Saint Victor de Marseille
Soldat et Martyr
Résumé
Soldat romain à Marseille sous Maximien, Victor encourageait les chrétiens persécutés avant d'être arrêté. Après avoir refusé de sacrifier aux idoles et converti ses gardiens, il subit de nombreux supplices, dont l'amputation d'un pied, avant d'être broyé par une meule et décapité.
Biographie
SAINT VICTOR, DE MARSEILLE,
SOLDAT ET MARTYR
Saint Victor triomphe de l'idolâtrie, dans les esprits en les éclairant, sur les autels en les renversant, parmi les supplices en les souffrant.
Frumentières, *Eloge de saint Victor*.
Marseille, vaste cité, jadis fière de ses monuments dont on admirait à la fois la solidité et la beauté, est située dans un pays très-riche, à l'entrée des Gaules. Soit du côté de la terre, soit du côté de la mer, elle est ouverte au commerce de presque toutes les nations. Ses immenses richesses, la foule des peuples qui affluaient de toutes parts et la terreur de ses armes l'avaient rendue célèbre. C'est pourquoi elle avait mérité d'être, au milieu des provinces de l'Occident, le siège principal de la puissance romaine. Aussi l'on vantait son zèle pour le culte des dieux ou plutôt des démons de Rome, sa jalousie ardente et cruelle pour les superstitions sacrilèges des Romains. Orgueilleuse et barbare, elle se laissait emporter à de tels excès de cruauté dans les supplices des chrétiens et le massacre des Saints, qu'elle semblait avoir oublié tout sentiment d'humanité ; et surtout lorsque les empereurs venaient la visiter, elle se jetait avec la fureur des loups sur les assemblées de fidèles formées autour de son territoire. Même elle n'épargnait pas ses propres habitants. Tous ceux qu'elle trouvait portant le nom de chrétiens, comme si elle eût voulu célébrer en eux le triomphe de ses démons, sans égard ni pour l'âge ni pour le sexe, elle les accablait de toutes sortes d'outrages, les déchirait par des supplices inouïs jusque-là, puis enfin les égorgeait avec plus de mépris qu'elle n'eût fait pour de vils animaux.
Parmi les perles qui formaient cette riche couronne de saints Martyrs, le très-saint Victor brillait d'un plus vif éclat, comme un astre qui efface au ciel la splendeur des autres astres. La noblesse de son origine, sa foi plus éclairée, sa ferveur et sa réputation parmi nous, enfin son glorieux combat et le triomphe digne de son nom qu'il remporta contre un monstre plus cruel que les bêtes les plus féroces, contre le sanguinaire Maximien, tout a contribué à le rendre célèbre. Maximien, en effet, plus féroce que les autres tyrans, venait de répandre le sang des Saints par tout l'univers, et surtout dans la Gaule. Le massacre trop connu de la légion thébéenne, auprès d'Agaune, avait épouvanté le plus grand nombre des chrétiens. Précédé par cette terreur, il arrive à Marseille. L'impie, selon le langage de l'Écriture, venait mettre le comble à son impiété et achever, avec sa coupable vie, la mesure de ses crimes. En effet, bourreau altéré de sang, comme s'il eût craint de laisser un crime sans en charger sa mémoire, et comptant pour rien tout ce qu'il avait fait jusque-là, on le vit presque aussitôt déclarer, avec une rage forcenée, la guerre à la piété ; il condamnait les chrétiens, s'ils ne sacrifiaient aux idoles, à périr par les inventions de la cruauté la plus raffinée. Sous cet orage affreux de persécutions, les cœurs étaient ébranlés et troublés ; l'invincible Victor osa seul se présenter pour faire face au danger. Toutes les nuits, avec la sollicitude d'un général d'armée, il parcourait le camp des saints ; nous voulons dire qu'il allait de maison en maison, fortifiant les serviteurs de Dieu, et allumant dans tous les cœurs l'amour de la vie éternelle et le mépris d'une mort passagère.
Par ces œuvres du zèle, l'heureuse victime destinée à une mort prochaine se préparait au sacrifice. On l'arrête ; il est conduit devant le tribunal des préfets. Ceux-ci d'abord cherchent à lui persuader par la douceur de ne pas mépriser le culte des dieux, de ne pas repousser, avec la solde accoutumée du soldat, l'amitié de César, pour le culte d'un homme inconnu et mort depuis longtemps. Mais aussitôt, Victor, s'armant des paroles de l'Esprit-Saint, leur prouve avec une force invincible que ce qu'ils appellent des dieux ne sont que des démons impurs. Quant à la solde de ses services et à l'amitié de l'empereur, il répond que, soldat du Christ, il rejette avec horreur tout avantage qui serait une injure à son roi. Enfin, dit-il, le Seigneur Jésus-Christ est le Fils tout-puissant du Dieu très-haut ; par amour pour l'homme, dont il venait réparer la nature, il s'est fait véritablement homme mortel ; si les impies l'ont mis à mort, c'est qu'il l'a voulu ; mais par la puissance de sa vertu divine, il est ressuscité le troisième jour, est monté aux cieux, et a reçu sur toute créature un empire que rien ne saurait ébranler. Ainsi Victor confessait sa foi. Son visage était assuré, et sa voix avait toute l'autorité d'une parole libre. À peine avait-il terminé, que la foule des assistants poussa vers le ciel une immense clameur ; tous accablaient d'injures le pieux confesseur du Christ. Mais, parce que c'était un personnage illustre, les préfets décidèrent que sa cause serait portée au tribunal de l'empereur. Instruit de tout, l'empereur est transporté lui-même d'un accès de rage que rien ne saurait comprimer ; il est impatient du moindre retard, et ordonne d'amener le saint athlète devant son tribunal.
Le bienheureux Victor est donc présenté devant le tribunal d'un empereur tout bouillant de colère. De toutes parts on l'accable d'accusations monstrueuses ; on épuise toutes les ressources de la ruse, toutes les terreurs de la menace, pour le forcer à sacrifier aux démons.
