Saint Willehald (Willehade)
Premier évêque de Brême
Résumé
Missionnaire anglo-saxon du VIIIe siècle, Willehald évangélisa la Frise et la Saxe sous la protection de Charlemagne. Après avoir survécu à plusieurs tentatives de martyre et un exil à Echternach, il devint le premier évêque de Brême en 787. Il mourut en 789 après une vie d'austérité et de dévouement apostolique.
Biographie
SAINT WILLEHALD, PREMIER ÉVÊQUE DE BRÊME
In annuntiando verbi veritatis labor est. C'est une tâche ardue que celle du missionnaire qui a entrepris de prêcher la foi. Saint Augustin.
Willehald (ou Willehade), né dans le Northumberland, était de cette noble et studieuse génération que les exemples et les leçons du vénérable Bède firent éclore sur le sol britannique. Saint Anschaire, son troisième successeur, nous a fait connaître les principaux événements de sa vie. « Élevé », dit-il, « dès sa plus tendre enfance dans l'étude des lettres divines et humaines, Willehald devint prêtre. C'était le temps où les travaux apostoliques de Willibrord et de saint Boniface chez les peuples idolâtres de la Saxe et de la Frise commençaient à produire des fruits de conversion et de salut. Willehald, au récit de ces missions lointaines, sentit son âme s'enflammer d'une noble ardeur. Il sollicita et obtint du roi Northumbre, Ælred, ainsi que de l'évêque d'York, la permission d'aller dans la Frise dévouer sa vie au salut des idolâtres. Il y arriva en 782, et commença ses prédications à Dockune, au lieu même où dix-sept ans auparavant saint Boniface avait été martyrisé. Il débuta par l'apostolat des enfants, réunit autour de lui tous ceux qu'il pouvait atteindre, et de proche en proche finit par attirer les enfants des plus grandes familles du pays. Sa douce parole, l'exemple de ses vertus, son admirable dévouement, lui gagnèrent bientôt le cœur de ces jeunes disciples. Par eux son influence grandit dans le cercle de ses relations ; il eut ainsi le bonheur de fonder en ce pays une chrétienté florissante. Son ambition apostolique s'exaltant avec le succès, il franchit le fleuve Lawers (Lovete) et pénétra dans la contrée qui se nomme aujourd'hui l'Over-Yssel, tout entière alors peuplée d'idolâtres. Arrêté comme un sacrilège, ennemi des dieux et séducteur des hommes, il fut conduit, pieds et poings liés, au pied de l'idole nationale, en présence d'une foule irritée qui vociférait des cris de mort. Un débat s'engagea sur la question du traitement à faire subir au captif. Les uns disaient que sans discussion il fallait l'égorger ; d'autres soutenaient que l'étranger n'avait commis aucun mal. Son seul tort était de ne pas adorer les dieux du pays, mais il avait une autre religion dont nul ne pouvait apprécier la valeur. Il se pouvait que le culte pratiqué par Willehald fût respectable. En ce cas, il fallait se garder de prendre une mesure violente, au risque d'attirer par un sacrilège la colère des dieux. La double opinion fut soutenue de part et d'autre avec une égale chaleur. Dans l'impossibilité d'arriver à un accord, on convint de jouer aux dés la vie ou la mort du captif. Le sort, dirigé ici par la main de Dieu, fut favorable à Willehald, qui fut immédiatement délivré de ses fers, mais à la condition de quitter le pays.
« À Drenthe, où il se retira, ses prédications furent d'abord mieux accueillies. Un certain nombre de disciples se convertit à sa voix, mais leur zèle intempestif faillit lui coûter la vie. L'un d'eux, dans son ardeur de néophyte, eut l'imprudence d'attaquer à coups de pioche un oratoire païen pour le démolir. À cette vue, les Barbares accoururent en foule, se saisirent de Willehald, le garrottèrent et sans miséricorde le condamnèrent à mort. Un guerrier tira son glaive et le déchargea de toute sa force sur le cou de la victime. En ce moment Willehald pressait dans ses bras un petit coffret de reliques suspendu à sa poitrine par une courroie de cuir. Le tranchant du glaive coupa en deux le cuir, et s'arrêta sans avoir entamé la peau du patient. Les Barbares virent une protection surnaturelle dans cette préservation miraculeuse et remirent Willehald en liberté. Tels étaient les antécédents de l'homme de Dieu lorsqu'il fut pour la première fois présenté à Charlemagne.
« Depuis longtemps le très-glorieux roi Charles luttait contre la race des Saxons qu'il voulait conquérir à la foi chrétienne. Toujours endurci, ce peuple simulait une conversion dont il attestait par serment la sincérité, puis il retournait à son antique idolâtrie. Charles apprit par le bruit public les merveilles de courage et de sainteté accomplies par Willehald. Il voulut le connaître, le manda à sa cour et le reçut avec les plus grands honneurs. La conversation de l'homme de Dieu le charmait ; il admirait sa patience dans les épreuves, l'inébranlable fermeté de sa foi, la pureté de ses mœurs. Un tel missionnaire lui parut digne de lutter contre la férocité des Saxons. Willehald accepta avec joie le poste de péril où le roi voulait l'envoyer ; et il partit aussitôt pour Wigmodia, la contrée actuelle de Werden et de Brême. Or, ceci se passait en 780, quelques mois après d'éclatantes victoires remportées sur les Saxons par Charlemagne. Le nouveau missionnaire fut d'autant mieux accueilli que l'épée du roi des Francs lui avait ouvert le chemin. Des populations entières accouraient pour entendre sa parole et lui demander le baptême. Dans chaque bourgade des églises s'élevaient ; Willehald y établissait des prêtres et organisait les cérémonies du culte chrétien. Mais l'année suivante (781), tout le fruit de ses labeurs fut anéanti en un clin d'œil. Witikind venait de proclamer dans toute la Saxe le ban de guerre national et l'extermination de tous les ennemis de Teutatès. Le missionnaire, averti à temps par quelques disciples fidèles, put s'embarquer et gagner par mer le pays des Frisons, théâtre de ses premiers labeurs apostoliques. Moins heureux ou plutôt déjà mûrs pour la couronne du ciel, ses collaborateurs, le prêtre Folcard, le comte Emming, le néophyte Benjamin, les clercs Atrebanus et Gerwal furent massacrés en haine du nom de Jésus-Christ. Durant l'effroyable guerre qui suivit la levée de boucliers de Witikind, le pieux missionnaire fit le pèlerinage de Rome. Il fut accueilli à Pavie par le jeune roi Pépin comme un confesseur de la foi. Le vénérable pape Adrien le combla de témoignages d'affection et d'estime. À son retour en France, comme la guerre contre les Saxons durait encore, il se retira au monastère d'Epternac, près de Trèves, où ceux de ses disciples qui avaient pu échapper à la persécution vinrent le rejoindre. Deux années de retraite et de prières s'écoulèrent ainsi pour le serviteur de Dieu. On conserva longtemps à Epternac un manuscrit des Épîtres de saint Paul, fruit des studieux loisirs du missionnaire.
« Enfin, en 785, la conversion de Witikind et la soumission des Saxons permirent à Willehald et à ses compagnons d'exil de reprendre leur glorieux ministère. Le cœur des Saxons était brisé, mais il n'était pas encore soumis. Willehald fut l'abeille dont la douceur sans aiguillon calma les plus farouches résistances. Le 15 juillet 787, dans une assemblée nationale tenue à Worms, Charlemagne, récompensant enfin tant de labeurs, fit sacrer en sa présence l'humble missionnaire avec le titre d'évêque de Brême. Cette nouvelle dignité ne fit que redoubler le zèle de Willehald. Il sembla que tous ses précédents travaux n'étaient rien en comparaison de ceux qu'il voulait entreprendre encore. Ses mortifications qui déjà étaient excessives ne connurent plus de bornes. Le pape Adrien l'avait cependant obligé à les modérer quelque peu, en le forçant à manger du poisson, mets auquel il avait renoncé, ainsi qu'à toute espèce de viande et de laitage. Du pain et de l'eau composaient uniquement sa boisson et sa nourriture. Chaque jour il célébrait le saint sacrifice de la messe en versant beaucoup de larmes, et récitait en entier tous les psaumes. Les peuples de son diocèse, en voyant passer au milieu d'eux ce vénérable Pontife, croyaient voir Jésus-Christ lui-même en personne. Chrétiens et idolâtres, tous couraient à lui comme à la sainteté vivante. La cathédrale qu'il bâtit à Brême était une construction de bois, plus spacieuse qu'élégante, mais il voulut qu'elle portât le nom de saint Pierre, pour attester à tous les âges son dévouement au Siège apostolique et sa fidélité au vicaire de Jésus-Christ. Durant une de ses visites pastorales que ni les infirmités ni la vieillesse ne lui firent jamais interrompre, il tomba malade au village de Bleckensée, aujourd'hui Plexem, dans la Frise. Un de ses disciples, nommé Egisrik, agenouillé à son chevet, lui dit en pleurant : « Vénérable père, n'abandonnez pas si tôt le peuple que vous avez conquis à Dieu, ne laissez pas ce troupeau naissant à la fureur des loups ». — « Mon fils », répondit le Bienheureux, « ne retardez point mon bonheur, ne m'empêchez pas d'aller jouir de la vue de Dieu mon Sauveur. Je recommande à sa miséricorde le troupeau dont il m'avait confié la garde, et qu'il saura bien défendre contre les loups ravisseurs ». Après avoir ainsi parlé, les yeux du saint évêque se fermèrent à la clarté du jour mortel, pour s'illuminer aux splendeurs de l'éternité bienheureuse (8 novembre 789) ».
