute les gens du siècle, qui font consister la véritable force à ressentir vivement une injure et à se venger de ses ennemis : cependant, ce n'était ni la lâcheté ni la faiblesse qui faisait mettre bas les armes à notre Saint ; c'était plutôt la grandeur d'âme, s'élevant au-dessus de la nature et d'un chimérique point d'honneur ; il endurait généreusement, pour l'amour de Jésus-Christ, les affronts et les ignominies que les grands du monde, qui n'aiment qu'eux-mêmes, ne peuvent souffrir. Elzéar était si brave, d'ailleurs, qu'il ne se faisait pas moins admirer dans l'exercice des armes que dans les pratiques de dévotion ; car, dans un tournoi que Robert de Naples donna pour divertir les seigneurs de sa cour, notre comte enfila si adroitement la bague, rompit les lances avec tant de vigueur, et fit d'autres si belles actions, que les spectateurs lui donnèrent la victoire et le jugèrent digne du prix proposé et du nom de chevalier.
Son extrême douceur ne le rendit point pour cela trop mou dans l'administration de la justice. Il voulait que les juges criminels suivissent la rigueur des lois contre les assassins, les voleurs et généralement contre ceux qui troublaient la tranquillité de ses États. Dans les affaires civiles, il avait beaucoup d'indulgence et soulageait ceux qui étaient en prison pour leurs dettes, en payant pour eux, à leurs créanciers, le tiers, la moitié et souvent le total de ce qu'ils devaient ; mais il le faisait secrètement, de crainte que l'on n'abusât de sa charité. Jamais il ne voulut profiter de la confiscation des biens qui revenaient à son domaine, par la mort des condamnés ; mais il les remettait, par une main tierce, à la veuve ou aux orphelins, les jugeant assez affligés par la perte des personnes qui leur étaient chères. Il visitait lui-même les criminels avant qu'on les menât au dernier supplice. Il leur donnait des instructions salutaires, les portait à la pénitence et les exhortait à recourir à la passion de Jésus-Christ. Et par ce moyen, il a converti des opiniâtres, qui ne se faisaient point de souci de mourir dans leur péché.
Après quatre ans de séjour en Italie il revint en France, où il fit vœu
de continence perpétuelle; car il l'avait gardée jusqu'alors, sans s'y obliger par aucune promesse expresse. Ce fut au château d'Ansouis, dont il avait pris possession depuis la mort de son père, et le jour de sainte Marie-Madeleine, patronne de la Provence. Il fit premièrement ses dévotions dans la chapelle du château, dédiée en l'honneur de sainte Catherine. Ensuite, étant accompagné de son épouse, il se transporta dans la chambre de la bienheureuse Garsende, veuve d'une vertu très-éminente, qui avait été sa gouvernante, et qui, étant alors malade, n'avait pu se trouver dans l'Oratoire. Il voulut faire la cérémonie en sa présence, parce que c'était elle qui avait mis la dévotion dans la maison de son père, qui lui en avait donné les premiers mouvements, qui l'avait soutenu contre les plaintes et les médisances des gens du monde, dans la résolution qu'il avait prise de travailler au grand ouvrage de sa propre sanctification, et qui lui conseillait de sceller sa virginité par le sceau d'un vœu éternel. Étant donc au pied de son lit, avec sa chère Delphine, la religieuse Alazie et le seigneur Ivorde, fils de cette sainte veuve, les genoux en terre et les mains jointes sur un missel, il prononça son vœu en ces termes : « Monseigneur Jésus-Christ, de qui naissent tous les biens que nous recevons; me confiant entièrement en votre secours et reconnaissant d'un côté, pécheur fragile et infirme que je suis, que je ne puis persévérer dans la continence sans une assistance spéciale de votre bonté; et de l'autre, que tout m'est possible par votre grâce: je voue et promets à vous et à votre très-sainte Mère, comme aussi à tous les Saints du paradis, de vivre chastement jusqu'à la mort, et de conserver toute ma vie la virginité que j'ai gardée jusqu'à présent par votre miséricorde; je suis prêt à endurer toutes sortes d'afflictions, de tourments et la mort même, plutôt que de la violer jamais ». Delphine, qui avait déjà fait ce vœu en particulier, le renouvela de grand cœur en cette occasion, et leur exemple toucha tellement le jeune Ivorde, qu'il fit aussi le même vœu. Le jour même où ils firent vœu de chasteté, ils entrèrent dans le Tiers Ordre de Saint-François.
