Saint Malc de Maronie
Religieux captif
Résumé
Moine en Syrie au IVe siècle, Malc quitte son monastère malgré les avertissements de son abbé. Capturé par des bédouins, il préserve sa virginité malgré un mariage forcé et s'échappe miraculeusement grâce à une lionne qui dévore ses poursuivants. Il finit ses jours dans la sainteté, témoignant de son aventure à saint Jérôme.
Biographie
SAINT MALC DE MARONIE, RELIGIEUX CAPTIF
L'obéissance est une puissante armure contre laquelle viennent se briser tous les traits de l'ennemi. Jean Trithène.
Nous verrons, dans cette histoire, le danger extrême où s'expose un religieux qui quitte son monastère pour rentrer dans le monde, et de quelle protection extraordinaire de Dieu il a besoin pour ne pas se perdre entièrement, lorsqu'il est séparé de la compagnie de ses confrères. Malc était du bourg de Maronie, en Syrie, distant de trente milles de la célèbre ville d'Antioche. Ses parents, riches laboureurs, n'ayant que lui d'enfant et le regardant comme le soutien de leur famille, voulurent l'engager dans le mariage, et employèrent pour cela les caresses et les menaces. Mais, bien loin de se rendre à leurs poursuites, le désir de garder inviolablement la chasteté fit qu'il sortit secrètement de chez eux et qu'il se retira au désert de Chalcis, dans une communauté de saints religieux qui étaient sous la conduite d'un abbé.
Après y avoir passé quelques années avec beaucoup de ferveur dans la pratique de la pénitence et des autres vertus monastiques, il apprit la mort de son père; il eut alors envie de faire un voyage en son pays, tant pour y consoler sa mère dans sa viduité, que pour faire de l'argent des biens qui lui étaient échus par héritage, afin d'en donner une partie aux pauvres, une autre à son monastère, et, par une infidélité condamnable dans un solitaire, de s'en réserver quelque peu pour ses propres besoins. L'abbé fit son possible pour lui ôter cette fantaisie de l'esprit. Il lui remontrait que c'était là une tentation du démon, qui voulait, sous ce beau prétexte, lui faire perdre l'esprit de sa vocation; que plusieurs autres religieux avaient déjà été séduits par le même artifice. Il lui apporta là-dessus plusieurs exemples tirés de l'Écriture sainte, et de l'Histoire ecclésiastique, où l'on voit le malheur de ceux qui quittent Dieu par la suggestion du serpent. Enfin, ne pouvant rien gagner sur lui par ses remontrances, il se jeta à ses pieds et le conjura les larmes aux yeux de ne le point abandonner, et de ne point se perdre lui-même, en quittant l'ouvrage de son salut qu'il avait si généreusement commencé. Mais Malc, qui s'imaginait que le saint vieillard ne lui faisait toutes ces instances que pour sa propre consolation, ne voulut jamais changer de résolution; il partit, malgré son abbé, assurant, néanmoins, qu'il reviendrait au plus tôt. Ce bon supérieur, comme un véritable pasteur, suivit quelque temps son disciple; mais, le trouvant toujours inflexible, il le quitta enfin, lui disant ces paroles : « Je vois bien, mon fils, que le démon vous a déjà endurci la conscience : vous n'avez aucune bonne raison pour abandonner votre solitude, et il ne se peut faire que vous ne périssiez bientôt; car une brebis qui se sépare de la bergerie est toujours exposée à la furie du loup ».
Comme il fallait passer par un désert fort dangereux, où les Sarrasins faisaient des courses continuelles, les voyageurs se réunissaient plusieurs ensemble et faisaient des caravanes, afin d'être plus en état de se défendre contre ces barbares. Le pauvre religieux se joignit donc à une troupe d'environ soixante-dix personnes de tout âge et de tout sexe, et poursuivit sa route en leur compagnie; mais à peine s'étaient-ils avancés dans les bois, qu'une bande d'Ismaélites, montés sur des chameaux et armés de lances et de flèches, se jetèrent sur eux et les firent tous esclaves. Malc échut en lot à l'un de ces Arabes, avec une femme qui avait son mari dans la compagnie; on les mit tous deux sur des chameaux pour aller à la maison de leur maître; ils n'y étaient pas tant assis que suspendus, et le lait de ces animaux avec de la chair demi-cuite était toute leur nourriture. Lorsqu'ils arrivèrent chez ce barbare, on les obligea, selon la coutume, de se prosterner devant sa femme et ses enfants, en témoignage de leur servitude; après quoi, on les appliqua à divers ouvrages : Malc, qu'on mit presque nu, fut destiné à la garde des troupeaux; il s'en acquitta avec beaucoup de fidélité, parce qu'il savait la leçon de saint Paul, qu'il faut honorer l'autorité de Dieu dans les maîtres temporels, et les servir comme Jésus-Christ.
