Sainte Cécile de Rome

Vierge et Martyre

Fête : 22 novembre 3ᵉ siècle • sainte

Résumé

Noble patricienne romaine du IIIe siècle, Cécile voue sa virginité à Dieu malgré son mariage avec Valérien, qu'elle convertit ainsi que son beau-frère Tiburce. Après le martyre de ses proches, elle survit miraculeusement au supplice des bains avant de succomber à trois coups de glaive. Elle est universellement vénérée comme la patronne des musiciens.

Biographie

SAINTE CÉCILE DE ROME, VIERGE ET MARTYRE

Plurima cum spanae generasit pignora virgo. Vierge avec un époux vierge, elle a enfant à l'Église une famille nombreuse. Hugues Vaillant, Fasti Sacri.

Cécile avait vu le jour dans Rome, et sa famille y jouissait des premiers honneurs du patriciat. La race des Cæcilius, dont une des branches adopta de bonne heure et rendit célèbre le surnom de Métellus, se glorifiait d'avoir pour aïeule Cata Cæcilia Tanaquil, femme de Tarquin l'Ancien, et l'un des personnages les plus célèbres de l'époque des Rois. Rome, dans son admiration pour cette matrone, lui avait érigé une statue au Capitole. Cette noble famille n'avait cessé de recueillir, dans le cours des siècles, tous les genres d'illustration. Dès le temps de la République, sa splendeur était montée au comble. Sans parler des dictatures, des censures, des pontificats, possédés tour à tour par les Cæcilius, et dont les annalistes de Rome et les marbres eux-mêmes rendent encore témoignage, nous trouvons jusqu'à dix-huit fois leur nom sur les Fastes Consulaires, avant l'avènement d'Auguste à l'empire. Les monnaies frappées dans Rome par la famille Cæcilia se rencontrent encore de nos jours en assez grand nombre, pour qu'on ait pu en publier une série de quarante-quatre, se rapportant toutes au temps de la République. Quant aux triomphes décernés aux membres de cette maison, ils furent nombreux et splendides, et ajoutèrent à la gloire des anciens Cæcilius les titres de Macédonique, de Baléarique, de Numidique, de Dalmatique, de Crétique, en souvenir des plus éclatantes victoires.

Sous les empereurs, la famille Cæcilia reçut plusieurs fois les faisceaux du consulat de la main des maîtres du monde, et, dans les temps qui précédèrent plus immédiatement l'époque où elle eut la gloire de produire l'heureuse fille qui l'a plus illustrée à elle seule que tous les grands généraux dont elle était si fière, les Fastes nous offrent les noms de Cæcilius Silanus, de Cæcilius Rufus, de Cæcilius Simplex, de Cæcilius Classicus, et de Cæcilius Balbinus, comme revêtus de cette magistrature.

Parmi les femmes de cette illustre race qui ont laissé un nom dans l'histoire, nous remarquons Cæcilia, fille de Métellus le Baléarique, sur laquelle Cicéron rapporte plusieurs particularités merveilleuses ; Cæcilia, fille de Métellus le Dalmatique, d'abord mariée à Æmilius Scaurus, puis devenue l'épouse du dictateur L. Sylla, et cette autre Cæcilia, fille de Q. Métellus le Crétique et femme du romain Crassus, qui lui fit élever un élégant et magnifique tombeau, aujourd'hui encore le principal monu-

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ment de la voie Appienne. Les fondements de cet édifice célèbre plongent dans le sol même sous lequel s'étendent les cryptes mystérieuses qui servirent de retraite au pontife Urbain, et à l'ombre desquelles la dépouille de la Cécile chrétienne reposa durant six siècles.

Une ancienne tradition de Rome chrétienne place au Champ de Mars la maison où fut élevée Cécile, et où elle passa ses années jusqu'à l'âge nubile. Au sein de cette demeure opulente et décorée de toute la pompe romaine, au milieu des trophées et des couronnes de ses aïeux, Cécile, étrangère au faste et aux attraits du siècle, pratiquait, avec une entière fidélité, la loi divine que le Christ est venu apporter aux hommes. L'histoire ne nous apprend rien sur les moyens dont se servit l'Esprit divin pour la gagner à cette doctrine céleste; mais nous savons que dès sa première enfance, Cécile fut initiée aux mystères du christianisme. Peut-être une aïeule éclairée de la vraie lumière, une nourrice fidèle, avait inoculé à la jeune fille cette foi dont la profession était alors aussi funeste au bonheur terrestre qu'elle est féconde, en tous les temps, pour l'éternelle félicité de ceux qui l'ont acceptée.

Le père et la mère de Cécile étaient restés dans les ténèbres de l'infidélité; mais ils ne paraissent pas avoir contrarié dans leur fille cet attachement pour une religion qui prenait, de jour en jour, une plus grande considération dans Rome, et qui comptait des sectateurs jusque dans le palais impérial. Soit tendresse, soit indifférence, ils ne la gênaient pas dans la profession de son culte, et lui laissaient suivre les assemblées des chrétiens. Cécile pouvait aller prier avec les fidèles dans les églises où les mystères de notre foi se célébraient avec une sorte de publicité, dans les jours de calme précurseurs de la tempête. Elle fréquentait les cryptes des martyrs, où souvent l'anniversaire du triomphe de ces héros de la société chrétienne appelait les fidèles de Rome; et les pauvres qui gardaient le secret de la retraite du pape Urbain, la connaissaient et faisaient droit à ses messages.

