Saint Yves (Hélory de Kermartin)
Juge, avocat et prêtre
Résumé
Né en Bretagne au XIIIe siècle, saint Yves fut un magistrat et prêtre exemplaire, célèbre pour son intégrité et sa défense gratuite des pauvres. Surnommé l'avocat des malheureux, il vécut dans une austérité extrême tout en exerçant les fonctions d'official. Il est aujourd'hui le patron universel des professions juridiques.
Biographie
SAINT YVES, JUGE, AVOCAT ET PRÊTRE
Prenez bien garde, juges, à ce que vous ferez : car ce n'est pas la justice de l'homme que vous exercez, mais la justice du Seigneur, et tout ce que vous aurez jugé retombera sur vous. II Par. XIX, 5, 6.
Ce fameux avocat des pauvres, des veuves et des orphelins, naquit en la Bretagne armoricaine, au diocèse de Tréguier, l'an 1253, le 17 octobre. Ses parents n'étaient pas des moins considérables parmi les nobles, mais ils étaient encore bien plus illustres par leur piété et par les grands exemples de vertus qu'ils donnaient à tout le monde. Son père, Helory, était seigneur de Kermartin, distant de Tréguier d'un quart de lieue, et sa mère se nommait Azou de Kenequis. Comme cette dame, qui était d'un mérite extraordinaire, apprit par révélation la sainteté future de son fils, elle persuada à son mari de lui donner de bonne heure des précepteurs sages et habiles, pour le former en même temps à la piété chrétienne et aux sciences.
À l'âge de quatorze ans, Yves fut envoyé par ses parents aux écoles de Paris, fameuses et très-fréquentées. Il s'y rendit très-savant en philosophie et en théologie, et surtout dans le droit canon, auquel il s'appliqua particulièrement. À l'âge de vingt-quatre ans, il alla à Orléans étudier le droit civil, sous le fameux jurisconsulte, maître Pierre de La Chapelle, depuis évêque de Toulouse et ensuite cardinal (1277). À Orléans comme à Paris, Yves consacrait les jours et une partie des nuits à l'étude, après s'être acquitté de ses devoirs de piété. Lorsqu'il fut de retour en Bretagne, Maurice, archevêque de Rennes, le nomma son official. Dans cet emploi, il continua ses austérités, ses aumônes et ses études : il suivit les doctes leçons d'un religieux cordelier, qui expliquait l'Écriture sainte et enseignait la théologie que l'on appelle positive, par de savants commentaires sur le quatrième livre des Sentences.
Ce fut à Rennes qu'il reçut les ordres sacrés, excepté la prêtrise. Cependant, Alain de Bruc, évêque de Tréguier, réclama Yves, comme un bien qui lui appartenait. Notre Saint se rendit à l'appel de son évêque, changeant, non d'office, mais de tribunal. En 1285 notre Saint fut nommé curé de Trédrez, par Alain de Bruc, qui l'ordonna prêtre. Pour mieux remplir ses devoirs de pasteur, il se démit de la charge d'official (1288). Après avoir demeuré huit ans dans la cure de Trédrez, il fut chargé de celle de Lohanec jusqu'à sa mort.
Voilà, en peu de mots, la vie de saint Yves. Il nous reste à voir le principal, ses œuvres saintes. Nous commençons par celles qui le regardent : nous parlerons ensuite de celles qui ont rapport au prochain.
Ce digne ecclésiastique avait une humilité si profonde, qu'il ne pouvait souffrir qu'on dît la moindre chose à son avantage ; et jamais on ne lui a rien entendu dire, qui pût lui attirer quelque louange. Quoiqu'il eût une science si sublime, que chacun le tenait pour un oracle, il se croyait pourtant le plus ignorant de la terre : et, étant curé, bien qu'il fût très-habile prédicateur, si des religieux venaient à son église, il leur cédait volontiers sa chaire, lors même qu'il s'était préparé pour prêcher. Il en faisait de même dans les autres églises, où on l'avait prié d'annoncer la parole de Dieu, disant, par un excès de modestie, qu'il n'était pas digne de parler en leur présence : ce qui avait souvent été cause d'une sainte contestation d'humilité. C'est de ce bas sentiment de lui-même que procédait le peu de soin qu'il avait de sa personne. Il faisait toujours ses visites à pied, quand même il était à la suite de son évêque. Lorsqu'il partit de Rennes, l'archidiacre, en reconnaissance des services qu'il avait reçus de lui, lui fit présent d'un cheval pour son voyage ; mais il le vendit, en donna l'argent aux pauvres et s'en alla à pied en son pays. Il portait sur sa chair nue un rude cilice, et une chemise de grosse toile d'étoupe sur son dos. Sa soutane et son chaperon étaient de grosse bure grise, dont l'étoffe était si vile et si commune, que le mètre ne coûtait qu'environ deux sous ; il avait des sandales comme les religieux de Saint-François, dont il avait embrassé le Tiers Ordre par dévotion.