Lorsque Robert, après la mort de son père (1309), alla à Avignon pour y recevoir l'investiture de ses États, il mena à sa suite son frère Jean, prince de Morée, et le comte Elzéar de Sabran. Bientôt après, il confia à Elzéar l'éducation de son fils Charles, duc de Calabre. Ce jeune prince avait déjà les inclinations toutes corrompues et portées aux plaisirs et à la sensualité; mais la bonne conduite de notre Saint le rendit si sage et si vertueux, que les courtisans publiaient hautement que, depuis qu'il était entre les mains de cet excellent gouverneur, il était entièrement changé et avait acquis les perfections d'un grand prince : ce qui lui ferait un jour porter la couronne avec autant de gloire pour lui que de bonheur pour ses sujets. Cette mission, néanmoins, quelque honorable qu'elle fût, lui était extrêmement à charge, parce qu'elle le tirait de la solitude dont il jouissait dans sa maison. La pureté de sa conscience lui faisait regarder la cour comme un lieu de supplice, où une âme est continuellement dans la gêne, tant à cause des dangers dont elle est environnée, qu'à cause des manières d'agir qu'il y faut observer, qui se sentent si peu de la simplicité chrétienne. C'était pour lui un supplice insupportable de se voir obligé de passer les jours entiers dans l'embarras des affaires, à recevoir et à faire des visites, à entendre ou à faire des compliments et à d'autres actions de cette nature qui occupent si fort les gens de cour. Il n'avait que la nuit dont il pût disposer; aussi la passait-il souvent en prières et en contemplation, afin de fortifier son âme contre les charmes trompeurs d'une
vie mondaine. Pendant l'absence du roi, qui était allé en Provence, toutes les affaires du royaume passèrent par ses mains, parce que le duc de Calabre ne faisait rien que par ses conseils. Ce fut alors qu'il eut besoin d'une grande fermeté d'esprit et d'un parfait désintéressement : car, comme il était l'arbitre de toutes les délibérations, on avait recours à lui pour les grâces aussi bien que pour la justice, et il n'y eut personne qui ne cherchât sa protection. Quelques-uns même lui offrirent des présents pour tâcher de l'obtenir ; mais il fut impossible de lui en faire jamais accepter aucun, et il prit toujours le parti de l'équité, sans nulle vue de récompense. Ses amis lui remontrant qu'il pouvait, sans blesser sa conscience, recevoir les choses qu'on lui offrait aussi volontairement et que les grandes fatigues qu'il prenait pour l'État méritaient bien qu'on les reconnût par quelque honnêteté, il leur répondit qu'il était difficile de le faire sans scandaliser le prochain ; qu'il était à craindre qu'après avoir commencé ce qui était permis, on ne finit par ce qui était défendu ; qu'on prend d'abord les fruits, puis le panier, et enfin l'arbre et le jardin même. En un mot, que l'intention de ceux qui donnent étant souvent de corrompre l'intégrité des ministres, il était plus sûr de ne rien accepter et d'attendre de Dieu seul la récompense.
Nous avons déjà parlé des charités qu'il faisait dans sa maison et en son particulier ; mais, ayant trouvé l'occasion d'en faire en plus grand nombre et de plus universelles, il ne manqua pas d'en profiter. S'étant aperçu que les affaires des pauvres étaient presque oubliées, et qu'on ne les faisait qu'avec des longueurs qui leur étaient préjudiciables, il supplia le duc de trouver bon qu'il se fît leur avocat au conseil. En cette qualité, qu'il estimait plus que toutes les autres, il prit leurs intérêts avec plus de chaleur que les siens propres. Il recevait toutes leurs requêtes, non-seulement dans sa maison ou au palais, mais encore, lorsqu'il allait par les rues, il s'arrêtait volontiers pour les écouter. Il s'en présentait quelquefois une si grande quantité, quand il rentrait chez lui, qu'il avait besoin d'une patience héroïque pour ne pas se rebuter de leurs importunités. Il n'eût pas été en repos s'il n'eût ouï toutes leurs raisons, quelque mal digérées qu'elles fussent. Il prenait la peine de faire les extraits des mémoires qu'on lui avait donnés, et, par la pénétration d'esprit qu'il avait, il réduisait à certains chefs tout ce qu'il avait lu ou entendu, et en faisait ensuite son rapport au conseil, où il parlait éloquemment en leur faveur. Un jour, un pauvre s'étant glissé dans sa chambre, lui demanda, comme il se mettait à table, ce qu'il avait fait de la requête qu'il lui avait présentée. « Je ne l'ai pas encore rapportée », lui répondit le Saint ; « mais attendez, je vous prie, un moment, et je vous en délivrerai l'expédition. » En effet, laissant son dîner, il alla à l'heure même au palais du duc, où il fit l'affaire de ce pauvre, et, après la lui avoir mise entre les mains, il se remit à table. Des dames de qualité de Sicile s'étant réfugiées à Naples à cause de la guerre qui était dans leur pays, il les prit avec toutes leurs familles sous sa protection, et les fit assister tant que dura leur exil.