Les chrétiens de cette époque vivaient avec la pensée du martyre; cette attente si formidable pour la nature ne faisait point fléchir l'âme de Cécile; elle y trouvait, au contraire, un repos plein de délices. Le martyre la réunirait pour jamais au Christ, qui avait daigné la choisir au sein d'une famille païenne, et se révéler à elle. En attendant cet appel fortuné, elle vivait au fond de son cœur en la compagnie de ce Maître divin, et ses entretiens avec lui ne cessaient ni le jour ni la nuit. Ravie par le charme de sa parole intérieure, elle le cherchait à toute heure dans les saints oracles, et le livre des Évangiles, caché sous ses vêtements, reposait continuellement sur sa poitrine. Cécile recevait de ce contact sacré une force qui l'élevait au-dessus de la faible nature, et la vertu des paroles qui sont esprit et vie se communiquait à elle.

La main de l'Époux céleste pouvait seule prétendre à cueillir cette fleur qui s'élevait si fraîche et si suave du milieu des épines de la gentilité, et il inspira au cœur de Cécile un amour digne de Celui qui l'avait aimée sur la croix. La vierge répondit pour jamais aux avances d'un Dieu, et jura dans son cœur qu'elle n'admettrait jamais un époux mortel. Son céleste époux prend soin d'elle et le lui fait savoir. Son ange gardien a reçu l'ordre de se montrer à elle; il l'a assurée et pour toujours de sa protection; il la défendra contre le monde et ses sens. Toujours elle le sentira près d'elle; il est prêt à frapper de son bras vengeur le téméraire qui oserait convoiter le trésor du ciel.

Cependant l'âge du mariage approche : malgré son vœu de virginité, Cécile, pour obéir à la volonté de ses parents, est obligée de se fiancer à un jeune païen, nommé Valérien. La noblesse de ce jeune patricien, sa beauté, les qualités de son âme, semblaient le rendre digne d'un tel honneur, et il aspirait avec ardeur au jour où il posséderait enfin celle que tant d'autres jeunes patriciens lui enviaient. L'heureux fiancé avait un frère nommé Tiburce, qu'il aimait de cette affection franche et dévouée qui formait un des principaux traits de son caractère. Il pensait avec bonheur que son union avec Cécile resserrerait encore ces liens si chers, en associant à leur amitié mutuelle la tendresse d'une sœur si accomplie.

Cécile n'avait donc pas été libre de repousser les témoignages de l'affection de Valérien. Remplie d'estime pour les qualités de ce jeune païen, elle l'eût aimé comme un frère ; mais elle était sa fiancée, et le jour des noces allait arriver avec toutes ses alarmes. Qui pourrait dépeindre les angoisses de la vierge ? Le commandement irrésistible de ses parents, la fougue du jeune homme la glaçaient de crainte, et elle ne pouvait que refouler au fond de son âme le chaste secret de cet amour qui avait obtenu l'irrévocable empire de son cœur. Elle savait que son ange veillait près d'elle ; mais bientôt elle allait avoir à lutter elle-même ; il était temps de se préparer au combat. Sous les broderies d'or d'une robe somptueuse, un cilice meurtrissait sa chair innocente. Cette armure sévère assujétissait les sens à la loi de l'esprit ; la chair serait moins rebelle au sacrifice, si bientôt, victime de l'amour du Christ, Cécile devait payer de son sang l'honneur d'avoir été préférée par cet Époux divin. Condamnée à vivre au sein de la mollesse patricienne, elle prenait ses sûretés contre elle-même ; elle émoussait par la souffrance volontaire l'attrait du plaisir qui tyrannise les enfants d'Ève, et qui révèle trop souvent à l'âme imprudente et inattentive les abîmes du cœur de l'homme.

Si, à l'exemple de la veuve de Béthulie, Cécile dissimulait sous ses habits l'instrument de sa pénitence, comme David elle affaiblissait encore sa chair par des jeûnes rigoureux. Selon l'usage des premiers chrétiens, lorsqu'ils voulaient fléchir le ciel ou obtenir quelque grâce signalée, elle s'abstenait de nourriture pendant deux jours, quelquefois pendant trois jours, ne prenant que le soir le repas qui devait soutenir sa vie. Ces avances courageuses, par lesquelles elle cherchait à assurer sa victoire, étaient rendues plus efficaces encore par la prière ardente et continuelle qui s'échappait de son cœur. Avec quelles instances elle recommandait au Seigneur l'heure pour laquelle elle tremblait ! Avec combien de larmes et de soupirs elle implorait les Esprits célestes qui coopèrent au salut de nos âmes, les saints Apôtres, patrons et fondateurs de Rome chrétienne, les bienheureux habitants du ciel qui protègent nos combats !

Enfin le jour est arrivé où Valérien va recevoir la main de Cécile. Tout s'ébranle dans le palais des Cœcilius ; le cœur du jeune homme tressaille de bonheur, et les deux familles, fières de s'unir dans leurs nobles rejetons, saluent l'espoir d'une postérité digne des aïeux. Cécile est amenée ; elle s'avance dans la parure nuptiale des patriciennes. Une tunique de laine blanche, unie, ornée de bandelettes et serrée d'une ceinture aussi de laine blanche, forme son vêtement et figure la candeur de son âme. Les cheveux de la vierge, partagés en six tresses, imitent la coiffure des Vestales, touchant symbole de la consécration de Cécile. Un voile couleur de flamme dérobe ses traits pudiques aux regards des profanes, sans les ravir à l'admiration des anges. En ce moment solennel, le cœur de la vierge est cependant

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ferme et sans trouble ; elle appuie sa faiblesse sur le secours de l'ange qui la protège. Étrangère jusqu'alors aux rites païens, Cécile est contrainte d'en subir le spectacle. L'offrande du vin et du lait s'accomplit en présence de la vierge, qui détourne les yeux. Le gâteau, symbole de l'alliance, est rompu, et la timide main de Cécile, ornée de l'invisible anneau des fiancées du Christ, est placée dans celle de Valérien. Tout est consommé aux yeux des hommes, et la vierge sur qui veille le ciel a fait un pas de plus vers le péril.