Dans les images de saint Willehald, on voit : 1° autour de lui des idoles renversées, pour rappeler qu'il travailla avec saint Boniface à la conversion de la Frise et de la Basse-Saxe ; 2° une hache, nous avons dit en effet que des païens tentèrent de lui abattre la tête.
L'abbé Darras, Histoire de l'Église, tome XVIII, page 139.
---
## S. GEOFFROY DE MOLINCOURT, ÉVÊQUE D'AMIENS
1115. — Pape : Pascal II. — Roi de France : Louis VI, le Gros.
Revêtez-vous, comme des élus de Dieu, de bonté, d'humilité, de modestie.
Coloss., III, 13.
Geoffroy naquit vers l'an 1066 à Molincourt ou Monticourt, dans le Soissonnais, d'une famille plus distinguée encore par ses vertus et sa charité que par ses richesses et son antique origine. Son père, qui se nommait Frodon, devait terminer ses jours au monastère de Notre-Dame de Nogent, qu'il avait enrichi de biens considérables. Sa mère, nommée Elisabeth, devait consacrer sa viduité à toutes sortes de bonnes œuvres.
La naissance de Geoffroy fut précédée de circonstances merveilleuses. Godefroy, septième abbé du Mont-Saint-Quentin, près de Péronne, traversant le Soissonnais, reçut un jour l'hospitalité chez Frodon et Elisabeth, dont il récompensa le bienveillant accueil en les entretenant, avec l'éloquence qui lui était habituelle, des joies et des splendeurs de l'éternité. Ensuite il leur demanda s'ils avaient eu le bonheur de consacrer un enfant aux autels du Seigneur. Ceux-ci répondirent, en versant des larmes, qu'ils avaient deux fils engagés dans la carrière des armes, et que, depuis dix ans, ils avaient en vain sollicité du ciel la venue d'un autre enfant qu'ils auraient voué à la vie monastique. Pleins de foi dans la puissance divine, ils implorent les prières de leur hôte pour que leurs vœux, jusque-là stériles, soient un jour exaucés. Godefroy les fortifie dans leur espoir, en leur rappelant l'omnipotence de l'intercession : mais, plein de modestie, il efface sa personnalité, et promet que ses religieux uniront leurs ferventes prières pour que Dieu bénisse la fécondité d'Elisabeth. Frodon, reconnaissant par avance, s'empressa d'offrir deux vignobles au pieux voyageur, pour l'entretien de son abbaye. Les vœux d'Elisabeth furent exaucés dans le cours même de cette année ; l'enfant qu'elle mit au monde fut aussitôt porté au monastère de Péronne, et Godefroy, en lui conférant le baptême, lui imposa son propre nom.
Dès que l'enfant eut atteint l'âge de cinq ans, ses parents le conduisirent de nouveau à l'abbaye du Mont-Saint-Quentin, où le vénérable Godefroy le reçut comme un dépôt que le ciel lui confiait. Il le revêtit de l'habit monastique, imitant en cela l'exemple de saint Benoît, qui en avait agi de même à l'égard de saint Placide, âgé de sept ans. Le nouveau Samuel grandit en âge et en sagesse à l'ombre des autels, inspirant à tous, par sa docilité et ses vertus naissantes, une affectueuse admiration.
Un jour qu'il se promenait seul dans la cour de l'abbaye, une grue mal apprivoisée se jeta sur lui et lui enfonça le bec dans l'œil. L'enfant invoqua soudain le nom de Jésus et fit un signe de croix sur sa blessure : il était complètement guéri, ne conservant qu'une légère cicatrice qui n'altérait point la beauté de sa physionomie ; il garda cette marque toute sa vie, comme un sceau de la protection divine. Ses traits respiraient tellement la candeur et l'innocence, qu'on pouvait lui appliquer ce que le Nouveau Testament dit de saint Étienne, à savoir qu'il avait le visage d'un ange.
Geoffroy s'adonnait avec ardeur à l'étude de l'Écriture sainte, non point pour paraître savant aux yeux des hommes, mais pour acquérir la science du salut. C'était plus encore avec le cœur qu'avec l'esprit qu'il méditait profondément les paroles des livres saints, pour y puiser les règles de toute sa conduite. Souvent il prolongeait ses veilles jusque dans la soirée, se contentant alors d'un peu de pain et d'eau, après avoir réservé aux pauvres le poisson et le vin qui lui étaient destinés.
Geoffroy était tellement maître de ses sens qu'il ne lui arrivait jamais de laisser égarer ses regards par un simple motif de curiosité, ou de laisser dégénérer sa conversation en paroles oiseuses. Considérant la Règle comme l'expression même de la volonté divine, il s'y soumettait avec la plus rigoureuse exactitude et mettait toute sa joie à obéir. À l'insu de ses frères, le jeune novice consacrait une partie de ses nuits aux effusions de l'oraison, tantôt dans l'oratoire de Saint-Thomas, tantôt dans la chapelle de Saint-Gilles, où Dieu avait manifesté sa gloire par divers prodiges ; en sorte qu'il pouvait dire avec le Psalmiste : « Je me suis nourri de mes larmes nuit et jour ».
L'abbé du Mont-Saint-Quentin, voulant lui donner une nouvelle occasion d'exercer son zèle, le chargea du soin des malades. Geoffroy s'acquittait des fonctions les plus pénibles et les plus rebutantes avec cette charité ingénieuse qui sait alléger les souffrances des autres en les partageant. Son dévouement était si désintéressé qu'il aurait voulu, pour ainsi dire, l'exercer sans l'appât des récompenses qui sont promises aux cœurs compatissants : « Ô mon Dieu », s'écriait-il, « n'y a-t-il pas quelque égoïsme à vous servir dans vos membres souffrants ? Vous promettez de si grandes rémunérations à ceux qui vous glorifient ainsi, que ces œuvres de commisération semblent dépouillées d'une partie de leur mérite ! »
Plus d'une fois le démon essaya en vain de traverser ses pieux desseins. Un soir où l'obéissance dirigeait les pas de Geoffroy vers la cuisine, il aperçut un serpent aux replis tortueux, semblable à celui qui voulut effrayer saint Romain, le disciple accompli de saint Benoît. Guidé par son devoir, il continue sa route ; mais voici que soudain lui apparaît un religieux récemment décédé, vêtu de noir, d'un horrible aspect et exhalant une odeur infecte. Geoffroy fut bientôt éclairé, par une secrète inspiration du ciel, sur la nature de cette vision ; et, grâce à un simple signe de croix, il mit en fuite ce hideux fantôme. En diverses autres circonstances, il déjoua de même les ruses de l'esprit infernal. Puisant dans ces épreuves un redoublement de confiance en Dieu, il répétait avec le Psalmiste : « Je n'ai rien à craindre de la multitude de mes ennemis, ô Seigneur, parce que vous êtes mon défenseur et mon appui ! »
Geoffroy fut investi ensuite de la charge d'hospitalier. C'était surtout envers les pauvres qu'il aimait à exercer ses fonctions. Pour eux, il se dépouillait volontiers de ses habits, aimant mieux souffrir du froid que de ne pas accomplir littéralement les préceptes du divin Maître. Il avait pour aide, dans cet emploi, son frère Odon, qu'il avait attiré à l'abbaye du Mont-Saint-Quentin. Le nouveau religieux semblait vouloir réparer le temps qu'il avait perdu dans le siècle : pendant dix-huit ans, il fit une complète abstinence de chair, et, durant le Carême, il n'ouvrit la bouche que pour se confesser. Ce fut un des moines qui édifièrent le plus l'abbaye de Péronne par une vie régulière et une mort véritablement sainte.
La contrée où se trouvait située l'abbaye était presque entièrement dépourvue de vignobles et se voyait obligée de recourir en grande partie à des vins étrangers. On compta sur l'habileté de Geoffroy pour approvisionner le monastère. Ces occupations toutes matérielles lui inspirèrent d'abord quelque répugnance ; mais il réfléchit bientôt qu'on peut servir Dieu de toute manière, et qu'il n'est aucun genre de travaux qui ne puisse être sanctifié par l'esprit qui les anime. Il y avait là d'ailleurs des dangers à affronter. Robert, châtelain de Péronne, Odon, seigneur de Ham, et Clarembaud de Vendeuil, étendaient leurs tyranniques ravages dans le Santerre, le Vermandois, le Soissonnais et le Laonnois ; et ils étaient si redoutés que pas un clerc, pas un moine n'osait braver le péril des routes infestées. Geoffroy réussit à apprivoiser leur férocité ; il gagna même leurs bonnes grâces et put bientôt rétablir la prospérité dans les finances obérées de l'abbaye.