Le préfet Astérius se plaignit ainsi à Maximien : « Il y a déjà deux mois que ce Victor qui est soldat ne veut pas recevoir sa paie et s'écrie qu'il est chrétien. Ayant été mis en prison par mes ordres, il s'est évadé secrètement. Je veux donc savoir comment il s'est évadé de la prison militaire, quoique gardé par des soldats ; car il sortait toutes les nuits, à ce que j'ai appris. Il n'aurait pu le faire s'il n'eût usé de maléfices ». En entendant ces accusations, Maximien dit à saint Victor : « Pourquoi ne reçois-tu pas la solde accoutumée ? » — « Parce que je ne veux pas combattre dans le siècle », répondit Victor. — « Comment sortais-tu la nuit de la prison », demanda Maximien, « malgré les soldats qui te gardaient ? » — « Je ne sortais pas en secret », répondit saint Victor, « mais publiquement et les portes ouvertes ; je ne sortais pas pour me promener oisivement, mais pour visiter les malades, ce que j'ai toujours eu coutume de faire. Dieu qui favorise les bonnes œuvres, voyant qu'une garde impie m'empêchait de sortir, envoyait son ange qui ouvrait les portes, fermées avec soin, et malgré la vigilance des gardes, me donnait les moyens de sortir et d'entrer librement ».
Le Martyr sentit se fortifier son courage en entendant les menaces qu'on lui faisait. Il était comme familiarisé avec les souffrances, et pouvait triompher de tous les tourments. Il ne craignait pas d'être enlevé de la terre, et se voyait déjà compté au nombre des citoyens de la céleste patrie. Animé
VIES DES SAINTS. — TOME VIII.
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par une soudaine inspiration du Saint-Esprit, il confondit le barbare empereur et tous les juges qui l'assistaient avec une rare prudence et une grande force d'âme. Par des raisonnements simples et clairs il réduisit à néant le culte des idoles, et prouva publiquement, avec des raisons évidentes, que Notre-Seigneur Jésus-Christ est le vrai Dieu.
Alors le très-impie César, plus cruel qu'une bête féroce, plus méchant que le serpent, cède à la rage qui le transporte ; les feux de Satan sont allumés dans son cœur. Il ordonne de traîner par toute la ville le saint Martyr, après avoir étroitement resserré ses liens. Il prétendait venger ainsi par l'ignominie du châtiment les injures faites à ses dieux, et en même temps épouvanter les cœurs des fidèles. À peine la sentence était-elle prononcée, la foule aveugle et barbare applaudit par un grand cri ; et tous se précipitèrent à flots pressés pour jouir du spectacle. Tandis que l'athlète du Christ, les pieds et les bras liés, était traîné à travers la ville, des mains sacrilèges, des langues exercées à la calomnie, tous, chacun selon son pouvoir, veulent augmenter le supplice ; on se croirait grandement coupable, si l'on ne venait pas ajouter aux injures dont il est accablé.
Quand le bienheureux Victor, dans ce spectacle dérisoire et cruel, eut rassasié la curiosité d'un peuple barbare, on le ramena de nouveau, sanglant et déchiré, devant le tribunal des préfets, et l'on redoubla d'instances pour le faire consentir à renier le Christ et à adorer les faux dieux. Ils croyaient que les tourments, les injures et les cris du peuple avaient fatigué sa constance et abattu son âme, qu'il ne hasarderait plus ce qu'ils appelaient de vains discours, après avoir appris par une cruelle expérience à songer à soi. C'est pourquoi ils lui reprochèrent avec amertume d'avoir insulté César et la république tout entière. Puis ils ajoutèrent que c'était le dernier degré de la folie, et le plus grand des malheurs, de mépriser l'amitié, la familiarité de tous les dieux et des invincibles empereurs ; de sacrifier tous les plaisirs du monde, et la gloire et l'honneur ; et enfin un bien plus doux même que tous ces biens, la vie du corps ; et cela pour quelque chose que l'on n'a jamais vu ; de provoquer contre soi, sans raison, la colère des hommes et de tous les dieux ; enfin, de courir à la mort, quand surtout il faut encore l'acheter par les plus cruels supplices et plonger dans la douleur ses amis les plus chers. Du reste, il doit savoir déjà par expérience combien il lui importe d'embrasser une résolution plus sage ; il ne doit pas mépriser les dieux dont la majesté brille d'un si vif éclat dans les temples, et dont tous les hommes ressentent les bienfaits. La vénérable antiquité les a toujours adorés ; les plus grands princes les honorent ; et telle est leur puissance, que, s'ils nous sont propices, tous les êtres seront dans la joie, au lieu que s'ils nous étaient contraires, le monde lui-même ne saurait subsister. De plus, la raison lui fait un devoir de renoncer promptement à un homme qui, pendant sa vie, fut toujours très-pauvre, et dont la mort a démontré l'impuissance. S'il le fait, outre l'avantage d'échapper aux périls qui le menacent, eux, ses juges, lui promettent de le faire jouir de l'intime amitié de César et des plus grands honneurs. Mais s'il repousse ces faveurs, on va le faire entrer immédiatement dans cette gloire de son Christ, que personne n'a jamais vue ; mais il y entrera par la route que le Christ lui-même a suivie, par les mépris, par les tourments les plus affreux, en devenant l'opprobre et l'abjection de tout le peuple.
À ces discours perfides, le Martyr, qui déjà était sorti pleinement vainqueur de son premier combat, devint tout à coup l'organe de l'Esprit-Saint, avec un courage intrépide dont rien ne pouvait lasser la constance ; fort de la puissance de Dieu qui le soutenait, il répondit en ces termes aux discours de ses juges : « S'il ne s'agit ici que des prétendues injures que j'aurais faites à César et à la république, je déclare que je n'ai jamais nui à la république, non plus qu'à César. Jamais je n'ai porté atteinte à l'honneur de l'empire ; jamais je n'ai refusé de le défendre. Tous les jours j'offre avec un zèle religieux des sacrifices pour le salut de César et de tout l'empire. Tous les jours devant Dieu, j'immole des hosties spirituelles pour la prospérité de la république. Mais je crois que tout le monde regarderait avec raison, comme la plus étrange folie, d'aimer une chose avec un tel excès, que de la préférer à une autre meilleure. Que sera-ce, si cette chose est de telle nature que vous ne pouvez la posséder autant que vous le désireriez ; que même en la possédant, vous ne pouvez en jouir sans crainte ; et qu'enfin, malgré tous vos soins, vous ne pouvez la conserver ? Tandis que l'autre, cent fois meilleure que l'on sacrifie, se laisse posséder pleinement, aussitôt qu'on le désire, donne à celui qui la possède une joie libre de toute inquiétude, parce qu'elle ne connaît point de terme et n'est sujette à aucune défaillance ; parce que la violence ne la détruira pas et que jamais le dégoût ne la fera répudier. C'est pourquoi, selon l'avis d'une raison plus éclairée et au jugement de tous les hommes sages, l'amitié des princes, les plaisirs du monde, la gloire, les honneurs, la santé du corps, l'affection des parents et tous les autres biens de même nature, enfin cette vie temporelle elle-même qui ne s'obtient point par des désirs, qu'on ne possède point sans inquiétude et qu'on ne saurait conserver longtemps ; ces biens, dis-je, au jugement de tous les hommes, doivent être méprisés, si on les compare aux joies ineffables et permanentes de la vie éternelle, aux embrassements pleins de tendresse du Créateur de toutes choses. L'aimer, ce Dieu souverain, c'est le posséder ; et le posséder, c'est jouir avec lui de tous les biens. Ne vous affligez donc pas d'avoir renoncé pour un moment à ces avantages du monde ; en échange de ce léger sacrifice, vous jouirez un jour de biens incomparablement meilleurs. Les tourments, d'ailleurs, ne méritent pas ce nom ; quand ils éteignent les supplices éternels, il faut les appeler rafraîchissements salutaires, et ne plus appeler mort, mais breuvage divin, ce qui nous fait passer de ce monde à la vie bienheureuse.
