Saint Pierre d'Arbuès

Inquisiteur de la foi et Martyr

Fête : 17 septembre 15ᵉ siècle • saint

Résumé

Chanoine et premier inquisiteur d'Aragon au XVe siècle, Pierre d'Arbuès fut un modèle de charité et de fermeté religieuse. Il fut assassiné dans la cathédrale de Saragosse par des conspirateurs opposés à l'Inquisition en 1485. Sa mort fut suivie de miracles, notamment celui de son sang redevenu liquide sur le sol de l'église.

Biographie

SAINT PIERRE D'ARBUÈS,

INQUISITEUR DE LA FOI DANS LE ROYAUME D'ARAGON ET MARTYR

17 SEPTEMBRE.

Ferdinand et Isabelle projetaient, après l'unité de la Péninsule accomplie, de compléter aussi son indépendance. Mais, désireux de consolider d'abord les résultats acquis, ils voulurent réduire à l'impuissance les ennemis du dedans, les Maures conquis par les armes, mais toujours indomptés, et leurs auxiliaires les Juifs, avant de livrer le dernier assaut à Grenade, le boulevard du mahométisme en-deçà du détroit de Gibraltar. Ils songèrent donc à l'Inquisition. Ils la réorganisèrent, en étendirent les attributions et en aggravèrent le code pénal, non sans oppositions, sur ce dernier point, de la part de Sixte IV, qu'effrayait cet instrument trop purement politique dans ces mains royales, et qui ne voulait autoriser de condamnations capitales que sous réserve du droit d'appel à Rome. Des relations entre les deux cours en arrivèrent même, à ce propos, à une telle tension que les ambassadeurs furent rappelés de part et d'autre, et que Ferdinand ordonna à tous ses sujets de quitter Rome. Le Pape céda enfin. Il approuva l'institution, tout en maintenant ses réserves, et un ancien confesseur d'enfance de la reine Isabelle, Thomas de Torquemada, prieur des Dominicains de Ségovie, fut nommé grand Inquisiteur général et chargé d'appliquer l'institution nouvelle, qui donna dès le principe d'excellents résultats. Sa mission n'était dépourvue ni de difficultés ni de périls. On avait besoin, pour l'y aider, d'hommes hardis, fermes et incorruptibles, mais en même temps éclairés, au jugement sûr, au cœur intrépide. Il ne s'en trouva aucun dans Saragosse qui parût réunir toutes ces qualités à un degré plus élevé que le chanoine Pierre d'Arbuès. On lui proposa donc l'emploi de premier Inquisiteur de l'Aragon, emploi qu'il devait remplir conjointement avec le Père Gaspard Inglario, dominicain.

Le chanoine vit dans cette proposition, non l'honneur et la puissance qu'elle lui conférait, mais une occasion de contribuer à la gloire de Dieu et au bien de son pays. Il jugea que la religion et l'hérésie ne permettaient pas de refuser ; il accepta. En se chargeant des fonctions d'Inquisiteur, Pierre d'Arbuès entendait bien de les remplir. Seulement, pour en tirer tout le fruit qu'il en espérait, il comptait moins sur la puissance d'une administration savamment organisée que sur la force de la persuasion et de la charité. Ardent à procurer des conversions, il n'en était pas moins prudent à n'en accepter que de sincères et d'éprouvées, tant pour éviter la profanation des sacrements que pour diminuer le danger de défections qui exposaient ensuite le coupable à toute la rigueur des lois. On le voyait souvent prêcher en public ; on le rencontrait partout où se trouvait une âme ébranlée par la grâce de Dieu, partout où un cœur chancelant et d'une persévérance douteuse lui était signalé ; dans la cabane du pauvre et au comptoir du riche, au chevet des malades, dans les prisons où étaient enfermés les relaps et les apostats, et jusqu'au pied des bûchers où quelques-uns allaient expier tristement leur inconstance.

Mais, comme la prédication la plus efficace est celle de l'exemple, Pierre

SAINT PIERRE D'ARBUÈS, INQUISITEUR DE LA FOI ET MARTYR.

tenait surtout à montrer dans sa personne les vertus du prêtre et de l'apôtre, et pour cela il s'efforçait de les posséder. Non content d'avoir retranché de sa maison et de sa table tout luxe et tout superflu, il se livrait aux plus rigoureuses privations. Pauvre volontaire, il était libéral envers les pauvres et recherchait avec amour les occasions d'exercer les œuvres de charité tant spirituelles que temporelles. Il priait avec effusion, et, même au milieu des travaux extérieurs, tenait constamment son âme élevée vers le ciel. Telle était son humilité, que, selon l'expression de son biographe italien, il se conduisait envers ses inférieurs comme un égal, envers ses égaux comme un inférieur. Un espagnol contemporain, Juan Gracia Salaverte, ajoute qu'il fut doué du don de prophétie et qu'il annonça la chute de Grenade, chute que nul n'osait prévoir encore, sinon comme éloignée.