A la chute du jour, selon l'usage antique, la nouvelle épouse est conduite à la demeure de son époux. La maison de Valérien était située dans la région Transtibérine, près de la voie Salutaris, à peu de distance du pont Cestius, qui rattache l'île du Tibre au quartier du Janicule. Cette demeure, qui allait recevoir Cécile, devait bientôt surpasser en gloire les palais, les thermes, les temples qui l'avoisinaient, et dont l'antiquaire a peine aujourd'hui à retrouver la trace. Sanctuaire consacré par le sang de la vierge, il devait survivre à tous les désastres de Rome, et proclamer dans le cours des siècles la fidélité de celle qui se reposa quelques jours sous son toit.

Les torches nuptiales précédaient le cortège qui conduisait Cécile à son époux. La foule applaudissait aux grâces de la jeune vierge qui conversait dans son cœur avec Dieu. On est arrivé au seuil du palais. Sous le portique orné de blanches tentures sur lesquelles se dessinent en festons des guirlandes de fleurs et de verdure, Valérien attendait Cécile. Selon l'usage antique, l'époux préludait par cette interrogation : « Qui es-tu ? » disait-il. L'épouse répondait : « Là où tu seras Caïus, je serai Caïa ». L'allusion était plus touchante encore au mariage d'une fille des Cæcilius ; car cette formule était aussi un souvenir de Caïa Cæcilia, vénérée par les Romains comme le type de la femme vouée aux soins du ménage. Cécile franchit le seuil de la maison. Il y a lieu de croire que sa qualité de chrétienne fit qu'on lui épargna les rites superstitieux dont les Romains accompagnaient le moment où l'épouse entrait sous le toit conjugal. Les usages qui s'accomplissaient ensuite avaient plus de convenance. On présentait de l'eau à l'épouse, en signe de la pureté dont elle devait être ornée ; on lui remettait ensuite une clef, symbole de l'administration intérieure qui lui était confiée désormais ; enfin elle s'asseyait un instant sur une toison de laine, qui devait lui rappeler les travaux domestiques auxquels elle ne devait pas craindre de se livrer. Les époux passèrent ensuite dans le Triclinium, où le souper des noces était servi. Durant le festin on chanta l'épithalame qui célébrait l'union de Valérien et de Cécile, et un chœur de musiciens fit retentir la salle du son harmonieux des instruments. Au milieu de ces profanes concerts, Cécile chantait aussi, mais dans son cœur, et sa mélodie s'unissait à celle des anges. Elle redisait au Seigneur cette strophe du Psalmiste, qu'elle adaptait à sa situation : « Que mon cœur, que mes sens demeurent toujours purs, ô mon Dieu, et que ma pudeur ne souffre point d'atteinte ! » La chrétienté, qui chaque année redit ces paroles de la vierge, au jour de son triomphe, en a gardé fidèle mémoire, et, pour honorer le sublime concert que Cécile exécutait avec les esprits célestes, bien au-delà des mélodies de la terre, elle l'a saluée à jamais reine de l'harmonie.

Après le festin, des matrones guidèrent les pas tremblants de Cécile jusqu'aux portes de l'appartement nuptial, décoré de tout le luxe romain, mais rendu plus imposant encore par le silence et l'obscurité. Valérien suivait les traces de la vierge. Lorsqu'ils furent seuls, tout à coup Cécile, remplie de la vertu d'en haut, adressa à son époux ces douces et naïves

paroles : « Jeune et tendre ami, j'ai un secret à te confier, mais jure-moi que tu sauras le respecter ». Valérien jure avec ardeur qu'il gardera le secret de Cécile, et que rien au monde ne pourra forcer sa bouche à le révéler. « Écoute », reprend la vierge, « j'ai pour ami un ange de Dieu qui veille sur mon corps avec sollicitude. S'il voit que, dans la moindre chose, tu oses agir avec moi par l'entraînement d'un amour sensuel, soudain sa fureur s'allumera contre toi, et sous les coups de sa vengeance tu succomberas dans la fleur de ta brillante jeunesse. Si, au contraire, il voit que tu m'aimes d'un cœur sincère et d'un amour sans tache, si tu gardes entière et inviolable ma virginité, il t'aimera comme il m'aime et te prodiguera ses faveurs ». Troublé jusqu'au fond de son âme, le jeune homme que la grâce maîtrise déjà à son insu, répond à la vierge : « Cécile, si tu veux que je croie à ta parole, fais-moi voir cet ange. Lorsque je l'aurai vu, si je le reconnais pour l'ange de Dieu, je ferai ce à quoi tu m'exhortes ; mais si tu aimes un autre homme, sache que je vous percerai de mon glaive l'un et l'autre ».

La vierge reprend avec une ineffable autorité : « Valérien, si tu veux suivre mes conseils, si tu consens à être purifié dans les eaux de la fontaine qui jaillit éternellement, si tu veux croire au Dieu unique, vivant et véritable qui règne dans les cieux, ton œil pourra voir l'ange qui veille à ma garde ». — « Et quel est celui qui me purifiera, afin que je voie ton ange ? » reprit Valérien. Cécile répondit : « Il existe un vieillard qui purifie les hommes, après quoi ils peuvent voir l'ange de Dieu ». — « Ce vieillard, où le trouverai-je ? » dit Valérien. — « Sors de la ville par la voie Appienne », répondit Cécile ; « va jusqu'à la troisième colonne militaire. Là, tu trouveras des pauvres qui demandent l'aumône à ceux qui passent. Ces pauvres sont l'objet de ma constante sollicitude et mon secret leur est connu. Quand tu seras auprès d'eux, tu leur donneras mon salut de bénédiction ; tu leur diras : « Cécile m'envoie vers vous, afin que vous me fassiez voir le saint vieillard Urbain ; j'ai un message secret à lui transmettre ». Arrivé en présence du vieillard, tu lui rediras les paroles que je te dis en ce moment ; il te purifiera et te revêtira d'habits nouveaux et blancs. A ton retour, en entrant dans cette chambre où je te parle, tu verras le saint ange devenu aussi ton ami et tu obtiendras de lui tout ce que tu lui demanderas ».