Nous n'aurions jamais fini si nous voulions parler en détail de toutes ses vertus. Il n'y a presque point d'actions dans sa vie qui n'en renferme plusieurs à la fois. La pureté de son âme était incomparable, sa modestie angélique, sa bonté charmante, et son indifférence pour toutes les choses de la terre parfaite et universelle. Il était si constant dans la foi, qu'il disait à sainte Delphine, que, quand tous les chrétiens changeraient de religion, il demeurerait toujours ferme dans le catholicisme, Dieu lui en ayant fait connaître la vérité et la certitude par des lumières si abondantes et si péné-
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trantes, qu'il était disposé à endurer plutôt mille morts, et même toutes les persécutions de l'antéchrist, que de changer un seul moment sur aucun de ses articles. Il avait une dévotion tendre à la Passion du Sauveur. Il la méditait souvent avec des transports amoureux, qui ne peuvent être exprimés. Un jour, écrivant à la comtesse sa femme, qui était en peine de lui, il lui manda que, quand elle aurait envie de le trouver, elle devait le chercher dans la plaie du côté de Jésus-Christ, parce que c'était l'endroit où il se retirait ordinairement, qu'il y était en sûreté, et qu'il y goûtait des douceurs amères et des amertumes pleines de douceurs dont son âme recevait une consolation indicible. Nous ne parlerons point des visions dont il fut favorisé et dans lesquelles il eut des connaissances et reçut des grâces extraordinaires : le lecteur pourra les voir dans les auteurs de sa vie, que nous citerons à la fin de cet abrégé. Ses confesseurs ont déposé après sa mort que, dans ses confessions générales, ils n'avaient remarqué aucun péché mortel, et que, dans les ordinaires, il s'accusait avec tant d'humilité et de douleur des fautes les plus légères, qu'il s'estimait le plus grand pécheur du monde. Comme il revenait de Naples en Provence avec son épouse et toute sa maison, un furieux orage déchira les voiles, rompit le mât et mit le vaisseau à deux doigts de sa perte. Pendant que chaque passager, saisi d'une frayeur terrible, se préparait à la mort, Elzéar demeura aussi paisible et aussi tranquille que s'il eût été sur la terre ferme. Ayant obtenu le calme par ses prières, il reprit ses gens de leur trop grande timidité, comme d'un manque de confiance en la puissance et en la bonté infinie de Dieu. Delphine, surprise de cette intrépidité, lui demanda en particulier comment il s'était pu faire qu'il n'eût point peur dans un si grand danger de mort. « C'est », lui répondit-il, « que depuis une vision céleste que j'ai eue, quand je me vois en quelque péril sur mer ou sur terre, j'ai recours aussitôt à Dieu et lui fais une humble prière du fond de mon cœur, par laquelle je le conjure de décharger toute sa colère sur moi, comme sur le plus grand pécheur du monde, et d'épargner ceux qui m'accompagnent; je n'ai pas plus tôt prononcé cette prière, que je sens dans mon cœur une consolation merveilleuse qui me rend insensible à la frayeur ».