Un jour que ses fonctions d'économe l'avaient conduit à Soissons, il se rendit au monastère de Saint-Crépin et Saint-Crépinien, où se célébrait la fête patronale. En sortant de l'office de Prime, il s'aperçut que le réfectoire était rempli de religieux qui faisaient chère lie ; invité à déjeûner avec eux : « Hé quoi ! » s'écria-t-il, « est-il possible que vous préfériez la nourriture du corps à celle de l'âme ; la célébration des saints mystères n'est pas accomplie et déjà vous vous saturerez de victuailles ! Ah ! mes bien-aimés frères, quittez ces lieux et venez avec moi chanter les louanges du Seigneur. Acquittons-nous d'abord envers lui, et plus tard nous songerons aux besoins du corps ». Cette exhortation humilia les moines sans les convertir ; ils se laissèrent emporter par la colère et proférèrent des injures contre leur importun confrère. Celui-ci ne s'en émut point ; il se retira en silence, méditant cette maxime de la Sagesse : « Celui qui prétend instruire l'insulteur se fait tort à lui-même ». Dieu récompensa la mansuétude de son serviteur en faisant refleurir la régularité dans ce monastère où se conserva longtemps le souvenir de cet incident ; et aussi, en se communiquant plus intimement à Geoffroy pendant le reste de ses jours.
Quand Geoffroy eut atteint l'âge de vingt-cinq ans révolus (1092), son abbé lui ordonna de se préparer à la prêtrise. L'obéissance lui faisant un devoir de surmonter les appréhensions de son humilité, il reçut le sacerdoce des mains de Ratbode, évêque de Noyon, diocèse auquel appartenait l'abbaye du Mont-Saint-Quentin.
Une plus rude atteinte devait bientôt être portée à sa modestie. L'abbaye de Notre-Dame de Nogent-sous-Coucy était si mal administrée par Henri, abbé de Saint-Remi de Reims, dont la vieillesse maladive paralysait les forces, qu'Hélinand, évêque de Laon, et Enguerrand, sire de Boves et de Coucy, unirent leurs efforts pour le déterminer à abdiquer. Les religieux de Nogent, dirigés par les conseils de l'archevêque de Reims et de divers autres prélats, élurent Geoffroy, dans l'espérance qu'il saurait relever les ruines matérielles et morales de leur maison. Ils s'adressèrent à Philippe Ier pour qu'il applanît toutes les difficultés. Le monarque, charmé d'un tel choix, en écrivit aussitôt à l'abbé Godefroy de Péronne. Ce saint vieillard ressentit encore plus que ses religieux toute la portée du sacrifice qu'on exigeait ; mais, retenant ses larmes et refoulant sa douleur, il se rappela l'exemple d'Abraham conduisant son Isaac jusqu'au lieu de l'immolation, et il eut le courage d'accompagner à Laon le disciple bien-aimé qui ne l'avait point quitté depuis l'âge de cinq ans.
Geoffroy plaida devant l'évêque de Laon la cause de ses répugnances et de sa modestie. Prétextant sa jeunesse et son ignorance : « Comment », disait-il, « serais-je capable de gouverner une abbaye, moi qui ne saurais pas même être portier de l'église ou gardien des vases sacrés ? Le désordre et la confusion ne seraient-ils pas les fruits inévitables de mon inexpérience ? » Mais ces pieuses exagérations d'une conscience timorée ne firent que mettre en relief la sincérité de son abnégation, et on vit qu'il était de la trempe de ces chrétiens des premiers âges qui déployaient autant de zèle pour éviter les honneurs qu'on en mit plus tard pour les rechercher.
Après avoir reçu la bénédiction des mains d'Hélinand, évêque de Laon, Geoffroy se rendit à Nogent (1095), où il ne trouva que six profès et deux jeunes novices. Les principaux bâtiments tombaient en ruine, tandis que le reste était livré aux invasions des chardons et des orties. Le Saint releva les murs du monastère, rendit l'habitation convenable et recouvra les biens qu'avaient usurpés d'envahissants voisins. Une hôtellerie fut bientôt construite pour les pèlerins et les indigents malades : c'était là son séjour de prédilection. Il y prodiguait à ses hôtes toutes les délicates attentions de la charité, et, si l'un d'eux venait à mourir, il l'ensevelissait de ses propres mains.
L'abbaye de Nogent ne tarda point à reconquérir son ancienne réputation de régularité, et de nouvelles vocations vinrent bientôt la vivifier. Deux illustres abbés, Lambert, de Florennes, et Valrade, de Saint-Nicolas de Ribemont, n'hésitèrent pas à résigner leur dignité pour venir pratiquer, sous un tel maître, les lois d'une plus grande perfection.
À Nogent, comme au Mont-Saint-Quentin, Geoffroy poussait la sobriété jusqu'aux plus extrêmes limites. Le cuisinier du monastère s'imagina un jour de mettre un peu de mie de pain et de poivre dans les légumes qu'il apprêtait à l'huile et au sel pour le repas de l'abbé. Celui-ci s'en aperçut, réprimanda sévèrement le frère et le menaça de sa disgrâce, s'il osait encore lui présenter ce qu'il appelait des mets trop flatteurs pour les sens.
C'est par de tels exemples, plus encore que par ses exhortations, qu'il entretenait la ferveur parmi ses religieux. Il ne négligeait rien pour leur inspirer un vif amour de leur état, la pratique d'une pauvreté absolue, l'horreur du mensonge et le dévouement pour les pauvres.
Autant Geoffroy était indulgent pour les fautes qui sont le résultat de la faiblesse humaine, autant était-il sévère pour celles qui ont leur principe dans la perversité de la volonté. Un jour il prescrivit à l'économe Théobald de prêter une selle de cheval à un étranger qui en avait fait la demande. Ayant appris que ce désobéissant religieux avait éludé cet ordre, il le mande au chapitre et lui reproche sa conduite. « Oui, j'ai désobéi », s'écrie l'insolent ; « vos commandements sont si intolérables, que vous nous contraignez à secouer le joug ». Après avoir infligé au délinquant la punition qu'il méritait, Geoffroy fit allumer un grand feu et livra aux flammes cette selle de cheval qui avait été une occasion de scandale, en introduisant la révolte dans le séjour de la paix et de la justice.
Un bon nombre de personnes de distinction se confiaient à la direction spirituelle de Geoffroy. Adélaïde, vicomtesse de Coucy, vint se fixer à Nogent tant qu'y resta le saint abbé, et consacra son immense fortune à secourir les pauvres, à doter les églises. Une autre de ses pénitentes, nommée Viveta, originaire d'une noble famille de Flandre, lui dut un secours miraculeux. Cette pieuse dame, après avoir perdu son mari, avait pris le voile avec ses trois filles, à l'abbaye de Notre-Dame de Soissons. Avant de se rendre en Allemagne pour y remplir une mission de son abbesse, elle alla puiser un fortifiant viatique auprès de son directeur. Elle venait de quitter Nogent, avec sa suite, et traversait la périlleuse forêt qui s'étend entre Saint-Paul-au-Bois et Cerisy, quand elle fut attaquée par des brigands qui pillèrent ses bagages et l'emprisonnèrent, elle et ses serviteurs, dans leur demeure souterraine. Viveta profita de l'ivresse où se plongèrent bientôt les voleurs pour rompre ses liens et s'enfuir à Nogent. Là, elle supplia Geoffroy d'intercéder, en faveur des captifs restés dans la caverne, la Vierge ainsi que saint Nicolas duquel on célébrait alors la fête. Le Saint s'étant mis en prière dans son oratoire, devant l'autel de Marie, on vit bientôt arriver les serviteurs de la noble dame : leurs liens avaient été miraculeusement rompus. Les brigands, témoins d'un tel prodige, en conçurent une frayeur si salutaire qu'ils se convertirent soudain et s'empressèrent de restituer leur butin.
À cette même époque, les prières de Geoffroy obtinrent un autre succès miraculeux. Le diocèse de Soissons était désolé par une affreuse sécheresse ; les arbres et les plantes étaient brûlés par l'ardeur du soleil ; les animaux mouraient de soif dans les champs ; les rivières taries laissaient leurs poissons morts se corrompre dans la vase fermentée ; un air pestilentiel propageait partout les maladies et la mort. Sur ces entrefaites, Hugues de Pierrefonds, évêque de Soissons, appela auprès de lui l'abbé de Nogent, dans l'espérance que ses conseils trouveraient moyen d'apaiser ce que l'on considérait comme une conséquence du céleste courroux. Sur son avis, le Prélat prescrivit un de ces jeûnes austères, semblable à celui des Ninivites, où les enfants, les animaux eux-mêmes n'étaient point exceptés des lois de l'abstinence. Dès le premier jour de cette pénitence, on porta les principales reliques du diocèse dans la vaste église de Saint-Étienne, où s'était assemblé le peuple consterné. Geoffroy monte en chaire et prodigue des paroles de consolation et d'espérance ; soudain le ciel se couvre de nuages, un orage éclate, et la pluie tombe d'une manière si torrentielle, que chacun eut grand'peine à pouvoir regagner son domicile.
À quelque temps de là, Manassès II, archevêque de Reims, qui avait invité Geoffroy à assister à un de ses Conciles provinciaux (1103), le pria, devant cette auguste assemblée, de prendre en mains le gouvernement de l'abbaye de Saint-Remi de Reims. Notre saint abbé motiva son refus sur sa prétendue incapacité, et, comme les évêques insistaient, il s'écria que, fidèle aux prescriptions du concile de Nicée, il ne pouvait se résoudre à répudier sa pauvre église de Nogent pour en prendre une autre plus illustre et plus riche.