Poussé par une force inconnue, le jeune Romain, naguère si bouillant, quitte sans effort la vierge dont les accents si doux ont changé son cœur. Il se met en marche et, aux premiers feux du jour, il arrive près d'Urbain, ayant trouvé toutes choses comme Cécile lui avait annoncé. Il raconte au Pontife l'entretien de la chambre nuptiale, qui seul peut expliquer la présence de Valérien dans ces lieux. Le vieillard est ravi de joie, il tombe à genoux et, levant ses bras vers le ciel, il s'écrie les yeux pleins de larmes : « Seigneur Jésus-Christ, auteur des chastes résolutions, recevez le fruit de la divine semence que vous avez déposée au cœur de Cécile. Bon Pasteur, Cécile, votre servante, comme une éloquente brebis, a rempli la mission que vous lui aviez confiée. Cet époux qu'elle avait reçu semblable à un lion impétueux, elle en a fait en un instant le plus doux des agneaux. Si Valérien ne croyait pas déjà, il ne serait pas venu jusqu'ici. Ouvrez, Seigneur, la porte de son cœur à vos paroles, afin qu'il reconnaisse que vous êtes son Créateur et qu'il renonce au démon, à ses pompes et à ses idoles ! » Urbain pria longtemps et Valérien était ému dans toutes les puissances de son âme. Tout à coup apparaît aux regards du jeune homme et du Pontife un vieillard vénérable couvert de vêtements blancs comme la neige et tenant

VIES DES SAINTS. — TOME III.

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à la main un livre écrit en lettres d'or. C'était le grand Paul, l'apôtre des gentils, la seconde colonne de l'Église romaine. À cette vue imposante, Valérien, saisi de terreur, tombe comme mort, la face contre terre. L'auguste vieillard le relève avec bonté et lui dit : « Lis les paroles de ce livre et crois ; tu mériteras d'être purifié et de contempler l'ange dont la très-fidèle vierge Cécile t'a promis la vue ». Valérien lève les yeux et commence à lire sans prononcer de paroles. Le passage était ainsi conçu : « Un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême : un seul Dieu, Père de toutes choses, qui est au-dessus de tout et en nous tous ». Quand il eut achevé de lire, le vieillard lui dit : « Crois-tu qu'il en est ainsi ? » Valérien s'écria avec force : « Rien de plus vrai sous le ciel ; rien qui doive être cru plus fermement ». Comme il achevait ces paroles, le vieillard disparut, et laissa Valérien seul avec le Pontife. Urbain ne tarda pas à conduire le jeune homme à la fontaine du salut, et quand il l'eut admis aux mystères les plus augustes de la foi du Christ, il lui dit de retourner auprès de son épouse.

Cécile avait vaincu, et le premier trophée de sa victoire était le cœur de Valérien offert à jamais au Sauveur des hommes. Durant l'absence de son époux, elle n'avait pas quitté la chambre nuptiale toute retentissante encore du sublime entretien de la nuit, tout embaumée du céleste parfum de la virginité. Elle avait prié sans relâche pour la consommation du grand œuvre que sa parole avait commencé et elle attendait avec confiance le retour d'un époux qui lui serait plus cher que jamais.

Valérien, couvert encore de la tunique blanche des néophytes qu'il venait à peine de revêtir, est arrivé à la porte de la chambre. Il entre, et ses regards respectueux rencontrent Cécile prosternée dans la prière, et près d'elle l'ange du Seigneur, au visage éclatant de mille feux, aux ailes brillantes des plus riches couleurs. L'esprit bienheureux tenait dans ses mains deux couronnes entrelacées de roses et de lis. Il en pose une sur la tête de Cécile, l'autre sur celle de Valérien, et laissant entendre les accents du ciel, il dit aux deux époux : « Méritez de conserver ces couronnes par la pureté de vos cœurs et par la sainteté de vos corps ; c'est du jardin du ciel que je vous les apporte. Ces fleurs ne se faneront jamais, leur parfum sera toujours aussi suave ; mais personne ne pourra les voir qu'il n'ait mérité comme vous, par sa pureté, les complaisances du ciel. Maintenant, ô Valérien, parce que tu as acquiescé au désir pudique de Cécile, le Christ, Fils de Dieu, m'a envoyé vers toi pour recevoir toute demande que tu aurais à lui adresser ».

Le jeune homme, saisi de reconnaissance, se prosternait aux pieds du divin messager, et ose ainsi exprimer son désir : « Rien en cette vie ne m'est plus doux que l'affection de mon frère ; il serait cruel à moi, qui suis maintenant affranchi du péril, de laisser ce frère bien-aimé en danger de se perdre. Je réduirai donc toutes mes demandes à une seule : je supplie le Christ de délivrer mon frère Tiburce, comme il m'a délivré moi-même, et de nous rendre tous les deux parfaits dans la confession de son nom ». Alors l'ange tournant vers Valérien un visage rayonnant de cette joie dont tressaillent au ciel les Esprits bienheureux, lorsque le pécheur revient à Dieu, lui répondit : « Parce que tu as demandé une grâce que le Christ est encore plus empressé de t'accorder que tu ne l'es toi-même à la désirer, de même qu'il a gagné ton cœur par Cécile sa servante, ainsi toi-même tu gagneras le cœur de ton frère, et tous deux vous arriverez à la palme du martyre ».