« Il n'est rien de plus insensé, j'en atteste votre conscience, rien de plus stupide que celui qui, sans raison, méprise un si grand bien, pour honorer comme un dieu, avec tout le zèle de la piété, l'ennemi manifeste de sa vie, sachant bien qu'après sa mort il n'en retirera pour récompense que la mort éternelle et des supplices sans fin que la langue ne saurait exprimer. Est-il en effet un plus cruel ennemi de la vie humaine que celui qui enseigne à faire, et persuade par son exemple, les actions les plus honteuses et les plus justement punies du dernier supplice par les lois de ce monde ? Et n'est-ce pas enseigner une action que d'ordonner de la raconter publiquement, et d'en faire chanter les louanges ? Or, c'est là ce que font vos dieux, vos plus grands dieux. Leurs crimes, non-seulement ils ont voulu qu'on les racontât en public ; mais encore ils les font représenter sur les théâtres, chanter et célébrer dans les temples par les éloges les plus magnifiques.
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A qui de vous est-il permis d'ignorer les funestes rapines, et, autant qu'il a été en son pouvoir, les affreux parricides du grand Jupiter? Qui ne connaît ses innombrables attentats à la pudeur, ses adultères secrets ou publics, frauduleux ou violents? La cruauté de la reine des dieux, de la sœur de Jupiter, et ses incestes avec son frère, sont-ils donc ensevelis dans l'oubli? N'est-ce pas au grand jour que s'affichent l'implacable férocité de Mars, les turpitudes d'un Priape obscène, d'une Vénus infâme? Rappellerai-je des déesses telles que la Fièvre et la Pâleur, et tout ce troupeau de divinités pareilles, que vous-mêmes vous appelez les dieux méchants et ennemis de la santé de l'homme? J'ai honte de parler des dieux Stercutius, des déesses Cloacina, et de mille autres monstres, qui réduisent leurs malheureux adorateurs à la honte de vénérer des cloaques et des égouts, les dignes temples de semblables divinités.
« Il est donc évident qu'entre tous les ennemis des hommes il n'y en a pas de plus violents et de plus cruels que vos grands dieux, dont vous avez dû consacrer et affermir la majesté par le bois, la pierre ou l'airain, que les rats ou les oiseaux souillent tous les jours dans vos temples. Leurs adorateurs en connaissent les maléfices, mais n'en ont point éprouvé les bienfaits; et cette malheureuse antiquité dont vous êtes fiers a péri en les honorant. Plaise au ciel donc que vos princes cherchassent à s'assurer un règne plus heureux, en les faisant disparaître, puisque les faveurs de ces dieux méritent à ceux qu'ils protègent d'être justement condamnés à mort, tandis que plus ils sont irrités, plus refleurit dans le monde l'innocence, l'honneur et la justice! En effet, ils ne peuvent se montrer propices qu'à ceux qui leur ressemblent, et non point à ceux qui leur sont contraires; car entre les choses contraires toute union est impossible. Or, ceux qui leur ressemblent, la souveraine justice dès lors les extermine de ce monde avec la flétrissure la plus honteuse; et même la seule équité de la conscience humaine ne leur fait espérer après la vie que les supplices d'une mort éternelle, puisqu'il n'est personne, si insensé qu'il soit, qui veuille accorder la béatitude au crime. Reste donc à conclure que, s'ils ne peuvent jamais être heureux, ce qui les attend après cette vie, c'est l'éternel malheur dans la mort. Ainsi, puisque vos dieux, adversaires naturels de ceux qui ne leur ressemblent pas, sont les mortels ennemis de ceux qui se rendent semblables à eux, il est établi de la manière la plus évidente que personne ne doit les honorer; leur culte, encore une fois, qui toujours est un opprobre pour les vivants, ayant pour récompense dans cette vie et après la mort la plus extrême des misères. D'ailleurs, il ne saurait y avoir raison de craindre des êtres dont on ne peut avoir à redouter que les bonnes grâces.
« Mais avec quel amour et quelle vénération devons-nous adorer celui qui, lorsque nous étions ses ennemis, nous a aimés le premier; qui nous a révélé les fraudes de vos divinités infâmes, et pour nous arracher à leur joug, revêtant notre nature humaine, sans diminuer sa divinité, s'est montré Dieu, mais Dieu fait homme demeurant au milieu de nous? Nous étions pauvres, et pour nous enrichir, lui, la source de toute richesse, a embrassé notre pauvreté, se faisant le plus pauvre de nous tous. Sa vie au milieu des hommes a été pour nous l'exemple de toute vertu et de toute sainteté; et, par sa mort qu'il n'avait point méritée, il a détruit pour toujours la mort que nous avions méritée par nos crimes; car vos dieux, ou plutôt vos démons cruels, en attaquant injustement l'innocent caché sous le voile de notre infirmité, ont justement perdu leur pouvoir sur ceux qu'ils avaient enchaînés par leurs tromperies. Oh! qu'elle est riche cette pauvreté que vous insultez! Quand elle l'a voulu, par un seul commandement de sa volonté, elle a rempli de poissons plusieurs barques, et rassasié, avec cinq pains, cinq mille hommes. Oh! qu'elle est forte la faiblesse qui a guéri dans ses disciples toutes les faiblesses et toutes les infirmités! Oh! quelle mort vivifiante que celle qui a ressuscité tant de morts! Et de peur qu'il ne s'élève en vous quelque doute sur la vérité de ces miracles, regardez comment ils ont été prédits dès le commencement et confirmés par d'innombrables merveilles dont toute créature rend un éclatant témoignage.