La Providence cependant réservait Geoffroy à de plus hautes destinées. Elle voulut pour ainsi dire le familiariser avec cette pensée, en lui faisant entrevoir les grandeurs qu'il devait subir. Une nuit qu'il était dans cet état de somnolence qui participe de la veille et du sommeil, il lui sembla voir un personnage de taille médiocre, vêtu d'une toge blanche, portant la barbe longue, radieux comme un ange, un livre à la main, une bague d'or au doigt. Effrayé de cette apparition, Geoffroy imprima sur son front le signe de la croix. « Rassurez-vous », lui dit en souriant la blanche apparition, « je ne suis pas de ceux qu'on met en fuite avec le signe de la Rédemption. Je suis envoyé du ciel pour vous annoncer que Dieu a dessein de vous constituer un des Princes de son Église. Je ne puis point vous en dire davantage, vous verrez bientôt s'accomplir mes paroles. En attendant, fortifiez-vous dans la puissance du Seigneur ».
L'ange disparut ; saint Geoffroy, apercevant à sa droite une vaste salle élégamment ornée, pénétra dans cette enceinte, où des prêtres, revêtus d'aubes, implorèrent sa bénédiction et le proclamèrent leur futur évêque. Un personnage vénérable, assis sur un siège élevé, lui fait signe d'approcher, l'empêche de se prosterner à ses pieds et lui adresse ces paroles : « Ô serviteur de Dieu, grave profondément dans ta mémoire ce que je vais te révéler. J'ai été le premier évêque de cette ville, où, pour la foi du Christ, j'ai souffert la persécution et la mort ; cette cité, je te la confie pour que tu gouvernes avec zèle mon ancien troupeau ». Geoffroy aurait voulu connaître le nom du Pontife qui lui parlait, de la ville où il se trouvait ; mais, sans répondre à ses questions, le mystérieux personnage disparut et toute la vision s'évanouit. Ce fut longtemps plus tard que Geoffroy comprit et raconta le songe prophétique où lui était apparu saint Firmin le martyr.
Le songe se changea bientôt en réalité. Gervin, évêque d'Amiens, avait déposé la mitre, et ce diocèse se trouvait sans Pasteur. Après un jour de jeûne préparatoire, les fidèles et le clergé, par un vote unanime, élurent l'abbé de Nogent-sous-Coucy, dont la réputation avait depuis longtemps pénétré dans ces contrées.
Des députés de la ville furent envoyés au concile de Troyes (1104), que présidait le cardinal Richard, évêque d'Albano, légat du Saint-Siège, et où assistait l'abbé de Nogent. Ils exposèrent que le choix du diocèse, privé de Pontife depuis deux ans, s'était porté sur Geoffroy ; que le roi Philippe l'avait confirmé avec joie, et que l'opposition de l'élu pouvait seule entraver cet heureux dessein. En effet, Geoffroy méditait déjà de fuir, quand il en fut empêché par l'ordre du légat. Il se soumit alors aux ordres du Concile, et sa résolution y fut accueillie par des cris d'allégresse.
Geoffroy fut sacré à Reims (1104) par Manassès II, archevêque de cette métropole, en présence d'un grand nombre d'évêques, parmi lesquels on distinguait Lambert, d'Arras, et Jean de Commines, de Thérouanne, ses intimes amis. Lorsque, selon l'usage, on posa sur sa tête le livre des Évangiles et qu'on l'ouvrit au hasard, la première phrase qui apparut fut celle-ci : « Le temps des couches d'Élisabeth étant arrivé, elle enfanta un fils ». Toute l'assemblée fut frappée de l'application qu'on pouvait faire de ce passage à l'ordinand, car sa mère, comme celle de saint Jean-Baptiste, s'appelait Élisabeth ; comme elle, elle avait été longtemps stérile, et toutes deux devaient leur heureuse fécondité à l'intervention divine.
Accompagné des évêques de Thérouanne et d'Arras, saint Geoffroy se rendit à Amiens. Arrivé à l'église de Saint-Acheul, il descendit de cheval, et, malgré la difficulté des chemins, il continua, pieds nus, sa route jusqu'à l'église Saint-Firmin, au milieu d'une foule pleine d'allégresse. Là, il prononça un discours tellement rempli de sagesse et d'éloquence, que les auditeurs d'élite le trouvèrent supérieur à tout ce qu'ils avaient jamais entendu, et que chacun reconnut dans le nouveau pasteur l'organe inspiré de l'Esprit-Saint.
L'autorité de ses exemples ne resta point inférieure à celle de ses paroles. Attaché de cœur à la vie monastique, il en conserva l'habit, se contentant d'y ajouter un modeste manteau. Dès son arrivée, Geoffroy se montra le zélé protecteur des opprimés ; pour leur porter secours, il ne craignit point d'affronter la haine de leurs tyrans. Tous les jours, à l'exemple de saint Firmin le Confesseur, il réunissait treize pauvres à l'évêché, leur lavait les pieds en signe d'humilité et leur servait à manger de ses propres mains.
Habitué dès son jeune âge à mortifier les répugnances de la nature, saint Geoffroy n'éprouvait que les impressions d'une joie toute chrétienne, là où d'autres auraient été péniblement affectés. Des mendiants s'étant présentés à lui, par une chaude journée d'été, on le détournait de les accueillir, à raison de l'odeur fétide qu'ils exhalaient. Le saint évêque, loin de se laisser influencer par cette considération, ne vit dans ces indigents que des membres souffrants du corps mystique de Jésus-Christ, leur donna le baiser de paix, s'entretint avec eux et leur distribua des aumônes.
Une autre fois, se trouvant à court d'argent, alors que des lépreux, à la mine repoussante, étaient venus en grand nombre solliciter sa charité quotidienne, il prescrivit à son économe de leur préparer aussitôt un repas.
Cet ordre n'ayant pas été exécuté, les lépreux, quatre heures plus tard, revinrent à la charge. Geoffroy descendit alors à la cuisine, où, jusque-là, il n'avait jamais mis les pieds. Il y trouva un énorme saumon qu'il chargea sur ses épaules, et le porta lui-même aux lépreux affamés. L'économe, ayant appris cet acte de générosité, le taxa de folie et, donnant un libre cours à son irritation, s'écria que son maître se réduirait bientôt lui-même à cette mendicité qu'il secouait chez les autres. Le Saint s'efforça de calmer cette mauvaise humeur, en disant qu'il n'était pas juste que des hommes rachetés au prix du sang de Jésus-Christ et destinés à la suprême béatitude des cieux fussent condamnés sur la terre au supplice de la faim, tandis qu'on réservait au plus indigne des évêques les jouissances de mets trop succulents.
Saint Geoffroy, indulgent pour les défauts d'autrui, souffrait auprès de lui un certain Giselbert, dont les mœurs étaient corrompues, mais qui rendait de grands services à son église par son habileté à diriger les cérémonies ; l'évêque se bornait à lui adresser de fréquentes réprimandes, espérant que la grâce de Dieu toucherait un jour l'âme du pécheur. Celui-ci, par une odieuse rancune, répandait des calomnies sur le compte de son évêque, taxait sa conduite d'hypocrisie, et épiait depuis longtemps l'occasion de se venger à coup sûr ; il crut l'avoir trouvée, alors que Nicolas, abbé de Corbie, invita l'évêque d'Amiens à faire la dédicace d'une chapelle de Saint-Thomas, qui dépendait du monastère (1105). Quand le jour de la consécration fut arrivé, Giselbert s'échappa secrètement, espérant bien procurer un affront signalé à son évêque, qui était tout à fait ignorant dans la science des cérémonies sacrées. Mais Geoffroy ne se troubla point de ce contre-temps ; mettant toute sa confiance en Dieu, il put, sans conseils, s'acquitter si bien de ses fonctions qu'on l'aurait cru doué d'une aptitude spéciale pour les remplir.
La vivacité même de sa foi devenait souvent un obstacle pour l'accomplissement régulier des rites sacrés. Quand il célébrait les saints mystères, son visage s'illuminait de la ferveur qui animait ses pensées ; au milieu de ces extases, il n'avait plus la force d'élever la voix, ni de tourner les feuillets du missel, et versait des torrents de larmes qui interrompaient un moment la divine liturgie.
Il aurait voulu que tous ses prêtres apportassent à l'autel un cœur aussi pur que le sien, et il éloignait du sanctuaire ceux que leur conduite scandaleuse en rendait indignes ; aussi se créait-il des ennemis irréconciliables, dont la vengeance l'entourait de périls. La concubine d'un prêtre qu'il avait interdit lui envoya un jour une bouteille de vin, sans doute sous prétexte de réconciliation. Geoffroy, averti par une secrète inspiration, n'en voulut point goûter sans l'avoir fait éprouver. Ayant trempé un morceau de pain dans ce perfide breuvage, mélangé d'ellébore, il le donna au chien qui gardait sa cour. La pauvre bête alla s'endormir sur le lit de l'évêque, mais, hélas ! pour ne plus se réveiller.