Il ne fit pas paraître moins de prudence et de valeur dans les armées, que de justice et de bonté dans la paix. L'empereur Henri VII eut la guerre avec Robert, roi de Naples. Le pape Clément V s'efforça de les accommoder, mais sans effet, parce que l'empereur ne voulut jamais écouter les propositions qu'on lui fit, quelque raisonnable qu'elles fussent. Le roi de Naples donna la conduite de son armée au prince Jean son frère, et au comte d'Arian. Ils livrèrent deux batailles, et remportèrent deux victoires signalées. On en attribua la gloire à l'adresse et à la générosité d'Elzéar, et on lui en fit de grands compliments. Le roi même lui en témoigna sa reconnaissance par des caresses et des présents. Il ne se glorifia nullement de tous ces applaudissements, et distribua aux pauvres tout ce que le roi son maître lui donna. Cependant, étant retiré dans son cabinet, il eut deux scrupules qui lui firent beaucoup de peine : l'un fut une crainte de n'avoir pas assez tôt rejeté les sentiments de vanité parmi les louanges qui lui furent données ; l'autre fut un doute s'il n'avait point suivi les mouvements de la colère dans le carnage qu'il avait fait des ennemis. Il pleura amèrement ces fautes prétendues et en demanda pardon à Dieu. Une voix céleste alors lui cria : « Sachez, Elzéar, qu'il s'en est peu fallu que vous n'ayez perdu ma grâce dans la chaleur du combat ; mais ne craignez point, vos péchés vous ont été pardonnés ».
Ce discours le toucha jusqu'au fond de l'âme. La seule pensée de la perte de la grâce lui étant plus sensible que tous les maux que l'on peut souffrir sur la terre, il s'humilia devant Notre-Seigneur et le pria de le punir plutôt en ce monde que de lui réserver les châtiments en l'autre. En même temps, il fut saisi d'une fièvre si ardente, qu'il lui semblait être entre deux lits de feu; et, récitant le psaume *Miserere mei, Deus*, il sentit une main invisible qui le frappait rudement. Enfin, il entendit de nouveau ces aimables paroles : « Courage, Elzéar, ne vous troublez point, vos péchés vous sont remis ». Il s'endormit là-dessus, et à son réveil, il se trouva guéri, et fut inondé d'un torrent de consolations célestes. Les gens de guerre doivent ici faire réflexion avec combien de droiture et de pureté d'intention ils doivent se comporter dans les combats, où ils tuent et massacrent des hommes semblables à eux, et rachetés du sang de Jésus-Christ, de peur de s'ôter la vie de l'âme en ôtant celle du corps à leurs ennemis.
Le roi de Naples, qui connaissait particulièrement l'habileté d'Elzéar, après l'avoir employé au gouvernement de ses États d'Italie et à la conduite de ses armées, l'envoya en ambassade vers Charles IV, roi de France, pour y négocier le mariage du duc de Calabre avec Marie, fille de Charles, comte de Valois, oncle de ce grand monarque. Il en fut reçu avec tout le bon accueil possible, non-seulement en considération du roi, son maître, et à cause de l'affaire qu'il venait traiter, mais aussi pour son mérite personnel, dont la réputation s'était répandue par tout le royaume. Ce fut durant le séjour qu'il fit à Paris qu'arriva la merveille que nous allons rapporter, qui augmenta beaucoup l'estime que l'on avait déjà de lui. Passant un jour dans la rue Saint-Jacques, accompagné d'une multitude de courtisans, il rencontra un prêtre qui portait le Viatique à un malade. Chacun se jetant à genoux pour l'adorer, Elzéar mit à peine la main au chapeau pour saluer l'ecclésiastique. Les courtisans en murmurèrent, et le peuple en fut d'abord scandalisé; mais il leva le scandale et dissipa le murmure en faisant avouer au prêtre, devant son évêque, que l'hostie qu'il portait n'était pas consacrée. C'est que cet ecclésiastique, sachant que le malade était un usurier impénitent, et n'osant pas néanmoins lui refuser la communion en apparence, s'était imaginé, par erreur, qu'il lui était permis de lui donner du pain au lieu du corps adorable de Jésus-Christ. Le bruit de cette affaire s'étant répandu par la ville et à la cour, l'ambassadeur fut plus estimé que jamais, et on ne le regardait plus que comme un homme céleste, à qui Dieu découvrait des secrets impénétrables.