Dès le temps où il étudiait à Paris, il commença à s'abstenir de viande, donnant aux pauvres celle qu'on lui servait dans ses pensions ; à Orléans, il cessa de boire du vin et entreprit le jeûne de tous les vendredis ; ensuite, augmentant de jour en jour ses mortifications, il jeûna au pain et à l'eau tous les mercredis, les vendredis et les samedis de l'année, outre l'Avent et le Carême, les autres jeûnes de l'Église, les veilles des fêtes de Notre-Dame, des douze Apôtres, et depuis l'Ascension de Notre-Seigneur jusqu'à la Pentecôte. Aux autres temps, tout son repas ne consistait qu'en un morceau de pain noir et dur, avec quelques légumes mal assaisonnés, et il ne mangeait qu'une fois par jour, excepté les jours de Noël, de Pâques, de la Pentecôte et de la fête de tous les Saints : ces jours-là il faisait deux repas et mangeait quelquefois un peu de poisson.
Le respect qu'il portait à ces solennités faisait aussi qu'il y traitait de pauvres écoliers, et qu'il se mettait à table avec eux. Son lit n'était qu'un peu de paille sur une claie tissée de grosses verges d'osier, et il n'avait point d'autre oreiller que sa Bible, ou une pierre. Il coucha souvent sur un banc, ou à terre dans la sacristie de l'église de Tréguier, afin d'empêcher la violence des officiers de Philippe le Bel, roi de France, qui voulaient à tous moments en enlever les trésors et l'argenterie. Saint Tugdual, à qui cette église est dédiée, pour reconnaître un si bon office, lui apparut une nuit pendant qu'il faisait sa prière devant le grand autel, et lui en témoigna sa gratitude. Un jour, étant en voyage avec un nommé Maurice du Mont, et logeant dans une même chambre, il se déroba secrètement à lui, au milieu de la nuit, pour aller dans le cimetière ; mais une voix du ciel éveilla Maurice et lui dit qu'il allait au cimetière, et qu'il y trouverait Yves couché sur une pierre, qui était celle où saint Thelau, patron du lieu, avait fait pénitence. S'étant aperçu qu'un pauvre avait passé la nuit à la porte de sa maison, il en conçut tant de déplaisir que, comme s'il en eût été coupable, il lui donna un bon lit la nuit suivante et s'en alla coucher lui-même dehors, en la place où avait reposé ce membre de Jésus-Christ.
Il passait presque toute la nuit à l'oraison ou à la lecture. Il disait tous les jours la messe, et son âme y recevait d'admirables consolations divines, particulièrement au Confiteor, au Canon et à la Communion : il y versait ordinairement des torrents de larmes. Une fois, lorsqu'il tenait en ses mains le précieux corps de Jésus-Christ, l'on vit alentour un globe de feu, qui se dissipa dès qu'il eut consacré le calice.
Une autre fois, comme il faisait son action de grâces après la messe, une colombe toute éclatante vint se reposer sur sa tête, et de là vola sur le grand autel et disparut. Il garda inviolablement la chasteté jusqu'à la mort. Auffroi, prêtre de sainte vie, qui avait entendu sa confession générale, à la fin de sa vie, protesta après son décès qu'il n'y avait pas trouvé un seul péché mortel ; mais que, pour ce qui regardait la chasteté, il n'y en avait pas même remarqué de véniel : il avait trouvé une sauvegarde puissante dans la dévotion à Marie. Son innocence était si grande, que les animaux mêmes le vénéraient : un jour qu'il dînait chez lui avec un grand nombre de pauvres, un oiseau d'une extrême beauté et fort éclatant, entra dans la salle, et, voltigeant doucement autour de sa tête, se vint enfin reposer sur sa main, et ne s'envola qu'avec sa bénédiction.