L'ange remonta aux cieux, et laissa les deux époux dans la plénitude

de leur bonheur. Cécile glorifiait le Maître des cœurs qui avait déployé avec tant d’éclat les richesses de sa miséricorde ; elle tressaillait à la vue des roses mêlées aux lis sur la couronne de Valérien comme sur la sienne, pour annoncer que lui aussi aurait part aux honneurs du martyre. Tiburce partagerait la palme avec son frère ; mais la prédiction fortunée ne s'était pas étendue jusqu'à elle. La vierge devait donc survivre aux deux frères et les assister dans le combat ; jusque-là, le ciel n'avait point manifesté plus avant ses décrets. Les deux époux s'épanchèrent dans un entretien délicieux qui durait encore lorsqu'entra Tiburce, impatient de revoir son frère. Épouse de son frère chéri, Cécile était devenue sa sœur ; Tiburce l'aborda par un baiser fraternel ; mais quelle fut sa surprise de sentir émaner des cheveux de la vierge un parfum qui rappelait celui des fleurs les plus fraîches du printemps ! On était dans le mois où l'hiver tempère ses rigueurs, sans permettre encore à la nature de reprendre sa vie et son éclat. « D’où vient, Cécile, cette odeur de roses et de lis, en la saison où nous sommes ? » s’écria Tiburce. « Quand je tiendrais en ce moment dans mes mains le plus odorant faisceau de ces fleurs, il ne répandrait pas un parfum égal à celui que je respire. Cette merveilleuse senteur me transporte ; il me semble qu’elle renouvelle tout mon être ». — « C’est moi, ô Tiburce ! » répond Valérien, « c’est moi qui ai obtenu pour toi la faveur de sentir cette suave odeur ; si tu veux croire, tu mériteras même de voir les fleurs dont elle émane. C’est alors que tu connaîtras celui dont le sang est vermeil comme les roses, et dont la chair est blanche comme le lis. Cécile et moi nous portons des couronnes que tes yeux ne peuvent voir encore ; les fleurs qui les composent ont l’éclat de la pourpre, et la pureté de la neige ». — « Est-ce un songe, ô Valérien ! » s’écria Tiburce, « ou parles-tu selon la vérité ? » — « Jusqu’ici », répond l’époux de Cécile, « notre vie n’a été qu’un songe ; maintenant nous sommes dans la vérité, et il n’y a point en nous de mensonge ; car les dieux que nous adorions ne sont que des démons ». — « Comment… comment le sais-tu ? » répondit Tiburce. — Valérien répondit : « L’Ange de Dieu m’a instruit, et tu pourras voir toi-même cet Esprit bienfaisant, si tu veux te purifier de la souillure des idoles ». — « Et combien de temps », répliqua Tiburce, « devrai-je attendre cette purification qui me rendra digne de voir l’Ange de Dieu ? » — « Elle sera prompte », reprit Valérien, « jure-moi seulement que tu renonces aux idoles, et qu’il n’est qu’un seul Dieu dans les cieux ». — « Je ne comprends pas », dit Tiburce, « à quelle fin tu exiges de moi cette promesse ».

Cécile avait gardé le silence pendant ce dialogue des deux frères ; elle avait dû laisser la parole au néophyte, dans l’ardeur du zèle qui le pressait. D’ailleurs, il était juste que Valérien parlât le premier à Tiburce ; mais la vierge, nourrie dès ses plus jeunes années dans la doctrine évangélique, possédait mieux que son époux le langage qu’il fallait tenir à un gentil pour le détacher des idoles. Empruntant donc les arguments des anciens Prophètes, des apologistes chrétiens, et des martyrs devant leurs juges, elle parla sur la vanité des idoles et l’impiété du culte païen, avec toute la force et les charmes de l’éloquence.

Tiburce, frappé par l’évidence de ses raisonnements et touché par la grâce, s’écria vivement : « Oui, il en est ainsi, et qui ne le comprend pas est descendu jusqu’à la brute ». A cette réponse, Cécile, transportée de joie, se lève et serre dans ses bras ce païen qui commence à goûter la lumière ; « C’est aujourd’hui », lui dit-elle, « que je te reconnais pour mon frère. L’amour du Seigneur a fait de ton frère mon époux ; le mépris que

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tu professes pour les idoles fait de moi ta véritable sœur. Le moment est venu où tu vas croire ; va donc avec ton frère pour recevoir la régénération. C'est alors que tu verras les anges, et que tu obtiendras le pardon de toutes tes fautes ». Alors Tiburce, s'adressant à Valérien : « Quel est l'homme vers lequel tu vas me conduire ? » — « Un grand personnage », reprend Valérien ; « il se nomme Urbain, vieillard en cheveux blancs, au visage angélique, aux discours véritables et remplis de sagesse ». — « Ne serait-ce pas », dit Tiburce, « cet Urbain que les chrétiens appellent leur Pape ? J'ai entendu dire qu'il a déjà été condamné deux fois, et qu'il se tient retiré dans je ne sais quels souterrains. S'il est découvert, il sera livré aux flammes, et nous, si l'on nous trouve avec lui, nous partagerons son sort. Ainsi, pour avoir voulu chercher une divinité qui se cache dans les cieux, nous rencontrerons sur la terre un supplice cruel ».