Après avoir heureusement conclu le mariage qui était la fin de son ambassade, il tomba malade d'une fièvre aiguë, qu'il connut, par inspiration divine, le devoir porter au tombeau. Ainsi ne pensant plus qu'à se préparer à une bonne mort, il commença par une confession générale qu'il fit en versant des torrents de larmes, et avec des sentiments d'une très-parfaite contrition. Quelque violentes que fussent ses douleurs, on ne vit jamais en lui aucun mouvement d'impatience: la douceur de ses paroles et la sérénité de son visage étaient des témoignages sensibles de sa bonne conscience et de l'allégresse de son âme. Il ne laissait point passer vingt-quatre heures sans se confesser. Ses entretiens étaient sur la miséricorde de Dieu, sur la grâce, la prédestination et la gloire des bienheureux dans le ciel. Il se faisait lire de temps en temps la Passion de Notre-Seigneur, afin de s'exciter au regret de ses péchés, et de conformer sa mort à celle du Sauveur du monde, en mourant comme lui, pauvre, détaché de la terre, humble, patient, résigné à la volonté de Dieu, embrasé d'amour, en un mot dans la
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consommation de l'ouvrage de son salut. Dès qu'il vit entrer le prêtre qui lui apportait le saint Viatique, il se leva et se prosterna en terre, adorant son souverain Seigneur avec une profonde humilité. Il le reçut les yeux baignés de larmes, et avec des dispositions intérieures que l'on peut mieux se représenter que décrire sur le papier. Lorsqu'on lui donna le sacrement de l'Extrême-Onction, il répondait lui-même d'une voix ferme à toutes les prières de l'Église; mais quand il entendit ces divines paroles : *Per sanctam Crucem et Passionem tuam, libera eum, Domine* : « Nous vous prions, Seigneur, par votre sainte croix et par le mérite de votre passion de délivrer ce moribond de tous les ennemis de son salut », il fit un effort, et baissant la voix il dit : *Hæc spes mea, in hac volo mori* : « C'est là toute mon espérance, en laquelle je veux mourir ». Dans son agonie, son visage changea et devint comme celui d'un homme effrayé qui voit quelque chose d'épouvantable. Pendant ce combat, il s'écria : « Mon Dieu, que la puissance du démon est grande ! » Quelque temps après il dit encore : « Ô bon Jésus ! que nous vous sommes redevables : car, par votre passion, vous avez dompté toutes les puissances de l'enfer ». Ces paroles montraient assez qu'il était aux prises avec le malin esprit, qui tâchait de le porter au désespoir; mais ce qui étonna davantage les assistants, ce fut ce mot qu'il dit : « Hélas ! je me soumets tout à fait au jugement de mon Dieu », comme s'il eût encore appréhendé pour son salut, lui que l'on savait avoir mené une vie tout innocente; toutefois, un moment après, il consola tout le monde en prononçant ces paroles avec de grands témoignages de joie : « J'ai, par la grâce de mon Dieu, remporté la victoire; oui, très-assurément, j'ai vaincu ». Et aussitôt, son visage reprit sa première sérénité.
C'est parmi ces douceurs et ces épreuves qu'il rendit l'esprit, le 27 septembre 1325, à la fleur de son âge. Un seigneur très-débauché, qui se trouva à cette mort, fut si pressé de se convertir, que, ne pouvant plus supporter le poids de ses péchés, il se retira dans une chambre et se confessa humblement à un des Pères Cordeliers qui avaient assisté le Saint dans son agonie. Elzéar, un peu avant de mourir, étant pressé par une forte inspiration divine, découvrit le secret virginal de son mariage : « Je ne suis qu'un méchant homme », dit-il à tous ceux qui étaient présents, « mais la sainteté de ma femme m'a mis dans le chemin du salut; je l'ai épousée vierge, et je la laisse avec sa virginité ». Au moment de sa mort, il lui apparut, en Provence, où elle était alors, et l'assura que, par la miséricorde de Dieu, il jouissait dans le ciel de la félicité bienheureuse des Saints.
On le représente : 1° portant à la main une petite croix, pour rappeler le rendez-vous qu'il indiquait de loin à son épouse sainte Delphine, lui assurant qu'ils se retrouveraient dans le cœur de Jésus-Christ percé sur le Calvaire; 2° tenant une discipline; 3° en groupe avec sainte Delphine.
