Saint François de Sales (Évêque et Prince de Genève)
Évêque et Prince de Genève, Docteur de l'Église
Résumé
Évêque de Genève résidant à Annecy, François de Sales fut l'un des grands réformateurs catholiques du XVIIe siècle. Célèbre pour sa douceur et son zèle, il reconquit le Chablais au catholicisme avant de fonder l'Ordre de la Visitation avec Jeanne de Chantal. Son œuvre littéraire, dont l'Introduction à la vie dévote, a marqué durablement la spiritualité chrétienne.
Biographie
SAINT FRANÇOIS DE SALES,
ÉVÊQUE ET PRINCE DE GENÈVE
Monsieur de Genève est vraiment le phénix des prélats. Il y a presque toujours chez les antistes quelque côté faible : dans l'un c'est la science, dans un autre la piété, dans d'autres la naissance, au lieu que Monsieur de Genève réunit tout au plus haut degré, et naissance illustre, et science rare, et piété éminente.
Jugement du roi Henri IV sur S. Franç. de Sales.
Cet illustre Saint vint au monde au château de Sales, en Savoie, le 21 août 1567, et fut baptisé dès le lendemain dans l'église paroissiale de Thorens. Il reçut au baptême les noms de François-Bonaventure. Son père, de l'antique et illustre maison de Sales, s'appelait François, seigneur de Nouvelles, et sa mère était fille du seigneur de Boisy. Le jeune François révéla dès le berceau ce qu'il serait un jour. Il n'avait pas encore deux ans, que déjà on voyait poindre en lui les premières lueurs de sa piété et de son amour pour les pauvres, qui ne firent que se développer avec l'âge. « Ce béni enfant », dit le Père la Rivière, « portait dans toute sa personne le caractère de la bonté : toujours son visage était gracieux, ses yeux doux, son regard aimant et son petit maintien si modeste que rien de plus : il semblait un petit ange ». Les premiers mots qu'il put articuler furent : « Le bon Dieu et maman m'aiment bien ». Ses parents résolurent dès lors de lui donner une bonne éducation ; et, comprenant que la religion seule, en s'emparant du cœur, peut le rendre vraiment et solidement vertueux, l'initièrent le plus tôt possible aux éléments du christianisme. Le jeune François, avec son esprit vif et sa mémoire prompte, fit de merveilleux progrès dans cet enseignement. L'horreur du mensonge et du vice, l'amour du vrai et du bien, tel fut le fruit de cette première éducation donnée au manoir paternel.
Vers l'âge de sept ans, François de Sales fut envoyé au collège de la Roche, situé à une lieue et demie du château de Sales. Après deux années passées dans cette école où il étonna ses maîtres bien plus encore par ses vertus que par ses progrès rapides, on l'envoya au collège d'Annecy, où il apporta la même ardeur pour la science et la vertu. Pendant cinq années il y étudia la langue latine et les humanités, et obtint toujours les premières places, grâce à ses talents et à son application assidue. La décence de son extérieur et ses manières aimables édifiaient tout le monde ; sa présence soutenait dans le devoir ses condisciples : « Soyons sages, voilà le Saint qui vient », disaient-ils. Non content de les empêcher de faire le mal, il les portait au bien par ses paroles comme par ses exemples : « Apprenons de bonne heure, mes amis, à servir le bon Dieu et à le bénir pendant qu'il nous en donne le temps ».
À l'âge de dix ans, il fit sa première communion dans l'église des Dominicains d'Annecy et reçut le même jour la confirmation des mains de Mgr Ange Justiniani, évêque de Genève, qui, en voyant l'air tout céleste qui rayonnait sur le visage du jeune François, prédit que cet enfant serait une grande lumière dans l'Église de Dieu et la merveille de son temps. Après avoir reçu ces deux grands sacrements, François de Sales redoubla de zèle pour sa sanctification et fit chaque jour de sensibles progrès dans la science et la piété. Dès lors il n'eut plus qu'un seul désir, celui de se consacrer tout entier à Dieu dans l'état ecclésiastique. Son père, à qui il s'en était ouvert, ne voulut point d'abord y consentir; mais, voyant les insistances de son fils et la peine profonde que lui occasionnait ce refus, il finit par y acquiescer. François, alors âgé de onze ans, se rendit avec bonheur à Clermont, au comté du Genevois, où il reçut la tonsure le 20 septembre 1578. À partir de ce jour il s'approcha plus souvent de la sainte table, multiplia ses visites au Saint-Sacrement, et consacra ses moments de loisir à la lecture des Vies des Saints.
Ayant terminé ses humanités à Annecy, il fut envoyé à Paris, au collège de Clermont, tenu par les Jésuites, pour y étudier la rhétorique et la philosophie. Il se livra avec ardeur à l'étude et obtint les premières places parmi ses condisciples. Grâce à sa modestie et à sa simplicité, ces succès ne flattèrent jamais son amour-propre, car il recherchait par-dessus tout son avancement dans la science des Saints et les vertus solides. « Notre-Seigneur », disait-il, « est mon maître dans la science des Saints; je vais souvent à lui afin qu'il me l'apprenne; car je me soucierais fort peu d'être savant si je ne devenais Saint ». Admis dans la Congrégation de la sainte Vierge établie au collège des Jésuites, ce fut pour lui le principe d'une vie toute nouvelle. Marie était la confidente de ses peines comme de ses joies, et il disait souvent dans un saint transport : « Ah ! qui pourrait ne pas vous aimer, ma très-chère Mère ? que je sois éternellement tout à vous, et qu'avec moi toutes les créatures vivent et meurent pour votre amour ! » Les églises et les monastères étaient les lieux qu'il affectionnait le plus : après la prière il aimait à converser avec les religieux dans ces asiles de la piété, et à retremper ainsi sa ferveur auprès de ces hommes qui avaient renoncé à tout pour embrasser une vie de pénitence, d'humilité et de prière.
François de Sales ayant achevé son cours de rhétorique, passa en philosophie : il était alors âgé de quinze ans. Il joignait à cette étude celle de la théologie, à laquelle il se livra avec ardeur. Avec la permission de son précepteur, il suivit en même temps au collège royal les cours d'Écriture sainte et d'hébreu. Ces occupations multiples ne lui firent rien retrancher de ses exercices de piété. Son inclination pour l'état ecclésiastique alla toujours croissant, et avec elle son amour pour la chasteté qu'il avait résolu de conserver jusqu'à la mort et dont il avait confié la garde à la Reine des vierges. Mais l'esprit de ténèbres ne pouvait laisser cette fleur de sainteté s'épanouir sur un si vaste théâtre, sans essayer de la faner et de la flétrir sous le vent de la tentation. Vains avaient été jusque-là ses efforts pour faire trébucher la vertu de François : ni les grandeurs du siècle, ni les douceurs de la famille n'avaient été capables de comprimer dans son cœur l'élan qui le portait vers l'Église; le spectacle des fêtes mondaines, pas plus que les insinuations de compagnons pervers n'avaient pu diminuer dans son âme l'amour de Dieu et les trésors de perfection dont cet amour si pur est le principe et la source. Le père du mensonge comprit qu'il fallait tenter une autre voie pour ébranler cette vertu si ferme et si précoce. Il se mit à l'attaquer par le découragement, en lui insinuant la pensée que peut-être il n'était pas en état de grâce. Cette tentation alla toujours en croissant, au point qu'il finit par s'imaginer que l'enfer serait probablement son partage pour l'éternité. Une pensée aussi douloureuse et aussi cruelle lui faisait dire : « Seigneur, si je ne dois point vous voir, mettez au moins cet adoucissement à ma peine : ne permettez pas que jamais je vous maudisse et vous blasphème. Ô amour, ô charité ! ô beauté à laquelle j'ai voué toutes mes affections ! je ne jouirais donc point de vos délices ! je ne serais donc point enivré de l'abondance des biens de votre maison ! je ne passerais donc point au lieu du tabernacle admirable où réside mon Dieu ! Ô Vierge tout aimable ! vous dont les charmes ne peuvent réjouir l'enfer, je ne vous verrais donc jamais au royaume de votre Fils, belle comme la lune, brillante comme le soleil ! Quoi ! je ne participerais point à l'immense bienfait de la résurrection ! Mon doux Jésus n'est-il pas mort pour moi aussi bien que pour les autres ? Ah ! quoi qu'il en soit, Seigneur, si je ne puis vous aimer en l'autre vie, puisque personne ne vous loue en enfer, que du moins je mette à profit pour vous aimer tous les moments de ma courte existence ici-bas ! » Dans une anxiété aussi cruelle, François fut bientôt réduit à un triste état de dépérissement et de faiblesse. Sa piété avait beau lui inspirer les réflexions les plus justes et les plus consolantes, il ne pouvait renaître à la confiance et à l'espoir.
Cependant l'heure de la délivrance allait sonner. Étant un jour entré, en sortant du collège, dans l'église de Saint-Étienne des Grès, il alla se jeter aux pieds de la statue de la sainte Vierge, et lui fit avec beaucoup de larmes cette prière : « Souvenez-vous, ô Vierge Marie, ma tendre Mère, qu'on n'a jamais entendu dire qu'aucun de ceux qui ont eu recours à votre protection et imploré votre assistance ait été rejeté. Plein de cette confiance, ô Vierge, mère des vierges, je cours à vous, je me jette à vos pieds, gémissant sous le poids de mes péchés. Ô Mère du Verbe ! ne méprisez pas mes prières, mais rendez-vous propice à mes besoins et exaucez-moi ». Après cette prière, il fait vœu de chasteté perpétuelle et promet de réciter chaque jour le chapelet de six dizaines. C'en est fait : à l'instant la tentation s'évanouit, les angoisses disparaissent, et avec l'espérance reviennent la sérénité et la santé ! Purifié de la sorte par le feu de l'épreuve, François de Sales puisa à cette école une tendre et profonde commisération pour les personnes tentées ou fatiguées de peines intérieures, et devint très-habile dans la direction des âmes.
Après six ans de séjour à Paris, François de Sales, accompagné de son gouverneur, retourna au sein de sa famille. Dire quelle fut la joie de ses parents à la vue du noble jeune homme en qui les grâces du corps le disputaient aux grâces de l'âme, et qui à une distinction parfaite de manières unissait des connaissances aussi profondes que variées, est chose impossible à exprimer. Ils étaient dans le ravissement de ce qu'ils voyaient, de ce qu'ils entendaient, et lui était heureux du bonheur de sa famille et rapportait à l'auteur de tout don les louanges bien méritées qu'on lui adressait de toutes parts. Mais son séjour auprès de ses parents ne devait pas être long. Désireux de lui donner une éducation digne en tout de sa haute naissance et surtout de lui faire embrasser la carrière de la magistrature, son père ne tarda point à l'envoyer à l'Université de Padoue, dans l'État de Venise, pour y suivre les cours du célèbre Guy Pancirole, le premier jurisconsulte de ce temps.
Sous la conduite de son gouverneur, François de Sales passa les Alpes et arriva sans accident à Padoue au commencement de l'année 1587. Il se livra avec ardeur à l'étude de la jurisprudence et de la théologie, et le temps que lui laissaient libre les classes de l'Université il l'employa aux exercices de piété. Il prit pour directeur un pieux et savant Jésuite, le Père Possevin, lui fit part de l'attrait qui le portait vers l'état ecclésiastique, lui découvrit son âme tout entière et s'abandonna à ses sages conseils. Le saint religieux, après avoir bien examiné sa vocation, y reconnut le doigt de Dieu; il alla même plus loin, et, dans un élan prophétique, il affirma que la Providence l'appelait à devenir un jour évêque de Genève et l'un des plus grands prélats de l'Église.
Sous l'habile direction du Père Possevin, François de Sales étudia la théologie : la Somme de saint Thomas et les œuvres de saint Bonaventure devinrent, avec les Controverses du cardinal Bellarmin, ses livres de prédilection. À cette étude il joignit la lecture des Pères, tels que saint Jean Chrysostome, saint Augustin, saint Jérôme, saint Bernard et saint Cyprien. Ce surcroît de travail ne lui fit point négliger ses exercices de piété auxquels il s'encourageait par ces paroles : « Pour quelle fin es-tu en ce monde ? Ad quid venisti ? Les jours de l'homme sont courts et passent comme l'ombre. Faisons le bien tandis que nous en avons le temps : la nuit approche où l'on ne peut plus travailler ». Ce fut alors qu'il entra dans la Congrégation de l'Annonciation de la sainte Vierge et qu'il se traça des règles de conduite divisées en quatre parties. Dans la première, il se propose de faire chaque matin un examen pour bien passer la journée. Après s'être humilié devant Dieu, il supplie le Seigneur de venir à son secours dans les dangers auxquels il pourrait être exposé; passant ensuite en revue ce qu'il aura à faire dans la journée, il examine devant Dieu la manière de se bien conduire, et après une ferme résolution de faire ce qu'il aura jugé être plus parfait, il recommande à Dieu tout son être, et lui demande de se conformer en tout à sa sainte volonté.
La seconde partie a trait à la sanctification du jour et de la nuit. « Aussitôt mon réveil », dit saint François de Sales, « j'adresserai mes actions de grâces au Seigneur, je penserai à la dévotion des pasteurs qui vinrent dès l'aurore adorer le divin Enfant de Bethléem, à la ferveur des trois Marie, qui, touchées d'un vif sentiment de piété, se levèrent de grand matin le jour de la Résurrection, pour aller voir Jésus-Christ au tombeau. D'après ces beaux modèles, j'honorerai Notre-Seigneur comme la lumière du monde qui dissipe les ténèbres du péché, montre la voie du paradis, et je lui consacrerai toute ma journée. J'assisterai pendant le jour au saint sacrifice de la messe, et je convoquerai à cette grande action toutes les puissances de mon âme par ces paroles : Venite et videte opera Domini, quæ posuit prodigia super terram; transveamus usque Bethleem et videamus hoc verbum quod factum est, quod Dominus ostendit nobis. Je ferai exactement ma méditation chaque jour; et, si je n'en ai pas le temps dans la journée, je prendrai sur mon sommeil, plutôt que de la manquer. Pour y disposer mon âme, si je me réveille pendant la nuit, j'éveillerai mon cœur par ces paroles : Media nocte clamor factus est : Ecce sponsus venit, exite obviam ei; puis, pensant que c'est pendant la nuit que Jésus est venu au monde, je le prierai de naître encore en moi; les ténèbres extérieures me feront penser aux ténèbres intérieures où la tiédeur et le péché jettent les âmes, et je conjurerai le Seigneur de dissiper ces ténèbres par sa douce et bienfaisante lumière. Je me rappellerai encore ces mots du Psalmiste : « Pendant la nuit, élevez vos mains vers le Seigneur, et bénissez-le. Pleurez dans vos lits les péchés du jour. J'arroserai ma couche de mes larmes ». Si quelques frayeurs nocturnes viennent m'assiéger, je me rassurerai par la pensée que mon ange gardien veille sur moi, et surtout par la considération de la présence de Dieu, me disant en moi-même : Que peut craindre celui qui est avec Dieu ? « Celui qui garde Israël ne s'endormira point ; le Seigneur est à ma droite pour empêcher qu'il ne m'arrive aucun mal. Sa vérité vous couvrira de son bouclier ; vous ne craindrez point les frayeurs de la nuit. Le Seigneur est ma lumière et mon salut : que craindrais-je ? »
La troisième partie comprend la manière de s'occuper dans l'oraison. « Je commencerai », dit-il, « par me rappeler tout ce que Dieu m'a fait de bien, tout ce qu'il m'a inspiré, dans le passé, de bonnes pensées et de pieux sentiments, tout ce qu'il m'a accordé de grâces, surtout la grâce de certaines maladies et infirmités, qui, en affaiblissant mon corps, ont été si utiles à mon âme, et je déduirai de là le ferme propos de n'offenser jamais le Dieu qui a été si bon pour moi. À ce tableau des bontés de Dieu j'opposerai la vanité des grandeurs, des richesses et des plaisirs du monde, leur peu de durée, leur incertitude, leur fin ; je les mépriserai, je les aurai en horreur, et leur dirai : Retirez-vous loin de moi, biens trompeurs par lesquels le démon séduit et perd les âmes : je ne veux point de vous, je n'ai rien de commun avec vous. Puis je considérerai la laideur et la misère du péché, qui dégrade l'homme, qui est indigne d'un cœur honnête, qui, loin de donner un contentement vrai et solide, ne porte avec lui que le remords et l'amertume, qui enfin déplaît à Dieu, considération seule plus que suffisante pour le faire détester à jamais. De ces réflexions je rapprocherai ce que ma conscience me dit de l'excellence de la vertu, qui est si belle, si noble, si digne d'une âme droite et honnête, qui sanctifie l'homme, en fait un ange, et presque un Dieu, qui lui fait goûter sur la terre les plaisirs du paradis et le rend l'objet des complaisances de son Créateur. Afin d'exciter encore plus fortement en moi l'horreur du vice et l'amour de la vertu, j'admirerai la beauté de la raison, ce flambeau descendu du ciel pour éclairer nos pas : hélas ! on ne s'égare qu'en fermant les yeux à sa lumière. Mais surtout je considérerai la mort, les jugements de Dieu, le purgatoire, l'enfer, en me disant à moi-même : Que me serviront alors toutes les choses présentes ? De là je m'élèverai à la contemplation des perfections de Dieu, que j'étudierai, d'abord dans la vie et la mort de Jésus-Christ, dans Marie et tous les Saints, où brille d'un éclat si pur une émanation de ces beaux attributs, puis dans le ciel même, où j'entrerai par la pensée, et où, après avoir admiré la félicité des anges et des Saints, je me reposerai doucement dans l'amour de la divine bonté : je la goûterai en elle-même, cette bonté infinie ; je boirai de cette eau vivifiante à sa propre source, et je lui dirai : Ô Seigneur ! vous seul êtes bon par essence, la bonté même, la bonté éternelle, intarissable, incompréhensible... »
Saint François de Sales examine ensuite les règles à suivre dans le commerce de la vie civile. « Je ne mépriserai », dit-il, « et ne paraîtrai fuir personne ; je me garderai d'agir trop librement avec qui que ce soit, pas même avec mes meilleurs amis ; je ne dirai ni ne ferai rien qui ne soit dans l'ordre, j'éviterai surtout de froisser, de piquer ou railler les autres, et j'honorerai chacun selon son mérite ou sa dignité ; j'observerai la modestie, parlant peu et bien. Je serai ami de tous et familier avec peu ; j'observerai une douceur qui n'ait rien d'affecté, une modestie qui bannisse tout air de fierté, une aisance qui éloigne l'austérité, une complaisance qui s'interdise la contradiction, toutes les fois que la conscience ne la prescrit pas ; je serai cordial sans dissimulation ; toutefois je m'ouvrirai plus ou moins, selon les personnes avec lesquelles je serai. Je varierai le genre de ma conversation selon les rangs et les caractères. Si la nécessité me force d'avoir des rapports avec les grands, je me tiendrai soigneusement sur mes gardes; car il faut être avec eux comme avec le feu, il ne faut pas s'en approcher de trop près; j'aurai en leur présence beaucoup de modestie et en même temps une honnête liberté... »
Ces règles, approuvées par son gouverneur et son directeur, servirent non-seulement à sa sanctification personnelle, mais à celle de plusieurs autres. La chasteté de François fut plusieurs fois mise à de dures épreuves, mais il sortit toujours vainqueur dans cette lutte contre l'enfer. Pour mieux conserver cette vertu au milieu d'un monde corrupteur, il ajouta, aux jeûnes et aux cilices, la discipline avec laquelle il macérait sa chair innocente. Au bout de quelque temps il tomba dans un état de langueur auquel vinrent s'adjoindre une fièvre aiguë, la goutte, la dysenterie et un rhumatisme universel. François accueillit ces maux avec une résignation entière à la volonté de Dieu. Étendu sur son lit de douleur, pâle et défait, il était en proie aux plus cruelles souffrances. Les médecins ayant déclaré qu'il n'y avait point de guérison à espérer, le saint jeune homme demanda à recevoir les Sacrements. Au plus fort de la maladie, alors que tout espoir semblait perdu, il se fit un changement extraordinaire; les forces revinrent peu à peu et bientôt le rétablissement fut complet. Attribuant cette guérison inespérée à Dieu et à la sainte Vierge, il leur rendit les actions de grâces les plus ferventes et se consacra dès lors avec une ardeur nouvelle au service des autels et à la pratique des vertus chrétiennes.
François de Sales, tout en cherchant les moyens de se sanctifier chaque jour davantage, se livrait à l'étude avec une ardeur sans cesse croissante; il suivit avec honneur le cours de jurisprudence, et, dans les premiers jours du mois de septembre 1591, il put, après les examens les plus brillants, recevoir solennellement des mains de l'évêque de Padoue la couronne et le bonnet de docteur. Ayant ainsi atteint le but qu'il s'était proposé en venant dans cette ville, il la quitta au milieu d'un concert unanime de bénédictions et de louanges. Mais, avant de reprendre le chemin du pays qui l'avait vu naître, il voulut, avec l'agrément de son père, faire le pèlerinage de Rome et celui de Lorette. Il visita avec de grands sentiments de foi et de piété tous les monuments de la capitale du monde chrétien, puis il se rendit à Notre-Dame de Lorette. « À peine », dit le Père la Rivière, « eut-il fléchi les genoux dans ce merveilleux sanctuaire, que, comme s'il fût entré dans une fournaise ardente, il se sentit enflammé d'une charité extraordinaire ». Il reçut les sacrements de Pénitence et d'Eucharistie dans ce vénéré sanctuaire, s'y consacra de nouveau à Notre-Seigneur et à la sainte Vierge, et renouvela son vœu de chasteté: Dieu lui accorda en retour des grâces extraordinaires. De Lorette il se rendit à Ancône, fit voile pour le port de Cattolica et de là pour Venise. François quitta cette ville pour revenir dans sa patrie, passa par Pavie, Milan, Turin, le mont Cenis, et arriva en Savoie au printemps de l'année 1592. Il était alors dans sa vingt-cinquième année, grand et bien fait, habile dans la presque universalité des sciences humaines, et relevant par une modestie et une douceur sans égales l'expression heureuse de son visage et la bonne grâce de son maintien.