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Cet emploi lui donna même de la consolation dans son malheur, parce que, comme il ne l'obligeait point d'être dans la maison et de converser avec les autres serviteurs, il lui donnait la liberté de faire son oraison, de chanter des psaumes et de s'acquitter des exercices de la vie religieuse. Il se persuadait donc avoir trouvé dans sa captivité l'état qu'il aurait perdu dans son pays. Mais son repos ne dura pas longtemps; car son maître, voyant que son bien croissait à vue d'œil entre ses mains, voulut l'attacher plus fortement à son service en lui faisant épouser la femme qui avait été faite captive avec lui. Malc eut beau lui représenter qu'étant chrétien, il ne pouvait nullement épouser une femme dont le mari était encore vivant, le barbare, sans entendre raison, tira son épée et, levant le bras, menaça de le massacrer s'il ne faisait à l'heure même sa volonté. Tout ce que put faire ce malheureux captif pour éviter la mort, ce fut de tendre les bras à cette esclave comme s'il la prenait pour sa femme, avec la résolution, néanmoins, de perdre plutôt mille vies que d'accomplir cette promesse.
La nuit étant venue, il la mena dans sa caverne comme si elle eût été sa femme. Alors, se prosternant en terre, il commença à déplorer son malheur et à se reprocher à lui-même la faute qu'il avait commise de vouloir retourner au monde et de résister à la volonté et aux sages remontrances de son abbé. Comme, au milieu d'une infinité de soupirs, il témoignait qu'il s'ôterait plutôt la vie que de perdre le trésor de sa virginité, cette femme, à qui sa captivité avait donné un grand désir de vivre chaste, lui dit sagement qu'il n'était point nécessaire pour cela qu'il s'ôtât la vie; qu'elle était aussi éloignée que lui de consentir à ce faux mariage; qu'ils pouvaient vivre ensemble, à l'insu de leur maître, comme frère et sœur, en attendant qu'il plût à Notre-Seigneur de les secourir et de les délivrer. Malc fut bien surpris de ce discours, et, admirant la prudence et la vertu de cette femme, il s'arrêta au conseil qu'elle lui donna; mais, craignant de perdre dans une paix apparente ce qu'il avait conservé parmi les combats, il se tint toujours extrêmement sur ses gardes, veillant avec soin même sur ses yeux.
Ils passèrent ainsi beaucoup de temps dans les bonnes grâces de leur maître, qui se persuadait que ce mariage leur ôterait toute sorte d'envie de s'enfuir. Mais ce religieux pensait continuellement à son monastère, et ne pouvait assez regretter la vie sainte qu'il y avait menée avec ses confrères. Etant un jour animé par l'exemple d'un tas de fourmis, qu'il voyait travailler avec tant de courage à faire leurs provisions pour l'hiver, il résolut de tenter une fuite, qui, après tout, ne pouvait lui procurer que la mort. Il en conféra avec son épouse prétendue, et, l'ayant trouvée de son avis, il tua deux grands boucs de son troupeau, en prépara la chair pour la provision, et en disposa les peaux pour les aider à passer une rivière qu'ils rencontreraient en chemin. La nuit suivante, ils partirent fort secrètement, et, ayant passé l'eau à la faveur de ces peaux, ils firent toutes les diligences possibles pour se rendre au plus tôt sur les terres de l'empire romain. Au bout de trois jours, regardant derrière eux, ils aperçurent leur maître avec un serviteur, montés sur des chameaux, qui venaient après eux. La crainte et l'effroi les saisirent, et ils se crurent entièrement perdus, d'autant plus que les vestiges qu'ils imprimaient sur le sable les trahissaient et faisaient découvrir tous les lieux par où ils marchaient. Cependant, voyant une caverne à leur droite, ils se jetèrent dedans, et, parce qu'ils craignaient qu'en allant bien avant ils ne fussent piqués par des animaux venimeux dont ces pays brûlants sont remplis, ils se mirent seulement à l'entrée du côté gauche, s'abandonnant entièrement aux dispositions de la divine Providence. Ce-
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pendant leur maître, qui suivait leurs pas, arriva à l'ouverture de la caverne, et, tenant l'épée à la main, prêt à les frapper, il ordonna à son serviteur d'y entrer pour les faire sortir. Celui-ci entra bien avant sans les apercevoir, criant d'une voix terrible : « Sortez, misérables, sortez d'ici; votre maître vous attend pour vous punir selon votre mérite ». Le grand bruit qu'il fit irrita une lionne qui était au fond de l'antre : elle se jeta sur lui, et l'ayant étranglé, elle l'entraîna tout sanglant pour servir de pâture à ses lionceaux. Nos fugitifs, à ce spectacle, balançaient entre la crainte et la joie, parce que, d'un côté, ils voyaient périr celui qui cherchait leur mort, et que de l'autre, ils appréhendaient que cet animal ne leur fit le même traitement qu'il avait fait à ce cruel persécuteur. Leur maître, ne voyant point sortir son esclave, s'imagina qu'ils s'étaient jetés sur lui, et que deux l'emportant contre un seul, ils lui faisaient quelque mauvais traitement; ainsi il entra tout furibond dans la caverne pour se venger, par lui-même, de leur infidélité et de leurs violences. Mais à peine y eut-il mis le pied, que la lionne se saisit de lui, l'égorgea, le mit en pièces et en fit sa proie.