Ces faveurs du ciel sont autant de preuves très-évidentes que les vertus de ce bon prêtre n'étaient pas feintes, mais véritables. Nous n'avons encore vu que celles qui le regardent en particulier : voyons les autres qui touchent le prochain.
Il tenait souvent table ouverte pour les pauvres, et non-seulement pour ceux qui s'y présentaient d'eux-mêmes, mais encore pour d'autres qu'il prévenait charitablement. Il était ravi de recevoir chez lui les religieux qui passaient ; il avait même une chambre particulière pour les loger, et prenait plaisir à les servir à table. Il distribuait, avec une sainte profusion, aux pauvres, les revenus de son bénéfice et ceux de son patrimoine, qui étaient de soixante livres de rente (c'était alors une somme très-notable, particulièrement en Basse-Bretagne). Il entretenait plusieurs orphelins ; il en instruisait une partie en sa maison, et tenait l'autre en pension chez des maîtres, qui leur apprenaient des métiers. Il ne pouvait voir des pauvres nus ; visitant un jour un hôpital, il y en trouva plusieurs mal vêtus ; il leur donna tous ses habits, et fut contraint de s'envelopper d'une couverture, jusqu'à ce qu'on lui en eût apporté d'autres. Il a fait plus d'une fois ces sortes d'excès de libéralité : car un autre jour que le tailleur lui essayait un habit, ayant aperçu dans sa cour un pauvre demi-nu, il lui fit donner cet habit neuf et ne se réserva que les vieux.
Un jour qu'il cheminait dans la campagne, un pauvre couché sous un misérable hangar lui demanda l'aumône en l'assurant qu'il mourait de faim. Comme il n'avait point d'argent sur lui, il tira son chaperon et le lui abandonna. Mais on assure que Dieu fit un miracle pour récompenser sa charité. En effet, quelques instants après, deux femmes avec lesquelles il faisait route, levant les yeux sur lui, s'aperçurent qu'il avait la tête couverte d'un chaperon semblable à celui qu'elles lui avaient vu donner. Grande fut leur stupéfaction. Quant à saint Yves, effrayé de cette insigne faveur, il ploya les genoux et se frappa la poitrine. « Seigneur Jésus », disait-il, « je vous rends grâces pour le don que vous avez daigné me faire ». Cette action, cette humilité profonde, cette ardente charité, ce miracle enfin touchèrent singulièrement le cœur de ces femmes, et elles se mirent à pleurer. Yves se tournant alors vers elles : « Allez, mes filles », leur dit-il, « allez avec les bénédictions d'en-haut ; faites le bien, et Dieu vous le rendra ».
Ayant une autre fois trouvé à la porte de sa maison un malheureux, couvert d'une lèpre horrible, il le fit monter dans sa chambre, lui donna de quoi se laver, le fit asseoir le premier à table et se mit auprès de lui ; mais, sur le milieu du dîner, ce lépreux parut si resplendissant, que la chambre en devint toute lumineuse ; alors, regardant fixement le Saint, il lui dit : *Le Seigneur est avec vous*, et disparut aussitôt, laissant cette âme charitable comblée de joie et de consolation. Mais il ne faut pas s'étonner si Yves faisait de si grandes aumônes, puisque Notre-Seigneur les a souvent multipliées entre ses mains : on raconte que, dans un temps de cherté, il donna abondamment à dîner à plus de deux cents pauvres, avec du pain seulement pour sept ou huit sous, et une autre fois il eut assez d'un morceau de deux deniers pour en rassasier vingt-quatre.
S'il avait tant de soin de donner la nourriture corporelle aux pauvres, il en avait encore plus de leur distribuer la nourriture spirituelle, c'est-à-dire la parole de Dieu ; car, ne se contentant pas de la dispenser à ses paroissiens, il prêchait encore à leurs voisins et faisait quelquefois trois ou quatre prédications dans un même jour, et l'on a remarqué qu'un vendredi saint il prêcha la Passion en sept églises différentes. Il s'employait avec tant de zèle à ces fonctions apostoliques, que souvent il oubliait le boire et le manger, et qu'étant le soir revenu chez lui, à peine se pouvait-il soutenir, à cause de son extrême faiblesse.