Justement fier d'un pareil fils, le marquis de Sales ne se contenta pas de le donner comme modèle à ses autres enfants, il voulut encore le produire au dehors. La première personne à qui il le présenta fut Claude de Granier, évêque de Genève. Ce vénérable prélat n'eut pas plus tôt aperçu François qu'il se sentit, dit-il lui-même, « surnaturellement incliné, non-seulement à une affection toute spéciale, mais encore à un grand sentiment de vénération ». Puis il ajouta, en s'adressant aux prêtres qui l'entouraient : « Ce jeune seigneur deviendra un grand personnage, une colonne de l'Église : ce sera mon successeur dans cet évêché ». Telles n'étaient point cependant les vues du marquis de Sales : il rêvait pour son fils les honneurs dont le monde se montre si jaloux. À peine François fut-il de retour à Annecy que son père exigea qu'il se rendît à Chambéry pour s'y faire recevoir avocat au sénat de Savoie. François y consentit d'autant mieux que cet illustre tribunal comptait deux ecclésiastiques au nombre de ses avocats. Il n'eut pas d'ailleurs à se repentir d'avoir cédé sur ce point aux exigences de son père : sa réception, qui se fit à Chambéry de la manière la plus solennelle, le 24 novembre 1592, lui procura d'abord l'occasion de former une étroite liaison avec le pieux et savant Antoine Favre, l'ornement du sénat de Savoie et l'ami intime de sa famille ; puis, dans ses remerciements au sénat, celle de faire un magnifique éloge de la justice, qu'il présenta comme « la plus belle de toutes les vertus, la vertu tout entière, descendue du ciel et née de Dieu, le lien du monde, la paix des nations, le soutien de la patrie, la sauvegarde du peuple, la force d'un pays, la protection du faible, la consolation du pauvre, l'héritage des enfants, la joie de tous les hommes et l'espoir, d'un bonheur éternel pour ceux qui l'administrent dignement ».
Le marquis de Sales était au comble de la joie, et, ne songeant plus qu'à assurer l'avenir de son fils par une alliance digne de lui, il jeta les yeux sur la fille du seigneur de Végy, qui, à une grande fortune, joignait les plus belles qualités de l'esprit et du cœur, et voulut que François vînt avec lui rendre visite à cette demoiselle. François, que cette démarche contrariait, se prêta néanmoins aux désirs de son père ; il l'accompagna à Sallanches en Faucigny, où elle résidait ; mais il fut si froid, si peu expansif dans son entrevue avec cette jeune personne, que rien ne fit soupçonner à celle-ci qu'il fût venu chez elle pour autre chose que pour une simple visite de politesse. Sur ces entrefaites, le baron d'Hermance arriva de Turin chez le marquis de Sales, pour offrir à François, de la part du duc de Savoie, la dignité de sénateur au sénat de Chambéry. Il n'en fallait pas davantage pour accroître les espérances que son père avait conçues. Mais le jeune homme déclara que nulle puissance au monde ne lui ferait accepter cette haute position et qu'il était résolu à embrasser l'état ecclésiastique. Cette détermination déroutait tous les plans du marquis de Sales ; aussi mit-il tout en œuvre pour en entraver l'exécution. Mais rien ne put ébranler ce fils chéri qui, voyant tout le monde s'opposer à ses justes désirs, s'en remit à la divine Providence pour en hâter l'accomplissement.
Le chanoine Louis de Sales, son cousin, en qui il avait la plus grande confiance et qui connaissait tous les secrets de son cœur, fut l'instrument dont le ciel se servit en cette occasion, et voici comment. Le prévôt du chapitre de Genève étant venu à mourir, le vertueux chanoine pensa que l'éclat de cette dignité, la première du diocèse après celle de l'évêque, pourrait, si elle était conférée à François, amener le marquis de Sales à lui donner enfin la permission d'embrasser l'état ecclésiastique. À cette fin, du consentement de son évêque, il fit solliciter en cour de Rome le titre de prévôt pour François de Sales. Le Saint-Siège accéda promptement à sa demande, et, au mois de mai 1593, le bon chanoine se présenta à son oncle, les bulles de collation à la main. Cette nomination, à laquelle François s'attendait moins que tout autre, car les choses avaient été faites à son insu, causa la plus grande surprise à la famille de Sales ; mais elle ne put tout d'abord faire avorter les desseins par trop humains du marquis. Il fallut que François se jetât à ses pieds, le suppliât les larmes aux yeux, lui dit qu'il avait fait vœu de chasteté à Paris, et lui racontât comment, quelque temps auparavant, Dieu lui avait manifesté qu'il le voulait sous l'étendard de la croix en permettant qu'il tombât par trois fois de cheval, dans la forêt de Sonaz, sur son épée sortie de son fourreau et formant avec celui-ci une croix parfaite.
À peine le consentement paternel fut-il donné au saint jeune homme qu'il se hâta de dépouiller ses vêtements séculiers pour revêtir l'habit ecclésiastique que sa pieuse mère, la confidente de ses projets et l'âme de ses résolutions, lui avait depuis longtemps fait préparer. Ce beau jour pour François fut le 13 mai 1593. Il était alors âgé de vingt-six ans. Quelques jours après, il était solennellement installé prévôt, et il recevait de son évêque l'invitation de se préparer à l'ordination de la Trinité pour recevoir les Ordres mineurs et le sous-diaconat. Mgr de Granier lui conféra lui-même ces saints Ordres et lui enjoignit de prêcher dans sa cathédrale le jour de l'Octave de la Fête-Dieu. François, se défiant de lui-même, acquiesça en tremblant à la voix de son évêque ; mais, après s'être adressé à Dieu avec confiance, il se sentit extraordinairement fortifié et encouragé, et il parut pour la première fois dans la chaire avec autant d'assurance que s'il eût rempli depuis longues années le ministère de la prédication. La foule immense, qui s'était donné rendez-vous autour de lui pour l'entendre, se retira tellement émerveillée de son éloquence et de sa doctrine que, de toutes parts, on s'écriait : « Heureuses les entrailles qui ont porté ce fruit béni de sainteté ! »
François de Sales quitta le château de ses pères pour aller se fixer à Annecy. Cette ville offrit un vaste champ à son zèle et à sa charité. Visiter les malades, assister les indigents, réconcilier les ennemis, consoler les affligés, instruire les ignorants, catéchiser les enfants, ramener les pécheurs dans les voies du salut, telle fut son occupation de tous les jours en dehors du temps que lui prenaient les devoirs de sa charge capitulaire. Afin d'apaiser la colère du ciel offensé par les crimes de la terre, il fonda, sous le titre de la Sainte-Croix, à l'instar des associations pieuses qui existaient en Italie et en Provence, une Confrérie de Pénitents, dont les membres étaient obligés à la fréquentation des Sacrements, à la prière et aux bonnes œuvres, et tenus à visiter les malades et les prisonniers, et à réconcilier les ennemis. L'érection de cette Confrérie eut lieu le 1er septembre 1593, et François de Sales en fut à la fois le chef vénéré et le sage législateur.
Tout en travaillant de la sorte à la sanctification du prochain, il n'eut garde d'oublier la sienne propre. Malgré les œuvres extérieures que réclamait son dévouement à la cause de Dieu et à celle de son Église, il se donnait de plus en plus à la vie intérieure, s'unissant par des aspirations continues à l'Auteur de tout bien et s'abîmant constamment dans la méditation des grandeurs et des miséricordes de cet Être infiniment grand et infiniment miséricordieux. C'est ainsi qu'il se préparait à recevoir l'onction sacerdotale. Après avoir été ordonné diacre, le 18 septembre 1593, il fut ordonné prêtre, le 18 décembre suivant. En lui imposant les mains, le vénérable évêque de Genève ne put retenir ses larmes ; il lui semblait voir à ses pieds un séraphin plutôt qu'un homme. L'émotion du prélat gagna l'assistance, et la cérémonie de l'ordination s'acheva au milieu des sanglots de tous ceux qui en étaient les heureux témoins.
François de Sales se releva comme transfiguré. Ce n'était plus l'humble lévite qui avait choisi pour sa part les derniers degrés du sanctuaire; c'était le prêtre de Jésus-Christ qui sentait tout ce qu'il y avait de royal et de grand dans son sacerdoce, qui savait toute la sublimité et la sainteté de la dignité à laquelle il venait d'être promu; aussi, ne se jugeant pas encore suffisamment disposé à monter au saint autel, voulut-il se préparer pendant trois jours à sa première messe. Ce fut, en effet, le 21 décembre, fête de saint Thomas, qu'il célébra pour la première fois les saints Mystères dans la cathédrale d'Annecy. Son recueillement durant cette action redoutable pénétra d'une admiration profonde tous ceux qui étaient autour de lui, et sur son visage « reluisait », pour nous servir des paroles de l'un d'eux, « je ne sais quoi d'angélique et de divin qui contraignait les personnes à l'aimer, l'honorer et l'estimer ».
Il débuta dans l'exercice du ministère sacerdotal par des prédications vraiment apostoliques dans les diverses églises d'Annecy et dans les paroisses qui avoisinent cette ville. Ses sermons, dans lesquels l'élégance de la forme le disputait à la solidité de la doctrine, firent une profonde impression. Le bruit s'en répandit jusqu'à Genève, au milieu des hérétiques qui commencèrent dès ce moment à trembler, et le regardèrent comme leur adversaire le plus terrible, et le seul capable de tenir tête à leurs ministres et de les terrasser par la vigueur de sa parole. De la chaire il passait au confessionnal, et, pendant des journées entières, il était occupé à entendre au saint tribunal les fidèles de tout rang, de tout âge, de toute condition et de tout sexe qui venaient demander à son ministère de les réconcilier avec Dieu. La foule, qui chaque jour se pressait autour de ce zélé et charitable directeur, s'accrut à tel point que, sur les instances du Chapitre tout entier, Mgr de Granier nomma notre Saint à l'office de grand pénitencier de son diocèse, bien qu'il n'eût encore que vingt-sept ans. On vit dès lors apparaître dans tout son jour le don merveilleux que saint François avait reçu du ciel pour diriger les consciences.
Sur ces entrefaites, le duc de Savoie, informé de ses éclatants succès et de son mérite toujours croissant, lui fit offrir pour la seconde fois la dignité de sénateur au sénat de Chambéry. Mais quelque insistance que mit son souverain à lui faire cette offre, quelques motifs que son père et le sénateur Favre alléguassent pour la lui faire accepter, il opposa à toutes les instances le refus et les raisons qu'il avait opposés à la même offre, un an auparavant. Il semble que tant de désintéressement et d'abnégation eussent dû imposer silence à l'envie. Il n'en fut cependant pas ainsi, et le prévôt de Genève, non-seulement se vit en butte à la jalousie, mais fut encore calomnié de la façon la plus odieuse. C'est le propre des œuvres de Dieu d'être contredites : celle que la Providence allait accomplir par le ministère de François de Sales ne pouvait point ne pas être marquée de ce sceau divin. La tribulation, toutefois, ne fut pas de longue durée : les détracteurs du saint prêtre ne tardèrent pas à être confondus, et il put en toute sûreté s'occuper du salut des âmes et de la glorification de notre Père, qui est au ciel.
Le Seigneur, du reste, allait faire briller d'un plus vif éclat son zèle apostolique, en l'appelant à le déployer sur un plus grand théâtre. Une portion du diocèse de Genève, la province du Chablais, était, quoique située en Savoie, ravagée d'une manière effrayante par le Protestantisme, qui y régnait en maître, grâce à l'insigne faiblesse de la diplomatie de cette époque. Le duc de Savoie résolut d'y mettre un terme aux progrès de l'hérésie : dans ce but, il demanda à l'évêque de Genève d'y envoyer un missionnaire doué d'un courage à toute épreuve. François se présenta lui-même à son évêque pour remplir cette mission si délicate et si périlleuse ; et malgré l'opposition de son père, il partit résolument, n'ayant d'autre bagage que son bréviaire et quelques livres de controverse, et d'autre compagnon que son cousin, le chanoine Louis de Sales, pour le fort des Allinges qui, par sa position dominante, commandait le pays. Cette citadelle avait été choisie par lui comme son quartier général. À son arrivée, il ne put retenir ses larmes à la vue des ruines laissées par les hérétiques, et il exhala sa douleur en ces termes : « Voilà donc comment le Seigneur a arraché la haie de sa vigne et renversé le mur qui la protégeait ; la voilà déserte, déracinée et foulée aux pieds ; cette terre, autrefois si belle, a été désolée par ses propres habitants, parce qu'ils ont violé la loi de Dieu, changé ses ordonnances, rompu ses alliances. Les voies de Sion pleurent, parce qu'il n'y a plus personne qui vienne à ses solennités. L'ennemi a mis la main sur tout ce qu'elle avait de plus précieux ; la loi et les Prophètes ont disparu, les pierres du sanctuaire ont été dispersées... Ô Jérusalem ! ô Chablais ! ô Genève ! convertis-toi au Seigneur ton Dieu, et que ta contrition devienne grande comme la mer ! »
Dès le lendemain, ils se rendirent ensemble à la ville de Thonon, siège principal de l'hérésie, où ce qui restait de catholiques se trouvait réduit à un petit nombre. François de Sales, toujours suivi de son compagnon, se rendit successivement dans tous les villages environnants, marchant continuellement à pied, un bâton à la main, prêchant plusieurs fois le jour avec une persévérance d'autant plus méritoire qu'elle était moins couronnée de succès et qu'elle était éprouvée par plus de difficultés et d'obstacles. C'était, parmi les ministres protestants qui inondaient la province, à qui entraverait le plus la marche et les efforts de l'infatigable apôtre : calomnies, injures, menaces, embûches, tout fut mis en œuvre pour l'arrêter. L'enfer, qui poussait ces ministres de l'erreur, suscita même contre François la tendresse de ses proches qui, alarmée des périls qu'il courait pour ses jours, mit tout en œuvre pour le rappeler à Annecy. Mais rien ne put lui faire abandonner la partie. Ni la pluie, ni la neige, ni les glaces, ni le froid, ni les chemins rendus impraticables, ne furent capables d'interrompre le cours de ses excursions apostoliques. Les privations de toute sorte ne l'abattirent pas un seul instant ; et quoiqu'il sût positivement qu'il était désigné au poignard et au fusil de vils sicaires, il n'en continua pas moins d'évangéliser avec ardeur une population, que l'erreur tenait sous sa despotique domination dans un véritable état de tremblement et de crainte.
Le peu d'espoir qu'il y avait de convertir des hérétiques aussi obstinés ne put abattre son courage : « Je ne suis encore qu'au commencement de mon travail », disait-il, « et je veux continuer et espérer en Dieu contre toutes les apparences humaines ». Il passa presque un an sans voir le succès couronner son entreprise : les heureux résultats de la mission, qu'il avait prêchée à la garnison catholique des Allinges, avaient été le seul encouragement donné par le ciel à ses efforts. Comme il ne pouvait se faire entendre des Protestants, il résolut, pour faire entrer plus facilement la vérité dans les familles, de mettre par écrit la défense de la religion catholique, avec la réfutation de l'hérésie. Dans ce but, il composa le livre des Controverses. La manière victorieuse dont il répondit aux attaques des ministres protestants, et le spectacle de la vie apostolique qu'il menait, frappèrent bien des hérétiques : son courage et son intrépidité au milieu des dangers de toute sorte achevèrent de leur dessiller les yeux, et ils se rendirent à ses paternelles exhortations, en rentrant dans le giron de l'Église catholique. Comme ces nouveaux convertis pouvaient, en restant dans le pays, être exposés à des rechutes, il les fit recueillir par son père dans le château de Sales, où il fut généreusement et libéralement pourvu à leurs besoins.
L'élan étant donné, les conversions se multiplièrent : les ministres hérétiques, tant dans des conférences publiques que dans des colloques privés, furent réduits au silence, et de toutes parts la religion reprit la place que, soixante ans auparavant, l'hérésie lui avait fait perdre. La voix publique porta au loin les fruits admirables qu'avait produits le zèle du saint Apôtre, surtout après que le baron d'Avully et l'avocat Poncet, les deux colonnes du Protestantisme dans le Chablais, eurent abjuré solennellement le Calvinisme. Le père et la mère de François en tressailirent d'allégresse ; son évêque en fut dans le ravissement ; le Père Possevin et le sénateur Favre, qui se trouvaient l'un et l'autre à Chambéry, lui écrivirent pour l'en féliciter. Mais au lieu de s'enorgueillir du concert de louanges qui s'élevait à cette occasion autour de lui, le fervent missionnaire en renvoyait au contraire à Dieu toute la gloire, et volait à de nouvelles conquêtes.
La ville de Thonon, qu'il avait renouvelée pour ainsi dire, ne suffisait plus à son zèle. Il voyait, d'ailleurs, qu'il était nécessaire de frapper l'hérésie au centre de son foyer, s'il voulait mettre le Chablais à l'abri de ses atteintes. Il se rendit donc à Genève, en compagnie du baron d'Avully et de quelques autres personnes, pour avoir une dispute avec la Faye, l'un des plus fameux ministres de l'époque : il ne lui fut pas difficile de le confondre ; car, pour toute réponse à ses arguments, il n'en obtint que des injures et des outrages. Cette éclatante victoire sur l'hérésie eut une portée immense. L'apôtre du Chablais fut regardé comme l'athlète invincible de la vérité.
À cette nouvelle, le duc de Savoie s'empressa de lui faire parvenir l'expression de ses félicitations et lui demanda de lui indiquer par quels moyens il pourrait, pour sa part, seconder son zèle et contribuer à développer les fruits de sa mission. François le pria d'augmenter d'abord le nombre des ouvriers apostoliques dans le Chablais et de leur assurer des revenus pour leur entretien, puis d'y restaurer les églises ruinées et d'y faire ouvrir celles qui étaient fermées, et enfin, d'inviter les habitants de la province à assister aux prédications catholiques. Il lui suggéra, de plus, l'idée d'établir dans le pays une compagnie d'infanterie ou de cavalerie, pour occuper les loisirs dangereux d'une jeunesse désœuvrée ; de fonder un collège de Jésuites à Thonon même, et par-dessus tout, d'éloigner les hérétiques des charges publiques.
Le pape Clément VIII, qui était alors assis sur la chaire de saint Pierre, apprenant, de son côté, tout ce que le saint prêtre faisait aux portes de Genève pour la religion catholique, ne crut pas devoir confier à autre qu'à lui la glorieuse mais délicate mission de se mesurer corps à corps, dans la cité même de Calvin, avec le savant Théodore de Bèze qui passait encore, et avec raison, malgré son grand âge, pour le porte-étendard de l'hérésie et son plus ferme soutien. François reçut l'ordre du Pape, comme s'il lui était venu directement du ciel ; mais, avant de le mettre à exécution, il crut devoir se rendre à Turin afin de mettre plus efficacement à profit, pour le succès de son œuvre, les bonnes dispositions du duc de Savoie qui le mandait près de lui. Ce voyage lui réussit admirablement, et il ne tarda pas à revenir à Thonon où son premier acte, malgré les craintes fondées que la rage des hérétiques faisait concevoir, fut de célébrer publiquement la messe de la nuit de Noël 1596, dans l'église de Saint-Hippolyte. Le ciel le récompensa de ce trait de courage : trois paroisses du Chablais, les Allinges, Mezinges et Brens, revinrent à sa voix, peu de jours après, dans le bercail du Père de famille, et il put sans encombre accomplir en toute liberté à Thonon la cérémonie de la bénédiction et de l'imposition des Cendres, le premier jour de Carême. Et, comme si ces travaux ne suffisaient pas pour son cœur d'apôtre, il composa et publia à la même époque ses *Considérations sur le Symbole*. Le ministre Viret essaya d'attaquer ce livre. François lui répondit par une réfutation qui réduisit au silence cet habile et fallacieux artisan de l'erreur et du mensonge. Cette nouvelle défaite de l'hérésie amena la conversion, puis l'abjuration solennelle de quelques Calvinistes.
Le moment cependant était arrivé pour François de se mesurer avec Théodore de Bèze. Il venait de recevoir l'abjuration du premier magistrat municipal de Thonon et d'achever la conversion de la garnison de cette ville. C'était plus qu'il n'en fallait pour exciter la haine des Protestants et les mettre en garde contre sa personne. Mais l'homme de Dieu ne craignait rien. Bien qu'il sût, à n'en pouvoir douter, que les Génevois étaient disposés à lui faire payer de sa tête la hardiesse qu'il aurait de pénétrer jusque dans leur ville pour essayer de ravir à l'hérésie son principal soutien, il se rendit plusieurs fois à Genève, au péril de sa vie, dans les premiers mois de l'année 1597, sans pouvoir trouver l'occasion favorable d'avoir une entrevue tête à tête avec l'hérésiarque. Enfin, le mardi de Pâques, après avoir donné la sainte communion nuitamment et en cachette à quelques catholiques de Genève, il alla frapper à la porte de Théodore de Bèze. Ce fut celui-ci qui le reçut, et il le fit avec une politesse et une urbanité dont il ne se départit point, du reste, tout le temps de ses entretiens avec le Saint. Cette conférence dura trois heures : elle n'eut d'autre résultat que d'exciter la colère de Théodore contre la religion catholique ; mais le premier moment d'emportement passé, l'urbanité prit le dessus dans son cœur, et il invita poliment son visiteur à revenir le voir.
Dès que François fut de retour à Thonon, il se hâta de rendre compte au souverain Pontife de son entrevue avec le ministre. Le Pape lui répondit en louant son zèle et en l'exhortant à continuer les combats du Seigneur. Quelque précieux que fussent pour lui les encouragements et les félicitations du Saint-Siège, notre Saint n'avait pas besoin, on peut le dire, de ce témoignage de solennelle approbation pour poursuivre sa mission jusqu'au bout. Son cœur était trop dévoré du salut des âmes pour qu'il pût laisser son œuvre inachevée. Il revint encore deux fois chez Théodore de Bèze. Mais malheureusement il n'eut aucun empire sur ce cœur de pierre, endurci dans le mal depuis longtemps : le vieil hérésiarque reconnut la vérité ; mais il n'eut pas la force de l'embrasser, et, retenu par le respect humain, il mourut, extérieurement du moins, dans la pratique de la religion prétendue réformée.