Pour avoir appris à dédaigner les idoles, Tiburce n'en était pas encore à mépriser les souffrances d'ici-bas ; Cécile vint à son secours. « En effet », lui dit-elle, « si cette vie était la seule, s'il n'en était pas une autre, ce serait avec raison que nous craindrions de la perdre ; mais s'il est une autre vie qui ne finira jamais, faut-il donc redouter de perdre celle qui passe, quand, au prix de ce sacrifice, nous nous assurons celle qui durera toujours ? »

Un tel langage était bien nouveau à un jeune homme élevé dans cette société romaine du IIIe siècle, où régnaient à la fois les plus humiliantes superstitions, une corruption de mœurs qui s'était trouvée au niveau d'Héliogabale, et toutes les aberrations d'une philosophie sceptique ; il répondit donc à la vierge : « Jamais je n'ai rien entendu de semblable ; y aurait-il donc une autre vie après celle-ci ? » — « Mais », reprit Cécile, « peut-on même appeler vie celle que nous passons en ce monde ? Jouet de toutes les douleurs du corps et de l'âme, elle aboutit à la mort qui met fin aux plaisirs comme aux angoisses. Quand elle est terminée, on dirait qu'elle n'a pas même été ; car ce qui n'est plus est comme rien. Quant à la seconde vie qui succède à la première, elle a des joies sans fin pour les justes et des supplices éternels pour les pécheurs ». — « Mais », répliqua Tiburce, « qui est allé dans cette vie ; qui en est revenu pour nous apprendre ce qui s'y passe ; sur quel témoignage pouvons-nous y croire ? »

Alors Cécile, se levant avec la majesté d'un apôtre, fit entendre ces imposantes paroles : « Le Créateur du ciel et de la terre et de tout ce qu'ils contiennent a engendré un Fils de sa propre substance, avant tous les êtres, et il a produit par sa vertu divine l'Esprit-Saint ; le Fils, afin de créer par lui toutes choses, l'Esprit-Saint pour les vivifier. Tout ce qui existe, le Fils de Dieu, engendré du Père, l'a créé ; tout ce qui est créé, l'Esprit-Saint, qui procède du Père, l'a animé ». — « Comment ! » s'écria Tiburce, « tout à l'heure tu disais, ô Cécile ! que l'on ne doit croire qu'un seul Dieu, qui est dans le ciel, et maintenant tu parles de trois Dieux ! » — Cécile répondit : « Il n'est qu'un seul Dieu dans sa majesté, et si tu veux concevoir comment il existe dans une Trinité sainte, écoute cette comparaison. Un homme possède la sagesse : par sagesse, nous entendons le génie, la mémoire et l'intelligence ; le génie qui découvre les vérités, la mémoire qui les conserve, l'intelligence qui les explore. Reconnaîtrons-nous pour cela plusieurs sagesses dans le même homme ? Si donc un mortel possède trois facultés dans une seule sagesse, devrons-nous hésiter à reconnaître une Trinité majestueuse dans l'unique essence du Dieu tout-puissant ? » Tiburce, ébloui de l'éclat d'un si haut mystère, s'écria : « Ô Cécile ! la langue humaine ne saurait s'élever à de si lumineuses explica-

tions; c'est l'Ange de Dieu qui parle par ta bouche ». Tant était vive la reconnaissance du jeune homme envers cette divine lumière dont les rayons commençaient à descendre jusqu'à lui, qu'il n'osait plus s'adresser à la vierge, interprète du ciel; mais se tournant vers son frère : « Valérien », lui dit-il, « je le confesse, le mystère d'un seul Dieu n'a plus rien qui m'arrête; je ne désire qu'une chose, c'est d'entendre la suite de ce discours qui doit satisfaire à mes doutes ». — « C'est à moi, Tiburce, que tu dois t'adresser », reprit Cécile. « Ton frère, encore revêtu de la robe blanche, n'est point en mesure de répondre à toutes tes demandes; mais moi, instruite dès le berceau dans la sagesse du Christ, tu me trouveras prête sur toutes les questions qu'il te plaira de proposer ». — « Eh bien ! » dit Tiburce, « je demande quel est celui qui vous a fait connaître cette autre vie que vous m'annoncez l'un et l'autre ? »

La vierge, reprenant son discours avec un enthousiasme tout divin, retraça dans un magnifique tableau la vie de Jésus-Christ et la fondation de l'Église. Elle termina ainsi : « Maintenant, ô Tiburce ! je pense n'avoir rien omis pour satisfaire à ta demande; vois donc s'il n'est pas à propos de mépriser du fond de son cœur cette vie présente et de rechercher avec ardeur et courage celle qui doit la suivre. Celui qui a foi dans le Fils de Dieu et qui s'attache à ses commandements, ne sera pas même touché par la mort, quand il déposera ce corps périssable; mais il sera reçu par les saints anges et conduit dans l'heureuse région du paradis. Mais la mort s'unit au démon pour enchaîner les hommes par mille distractions et préoccupe leur imprudence d'une foule de nécessités qu'elle leur suggère. Tantôt c'est un malheur à venir qui les intimide, tantôt un gain à saisir qui les captive; c'est la beauté sensuelle qui les charme, c'est l'intempérance qui les entraîne; enfin, par tous genres d'appâts, la mort fait en sorte que, pour leur malheur, ils ne songent qu'à la vie présente, afin que leurs âmes, à la sortie des corps, soient trouvées entièrement nues et n'ayant sur elles que le poids de leurs péchés. Je le sens, ô Tiburce ! je n'ai fait que toucher quelques points d'un si vaste sujet; si tu veux m'entendre davantage, je suis prête ».

Mais le jeune païen avait tout compris, et le discours rapide de Cécile renouvelait son âme tout entière. Ses larmes coulaient avec abondance et il éclatait en sanglots. Son âme encore neuve n'avait point cette écorce impénétrable que le vice forme et entretient chez les hommes blasés par les plaisirs ou par la cupidité. « Oh ! si jamais », s'écria-t-il, en se jetant aux pieds de Cécile, « mon cœur et mes pensées s'attachent à la vie présente, je consens à ne plus jouir de celle qui doit lui succéder. Que les insensés recueillent, s'il leur convient, les avantages du temps; jusqu'à cette heure, j'ai vécu sans but, je ne veux plus qu'il en soit ainsi ». Après cette promesse faite entre les mains de la vierge dont le cœur d'apôtre tressaillit de bonheur, Tiburce se tourna vers Valérien : « Frère chéri », lui dit-il, « prends pitié de moi. Plus de délais; tout retard m'effraie et je ne puis plus supporter le poids qui m'accable. Conduis-moi de suite devant l'homme de Dieu, je t'en supplie, afin qu'il me purifie et me rende participant de cette vie dont le désir me consume ». Deux jours à peine s'étaient écoulés depuis ces noces dont l'approche avait causé tant d'alarmes à Cécile, et déjà la virginité chrétienne, toujours féconde dans les âmes, avait produit de si glorieux fruits. La femme fidèle, comme parle l'Apôtre, avait sanctifié le mari infidèle, et celui-ci, par le mérite de sa foi, avait obtenu l'âme de son frère.

