Saint Mayeul de Cluny
Quatrième Abbé de Cluny
Résumé
Quatrième abbé de Cluny au Xe siècle, Mayeul fut l'un des plus grands réformateurs monastiques d'Europe. Capturé par les Sarrasins et ayant refusé le trône pontifical, il gouverna son ordre avec une humilité profonde et une grande érudition. Il mourut à Souvigny en 994, laissant derrière lui une réputation de thaumaturge exceptionnel.
Biographie
SAINT MAYEUL, QUATRIÈME ABBÉ DE CLUNY
On s'aime trop pour vouloir être damné ; mais on ne vit pas assez chrétiennement pour ne pas l'être. Il est étrange qu'il se trouve des gens qui ne craignent point ce qu'ils croient.
P. Croiset au 11 mai.
Saint Mayeul naquit vers l'an 906, d'une noble et opulente famille de Valensolle, petite ville du diocèse de Riez. Il perdit ses parents fort jeune. Foucher, son père, avait donné à l'abbaye de Cluny vingt terres, avec les églises qui en dépendaient. Il restait encore à notre Saint d'immenses possessions, qui furent ravagées par les Hongrois et les Sarrasins. Mayeul, à cause des incursions de ces barbares, quitta la Provence et se retira en Bourgogne, à Mâcon, chez un riche seigneur, son parent. Bernon, évêque de cette ville, l'ayant déterminé à entrer dans l'état ecclésiastique, le fit chanoine de sa cathédrale, et l'envoya étudier la philosophie à Lyon, célèbre école, sous un maître habile, nommé Antoine, abbé du monastère de l'Ile-Barbe.
A son retour à Mâcon, Mayeul fut promu, par tous les degrés, jusqu'au diaconat, par l'évêque, qui le fit même archidiacre. Il s'acquitta de cette charge, sous Bernon et son successeur Maimbeu, avec la piété et la charité d'un nouvel Etienne : il n'avait pas moins soin des pauvres que des autels ; il ne se contentait pas de leur distribuer les aumônes des fidèles, comme le voulait son emploi ; il y joignait les siennes, c'est-à-dire qu'il y consacrait tous ses revenus, ne se réservant que le strict nécessaire pour sa subsistance de chaque jour. Son économe lui reprocha ce qu'il appelait son imprévoyance. Pendant une famine, Mayeul ne pouvait plus ni donner ni emprunter, ni presque se nourrir, lui et ses gens ; ses ressources étaient épuisées. Il tint ferme néanmoins contre les murmures et le découragement de ceux qui n'avaient pas en Dieu la même confiance que lui. Il implora la Providence ; sa foi fut récompensée : il trouva près de sa chambre, une bourse où il y avait sept pièces d'argent. Un scrupule semblable à celui du saint homme Tobie lui fit craindre que cette bourse n'appartînt à quelque autre personne et ne lui fût pas destinée. Il fit annoncer, dans toute la ville, par un crieur public, qu'il était prêt à remettre cette somme à celui qui l'avait perdue : personne ne vint la réclamer. Il la distribua aux pauvres tout entière, quoiqu'il fût réduit lui-même en ce moment à la dernière indigence. Le lendemain, il lui vint, d'un endroit d'où il n'attendait rien, des voitures pleines de provisions, qui firent enfin cesser les plaintes de son économe et de ses domestiques.
Quelque temps après, il fut chargé d'enseigner la philosophie et la théologie aux clercs de l'église de Mâcon et aux autres qui viendraient suivre ses leçons. Il s'en acquitta avec un grand succès et gratuitement : ce qu'on n'avait point encore fait avant lui. Il ne lui fut pas aussi facile d'éviter les applaudissements que les honoraires; mais il ne donna pas plus de place en son cœur à la vaine gloire qu'à l'avarice. N'attendant sa récompense que de Dieu, il eût voulu n'être connu que de Dieu. Mais il ne put empêcher sa réputation de s'étendre au loin. L'archevêché de Besançon étant devenu vacant par la mort de Guifred, le clergé, le peuple et le prince nommèrent Mayeul pour occuper ce siège. Mais notre Saint refusa d'acquiescer à cette élection, et, pour se mettre à l'abri des dangers de l'ambition et des illusions du siècle, il entra dans l'abbaye de Cluny, qui était très-florissante sous le gouvernement d'Aymard, son troisième abbé (943). Vertueux comme il l'était, Mayeul n'avait guère que l'habit à changer pour mener la vie monastique. Il y fit des progrès qui attirèrent sur lui tous les regards, comme sur un modèle.