Tout en travaillant de toutes ses forces à ramener Théodore de Bèze dans le giron de l'Église catholique, François de Sales ne négligeait pas les labeurs qu'il avait commencés dans le Chablais : ainsi, il établissait des curés dans plusieurs paroisses qui n'avaient plus depuis longtemps de guide et de pasteur ; il réunissait plusieurs fois, pour conférer avec eux des besoins de la mission, les prêtres qui étaient placés sous ses ordres ; il vengeait les exorcismes de l'Église en écrivant un *Traité sur les démons* ; il cherchait à rétablir les anciennes observances monastiques dans l'abbaye d'Abondance, située aux confins du Chablais et du Faucigny, qui était déchue de sa régularité première ; il calmait à Thonon une émeute populaire qui s'était formée, redoutable et menaçante, contre la vie du Père Esprit de Baume, qui aidait le Saint dans ses travaux apostoliques ; il prenait une part active au synode diocésain assemblé par son évêque ; il plantait solennellement une croix sur la route d'Annemasse à Genève ; il volait ensuite à Annecy pour se dévouer au soulagement des pestiférés, et avec tant de zèle qu'il contractait lui-même à leur chevet la maladie contagieuse dont ils étaient atteints ; il établissait un collège des Jésuites à Thonon ; il se faisait, en un mot, tout à tous et devenait par ses travaux, par ses vertus, par sa science, la terreur des hérétiques, au point que les ministres protestants finissaient par refuser tout à fait d'entrer en lice avec un si redoutable joûteur.
François de Sales était tout entier à ses occupations, lorsque le duc de Savoie, qui avait passé les monts pour venir examiner les fortifications de ses États sur la frontière de France, voulut juger par lui-même des progrès que la religion catholique avait faits dans le Chablais, grâce à un tel héraut. Dans les premiers jours d'octobre 1598, Son Altesse, accompagnée du cardinal Alexandre de Médicis, légat du Pape en France, de l'évêque de Saint-Paul-Trois-Châteaux et de l'évêque de Genève, se rendit à Thonon où notre Saint prêchait les exercices des Quarante-Heures dans l'église Saint-Augustin. Rehaussés par la présence de si grands personnages, les pieux exercices se firent avec une solennité impossible à décrire et au milieu d'une affluence extraordinaire : le Saint-Sacrement fut porté deux fois en procession à travers les rues de la ville ; plusieurs centaines de personnes, parmi lesquelles des ministres de l'erreur, abjurèrent le calvinisme entre les mains des prélats.
Après Dieu, qui fait seul les grandes merveilles, l'honneur de ces fêtes splendides revint tout entier à François de Sales, qui avait été l'instrument de la divine Providence dans leur organisation. « Voici l'apôtre du Chablais », s'écria le duc de Savoie en le présentant au cardinal : « c'est un homme de Dieu que le ciel nous a envoyé ; c'est lui qui le premier a osé pénétrer seul dans ce pays au péril de sa vie, lui qui a semé la divine parole, arraché l'ivraie, planté la croix et fait germer la foi romaine dans ces contrées d'où elle avait été bannie pendant plus de soixante ans par les efforts de l'enfer. J'ai bien secondé de mon épée une si sainte entreprise, mais toute la gloire de cette bonne œuvre est due à ce zélé missionnaire ». Le vertueux prince ne s'arrêta pas là : il chargea notre Saint de la distribution d'abondantes aumônes en faveur des misères sans nombre que l'on rencontrait dans le Chablais, et s'inspira de son expérience et de ses conseils pour prendre de nouvelles mesures et édicter de nouvelles ordonnances dans l'intérêt de la religion catholique au sein de ces populations, récemment rendues à l'unité et continuellement exposées à revenir à leurs erreurs premières.
Il fit plus encore : à la demande de Mgr de Granier, que les glaces de l'âge avertissaient qu'il aurait bientôt à rendre compte à Dieu de son administration épiscopale, il offrit à François la coadjutorerie de l'évêché de Genève. Ce fut là un coup de foudre pour ce dernier. Il s'estimait trop peu pour avoir jamais des prétentions à une pareille dignité, et quoique tout récemment le ciel eût glorifié sa sainteté à Thonon même en accordant à ses prières la résurrection d'un enfant mort sans baptême, il se regardait comme le dernier des hommes, comme un ver de terre, comme le plus méprisable des pêcheurs. Il opposa en conséquence un refus formel à son souverain et à son évêque, et il vint prendre quelques jours de repos auprès de sa famille, ne voulant accepter aucun remboursement des dépenses qu'il avait faites pour son propre entretien durant ses quatre années de mission au milieu des hérétiques.
L'évêque de Genève ne se tint pas pour battu par son refus; mais, au lieu de renouveler auprès de lui ses instances, il lui envoya son premier aumônier avec les lettres-patentes du duc de Savoie, qui le nommait coadjuteur de Genève, et une lettre du cardinal Alexandre de Médicis, qui s'engageait à faire agréer cette nomination par le Pape. À cette vue, le Saint comprit qu'il ne pouvait plus reculer: atterré, il courut à l'église de Thorens se jeter au pied de l'autel où était gardée la sainte Eucharistie; puis se relevant après être resté quelques instants en prière, il donna tout ému son consentement au messager de l'évêque.
La nouvelle s'en répandit bientôt de tous côtés, et c'était à qui adresserait le plus de félicitations au nouveau coadjuteur et à ses vertueux parents. Cependant la secousse avait été trop forte et trop violente pour le tempérament du Saint, considérablement ébranlé par les fatigues de tout genre inséparables de ses travaux apostoliques dans le Chablais. Il tomba malade, et si gravement, qu'en peu de jours il se trouva à toute extrémité. Tout le monde était dans la consternation; sa famille, l'évêque, les chanoines, ne pouvaient s'en consoler. Mais le Seigneur avait ses desseins: cette maladie ne devait point aller jusqu'à la mort; elle arrivait afin que Dieu fût glorifié. En effet, les prières qui montèrent de tous côtés vers l'arbitre suprême de la vie et de la mort, valurent au saint malade, contre toute espérance et toute prévision, la grâce d'une prompte guérison et d'une convalescence plus prompte encore.
Au mois de février 1599, François partait pour Rome, envoyé par Mgr de Granier afin d'exposer au Pape la triste et déplorable position que les événements politiques survenus entre la France et la Savoie faisaient au diocèse de Genève. Il s'arrêtait quelques jours à Turin pour conférer de sa mission avec le nonce apostolique; puis il se dirigeait à grandes journées vers la ville sainte où son frère Louis et son ami Antoine Favre l'avaient précédé de quelques heures. Clément VIII l'accueillit avec une extrême bonté, l'appelant publiquement l'Apôtre du Chablais, et ratifiant le choix qu'avait fait de sa personne l'évêque de Genève pour son coadjuteur, il le préconisa évêque de Nicopolis in partibus infidelium. Sa Sainteté, ne pouvant se lasser de le voir, de l'entendre, et dérogeant aux usages de la cour romaine vis-à-vis des évêques de Savoie, voulut, dans un examen solennel présidé par elle-même, mettre en relief aux yeux de tout ce que Rome comptait de personnages éminents la science du nouveau Prélat. Le souverain Pontife ne fut pas trompé dans son attente: François la justifia de tous points et mérita d'entendre sortir cet éloge de la bouche auguste du Vicaire de Jésus-Christ: Bibe, fili mi, aquam de cisterna tua et fluenta putei tui; deriventur fontes tui foras et in plateis aquas tuas divide. Cette circonstance le mit en relation avec Baronius et Bellarmin qui étaient au nombre de ses examinateurs et avec lesquels il contracta, à dater de ce moment, une étroite amitié. Il se lia surtout durant son séjour à Rome avec le vénérable Ancina, prêtre de l'Oratoire, qui fut plus tard élevé sur le siège épiscopal de Saluces. C'est ainsi que les Saints recherchent les Saints: il y a entre eux comme une attraction secrète, et quand ils se sont rencontrés, leurs âmes se collent l'une à l'autre, comme autrefois l'âme de David à celle de Jonathas.
Après avoir satisfait à sa dévotion à Saint-Pierre et aux Catacombes, François de Sales quitta Rome le 31 mars de la même année : il avait complètement réussi dans sa mission auprès du Pape. Le pèlerinage qu'il avait fait, en 1591, au vénéré sanctuaire de Lorette, avait laissé dans son cœur des souvenirs trop profonds pour qu'il ne désirât pas, puisqu'il se trouvait en Italie, se retremper de nouveau dans la méditation de l'Incarnation du Fils de Dieu sous l'humble toit qui avait vu s'accomplir ce mystère adorable. Il se dirigea donc sur Lorette, au sortir de la ville éternelle, et là, agenouillé sur le marbre de la Santa Casa, il laissa échapper de ses lèvres bénies cette prière que la postérité a recueillie et qui mériterait d'être écrite en lettres d'or sur les murs de la sainte demeure de Marie : « Ce sont donc icy, ô belle Épouse du Roy éternel, vos soliveaux de cèdre et vos planchers de cyprès ! Et c'est donc derrière ces parois, ô divin Amour, que vous avez esté un jour arresté, regardant par les fenestres et par les treillis ! Vous paissiez icy entre les lys, jusqu'à ce que le jour déclinât et que les ombres fussent abaissées. C'est en ce lieu, ô Seigneur, que vous avez esté faict mon frère. Eh ! qui me fera donc la grâce que je vous trouve dehors attaché aux mammelles de ma mère, et que je vous baise sans estre plus mesprisé de personne ? Ô Dieu ! vous m'avez enseigné depuis mon bas âge; mais je veux bien que vous m'enseigniez icy davantage, et je vous présenteray un breuvage du meilleur vin et du jus de mes pommes grenades ! » De Lorette il se rendit à Bologne en suivant les bords de la mer Adriatique, puis à Milan où il vénéra les restes précieux de saint Charles Borromée, et enfin à Turin où il communiqua au duc de Savoie les lettres apostoliques que le Saint-Père adressait à l'évêque de Genève en réponse à toutes ses demandes.
Un mois après, il était de retour à Annecy où il signalait sa présence en rendant la santé à une femme malade et en publiant son livre de l'Étendard de la Croix, pour venger le culte de la croix des invectives du ministre la Faye. Il partait ensuite pour Thonon où, sous le titre de Sainte-Maison, il fondait, avec l'agrément du Saint-Siège, une sorte d'Université où devaient être enseignés tous les métiers, toutes les sciences, et où les nouveaux convertis pouvaient trouver un asile assuré et des moyens honorables de subsistance. Il faisait en même temps restituer par le duc de Savoie à l'évêque de Genève le prieuré de Thonon et ses revenus. Puis il plaçait des prêtres dans toutes les paroisses et obtenait de Son Altesse les fonds nécessaires à l'entretien de ces zélés ministres de Jésus-Christ. C'était mettre la dernière main à son œuvre et perpétuer le bien que ses prédications avaient produit dans le Chablais.
Un événement fâcheux faillit cependant compromettre, sinon détruire son ouvrage, au moment où il en posait le couronnement. Les hostilités avaient éclaté entre la France et la Savoie. Henri IV lui-même, à la tête de ses troupes, s'était avancé jusqu'à Annecy. Les Protestants de Genève et de Berne voulurent profiter de cette circonstance pour ravir à la religion catholique la province du Chablais que les prédications de François de Sales avaient ramenée des sentiers de l'hérésie : ils offrirent au roi très-chrétien de lui prêter main-forte dans son expédition. Henri IV avait trop de perspicacité pour ne pas deviner leurs projets secrets : il accepta leurs offres; mais quand ils lui demandèrent d'étendre aux pays conquis ou à conquérir en Savoie par ses armes l'édit de Nantes qui permettait le libre exercice du protestantisme dans tout le territoire français, il ne daigna pas même leur répondre. Il fit plus encore : à la sollicitation du Saint qui était venu plaider auprès de lui, au château d'Annecy, la cause du catholicisme, il ordonna au gouverneur français du Chablais de maintenir intact dans cette province tout ce qui y avait été si heureusement fait pour la foi catholique. François se chargea de remettre lui-même l'ordonnance royale au gouverneur. Ce fut en s'acquittant de cette mission qu'il tomba dans une embuscade française : il fut fait prisonnier par les soldats et conduit par eux au marquis de Vitry, leur capitaine, qui, après avoir reconnu qui il était, se hâta de le rendre à la liberté et de le faire escorter par honneur jusqu'au fort des Allinges où se trouvait le gouverneur. Celui-ci, tout calviniste qu'il était, le reçut avec une extrême bienveillance, et, après avoir pris connaissance des pièces qu'il lui avait remises, s'empressa d'exécuter les ordres et les recommandations du roi.
À la faveur de la protection d'Henri IV, le saint missionnaire put de la sorte consommer son ouvrage, soit en opérant des conversions plus éclatantes et plus nombreuses, soit en organisant de nouvelles paroisses. Le traité de paix survenu entre la France et la Savoie vint fort heureusement inaugurer pour le Chablais une ère de paix et de prospérité. Complètement rassuré sur la persévérance de ceux qu'il avait rendus à Jésus-Christ et à l'Église, François de Sales put venir prêcher le Carême à Annecy. Mais une grande épreuve l'attendait à son arrivée dans cette ville : son vieux père était à toute extrémité. La religion n'étouffe point les sentiments de la nature, elle ne fait que les épurer. François, dont le cœur était si aimant et qui semblait avoir la mansuétude en partage, ne put apprendre cette triste nouvelle sans se sentir ému jusqu'au fond de l'âme. Il accourut en toute hâte au château de Sales, et il eut la consolation de préparer lui-même, au terrible passage du temps à l'éternité, celui à qui il devait le jour et dont il faisait la gloire et la joie. Rappelé bientôt à Annecy par les devoirs de son ministère, il ne se trouva pas aux derniers moments du vénérable vieillard. Un jour qu'il allait monter en chaire, un messager vint lui annoncer que ce père bien-aimé avait cessé de vivre. Comme il avait à prêcher sur la résurrection de Lazare, il eut assez d'empire sur lui-même pour comprimer son émotion durant tout le temps du sermon ; mais à la fin, ne pouvant plus contenir sa douleur et arrêter ses larmes, il fit part, en sanglotant, de ce cruel événement à son auditoire, et lui demanda le suffrage de ses prières. À la vue de sa désolation, les assistants éclatèrent à leur tour en sanglots, et ce ne fut, pendant quelques instants, qu'un profond gémissement dans toute l'église.
Sa piété filiale le ramena le jour même au château de Sales. Il disposa en personne la pompe funèbre du convoi de son père. Pendant la cérémonie, il se tint constamment derrière le cercueil, et il ne s'en éloigna qu'après qu'il l'eut vu déposer dans le tombeau de sa famille. Il revint alors auprès de sa pieuse mère, dont il chercha à adoucir l'immense chagrin par tout ce que la foi et la tendresse pouvaient lui suggérer. Ce devoir d'un bon fils accompli, il retourna à Annecy, où il acheva ses prédications de Carême au milieu des plus grands succès. Dieu, qui a un baume pour toutes les plaies, un remède pour tous les maux, une consolation pour toutes les douleurs, et qui n'oublie jamais de placer la compensation à côté du sacrifice, lui ménageait une agréable surprise au milieu de son deuil. Le baillage de Gaillard, composé de sept à huit paroisses et situé à une faible distance de Genève, abjura tout entier l'hérésie à la voix de deux Pères Jésuites que le Saint y avait envoyés à sa place. Cet événement fut pour lui un véritable bonheur ; car il se réjouissait du bien que faisaient les autres plus que du bien qu'il pouvait faire lui-même, tant était grande son humilité. Il possédait cette vertu à un tel degré, qu'il ne voulut pas recevoir la consécration épiscopale tout le temps qu'il demeura coadjuteur. Quand on le pressait sur ce point, il se contentait de répondre : « Tant que Dieu nous laissera Monseigneur notre Évêque, je ne changerai ni mon rang dans l'Église, ni la couleur de mon habit ».
Les instances de ses amis redoublèrent à cet égard au commencement de l'année 1602. Il partait pour Paris, où Mgr de Granier l'envoyait à la cour de France pour combattre les prétentions des Génevois, demandant à Henri IV de confirmer l'usurpation qu'ils avaient commise au détriment de l'Église de Genève sur plusieurs villages enclavés dans le pays de Gex. Mais, tout en acceptant cette mission délicate entre toutes, François refusa de se faire sacrer, aimant mieux se présenter au roi très-chrétien avec toute la simplicité d'un prêtre. Nous ne raconterons point les divers incidents de ce voyage. Disons seulement qu'il débuta d'une manière tragique : une violente tempête assaillit le bateau que le Saint et ses compagnons avaient pris pour passer la Saône, les mariniers ne pouvaient résister au courant, les vagues furieuses allaient tout engloutir, les passagers étaient au désespoir ; seul François demeurait calme et impassible, levant les yeux au ciel comme pour lui demander secours et assistance. Au moment où l'on croyait tout perdu, l'esquif se releva au-dessus des flots, et à force de rames, on parvint à gagner le rivage. Tous voulurent remercier le Saint de la protection d'en haut qu'il leur avait obtenue par ses prières ; mais il se hâta de détourner la conversation, en dirigeant leur reconnaissance vers celui qui commande aux flots et sait apaiser leur fureur.
En passant par Dijon, il prit des lettres de recommandation pour le roi auquel, du reste, le Nonce apostolique se fit un devoir de le présenter dès le lendemain de son arrivée à Paris. Henri IV l'adressa à son ministre Villeroi, qu'il chargea de l'examen de l'affaire. Malgré cette facile entrée en matière, le bienheureux prélat dut faire un assez long séjour dans la capitale de la France avant d'obtenir une solution. Il eut grand soin de mettre ce temps à profit pour la religion dont il était le ministre. Ainsi, il donna la station du Carême à la cour ; il prononça à Notre-Dame l'oraison funèbre du duc de Mercœur ; il prêcha le dimanche de Quasimodo au château de Fontainebleau, devant Henri IV ; il convertit au catholicisme plusieurs dames de haut rang qui étaient malheureusement engagées dans les sentiers de l'hérésie ; il s'occupa de la direction de plusieurs personnes recommandables par leur piété, entre autres de la célèbre Madame Acarie, béatifiée par Pie VI sous le nom de Marie de l'Incarnation, et il prit une large part à l'œuvre de l'établissement des Carmélites en France, œuvre dont s'occupait alors activement la duchesse de Longueville, conjointement avec M. de Bérulle.
Mais ces affaires, si importantes qu'elles fussent, ne lui faisaient point perdre de vue le but principal de son voyage à Paris. Il ne laissait au ministre Villeroi ni pose, ni trêve, si bien que celui-ci finit par se rendre à ses instances en obtenant du roi tout ce que l'évêque de Genève demandait. Aussitôt que notre Saint eut reçu l'assurance que le succès avait couronné ses négociations, il se mit en route pour revenir à Annecy : il y avait six mois qu'il était à Paris. En arrivant à Lyon, il apprit la mort de Mgr de Granier. Ce prélat, chargé d'ans et de mérites, avait succombé à une maladie contractée par lui à Thonon, où il venait d'ouvrir solennellement l'année sainte du Jubilé. François, se voyant par cet événement appelé à le remplacer désormais dans l'exercice de sa charge et de ses fonctions pastorales, prit le chemin d'Annonay en Vivarais, pour consulter la haute expérience de Mgr Pierre de Villars, archevêque démissionnaire de Vienne et son ancien métropolitain, qui vivait, retiré depuis un an, dans cette ville. D'Annonay il retourna à Lyon ; puis il se rendit à Gex, où il installa comme curé son cousin et compagnon fidèle, le chanoine Louis de Sales, et il se retira au château de ses pères pour y faire, durant vingt jours, sous la direction du Père Forrier, jésuite de Thonon, la retraite préparatoire à son sacre. Sa mère, de son côté, voulut aussi faire une retraite, afin de se disposer aux grâces qu'elle espérait recevoir pendant la consécration épiscopale de son cher fils. Ce fut pendant les jours qui précédèrent cette retraite qu'il écrivit, à la Communauté des Filles-Dieu de Paris, une lettre remarquable, pour rappeler à la ferveur de leur première observance ces religieuses hospitalières, quelque peu déchues de leur ancienne régularité. Pendant sa retraite, François de Sales se fit un règlement pour la vie intérieure, dans lequel il parle ainsi de l'oraison mentale : « C'est là qu'on regarde le ciel de plus près et qu'on trouve la terre bien éloignée de ses yeux et de son goût ; c'est là que les âmes engagées pour le public se font dans leur cœur comme un cabinet, où elles étudient la loi de leur maître et la reçoivent de sa propre main. C'est là cette montagne si élevée, qu'on n'y entend point le bruit des créatures, où l'on goûte combien Dieu est doux et suave ».
Sa retraite terminée, la cérémonie de son sacre s'accomplit avec la plus grande pompe le dimanche, 8 décembre 1603, fête de l'Immaculée-Conception de la très-sainte Vierge, dans l'église paroissiale de Thorens où il avait été baptisé. Le temple saint avait revêtu une ornementation somptueuse due aux soins de Mme de Sales. Mgr Vespasien Gribaldi, ancien archevêque de Vienne, fut le prélat consécrateur : il était assisté de Mgr Thomas Pobel, évêque de Saint-Paul-Trois-Châteaux et de Mgr Jacques Maistret, évêque de Damas in partibus infidelium.