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Valérien et Tiburce prirent congé de Cécile. Arrivés aux pieds du Pontife, ils racontèrent ce qui s'était passé depuis le retour du néophyte auprès de son épouse, et le vieillard rendit grâces au Seigneur qui avait ménagé de si doux triomphes à sa fidèle servante. Il reçut Tiburce avec allégresse, et le jeune homme descendit bientôt dans la piscine du salut, d'où il remonta purifié, allégé et respirant avec délices l'air pur de cette nouvelle vie qu'il avait si ardemment ambitionnée. Après avoir régénéré Valérien et Tiburce dans les eaux du baptême, le saint pape Urbain les consacra, par l'onction du Saint-Esprit, soldats du Christ. Ils sont prêts pour le combat : le combat s'engagera bientôt. En l'absence de l'empereur Alexandre, qui était favorable aux chrétiens, le préfet de Rome, Turcius Almachius, les persécuta cruellement. Ses violences s'étendirent d'abord sur cette partie de la nombreuse chrétienté de Rome qui appartenait à la classe du peuple. Le carnage fut considérable, et d'autant plus que le préfet redoutait moins de ce côté les réclamations. Non content de déchirer par toutes sortes de tortures les membres des fidèles, Almachius voulait que leurs corps demeurassent sans sépulture. On sait le zèle que montraient les premiers chrétiens pour ensevelir leurs frères martyrs, et combien d'entre eux rencontrèrent la couronne immortelle, en rendant ce pieux devoir à ceux qui déjà l'avaient obtenue.

Valérien et Tiburce se distinguèrent entre tous les chrétiens de Rome par leur empressement à rechercher les corps immolés de leurs frères. On les vit consacrer leurs trésors à préparer des sépultures pour ces généreux athlètes, pauvres selon la chair, mais déjà rois dans les palais du ciel. Jaloux de témoigner leur respect envers ces glorieuses dépouilles, il n'épargnèrent pas même les plus précieux parfums, en même temps qu'ils subvenaient par d'abondantes aumônes, et par toutes les œuvres de la miséricorde, aux familles chrétiennes que la perte de leurs chefs ou de leurs principaux membres avait laissées dépourvues des ressources nécessaires à la vie. Les deux frères ne tardèrent pas à être dénoncés au préfet Almachius. Ils furent donc arrêtés l'un et l'autre et conduits devant le tribunal du préfet. Il n'avait pas l'intention de sévir contre ces deux patriciens qu'il avait fait mander à sa barre ; il voulait simplement les intimider, et obtenir une satisfaction pour la violation publique qu'ils avaient osé faire de ses ordres.

« Comment ! » leur dit-il, « vous, les rejetons d'une si noble famille, pouvez-vous avoir dégénéré de votre sang jusqu'à vous associer à la plus superstitieuse des sectes ? J'apprends que vous dissipez votre fortune en profusions sur des gens de condition infime, et que vous descendez jusqu'à ensevelir avec toutes sortes d'honneurs des misérables qui ont été punis pour leurs crimes. En faut-il conclure qu'ils sont vos complices, et que c'est le motif qui vous porte à leur donner une sépulture d'honneur ? » On voyait aisément à ce langage du préfet qu'il avait agi sans ordres du prince dans les violences exercées contre les chrétiens ; il n'invoquait aucun édit, et préférait imputer à des crimes imaginaires la mort cruelle que tant de fidèles avaient souffert par l'effet de ses sentences.

Le plus jeune des deux frères prit la parole : « Plût au ciel ! » s'écria Tiburce, « qu'ils daignassent nous admettre au nombre de leurs sévérités, ceux que tu appelles nos complices ! Ils ont eu le bonheur de mépriser ce qui paraît être quelque chose, et cependant n'est rien ; en mourant ils ont obtenu ce qui ne paraît pas encore, et qui néanmoins est la seule réalité. Puissions-nous imiter leur vie sainte, et marcher un jour

SAINTE CÉCILE DE ROME, VIERGE ET MARTYRE.

sur leurs traces! » — « Eh bien », dit Almachius, « dis-moi ce que c'est que ce qui paraît être quelque chose, et n'est rien ». — « Tout ce qui est en ce monde », repartit vivement Tiburce, « tout ce qui entraîne les âmes dans la mort éternelle à laquelle aboutissent les félicités du temps ». — « Maintenant, dis-moi », reprit Almachius, « qu'est-ce qui ne paraît pas encore, et est néanmoins la seule réalité ? » — « C'est », dit Tiburce, « la vie future pour les justes, et le supplice à venir pour les injustes. L'un et l'autre approchent, et par une triste illusion, nous détournons les yeux de notre cœur, afin de ne pas voir cet inévitable avenir. Les yeux de notre corps s'arrêtent aux objets du temps, et mentant à notre propre conscience, nous osons employer pour flétrir ce qui est bien les termes qui ne conviennent qu'au mal, et décorer le mal lui-même par les qualifications qui servent à désigner le bien ».