Tant de travaux et de vertus, en lui attirant la vénération des fidèles, ne pouvaient que lui mériter l'animosité des ennemis de l'Église. Son collègue Gaspard Inglario étant mort en l'année 1484, et n'ayant pas été remplacé, en arrivèrent-ils à se figurer que si Pierre d'Arbuès venait à disparaître à son tour, le redouté tribunal resterait aboli ? Tout ce que nous savons, c'est qu'un certain nombre de Juifs tinrent un conciliabule nocturne où sa mort fut résolue.

En tête de ce complot se trouvaient un rabbin et trois riches marchands appelés Gaspard de Santa-Cruz, Matéo Ram et Pedro Sanchez. Ils n'eurent pas de peine à trouver des complices pour exécuter ce qu'eux-mêmes étaient disposés à payer largement. Ils soudoyèrent un certain Juan de Labadia, qu'ils trouvèrent fort exaspéré déjà contre le Saint, parce qu'une de ses sœurs avait été condamnée par l'Inquisition ; un Français du nom de Vital Durant, et un autre, Toulousain, appelé Bernard Léofan ; un Juan Sperandio ; un Tristam, de Léon ; et un Gran, de Valence ; tous de cette race d'aventuriers prêts à tous les forfaits et qui ne redoutent, en fait de mauvaises actions, que celles qui leur sont mal payées.

Le secret ne fut cependant pas si bien gardé qu'il n'en transpirât quelque chose. Plusieurs amis de l'Inquisiteur menacé en eurent soupçon. Antonio Salverte, entre autres, conseiller de Leurs Majestés catholiques et époux d'une des sœurs de Pierre d'Arbuès, l'avertit du péril et le conjura de se tenir sur ses gardes. « Si je meurs de leurs mains, je mourrai pour la foi », répondit le Saint d'un air qui indiquait assez que cette perspective le réjouissait au lieu de l'attrister. Et il ne changea rien à sa conduite.

Les sicaires firent une tentative pour s'introduire par la fenêtre dans la chambre où il couchait. Mais, effrayés par les clameurs des gens de la maison, ils se retirèrent à la hâte et allèrent à la cathédrale, où ils espéraient le trouver chantant Matines. Ne l'ayant pas rencontré, ils remirent le coup à une autre fois.

Dans la nuit du mardi 14 au mercredi 15 septembre, deux d'entre eux, Juan Sperandio et Vital Durant, pénétrèrent dans l'église métropolitaine au moment où il n'y avait plus personne et s'y cachèrent. Les chanoines, à l'heure de l'office nocturne, rentrèrent les uns après les autres, et Pierre d'Arbuès parmi eux. Il s'arrêta devant le maître-autel, du côté de l'épître, et y resta quelque temps à genoux, ce qui permit aux deux misérables de le reconnaître parfaitement tout en se glissant vers lui. Enfin, au moment où il prononçait à demi-voix ces paroles de la salutation angélique : « Et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni », et où le chœur chantait ces versets du Psalmiste : « Pendant quarante années j'ai été tout auprès d'eux, et cependant leurs cœurs errent toujours loin de moi », les assassins se précipitèrent. L'un, Durant, frappa le chanoine sur la tête avec un poignard et se sauva; l'autre, Sperandio, lui porta deux coups à la gorge et prit de même la fuite. Le Saint tomba en prononçant ces seuls mots : « Loué soit Jésus-Christ! Je meurs pour son saint nom! » Les chants cessèrent; les autres chanoines accoururent. Ils le relevèrent respirant encore, ne poussant pas une plainte et radieux. Ils l'emportèrent chez lui, troublés et avec les plus grandes précautions.

Cependant les deux assassins, terrifiés de la douceur de leur victime plus que de leur propre forfait, hésitaient et s'égaraient dans la vaste église. Déjà on court à leur poursuite; on crie de fermer les portes; mais leurs camarades, qui les attendaient postés à l'entrée et prêts à leur prêter main forte, les saisissent et les entraînent. Toutefois leur châtiment n'était que différé.