Il prêchait en Breton, ou en français, selon la qualité de son auditoire ; et, dans les assemblées synodales, il le faisait aussi en latin. Quand il était à la campagne, il catéchisait les villageois, leur enseignait les mystères de la foi, leur apprenait à bien dire le chapelet, à examiner leur conscience et à pratiquer les autres exercices d'un bon chrétien. Ses prédications ne furent pas infructueuses : outre le bien qu'elles firent au peuple de sa paroisse, elles retirèrent plusieurs autres personnes de leurs désordres. Un usurier, nommé Thomas de Kerrimal, touché des exhortations de ce saint curé, abandonna son injuste trafic et se fit religieux en l'abbaye de Bégor, qui était alors dans une étroite réforme. Il convertit encore quelques clercs, qui menaient une vie scandaleuse et libertine, en leur imprimant une grande terreur des jugements de Dieu. Il trouvait plutôt la matière de ses sermons dans les ardeurs de la prière que dans les livres. En effet, son oraison était continuelle; elle servait, non-seulement de nourriture à son âme, mais aussi d'aliment à son corps: car il a demeuré quelquefois cinq jours, et d'autres fois sept, absorbé dans la prière, sans boire, ni manger, ni dormir. Ses oraisons jaculatoires les plus ordinaires étaient celle-ci: « Jésus-Christ, fils de Dieu; Seigneur, créez en moi un cœur pur». Et il répétait ces mots presque à tous moments.
Mais ce qui a rendu saint Yves plus illustre, c'est cette intégrité inviolable avec laquelle il a exercé si longtemps la fonction dangereuse d'official, soit à Rennes, soit à Tréguier. Il ne prononça jamais de sentences que les yeux baignés de larmes, parce qu'il considérait que lui, qui jugeait alors les autres, serait lui-même jugé à son tour. Il tâchait d'accorder les parties quand il les voyait sur le point d'entrer en procès; et, lorsqu'elles voulaient plaider, il favorisait toujours ceux qu'il connaissait avoir le meilleur droit. De juge il devenait quelquefois avocat en faveur des pauvres, des veuves et des orphelins que de puissantes parties voulaient opprimer; et l'on en rapporte ordinairement cet exemple. Étant venu à Tours pour soutenir quelques sentences qu'il avait déjà prononcées, et dont il y avait appel, il logea chez une vertueuse veuve qui avait coutume de le recevoir; mais il la trouva extrêmement affligée, parce que deux filous, qui contrefaisaient les marchands, lui avaient donné une valise à garder, dans laquelle ils assuraient qu'il y avait douze cents pistoles d'or, à condition qu'elle ne la rendrait point qu'ils ne fussent présents tous deux. L'un des deux, néanmoins, six jours après, l'avait adroitement retirée de ses mains, et elle la lui avait rendue de bonne foi. Cependant l'autre, qui s'entendait avec lui, avait cité la veuve en justice pour la faire condamner à lui donner sa valise ou la valeur de ce qu'elle contenait; elle allait, en effet, être condamnée lorsque saint Yves, qui s'était fait son défenseur, représenta en pleine audience que la veuve était prête à produire la valise telle qu'on la lui avait confiée, et de la rendre au demandeur, mais avec la condition sous laquelle on la lui avait confiée, et dont la partie adverse elle-même ne disconvenait pas, à savoir: en présence des deux personnes qui lui en avaient fait le dépôt. Le juge approuva cette conclusion, et ordonna que le demandeur ferait paraître son compagnon. Mais le filou fut si troublé par cette sentence imprévue que, changeant de visage, il commença à frémir et à trembler devant toute l'assemblée; ce que le juge ayant observé, le fit arrêter. Il avoua ensuite que dans la valise il n'y avait que de vieux clous et de la ferraille; de sorte que, trois jours après, il fut puni comme un voleur.