Oublieux de ses besoins, notre Saint songeait toujours à ceux des autres. Il avait coutume, aux jours de fête, de distribuer une collation aux clercs dont la longueur des offices avait prolongé le jeûne. Dans une de ces occasions, un prêtre s'étant permis de prendre sa coupe épiscopale et de faire avec elle d'inconvenantes bouffonneries, le prélat fit vendre cette tasse au profit des pauvres, pour n'avoir plus sous les yeux un odieux souvenir.
Accompagné d'un domestique, Geoffroy allait souvent visiter les sanctuaires de la cité, ou bien consoler les pauvres et les lépreux, dont il soulageait les peines par ses aumônes, ses bénédictions, ses affabilités, et aussi par les sacrements qu'il leur administrait.
Pour terminer ce qui concerne les vertus épiscopales de notre Saint, nous ajouterons qu'il cultivait avec goût le chant ecclésiastique dans lequel il était versé depuis son enfance, qu'il présidait à tous les offices de sa cathédrale et qu'il assistait, pieds nus et revêtu d'un cilice, à la distribution des cendres.
Ce fut en 4410 que Geoffroy fit la translation des reliques de saint Firmin le Martyr. Un jour, prêchant dans sa cathédrale, il tourna ses regards vers la trop modeste châsse qui contenait les restes de notre premier évêque : « Ô mes chers enfants », s'écria-t-il, « considérez ce que nous devons aux saints Martyrs dont la protection nous met à l'abri des périls de cette vie et dont les suffrages nous ouvriront les portes des cieux. Invoquons-les donc souvent, afin qu'ils soient nos intercesseurs auprès de Dieu. C'est pour cela que nos ancêtres ont érigé des églises en leur honneur et qu'ils ont orné leurs monuments d'or, d'argent et de pierres précieuses. Imitez-les, ô vous qui voyez le dénuement de la châsse où sont les reliques de votre saint patron, et consacrez vos richesses à lui préparer un plus digne asile ».
La parole éloquente de Geoffroy impressionna tellement l'auditoire que les fidèles s'empressèrent d'apporter de l'or, de l'argent et des bijoux, pour construire une châsse plus riche que celle qui existait déjà depuis cinq siècles. Quelques-uns d'entre eux entreprirent même de lointains voyages, afin d'en rapporter ce qu'ils trouveraient de plus précieux pour en décorer la basilique de Saint-Firmin. Quand la nouvelle châsse, travaillée avec un art exquis, fut achevée, Geoffroy y fit la translation des reliques avec un prodigieux concours de fidèles accourus de toutes parts. Dans une touchante allocution, il les exhorta à redoubler de confiance envers les restes vénérés du saint Martyr et à se mettre, eux et leur famille, sous sa protection tutélaire.
Un certain nombre d'habitants des environs d'Amiens, qui n'avaient pu assister à cette solennité, vinrent, quelques jours après, supplier leur évêque de leur montrer les reliques de saint Firmin ; Geoffroy, après avoir d'abord refusé, se laissa enfin toucher par leurs supplications et leur assigna le jour de la Toussaint pour cette nouvelle cérémonie.
Dès la seconde semaine d'octobre, un brouillard tellement épais s'était étendu sur l'Amiénois qu'il interceptait complètement les rayons du soleil. Quand arriva le jour où se célèbre la fête de tous les Saints, les fidèles, plongés dans la consternation, se rendirent en foule dans la cathédrale. Là, saint Geoffroy, revêtu de ses insignes pontificaux et nu-pieds, tira les reliques de leur châsse, les mit dans un voile de soie, de couleur pourpre, et d'un endroit élevé en fit l'ostension, en s'écriant : « Voici les ossements sacrés du martyr saint Firmin, qui est notre protecteur ! » Soudain le soleil versa des flots de lumière dans l'enceinte sacrée et remplit tous les cœurs d'allégresse. Les fidèles, redoublant alors de confiance dans l'intercession de leur saint patron, demandèrent à ce que sa main droite fût mise à part, afin que, dans les calamités publiques, on pût voir et baiser plus facilement cette sainte relique. L'évêque accéda à ce pieux désir.
Robert de Jérusalem, comte de Flandre, qui avait illustré son nom aux croisades, voulut célébrer à Saint-Omer les fêtes de Noël de l'an 4410. Il invita à cette solennité un grand nombre de seigneurs et d'évêques, et pria Geoffroy, qu'il avait en grande estime, de célébrer la messe de minuit. Quand arriva le moment de l'offertoire, l'officiant refusa les offrandes de tous ceux qui portaient des moustaches frisées et de longs cheveux. Ces modes nouvelles, considérées comme un luxe efféminé, avaient été proscrites par plusieurs conciles, entre autres par celui de Rouen, tenu en 1096. L'assistance parut fort surprise et se demanda quel était ce prélat qui osait agir avec tant d'autorité vis-à-vis de hauts et puissants seigneurs. Quand ceux-ci eurent appris le nom et la sainteté de l'officiant, ils s'empressèrent, à défaut de ciseaux, de se couper les cheveux avec leur épée ou leur couteau, s'estimant heureux, au prix d'un si léger sacrifice, de ne pas être privés de la bénédiction d'un tel évêque. En cette occasion, le comte de Flandre sentit grandir sa vénération pour Geoffroy, et, dans toute la France, on admira la fermeté de ce pontife qui n'avait pas craint de faire, dans une église étrangère, ce que bien d'autres prélats n'auraient pas osé tenter dans leur propre diocèse.
Ce fut en revenant de Saint-Omer à Amiens, avec le châtelain Adam, qu'arriva une aventure qui devait mettre en lumière le dévouement que saint Geoffroy portait dans ses amitiés. En mettant le pied sur le territoire d'Amiens, Adam manifesta ses craintes à l'égard de Guermond, seigneur de Picquigny et vidame d'Amiens, qui depuis longtemps le poursuivait de sa haine. Aussi Adam voulait-il prendre une autre route pour ne point tomber entre les mains d'un ennemi dont il n'espérait aucun quartier. Le confiant évêque s'efforça de le rassurer en lui rappelant la paix jurée, ajoutant qu'il ne devait avoir rien à craindre en sa compagnie, puisque Guermond était son premier vassal. Geoffroy s'était fait illusion : apparaissant bientôt à la tête de ses gens d'armes, le vidame s'empara d'Adam, malgré les supplications du prélat, et le conduisit chargé de chaînes dans les prisons souterraines de Picquigny. Notre Saint, abreuvé de chagrin, abandonné de ses serviteurs, suivit son ami captif jusqu'au château de Guermond, dont l'entrée lui fut insolente. De retour à Amiens, il exposa à son clergé cet odieux guet-apens et, après avoir fait déposer à terre les chasses des Saints, il excommunia le vidame et interdit les églises de Picquigny. Mais, bien loin de se soumettre, Guermond se vengea en ravageant les campagnes et en incendiant les églises des alentours.
Pour se consoler de tant de calamités, le Saint s'entretenait souvent avec deux de ses serviteurs, nommés Gaufrid et Orbert : le premier gardait les troupeaux de l'évêché ; le second en cultivait les terres. Le berger, nouvel Amos, avait l'esprit de Dieu sur les lèvres et enseignait aux autres pasteurs les voies de l'éternité. Aussi le bon prélat se complaisait-il dans la conversation familière de ces pieux serviteurs et s'édifiait-il en les voyant secourir, habiller et nourrir les pauvres.
Ce fut par leur conseil qu'il se décida à tenter la délivrance du châtelain d'Amiens. Accompagné par eux (l'un portant ses chaussures et l'autre son petit manteau), revêtu d'un simple cilice, il partit pieds nus pour Picquigny, malgré les rigueurs du mois de janvier (1111). Geoffroy s'arrêta au monastère de Saint-Remi, situé au milieu des bois, et qu'on désigna plus tard sous le nom de Notre-Dame de Grâce. Les religieux, instruits par lui du but de ce voyage, offrirent de l'accompagner ; mais notre Saint se contenta de recommander son entreprise à leurs prières et continua sa route en récitant des psaumes, suivant sa pieuse coutume. Arrivé sur la place de Picquigny et apercevant le vidame qui passait, il se jeta à ses genoux, en se voilant la tête, pour ne pas être reconnu de prime abord. « Qui êtes-vous et que me voulez-vous ? » s'écria le vidame. « Je suis Geoffroy, évêque d'Amiens, votre seigneur au temporel comme au spirituel. À l'exemple de Jésus-Christ, mon maître, qui mourut sur la croix pour sauver Adam et sa postérité, je viens, sous ces habits de pénitent, solliciter la liberté d'un autre Adam que vous retenez dans les fers ». Les témoins de cette scène, frappés de l'étrangeté d'un tel spectacle, s'empressèrent de relever le saint évêque ; mais le vidame, loin de se laisser attendrir, s'écria : « De quel front, moine insolent, osez-vous paraître en ma présence ? Vous imaginez-vous que votre parole va changer mes desseins ? Cet Adam que vous réclamez est tombé entre mes mains par l'arrêt de la fortune et restera mon prisonnier jusqu'à sa mort ». Pour échapper aux injures et aux menaces dont Guermond accompagnait ses refus obstinés, Geoffroy se retira dans l'église Saint-Martin, et y passa la nuit en prières.
Le lendemain matin, il fit sonner les cloches, et, devant une immense assemblée accourue de tous les environs, il renouvela son excommunication contre le tyran de Picquigny, prouvant bien par là que l'humiliation qu'il s'était imposée la veille était le fruit de sa charité et non pas une marque de faiblesse.