« La cérémonie commença de bonne heure », dit M. Hamon, d'après tous les historiens de sa vie ; « mais un fait miraculeux vint l'interrompre, à la grande admiration de toute l'assistance. Pendant que le saint prélat était à genoux, immobile de recueillement devant l'évêque consécrateur, son visage tout à coup parut enflammé et rayonnant, symbole de la lumière divine qui remplissait en ce moment tout son intérieur, et qui lui fit voir, comme dans un grand jour, selon qu'il le raconta lui-même peu après, les trois personnes de la sainte Trinité le consacrant pontife, la sainte Vierge le couvrant de son amour et de sa protection, et les apôtres saint Pierre et saint Paul se tenant à ses deux côtés comme ses défenseurs et ses soutiens. Après qu'il fut demeuré ainsi une demi-heure en extase sans aucun mouvement, plus semblable à un ange du ciel qu'à un homme de la terre, il tomba en défaillance, mais se releva bientôt au grand étonnement de tout le monde, assurant qu'il était dans toute la plénitude de sa force, et qu'on pouvait continuer son sacre. On le fit en effet ; et, à mesure que l'évêque consécrateur exécuta sur lui les cérémonies extérieures, il vit clairement et distinctement, ce sont ses propres expressions, la sainte Trinité opérant dans son âme les effets mystérieux signifiés par les rites visibles qu'accomplissait le pontife. Pendant tout ce temps-là, les trois prélats ressentirent, comme ils le protestèrent plus tard, une abondance de suavité intérieure telle, qu'il leur semblait être en paradis, tant la sainteté imprimait visiblement son caractère sur toute la personne du prélat consacré, ou plutôt tant la divinité qui agissait invisiblement en son âme faisait rejaillir au dehors comme un rayon de sa présence. Pour lui, correspondant à l'abondance des grâces qu'il recevait, il fit le vœu de se consacrer tout entier, sans aucune réserve, au service des âmes et de mourir pour elles, s'il était expédient ».
Le lendemain de son sacre, il envoya son cousin, le chanoine Louis de Sales, à Annecy prendre en son nom possession de son siège. Le samedi suivant, 14 décembre, jour consacré à la sainte Vierge, il fit son entrée solennelle dans sa ville épiscopale. « Je suis bien aise », dit-il, « que la sainte Mère du souverain Pasteur soit mon introductrice dans le bercail de son Fils ».
Son premier soin, après la prise de possession de l'évêché de Genève, fut d'organiser sa maison. Estimant avec juste raison qu'elle devait être la maison modèle du diocèse, il y introduisit un règlement digne d'une communauté religieuse. Il voulut que la plus grande simplicité y présidât, et quoi qu'on pût lui dire, il ne consentit jamais à acheter un palais épiscopal. « J'ai du bonheur », disait-il, « à penser que je n'ai point de demeure à moi, et que le maître de mon hôtel peut me mettre dehors quand il le voudra ; c'est un trait de conformité avec Jésus-Christ, mon maître, qui n'avait pas où reposer sa tête. Je veux mourir avec la gloire de n'avoir rien à moi ; c'est là mon ambition ». Et de fait, il n'avait rien à lui ; car il était vraiment prodigue pour les pauvres. D'ailleurs les revenus de la mense épiscopale étaient excessivement modiques : ils s'élevaient à trois mille six cent quatre-vingts francs de notre monnaie, au plus ; et avec si peu de rente, il était obligé de faire face à son entretien, à celui des personnes attachées à son service et à ses nombreuses aumônes. Mais sa sage économie lui permettait de satisfaire à toutes les exigences. Il avait avec lui deux prêtres : l'un remplissait auprès de lui les fonctions d'aumônier ; l'autre celles d'économe et d'intendant. Ses domestiques étaient au nombre de six, non compris un pauvre sourd-muet qu'il gardait par charité ; il n'y avait point de femme parmi eux. L'intérieur de son hôtel était interdit à celles-ci : il les recevait dans la galerie, et jamais il ne se départit de cette réserve, pas même vis-à-vis de sa mère.
Après avoir choisi le personnel de sa maison, comme on pouvait s'attendre de sa part, il s'appliqua à bien choisir également les membres du clergé appelés à partager avec lui les sollicitudes et les travaux de l'administration diocésaine, et encore ne le fit-il qu'après avoir pris l'avis de son chapitre et des ecclésiastiques de mérite qui résidaient à Annecy. Malgré les occupations inhérentes à sa charge pastorale, il n'eut garde d'abandonner le confessionnal où il était la providence et l'ange consolateur de tout ce qui était affligé et de tout ce qui souffrait. Il ne négligea pas non plus le ministère de la parole, ne laissant passer aucune occasion de faire entendre sa voix apostolique et ses enseignements aux fidèles de sa ville épiscopale. Il n'eut garde surtout de cesser ses catéchismes aux pauvres et aux ignorants. Sa sollicitude s'étendit surtout sur les nouveaux ministres du sanctuaire qu'il formait avec un soin tout paternel, leur inculquant les principes de la vie ecclésiastique, et leur développant l'excellence du sacerdoce, la pureté de cœur et la vie exemplaire qu'exige l'offrande journalière du saint sacrifice. « Les bons prêtres », disait-il, « ne sont pas moins nécessaires que les bons évêques : en vain les évêques travaillent pour le salut des âmes confiées à leur conduite, s'ils ne sont secondés par des prêtres pieux, exemplaires et instruits ; l'expérience démontre que tel est le curé, telle est la paroisse : quand les peuples sont dirigés par un prêtre qui instruit et qui édifie, ils se portent facilement à la vertu ; et le contraire arrive si le prêtre, infidèle à son devoir, manque à donner l'instruction ou le bon exemple ».
Sur ces entrefaites, le saint évêque adressa à son clergé une circulaire qui fut bientôt traduite en plusieurs langues et produisit un bien immense non-seulement en Savoie, mais en France et en Italie. Il donne à ses prêtres des conseils admirables pour l'administration du sacrement de Pénitence : « Souvenez-vous », leur dit-il, « que les pauvres pénitents vous nomment leur père, et que vous devez avoir pour eux un cœur tout paternel, les recevoir avec douceur, supporter avec patience leur rusticité, leur ignorance et tous leurs défauts, comme le père de l'enfant prodigue, qui ne se laisse point rebuter par l'état dégoûtant de nudité et de malpropreté où il voit son fils, mais l'embrasse avec effusion, le baise avec tendresse, parce qu'il est père et que le cœur des pères est tendre à l'égard des enfants ». Vers la même époque, il fit paraître le *Rituel* du diocèse, dans le but d'être utile à son clergé dans l'accomplissement de leurs devoirs.
Appelé à Turin pour les affaires de son diocèse, il se rendit de là à Annecy où il eut à résoudre un différend entre les Chanoines de la cathédrale de Genève et ceux de la collégiale d'Annecy. La concorde une fois rétablie entre les deux Chapitres, le saint évêque se rendit au monastère de Sixt, qui était déchu de sa ferveur première, fit disparaître les abus qui s'y commettaient et y remit en vigueur la discipline régulière. Sa sollicitude pastorale le conduisit vers une autre partie de son diocèse qui appartenait alors à la France : le pays de Gex et ses environs étaient alors travaillés par les ministres hérétiques qui prêchaient partout la haine du catholicisme et percevaient les revenus des bénéfices ecclésiastiques. Pour mettre un terme à ces menées, il alla trouver le gouverneur de la Bourgogne et le baron de Luz, lieutenant du roi, qui se trouvaient alors à Belley : ceux-ci, après lui avoir fait l'accueil le plus bienveillant, lui accordèrent tout ce qui fut en leur pouvoir. Cette victoire du saint prélat et la conversion de plusieurs gentilshommes exaspérèrent les hérétiques à tel point qu'ils employèrent le poison pour se défaire de lui. François fut bientôt saisi de vives douleurs et de vomissements ; mais, plein de confiance en la Mère de Dieu, il fit vœu d'aller en pèlerinage à Notre-Dame de Thonon, s'il échappait au péril. Son espoir ne fut pas déçu. À peine hors de danger, il poursuivit avec une vigueur nouvelle l'œuvre du libre exercice de la religion catholique, et finit par triompher de toutes les difficultés suscitées par les hérétiques.
François de Sales, en veillant ainsi aux intérêts des âmes qui lui étaient confiées, n'oubliait pas le vœu qu'il avait fait de se rendre en pèlerinage à Notre-Dame de Thonon : il se mit donc en route pour cette ville, dans laquelle il fit son entrée au milieu de la joie universelle. Il y conféra les saints ordres le samedi 20 septembre, et se rendit de là à Viuz en Salaz, où il eut la consolation de recevoir l'abjuration du baron d'Yvoire. Le 4 octobre, il convoqua un synode à Thonon, dans lequel il fut décidé que le diocèse de Genève, à cause de son étendue, serait partagé en vingt sections à la tête desquelles seraient placés les prêtres les plus recommandables pour leur science et leur vertu. Le saint évêque publia ensuite des statuts synodaux : il y prescrit la résidence, la tonsure, l'observation des décrets du concile de Trente, et enfin tout ce qui concerne la gloire de Dieu et le salut des âmes. Avant de clore cette réunion, il recommanda à ses prêtres de faire le catéchisme au peuple tous les dimanches et ordonna de célébrer tous les jeudis l'office du Saint-Sacrement. Ce premier synode produisit tant de bien, que François de Sales résolut d'en tenir un chaque année, le mercredi de la seconde semaine d'après Pâques.
Le zèle de notre Saint ne put être circonscrit dans le diocèse de Genève. Invité, en 1603, à aller prêcher le Carême dans la ville de Dijon, il ne put refuser la parole de Dieu à ceux qui la lui demandaient. Il se rendit donc au château de Sales pour y passer quelques jours dans la retraite : là, libre de toute sollicitude, il se livra avec ardeur à la prière et à l'oraison. Ainsi préparé, il se rendit à Dijon, où il fut reçu avec les plus grands honneurs. Le saint évêque se mit aussitôt à l'œuvre : un peuple immense, avide d'entendre sa parole, se pressait en foule autour de sa chaire, et montrait, par son attention et par ses larmes, qu'il était impossible de résister à la parole divine annoncée par un prélat dont la vie sainte et apostolique était comme la consécration de ses discours. La parole du saint prédicateur produisit des fruits merveilleux de grâce et de conversion ; il pouvait à peine suffire aux confessions et aux prédications en même temps. « Je ne rencontrai jamais », dit-il, « un si bon et si gracieux peuple, ni si doux à recevoir les saintes impressions. Il s'y est fait quelque fruit : nonobstant mon indignité, quelques Huguenots se sont convertis, quelques gens douteux et chancelants se sont affermis ; plusieurs ont fait des confessions générales, même à moi, tant ils avaient confiance en mon affection ; plusieurs ont pris une nouvelle forme de vie, tant ce peuple est bon. J'y ai reconnu plusieurs centaines de personnes laïques qui mènent une vie fort parfaite et, parmi les tracas des affaires, font tous les jours leur méditation ». Ce fut durant cette mission que François de Sales connut la baronne de Chantal, et dès lors commencèrent entre ces deux âmes des rapports qui les unirent pour la gloire de la religion et le salut d'un grand nombre, ainsi que nous l'avons dit dans la vie de cette Sainte.
La station de Carême terminée, François de Sales se hâta de revenir dans son diocèse. De retour à Annecy, il n'oublia pas ceux qui s'étaient attachés à lui pendant son séjour à Dijon. Un d'entre eux, M. Bourgeois de Crépy, lui ayant écrit en faveur d'une de ses filles qui se trouvait dans une position des plus délicates, par suite des contradictions continuelles qu'elle éprouvait dans le gouvernement de l'abbaye du Puy-d'Orbe, dont elle était abbesse, le saint évêque s'empressa d'aider de ses conseils cette vertueuse fille, et prit un soin tout particulier de son âme. Parlant de la vraie dévotion, il lui donne ainsi les moyens d'y arriver : « Il faut se purifier de tout péché, de toute affection à ce qui n'est pas le service de Dieu ; beaucoup prier en disant bien l'office, en faisant bien la méditation le matin, et force oraisons jaculatoires ou soupirs d'amour pendant la journée ; chaque jour il faut lire quelques livres de piété et pratiquer quelque action particulière de vertu ; chaque premier dimanche du mois, il faut méditer pourquoi l'on est sur la terre, si on n'a point ici-bas quelque autre prétention que Dieu et son salut ; et, après la communion, il faut faire venir l'un après l'autre, devant Jésus-Christ assis sur le trône de notre cœur, tous nos sens et toutes nos puissances, pour recevoir ses ordres et lui promettre fidélité ». Comme elle était sujette à diverses infirmités, il la console en lui disant d'accepter cette croix pour l'amour de celui qui l'envoie ; de se représenter Jésus-Christ couronné d’épines et tellement déchiré qu’on peut compter tous ses os ; de prendre une goutte du sang qui distille des plaies du Sauveur et de l’appliquer par la méditation sur son mal, en y ajoutant le nom de Jésus, qui est une huile épanchée ; de faire des oraisons jaculatoires et de jeter souvent son cœur dans les mains de Dieu, souffrant pour son amour et lui offrant ses souffrances.
Le saint évêque, pour la consoler dans ses peines intérieures, lui écrivait : « Laissez le démon heurter et crier à la porte de votre cœur, en y présentant mille images ou pensées importunes ; il ne peut y entrer que par la porte du consentement : tenez-la toujours fermée et demeurez tranquille. Laissez gronder les vagues autour de votre barque, et ne craignez pas ; car Dieu y est. Ne vous laissez troubler ni par les sécheresses, elles n’offensent point Dieu et sont l’école de l’humilité ; ni par les imperfections ou fautes qui vous échappent : sans vous étonner qu’un mauvais fonds produise de mauvaises herbes, revenez doucement à bien faire en vous jetant avec amour dans l’abîme des miséricordes divines. Tenez ainsi votre cœur toujours en paix, recevant les peines avec résignation, parce que nous les méritons, et les joies avec modération, parce que nous ne les méritons pas. Jamais de vaines tristesses et d’inquiétudes ; faire le bien et le faire joyeusement, c’est un double bien. S’attrister pour ses défauts, c’est joindre défaut à défaut ».
Comme il s’agissait de ramener la discipline régulière dans son monastère, il lui donna des conseils si admirables de sagesse et de prudence pour ramener ses filles à l’obéissance, que nous ne croyons pas devoir les passer ici sous silence : « Prenez garde », lui écrivait-il, « de donner l’alarme en laissant croire que vous voulez réformer : on se raidirait contre vous, et tout serait manqué. Supportez donc en silence ce qui a été supporté jusqu’à présent. Bornez-vous, en commençant, à être douce et aimable envers tous ; à faire honorer, estimer et désirer la dévotion par les charmes qu’elles lui trouveront en vous ; à montrer par votre conduite et votre exemple ce qu’il faut faire, à témoigner une amitié spéciale à celles qui feront comme vous, sans laisser pourtant de faire bonne mine aux autres, afin de les gagner ; et quand, par votre exemple et vos manières douces, vous aurez amené tout le monde à bien vivre, vous ferez passer en règles ou constitutions ce qu’on aura eu l’habitude de faire. Ainsi, pour les amener peu à peu à l’obéissance, commandez d’abord aux plus jeunes des choses faciles et agréables, en cette douce manière : Si je vous disais de faire telle chose, ne la feriez-vous pas de bon cœur pour l’amour de Dieu ? et, après qu’elles auront obéi, louez leur obéissance, leur promettant que Dieu les en récompensera. Répandez dans la maison des livres qui parlent de cette vertu ; parlez-en vous-même ; dites que vous vous estimeriez bien heureuse d’être commandée en tout, qu’alors on ne craint point de faillir, que toutes les actions relevées par le mérite de l’obéissance sont beaucoup plus agréables à Dieu ; et, pour prouver combien vous êtes convaincue de ces vérités, faites profession de ne rien faire que par l’avis de votre directeur ; j’entends pour votre conduite privée ; car, pour la conduite de la maison, ce serait un malheur extrême que l’on vous soupçonnât de vous laisser gouverner par lui ». — « Persévérez », lui disait-il dans une autre lettre, « car les grandes choses ne se font qu’à force de temps et de patience : ce qui croît en un jour meurt dans un autre. Travaillez donc suavement, montrant à toutes un cœur de douce mère qui oublie les fautes, et rendant l’obéissance aimable par la manière de commander. Quand vous rencontrez des contradictions, ne les heurtez pas de front, mais pliez doucement et attendez doucement; ne paraissez pas vouloir vaincre, mais excusez en l'une son incommodité, en l'autre son âge, et ne dites jamais que c'est désobéissance. Supportez les faibles et les imparfaites sur les épaules de la charité, sans leur montrer jamais un visage mélancolique ou mécontent. Pour cela, attachez-vous de plus en plus à l'humilité; l'humilité rend notre cœur doux à l'égard des parfaits et des imparfaits, à l'égard des premiers par respect, à l'égard des seconds par compassion. L'humilité fait recevoir les peines doucement, sachant que nous les méritons, et les biens avec reconnaissance, sachant que nous ne les méritons pas ».
François de Sales, par une correspondance suivie, dirigea un grand nombre de personnes dans les voies de la perfection. L'archevêque de Bourges lui-même le pria de lui tracer des règles pour bien annoncer la parole de Dieu : le saint évêque de Genève acquiesça volontiers au vœu de son ami. Ces occupations multiples ne l'empêchèrent cependant pas de s'occuper du gouvernement de son diocèse et d'aller prêcher le Carême de 1605 dans la petite ville de la Roche. Outre la prédication, il était assidu au confessionnal, à la visite des malades et des pauvres, et à faire chaque jour ses exercices spirituels. Tant de zèle, de bonnes œuvres et de saints exemples produisirent les plus heureux fruits de conversion.
De retour à Annecy, il tint son second synode, après quoi il établit dans cette ville une confrérie du Saint-Sacrement : cette confrérie se répandit bientôt à Thonon et en plusieurs autres endroits de son diocèse où elle produisit les plus heureux fruits. En travaillant ainsi à affermir dans la foi les catholiques, il ne cessait de combattre les hérétiques. Aussitôt après le temps pascal de l'année 1605, il entreprit la visite générale de son diocèse : il commença par le Chablais, où il organisa un grand nombre de paroisses qui étaient sans pasteur. De là il revint passer quelques jours à Annecy, et le 15 octobre il se remit en route pour visiter la partie de son diocèse qui appartenait à la France. Partout il prêchait, catéchisait et confessait, ne reculant devant aucune fatigue. Une fièvre aiguë, occasionnée par tant de travaux soutenus, l'obligea de s'arrêter à Saint-Gras de Musignan. Vers le même temps, le Seigneur lui accorda une grâce spéciale pour la délivrance des possédés, et durant le cours de sa visite il en délivra un grand nombre. Mais ce qui causa le plus de joie au cœur du saint prélat, ce fut le retour à Dieu d'un grand nombre de pécheurs endurcis et de quelques hérétiques.
L'approche du Jubilé, qui devait être prêché à Annecy, ramena François de Sales dans cette ville. Tout faible qu'il était, il se mit résolument à l'œuvre et travailla infatigablement avec un succès et des grâces qui lui firent oublier la peine. « Je me sens un peu plus amoureux des âmes qu'à l'ordinaire », disait-il; « c'est tout l'avancement que j'ai fait, malgré de grandes sécheresses et dérélictions, non toutefois longues, car mon Dieu m'est si doux, qu'il ne se passe pas de jour qu'il ne me flatte pour me gagner à lui : misérable que je suis, je ne correspond point à la fidélité de l'amour qu'il me témoigne. Le cœur de mon peuple est presque tout bien maintenant ». Après le Jubilé, le saint évêque se rendit à Chambéry pour y prêcher le Carême.
Arrivé dans cette ville, il se retira au collège des Jésuites pour y faire une retraite préparatoire : le saint Prélat, à l'exemple du divin Maître, se préparait toujours ainsi dans la solitude à la prédication. Il commença sa station dans l'église de Saint-Dominique, en présence des sénateurs et d'une foule immense accourue pour l'entendre : on eût dit le Saint-Esprit qui parlait par sa bouche. Un prodige éclatant eut lieu en présence de la foule réunie aux pieds de sa chaire : un jour que le ciel était sombre et couvert d'épais nuages qui dérobaient le soleil aux regards, on vit le crucifix de la tribune darder sur le saint évêque des rayons lumineux qui, le couvrant tout entier d'un éclat éblouissant, le faisaient voir à tous resplendissant et rayonnant comme un astre. À cette vue, tout l'auditoire poussa un cri de surprise et d'admiration ; mais le saint prédicateur en fut dans une confusion inexprimable. Ces prédications furent suivies de nombreuses conversions, et le saint évêque, encouragé par ces succès, sembla se multiplier lui-même en allant prêcher aussi dans les autres églises de la ville.
Le 18 juin 1606, François de Sales reprit le cours de sa visite pastorale, en passant par le Faucigny. Dans la paroisse de Villard, il eut la douce consolation de ramener dans le bercail du bon Pasteur un pécheur public scandaleux. Dans celle de Samoëns, il réconcilia les habitants qui étaient divisés en deux camps et se faisaient une guerre implacable. Tout en s'occupant de la sanctification des autres, il ne perdait pas de vue la sienne propre. Le spectacle de la nature lui faisait admirer, bénir et goûter Dieu dans ses œuvres : « J'ai rencontré Dieu », écrivait-il à sainte Chantal, « tout plein de douceur et de suavité, même parmi nos plus hautes et plus âpres montagnes, où beaucoup d'âmes simples l'adoraient en toute sincérité et vérité, où les chevreuils et les chamois couraient çà et là parmi les effroyables glaces pour annoncer ses louanges. Faute de dévotion, je n'entendais que quelques mots de leur langage ; mais il me semblait qu'ils disaient de bien belles choses ». François de Sales rentra à Annecy le 28 octobre, pour y célébrer la fête de la Toussaint dans sa cathédrale. Après avoir pourvu aux affaires les plus urgentes, il dressa un état exact de son diocèse et l'envoya à Rome par son frère Jean-François de Sales, chanoine de sa cathédrale.
Le pays de Gex présentait alors un spectacle affligeant sous le rapport de la religion ; le roi de France, Henri IV, ayant permis au saint évêque de Genève d'y envoyer des missionnaires pour l'évangéliser, celui-ci accueillit avec bonheur cette nouvelle et y envoya des religieux choisis, pendant que lui ; de son côté, s'occupait à prêcher à Annecy même le Carême de 1607. Sur ces entrefaites, il fonda l'académie Florimontane, destinée à enseigner à la jeunesse les belles-lettres, la philosophie, la théologie, la jurisprudence, les mathématiques et les sciences naturelles. Le but de cette institution était la plus grande gloire de Dieu par la pratique des vertus, et le bien public par le service du prince. Le duc de Nemours, Henri de Savoie, en ayant accepté la présidence, il eut pour assesseurs l'évêque de Genève et le président Favre. Cette belle œuvre devint bientôt florissante et fit de la ville d'Annecy le rendez-vous des plus beaux esprits désireux de s'instruire ou de faire montre de leur science.