« Oh! si vous considériez attentivement combien est grand celui à qui tout le monde obéit, combien est parfait celui en qui tout est désirable, en qui rien ne peut être le sujet d'un blâme, en qui tout est digne de louanges, dont la charité accueille tous les hommes et dont personne n'évite le jugement! Quoi de plus saint que sa vie? de plus vrai que sa doctrine? de plus utile que ses promesses? de plus terrible que ses menaces? Quoi de plus sûr que sa protection? de plus précieux que son amitié? de plus enivrant que sa gloire? Parmi vos dieux, quel est celui qui lui ressemble, ou qui seulement mérite de lui être comparé? Tous les dieux des nations sont des démons; mais le nôtre, c'est le dieu qui a fait les cieux. Aussi les dieux des nations ont-ils été condamnés au feu éternel, entraînant avec eux leurs adorateurs, selon qu'il est écrit dans un saint Prophète: Que les dieux qui n'ont pas fait le ciel et la terre disparaissent de la terre. Et ailleurs: Qu'ils soient confondus ceux qui adorent des statues; et encore: Vous les précipiterez dans le feu; ils périront dans la misère. Mais pour le vrai Dieu, le saint Prophète a dit: Notre Dieu est au-dessus de tous les dieux; ce qu'il a voulu, il l'a fait au ciel et sur la terre, et dans la mer et dans les abîmes. C'est pourquoi le même Prophète a conclu: Bienheureux ceux qui craignent le Seigneur et qui marchent dans ses voies; car les sujets fidèles partagent la gloire de leur roi.
« Voilà pourquoi, pleins de confiance, nous acceptons volontiers la mort pour rendre témoignage à son nom; et l'exemple de nos souffrances montre combien notre espérance est certaine. Vous donc, personnages illustrissimes, hommes de la science, chez qui domine un esprit élevé et une raison puissante, suspendez un instant les inspirations de l'animosité et de la haine, pesez dans un juste examen les raisons des deux partis, et ne vous abandonnez pas plus longtemps à vos plus mortels ennemis, à des démons qui sont damnés et qui vous damnent, en vous déshonorant; la ressemblance divine qui est en vous fait votre gloire; ne la sacrifiez point aux obscènes turpitudes de ces dieux, si vous ne voulez pas partager leur damnation. Obéissez au très-saint, au très-haut, au très-juste, au très-clément Créateur; il est tout-puissant, et il est votre ami; si vous l'écoutez, son humilité vous exaltera; sa pauvreté vous enrichira et sa mort vous rendra la vie. Aujourd'hui il vous appelle par de salutaires avertissements, il vous invite par les récompenses qu'il propose, afin que vous puissiez bientôt être reçus dans son éternelle gloire et jouir à jamais de son amitié ».
Après ce discours du Martyr, les juges impies, accablés sous le poids de ses raisons, s'écrièrent : « Eh quoi! Victor, tu ne cesseras donc pas de philosopher? Le choix t'est laissé: ou apaiser les dieux, ou périr de la mort la plus affreuse ». Victor répondit : « Puisque vous pouvez nous faire encore une semblable proposition, il est de notre devoir de confirmer par nos exemples ce que nos paroles ont enseigné. Je méprise vos dieux, je confesse le Christ. Soumettez-moi à tous les supplices, réunissez contre moi tous les
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tourments ». Irrités de ces réponses, les sacrilèges préfets se disputèrent le plaisir barbare de déchirer le corps du Martyr, s'efforçant de se surpasser l'un l'autre en cruauté. Bientôt la querelle s'envenima, ils se divisèrent ; Euticius enfin est éloigné, et le sort laisse à l'autre juge le plaisir qu'il ambitionne de faire souffrir un Martyr. Astérius (c'était son nom) ordonna donc aussitôt d'étendre sur le chevalet le soldat du Christ. L'ordre fut exécuté ; mais au milieu de ces longues et cruelles tortures, Victor levant les yeux au ciel, demandait une pieuse résignation à Dieu le Père très-miséricordieux, à qui seul il appartient de la donner. Le très-clément Jésus ne pouvait résister plus longtemps ; il apparut à son Martyr, tenant en main le glorieux étendard du combat, le trophée de la victoire, la croix. Il venait pour le consoler. « La paix soit avec toi, notre généreux Victor », lui dit-il ; « je suis Jésus ; c'est moi qui souffre dans mes Saints les injures et les tourments. Combats en soldat courageux, sois fort et constant ; je suis avec toi pour être ton ferme appui dans le combat et ton fidèle rémunérateur après la victoire, au sein de mon royaume ». À cette voix du Sauveur, toute douleur aussitôt s'évanouit, et les tourments perdirent leur énergie. Victor, le cœur dilaté par la joie qui éclata dans tous ses traits, célébra les louanges de son Dieu ; il épancha de son âme d'immenses actions de grâces au divin consolateur qui l'avait visité.
Cependant les forces des cruels licteurs s'épuisaient, et ils voyaient qu'ils n'avaient rien gagné sur un Martyr qui surabondait de joie dans les souffrances. Le juge inique le fit donc détacher du chevalet et enfermer, sous la garde des soldats, dans la prison la plus obscure. Mais le très-miséricordieux Jésus, se souvenant de sa promesse, envoya au milieu de la nuit des Anges pour visiter son soldat. Aussitôt les portes de la prison s'ouvrent d'elles-mêmes, les ombres sont dissipées, et une lumière céleste plus brillante que le jour illumine toute la prison. Le Martyr, à cette vue, tressaillant d'allégresse, chanta les louanges du Seigneur avec les anges qui le consolaient par d'ineffables douceurs. Les soldats, de leur côté, apercevant l'éclat d'une clarté si vive, se prosternèrent avec respect aux pieds du Saint ; ils implorèrent le pardon et demandèrent le baptême. Pressé par la circonstance, il les instruisit à la hâte, fit venir des prêtres, et, cette nuit-là même, il les conduisit à la mer, les fit baptiser et les reçut de ses propres mains au sortir du bain sacré. Le lendemain, dès le matin, se répandit le bruit de la conversion des bienheureux soldats Alexandre, Félicien et Longin ; c'est ainsi qu'on les appelait. À cette nouvelle, Maximien est enflammé de fureur, il publie de cruelles sentences : Victor est l'auteur de ces conversions, son supplice sera plus terrible ; pour les soldats, ils devront sacrifier aux idoles ou être punis de mort.