Saint Yves ne se contentait pas de quitter l'office de juge pour se faire l'avocat des veuves, des orphelins et des pauvres, il leur fournissait encore de l'argent pour payer les frais des procès qu'ils étaient obligés de soutenir pour la conservation ou le recouvrement de leur bien. Et lorsqu'il avait prononcé quelque sentence en leur faveur, et qu'il y avait appel, parce que leurs parties espéraient trouver des juges moins incorruptibles, il poursuivait lui-même la confirmation de sa sentence dont il faisait voir clairement la justice : cela ne lui était pas difficile, puisqu'on assure que, dans ce grand nombre de jugements qu'il a rendus et de causes qu'il a soutenues, il n'y en a jamais eu une seule injuste : conduite d'autant plus admirable que, dans cette grande affection qu'il avait pour les pauvres, il semblait qu'il était aisé qu'il se laissât tromper en leur faveur.
Outre les miracles que nous avons déjà remarqués, Yves chassa le démon du corps d'un possédé, en le faisant coucher une nuit dans sa chambre, sur un lit qu'il avait aspergé d'eau bénite. Il éteignit un grand embrasement en levant la main contre les flammes et faisant de plus le signe de la croix. Ayant obtenu permission, du seigneur de Rosternen, d'abattre des chênes dans sa forêt pour rebâtir l'église cathédrale de Tréguier, on se plaignit qu'il y avait fait trop de dégâts, mais il confondit admirablement ses calomniateurs : car, s'étant mis la nuit en prières, il fit naître trois chênes à la place de chacun de ceux qu'il avait abattus. Détrompé par ce prodige, le seigneur de Rosternen lui permit de prendre dans ses bois tout ce dont il aurait besoin. Il avait tant de patience et de douceur, que lorsqu'on lui disait des injures, il n'y répondait que par ces belles paroles : « Je prie Dieu, mon frère, ou, ma sœur, qu'il vous pardonne ».
Il connut d'avance (et dit à Typhaine de Pestivien, dame de la Roche-Derrien), que sa mort approchait. Il tomba malade quelque temps après Pâques ; mais, quoique sa maladie augmentât continuellement, il ne voulut point consulter d'autre médecin qu'un crucifix qu'il avait dans sa chambre et qu'il regardait sans cesse. Sa faiblesse extrême ne l'empêcha pas, la veille et le jour de l'Ascension de Notre-Seigneur, de faire des exhortations à son peuple, de célébrer la sainte messe, soutenu d'un côté par l'abbé de Beauport, et de l'autre par Alain, archidiacre de Tréguier, et d'entendre encore une fois les confessions de ceux qui lui demandèrent cette grâce ; ensuite il se mit au lit sur sa claie, avec ses habits ordinaires, sans vouloir rien relâcher de ses rigueurs et de ses pénitences, disant pour excuse, à ceux qui le pressaient de prendre quelque soulagement, qu'il était bien ainsi et qu'il ne méritait pas d'être autrement.
Le samedi 18 mai, il se fit administrer les derniers Sacrements de l'Eucharistie et de l'Extrême-Onction, et après les avoir reçus avec une parfaite connaissance, il perdit la parole et passa toute la nuit avec un visage si gai, qu'il faisait assez paraître la joie qu'il avait en son cœur de se voir si près d'aller en la maison du Seigneur ; enfin, il rendit sa belle âme à Dieu le 19 du même mois, dans l'octave de l'Ascension, l'an 1303, âgé seulement de cinquante ans : les pauvres, les orphelins, tous les malheureux le regrettaient comme leur père nourricier, leur avocat et leur consolateur.
Saint Yves était doué « d'un extérieur avantageux et d'une haute taille ; son air était imposant ; le feu qui brillait dans ses yeux marquait la pureté de son âme et de son corps, et prévenait l'auditoire en sa faveur ».
tant réfugiée dans les cloîtres et dans les cathédrales, il avait bien fallu aller l'y chercher. Puisqu'on tirait de l'Ordre ecclésiastique des magistrats que l'on faisait asseoir sur les fleurs de lis, pourquoi n'en aurait-on pas tiré des avocats qui, pour être moindres dans la hiérarchie, n'en sont pas moins utiles ?
VIES DES SAINTS. — TOME VI.