Les prédications du Carême terminées, il alla à Thonon célébrer le Jubilé et établit dans cette ville une Confrérie du Saint-Sacrement et de la Sainte-Vierge. Rappelé en toute hâte dans sa ville épiscopale pour assister aux funérailles de la duchesse de Nemours, Anne d'Este, morte à Paris, qui devait être enterrée dans l'église Notre-Dame d'Annecy, François de Sales s'y rendit aussitôt pour y attendre le corps de l'illustre défunte. Les obsèques terminées, le saint Évêque regagna la ville de Thonon ; de là il se rendit à Villaret, où il eut la consolation de bénir une chapelle élevée par les fidèles à l'endroit même où naquit le bienheureux Pierre Lefebvre, premier compagnon de saint Ignace et premier prêtre de la Compagnie de Jésus. Dans le cours de cette visite, il apprit la mort de sa plus jeune sœur, qu'il aimait tendrement et dont l'éducation avait été confiée à Madame de Chantal. Comprenant le coup terrible que cette mort porterait au cœur de sa mère, il se rendit en toute hâte au château de Sales pour la consoler ; mais cette mère chrétienne et résignée s'était déjà soumise entièrement à la volonté de Dieu.
François de Sales, ayant consolé toute sa famille, reprit sa visite interrompue, prêchant dans les villes et les bourgs, ramenant les pécheurs, réchauffant les tièdes et excitant les bons à une ferveur plus grande ; puis il rentra à Annecy, le 23 novembre, pour y prêcher l'Avent. Le Carême arrivé, il alla le prêcher à Rumilly, petite ville à deux lieues d'Annecy. Le peuple se pressait en foule autour de sa chaire, de son confessionnal, à tel point qu'il fut obligé de demander à ses chanoines de venir l'aider dans ce grand travail: ce qu'ils firent avec un louable empressement. Cette station lui procura les plus douces consolations; aussi, ne put-il s'empêcher de dire : « Oh ! qu'il fait bien meilleur prêcher dans les petites villes ou les villages que dans les grandes villes! Dans celles-ci, l'orgueil et l'amour des richesses mettent obstacle à la conversion; le pauvre peuple des campagnes, au contraire, écoute avec avidité, reçoit avec docilité et pratique fidèlement tout ce qu'on lui enseigne ». De retour à Annecy, il eut la joie de convertir deux dames calvinistes de Genève.
La réputation de François de Sales croissant de jour en jour, Henri IV chercha à attirer en France le saint Évêque, « afin », disait-il, « de lui donner une position plus en rapport avec son mérite »; mais le Saint remercia le roi de sa bienveillance, et lui dit qu'il se devait avant tout à sa patrie. Invité par le duc de Savoie à se rendre à Thonon pour des affaires importantes, il eut la douleur d'y apprendre que deux jeunes ecclésiastiques venaient d'embrasser l'erreur. Son premier soin fut de courir après ces brebis égarées, qu'il eut le bonheur de ramener dans le giron de l'Église; et après les avoir bien instruits et affermis dans la foi catholique, il reçut leur abjuration. Heureux de cette conquête, le saint Prélat vaqua ensuite aux affaires qui l'avaient amené dans cette ville, délivra une possédée et reprit le chemin d'Annecy.
Le Saint-Siège l'ayant chargé d'aller établir la réforme dans le célèbre monastère du Puy-d'Orbe, au diocèse de Langres, il s'y rendit au mois d'août de l'année 1608. De là il se rendit en Franche-Comté, pour discuter un projet d'échange entre le prince Albert, archiduc d'Autriche, et le clergé de Bourgogne, relatif aux eaux salées de la ville de Salins, et prononcer en dernier ressort au nom du Saint-Siège. Sur tout son passage, il fut accueilli avec la vénération qu'inspire une éminente sainteté. Ayant terminé sa mission au gré des deux parties, il quitta la France et revint promptement en Savoie, où il reprit la visite de son diocèse avec le même zèle et le même succès que par le passé. Ce fut vers cette époque qu'il mit la dernière main à son *Introduction à la vie dévote*. L'ouvrage est divisé en cinq parties: dans la première, il définit ainsi la vraie dévotion : « C'est une agilité et vivacité spirituelle, par laquelle la charité nous fait faire promptement, diligemment et affectionnément ce que Dieu demande de nous. En tant que l'amour nous rend agréables à Dieu, il s'appelle grâce; en tant qu'il nous donne la force de bien faire, il s'appelle charité; mais quand il est parvenu à ce degré de perfection, de nous faire non-seulement faire le bien, mais de nous le faire faire soigneusement, fréquemment et promptement, il s'appelle dévotion ».
Dans la seconde partie, voici de quelle manière il apprend à l'âme à s'unir à Dieu : « Rappelez, le plus souvent que vous pourrez, votre esprit en la présence de Dieu, regardez ce que Dieu fait et ce que vous faites ; vous verrez ses yeux tournés de votre côté et perpétuellement fixés sur vous par un amour incomparable : Ô Dieu ! direz-vous, pourquoi ne vous regardé-je pas toujours, comme toujours vous me regardez ? Pourquoi pensez-vous en moi si souvent, et pourquoi pensé-je si peu en vous ? Ô mon âme ! notre vraie place, c'est Dieu ; comme les oiseaux ont des nids pour se retirer, et les cerfs des asiles pour se mettre à couvert, ainsi nos cœurs doivent se choisir une place chaque jour, ou sur le mont Calvaire, ou ès plaies de Notre-Seigneur, ou en quelque autre lieu proche de lui, pour y faire leur retraite en toutes sortes d'occasions et y être comme dans un fort contre les tentations. Heureuse l'âme qui pourra dire à Notre-Seigneur : Vous êtes ma maison de refuge, mon rempart, mon toit contre la pluie et mon ombre contre la chaleur ! Ressouvenez-vous, Philothée, de vous retirer souvent en la solitude de votre cœur pendant les conversations et les affaires : cette solitude ne peut être empêchée par la multitude de ceux qui vous entourent ; car ils ne sont pas autour de votre cœur, mais autour de votre corps. Ainsi, que votre cœur demeure, lui tout seul, en la présence de Dieu seul... Aspirez souvent en Dieu par de courts mais ardents élancements de cœur ; admirez sa beauté, invoquez son aide, adorez sa bonté, donnez-lui mille fois le jour votre âme, fichez vos yeux intérieurs sur sa demeure, tendez-lui la main comme un petit enfant à son père, afin qu'il vous conduise ». Dans la troisième partie, il traite de la pratique des vertus ; dans la quatrième, du respect humain, de l'inquiétude, de la tristesse, des aridités et des dégoûts spirituels ; et, dans la cinquième, du renouvellement annuel des bonnes résolutions par de sérieux examens de conscience, et des considérations approfondies sur l'excellence de l'âme, le prix de la vertu, les exemples des Saints, l'amour de Dieu et de Jésus-Christ envers nous. Ce livre fit une sensation prodigieuse et fut bientôt traduit dans toutes les langues.
En 1609, François de Sales fut chargé, par le souverain pontife Paul V, d'opérer la réforme de l'abbaye de Talloires ; il se rendit aussitôt à ce monastère, et grâce à ses sages avis, la discipline régulière refleurit bientôt dans cette maison. À peine de retour à Annecy, il reçut de Henri IV l'ordre de se rendre à Gex, pour conférer avec le baron de Luz, lieutenant général du roi en Bourgogne, sur les mesures propres au rétablissement de la religion catholique dans ce pays. Il partit aussitôt pour cette ville, fit rendre aux catholiques huit églises paroissiales dont les hérétiques s'étaient emparés, et eut la consolation de ramener bon nombre d'hérétiques par ses prédications et ses conférences. Une fois ses affaires terminées, il se rendit au château de Montholon pour bénir le mariage du baron de Thorens, son frère, avec la fille aînée de Madame de Chantal, et revint promptement à Annecy. Quelque temps après, il eut la douleur de perdre sa vénérable mère, dont il reçut le dernier soupir. « Il a plu à Dieu », écrivit-il à Madame de Chantal, « de retirer de ce misérable monde notre très-bonne et très-chère mère, pour la placer auprès de lui dans son paradis, comme je l'espère, d'autant plus que c'était une des plus belles et des plus innocentes âmes qu'il fût possible de trouver... Dieu est bon et sa miséricorde éternelle ; toutes ses volontés sont justes et ses décrets équitables ; je m'y soumets malgré la douleur de cette séparation, douleur très-vive sans doute, mais cependant toujours tranquille; car je dis comme David: « Je me tais, Seigneur, et je n'ouvre pas ma bouche à la plainte, parce que c'est vous qui l'avez fait »: sans cela j'eusse été inconsolable; mais je n'ose ni crier, ni témoigner de mécontentement sous les coups de cette main paternelle, que j'ai appris à aimer tendrement dès ma jeunesse ».
L'Ordre de la Visitation, dont nous avons suffisamment parlé dans la vie de sainte Chantal, au 4 décembre, fut l'une des plus belles œuvres de saint François de Sales. Dès le début, il donna aux religieuses des règles provisoires à titre d'essai: « Nous commencerons », dit-il, « avec la pauvreté, parce que notre Congrégation ne prétendra s'enrichir que de bonnes œuvres. Voici, pour commencer, quelle sera la clôture: Aucun homme n'entrera dans la maison que dans les cas où la chose est permise pour les monastères. Les femmes elles-mêmes n'y entreront qu'avec la permission du supérieur. Les sœurs ne sortiront que pour le service des malades, après l'année du noviciat. Elles chanteront le petit Office de la sainte Vierge pour avoir en cela une sainte et divine récréation; et, du reste, elles vaqueront à toutes sortes de bons exercices, notamment à celui de la sainte et cordiale oraison. J'espère que la chose réussira: ne pouvant pas mieux faire pour le moment, il est bon de faire cela ». Le saint Évêque, redoublant de soins pour ses saintes filles, leur recommandait souvent une constante égalité d'âme, l'oraison et la sainte communion. Pour devenir de véritables épouses de Jésus-Christ, « il faut », disait-il, « que toutes ici se laissent traiter, corriger et polir, et s'établissent solidement dans l'humilité, dans la parfaite abnégation de la volonté propre, dans le détachement de toutes choses. De là, on s'élèvera à la pratique des vertus; et dans le choix on préférera, non les plus éclatantes, mais les plus humbles, les plus petites pratiques de douceur, de patience, de support du prochain, d'application à faire plaisir à toutes en toutes choses, sauf le péché; enfin, la modestie dans le regard, dans la parole et dans le maintien ».
François de Sales, pour les encourager à la pratique de ces vertus, leur disait : « Tout tourne à bien pour ceux qui aiment Dieu: nos misères servent à nous rendre humbles; nos affections, nos traverses et nos persécutions bien supportées, nous méritent un accroissement de bonheur sans fin. Tout est vanité, hors l'éternité. Chaque jour nous approche de cette éternité, et déjà nous y avons presque un de nos pieds: pourvu qu'elle nous soit heureuse, qu'importe que le passage, qui ne dure qu'un moment, soit un peu orageux!... Est-il possible que, sachant que nos souffrances de trois ou quatre jours produisent d'éternelles consolations, nous ne les supportions pas de bonne grâce? Puisque Dieu est notre père, père si tendre, qu'il veille continuellement sur nous, et qu'un cheveu ne tombe pas sans lui de notre tête, comment ne sommes-nous pas toujours préoccupés du soin de l'aimer et de le servir? » — « Avant de jouir de Dieu », disait-il encore, « il faut beaucoup souffrir pour Dieu ».
Ces entretiens du saint évêque avec ses religieuses furent pieusement recueillis par ces dernières, qui nous les ont transmis dans un livre intitulé : *Entretiens spirituels*. François de Sales y expose trois lois de la vie spirituelle, qui sont d'une « utilité non pareille et propres à donner une grande paix et suavité intérieure, parce qu'elles sont toutes d'amour ». La première est de tout faire pour Dieu et rien pour soi; la seconde, de ne jamais rien rabattre de son exactitude à tous ses devoirs au milieu des maux de cette vie; la troisième, de bénir Dieu dans l'adversité comme dans la prospérité. Le saint évêque recommande ensuite à ses filles de s'abandonner entièrement à Dieu : « Les Saints qui sont au ciel », leur dit-il, « ont une telle union avec la volonté de Dieu, que, s'il y avait un peu plus du bon plaisir de Dieu à ce qu'ils allassent en enfer, ils quitteraient à l'instant le paradis pour y aller. Nous devons de même en toute occasion nous laisser conduire à la volonté de Dieu, sans nous préoccuper des conséquences nuisibles ou favorables qui en découleront, assurés que nous sommes, que rien ne saurait nous être envoyé de ce cœur paternel, dont il ne nous fasse tirer profit, si nous avons confiance en lui ». Il n'a garde non plus d'oublier la modestie extérieure et intérieure, et surtout l'humilité. « Les filles de la Visitation », leur dit-il, « parleront toujours très-humblement de leur petite Congrégation, et lui préféreront toutes les autres quant à l'honneur et à l'estime ; néanmoins, elles la préféreront aussi à toute autre quant à l'amour, témoignant volontiers, lorsque l'occasion s'en présentera, combien elles vivent agréablement en cet état. Ainsi chacun préfère son pays en amour, non en estime ; ainsi chaque pilote chérit plus le vaisseau dans lequel il vogue que les autres, quoique plus riches ».
À ces belles instructions, François de Sales joignit quelques conseils propres à prémunir ses saintes filles contre l'inconstance : « Dieu », leur dit-il, « a donné à l'homme la raison pour le conduire ; et cependant peu d'hommes se laissent conduire par elle ; on suit ses passions, ses caprices, son humeur changeante ; ce qui plaît en un jour déplaît l'autre ; on aime et on hait la même personne, selon l'humeur du moment ; on est joyeux ou mélancolique, souvent sans savoir pourquoi... Ce n'est pas là l'esprit chrétien : l'inégalité des événements ne doit jamais porter dans nos âmes l'inégalité d'humeur ; parmi la variété des accidents, il faut toujours demeurer invariable, content de servir Dieu constamment, courageusement et hardiment, sans discontinuation aucune. C'est dans la paix d'un cœur toujours égal que Dieu se montre, de même que, quand le lac est bien calme et que le vent n'agite point ses eaux, le ciel en une nuit sereine y est si bien représenté avec les étoiles, qu'on en voit autant la beauté en regardant en bas que si on regardait en haut ». Les religieuses, ainsi formées, firent des progrès rapides dans la vertu et la sainteté ; aussi ne parlait-on partout que du nouvel Ordre. Attirées par le parfum de tant de vertus, de nouvelles aspirantes vinrent accroître la fervente communauté, qui en peu de temps établit une maison à Lyon et à Moulins.
L'Ordre de la Visitation, commençant ainsi à se répandre, François de Sales lui donna une constitution définitive. Les évêques furent établis supérieurs immédiats de toutes les maisons de l'Ordre. Après avoir réglé les conditions pour l'admission des aspirantes, le nombre de membres que doit avoir chaque maison, il partagea les sœurs en trois catégories : celles de chœur, les associées et les domestiques ; puis il prescrit la clôture, l'obéissance à la supérieure, l'emploi de la journée, les jours de jeûne, etc. Ce qui relève au plus haut degré le mérite de ces règles, c'est l'esprit de charité et d'humilité, dans lequel le pieux législateur veut qu'on les observe. Après avoir ainsi rédigé ses Constitutions, saint François de Sales les soumit à l'approbation du Saint-Siège et demanda l'érection de sa Congrégation en Ordre religieux. Le souverain Pontife Paul V, par une bulle du 23 avril 1618, l'autorisa à ériger son institut en Ordre religieux sous la Règle de Saint-Augustin.
Pendant que saint François de Sales donnait tous ses soins à l'Ordre de la Visitation, il ne perdait pas de vue le gouvernement de son diocèse.
N'ayant pu réussir à y établir un grand séminaire, il encourageait les études dans son clergé, en assistant aux thèses publiques de philosophie et de théologie. D'un autre côté, pour alimenter la piété des fidèles, il faisait choix des meilleurs prédicateurs pour donner des missions et prêcher les stations de l'Avent et du Carême. Comme les hérétiques occupaient encore des églises et des bénéfices dans le pays de Gex, il écrivit à la reine Marie de Médicis pour en obtenir la restitution ainsi que le rétablissement des monastères.
En l'année 1613, le saint Prélat se rendit à Turin auprès du duc de Savoie, afin de lui recommander son Institut, ainsi que le collège d'Annecy qui était tombé en décadence. De là il se rendit à Milan pour y honorer les reliques de saint Charles Borromée. Il visita les Barnabites de cette ville, chez lesquels il séjourna quelques jours, et suivant la mission qu'il avait reçue du duc de Savoie, il leur offrit la direction du collège d'Annecy, qu'ils acceptèrent. Rappelé à Turin par la fête du Saint-Suaire, qui était proche, et où il devait porter la parole, il se remit en route et visita à Novara le tombeau de saint Bernard de Menthon. Quelques jours après il retournait à Annecy en passant par le mont Cenis. Les fêtes de la Pentecôte terminées, il se rendit au pays de Gex où les hérétiques s'obstinaient à ne point rendre à l'Église les biens qu'ils lui avaient enlevés. À force de zèle et d'industrie, il finit par rétablir l'office divin dans huit paroisses, obligea les curés à y résider, et pourvut ces églises de tout ce qui leur était nécessaire ; mais par suite de l'obstination des ministres hérétiques à garder les biens ecclésiastiques, les curés et les églises furent toujours dans la plus extrême pauvreté. Une chose cependant affligeait davantage le cœur du saint évêque : c'était la privation de la liberté religieuse, à laquelle la France avait substitué une servitude humiliante. Pour remédier à de si grands maux, il recommanda les intérêts de cette partie de son diocèse à M. de Belley, nommé député aux états généraux du royaume.
Il eut la consolation, en l'année 1614, d'établir les Barnabites à Annecy, et des Chartreux à Ripailles, d'où leur influence se fit bientôt sentir dans tous les environs, au grand profit de la religion et des âmes. Vers le même temps, la ville d'Annecy fut dans une grande anxiété, se voyant à la veille d'une grande famine. François de Sales réunit tout son peuple à l'église, et leur dit d'un ton inspiré : « Mes enfants, espérez, confiez-vous en Dieu, et le nécessaire vous sera donné, pourvu que vous observiez ses commandements ; n'ayez point peur, je vous promets de sa part que non-seulement vous ne périrez pas de la famine, mais que vous ne souffrirez pas même de la pauvreté ». L'effet répondit à sa prédiction.
L'empereur d'Allemagne l'ayant convoqué, comme prince du saint-empire, à la Diète de Ratisbonne pour le 1er février de l'année 1615, il lui répondit qu'il serait flatté de pouvoir se rendre à son invitation, mais que les hérétiques l'avaient réduit à un tel état qu'il n'avait d'autre moyen que la prière pour venir en aide à Sa Majesté. Sur ces entrefaites, le saint Prélat se rendit à Lyon, et ensuite à Sion, capitale du Valais, pour assister à la consécration du nouvel évêque nommé par le Saint-Siège. Le clergé et les habitants de la ville lui ayant exprimé leur désir d'entendre de sa bouche la parole divine, il leur fit plusieurs discours suivis sur les caractères de la véritable Église, surtout sur la nécessité de la succession non interrompue des pasteurs et d'une autorité enseignante. « À ces caractères », dit-il, « l'esprit le plus grossier peut discerner la vraie Église sans aucune discussion doctrinale ou théologique. L'Église romaine est la seule des sociétés chrétiennes qui ait une méthode courte et facile pour instruire les peuples des vérités évangéliques, la méthode de la discussion et du raisonnement ne pouvant convenir au peuple ni à presque personne, puisqu'elle jette le plus souvent les savants et les beaux esprits dans des travers et des excès dignes de pitié. L'Église, dont la doctrine est faite pour toutes sortes d'esprits et est un objet de foi et de soumission plutôt que de science et de disputes, n'a d'autre méthode que celle de l'autorité enseignant à tous ce qu'il faut croire ; et rien n'est plus selon la raison que de croire à Dieu, de croire à l'Église, de croire à l'autorité la plus grande, la plus respectable comme la plus respectée de tous temps par les plus grands génies et les plus savants hommes ». Ces instructions, tout en confirmant les catholiques dans la foi, ébranlèrent plusieurs hérétiques qui finirent par abandonner le schisme.
François de Sales ne négligeait rien de ce qui pouvait favoriser le développement de la religion et améliorer la position de son peuple. On le vit, en 1615, pendant une disette de grains, acheter pour les pauvres honteux des quantités considérables de froment, et faire distribuer deux jours par semaine d'abondantes aumônes à tous les indigents qui se présentaient à sa porte. Dans le but de réunir à Thonon, capitale du Chablais, tous les moyens propres à y faire fleurir la religion, il ajouta aux deux corps d'ouvriers évangéliques établis dans la Sainte-Maison, une société de prêtres voués à l'éducation de la jeunesse. Ce soin fut confié aux Barnabites, dont les succès merveilleux éveillèrent la jalousie de quelques personnes qui les calomnièrent auprès du souverain Pontife ; mais l'innocence des religieux ayant été reconnue, le Pape, pour les mettre à couvert des traits de l'envie, les prit sous sa protection. De retour à Annecy le 20 septembre, il y reçut quelque temps après le cardinal de Marquemont avec tous les honneurs dus à son mérite et à sa dignité : ce fut un bonheur pour les deux prélats, qu'animait également l'esprit de Dieu, de conférer ensemble de matières ecclésiastiques. Le cardinal, témoin des vertus éminentes du saint évêque de Genève, exprima son admiration en ces termes : « Ô le grand serviteur de Dieu ! ô l'homme saint et parfait ! prélat envoyé du ciel et que j'ai vu faire des actes héroïques de charité et de justice ! Ah ! plût à Dieu que tous les évêques eussent quelque petite portion de la grâce qu'il possède en plénitude ; c'est vraiment un pasteur accompli, et nous devons tous aspirer à retracer en nous ses vertus ».