L'abbé le fit bibliothécaire et apocrisiaire. Il s'acquitta de la première charge en remplissant la bibliothèque du monastère de bons livres; il en exclut les poètes profanes, et ne laissait pas même lire Virgile aux religieux. L'office d'apocrisiaire renfermait tout à la fois les fonctions de secrétaire de l'Ordre, de procureur et de trésorier. Il fut par là obligé de faire de nombreux voyages, dans lesquels il n'agissait que par obéissance et demeurait toujours recueilli. En allant à Rome, lorsqu'il se trouvait à Ivrée, il guérit par l'onction de l'huile sainte, le moine Heldric (ancien courtisan du roi d'Italie), qui l'accompagnait.
En 948, l'abbé Aymard, se sentant vieux et aveugle, fit nommer abbé, en sa place, Mayeul, qui fut obligé d'accepter cette charge, pour ne pas désobéir à son supérieur, au Chapitre de l'Ordre et à quelques évêques assemblés à cet effet.
Obligé de signer, comme abbé de Cluny, les actes où il dut mettre son nom, il ne se regarda néanmoins que comme le vicaire de l'ancien abbé, ou plutôt comme le serviteur de tous les religieux de la maison. Jamais on ne le vit plus humble, plus officieux, plus exact, plus régulier à faire ce qu'il était obligé de commander aux autres.
Cependant il ne se faisait presque plus rien que sous son autorité: l'ancien abbé, ayant entièrement perdu la vue, se jugea tout à fait inutile au gouvernement, et se retira dans l'infirmerie, où, en lui conservant son titre, on le laissa jouir du repos que demandaient ses infirmités et son grand âge. Quoiqu'il fût humble dans ses sentiments, patient dans ses afflictions et fort soumis aux ordres de Dieu, il ne parut pas insensible au chagrin et à la jalousie, lorsqu'il remarqua qu'on s'accoutumait à l'oublier, et qu'il s'imagina qu'on le méprisait. Un jour qu'il envoya demander du fromage pour son repas, le cellérier, embarrassé de plusieurs choses à la fois, refusa d'en donner au frère qui le servait, et répondit assez aigrement que c'était trop de deux maîtres dans la maison, et qu'on ne pouvait obéir à la fois à tant d'abbés qui se mêlaient de commander. Le vieillard, à qui le frère servant eut l'indiscrétion de rapporter cette dureté, se mit en colère tout sérieusement. Le lendemain, il se fit conduire au Chapitre par le frère; et, s'adressant à Mayeul, il lui dit que, s'il l'avait élevé au-dessus de lui, ce n'était pas pour en être persécuté; qu'il ne lui avait donné son autorité que comme un père peut la donner à son fils; qu'il ne la lui avait pas vendue, et qu'il ne prétendait pas qu'il s'en servît pour le traiter en esclave. « Etes-vous mon maître ou mon religieux? » ajouta-t-il. L'abbé Mayeul répondit, avec la douceur qui lui était naturelle, qu'il était toujours son religieux, et qu'il ne se regarderait jamais autrement, faisant profession de lui obéir jusqu'à la fin. « Si cela est », repartit le vieillard aveugle, « quittez le rang d'abbé et réprétez votre ancienne place parmi les frères ». Saint Mayeul obéit sur-le-champ ; et Aymard, se déclarant seul abbé, se comporta comme le juge et le président du Chapitre. Il accusa aussitôt le cellérier qui l'avait offensé, le fit prosterner contre terre, lui fit une sévère correction, et lui imposa une pénitence aussi rude qu'il jugea à propos. Après avoir fait ainsi l'office de juge pendant une demi-heure, il descendit du siège et ordonna à Mayeul d'y remonter. Notre Saint obéit avec la même facilité et la même indifférence qu'il avait fait paraître lorsqu'il en était descendu, et donna, par cette conduite, des preuves bien solides de son humilité et du peu d'attache qu'il avait pour un poste qu'il n'occupait que contre son gré. Depuis ce temps, auquel l'ancien abbé Aymard ne survécut guère, Mayeul gouverna sa maison et son Ordre avec la réputation du plus saint homme de son siècle, et Dieu contribua à confirmer cette opinion par diverses grâces surnaturelles, dont il prit plaisir de le combler, pour récompenser, ou plutôt pour augmenter sa vertu. Sans cesse appliqué aux besoins de ses religieux, il n'en pourvoyait pas avec moins de zèle à ceux des pauvres et des