On allait commencer par les nouveaux soldats du Christ ; c'est pourquoi Victor, avant de les envoyer au combat, voulut fortifier leur courage, et leur parla en ces termes : « Généreux compagnons d'armes, ô vous, mes glorieux précurseurs dans la lutte, c'est maintenant qu'il faut du courage, maintenant qu'il est besoin de toute votre constance. Vous venez de jurer fidélité à l'empereur du ciel, sachez la lui conserver en hommes de cœur. Le combat commence, voici l'ennemi. Il veut, par une attaque soudaine, surprendre votre inexpérience dans ces luttes où vous entrez pour la première fois. Il espère vous trouver sans défense et se glorifier d'avoir enlevé de vos mains la palme de la victoire. Mais non, frères bien-aimés, ce n'est point des mains de la négligence et de la lâcheté que vous avez reçu votre armure ; vous avez mieux appris à connaître le Christ. Les combats ne vous sont point étrangers, vous n'avez point perdu votre titre de soldats ; vous avez seulement changé de drapeau. Montrez à notre Roi, qui vous a choisis, à quels soldats il a confié sa première ligne de bataille ; que les ennemis qui vous attaquent apprennent à vous connaître, qu'ils sentent que vous n'avez pas dégénéré. Votre chef a montré pour votre vaillance une grande estime quand il vous a confié, à vous, nouvelles recrues, le poste le plus important, et s'est reposé sur votre courage du premier résultat de la lutte. Que les guerres ne vous effraient pas, vous qui toujours avez appris la guerre. Ne vous laissez point séduire par ce qui périt, quand vous voyez déjà devant vous les biens éternels. Vous n'avez plus qu'à les saisir avec courage ; ce sont les rangs ennemis qu'il faut traverser pour les avoir. Si la condition vous paraît dure, songez que ces rangs, notre Roi les a traversés avant vous.
« Ce n'est point une bouche étrangère, c'est lui-même qui nous l'apprend ; écoutez : Vous aurez à souffrir dans le monde ; mais prenez confiance, j'ai vaincu le monde. À lui donc, à lui, toujours avec confiance, que vos cœurs et vos voix adressent leurs prières au milieu des tourments. Si vous l'invoquez avec foi, sa fidélité ne vous manquera pas ; car il en a fait la promesse à tous les siens en leur disant : Voici que je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles. Au reste, je me donnerai moi-même pour exemple de la vérité de ces paroles divines. Pendant que, hier, suspendu au chevalet, j'étais déchiré par d'intolérables douleurs, j'ai imploré par mes larmes notre miséricordieux Seigneur, et voilà qu'aussitôt il m'est apparu portant dans ses mains le signe glorieux de notre rédemption, et m'a dit : Que la paix soit avec toi, Victor ; ne crains rien ; je suis Jésus, qui souffre en mes Saints leurs injures et leurs tourments. À cette voix, j'ai senti se répandre dans tout mon être une si grande force, que les supplices n'ont plus été rien pour moi. C'est pourquoi, frères bien-aimés, souvenez-vous de celui qui s'est fait votre force. Les yeux attachés sur le Seigneur Jésus, créateur de toutes choses, considérez la route qu'il a suivie, le terme où il est arrivé ; et ne vous laissez pas effrayer par les vaines menaces des mortels, quand vous avez devant vous la société des anges immortels qui vous est promise. Souffrez ces supplices d'un instant, afin de pouvoir conquérir en vainqueurs des trésors immortels. Autrefois, vous eussiez mieux aimé périr qu'être vaincus, bien que cette mort eût été pour vous la mort éternelle ; aujourd'hui, je vous en conjure, ne refusez pas une victoire qui va vous assurer un royaume pour toute l'éternité ».
Cependant, on avait envoyé des satellites pour enlever et traîner au Forum le bienheureux Victor, avec les généreux soldats que ses paroles venaient d'armer pour le combat. Le bruit s'en répandit, et aussitôt la ville presque entière se précipita à l'envi pour jouir de ce spectacle. Chez les uns, c'était une fureur aveugle et insensée ; d'autres, animés d'un meilleur esprit, désiraient voir la lutte du saint Martyr contre le diable. La foule confuse du peuple qui accourait de toutes parts se mêlait en tumulte ; l'air était rempli de clameurs bruyantes. De tous côtés on lançait contre le saint Martyr les malédictions et les injures ; mais lui opposait à tous ces traits un courage d'autant plus indomptable. Les impies voulaient le forcer de rappeler au culte des dieux les soldats qu'il en avait détournés. « Il ne m'est pas permis », répondit-il, « de détruire ce que moi-même j'ai édifié ». On interrogea donc les bienheureux soldats Alexandre, Félicien et Longin ; ils persévérèrent fidèlement dans la confession du Christ. Bientôt, par l'ordre de l'empereur, le glaive leur trancha la tête. Ainsi, par le sacrifice de leurs corps mortels, ils ont conquis la vie pour l'éternité.
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Quand saint Victor vit les bienheureux soldats livrés à la mort, il supplia le Seigneur, d'une voix baignée de larmes, de daigner l'associer à leur martyre et à leur gloire, puisqu'il avait été, après Dieu, l'auteur de leur foi et du généreux témoignage qu'ils venaient de lui rendre. Le peuple, en l'entendant, poussa aussitôt des cris de fureur, et les coups pleuvaient de toutes parts sur le glorieux Martyr. Pour la seconde fois, on le suspendit au chevalet et on le tortura cruellement à coups de bâtons et de nerfs de bœuf. Mais à la fin, les bourreaux, vaincus par sa constance, le reconduisirent en prison. Il y demeura trois jours, persévérant dans la prière et recommandant au Seigneur son martyre avec une grande contrition de cœur et d'abondantes larmes.
A la nouvelle de la constance du bienheureux Victor, le cruel César, comme un bourreau plus furieux que les autres, et qu'on a réservé pour porter le dernier coup, ordonna qu'on amenât sa victime. Dans l'interrogatoire, le Martyr, persévérant dans sa foi, confessa le vrai Dieu comme il l'avait toujours fait. C'est pourquoi la fureur et la rage se déchaînèrent encore une fois contre le soldat du Christ; on renouvela contre lui les menaces, les terreurs, les malédictions, les injures. Cependant Maximien s'est fait apporter un autel de Jupiter. En un moment on le dresse devant lui, et un prêtre sacrilège est là, tout prêt pour le sacrifice. Puis l'empereur dit au bienheureux Victor : « Brûle de l'encens, apaise Jupiter et sois notre ami ». À ces paroles, le généreux soldat du Christ, enflammé des célestes ardeurs de l'Esprit-Saint et ne pouvant contenir plus longtemps son zèle, s'approcha de l'autel comme pour sacrifier; d'un coup de pied, il l'enleva à la main du prêtre qui s'y tenait appuyé et l'étendit à terre. Aussitôt l'odieux empereur lui fit couper le pied. Le Martyr offrit ce membre au Seigneur Jésus-Christ, son Dieu et son roi, comme un parfum d'une agréable odeur, servant de prémices au sacrifice de tout son corps.