Depuis lors, Geoffroy ne cessa d'invoquer saint Firmin pour la délivrance d'Adam. Ses vœux furent enfin exaucés. Guermond, emprisonné à son tour par Guillaume Talvas, comte de Ponthieu, digne successeur de Robert le Diable, fit implorer l'entremise de l'évêque d'Amiens, en promettant de réparer ses torts, de restaurer les églises qu'il avait ruinées et de rendre la liberté au châtelain d'Amiens. Geoffroy, ayant réussi dans cette difficile négociation, reconduisit le vidame repentant à son château de Picquigny et en ramena le châtelain Adam.
La querelle des investitures agitait alors l'Église et l'Empire. L'empereur Henri V avait fait prisonnier le pape Pascal II, et prétendait en avoir obtenu la concession du droit en litige. Guy, archevêque de Vienne, s'était trouvé au concile de Latran (1112) où cette grave question avait été débattue. De retour à Vienne, il y convoqua un concile pour que les évêques de France prissent à leur tour la défense des libertés de l'Église. L'archevêque, se trouvant indisposé au moment de la session (16 septembre 1112), pria Geoffroy de le remplacer dans la présidence. Notre évêque accepta cette importante mission ; malgré la fièvre dont il souffrait alors, il dirigea les travaux du concile et, de concert avec les autres évêques, il infligea la note d'hérésie à la doctrine qui prétendait qu'une main laïque pouvait conférer l'investiture. En revenant dans son diocèse, Geoffroy s'arrêta quelque temps à l'abbaye de Cluny, où il laissa une haute idée de son mérite et de ses vertus.
Geoffroy prit part à la fondation de la commune d'Amiens ; mais les seigneurs, prétendant maintenir tous leurs privilèges, il y eut dès lors guerre déclarée entre ce parti et celui de la commune. Les domaines de l'Église furent dévastés par le pillage et l'incendie. Effrayé des troubles qui ensanglantaient la ville d'Amiens, Geoffroy se démit de ses fonctions, et résolut de consacrer à la solitude le reste de sa vie. Accompagné d'un religieux de l'abbaye de Nogent, il se rendit à la Grande-Chartreuse, en traversant la ville de Laon, où il assista à la dédicace de l'église (6 septembre 1114). Le bienheureux Guigues, supérieur du monastère, lui aurait volontiers donné l'habit religieux, s'il n'avait craint de mécontenter l'archevêque de Reims et le Saint-Siège. Bien qu'il fût pénétré d'admiration pour cet humble évêque, qui se soumettait entièrement à la Règle austère de Saint-Bruno, il voulut cependant éprouver jusqu'où pourraient aller sa patience et sa douceur : « N'est-il pas vrai », lui dit-il, « que vous avez souvent vendu vos ordinations à prix d'argent ? » — « Mon père », lui répondit le Saint, « je n'ai jamais souillé mes mains épiscopales de cette infâme simonie ; mais je n'en suis pas plus innocent devant Dieu, puisque cent fois je me suis laissé séduire par la flatterie et que j'ai été accessible aux amorces de la louange ». Le général des Chartreux, voyant que Geoffroy avait trouvé occasion de s'humilier là où bien d'autres n'auraient vu qu'un légitime sujet d'indignation, admira intérieurement cette courageuse patience à supporter les injures.
Le 6 décembre 1114, sous l'épiscopat de Pierre de Dammartin, un Concile, présidé par Conon, évêque de Préneste, légat du Saint-Siège, s'ouvrait à Beauvais. Le principal but de cette assemblée était de traiter des intérêts de la province ecclésiastique de Reims. On frappa d'excommunication Thomas de Marle, le persécuteur de Geoffroy, et on le déclara déchu des rangs de la chevalerie française, à cause des brigandages qu'il avait commis dans les évêchés de Reims, de Laon et d'Amiens.
Lorsque cette sentence fut connue à Amiens, on envoya des députés au concile de Beauvais, pour se plaindre de la retraite de Geoffroy et solliciter la permission de lui choisir un successeur. Raoul le Verd, archevêque de Reims, leur répondit : « Comment osez-vous formuler une telle demande, vous dont les intrigues et les discordes ont chassé de son siège un évêque qui était le modèle de toutes les vertus ? Où pourriez-vous trouver un élu qui approchait de sa sainteté ? Vous devriez rougir de honte en songeant que vous avez privé le siège d'Amiens d'un Prélat si accompli. Qu'avez-vous à lui reprocher ? A-t-il poursuivi des gains sordides ? A-t-il trafiqué des biens ecclésiastiques ? » — « Jamais », répondirent les délégués. — « Eh bien ! » reprit l'archevêque, « aussi longtemps qu'il vivra, il restera votre Pasteur. Ne vous occupez donc plus que de le ramener parmi vous ».
Bientôt après, le Concile reçut une lettre que Geoffroy lui adressait de la Grande-Chartreuse. Le saint évêque suppliait ses collègues de le considérer comme démissionnaire d'un siège qu'il se croyait indigne d'occuper. Il s'était toujours efforcé, disait-il, d'enseigner dans toute sa pureté la doctrine de Jésus-Christ, mais ses exemples n'avaient point été en harmonie avec ses instructions. Les Pères du Concile versèrent des larmes en écoutant cette missive, dictée par la plus profonde humilité, et renvoyèrent cette affaire au Concile qui devait prochainement s'assembler à Soissons.
Cette réunion s'ouvrit le jour de l'Épiphanie de l'année 1115. Par l'ordre de Louis le Gros, les Pères du Concile envoyèrent à la Grande-Chartreuse Henri, abbé du Mont-Saint-Whentin, et Hubert, moine de Cluny, avec des lettres pour Geoffroy et pour les religieux de Saint-Bruno. À ceux-ci, il était enjoint de ne point retenir l'évêque d'Amiens, mais de le renvoyer au plus tôt occuper son siège ; à Geoffroy, on reprochait l'abandon de ses ouailles et on prescrivait un prompt retour. Le pieux Pontife, après avoir versé bien des larmes, se résigna à obéir aux ordres du roi et du Concile, et quitta cette austère solitude où il était resté depuis le 8 décembre 1114 jusqu'au commencement du Carême de l'an 1115. Arrivé à Reims le quatrième dimanche quadragésimal, au moment où Conon, légat du Saint-Siège, tenait un Concile dans lequel l'empereur Henri V fut de nouveau condamné, Geoffroy, épuisé par les macérations et les fatigues du voyage, ne s'en rendit pas moins tout aussitôt au sein de l'assemblée. Le légat lui reprocha sévèrement d'avoir déserté son siège, d'avoir préféré les soins de sa propre sanctification aux intérêts spirituels de son troupeau, et lui enjoignit de reprendre immédiatement ses fonctions épiscopales. Geoffroy s'empressa alors de retourner à Amiens, où il fut accueilli avec une allégresse unanime.
Une des premières préoccupations du saint évêque fut de ramener ses diocésains au respect de l'abstinence quadragésimale et de réprimer le nouvel usage qui s'introduisait, dès lors, de faire gras les dimanches de Carême. Ayant appris que les uns transgressaient ses ordres et que les autres, tout en s'y soumettant, murmuraient contre sa sévérité, Geoffroy se rendit, le jeudi saint, selon sa coutume, à l'église Saint-Firmin et y prêcha spécialement sur la fatale intempérance de nos premiers parents, dépassée, disait-il, par ceux qui violent la facile loi du jeûne. Ses auditeurs, touchés de ces paroles, se jetèrent à genoux en se proclamant coupables. L'évêque leur enjoignit, comme pénitence, de différer leur communion pascale jusqu'au lundi de Pâques.
Un paroissien de l'église Saint-Remi ne voulut point se soumettre à ce délai qu'il considérait comme un affront. Pour ne pas être reconnu de son curé, le vénérable Foulques, il se déguisa sous des habits de femme, et, le jour de Pâques, s'approcha de la sainte Table ; mais il fut saisi de violentes douleurs aussitôt qu'il eut reçu la sainte Hostie et contraint de la rejeter avec des flots de sang qui s'échappaient de sa bouche. Frappé de remords, le coupable, avouant son sexe et sa supercherie, déplora son sacrilège, ce qui produisit une profonde impression sur ceux qui avaient osé s'élever contre les injonctions de leur évêque.
Thomas de Marle et le châtelain Adam désolaient toujours la cité d'Amiens par leurs ravages. Geoffroy, qui ne pouvait opposer à ces oppressions que des prières impuissantes, alla trouver, à Beauvais, l'évêque Yves de Chartres et le supplia d'écrire au roi pour qu'il rétablît la paix par la force des armes, dans l'intérêt même de sa couronne. Louis le Gros avait reçu des nouveaux bourgeois d'Amiens un tribut considérable, à titre d'affranchissement, et se trouvait, par là même, obligé de faire respecter l'engagement qu'il avait contracté. Déterminé par la lettre d'Yves de Chartres, il se rendit à Amiens, mais avec des troupes mal organisées. Geoffroy prêcha devant lui, le dimanche des Rameaux (1115), lança l'anathème contre la garnison du Castillon, et promit le royaume du ciel à quiconque mourrait en attaquant cette forteresse, repaire de crimes et de brigandages. Quand vint le moment où soldats et bourgeois, sous la conduite du roi, livrèrent l'assaut à la grosse tour, saint Geoffroy se rendit pieds nus près du tombeau de saint Firmin et pria Dieu de faire triompher la cause du bon droit. Ses vœux ne devaient pas être exaucés de si tôt ; les troupes d'Adam détruisirent les engins des assiégeants, et le roi, blessé d'une flèche qui traversa son haubert, fut obligé de renoncer à cette entreprise. Un blocus de deux années put seul réduire le Castillon par la famine, et c'est alors que fut rasée cette orgueilleuse forteresse des comtes d'Amiens. À la prière de Geoffroy, on conserva le cachot où avait été martyrisé notre premier Apôtre, et ce fut sur cette crypte vénérée qu'Enguerrand de Boves fit bientôt construire l'église de Saint-Firmin-en-Castillon.