étrangers, et il avait encore plus d'ardeur pour le salut des âmes que pour la conservation des corps. Sans cesse, ou il instruisait de vive voix, ou il exhortait par lettres, ou il faisait des règlements de discipline religieuse, ou il répondait à des consultations de conscience, ou il priait, ou il lisait : car il était si ennemi de l'oisiveté et de la perte du temps, qu'il avait toujours là livre à la main, lors même qu'il était à cheval pour faire ses voyages. Cette assiduité à l'étude le rendit très-versé dans la science des saintes Écritures et des Canons. Il s'était aussi rendu fort habile dans le droit civil et la philosophie, et il ne croyait pas faire injure à sa profession, ni perdre le temps qu'il devait à ses religieux, en revoyant encore quelquefois les livres des anciens philosophes : il regardait ces connaissances comme des captives, à qui il suffisait d'ôter ce qu'elles avaient d'étranger ou de nuisible, pour les faire servir à la vérité de notre religion ou au règlement de nos mœurs.
Il jouissait d'une grande considération auprès des papes, des empereurs et des rois de son temps, dont plusieurs eurent occasion de connaître son rare mérite, lorsque les affaires de l'Église et de son Ordre, et quelquefois même la charité, l'obligeaient d'aller à leur cour. Othon Ier et l'impératrice Alix ou Adélaïde, sa femme, le chargèrent de réformer les monastères d'Allemagne et les autres qui se trouvaient dans les terres de l'empire. Il y travailla avec beaucoup de succès à Ravenne, à Pavie, et en d'autres endroits de la Lombardie ; dans le pays des Suisses, dans la Souabe, puis en quelques autres monastères d'Allemagne, où il rétablit ou fit recevoir de nouveau l'institut de Cluny. Il en réforma aussi un grand nombre en France, entre autres Marmoutier en Touraine, Saint-Germain d'Auxerre, Saint-Jean de Réolné ou Moutier-Saint-Jean, Saint-Bénigne de Dijon, Saint-Maur des Fossés, près de Paris. Quelques années après, le pape Benoît VII lui fit remettre celui de Lérins ou de Saint-Honorat entre les mains, pour y établir cette même réforme. Les auteurs de sa Vie, qui, au jugement de Baillet, méritent d'être écoutés comme des témoins recevables, les uns parce qu'ils vivaient avec lui, les autres à cause de leur savoir et de leur probité, rapportent diverses merveilles que Dieu opéra par son moyen pour autoriser les chères qu'il faisait à sa gloire, ou à l'avantage de l'Église, ou pour sa propre sanctification. Une de ses dévotions favorites était d'aller en pèlerinage aux lieux où l'on publiait que Dieu accordait des grâces extraordinaires sous l'invocation de ses Saints. Il satisfaisait sa piété et sa charité, le long des chemins, en priant et en répandant les aumônes dont il faisait bonne provision avant de sortir de son abbaye. Un jour qu'il visitait par dévotion Notre-Dame du Puy-en-Velay, un aveugle lui dit avoir eu révélation de saint Pierre qu'il recouvrerait la vue en lavant ses yeux avec l'eau dans laquelle l'abbé Mayeul aurait lavé ses mains. L'humble abbé le renvoya avec une forte réprimande, et, sachant qu'il avait demandé de cette eau à ses domestiques, il leur défendit, avec menaces, de lui en donner. L'aveugle ne se découragea point : après avoir été rebuté plusieurs fois, il attendit l'abbé à son retour du Puy, sur le chemin, dans une montagne voisine, nommée le Mont-Joie, prit son cheval par la bride et jura qu'il ne le quitterait pas avant d'avoir obtenu ce qu'il demandait ; pour qu'il n'y eût point d'excuse, il portait de l'eau dans un vase pendu à son cou. Mayeul, touché d'une foi si vive, mit pied à terre, et, ayant béni l'eau, il en fit le signe de la croix sur les yeux de l'aveugle ; puis, s'étant prosterné avec toute sa suite, il pria avec larmes la Mère de Miséricorde. Sa prière n'était pas achevée, que l'aveugle s'écria : « Je suis guéri » — « Retournez donc en paix chez vous, répliqua le saint abbé, et racontez le miracle que la puissance de la sainte Vierge a opéré en votre faveur ». Il paraît que c'est à cause de ce miracle qu'on célèbre dans l'église du Puy la fête de saint Mayeul.