En l'année 1616, François de Sales fut vivement affligé des calamités publiques qui vinrent fondre sur son troupeau par suite des guerres entre le duc de Savoie et le duc de Mantoue. Pour apaiser la colère du ciel, il ordonna des prières publiques dans tout son diocèse, et au bout de trois jours, les ennemis, qui investissaient la ville d'Annecy, furent obligés d'en lever le siège. Libre désormais, le saint évêque mit la dernière main à son *Traité de l'amour de Dieu*, qui parut dans le courant de cette même année. Ce livre, qui est un vrai chef-d'œuvre, fit partout une sensation profonde. Cependant, tout ce que la renommée publiait sur François de Sales fit concevoir au parlement du Dauphiné le désir d'entendre son éloquente parole, et on l'invita à venir prêcher à Grenoble l'Avent de 1616. Il se rendit à cette invitation : vivant en véritable apôtre, il eut bientôt gagné tous les cœurs par sa douceur, sa politesse et ses exemples. Pour mettre à profit les heureuses dispositions du peuple, il ne ménagea ni son repos ni ses forces, et se dévoua tout entier à régénérer cette ville : la prédication, la confession, les conférences particulières et la visite des communautés religieuses occupèrent tous ses instants. Encouragé par les succès qu'il obtint durant tout le cours de cette station, il y revint prêcher le Carême de 1617. Les conversions éclatantes qu'il fit jetèrent la désolation parmi les ministres hérétiques, qui essayèrent, mais en vain, d'en arrêter les progrès en empêchant les leurs d'assister à ses prédications.
Après avoir ainsi travaillé à la sanctification des autres, François de Sales retourna à Annecy, où il eut bientôt la douleur d'apprendre la mort de son frère, le baron de Thorens, enlevé en quelques jours par une fièvre pestilentielle, et peu après celle de la baronne. Ayant rendu les derniers devoirs à cette dernière, il se rendit aussitôt à Belley pour épancher son âme attristée dans le cœur de son ami. Les consolations qu'il trouva dans le sein de l'amitié, calmèrent sa douleur, et il revint à Annecy. Sur ces entrefaites, il accepta une nouvelle invitation de la ville de Grenoble pour y aller prêcher l'Avent et le Carême, et il y obtint les mêmes succès que l'année précédente. Pendant son séjour dans cette ville, il alla visiter la grande Chartreuse ; et, après quelques jours passés dans cet asile de la perfection religieuse, il revint à Annecy, embaumé du parfum de piété qu'on respire en ce saint lieu.
Le duc de Savoie ayant projeté de marier son fils avec Christine de France, envoya à Paris, pour négocier cette affaire, le cardinal de Savoie accompagné des personnages les plus honorables de ses États, parmi lesquels figurait au premier rang l'évêque de Genève. À son arrivée dans la capitale, tout le monde voulut entendre un prédicateur aussi renommé ; mais, au jour fixé, le saint prélat, qui écoutait plutôt les inspirations de l'humilité que celles de l'amour-propre, ne répondit pas à l'attente de son auditoire qui blâma son discours. Saint Vincent de Paul, jugeant la chose autrement que le monde, en fut édifié : « Voilà », dit-il à ses frères, « comment les Saints répriment la nature, qui aime l'éclat et la réputation ; voilà comment nous devons faire nous-mêmes, préférant les emplois bas aux apparents, l'abjection à ce qui pourrait nous faire honneur ». Cependant les vertus éclatantes du saint évêque lui attirèrent bientôt tous les cœurs. Durant toute la station de l'Avent à Saint-André des Arts, la foule fut si grande qu'on avait peine à trouver place dans l'église, et plus il prêchait, plus on témoignait d'avidité pour l'entendre. Cette station terminée, ses prédications ne discontinuèrent pas : invité à prêcher de tous côtés, toujours il donnait une réponse bienveillante, et il arrivait quelquefois qu'il avait promis jusqu'à trois et quatre sermons pour le même jour. « Dieu nous fera la grâce de multiplier notre pain », répondait-il à ses amis qui lui reprochaient de ne pas ménager sa santé. « Que voulez-vous ? j'ai un cœur qui ne sait rien refuser. J'ai plus tôt fait un sermon que de dire nenni. Si j'entrais dans vos vues, il faudrait m'établir un vicaire pour refuser ; car jamais je n'aurais le courage de le faire moi-même. La parole que j'annonce m'apprend que nous devons donner à tous ceux qui nous demandent, et que la vraie charité, sans égard à ses propres intérêts, n'envisage que ceux de Dieu et du prochain ». Le Carême arrivé, il reprit ses sermons à Saint-André des Arts, au milieu d'une affluence de plus en plus grande. Une vie si bien remplie édifia toute la capitale et fut la cause de nombreuses conversions.
Pendant son séjour à Paris, il lia une sainte amitié avec des hommes éminents, tels que André Duval, doyen de la faculté de théologie de Paris et supérieur général des Carmélites de France ; le Père-Suffren, de la Compagnie de Jésus ; M. Bourdoise, fondateur de la communauté de Saint-Nicolas du Chardonnet ; et surtout saint Vincent de Paul à qui il confia la direction des Religieuses de la Visitation de Paris. La principale des occupations de saint François de Sales était de visiter les communautés religieuses pour les animer à la perfection, de soulager les pauvres par des aumônes, de consoler les affligés, de terminer les procès dans les familles, d'assister à toutes les assemblées qui avaient pour objet les intérêts de la religion ou la charité du prochain, d'exhorter les malades dans les hôpitaux et de confesser les mourants. Il consacra aussi dans l'église de Saint-Germain des Prés un autel dédié à saint Symphorien.
François de Sales, tout en se livrant à ces travaux pour le bien des âmes, ne négligeait pas la mission qu'il avait à remplir à la cour. Grâce à sa prudence et à ses prières, la négociation, un instant compromise, eut tout le succès désirable, et peu après eut lieu la cérémonie du mariage. Pour le récompenser, la princesse Christine le nomma son grand aumônier; mais le saint évêque, qui ne se sentait d'autre ambition que de pouvoir employer le reste de ses jours au service de Notre-Seigneur, n'accepta cette charge qu'à la condition qu'elle ne préjudicierait en rien à ses devoirs d'évêque ni à sa résidence à Annecy, et qu'il ne toucherait aucun traitement comme aumônier. Sur ces entrefaites, il fit preuve d'un grand détachement en refusant le riche bénéfice, alors vacant, de l'abbaye de Sainte-Geneviève; il refusa de même la charge de coadjuteur de l'évêque de Paris avec la future succession de ce grand siège, que lui offrait le cardinal de Retz. « Le diocèse de Genève », dit-il, « est la portion de la vigne que Dieu m'a appelé à cultiver, je ne peux y renoncer sans exposer mon salut. On ne se donne pas à l'Église pour faire une grande fortune, mais pour défricher le champ assigné par le père de famille ». Au milieu des applaudissements et des honneurs de la cour, la gloire ne l'éblouit pas plus que les richesses: il se tenait toujours dans l'humilité. « Ô Dieu ! » écrivait-il à sainte Chantal, « qu'il vaut mieux être pauvre dans la maison de Dieu que d'habiter dans le palais des rois! Je fais ici le noviciat de la cour, mais jamais je n'y ferai profession... La cour est le rendez-vous de toutes les délices du monde, l'écho de toutes ses maximes, double raison pour que je l'abhorre. Grâce à Dieu, j'ai appris à la cour à être plus simple et moins mondain. Se pourrait-il faire qu'après avoir considéré la bonté et l'éternité de Dieu, nous puissions aimer cette misérable vanité du monde?... La vue des grandeurs du monde relève dans mon esprit la grandeur des vertus chrétiennes et me fait estimer davantage les mépris. Quelle différence entre cette réunion d'intrigants, car la cour n'est pas autre chose, et la réunion d'âmes religieuses qui n'ont d'autre prétention que d'aller au ciel! Oh ! si nous savions en quoi consiste le vrai bien! »
Le prince de Piémont étant sur le point de retourner dans sa patrie, François de Sales dit adieu à ses amis et reprit le chemin de la Savoie, en passant par Bourges, Moulins, Lyon et Grenoble, où l'on bénit en sa présence la première pierre du monastère de la Visitation. À son arrivée à Annecy, trouvant le pays désolé par la famine, il fit aussitôt distribuer des grains et des aumônes en proportion des besoins: sa charité pastorale trouva toujours de quoi donner à ceux qui se trouvaient dans le besoin. Sur ces entrefaites, il acquiesça avec joie à la demande de la princesse de Piémont, qui lui demandait, pour le remplacer, avec le titre de premier aumônier, son frère, le chanoine Jean-François: notre Saint, en effet, l'estimait plus propre que lui au séjour de la cour.
Non content de travailler au salut de son troupeau par ses prédications et ses exemples, il s'appliqua à la direction des âmes par ses lettres et ses écrits : ce fut alors qu'il donna aux ermites du mont Voiron des constitutions admirables qui firent de lui comme le fondateur d'une nouvelle Congrégation. La sainteté de François de Sales devenant de jour en jour plus éclatante, à la suite de plusieurs guérisons miraculeuses dues à ses prières, la vénération du peuple envers lui alla toujours croissant, et le roi de France, Louis XIII, à l'exemple de Henri IV, chercha à l'attirer dans son royaume. Mais le saint évêque, épuisé par les fatigues d'un long et laborieux apostolat, songeait à quitter son évêché pour vivre dans la retraite, quand il apprit que son frère, Jean-François de Sales, avait été nommé son coadjuteur avec future succession, sous le titre d'évêque de Chalcédoine. Celui-ci, aussitôt après son sacre se rendit à Annecy pour y passer quelques jours avec son saint frère, dont les occupations multiples ne diminuaient rien de son union à Dieu et de la perfection de son recueillement, ainsi qu'il l'écrivait à sainte Chantal : « Que j'ai été aise ce matin (24 août) de trouver mon Dieu si grand, que je ne pouvais pas seulement assez imaginer sa grandeur ! Mais, puisque je ne puis l'exalter ni l'agrandir, je veux du moins annoncer partout sa grandeur et son immensité. Cachons doucement notre petitesse en cette grandeur ; et, comme un petit poussin, tout couvert des ailes de sa mère, demeure en assurance tout chaudement, reposons nos cœurs en la douce et amoureuse providence de Notre-Seigneur, et abritons-nous chaudement sous sa sainte protection ».
L'abbaye de Sainte-Catherine, située à une demi-lieue d'Annecy et occupée par des religieuses de l'Ordre de Saint-Bernard, attirait la sollicitude du saint évêque, qui, trouvant qu'elles ne servaient pas Dieu à son gré, entreprit de les réformer ; mais la chose n'était pas facile, en présence de l'opposition de l'abbesse et de plusieurs religieuses : il fallait attendre des temps meilleurs. Cependant cinq religieuses, désireuses de mener une vie plus parfaite, lui demandèrent la permission d'aller s'établir à Rumilly, pour y commencer leur réforme ; ce qui leur fut accordé. François de Sales alla les visiter quelque temps après, présida à l'élection de la supérieure et leur donna des constitutions qui furent approuvées par le pape Grégoire XV, en 1622. Cette réforme eut un plein succès, et l'Église fut bientôt enrichie de plusieurs maisons de Bernardines réformées. Après cette visite, François de Sales retourna à Annecy où, peu après son arrivée, il reçut la visite de ses deux frères, qui le trouvèrent absorbé dans une méditation profonde. « Mes frères », leur dit-il, « laissez-moi un peu tout seul avec mon Dieu ; sa divine Majesté m'a averti de penser sérieusement à une affaire de la dernière importance. Je vous la communiquerai dans quelque temps ». Sur ces paroles, ils le quittèrent, persuadés qu'il avait voulu leur parler de sa mort prochaine. En effet, à dater de ce moment, tout l'ensemble de sa vie les confirma dans cette croyance. Ne se considérant plus que comme un voyageur ici-bas, il mit ordre à ses affaires temporelles. Cependant l'intérêt de son diocèse le préoccupait plus que tout le reste : il s'appliqua dès lors tout entier à enseigner à son frère les devoirs de l'épiscopat et à le préparer à prendre le gouvernement de son troupeau. Les deux évêques se rendirent à l'abbaye de Talloires, vers la fin de novembre de l'année 1621, et procédèrent à la translation des reliques de saint Germain.
À son retour à Annecy, le saint évêque, apprenant qu'un nommé Bernard Paris était à l'agonie, se rendit aussitôt près de son chevet, et faisant sur lui le signe de la croix, le guérit miraculeusement. Pendant qu'il rendait ainsi la santé aux autres, il ne pensait pour lui qu'à se préparer à la mort, qu'il sentait proche ; et un jour que son frère, en le voyant tout pensif, lui demandait le sujet de sa tristesse : « Je ne suis nullement triste », répondit-il, « mais je suis aux écoutes pour entendre quand l'heure du départ sonnera... Il n'y a plus rien en ce monde capable de me réjouir et de me contenter. Je ne pense plus qu'au ciel et à l'éternité bienheureuse qui nous attend. Plus j'avance en la vie de cette mortalité, plus je la trouve misérable et m'étonne que les hommes s'attachent si fort aux choses de la terre ». Ses jambes enflées et couvertes de plaies et de violentes douleurs intérieures l'avertissaient du reste qu'il n'avait plus longtemps à vivre ; cependant il ne changeait rien à ses habitudes et à ses travaux. Il alla même à Thonon, puis à Pignerol, où devait se tenir le chapitre des Feuillants qu'il devait présider au nom du pape Grégoire XV. Grâce à sa prudence consommée, il triompha de toutes les difficultés, rétablit l'ordre le plus parfait dans la communauté et fit élire un supérieur. De là il se rendit à Turin où l'appelaient tous les vœux de la cour. Retiré au couvent des Pères Feuillants, il y tomba gravement malade ; mais ce qui le fit souffrir le plus cruellement, ce fut d'apprendre qu'une grande disette régnait en Savoie et que son peuple souffrait sans qu'il pût le soulager. « Ah ! » disait-il, « quand je serai de retour à Annecy, je vendrai ma mitre, ma crosse, mes habits, ma vaisselle et tout ce que possède, pour secourir mes pauvres ». Dès qu'il fut guéri, il quitta la cour et se mit en route pour Annecy où le peuple l'accueillit avec joie.
Sa première occupation fut de soulager les pauvres qui étaient dans le plus grand dénuement : il leur distribua tout ce qu'il possédait, et quand sa bourse fut épuisée, il eut recours à celle de plusieurs personnes charitables, qui s'empressèrent de l'aider dans ses bonnes œuvres. Pendant ce temps, le duc de Savoie l'invita à se rendre avec lui à Avignon, et le saint évêque, malgré le mauvais état de sa santé qui inspirait à ses amis de justes craintes, se rendit à l'invitation de son prince. « Il faut aller », disait-il, « où Dieu nous appelle ; nous irons tant que nous pourrons, et nous nous arrêterons quand la maladie ne nous permettra plus d'aller ». Comme il prévoyait bien que ce voyage serait le dernier, il mit ordre à ses affaires, et après avoir consacré une partie de la journée du 7 novembre à faire une revue exacte de sa conscience, il s'écria : « Vraiment, il me semble, par la grâce de Dieu, que je ne tiens plus à la terre que du bout du pied, car l'autre est déjà levé en l'air pour partir ». Après avoir dit adieu à ses parents et à ses amis, à ses chanoines et à ses chères filles de la Visitation, il partit le 9 novembre, les laissant tous dans le deuil et les larmes. Sur son passage, il visita les monastères de la Visitation de Belley, de Bellecour et de Valence, et arriva enfin à Avignon où il fut reçu comme un ange du ciel.
Durant son séjour dans cette ville, il ne s'occupa que de choses saintes, n'ayant de rapport avec les grands de la cour que pour les intérêts de la religion. Après quelques jours passés dans cette ville, il se mit en route pour Lyon avec le roi de France et le duc de Savoie. Pendant que la ville fêtait l'arrivée des deux souverains, le saint évêque, fuyant le bruit et le tumulte, s'était retiré au monastère de la Visitation pour y entretenir les religieuses de Dieu et des biens éternels. Un jour que ces saintes filles lui demandaient d'écrire sur le papier ce qu'il désirait le plus d'elles, il n'écrivit que ce seul mot : « Humilité ». Sainte Chantal, qui faisait alors la visite de ses monastères, arriva à Lyon où elle eut le bonheur de conférer avec son saint directeur. Le saint évêque était accablé par les nombreux visiteurs qui venaient de toutes parts le consulter, et cependant ces visites ne lui faisaient point négliger ses autres devoirs : il allait visiter les pauvres auxquels il portait des secours, et il prêchait partout où on le demandait. Le jour de la fête de saint Jean, voyant sa vue s'affaiblir, il dit à ceux qui l'entouraient : « Cela signifie qu'il s'en faut aller, et j'en bénis Dieu ; le corps qui s'affaisse appesantit l'âme ». Peu après il eut un évanouissement qui fut suivi d'une apoplexie : on s'empressa autour de lui pour le soulager. Comme le mal empirait toujours, il demanda l'Extrême-Onction, et répondit à toutes les prières avec les plus grands sentiments de piété : à sa prière, les ecclésiastiques qui veillaient à ses côtés, lui suggéraient souvent des actes de foi, d'espérance, de charité, de conformité à la volonté de Dieu, de contrition et d'humilité. Le saint malade, quand il était sorti de l'assoupissement dans lequel il retombait sans cesse, s'entretenait avec son Dieu, implorant sa miséricorde et se confiant en lui. Il aimait à redire ces paroles de la sainte Écriture : « Ô mon bien-aimé ! montrez-moi le lieu où vous rassasiez vos agneaux, où vous reposez dans un midi continuel » ; et il exhalait ainsi les soupirs ardents qui débordaient de son cœur : « Ô mon Dieu ! tout mon désir est devant vous, et mes gémissements vous sont connus : mon Dieu et mon tout ! mon désir et le désir des collines éternelles ! » Enfin, sa dernière heure étant arrivée, il perdit la parole après avoir prononcé le saint nom de Jésus, et pendant que les assistants récitaient les prières de la recommandation de l'âme, au moment où l'on disait l'invocation : Omnes sancti Innocentes, orate pro eo, il rendit son âme pure et innocente à Dieu, le jour de la fête des saints Innocents, avec le même calme, la même tranquillité qui avait présidé à toute sa vie.
Après avoir suivi le saint évêque depuis son berceau jusqu'à la tombe, nous allons maintenant examiner en particulier les belles qualités, les vertus éminentes qui ont embelli et couronné une si sainte vie.
François de Sales, pour s'élever à un si haut degré de sainteté, s'appliqua de bonne heure à la prière qui unit l'âme à Dieu « L'oraison », dit-il, « mettant notre entendement en la clarté et lumière divine, il n'y a rien qui purge tant notre entendement de ses ignorances, et notre volonté de ses affections dépravées. C'est l'eau de la bénédiction qui, par son arrosage, fait reverdir et fleurir les plantes de nos bons désirs, lave nos âmes de leurs imperfections et désaltère nos cœurs de leurs passions ». — Dans l'oraison, il conversait avec Notre-Seigneur comme un enfant avec son père ; et dans ces divines communications avec son bien-aimé, rien n'était capable de le distraire, ainsi qu'il l'avoua un jour à un chanoine d'Annecy : « Je ne sais ce que j'ai fait à Notre-Seigneur, sa miséricorde est incompréhensible à mon égard ; car je ne suis pas plus tôt mis en oraison que j'oublie tout, excepté lui ; il me semble alors que je ne sois plus qu'à lui ». — Les aridités qu'il éprouvait dans ce saint exercice, lui faisaient dire : « Quand Notre-Seigneur me donne de bons sentiments, je les reçois en simplicité, avec une très-profonde révérence mêlée de confiance, me tenant très-humble, très-petit et très-abaissé devant lui, comme un enfant d'amour. Quand il ne m'en donne pas, je n'y pense pas, et ne prends point garde si je suis en consolation ou en désolation ».
À l'exercice de la prière, il joignait celui de la présence de Dieu : « Ô qu'heureuse », s'écriait-il, « est l'âme qui, dans la tranquillité de son cœur, conserve amoureusement le sacré sentiment de la présence de Dieu ! car son union avec la divine bonté détrempera tout son esprit de l'infinie suavité... Et pourquoi l'âme recueillie en Dieu s'inquiéterait-elle ? n'a-t-elle pas tout sujet de demeurer en repos ? car, que chercherait-elle, puisqu'elle a trouvé celui qu'elle cherchait ? il ne lui reste qu'à s'écrier : J'ai trouvé celui que mon cœur aime et ne le quitterai point ». — Pour se perfectionner dans ce saint exercice, qu'il appelait le gardien de la pureté et de l'innocence, il avait recours à plusieurs saintes industries. « Nous devons avoir Dieu devant les yeux », disait-il, « toujours et en tous lieux, aussi bien étant seuls qu'en compagnie, en tout temps, voire même en dormant, nous couchant modestement en la présence de Dieu, comme ferait celui à qui Notre-Seigneur, étant encore en vie, commanderait de dormir et de se coucher en sa présence ». — « Faites », disait-il encore, « comme les petits enfants qui, d'une main, se tiennent à leur père et, de l'autre, cueillent des fraises ou des mûres le long des baies. De même, maniant les biens de ce monde de l'une de vos mains, tenez toujours de l'autre la main du Père céleste, vous retournant de temps en temps à lui pour voir s'il a agréables vos occupations. Parmi les affaires qui ne requièrent pas une attention si forte, regardez plus Dieu que les affaires; et, quand les affaires requièrent toute votre attention, de temps en temps au moins regardez à Dieu, comme les navigateurs qui, pour arriver à la terre qu'ils désirent, regardent au ciel ». Outre l'oraison et le recueillement, il consacrait chaque année quelques jours à une retraite spirituelle.