Quelle fut alors la consolation de ces pauvres captifs, de se voir délivrés de la rage de ces deux barbares ? mais quelle fut en même temps leur frayeur dans le danger presque évident de périr de la même manière qu'ils étaient morts ? Comme ils attendaient sans oser respirer ce qui devait leur arriver, la lionne, qui se crut découverte, prit ses petits dans sa gueule et les transporta ailleurs, cédant ainsi la place aux chastes serviteurs de Jésus-Christ. Lorsqu'ils eurent attendu quelque temps dans la crainte qu'elle ne revînt, ils sortirent de la caverne, et, montant sur les chameaux de leur maître qu'ils trouvèrent chargés de provisions, ils continuèrent leur route et arrivèrent, au bout de dix jours de fuite, sur les terres de l'empire romain. Ayant raconté toute leur aventure au tribun de la première garnison, et ensuite au gouverneur de la Mésopotamie, ils vendirent leurs chameaux pour avoir de quoi achever leur voyage. Malc, apprenant que son abbé était mort, se joignit à d'autres religieux et mit son épouse prétendue dans une compagnie de vierges. Depuis, il l'aima toujours comme sa sœur, mais il ne s'y fia pas comme à une sœur. Il vécut avec tant de sainteté, que ceux qui le connaissaient en dirent des merveilles à saint Jérôme. Ce saint docteur lui parla lui-même et à cette femme, et apprit de leur bouche ce qu'il en a écrit.
Il finit leur histoire en ces termes : « Voilà ce que le vieillard Malc m'a raconté lorsque j'étais encore jeune, et maintenant que je suis vieux, je le raconte aux autres personnes chastes, priant les vierges de conserver leur intégrité, et chacun de mes lecteurs d'informer la postérité de ces merveilles, afin que tout le monde sache que la publicité ne peut être captive, qu'elle ne cède ni aux épées des hommes ni aux dents des bêtes farouches, et que celui qui s'est dévoué à Jésus-Christ peut bien mourir, mais ne peut jamais être vaincu ».
Le martyrologe romain fait mémoire en ce jour de saint Malc. Il ne faut pas le confondre avec un religieux nommé Malachien, dont parle Sozomène au livre sixième de son *Histoire*, chapitre xxxii, quoique leurs actes se ressemblent en plusieurs choses, et qu'ils aient vécu dans le même siècle. On peut inférer de ce qu'en dit saint Jérôme, qu'il mourut vers l'an 378.
On le représente gardant les troupeaux de son maître. A ses pieds sont plusieurs fourmis qui semblent attirer l'attention du Saint.
Saint Jérôme, Vie des saints cruites, livre IV.
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Événements marquants
- Fuite de la maison paternelle pour préserver sa chasteté
- Entrée au monastère au désert de Chalcis
- Départ du monastère contre l'avis de son abbé après la mort de son père
- Capture par les Ismaélites et réduction en esclavage
- Mariage forcé blanc avec une compagne de captivité
- Fuite et protection miraculeuse dans une caverne face à une lionne
- Retour sur les terres romaines et vie ascétique finale
Miracles
- Protection divine dans une caverne où une lionne tue ses poursuivants sans le toucher
- Inspiration par l'exemple des fourmis pour préparer sa fuite
Citations
Une brebis qui se sépare de la bergerie est toujours exposée à la furie du loup
Celui qui s'est dévoué à Jésus-Christ peut bien mourir, mais ne peut jamais être vaincu