Passant un jour, en allant à Rome, par la ville de Coire, au pays des Grisons, l'évêque Alpert, malade à l'extrémité, le pria de le visiter. Mayeul vint donc le voir et l'exhorta à la patience et à la soumission aux ordres de Dieu. L'évêque souhaita de lui confesser ses péchés. Mayeul l'entendit, et prescrivit les remèdes qu'il jugeait les plus propres pour guérir les plaies de son âme. L'évêque en conçut quelque espérance aussi pour la guérison de son corps, et conjura ce grand serviteur de Dieu de demander, par ses prières, qu'il fût en état de faire le saint Chrême pour le jour de Pâques, qui approchait. La foi de l'un et de l'autre fut exaucée : l'évêque fut guéri. Pendant ce voyage, un religieux qui l'accompagnait, lui ayant gravement désobéi, lui demanda pardon de sa désobéissance, et se soumit à telle pénitence qu'il lui plairait de lui imposer pour l'expier. « Est-ce tout sérieusement », dit le Saint, « que vous demandez la pénitence ? » — « Oui, répondit le frère ». Il y avait là un lépreux qui demandait l'aumône : « Approchez-vous donc de ce lépreux », reprit le Saint, « et haïsez-le ». À cet ordre, le religieux embrassa le lépreux qui faisait horreur à voir. Il le haïssait sans marquer aucune répugnance ; et Dieu, pour faire connaître combien cette obéissance lui était agréable, rendit la santé au lépreux par ce baiser.
Au retour de Rome, saint Mayeul fut rencontré par une troupe de Sarrasins qui exerçaient leurs brigandages dans les Alpes, et qui occupaient tous les passages de l'Italie. Il fut pris avec toute sa suite, qui était nombreuse, au pied de la montagne que nous appelons communément le grand Saint-Bernard, entre la Savoie et le Valais ; et, après avoir été volé et battu, il fut retenu prisonnier dans le village de Pont-Oursier (sur la Dranse, qui va se décharger dans le Rhône à Martigny). Il consola ses compagnons, et les excita par ses exhortations et son exemple à soutenir généreusement cette disgrâce. Ayant aperçu l'un des barbares qui levait le sabre pour fendre la tête à un de ses serviteurs, il courut pour lui retenir le bras, et sauva la vie à ce malheureux ; mais il fut lui-même blessé à la main, et la cicatrice lui en demeura le reste de ses jours. Il refusa de manger de la viande, et il garda son institut aussi régulièrement que dans son cloître. Il fit un lieu d'oraison de la caverne affreuse où les Barbares le jetèrent chargé de chaînes, et il porta ceux qui étaient retenus avec lui à sanctifier tout ce temps de leur captivité par la prière et les autres exercices de piété que pouvait leur permettre l'état où ils se trouvaient. Les Barbares lui avaient laissé, par mégarde, un livre, le Traité sur l'Assomption de la Vierge, attribué dès lors à saint Jérôme. Ce fut pour Mayeul une grande consolation. Il pria la Mère de Dieu d'obtenir sa délivrance avant la fête de son Assomption, qui était encore éloignée de vingt-quatre jours. S'étant endormi après cette prière, il trouva, à son réveil, ses fers rompus. On lui permit d'envoyer un de ses compagnons à Cluny chercher sa rançon, qui devait être de mille livres pesant d'argent. Cette somme fut bientôt fournie par le monastère de Cluny et les pays d'alentour, où la nouvelle de la captivité de Mayeul avait excité la plus vive douleur et fait couler les larmes. Le Saint fut délivré avant l'Assomption. On lui restitua les livres qu'il rapportait de Rome. Mais le fruit le plus important de sa captivité fut la conversion de plusieurs Sarrasins qu'il instruisit dans ses fers, et qui furent si touchés par la vue de sa sainteté, qu'ils demandèrent le baptême. Sa délivrance causa beaucoup de joie, non-seulement aux religieux de son Ordre, mais encore aux grands du siècle : car ils avaient