La vivacité et la grandeur de la foi du saint Évêque se révèlent dans ces paroles : « Ô Dieu ! mon âme ne trouve rien de difficile à croire parmi les effets du divin amour : la beauté de notre sainte foi me paraît si ravissante, que j'en meurs d'amour, et m'est avis que je dois serrer le don précieux que Dieu m'en a fait dans un cœur tout parfumé de dévotion. Lorsque notre esprit, élevé au-dessus de la lumière naturelle, commence à voir les vérités sublimes de la foi, ô Seigneur, quelle allégresse ! L'âme se fond de plaisir en entendant la parole de son céleste Époux, qu'elle trouve plus suave que le miel de toutes les sciences humaines, ou en voyant sa face, non, il est vrai, au plein jour de la gloire, mais dans la faible clarté du point du jour. Oh ! quelles délices donne à l'âme la sainte lumière de la foi, qui montre avec une certitude incomparable, non-seulement l'origine et la destination des créatures, mais la naissance du Verbe divin, qui, avec le Père et le Saint-Esprit, est un seul Dieu très-adorable et béni dans les siècles des siècles ! Le docte Platon ne sut jamais ceci, l'éloquent Démosthènes l'a ignoré. Les heureux pèlerins d'Emmaüs disaient, en entendant les paroles de la foi : Notre cœur n'était-il pas tout ardent tandis qu'il nous parlait en chemin ? Or, si les vérités divines procurent de si grandes suavités lorsqu'elles ne sont encore proposées que dans la lumière obscure de la foi, ô Dieu ! que sera-ce quand nous les contemplerons dans la clarté du midi de la gloire ? La reine de Saba s'écriait, après avoir entendu les paroles de sagesse qui sortaient de la bouche de Salomon, que ce qu'on lui avait dit de cette sagesse n'était pas la moitié de ce que l'expérience lui en faisait connaître; mais quand, arrivés en la céleste Jérusalem, le roi de gloire nous manifestera avec une clarté incompréhensible les merveilles de la souveraine vérité, et que nous verrons à nu ce que nous avons cru icibas; oh ! alors quels ravissements, quelles extases, quelle admiration, quel amour, quelles douceurs ! Non, jamais, dirons-nous dans l'excès de nos transports, nous n'aurions pensé voir des vérités si délectables ». — Une de ses maximes était qu'il fallait marcher devant Dieu selon l'esprit de la foi et non selon le sens humain. « Une personne », disait-il, « est bien douce, bien agréable; elle m'aime et me rend service; la chérir uniquement pour cela, c'est aimer selon la chair et les sens; car les animaux, qui n'ont pour guide que la chair et les sens, aiment leurs bienfaiteurs et ceux qui les traitent avec douceur et affection. Mais une personne est rude, âpre, incivile; je l'aborde, je lui témoigne de l'affection, je lui rends service, non que j'y aie du plaisir, mais parce que cela est selon le bon plaisir de Dieu; c'est là agir en esprit de foi. Je suis triste, et à cause de cela je ne veux pas parler; les perroquets font ainsi. Je suis triste; mais, puisque la charité veut que je parle, je le ferai; c'est là vivre de la foi. Je suis méprisé, et je m'en fâche; les paons et les singes font ainsi. Je suis méprisé et je m'en réjouis: c'est là imiter les Apôtres. Vivre donc de la foi, c'est faire les actions, dire les paroles, avoir les pensées que l'esprit de foi requiert de nous. L'âme, appuyée sur l'esprit de foi, s'encourage parmi les difficultés, parce qu'elle sait que Dieu aime, supporte et secourt les misérables qui espèrent en lui; elle s'attache à Dieu et dit souvent que tout ce qui n'est pas Dieu n'est rien, que ce qui n'est pas pour l'éternité n'est que vanité ». — Toutes les actions du Saint n'étaient faites qu'en vue de Dieu. « Nous ne devons plus », disait-il, « nous servir de notre cœur, de nos yeux, de nos paroles pour contenter notre humeur et nos inclinations, mais seulement pour le service de l'Époux céleste ».
L'espérance de posséder un jour les biens de la vie future le faisait soupirer après l'heure du départ. « Ô ! » disait-il, « que la durée de mon exil se prolonge! Mon âme languit loin de ma patrie... Quand sera-ce que toutes nos espérances seront uniquement pour le paradis?... Quand le divin amour nous consumera-t-il pour nous faire mourir entièrement à nous-mêmes et vivre entièrement à Dieu?... Ô mon Dieu, que je trouve de consolation dans l'assurance que j'ai que mon cœur sera éternellement abîmé dans l'amour du cœur de Jésus! Que la Providence nous conduise où il lui plaira, qu'importe? nous arriverons à ce port ». — Sa confiance en Dieu n'est pas moins admirable. « Notre-Seigneur », disait-il, « m'a appris cette leçon dès ma jeunesse, et si j'étais à renaître, je voudrais me laisser gouverner jusqu'à dans les moindres choses par cette divine Providence, avec une simplicité d'enfant et un profond mépris de toute prudence humaine. Ce m'est une grande jouissance de marcher les yeux fermés sous la conduite de la Providence. Ses desseins sont impénétrables, mais toujours doux et suaves à ceux qui se confient en elle. Laissons-la donc conduire notre âme, qui est sa barque, elle nous fera surgir à bon port. Heureux ceux qui se confient en Celui qui peut comme Dieu, et veut comme père nous donner tout ce qui nous est bon; malheureux, au contraire, ceux qui mettent leur confiance dans la créature: celle-ci promet tout, donne peu, et fait payer bien cher le peu qu'elle donne ». — Dans les tentations, il s'écriait : « Plus je me sens faible, et plus je mets ma confiance en Dieu ». — Le Seigneur tardait-il à exaucer sa prière, il disait : « La Providence ne diffère son secours que pour provoquer notre confiance. Si notre Père céleste ne nous accorde pas toujours ce que nous demandons, c'est pour nous retenir auprès de lui et nous donner sujet de le presser par une amoureuse violence, ainsi qu'il le fit bien voir à ces deux pèlerins d'Emmaüs, avec lesquels il ne s'arrêta que sur la fin du jour et quand ils le forcèrent ». — Aux âmes éprouvées, il inspirait ainsi la confiance : « Viennent l'orage et la tempête, vous ne périrez pas, vous êtes avec Jésus. Si la peur vous saisit, criez fort : Ô Sauveur, sauvez-moi. Il vous tendra la main, serrez-la bien et allez joyeusement, sans philosopher sur votre mal. Tant que saint Pierre a confiance, la tempête ne peut le faire enfoncer; dès qu'il craint, il enfonce. La peur est un plus grand mal que le mal même. Il ne faut pas vouloir qu'aucune feuille de votre arbre soit agitée, mais il doit vous suffire qu'il demeure profondément enraciné. Si vous faites des chutes, prosternez-vous devant Dieu pour lui dire en esprit de confiance et d'humilité : Miséricorde, Seigneur, car je suis infirme. Relevez-vous ensuite en paix et allez en avant, bannissant toute défiance par la pensée que Dieu est plus miséricordieux que nous ne sommes misérables. Souffrez sans trouble la privation des goûts sensibles, un seul acte fait avec sécheresse valant mieux que plusieurs faits avec une grande tendresse, pourvu qu'il soit fait avec un amour plus fort, quoique moins agréable. Enfin, faites de tout vous-même un abandon paisible à la Providence au milieu des accidents de la vie et en présence même de la mort. Dieu vous a gardé jusqu'à présent ; tenez-vous à la main de sa providence, et il vous assistera ; et là où vous ne pourrez marcher, il vous portera. Ne pensez pas à ce qui vous arrivera demain : car le Père éternel, qui a eu soin de vous aujourd'hui, en aura soin demain et toujours. Ou il ne vous donnera pas de mal, ou, s'il vous en donne, il vous donnera un courage invincible pour le supporter. Si vous êtes en butte aux assauts des tentations, ne désirez pas d'en être affranchi. Il est bon que nous les éprouvions, afin d'avoir l'occasion de les combattre et de remporter des victoires. Cela sert à pratiquer les plus excellentes vertus et à les établir solidement dans l'âme ».
François de Sales, dans toutes ses actions, agissait par pur amour de Dieu. Une de ses maximes était que le vrai signe de l'amour divin, c'est d'aimer Dieu en toutes choses. « Si nous n'aimions que Dieu », disait-il, « la pauvreté et les richesses, la santé et la maladie, la vie et la mort, toutes les vicissitudes de ce monde nous seraient indifférentes, parce que nous les verrions toutes en Dieu, qui les ordonne ou les permet avec une infinie sagesse ». Pour bien connaître l'amour dont il brûlait pour Dieu, il n'y a qu'à lire son *Traité de l'amour de Dieu*, qui n'est que l'histoire fidèle de son cœur et de sa vie.
Le plus haut degré de perfection qu'une âme puisse atteindre, c'est l'union parfaite de sa volonté à celle de Dieu : telle fut la vie de saint François de Sales. « Ne regardez nullement à la substance des choses que vous faites », disait-il, « mais à l'honneur qu'elles ont, quelque chétives qu'elles soient, d'être voulues de Dieu, d'être dans l'ordre de sa providence et disposées par sa sagesse. La pureté de cœur consiste à estimer toutes choses au poids du sanctuaire, qui n'est autre que la volonté de Dieu ; n'aimez donc rien trop ardemment, pas même les vertus, que l'on perd quelquefois en passant les bornes de la modération ». — S'abandonnant en tout et pour tout au bon plaisir divin, il disait : « Quoi qu'il me puisse arriver, rien ne me fera départir de la ferme résolution où je suis d'acquiescer pleinement à tout ce que Dieu voudra faire de moi et de tout ce qui m'appartient. Je veux confondre ma volonté en celle de Dieu, ou plutôt je veux laisser Notre-Seigneur vouloir en moi et pour moi tout son bon plaisir, et je dépose tout soin de moi-même entre ses mains ». — Dans son *Traité de l'amour de Dieu*, livre IX°, voici la description qu'il donne d'une âme parfaitement unie à ce bon plaisir divin : « Ô Dieu, que votre volonté soit faite, non-seulement en exécution de vos commandements, conseils et inspirations, auxquels nous devons obéir, mais aussi en la souffrance des afflictions qui nous arrivent ; que votre volonté fasse, par nous, pour nous, en nous et de nous, tout ce qu'il lui plaira... Le cœur vraiment aimant aime le bon plaisir divin non-seulement dans les consolations, mais aussi dans les afflictions; il l'aime même plus dans les croix, les peines et les travaux, parce que la principale vertu de l'amour est de faire souffrir l'amant pour l'objet aimé... Et comment ne supporterait-on pas amoureusement les adversités, puisqu'elles procèdent de la même main du Seigneur, également aimable lorsqu'elle distribue les afflictions comme quand elle donne la consolation?... Ouvrons donc les bras de notre volonté; embrassons la croix très-amoureusement, acquiesçant à la très-sainte volonté de Dieu, et lui chantant l'hymne d'éternel acquiescement: Votre volonté soit faite en la terre comme au ciel... Sans doute les peines elles-mêmes ne peuvent être aimées; mais, envisagées en la volonté divine qui les ordonne, elles sont infiniment aimables, elles sont toutes d'or et plus précieuses qu'on ne saurait le dire... Que notre volonté soit donc indifférente à tout ce que Dieu veut, et se place entre ses mains comme une boule de cire disposée à prendre toutes les impressions de son bon plaisir, sans choix, sans préférence de quoi que ce soit, sans autre amour que celui de la volonté divine, aimant non les choses que Dieu veut, mais la volonté de Dieu qui les veut, se laissant conduire par cette divine volonté comme par un lien très-aimable, pour aller avec bonheur partout où voudra le divin bon plaisir, jusqu'à préférer, si la chose était possible, l'enfer avec la volonté de Dieu, au paradis sans cette divine volonté... Indifférence qui doit s'étendre à tout: aux choses naturelles, comme la santé ou la maladie, la beauté ou la laideur, la force ou la faiblesse; aux choses de la vie civile, comme les honneurs, les rangs, les richesses; aux choses de la vie spirituelle, comme les sécheresses ou les consolations, les goûts ou les aridités; enfin à tous les événements, et à l'action comme à la souffrance. Ô ! que bienheureuses sont de telles âmes, hardies et fortes à poursuivre les entreprises que Dieu leur inspire, non moins promptes à les quitter quand Dieu le veut ainsi, et toujours aussi douces dans les revers que dans les succès !
Pénétré d'un vif sentiment des grandeurs divines, saint François de Sales ne prononçait jamais le nom de Dieu ou de Notre-Seigneur qu'avec une profonde vénération. Pour exciter les fidèles à faire le signe de la croix avec un profond respect, il avait imaginé les plus gracieuses comparaisons: « Regardez votre cœur », leur disait-il, « comme un jardin où vous planterez l'arbre sacré de la croix; ou, si vous l'aimez mieux, considérez-le comme une forteresse où vous arborez l'étendard du grand roi, que vous ne devez rendre qu'à celui de qui est l'étendard, ou comme un cabinet que vous fermez avec la clef de la croix, et que vous ne devez ouvrir qu'à celui à qui la clef appartient ».
L'amour du Sauveur des hommes s'était tellement emparé de son cœur qu'il l'exprimait souvent et en toute occasion par ces mots: « Vive Jésus que j'aime! » Parlant du saint nom de Jésus: « Que nous serions heureux », disait-il, « de n'avoir en l'entendement que Jésus, en la mémoire que Jésus, en la volonté que Jésus, en l'imagination que Jésus! Plaise à ce divin Enfant de tremper nos cœurs dans son sang et les parfumer de son saint nom, afin que les bons désirs que nous avons conçus en soient tout empourprés et tout odorants! Baisons mille fois les pieds de ce Sauveur et disons-lui: Mon cœur, ô mon Dieu, vous appelle, mon regard vous désire, je soupire après votre visage ». — La passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ excitait dans son âme de si violents transports d'amour, qu'il s'écriait : « Ô Dieu ! si ce divin Sauveur a tout fait pour nous, que ne ferons-nous pas pour lui? S'il a donné sa vie pour nous, pourquoi ne consumerions-nous pas la nôtre à son service et pour son amour ? Ô ! qu'à jamais le jour de sa très-sainte Passion soit le jour chéri de notre cœur ! Ô amour ! que tu es douloureux ! ô douleur ! que tu es amoureuse ! » — La croix était, selon lui, le vrai livre du chrétien ; aussi recommandait-il de la porter toujours sur soi, de la baiser avec amour, en lui disant : « Ô Jésus ! le bien-aimé de mon âme, souffrez que je vous serre sur mon sein comme un bouquet de myrrhe ; je vous promets que ma bouche, qui est heureuse de baiser votre sainte croix, s'abstiendra désormais de médisances, de murmures, de toute parole qui pourrait vous déplaire ; que mes yeux, qui voient couler votre sang et vos larmes pour mes péchés, ne regarderont plus les vanités du monde, ni rien de ce qui expose à vous offenser ; que mes oreilles, qui écoutent avec tant de consolation les sept paroles prononcées par vous sur la croix, ne prendront plus plaisir aux vaines louanges, aux conversations inutiles, aux paroles qui blessent le prochain ; que mon esprit, après avoir étudié avec tant de goût le mystère de la croix, ne s'ouvrira plus aux pensées et imaginations vaines ou mauvaises ; que ma volonté, soumise aux lois de la croix et à l'amour de Jésus crucifié, n'aura plus que charité pour mes frères ; qu'enfin rien n'entrera dans mon cœur ou n'en sortira qu'avec la permission de la sainte croix, dont je tracerai sur moi, avec vénération, le signe sacré à mon coucher et à mon lever, et parmi toutes les angoisses de la vie ».
Le saint prélat avait une tendre dévotion envers l'adorable sacrement de l'Eucharistie, et il recommandait sans cesse aux fidèles la fréquente communion. « Communiez hardiment en paix et en humilité », disait-il, « pour correspondre aux désirs de l'Époux divin, qui, pour s'unir à nous, s'est anéanti et abaissé jusqu'à se faire notre viande, la viande de nous qui sommes la viande des vers ; ne laissez pas la communion pour vos distractions et froideurs, car tout cela se passe sans votre consentement dans les sens ; et rien ne rassérènera tant votre esprit que son roi, rien ne l'échaufferait tant que son soleil, rien ne le détrempera si suavement que son baume... Dieu ! quel bonheur pour nous que notre âme, en attendant cette union que nous aurons avec Notre-Seigneur au ciel, s'unisse à lui par ce divin sacrement, de telle sorte que nous mangeons, par communion réelle, celui que les chérubins et les séraphins adorent et mangent par contemplation réelle. Alors Jésus-Christ est dans toutes les parties de notre être ; là il redresse et purifie tout, il mortifie, vivifie, sanctifie tout ; il aime dans le cœur, il entend du cerveau, il anime dans la poitrine, il voit aux yeux, il parle en la langue, fait tout en nous, et alors nous ne vivons plus en nous-mêmes, mais Jésus-Christ vit en nous ». — L'amour de la Mère étant inséparable de l'amour du Fils, il avait pour Marie une dévotion toute particulière qu'il cherchait à communiquer aux autres, soit en recommandant la récitation du chapelet, soit en établissant des confréries en son honneur. Ce fut à Marie qu'il dédia son *Traité de l'amour de Dieu*, et dans son épître dédicatoire il nous montre les saintes ardeurs de son cœur envers elle : « Très-sainte Mère de Dieu », dit-il, « la plus aimable, la plus aimante et la plus aimée de toutes les créatures, prosterné sur ma face devant vos pieds, je vous dédie et consacre ce petit ouvrage d'amour à l'immense grandeur de votre dilection. Ô Jésus ! à qui puis-je mieux dédier les paroles de votre amour, qu'au cœur très-aimable de la bien-aimée de votre âme ? » Saint François de Sales avait aussi une grande dévotion à saint Joseph, aux anges gardiens et à tous les Saints.
Sa charité envers le prochain était si parfaite, que les peines, les travaux, les incommodités, les périls les plus grands ne lui étaient rien, pourvu qu'il fût utile et secourable à ses frères en Jésus-Christ. « Il faut tout faire pour le prochain, hormis de se damner », disait-il. « Je lui ai donné toute ma personne, mes moyens, mes affections, afin qu'il s'en serve selon ses besoins... Je ne sais comment j'ai le cœur fait; mais j'ai un tel plaisir, je ressens une suavité si délicieuse et si particulière à aimer même mes ennemis, que, si Dieu m'avait défendu de les aimer, j'aurais bien de la peine à lui obéir. Il y a bien quelque petit combat, mais enfin il en faut venir à cette parole de David : Fâchez-vous, mais ne péchez pas ». — Le prochain avait-il des défauts ? « Il faut », disait-il, « que les hommes aient patience les uns avec les autres, et les plus braves sont ceux qui supportent le mieux les défauts d'autrui... C'est une grande partie de notre perfection de nous supporter les uns les autres dans nos imperfections, et l'amour du prochain ne peut mieux s'exercer qu'en ce support. Il est aisé d'aimer ceux qui sont d'un caractère agréable et complaisant; mais aimer ceux qui ont des travers, une humeur fâcheuse et chagrine, c'est la vraie pierre de touche de la charité... Il faut avoir un cœur bon et doux envers le prochain, particulièrement quand il vous est à charge et à dégoût; car alors nous n'avons rien en lui qui nous le fasse aimer, sinon le respect du Sauveur, qui rend en cette rencontre l'amour plus excellent et plus digne, parce qu'il est plus pur et plus net de conditions caduques ». — Quand il entendait des railleries ou des médisances, il avait coutume de dire : « S'amuser à rechercher les défauts d'autrui, c'est signe qu'on ne s'occupe guère des siens » ; et encore : « Si on ôtait du monde la médisance, on retrancherait la plus grande partie des péchés ». — La charité du saint évêque s'étendait jusqu'au-delà de la tombe : « Hélas ! » disait-il, « nous ne nous souvenons pas assez de nos chers trépassés; leur mémoire semble périr avec le son des cloches, et nous oublions que l'amitié, qui peut finir, même par la mort, ne fut jamais véritable; l'Écriture elle-même nous enseignant que le vrai amour est plus fort que la mort. Dire du mal des morts est une inhumanité comparable à celle des bêtes féroces qui déterrent les corps pour les dévorer; en dire du bien pour s'exciter à les imiter est chose louable; mais les soulager est chose bien meilleure encore, car c'est là visiter les malades, c'est donner à boire à ceux qui ont soif de la vision de Dieu; c'est nourrir les affamés, c'est racheter les prisonniers, vêtir ceux qui sont nus, et procurer l'hospitalité dans la Jérusalem céleste; c'est consoler les affligés, éclairer les ignorants, faire enfin toutes les œuvres de miséricorde en une seule ».
La douceur était le caractère distinctif de saint François de Sales : c'est par elle qu'il a converti tant de pécheurs et ramené tant d'hérétiques. « Il faut », disait-il, « agir sur les âmes comme font les anges, par des mouvements gracieux et sans violence; il faut les attirer, mais à la manière des parfums qui n'ont d'autre pouvoir pour attirer à leur suite que leur suavité; et la suavité, comment pourrait-elle tirer, sinon suavement ? Il faut enfin imiter l'exemple de Jésus-Christ qui, se tenant à la porte des cœurs, presse l'ouverture sans la forcer jamais ». — Il accueillait les pécheurs avec une tendresse maternelle, en leur disant : « Venez, mes chers enfants, venez, que je vous embrasse et que je vous mette dans mon cœur. Dieu et moi, nous vous assisterons avec confiance ». — Quand on lui reprochait sa trop grande commisération pour le prochain, il répondait : « Ah ! il vaut mieux avoir à rendre compte de trop de douceur que de trop de sévérité. Dieu n'est-il pas tout amour ? Dieu le Père est le Père des miséricordes ; Dieu le Fils se nomme un agneau ; Dieu le Saint-Esprit se montre sous la forme d'une colombe, qui est la douceur même. S'il y avait quelque chose de meilleur que la bénignité, Jésus-Christ nous l'aurait dit, et cependant il ne nous donne que deux leçons à apprendre de lui : la mansuétude et l'humilité de cœur. Me voulez-vous donc empêcher d'apprendre la leçon que Dieu m'a donnée, et êtes-vous plus savant que Dieu ? » Aussi recommandait-il constamment cette vertu par ces paroles : « L'esprit humain est ainsi fait, il se cabre contre la rigueur : tout par douceur, rien par force ; la rudesse perd tout, aigrit les cœurs, engendre la haine ; et le bien qu'elle fait, elle le fait de si mauvaise grâce, qu'on ne lui en sait pas gré. La douceur, au contraire, manie le cœur de l'homme à volonté et le façonne selon ses desseins... On fait des pénitents par la douceur et des hypocrites par la sévérité ».