Arrivé chez lui et couché, le blessé ne recouvra la parole que pour apaiser les pleurs de ses amis et plaindre non pas lui, mais les assassins, prier pour eux et leur pardonner. Il exhortait son entourage au calme et à la résignation, absolument comme s'il n'eût pas été personnellement intéressé à ce qui causait leur émotion. Sa chambre était devenue un sanctuaire. On y venait, d'un pas silencieux, contempler le martyr mourant et admirer son angélique sérénité. Ceux qui ne pouvaient entrer s'agenouillaient à la porte et priaient pour lui, en se disant que bientôt ce serait lui qui, du haut du ciel, prierait pour eux. Il vécut deux jours, reçut les sacrements et expira doucement, quarante-huit heures après avoir été frappé, à minuit, le 17 septembre 1485.

On se figurera aisément quelle dut être la consternation d'abord, puis l'irritation des habitants de Saragosse à la nouvelle de ce tragique événement. Les Juifs n'osaient plus paraître dans les rues. Sans l'intervention des magistrats et en particulier de l'archevêque et vice-roi Ferdinand d'Aragon, ils auraient été massacrés tous, même ceux qui déploraient sincèrement le crime commis. En signe de deuil, le service divin fut interrompu durant trois jours, les autels couverts de draps noirs; la cathédrale, qui avait été profanée, solennellement réconciliée et rebénite. Pendant deux ans, un officiant en vêtement de deuil y récitait le Miserere, au commencement de l'office de la nuit, et les assistants répondaient à haute voix et à genoux.

L'enterrement eut lieu le samedi, au milieu du concours de la ville entière, on peut le dire sans exagération. Le convoi fut accompagné de l'archevêque vice-roi et de tout son clergé. On déposa le corps dans un cercueil de pierre, à l'endroit même où il avait reçu le coup mortel. On vit alors un phénomène étrange. Au moment où le corps toucha le sol, tout le sang qu'il y avait et que, par respect, personne n'avait lavé, parut revivre. Ce sang, qui était déjà desséché et à peine reconnaissable, devint chaud, liquide, fumant, et commença à couler en larges gouttes, comme s'il sortait à l'instant même des veines d'où il avait jailli. Il s'accrut même en quantité et déborda au-delà de l'espace qu'il avait primitivement rougi. La population s'empressait, émerveillée, tout autour. On y trempait des mouchoirs, du papier, des linges, reliques précieuses qui furent ensuite conservées religieusement; c'était à peine si l'on pouvait fendre la foule et approcher de ce sang miraculeux, et malgré le nombre de ceux qui voulurent en emporter, il y en eut pour tout le monde, et beaucoup plus que n'en peut contenir le corps d'un seul homme.

Ce prodige se renouvela quinze jours après, le 29 septembre, au commencement des Matines. Les Acta Sanctorum, qui le racontent, ne l'acceptent point à la légère. Ils reproduisent tout au long les procès-verbaux qui furent dressés de ce double fait, sur les lieux mêmes, par les notaires publics Lalueza, Francès, Juan de Anellinos et Antico de Viagès, procès-verbaux signés en outre du jurisconsulte Barthélemy del Molino et de sept autres citoyens de Saragosse. Quarante-deux ans après, en 1507, dans l'enquête du procès de béatification, il se trouva encore six témoins oculaires qui attestèrent le fait avec serment.

Vivant, Pierre d'Arbuès avait été considéré comme un Saint ; mort, et mort assassiné dans les circonstances que nous venons de dire, il ne pouvait qu'être vénéré encore davantage. Le patriotisme y aida aussi bien que la piété, et le gouvernement, qui tenait à nourrir l'animosité contre les infidèles, tant que ceux-ci posséderaient un pouce de la terre d'Espagne, donna naturellement l'exemple. Mais ce qui y contribua le plus, ce fut une chose qui ne dépendait ni des passions ni des calculs des hommes ; ce fut la multitude des miracles que Dieu opéra à son tombeau ou par son intercession, sans compter celui du sang raconté plus haut. Les Bollandistes en rapportent plusieurs, qu'il serait trop long de reproduire ici. Toutefois nous ne résistons pas au plaisir de traduire de Salverte le naïf et touchant récit suivant :