Enfin, le moment est venu où il va rendre au Seigneur son corps et son âme. D'après un ordre de l'empereur, on le conduit vers la meule d'un meunier. Il y marche d'un pas joyeux et alerte, comme s'il n'avait encore rien souffert. Les cruels licteurs, exécutant la sentence de l'odieux et barbare tyran, jettent le corps du glorieux Martyr sous cette meule qui doit le broyer en un instant dans sa rotation rapide. Le froment choisi du Seigneur est en effet broyé sans pitié; les heureux ossements de l'invincible Martyr sont cruellement brisés. Mais la machine est tout à coup divinement renversée, et le Martyr paraissait respirer encore. Les bourreaux, pour rendre la victoire pleine et parfaite, tranchèrent avec le glaive cette tête consacrée par tant de courageux témoignages rendus au Seigneur, et glorifiée par tant et de si grands combats. Au même instant, on entendit descendre du ciel, au-dessus du Martyr, une voix qui disait : « Tu as vaincu, bienheureux Victor, tu as vaincu ! »
Après l'exécution, le malheureux Maximien, en qui les démons s'étaient fait comme un odieux sanctuaire, espéra vaincre enfin ceux qui jusque-là l'avaient vaincu, et triompher d'eux après leur mort; mais c'était un nouveau lustre qu'il allait ajouter à la gloire des Martyrs. Pour empêcher qu'on leur rendît aucun des honneurs de la sépulture, il ordonna de jeter leurs corps en pâture aux poissons, dans le bras de mer qui ceint la ville du côté du midi. La paternelle tendresse du Seigneur avait des desseins bien différents. Afin d'assurer à ses Saints un culte et des honneurs, et aux fidèles, dans la suite des siècles, une protection puissante, il fit glisser rapidement sur les flots, par le ministère des anges, les corps des Saints, qui furent laissés intacts sur le rivage opposé. Là, les chrétiens les ensevelirent dans une crypte taillée dans la pierre vive avec une certaine élégance, et non sans beaucoup de travail. Dieu les honora par un grand nombre de miracles; et leurs mérites obtiennent à ceux qui les invoquent pieusement beaucoup de bienfaits, au nom de Jésus-Christ notre Dieu et notre Seigneur, à qui soient louange éternelle et puissance, honneur et empire, avec Dieu le Père et l'Esprit-Saint, dans les siècles des siècles. Amen.
De nombreux miracles furent accomplis auprès du tombeau de saint Victor dès que ses vénérables dépouilles y furent ensevelies, nous dit l'auteur des Actes de son martyre. Comme il serait trop long de les rapporter tous, nous nous contenterons de choisir les plus légendaires.
Un homme, à la fois très-riche et très-vertueux, fournissait dans sa maison la nourriture temporelle à un pauvre nommé Avitus, dans l'espérance de la récompense éternelle. Afin de participer un jour à l'abondance de ses mérites, il sustentait son indigence avec ses richesses. Cet Avitus n'était pas seulement réduit à une extrême misère, il avait aussi perdu presque entièrement la vue, sans espoir de la recouvrer. Son bienfaiteur ne se contentait pas de lui fournir la nourriture qui lui était nécessaire, il lui témoignait aussi sa tendre compassion en lui procurant tous les remèdes qui pouvaient soulager ses yeux malades. Comme les remèdes matériels étaient tous impuissants, il eut recours à la prière et à l'intercession des Saints. D'après ses conseils, Avitus fit de nombreux pèlerinages aux divers lieux où se conservaient de saintes reliques, mais son infirmité n'en reçut aucun soulagement. Il se désolait et se désespérait. Son bienfaiteur ayant appris les nombreuses guérisons obtenues par divers malades auprès du tombeau de saint Victor, exhorta son pauvre aveugle à vénérer les reliques du glorieux martyr, et il s'offrit pour le conduire jusque dans la crypte. Avitus avait résolu de ne plus rien tenter pour obtenir une impossible guérison; mais, vaincu par la charité pressante de celui qui le comblait de témoignages d'affection, il se laissa conduire devant le tombeau de saint Victor. Là, son bienfaiteur et lui s'agenouillèrent et prièrent longtemps avec beaucoup de ferveur. Lorsque Avitus se releva, il était guéri. Il s'en revint joyeux et bénissant Dieu, n'ayant besoin de personne pour guider ses pas.
Une femme, à qui la mort avait enlevé depuis longtemps son mari, n'avait d'autre soutien qu'une fille unique, dont la piété filiale consolait sa tristesse. Mais cette fille tomba malade, et, après quelques jours de souffrance, rendit le dernier soupir. La douleur de sa mère fut sans mesure. Elle repoussa toute consolation, ne voulut entendre aucun conseil, devint comme privée de raison. Les larmes, les sanglots, les soupirs sont d'abord la seule expression de sa douleur immense. Bientôt elle profère des paroles et pousse des cris; elle invoque Dieu; elle appelle sa fille; elle implore les Saints. Le nom de saint Victor se présente alors à sa mémoire et elle se souvient de tous les prodiges admirables que Dieu a daigné opérer par ses reliques. Elle a recours à son intercession et le prie de tout son cœur. S'adressant à lui, dans la véhémence de ses prières, elle s'écrie: « Je sais, bienheureux Victor, je sais, malheureuse femme que je suis, quel est votre pouvoir auprès du Très-Haut. Je sais quels bienfaits vous avez accordés à d'autres infortunées et quelle est votre bonté pour ceux qui vous implorent. Que ma pauvre âme, ô bienheureux martyr, éprouve l'étendue de vos mérites auprès de Dieu. En perdant ma fille, j'ai perdu ma dernière consolation. Si vous le vouliez, ô Victor, vous obtiendriez facilement de la miséricorde de Dieu la grâce que je désire ». Cependant tout fut disposé pour les funérailles. Les voisins étaient accourus; ils avaient passé la nuit en prières auprès du corps de la jeune fille. Vint le moment de lui rendre les pieux devoirs de la sépulture; des mains amies la portèrent au cimetière. Sa mère accompagna le convoi funèbre en jetant des cris de douleur et de désespoir. Quand on fut arrivé auprès de la fosse qui devait recevoir le cadavre, la mère, éplorée et défaillante, se précipita sur le corps glacé de sa fille, l'embrassant avec délire, redisant son nom d'une voix entrecoupée par les sanglots: « O ma fille chérie », s'écria-t-elle, « ô lumière de mes yeux, ô joie de ma vieillesse, devais-je te survivre? Si je n'ai pas pu te précéder dans la tombe, que du moins je ne tarde pas à t'y suivre!» Tout à coup, pendant qu'elle exprime ainsi sa douleur amère, le cadavre de la jeune fille s'agite. On dirait qu'elle vient d'entendre la voix du Sauveur lui disant: « Lève-toi, je te l'ordonne ». En présence d'une foule nombreuse, dont les yeux ravis suivent avec stupeur ses mouvements, celle qui était morte revient à la vie. Elle se dresse dans son cercueil. Sachant la cause du deuil qui l'entoure, elle appelle sa mère et l'exhorte à se réjouir. Quels furent les transports de l'heureuse mère en recevant dans ses bras sa fille ressuscitée! En présence d'un pareil miracle, qui pourrait ne pas reconnaître la puissance de Dieu et l'intercession de saint Victor? La mère, dont la douleur a fait place à la joie la plus vive, se dirige vers l'église de Saint-Victor, avec sa fille et celui qui l'a tenue sur les fonts sacrés. Les témoins de cette merveilleuse résurrection les accompagnent, et tous ensemble rendent à Dieu et au saint martyr de ferventes actions de grâces.