pour lui une rare vénération ; mais personne ne l'honorait, ne l'aimait plus que l'empereur Othon II, qui semblait avoir hérité des sentiments de son père. Le Saint profita de son influence sur ce prince, pour le réconcilier avec l'impératrice Adélaïde, sa mère. En 974, le Saint-Siège étant devenu vacant, l'empereur fit tous ses efforts pour décider Mayeul à accepter la tiare : personne n'en était plus digne que lui ; il refusa néanmoins constamment, et, ce qui n'est pas moins admirable, il ne tira jamais vanité d'un refus qui semblait devoir lui être si glorieux ; il continua de s'humilier sans cesse devant Dieu, à la gloire duquel il rapportait toutes ses pensées et toutes ses actions. C'était pour la gloire de Dieu qu'il travaillait à accroître et à affermir son Ordre : il espérait que Dieu s'y ferait servir et honorer de la manière qu'il veut et qu'il doit l'être par ceux qu'il se choisirait, en les retirant de la corruption du siècle. Il fit dresser jusqu'à neuf cent cinquante-neuf chartes ou titres, en faveur de sa maison et de son Ordre, pendant tout le temps de son gouvernement jusqu'à l'an 991 : ce qui l'a fait considérer comme le second fondateur de Cluny.
En cette année (991), se sentant de plus en plus baisser sous le poids de la vieillesse, et peu éloigné de sa fin, il fit choix de saint Odilon, son disciple, pour être son successeur. Il suivit en cela les traces de ses prédécesseurs : ainsi le bienheureux Bernon, le premier fondateur de Cluny, avait fait mettre saint Odon en sa place de son vivant : et nous avons vu que l'abbé Aymard en avait usé de même à l'égard de notre Saint. Odilon, après avoir été élu par ses soins, du consentement général de la congrégation, béni par les évêques, agréé par les princes et les seigneurs, demeura son coadjuteur avec la qualité d'abbé, comme Mayeul l'avait été du vivant d'Aymard. Ces premiers abbés de Cluny ne se choisissaient ainsi eux-mêmes leurs successeurs que pour mieux assurer l'avenir de cet institut, en le confiant à des supérieurs capables et pieux. C'est pour le même motif qu'ils s'attachaient aussi à faire approuver leur élection par les rois et les grands du pays et par les prélats. Le gouvernement de ce grand Ordre devait rencontrer beaucoup moins d'obstacles, ayant l'agrément, la protection des puissances ecclésiastiques et séculières : on évitait par là les troubles et les divisions. Au reste, saint Odilon ne tarda guère à justifier, par la sagesse de sa conduite, le choix de saint Mayeul, qui vécut encore trois ans. Il continua d'exercer ses fonctions d'abbé durant ce temps, et de travailler encore avec une vigueur que la caducité de son âge ne pouvait faire attribuer qu'à une assistance toute particulière du ciel. Les forces corporelles lui ayant entièrement manqué l'an 992, il s'abstint de sortir davantage et ne voulut plus paraître en public. Le roi de France Hugues Capet, qui ignorait son état, le fit prier instamment de venir à Paris pour mettre la réforme dans l'abbaye de Saint-Denis et y faire revivre l'esprit de saint Benoît. Le Saint n'avait encore rien perdu de son zèle, quoiqu'il eût perdu ses forces : voyant que le prince réitérait ses instances de jour en jour, il se mit en chemin, et dit adieu à ses frères, persuadé qu'il ne les reverrait plus. Etant arrivé à Souvigny en Bourbonnais, l'un des cinq premiers prieurés de l'Ordre, à quatorze lieues de Cluny, dans le diocèse de Clermont en Auvergne, il y fut retenu par la maladie dont la fin fut celle de ses travaux et le commencement de son repos éternel. Il y mourut de la mort des justes entre les bras de ses frères, le onzième jour de mai de l'an 994, le vendredi, lendemain de l'Ascension, âgé d'environ quatre-vingt-huit ans.