« Entre les miracles soumis aux évêques de Barbastro et de Turiazona, commissaires du Saint-Siège apostolique, et reconnus vrais par eux, se trouvent deux résurrections d'enfants morts. Le premier de ces enfants était mort à Villa-Major, bourg voisin de Saragosse. Déjà on sonnait les cloches et on le portait en terre. Mais la mère, qui l'aimait tendrement, comme aiment les mères, prit le cadavre et l'éleva dans ses bras, en disant, avec grande angoisse et dévotion, à Pierre d'Arbuès, pour lequel elle avait une particulière piété : Saint Mastrepita (on se souvient que tel est le nom populaire du saint chanoine), je t'offre ce fruit de mes entrailles ; il est le tien ; ressuscite-le, s'il te plaît, mon Saint ! Au même instant les fraîches couleurs roses que la mort avait pâles reparurent sur les joues de l'enfant ; les yeux s'ouvrirent, les lèvres remuèrent et sourirent du côté de la mère. La foule, joyeuse et émerveillée, accompagna la mère et l'enfant au sépulcre du Mastrepila, et ils y suspendirent, parmi les autres ex-voto, le suaire où le petit mort avait été couché ».

On le représente en habits de chanoine régulier, avec la palme et l'instrument de son supplice.

## CULTE ET RELIQUES.

Ferdinand et Isabelle élevèrent à l'Inquisiteur martyr, avec la magnificence qui convenait à de si grands princes, un tombeau de marbre sur lequel on voyait sa statue et qu'ils firent entourer d'inscriptions commémoratives.

En 1490, la municipalité de Saragosse, en reconnaissance de la cessation d'une peste, attribuée à l'intercession du martyr, offrit à son tombeau deux lampes, dont une d'argent massif, pour y brûler nuit et jour aux frais de la ville. Sa fête se célébrait dès lors le 15 septembre avec solennité, et lorsque le pape Urbain VIII, en 1625 et 1634, eut prohibé, en général, tous les cultes ayant pour objet des serviteurs de Dieu non encore béatifiés ou canonisés, le culte du vénérable Pierre d'Arbuès fut rangé formellement parmi les exemptions, par un décret de la Sacrée Congrégation des Rôles, en date de 23 mars 1652.

C'était s'engager en quelque sorte à faire plus encore et à instruire un jour le procès de sa canonisation. Déjà l'empereur Charles-Quint et les rois Philippe III et Philippe V en avaient adressé la demande formelle à la cour de Rome. Le pape Paul V commença, en 1615, une information régulière et rigoureuse, qui fut poursuivie par trois Auditeurs de Rote et deux Évêques espagnols, à Saragosse et dans tous les lieux où vivaient des souvenirs se rattachant au martyr. Enfin, le 17

VIES DES SAINTS. — TOUR XI. 13

17 SEPTEMBRE.

avril 1664, sous le pape Alexandre VII, la cérémonie solennelle de la béatification eut lieu avec toute la pompe romaine et espagnole, dans la basilique de Saint-Jean de Latran.

Celle de la canonisation était réservée au glorieux pontificat de Pie IX qui, le 29 juin 1867, en présence de cinq cents évêques, archevêques et patriarches, a décerné à Pierre d'Arbuès le titre de Saint.

Les reliques de Pierre d'Arbuès ont été transférées dans une chapelle latérale de l'Église métropolitaine de Saragosse, enrichie de tout ce que la piété des peuples a pu trouver de plus précieux. On y voit, sur le tombeau, sa statue célèbre en marbre blanc.

Nous avons emprunté cette vie à la Revue du Monde catholique, numéro de juillet 1867.

Événements marquants

  • Nomination comme premier Inquisiteur de l'Aragon
  • Mort de son collègue Gaspard Inglario en 1484
  • Complot de mort par un groupe de Juifs et de marchands
  • Agression dans la cathédrale de Saragosse la nuit du 14 au 15 septembre 1485
  • Décès quarante-huit heures après l'attentat
  • Béatification le 17 avril 1664 par Alexandre VII
  • Canonisation le 29 juin 1867 par Pie IX

Miracles

  • Liquéfaction et bouillonnement du sang desséché sur le lieu du crime
  • Résurrection d'un enfant mort à Villa-Major
  • Cessation de la peste à Saragosse en 1490

Citations

Si je meurs de leurs mains, je mourrai pour la foi

— Réponse à Antonio Salverte

Loué soit Jésus-Christ! Je meurs pour son saint nom!

— Dernières paroles après l'agression