Une femme de mauvaise vie, nommée Julie, qui se traînait depuis longtemps dans la fange de la luxure, entra avec autant de présomption que d'irrévérence dans cette crypte où sont conservés les corps des Saints. Une punition divine montra bientôt qu'elle n'avait franchi le seuil de ce lieu sacré ni par un sentiment de vénération, ni par un accident involontaire, elle perdit la vue au même instant, frappée d'une complète cécité. Ce châtiment, qui affligeait son corps, devait être un bien pour son âme. Cette malheureuse, ou plutôt cette heureuse femme, se sentit éclairée intérieurement pendant que les ténèbres l'enveloppaient à l'extérieur. Elle comprit tout à coup dans quel aveuglement spirituel elle avait vécu jusqu'alors. Au lieu de déplorer le malheur qui venait de la frapper, elle ne songea qu'à se repentir de la vie coupable qu'elle avait menée avec tant de folie. Elle détesta ses crimes passés; elle promit à Dieu de vivre chastement à l'avenir. Bien plus, elle fit vœu, si elle recouvrait la vue, de couler le reste de ses jours à l'ombre d'un cloître, consacrée au service de Dieu. Telle fut la ferveur de sa prière, que la vue lui fut entièrement rendue. Elle se hâta aussitôt d'accomplir le vœu qu'elle avait prononcé. Elle reçut le voile religieux, devint aussi pieuse qu'elle avait été dissipée, et donna jusqu'à la fin de sa vie l'exemple des plus admirables vertus.
Le dimanche des Rameaux, pendant que le peuple se rendait en procession à l'église du bienheureux apôtre André pour bénir les fleurs, ainsi qu'on a coutume de le faire ce jour-là, en portant avec beaucoup de respect et de dévotion la tête de saint Victor dans une chasse en bois, un gardien de l'Église, excité par un étrange esprit de blasphème, commença tout à coup à répandre avec méchanceté le poison de ses paroles. Il se moquait de la dévotion du peuple, disant qu'il était superstitieux de rendre tant d'honneurs à un morceau de bois inutile, et qu'il n'y avait rien dans la chasse qui fût digne de tant de vénération. Bientôt un châtiment céleste punit ce contempteur des choses saintes. Un de ses yeux fut frappé de cécité, et sa bouche, horriblement déformée, s'étendit du côté gauche jusqu'à l'oreille. Le malheureux, couvert de honte et souffrant beaucoup, se repentit de sa faute et demanda publiquement pardon de ses blasphèmes. Il promit que, s'il recouvrait la santé par l'intercession du saint martyr, il serait tout le reste de sa vie dévoué à la gloire de son culte. Ses prières, quoique vives et pressantes, n'obtinrent pas subitement leur effet. Il devait porter quelque temps le châtiment de sa faute. Il passa une année entière dans son humiliation et dans sa douleur. Enfin, le cours de l'année ramenant le dimanche des Rameaux, le peuple, selon l'usage, se rendit encore à l'église de Saint-André en portant les reliques de saint Victor. Le malheureux, se tenant sur le passage de la procession, s'écria : « O bienheureux saint Victor, pardonnez-moi mon impiété ; illuminez mon œil aveuglé ; rendez à ma bouche sa forme première. J'ai assez souffert ! Je vous promets de me consacrer tout entier à votre service si vous exaucez ma prière ». Aussitôt la bonté divine eut pitié de cet infortuné, et, à cause de son repentir, le remit dans l'état où il était avant ses blasphèmes. Il remercia Dieu de ce bienfait et, tout le reste de sa vie, eut beaucoup de dévotion pour le culte du bienheureux martyr.