Un profond sentiment de la justice guidait toujours la conduite de saint Geoffroy, soit dans les troubles politiques qui agitaient alors la cité d'Amiens, soit dans les plus petits détails de l'administration pastorale. Nous en trouvons une nouvelle preuve dans l'incident suivant où il sut allier la sévérité à la miséricorde.
Au couvent de Saint-Michel, à Doullens, il y avait une religieuse, pleine de simplicité et de vertus, qui avait déjà fait trois fois le pèlerinage de Jérusalem. Un soir, sa supérieure lui ordonna de tenir un flambeau de cire pour l'éclairer pendant le repas. La bonne sœur s'empressa de déférer à cet ordre, mais, par suite d'une maladresse involontaire, laissa tomber à terre le cierge qui s'éteignit. La prieure se mit en colère, frappa la pauvre fille, et, après l'avoir poursuivie de ses injures pendant plusieurs jours, la mit à la porte du monastère. L'innocente victime, alors, alla trouver l'évêque d'Amiens qui lui prodigua ses consolations et lui procura un asile chez une femme honorable, nommée Eremburge, qui demeurait près de l'évêché. Aussitôt Geoffroy écrivit à la supérieure de Doullens pour lui ordonner de se rendre immédiatement, et à pieds, auprès de lui. La mauvaise religieuse obéit à cet appel ; mais, comme elle prévoyait les reproches du prélat, elle donna carrière à son irascibilité et s'emporta tout d'abord en injures contre lui. « Rappelez-vous », lui dit l'évêque, « que je tiens ici la place de Jésus-Christ. Je suis votre juge, et c'est en cette qualité que je vous demande compte de la sœur que j'ai confiée à votre garde ». — « J'ignore ce que vous voulez me dire ; je n'ai perdu aucune de mes sœurs ». — « Je vous parle de cette excellente fille qu'un soir vous avez contrainte à vous éclairer d'un flambeau. N'avez-vous pas eu la cruauté de la chasser de votre monastère pour une misérable vétille ? Vous n'avez donc point songé que si cette pauvre délaissée tombait dans le désespoir, que si la misère la poussait à vendre son honneur, vous seriez devant Dieu responsable de sa perte ! Je vous ordonne de la chercher partout, pour la faire rentrer dans votre monastère, et jusqu'à ce que vous l'ayez trouvée, je vous condamne à un jeûne absolu ». — La supérieure de Saint-Michel parcourut en vain tous les quartiers de la ville. Exténuée de fatigue et de faim, elle retourna le soir à l'évêché, où ses larmes témoignèrent de son sincère repentir. L'évêque alors se laissa toucher, fit appeler la religieuse et la remit entre les mains de sa supérieure, à laquelle il accorda un généreux pardon.
Avant de rendre son âme à Dieu, Geoffroy devait être témoin du désastre qui fit de la cité d'Amiens un monceau de cendres et de ruines. Une nuit que Geoffroy priait devant les reliques de saint Firmin, ravi en extase, il se trouva transporté hors de la ville, sur le chemin qui conduit à Saint-Acheul. Soudain, apercevant du côté du midi un char attelé de chevaux ardents et de nombreux cavaliers dont les coursiers vomissaient des flammes sulfureuses, il entend s'entre-choquer les boucliers, les casques et les glaives, et voit tous ces fantastiques guerriers se précipiter vers la cité qu'ils veulent détruire. Geoffroy venait d'imprimer sur son front le signe de la croix, pour mettre en fuite ces horribles apparitions, quand il vit un pontife, l'anneau épiscopal au doigt, une palme à la main, la tête ceinte d'une couronne de lis et de roses, d'où se détachait une croix : « Je suis Firmin, martyr et premier évêque de cette cité », dit l'apparition. « Comme jadis, je suis encore prêt à la secourir au moment du danger. Les prévarications de ton peuple ont allumé la colère du Seigneur : révèle ce que tu viens de voir ; par tes exhortations, tes réprimandes et tes invectives, convertis les pécheurs et implore avec moi la clémence de Dieu ». Saint Firmin remonta aussitôt vers les cieux ; Geoffroy, revenu à lui, vit ses vêtements trempés des flots de larmes qu'il avait versés ; ce qui lui fut une preuve de la réalité de sa vision.
En vain notre Saint, docile à ces mystérieux avis, employa-t-il les supplications, les menaces et les promesses pour ramener son troupeau dans les sentiers du bien : on taxait ses récits de visions chimériques, et ce ne fut que trop tard qu'on put apprécier la triste véracité de ses discours prophétiques.
Le 23 août 1115, veille de la Saint-Barthélemy, d'épaisses ténèbres s'étendirent sur la ville; les feux qu'elles recélaient dans leurs flancs incendièrent les maisons et propagèrent un tel effroi que l'on ne songea même pas à lutter contre l'envahissement des flammes. On voyait de hideux corbeaux planant dans les airs, avec des charbons ardents dans leur bec, et des animaux flottant à demi consumés dans la Somme. Toute la ville d'Amiens fut détruite, à l'exception de l'église Saint-Firmin, du palais épiscopal et de quelques cabanes de pauvres.
C'est dans le Ponthieu, où il était en cours de visites pastorales, que Geoffroy apprit ces tristes événements; aussitôt il accourut sur le théâtre de ces désolations : « Ô mes chers enfants », s'écriait-il, « pourquoi n'avez-vous pas cru à mes paroles ? Vous eussiez apaisé la colère divine par la sincérité de votre pénitence. Tirez du moins quelque profit de vos disgrâces, en réformant vos mœurs et en reconnaissant la justice du châtiment qui vous a frappés. Si vous agissez ainsi, je vous promets, au nom de Dieu, que la Providence guérira tous les maux qui vous ont affligés ». Cette fois, les Amiénois crurent à sa parole et suivirent ses conseils. Aussi, deux ans s'étaient à peine écoulés, que les ravages du passé étaient réparés et que les promesses de Geoffroy avaient reçu leur accomplissement.
Le saint évêque, à mesure qu'il sentait approcher le terme de son existence, multipliait ses œuvres de charité et de miséricorde, redoublant de zèle pour purifier sa vie. Il n'oublia point le monastère du Mont-Saint-Quentin, où s'étaient passés ses plus heureux jours : il lui donna un autel, un calice d'or, et de quoi fournir au luminaire de l'église ainsi qu'à la nourriture des frères et des pauvres.
On eût dit qu'il avait prévu la date de sa mort. Quand il alla visiter Jean, évêque de Thérouanne, pour s'entretenir avec lui des misères du temps, celui-ci le conjura d'assister à ses funérailles qu'il considérait comme prochaines; mais notre Saint lui affirma qu'il le précéderait dans la tombe; en effet, l'évêque de Thérouanne ne mourut que quinze ans plus tard (en 1130).
Entouré de pièges, en butte aux calomnies et aux persécutions, saint Geoffroy, dont le caractère nous paraît avoir été enclin au découragement, songea à aller abriter ses derniers jours sous les silencieux ombrages de la Grande-Chartreuse. C'était là qu'il aurait voulu mourir, loin des discordes politiques qui agitaient sans cesse sa ville épiscopale. Toutefois, il résolut d'aller prendre conseil de Raoul le Verd, archevêque de Reims.
Eudes, abbé du monastère de Saint-Crépin de Soissons, ayant appris que l'évêque d'Amiens traversait le Soissonnais pour se rendre dans la métropole, envoya à sa rencontre et le fit prier de venir célébrer, dans son abbaye, la solennité de la fête patronale (25 octobre). Geoffroy se rendit à cette invitation; mais, la nuit même de son arrivée, il ressentit les premières atteintes de la fièvre qui devait l'emporter. Dès le lendemain, cependant, il voulut se remettre en route : à peine eut-il fait deux lieues, qu'il sentit ses forces l'abandonner et fut obligé de s'arrêter dans une métairie qui dépendait de l'abbaye de Saint-Crépin. Il raconta alors à ses compagnons de voyage le songe qu'il avait eu la nuit précédente. Quatre illustres personnages, vêtus de blanches aubes, disait-il, l'avaient porté dans une église, et là, en présence d'une nombreuse foule éplorée, avaient déposé sur son corps une grande pierre funéraire.
Trois jours après, l'abbé Eudes, qu'on avait averti de la gravité de cet incident, alla visiter ce cher malade et le fit transporter, par eau, jusqu'au monastère de Soissons, où il reçut les derniers sacrements des mains de l'évêque Lisiard de Crépy. Geoffroy dit adieu aux religieux, émit le vœu d'être inhumé dans la salle capitulaire et rendit son âme à Dieu le 8 novembre 1115, sans que les approches de la mort aient altéré le calme de ses traits.