## CULTE ET RELIQUES.
Saint Elzéar fut enseveli en habit de cordelier, et son corps déposé dans l'église du grand couvent de ces mêmes Pères, à Paris, d'où il fut transporté la même année dans la ville d'Apt, en Provence, et enterré dans l'église des religieux du même Ordre, où il avait choisi sa sépulture, auprès de la bienheureuse Garsende, dont nous avons parlé dans cette histoire. Lorsque son corps fut près de la ville d'Avignon, toutes les cloches sonnèrent d'elles-mêmes : ce qui arriva encore lorsqu'il en sortit. Quelque sainteté eût assez paru sur la terre, le ciel néanmoins voulut la rendre encore plus éclatante par de grands et fréquents miracles qui se firent à son tombeau ou par le mérite de son intercession. Des morts furent ressuscités, des aveugles gratifiés de la vue, des paralytiques rétablis dans l'usage de leurs membres, et une infinité de malades remis en parfaite
LES SAINTS FLORENTIN, HILAIRE OU HILIER, ET APHRODISE, MARTYRS. 457
santé. Quand il mourut, le royaume de Majorque était agité d'une guerre dont on appréhendait extrêmement les suites; mais comme il avait assuré qu'elle serait éteinte sans aucune effusion de sang, il vérifia lui-même sa prédiction : après sa mort, apparaissant à ceux qui étaient les auteurs de la sédition, il les obligea de rendre à leur patrie la tranquillité qu'ils lui avaient ravie par leur révolte. Toutes ces merveilles donnèrent sujet, vingt ans après son décès, au pape Clément VI. d'en faire constater la vérité. Il fut canonisé par Urbain V le 16 avril 1369; la bulle en fut publiée à Avignon le 5 janvier 1371, sous Grégoire XI, dans l'église de Saint-Didier, et la fête du Saint commença à être célébrée, chaque année, le 27 septembre, sous le titre de confesseur.
En 1373, le cardinal Anglicas, parent de saint Elzéar, tira ses reliques de leur caisse de plomb et les exposa dans une caisse de cyprès sur le grand autel de l'église des Cordeliers d'Apt, dans le portique d'un tombeau pyramidal qu'il avait fait construire à ses frais, et qui a été détruit en 1793 : le sommet de ce mausolée atteignait à la voûte de l'église, et la base était ornée de bas-reliefs en marbre représentant les principales scènes de la vie du Saint. Pierre de Luxembourg donna un reliquaire en vermeil enrichi de pierres précieuses, où fut enfermé l'os du bras droit.
La possession des dépouilles de saint Elzéar a valu à la ville d'Apt le spectacle d'un concile national et la visite empressée de divers papes, cardinaux, évêques, rois et reines, et plus tard celle des évêques d'Espagne qui, avant de se rendre au concile de Trente, voulurent adresser leurs vœux au saint confesseur.
L'église d'Apt, ancienne cathédrale, possède encore actuellement les précieuses reliques de saint Elzéar, ainsi que celles de sainte Delphine, son épouse, dont nous donnerons la vie au 26 novembre. Ces saintes reliques avaient reposé dans l'église des Cordeliers jusqu'à la Révolution.
Nous nous sommes servi, pour composer cette biographie, des Acta Sanctorum; de Surina; de la Vie du Saint par le R. P. Jean-Marie de Vernon; des Annales de l'Ordre de Saint-François; de la Biographie Vaucluseane, par C.-F.-H. Bacjavel, et de Notes fœniles fourmies par M. le card d'Apt.
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Événements marquants
- Fiançailles à l'âge de dix ans avec Delphine
- Mariage au château de Puimichel et vœu de continence provisoire
- Succession au comté d'Arian et voyage en Italie
- Vœu de continence perpétuelle au château d'Ansouis
- Entrée dans le Tiers Ordre de Saint-François
- Ambassade à Paris pour le mariage du duc de Calabre
- Canonisation par Urbain V en 1369
Miracles
- Guérison de six lépreux par un baiser
- Multiplication miraculeuse du blé et de la farine pendant une famine
- Discernement d'une hostie non consacrée portée par un prêtre à Paris
- Cloches d'Avignon sonnant d'elles-mêmes au passage de son corps
Citations
Hæc spes mea, in hac volo mori
Je l'ai épousée vierge, et je la laisse avec sa virginité