Dans le cours de la vie du Saint, nous avons suffisamment parlé de son zèle pour le salut des âmes qui lui faisait tout endurer et tout entreprendre pour convertir les uns ou ramener les autres dans le chemin de la vertu ; nous ne nous y arrêterons donc pas davantage.
La prudence de saint François de Sales faisait converger toutes ses œuvres vers la plus grande gloire de Dieu et le salut des âmes, vers l'exaltation de la foi et le bon gouvernement de son diocèse. Cette vertu brillait avec éclat dans la direction des âmes, où il appropriait ses conseils et son langage à toutes les situations et à tous les caractères. Sa simplicité brille dans les paroles suivantes où il semble s'être peint lui-même : « Voyez un tout petit enfant, qui ne connaît encore que sa mère : il n'a qu'un seul amour, qui est pour sa mère ; une seule prétention, qui est le sein de sa mère ; couché sur ce sein bien-aimé, il ne veut autre chose. Ainsi l'âme qui a la parfaite simplicité n'a qu'un amour, qui est pour Dieu, une seule prétention, qui est de reposer sur la poitrine du Père céleste, et là, comme un enfant d'amour, faire sa demeure, laissant entièrement tout le soin de soi-même à son bon père, sans se mettre en peine de rien, sinon de se tenir en cette sainte confiance : les désirs mêmes des vertus et des grâces ne l'inquiètent point, non pas qu'elle néglige ce qu'elle rencontre en son chemin, mais elle s'y applique sans s'empresser à rechercher d'autres moyens de perfection, que ceux qu'elle a sous la main. Elle ne se détourne ni à droite ni à gauche, pour voir ce qu'on dit, ce qu'on pense ou ce qu'on fait ; elle suit simplement son chemin, fait ce qu'elle juge devoir faire et n'y pense plus ; elle se tient tranquille en la confiance qu'elle a que Dieu sait son désir, qui est de lui plaire, et cela lui suffit ». — « Allons en simplicité », disait-il encore, « sans nous arrêter à considérer nos actions par le menu. Dès que notre conscience nous rend témoignage que nous ne voulons rien faire que pour le saint amour, marchons avec confiance, humilité et simplicité. Pour moi, je pense que nous nous tenons en la présence de Dieu, même en dormant, quand nous nous endormons à sa vue, à son gré et par sa volonté, et qu'il nous met sur le lit comme des statues dans leur niche ; et quand nous nous éveillons, nous trouvons qu'il est là près de nous, qu'il n'en a pas bougé, et que nous nous sommes tenus en sa présence, quoique les yeux clos et fermés ».
Saint François de Sales attacha toujours une grande importance à la modestie, qui faisait les délices de son cœur et semblait resplendir en toute sa personne : en effet, tout en lui respirait cette aimable vertu. — L'humilité, qui consiste à ne point s'estimer, mais à avoir les plus bas sentiments de soi-même ; à ne point rechercher l'estime et la louange, mais à aimer l'obscurité, les humiliations, les mépris, résume en quelque sorte toute la vie du Saint. « J'ai toute ma vie », disait-il un jour, « désiré le plus bas lieu; et j'appréhendais tellement d'être évêque, parce qu'on ferait état de moi, que c'était une peine pour mon cœur de me trouver dans une compagnie où il n'y avait pas de prélat auquel je me pusse soumettre. Aussi, sans la considération de la volonté de Dieu, j'eusse mieux aimé porter l'eau bénite, simple ecclésiastique, pour vaquer plus commodément au salut du pauvre peuple, que de porter la crosse à la main et la mitre à la tête ». Voici en quels termes il parle de cette vertu qu'il regarde comme absolument nécessaire pour le salut : « Celui qui fait provision de vertu sans humilité, est semblable à celui qui porte en ses mains de la poudre au vent... L'humilité morale s'arrête à la connaissance de sa misère et de sa pauvreté; l'humilité chrétienne va jusqu'à l'amour de cette pauvre et chétive condition, jusqu'au contentement de n'être rien et d'être compté pour rien, par respect pour la vérité et pour les humiliations du Verbe incarné. Les actes extérieurs d'humilité ne sont pas l'humilité; mais cependant ils lui sont très-utiles : ils sont l'écorce de la vertu, ils en conservent le fruit ». — Quand le saint évêque était en butte à des blâmes injustes, il avait coutume de dire : « Une once de vertu pratiquée parmi les contradictions, les censures et les réprimandes, vaut mieux que dix livres de vertu pratiquée dans le calme ».
François de Sales n'attendait et ne désirait d'autre grandeur et d'autre prospérité en ce monde, que celles que le Fils de Dieu a eues dans la crèche de Bethléem, parce que, disait-il, « quiconque a son cœur au ciel ne se met point en peine des choses de la terre ». Cette élévation d'âme au-dessus des biens de ce monde lui faisait dire : « Quand on a peu, on a moins à donner, moins de soins pour dépenser, moins de soucis pour conserver ou distribuer, moins de comptes à rendre à Dieu. Pour être content de ce peu, il n'y a qu'à considérer ceux qui sont plus pauvres que nous : car nous ne sommes pauvres que comparativement. Si nous ne voulons que le nécessaire, nous ne serons presque jamais pauvres; si nous voulons tout ce que la passion demande, nous ne serons jamais riches : le secret pour nous enrichir en peu de temps et à peu de frais, c'est donc de modérer nos désirs, c'est d'imiter les sculpteurs, qui font leur ouvrage par soustraction, et non les peintres, qui font les leurs par addition. Pour moi, je connais à peine la pauvreté : Dieu m'a été si bon, qu'il m'a donné ce que désirait le Sage, un état mitoyen entre les besoins de l'indigence et l'abondance des richesses; et, content de mon sort, je m'estime riche ». Ce fut cet esprit de pauvreté évangélique qui lui inspira ses immenses aumônes, son indifférence pour les biens temporels et sa résistance aux propositions de riches bénéfices qui lui furent faites.
« Il faut vivre en ce monde », disait saint François de Sales, « comme si nous avions l'esprit au ciel et le corps au tombeau. L'oraison sans la mortification est une âme sans corps, de même que la mortification sans l'oraison est un corps sans âme ». Conformément à cette maxime, le Saint s'appliquait à pratiquer toute sorte de mortifications, se donnant la discipline jusqu'au sang; immolant en lui tout l'homme à Dieu, c'est-à-dire mortifiant son esprit, son jugement, sa volonté et son amour-propre; se livrant à un jeûne rigoureux, dont cependant il s'abstenait quand il voyait que sa santé pouvait en souffrir : « Car », disait-il, « il est dans l'ordre de Dieu que nous traitions nos corps selon leurs infirmités, que nous les ménagions comme de pauvres malades, avec charité et patience; et cet exercice n'est pas le moins méritoire, parce qu'il mortifie le cœur et le courage. Si l'accomplissement de nos devoirs nous procure quelque maladie ou abrège nos jours, il faut en bénir Dieu et le souffrir de bonne grâce ; mais, à cela près, le respect pour la Providence et la charité pour nous-mêmes nous obligent à nous abstenir des pénitences qui ruinent la santé, parce que, comme c'est une délicatesse qui ressent la femme, d'être trop tendre sur sa santé, ce serait aussi une fierté qui ressentirait la barbarie de la mépriser tout à fait... Comme l'esprit ne peut supporter le corps quand il est trop gras, le corps ne peut supporter l'esprit quand il est trop maigre : il faut traiter le corps comme son enfant, le corriger sans l'assommer ». — Il évitait, dans la nourriture, tout ce qui ressentait la sensualité et la recherche. Un jour qu'on lui avait servi un plat d'œufs pochés nageant dans l'eau, il continua, après avoir mangé les œufs, de tremper son pain dans le plat où il ne restait plus que de l'eau, et quand on lui en fit la remarque : « Vous avez eu grand tort », répondit-il, « de me découvrir mon erreur : car, grâce à mon appétit, je n'ai guère mangé de sauce que celle-ci ; tant est vrai le proverbe : Il n'est sauce que d'appétit ». Un autre jour, on lui servit par mégarde un œuf tout pourri qu'il mangea sans en rien dire ; et quand on lui témoigna la peine que l'on éprouvait de cette méprise : « Nous en avons si souvent mangé de bons », répondit-il doucement ; « pourquoi n'en mangerions-nous pas de mauvais, si Dieu permet qu'ils nous soient présentés ? Ne pas prendre ce qu'on vous sert, et faire choix des mets, c'est montrer un esprit attentif aux plats et aux sauces ; manger ce qui est bon sans s'y complaire, ce qui est mauvais sans en témoigner d'aversion, et se montrer aussi indifférent en l'un qu'en l'autre, voilà la vraie mortification ». C'était ainsi qu'il pratiquait cette parole de Notre-Seigneur : « Mangez ce qu'on vous sert », et qu'il la recommandait aux autres. M. de Belley raconte à ce sujet un trait charmant de mortification du Saint : « Un jour », dit-il, « que je lui avais servi à ma table un morceau fort délicat, je m'aperçus qu'il le mettait adroitement dans un coin de son assiette, pour en manger un plus grossier. — Je vous surprends sur le fait, lui dis-je. Et où est le précepte : Mangez ce qu'on vous servira ? — Vous ne savez donc pas, me répondit-il, que j'ai un estomac de paysan qui a besoin de viandes solides ; vos mets délicats ne le soutiendraient pas. — Mon père, repris-je, ce sont là de vos défaites, c'est par de telles ruses que vous cachez votre mortification. — Certes, s'écria-t-il, je n'y entends aucune finesse, et je vous parle en toute sincérité. Je conviens que mon appétit trouve plus de goût aux mets délicats ; mais, comme on est à table pour se nourrir et non pour satisfaire la gourmandise ; comme on ne doit manger que pour vivre, je prends ce que je sais me nourrir mieux. Ce serait vivre pour manger que de choisir sa nourriture d'après le goût des mets et des sauces. Néanmoins, pour faire honneur à votre bonne chère, si vous avez patience, je vous donnerai contentement ; et, après avoir jeté les fondements du repas par ces nourritures plus substantielles, je les couvrirai par les délicatesses que vous avez à me servir ».
Une autre vertu du saint prélat était une patience mêlée de tant d'amour et de douceur, qu'on ne l'entendait jamais former le moindre désir qui ne fût conforme à la volonté de Dieu. « La condescendance aux humeurs d'autrui, le doux, mais juste support du prochain, voilà », disait-il, « mes vertus chéries : ô ! que c'est bien plus tôt fait de s'accommoder à autrui que de vouloir plier les autres à nos humeurs et à nos opinions ! » Il regardait la persécution comme le souverain bonheur de la vie présente, parce que, disait-il, « ceux qui sont injustement persécutés portent mieux la ressemblance du Sauveur, et mènent une vie cachée avec Jésus-Christ en Dieu : ils paraissent méchants et ils sont bons, morts et ils sont vivants, pauvres et ils sont riches, fous et ils sont sages, détestés devant les hommes, mais en bénédiction devant Dieu ». — À cette vertu, François de Sales joignait une égalité d'âme parfaite qui prenait sa source dans l'humilité et la mortification. « Quand l'univers », disait-il, « serait bouleversé sens dessus dessous, il ne faudrait pas se troubler, parce que l'univers ne vaut pas la paix de l'âme ». Et c'est ce qui lui faisait dire à sainte Chantal : « Nous arrive-t-il quelque peine ? il faut la recevoir avec une soumission calme au bon plaisir de Dieu. Nous arrive-t-il quelque sujet de joie ? il faut le recevoir paisiblement et modérément, sans pour cela tressaillir. Faut-il fuir le mal ? il faut que ce soit paisiblement et sans nous troubler ; autrement, en fuyant, nous pourrions tomber et donner à l'ennemi le loisir de nous tuer. Faut-il faire le bien ? il faut le faire paisiblement ; autrement, nous ferions beaucoup de fautes en nous empressant. Est-on frappé du nombre de ses imperfections ? il ne faut pas s'en troubler ; car il n'y a rien qui les conserve plus que l'inquiétude et l'empressement de les ôter. Enfin, est-on en butte aux assauts des tentations ? il ne faut pour cela ni s'inquiéter ni changer de posture : c'est le diable qui va partout autour de notre esprit, furetant pour voir s'il pourrait trouver quelque porte ouverte ». Tenant invariablement à la pratique de cette vertu, on voyait en lui, partout et toujours, la même modestie et la même douceur, la même affabilité, la même égalité d'âme et de maintien, la même attention à plaire à Dieu et à rendre la vertu aimable aux autres.
On représente saint François de Sales : 1° tenant d'une main une banderole où on lit ces mots : Vive Jésus (c'était l'en-tête de presque toutes ses lettres) ; et de l'autre un cœur enflammé, par allusion à sa grande charité, à son *Traité de l'amour de Dieu* et aux armoiries qu'il choisit pour ses chères filles de la Visitation ; 2° apparaissant à saint Vincent de Paul sous la forme d'un globe lumineux auquel vient se joindre une autre globe plus petit (sainte Chantal), pour aller tous deux se perdre dans une immense sphère de feu (Dieu lui-même) qui les attire d'en haut.
Il est le patron d'Annecy, de Chambéry et des Visitandines.
## CULTE ET RELIQUES.
Dès que la nouvelle de la mort du saint évêque fut répandue dans la ville de Lyon, un cri unanime et spontané proclama sa sainteté : les fidèles vinrent en foule honorer son corps et lui faire toucher leurs chapelets et autres objets de dévotion. L'intendant de la justice ayant ordonné de l'ouvrir et de l'embaumer, tout le sang que fit couler cette opération fut recueilli dans des linges et des mouchoirs par la piété des fidèles comme de précieuses reliques. On alla même jusqu'à racler la table et le plancher où en étaient tombées quelques gouttes, et ramasser religieusement tout ce qui avait servi au saint malade. On lui rendit les devoirs funèbres dans l'église de la Visitation, le 30 décembre. Le saint dépôt partit de Lyon le 18 janvier 1623, et à son arrivée à Annecy on lui fit des funérailles magnifiques après lesquelles on déposa le corps dans l'église de la Visitation, dans un modeste mausolée que l'on avait dévoué à sa mémoire. Ce lieu devint bientôt un but de pèlerinage où la foule accourut de toutes parts vénérer les restes du saint évêque. Ses lettres, ses livres, ses habits, tout ce qui avait été à son usage, fut pieusement recueilli comme autant de reliques. Au milieu de cette vénération universelle, la France ne resta pas en arrière ; la piété de ses fidèles l'invoqua comme un Saint, et ses évêques, dans l'assemblée du clergé de 1625, adressèrent au pape Urbain VIII une lettre collective pour demander la béatification du serviteur de Dieu. Le clergé de France ne s'en tint pas à cette première demande, et réitéra ses sollicitations le 11 août 1659, le 12 janvier 1656, le 2 septembre 1660 et le 15 juin 1661, tant il avait à cœur la glorification du saint évêque.
Vies de Chantal, témoin des miracles sans nombre qui s'opéraient chaque jour au tombeau du serviteur de Dieu, fit provoquer des informations juridiques sur sa vie et ses miracles. Une enquête officielle, ordonnée par le Saint-Siège, commença à Annecy en 1627, et le 6 août 1632 on procéda à l'ouverture du tombeau : le corps fut trouvé sans lésion ni altération. Les pièces du procès ayant été portées à Rome en 1634, furent consignées dans les archives du Vatican. Grâce aux intrigues des Jansénistes pour mettre obstacle à la béatification, la cause en resta là jusqu'en 1655. Sous le pontificat d'Alexandre VII, en 1656, on reprit la poursuite du procès, et le décret de béatification fut rendu le 28 décembre 1661. Enfin, après de nouvelles enquêtes et de nouvelles discussions, le bienheureux François de Sales fut solennellement canonisé le 19 avril 1665. Le nom du Saint fut dès lors dans toutes les bouches comme dans tous les cœurs, et de nombreux miracles, des conversions éclatantes, furent la récompense d'un culte religieux si fervent.
À l'époque de la Révolution, le corps du Saint fut déposé dans un lieu secret pour le dérober aux mains sacrilèges des révolutionnaires. Après le règne de la Terreur, quand il fut permis de rouvrir les temples, les filles de la Visitation d'Annecy se bâtirent un nouveau monastère et une nouvelle église : le corps du saint évêque fut déposé dans une magnifique châsse et transporté en grande pompe à l'église de la Visitation. La châsse est placée au-dessus de l'autel, contre le mur du fond du sanctuaire, et de nombreux pèlerins y viennent chaque jour vénérer les précieuses reliques qui y sont renfermées.
Le cœur de saint François de Sales fut déposé dans l'église de la Visitation de Bellecour, à Lyon ; mais avant de le renfermer dans la boîte de plomb qui devait le contenir, il fut déposé entre les mains de sainte Jeanne-Françoise de Chantal qui se trouvait alors dans cette ville, et quand on voulut le placer dans la boîte, une parcelle de ce cœur précieux s'en détacha et resta dans les mains de la Sainte. Le monastère de la Visitation de Nevers possède cette parcelle vénérée. Quant au cœur déposé dans l'église de la Visitation de Bellecour, il fut placé plus tard dans un reliquaire d'argent, puis dans un magnifique reliquaire d'or, présent de Louis XIII. Lorsque les religieuses de Bellecour abandonnèrent leur monastère, par suite des persécutions des révolutionnaires, elles se réfugièrent à Venise et emportèrent avec elles ce précieux dépôt.
Outre la parcelle du cœur du saint évêque de Genève, dont nous avons parlé, et plusieurs parcelles de sa chair, les Visitandines de Nevers possèdent encore : 1° sa mitre, tissée et confectionnée par sainte Chantal ; c'était celle dont il se servait le plus ordinairement : elle fut envoyée par M. Jean-François de Sales, frère du Saint, à Mme de Montmorency ; 2° la chasuble dont le Saint se servit pour dire la sainte messe quand il vint à Moulins ; 3° le petit Recueil des Constitutions qu'il portait habituellement sur lui ; 4° plusieurs de ses lettres autographes ; 5° son portrait, en miniature, que sainte Chantal possédait, et dont elle se dessaisit en faveur de Mme de Montmorency.
Nous avons analysé, pour cette biographie, la Vie de saint François de Sales, par M. Hamon, curé de Saint-Sulpice ; et nous l'avons complétée avec l'Hagiographie Nisernaise, par Mgr Crosnier ; et les Caractéristiques des Salésiens, par le R. P. Cahier. — Voir le Supplément, pour ses écrits.
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SAINT ANTOINE, MOINE DE LÉRINS (vers 525).
Saint Antoine, né dans la Pannonie, était fils de Secondin que sa naissance rendait recommandable selon le monde. Il n'avait encore que huit ans lorsqu'il perdit son père. Saint Séverin, apôtre de l'Autriche et de la Bavière, est occasion de le connaître ; il fut si frappé des bénédictions dont le ciel l'avait prévenu, qu'il annonça qu'il serait un jour un grand serviteur de Dieu. Vers l'an 482, Antoine se retira auprès de l'évêque de Constance, son oncle paternel, et passa depuis en Italie. Ayant entendu parler d'un saint prêtre nommé Marius, qui demeurait dans la Valteline, il se mit sous sa conduite et fit de grands progrès dans la vertu. Mais comme on voulait l'élever aux ordres sacrés, il s'enfuit dans les Alpes, du côté du Milanais, et s'arrêta près du tombeau de saint Fidèle, sur une montagne déserte. Il y trouva deux ermites qui l'admirent en leur compagnie, mais que la mort enleva successivement. Il résolut de rester seul en ce lieu. Sa prière était continuelle, et ses jeûnes rigoureux. Il ne prenait de repos que quand la nature épuisée l'y forçait. Un homme habillé en ermite vint un jour lui demander l'hospitalité : il crut que c'était un solitaire qui menait le même genre de vie que lui ; mais Dieu lui fit connaître que c'était un scélérat qui, à la faveur de ce déguisement, voulait échapper aux poursuites de la justice : il l'obligea de se retirer. Les visites que sa réputation commençait à lui attirer lui devinrent bientôt insupportables. Il s'enfonça dans le désert et vécut plusieurs années inconnu sous une roche. À la fin on l'y découvrit, et on accourut de toutes parts à sa caverne. Il la quitta et vint se renfermer dans le monastère de Lérins. Les moines qui l'habitaient trouvèrent en lui un modèle de perfection tel qu'ils n'en avaient jamais vu parmi eux. Mais ils ne le posséderont pas longtemps : il n'y avait que deux ans qu'il était à Lérins quand il mourut. On met sa mort vers l'an 525. Son nom, que divers miracles rendirent célèbre, se lit en ce jour dans le martyrologe romain.
Godescard. — Voir sa vie écrite par saint Ennode, évêque de Pavie, auteur contemporain. On la trouve parmi les œuvres de ce saint évêque, dont le P. Sirmond a donné une bonne édition, ainsi que dans le Recueil de Surius, et dans la Chronique de Lérins, par Baraïl.
Événements marquants
- Naissance au château de Sales le 21 août 1567
- Tonsure cléricale le 20 septembre 1578
- Études à Paris (Clermont) et Padoue
- Doctorat en droit à Padoue en septembre 1591
- Ordination sacerdotale le 18 décembre 1593
- Mission du Chablais pour convertir les protestants (1594-1598)
- Sacre épiscopal le 8 décembre 1602
- Fondation de l'Ordre de la Visitation avec Jeanne de Chantal (1610)
- Publication du Traité de l'Amour de Dieu
- Mort à Lyon le 28 décembre 1622
Miracles
- Guérison inespérée d'une maladie mortelle à Padoue
- Résurrection d'un enfant mort sans baptême à Thonon
- Vision de la Sainte Trinité lors de son sacre épiscopal
- Incorruptibilité du corps constatée en 1632
Citations
Vive Jésus que j'aime !
Tout par douceur, rien par force.
Bibe, fili mi, aquam de cisterna tua.