Lisiard, évêque de Soissons, aurait voulu que Geoffroy fût inhumé dans la cathédrale de Saint-Gervais et Saint-Protais. Mais Eudes, abbé de Saint-Crépin, fit prévaloir les droits de son monastère, qui étaient, du reste, en harmonie avec les vœux du mourant. Le saint évêque d'Amiens fut donc enterré dans la salle capitulaire de l'abbaye.
Parmi les personnages éminents qui assistèrent à ses funérailles, on remarquait Lisiard, évêque de Soissons, Clérembault, évêque de Senlis, Raoul III, abbé de Saint-Médard, et beaucoup d'autres abbés. Comme il avait été impossible à la foule de pouvoir pénétrer dans l'église, pour contempler une dernière fois les traits du défunt, il y en eut qui s'imaginèrent de regarder par les fenêtres, à l'aide d'un haut échafaudage. Des femmes même y avaient pris place, entre autres l'épouse d'Enguerrand, riche bourgeois de la ville. L'échafaudage se rompit sous le fardeau et fut précipité à terre. On craignait d'avoir à déplorer la mort d'un grand nombre de victimes : personne n'avait eu la moindre contusion. Cet événement fut considéré comme le premier miracle posthume de saint Geoffroy.
Une gravure de Sébastien Leclerc représente saint Geoffroy accompagné du chien qui mourut empoisonné, après avoir mangé un morceau de pain trempé dans un breuvage qu'on destinait au saint évêque. — Dans les Fasti Mariani, on le voit à genoux, priant Dieu de détourner de sa ville épiscopale les fléaux qui la menacent, fléaux qui sont symbolisés par des armées rangées en bataille et des flammes qui tombent du ciel.
## CULTE ET RELIQUES.
La sainteté de Geoffroy fut proclamée par ses contemporains ; mais elle fut surtout révélée par les miracles qui s'accomplirent sur son tombeau. Son nom est inscrit dans les anciennes litanies amiénoises, dans les martyrologes de Rome, d'Amiens, etc. Une rue d'Amiens porte le nom de Saint-Gouffroy.
Eudes, abbé de Saint-Crépin de Soissons, en ensevelissant le corps de saint Geoffroy, se réserva sa ceinture et son peigne épiscopal qu'il porta toujours sur lui, comme de véritables reliques. Le 5 avril 1138, Josselin, évêque de Soissons, transporta le corps de saint Geoffroy, inhumé depuis vingt-trois ans, de la salle capitulaire de Saint-Crépin-le-Grand dans le chœur de l'église abbatiale.
En 1617, Jérôme Hennequin, évêque de Soissons, fit faire des fouilles dans l'ancienne salle capitulaire de l'abbaye de Saint-Crépin, et crut un moment avoir trouvé les restes de saint Geoffroy dans un corps revêtu d'habits pontificaux ; mais le doute étant survenu, on remit dans la terre ce corps inconnu. Le Père Longueval écrivait en 1734 : « On n'a pas encore découvert le tombeau de saint Geoffroy, quoique les moines de Saint-Crépin aient fait des recherches pour le trouver ».
Il ne faut donc accorder aucune croyance à André Duval lorsqu'il nous dit (Additions à Ribadeneira) : « Ce sacré trésor a été emporté avec sa châsse en la royalle abbaye des religieuses de Nostre-Dame, en la même ville de Soissons, où il repose depuis qu'il y a été sauvé de la fureur des Huguenots, avec les autres reliques qui estoient en cette abbaye de Saint-Crépin ».
Nous avons extrait cette biographie de l'Hagiographie du diocèse d'Amiens, par M. l'abbé Corbiet, chanoine honoraire et historiographe du diocèse.
SAINT MAUR, DEUXIÈME ÉVÊQUE DE VERDUN.
SAINT MAUR, DEUXIÈME ÉVÊQUE DE VERDUN (IIe siècle).
Maur, une des plus anciennes illustrations de l'église de Verdun, fut le premier fruit des prédications de saint Saintin qui, charmé de ses vertus, l'éleva à l'ordre de la prêtrise pour commencer l'établissement du clergé de sa ville épiscopale. Mais bientôt les païens le chassèrent de la cité, et, avec lui, tous les citoyens connus pour leur attachement à la religion nouvelle. C'est une tradition fort ancienne que les fugitifs se retirèrent dans de grands bois, au lieu dit alors Flabaeium, que l'on croit être le village actuel de Flabus (Meuse, arrondissement de Montmédy, canton de Damvillers) ; on voit encore, près de ce village, la fontaine de Saint-Maur ; l'église est dédiée au même patron, et un ancien ermitage est encore mentionné, en 1519, à propos des méfaits d'un ermite que le chapitre de la cathédrale, seigneur régalien du lieu, fit arrêter sous l'inculpation de vol.
Maur était à la tête de cette petite troupe de chrétiens, lorsqu'il fut élu évêque par le clergé et les fidèles de Verdun, après la mort de saint Saintin qui l'avait désigné pour son successeur. Son humilité lui fit refuser d'abord cette dignité, mais il fallut céder. S'il faut en croire la tradition, quand il reparut à Verdun, il bâtit, sur le ruisseau d'Escance, un baptistère ou chapelle de Saint-Jean-Baptiste, et habita sur les bords de ce ruisseau qui à cette époque n'était pas encore renfermé dans la ville. Ce ruisseau d'Escance, détourné aujourd'hui dans la campagne, coulait autrefois vers la Porte de France (une des portes de la ville actuelle de Verdun). On est d'abord tenté de prendre cette histoire pour un trait imaginé afin de rattacher le souvenir du Saint à l'abbaye des dames Bénédictines construite sous son nom, en cet endroit même, peu après l'an 1000 ; mais les actes de cette fondation prouvent qu'il y eut réellement là une chapelle de Saint-Jean-Baptiste, qui fut probablement le baptistère de la cathédrale primitive, au temps où le baptême se donnait par immersion. (Cet oratoire fut ruiné en 450, et saint Airy, évêque de Verdun, fit rebâtir au même endroit l'église paroissiale de Saint-Médard : c'est près de cette église que s'élevait jadis le monastère des Bénédictines de Saint-Maur.) Quoi qu'il en soit, saint Maur et ses successeurs furent inhumés en ce lieu ; et on voyait encore, en 1790, derrière le grand autel de l'abbaye, les cercueils de pierre où leurs restes avaient été trouvés. Mabillon et Ruinart, lorsqu'ils passèrent à Verdun, en 1696, visitèrent ces tombes dont ils parlent dans la relation de leur voyage à la recherche des antiquités et des manuscrits. Au Val-de-Grâce de Paris se trouvaient, dans un beau reliquaire d'ébène à feuillages d'argent, provenant du roi Louis XIII, et donné par Anne d'Autriche, des reliques de saint Maur, envoyées de Verdun, au mois de décembre 1643. Les religieux du monastère de Tholey (diocèse de Trèves) en possédaient aussi quelques fragments.
Hutton, évêque de Verdun, témoin des miracles qui s'étaient opérés à l'occasion d'une translation des reliques de saint Maur, fit bâtir à Hattonchâtel (Meuse, arrondissement de Commercy, canton de Vignouilles) une église qu'il dédia sous l'invocation du Saint, et y transféra sous le maître-autel une relique insigne du successeur de saint Saintin : c'est le tibia gauche. Au XVe siècle, l'évêque Louis d'Haraucourt en ayant fait la translation dans un reliquaire en forme de bras, pour l'exposer à la vénération du peuple, l'usage s'est établi de donner à cette relique le nom de bras de saint Maur. L'église de Hattonchâtel possède encore de nos jours cette précieuse relique : elle a été visitée, en 1860, par ordre de Mgr Rossat, évêque de Verdun.
L'église de Verdun faisait autrefois la fête de saint Maur au 10 novembre, qui est le jour de sa naissance au ciel (le 3 novembre est la date d'une des translations du Saint) ; de nos jours, cette fête se célèbre le 16 du même mois.
Extrait de l'Histoire ecclésiastique et civile de Verdun, par Roussel (édition Contant-Laguerre, Bayle-Duc, 1862); et de l'Histoire de Verdun et du pays Verdunois, par M. l'abbé Clouët (Verdun, chez Charles Laurent, 1857).
SAINT MAUR, DEUXIÈME ÉVÊQUE DE VERDUN (IIe siècle).
Événements marquants
- Départ pour la Frise en 782 avec l'accord du roi Ælred
- Échappe miraculeusement à la mort à Drenthe grâce à un coffret de reliques
- Rencontre avec Charlemagne et mission en Wigmodia en 780
- Exil au monastère d'Epternac durant la révolte de Witikind (781-785)
- Sacre comme évêque de Brême le 15 juillet 787 à Worms
- Construction de la cathédrale Saint-Pierre de Brême
Miracles
- Le sort (dés) lui est favorable devant les idoles
- Un coup de glaive est arrêté par un coffret de reliques sans entamer sa peau
Citations
Ne retardez point mon bonheur, ne m'empêchez pas d'aller jouir de la vue de Dieu mon Sauveur.