19 MAI.
La tradition de l'incorruptible équité de saint Yves est celle qui s'est perpétuée d'une manière plus saillante dans la mémoire des peuples. En Basse-Bretagne notamment, elle a pris corps dans des représentations grossières et sans art, modestes et naïfs témoignages de la gratitude populaire. Ainsi, dans l'église de Minihy-Tréguier, voisine de la maison moderne qui a remplacé l'antique manoir de Kermartin, là où la mémoire de saint Yves est toujours vivante, on voit un groupe composé de trois statues en bois, d'un travail qui trahit une main peu exercée. L'une de ces statues est l'image de saint Yves. Il se montre revêtu d'un surplus herminé, avec le camail et le bonnet carré. À sa droite et à sa gauche, deux plaideurs ont l'air de solliciter chacun une décision favorable. L'un, le riche, à l'air arrogant, à la démarche assurée, le chaperon sur la tête, portant avec aisance une magnifique houpelande écarlate, tient d'une main un rouleau de papiers : c'est évidemment le dossier de son affaire qu'il veut confier au Saint ; l'autre main touche presque son futur défenseur, qu'il ne craint pas de blesser par cette familiarité importune. Le second plaideur, le pauvre, à moitié couvert d'une méchante jaquette, les jambes nues, le chapeau à la main, ose à peine faire entendre d'humbles doléances. Il n'a ni cédules, ni papier marqué ou timbré à présenter ; mais la bonté de sa cause se lit sur son visage honnête. Le Saint se tient debout, dans l'attitude d'un homme qui écoute avec attention. Ses traits respirent la mansuétude et la bienveillance ; on devine qu'il inclinera vers celui qui n'a d'autre rhétorique qu'un accent convaincu, d'autres arguments que la juste pitié qu'il inspire.
La même scène s'offre avec des détails analogues dans la jolie petite église de la Roche-Maurice, près de Landerneau. Les contrastes sont encore plus vivement accusés. Le riche porte des habits dorés ; il tient une grosse bourse pleine d'écus, qu'il semble offrir effrontément à saint Yves pour le gagner. Quant au pauvre, les haillons qui cachent sa nudité indiquent un extrême dénuement.
Mentionnons encore rapidement des sculptures en bois du même genre qui se trouvent dans l'église paroissiale de Faou. Si la transformation du riche est complète, ce doit être un gentilhomme titré, un duc ou un marquis, tout au moins, portant galamment un costume de cour, habit à la française avec des parements dorés, culottes courtes, veste splendide, chapeau à claque, boucles de souliers étincelantes : ce sont des rubis, des diamants, que sais-je ?
Pour expliquer la multiplicité de ces humbles monuments dont l'anachronisme ne doit pas étonner, il faut se rappeler qu'à l'époque où saint Yves a vécu, les grands étaient tout-puissants, assez enclins à abuser de leur immense crédit, et la justice trop souvent vénale.
Nous l'avons vu représenté sous le costume d'avocat, tenant en main un rouleau de papiers pour rappeler son principal titre, qui est celui de défenseur des pauvres. — Un oiseau qui souvent prend la forme d'une colombe, voltige autour de sa tête. — Il traverse à pieds secs un torrent débordé.
Saint Yves est partout le patron des hommes de lois : jurisconsultes, avocats, notaires, huissiers et des orphelins.
Événements marquants
- Naissance au manoir de Kermartin en 1253
- Études de philosophie, théologie et droit à Paris et Orléans
- Nomination comme official à Rennes puis à Tréguier
- Ordination sacerdotale en 1285 et nomination comme curé de Trédrez
- Défenseur des pauvres et des opprimés contre les puissants
- Mort sur sa claie de paille le 19 mai 1303
Miracles
- Apparition d'un chaperon miraculeux après avoir donné le sien à un pauvre
- Multiplication du pain pour nourrir des centaines de pauvres
- Transformation d'un lépreux en figure resplendissante
- Repousse miraculeuse de chênes abattus pour la cathédrale
- Globe de feu et colombe apparaissant durant la messe
Citations
Prenez bien garde, juges, à ce que vous ferez : car ce n'est pas la justice de l'homme que vous exercez, mais la justice du Seigneur.
Jésus-Christ, fils de Dieu; Seigneur, créez en moi un cœur pur