Un homme, à la fois pauvre de biens et d'esprit, vit en songe un guerrier, au visage radieux, aux vêtements éblouissants, qui lui adressa ces reproches sévères : « Pourquoi cette négligence ? Pourquoi es-tu plus paresseux que les autres ? Pourquoi ne te hâtes-tu pas d'aller, toi aussi, à l'église de la bienheureuse Marie toujours Vierge pour y offrir tes prières ? » Cet homme se réveilla, effrayé de ce qu'il venait de voir et d'entendre et s'empressa de se rendre à l'église de Saint-Victor ; mais sa frayeur diminuant, la paresse le gagna, il se coucha de nouveau et se rendormit. Saint Victor lui apparut une seconde fois, lui parla plus sévèrement et lui ordonna de porter à l'église, au lieu de cierge, une baguette de fer qu'il avait dans un coin de sa maison. Cet homme, cette fois, ne songea pas à désobéir à la voix qui avait troublé son sommeil. Il chercha sa baguette de fer, et, l'ayant trouvée, courut d'un pas pressé vers l'église, qui était déjà remplie par une foule innombrable. C'était la nuit qui précédait le jour de la fête de Saint-Victor. Selon l'usage de la Provence, le peuple s'était rassemblé dans l'église, pour y passer toute cette nuit dans une veille pieuse, récitant des prières et chantant les louanges du saint Martyr. Chacun des assistants tenait en main un cierge allumé. Cette multitude de flambeaux transformait en jour radieux les ténèbres de la nuit. Notre homme, seul, n'avait point de cierge et ne savait que faire. Enfin, il eut une idée. Avisant un des frères chargés de maintenir le bon ordre dans cette foule si nombreuse, il lui demanda un cierge et lui offrit, en échange, sa baguette de fer. Mais le frère ne voulut rien entendre, et lui répondit qu'il ne lui donnerait pas ce qu'il lui demandait. Ce n'était pas la première demande de ce genre qu'il recevait et il en était fatigué. Le malheureux, qui se voyait condamné à n'avoir d'autre cierge que sa baguette de fer, désolé d'être repoussé par les hommes, se tourna vers les Saints. « O bienheureux Victor », s'écria-t-il, « c'est vous qui m'avez fait venir ici. Vous connaissez ma pauvreté ; j'ai apporté ce que vous m'avez prescrit. Je suis le seul qui ne puisse avoir un flambeau. Me résignant à ma honte, je vais élever ma baguette de fer comme un cierge. Daignez agréer la bonne volonté que j'ai de vous honorer comme les autres ». Il dit et dressa sa baguette de fer de la même manière que tous les autres assistants dressaient leurs cierges. Voilà que tout à coup l'extrémité de sa baguette s'enflamme et brûle comme un flambeau de cire. Elle jette plus d'éclat que les cierges qui l'environnent. Les premiers témoins de ce prodige éclatent en cris d'admiration. Le récit du miracle vole bientôt de bouche en bouche. Tout le peuple chante avec une nouvelle ferveur les louanges de saint Victor.
Saint Victor est toujours représenté en costume militaire, et souvent, comme saint Georges, monté à cheval, armé d'une lance et terrassant un monstre. On le voit aussi renversant du pied l'autel où l'on voulait lui faire offrir de l'encens. — On le représente aussi avec les trois soldats qu'il convertit et fit baptiser tandis qu'on le gardait en prison. — Les imagiers français lui ont souvent mis en main un petit moulin à vent. On lui donne aussi un étendard, comme à un chevalier. L'abbaye de Saint-Victor, à Paris, avait pour armes une roue, peut-être comme indication d'engrenages; car certaines relations ne parlent pas tant d'un moulin que d'un mécanisme destiné à broyer.
## CULTE ET RELIQUES. — ABBAYE DE SAINT-VICTOR.
Avant la Révolution de 1793, la ville de Marseille possédait presque entier le corps de l'illustre martyr saint Victor; une grande partie de ses ossements était conservée dans la cathédrale. L'abbaye de Saint-Victor gardait sa tête renfermée dans un très-riche reliquaire.
La Révolution a privé Marseille de presque toutes ces reliques. Il n'y reste plus que deux ossements de la jambe de saint Victor ou de ses compagnons, martyrs à Marseille. Ils furent replacés dans l'église de l'antique abbaye par M. de Clapiers, curé de Saint-Victor, à la réouverture des églises. On les possède encore. Ils sont aujourd'hui enfermés dans une petite châsse placée au-dessus de l'autel dédié à saint Victor. À côté de ces reliques se trouve un globe de cristal contenant de la terre teinte du sang de saint Victor.
Un mot maintenant sur le pied droit qui fut coupé au saint Martyr par ordre de l'empereur Maximien. Le pape Urbain V, qui avait été abbé de Saint-Victor de Marseille et qui possédait cette précieuse relique, en fit don à Jean, duc de Berry et frère de Charles V, roi de France. Ce prince, à son tour, la donna à l'abbaye de Saint-Victor de Paris, où elle a été conservée jusqu'à la Révolution. À cette époque désastreuse, elle fut sauvée de la profanation, et elle se trouve maintenant dans l'église de Saint-Nicolas du Chardonnet. Le pied est entier, recouvert de sa peau et sans aucune marque de corruption : il est seulement desséché.
L'abbaye de Saint-Victor-les-Paris, communauté royale de Chanoines réguliers, fut une pépinière de saints, de savants, de grands hommes. Les seuls Bogues, Richard, et Adam de Saint-Victor suffisent pour en immortaliser la gloire dans l'Église. Bien d'autres, après eux, jusqu'au poète Santeuil, chanoine de Saint-Victor, ont illustré ce monastère, sanctuaire de la sainteté et de la science, dont l'emplacement est occupé aujourd'hui par des magasins de vins. L'église a été démolie, les tombeaux qu'elle renfermait profanés, et les reliques dispersées.
La prison, sanctifiée par la captivité de saint Victor, existe encore dans un état de conservation suffisant, au fond d'une galerie voûtée qui sépare de grandes salles de construction romaine, qu'on appelle vulgairement caves Saint-Sauveur, parce que le couvent de Saint-Sauveur, à la place de Linche, a été bâti au-dessus de ces constructions en grand appareil romain.
Une partie de ses reliques donna naissance, en 1631, au monastère de Saint-Victor l'Abbaye, au diocèse de Rouen. La châsse qui contient ces précieux restes est encore portée en ce lieu chaque année en procession.
L'antique récit du martyre de saint Victor, recueilli par Dom Butuart, a été mis en français par Drouet de Maupertay, revu et publié par les R.R. PP Bénédictins de la congrégation de France. Il est si beau dans ses moindres détails, que nous avons cru devoir le substituer à l'abrégé du P. Giry. Nous nous sommes aussi servi de la Vie de saint Victor, par M. l'abbé Bayle; et de Notes locales fournies par M. le curé de Saint-Victor. — Cf. Godescard, Baillet, Acta Sanctorum, etc.
Événements marquants
- Visite des chrétiens en prison la nuit
- Arrestation et comparution devant le préfet Astérius
- Comparution devant l'empereur Maximien
- Traîné à travers la ville de Marseille
- Conversion et baptême des soldats Alexandre, Félicien et Longin
- Amputation du pied droit après avoir renversé un autel de Jupiter
- Supplice de la meule de meunier
- Décapitation finale
Miracles
- Ouverture miraculeuse des portes de la prison par un ange
- Apparition du Christ avec la croix sur le chevalet
- Lumière céleste dans la prison
- Renversement divin de la meule de meunier
- Voix céleste proclamant sa victoire
- Corps portés par les anges sur les flots
- Guérison de l'aveugle Avitus
- Résurrection d'une jeune fille
- Cécité et conversion de Julie
- Baguette de fer s'enflammant comme un cierge
Citations
Je suis Jésus ; c'est moi qui souffre dans mes Saints les injures et les tourments.
Tu as vaincu, bienheureux Victor, tu as vaincu !