On peut représenter saint Mayeul, recevant d'une main divine, d'un ange probablement, sept pièces d'or pour le récompenser de n'en avoir pas ramassé sept autres qu'il avait trouvées, de peur de faire tort à celui qui les avait perdues : cet acte de vertu était, comme nous l'avons dit, d'autant plus méritoire que le monastère du saint abbé était dans le besoin ; reçu par l'empereur Othon II et sainte Adélaïde qui veulent le faire élire Pape.
Saint Mayeul est le patron de Souvigny en Bourbonnais et de plusieurs localités de la Lombardie.
## RELIQUES ET CULTE DE SAINT MAYEUL.
Mayeul, abbé de Cluny, mourut à Souvigny en 994. Les moines, venus avec lui de la maison mère, voulurent remporter son corps. Cette nouvelle, connue bientôt dans la cité, excita une pieuse émeute. « Qu'on nous laisse notre Saint ! » criait-on de toutes parts, « qu'on nous laisse notre Saint ! » Mille bras des environs se réunirent et formèrent un faisceau inexpugnable. On veille, on fait la garde à toutes les issues du monastère : force fut donc de laisser le vénérable défunt, qui fut enterré à Souvigny, dans la vieille basilique de Saint-Pierre.
Les peuples accoururent en foule devant ces restes précieux. Des miracles éclatèrent, des miracles tellement évidents, que Boggan, évêque de Clermont, n'hésita pas à ériger un autel sur ce tombeau, que le ciel couvrait de tant de faveurs. C'était, comme on le sait, la manière de canoniser à cette époque. Cent ans après, en 1093, Urbain II leva de terre le corps du Bénédictin vénéré : il voulait par là l'exposer plus solennellement au culte des fidèles.
Mayeul fut un des Saints auxquels on s'adressait avec le plus de confiance : les merveilles opérées à son tombeau nous en expliquent la cause. Pierre le Vénérable n'a pas craint de dire « que, après la sainte Vierge, il n'y avait aucun Saint dans l'Europe qui eût fait plus de miracles que saint Mayeul ». Cette confiance a survécu à la perte des reliques du thaumaturge. Il y a quelques années, un chrétien de Souvigny, à la suite d'une neuvaine à saint Mayeul, obtint une guérison qui fut regardée partout comme miraculeuse.
Le culte de saint Mayeul a commencé à sa mort et s'est perpétué de siècle en siècle jusqu'à nos jours. Déjà, du temps de Pierre le Vénérable, on accourait de toutes les parties de l'Europe près de ce tombeau, qui devint le but d'un pèlerinage des plus célèbres. On vit, pendant des siècles, une foule de visiteurs, Papes, rois, princes, seigneurs, gens de toutes les classes et de toutes les professions.
Les habitants de Souvigny regardaient avant tout saint Mayeul comme leur Patron et leur Protecteur.
L'Université de la cathédrale du Puy en Velay lui rendait le même honneur en 1210 : les grands-vicaires écrivirent aux religieux de Souvigny pour demander quelques reliques de ce personnage, auquel le diocèse du Puy avait tant de confiance. On leur envoya une partie du scapulaire qui avait appartenu à l'humble abbé. On garde, aux archives de Souvigny, les lettres et procès-verbaux qui furent, dans cette circonstance, échangés entre le Chapitre du Puy et le prieuré de Souvigny. On y voit quelles précautions on prenait alors pour conserver aux reliques leur authenticité. Non-seulement le Bourbonnais et la France, mais les peuples d'Italie avaient une particulière vénération pour l'illustre fils de saint Benoît. En 1482, le grand-duc de Florence remercie le prieur de Souvigny de la précieuse relique qu'il en a reçue. Les clercs réguliers de la Congrégation de Somasque, en Italie, honorent saint Mayeul comme un Saint de leur Ordre, ou plutôt comme un de leurs Patrons, depuis qu'on leur a donné l'église et le monastère de son nom à Pavie, en Lombardie.
Quatre corps saints ont reposé dans la belle église de Souvigny : saint Léger, saint Principin, saint Odilon et saint Mayeul. Leurs images figurent au frontispice de l'ouvrage de Dom Marcaille. Saint Léger a été transféré à Ebreuil ; saint Principin à Hérisson, où était le lieu de son martyre (Chataloi) ; les deux autres sont restés dans l'église qui en avait reçu le dépôt. Mais vint la Révolution de 93. Le chef de saint Mayeul et son corps, de même que ce qui appartenait à saint Odilon, en un mot tout ce que renfermait de précieux le trésor de l'église priorale, tout alors fut sacrilègement brûlé. Quelques personnes croient posséder des fragments de la tunique ou scapulaire du Saint ; mais nous avons le regret de dire que rien n'est authentique à cet égard. De tous ces objets précieux, la châsse est seule aujourd'hui conservée dans l'église de Souvigny. On voit, dans un meuble de la sacristie, un instrument de forme rudimentaire, auquel on n'attache pas assez d'attention : c'est le peigne de saint Mayeul. Les peignes liturgiques étaient encore employés au moyen âge ; les prêtres devaient s'en servir immédiatement avant de monter à l'autel. A l'une des extrémités de la ville de Souvigny, on voyait naguère l'arbre légendaire de saint Mayeul ; il est tombé de vétusté. Une croix de fort bon goût a remplacé celle qu'ombrageait l'ormeau séculaire, et chaque année, aux Rogations, une procession se fait à la croix de saint Mayeul. Elle a le privilège d'attirer une foule recueillie et nombreuse, tout le souvenir du Saint est vivace encore dans le pays. D'anciens procès-verbaux, déposés aux archives du même monastère, parlent de quelques processions où étaient portés les chefs de saint Odilon et de saint Mayeul. Quelle foi, quel enthousiasme dans toutes ces fêtes ! Qui ne connaît l'église de Souvigny, la gloire et la merveille du Bourbonnais ? A ceux qui s'étonneront de la vaste étendue de ce monument, nous répondrons : « Ce n'est point là l'oratoire de trente ou quarante moines, c'est la basilique de Saint-Mayeul ». Le culte de ce grand Saint demandait un vaisseau en harmonie avec l'immense quantité de fidèles qui se rendaient là pour prier. Ce lieu était, en outre, le Saint-Denis de nos ducs de Bourbon. Nobles et princes venaient y fléchir le genou pendant leur vie ; et, après leur mort, ils voulaient reposer sous ces voûtes majestueuses, près de celui qui possédait tant de puissance au ciel.
Pour l'état actuel de l'abbaye de Souvigny et de ses reliques, voir, au 1er janvier, la fin de la Vie de saint Odilon.
Notes fournies par M. Boudant, curé de Chantelle (Allier).
Événements marquants
- Naissance à Valensolle vers 906
- Études à Lyon sous l'abbé Antoine
- Archidiacre de Mâcon
- Entrée à l'abbaye de Cluny en 943
- Nomination comme abbé de Cluny en 948
- Réforme de nombreux monastères en Europe
- Captivité par les Sarrasins au Grand Saint-Bernard
- Refus de la papauté
- Mort à Souvigny en 994
Miracles
- Découverte miraculeuse de sept pièces d'argent pendant une famine
- Guérison d'un aveugle au Puy-en-Velay avec l'eau de ses mains
- Guérison de l'évêque Alpert à Coire
- Guérison d'un lépreux par le baiser d'un moine obéissant
- Rupture miraculeuse de ses fers en captivité
Citations
Etes-vous mon maître ou mon religieux ?