Valérien, en discutant avec Almachius, appuya comme son frère sur l'inanité des plaisirs terrestres et l'éternelle réalité des biens célestes. « J'ai vu », dit-il, « au temps de l'hiver des hommes traverser la campagne, au milieu des jeux et des ris, et se livrant à tous les plaisirs. En même temps, j'apercevais dans les champs plusieurs villageois qui remuaient la terre avec ardeur, plantaient la vigne et écussonnaient les roses sur les églantiers ; d'autres greffaient des arbres fruitiers ou écartaient avec le fer les arbustes qui pouvaient nuire à leurs plantations ; tous enfin se livraient avec vigueur aux travaux de la culture ». Les hommes de plaisir, ayant considéré ces villageois, se mirent à tourner en dérision leurs travaux pénibles, et ils disaient : Misérables que vous êtes, laissez ces labeurs superflus ; venez vous réjouir avec nous, et partager nos amusements et nos transports. Pourquoi se fatiguer ainsi dans de si rudes travaux ? Pourquoi user le temps de la vie à des occupations si tristes ? Ils accompagnaient ces paroles d'éclats de rire, de battements de mains, et d'insultantes provocations. A la saison des pluies et de la froidure succédèrent les jours sereins, et voilà que les campagnes cultivées par tant d'efforts, s'étaient couvertes de feuillages touffus, les buissons étalaient leurs roses fleuries, la grappe descendait en festons le long du sarment, et aux arbres pendaient de toutes parts des fruits délicieux. Ces villageois, dont les fatigues avaient paru insensées, étaient dans l'allégresse ; mais les frivoles habitants de la ville qui s'étaient vantés d'être les plus sages, se trouvèrent dans une affreuse disette, et regrettant, mais trop tard, leur molle oisiveté, ils se lamentèrent bientôt, et se disaient entre eux : Voilà pourtant ceux que nous poursuivions de nos railleries. Les travaux auxquels ils se livraient nous semblaient une honte ; leur genre de vie nous faisait horreur, tant il nous paraissait misérable. Leurs personnes nous semblaient viles et leur société sans honneur. Le fait cependant a prouvé qu'ils étaient sages en même temps qu'il démontre combien nous fûmes malheureux, vains et insensés. Nous n'avons pas travaillé ; loin de venir à leur aide, du sein de nos délices nous les avons bafoués et les voilà maintenant environnés de fleurs et couronnés de gloire ».

C'est ainsi que le jeune patricien, dont le caractère grave et doux formait un si aimable contraste avec le naturel impétueux de son frère, imitait le langage de Salomon, et flétrissait les vanités du monde au sein même de la plus vaine et de la plus voluptueuse des cités. Almachius avait écouté jusqu'au bout le discours de Valérien ; reprenant à son tour la parole, il lui dit : « Tu as parlé avec éloquence, je le reconnais ; mais je ne vois pas que tu aies répondu à mon interrogation ». — « Laisse-moi ache-

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ver », reprit Valérien. « Tu nous a traités de fous et d'insensés, sous le prétexte que nous répandons nos richesses dans le sein des pauvres, que nous donnons l'hospitalité aux étrangers, que nous secourons les veuves et les orphelins, enfin que nous recueillons les corps des martyrs, et leur faisons d'honorables sépultures. Selon toi, notre folie consiste en ce que nous refusons de nous plonger dans les voluptés, en ce que nous dédaignons de nous prévaloir aux yeux du peuple des avantages de notre naissance. Un temps viendra où nous recueillerons le fruit de nos privations. Nous nous réjouirons alors ; mais ils pleureront ceux qui tressaillent maintenant dans leurs plaisirs. Le temps présent nous est donné pour semer ; or, ceux qui sèment dans la joie en cette vie, recueilleront dans l'autre le deuil et les gémissements, tandis que ceux qui sèment aujourd'hui des larmes passagères moissonneront dans l'avenir une allégresse sans fin ».

Almachius, pour en finir, dit aux deux frères : « Assez de discours inutiles ; plus de ces longueurs qui font perdre le temps. Offrez des libations aux dieux, et vous vous retirerez sans avoir à subir aucune peine ». Il ne s'agissait ni de brûler de l'encens aux idoles, ni de prendre part à un sacrifice ; une simple libation, à peine aperçue des assistants, dégageait les deux frères de toutes poursuites, et mettait à couvert la dignité du magistrat. Valérien et Tiburce répondirent à la fois : « Tous les jours nous offrons nos sacrifices à Dieu, mais non pas aux dieux ». — « Quel est le Dieu », demanda le Préfet, « auquel vous rendez ainsi vos hommages ? » Les deux frères répondirent : « Y en a-t-il donc un autre, que tu nous fais une pareille question à propos de Dieu ? En est-il donc plus d'un ? » Puis Valérien montra que la pluralité des dieux était une doctrine absurde. « Ainsi », reprit Almachius, « l'univers entier est dans l'erreur ; ton frère et toi vous êtes les seuls à connaître le vrai Dieu ! » A ces paroles du Préfet, une noble et sainte fierté s'émut au cœur de Valérien, et proclamant devant ce magistrat superbe les immenses progrès de la foi chrétienne, que Tertullien avait naguère dénoncés au Sénat romain, dans son Apologétique, il dit : « Ne te fais pas illusion, Almachius ; les chrétiens, ceux qui ont embrassé cette doctrine sainte, ne peuvent déjà plus se compter dans l'empire. C'est vous qui formez bientôt la minorité ; vous êtes ces planches qui flottent sur la mer après un naufrage, et qui n'ont plus d'autre destination que d'être mises au feu ».

Almachius, irrité de la généreuse audace de Valérien, commanda qu'il fût battu de verges ; il hésitait encore à prononcer contre lui la peine de mort. Les licteurs dépouillèrent aussitôt le jeune homme, et sa joie de souffrir pour le nom de Jésus-Christ éclata par ces courageuses paroles : « Voici donc arrivée l'heure que j'attendais avec tant d'ardeur ; voici le jour qui m'est plus doux que toutes les fêtes du monde ». Pendant qu'on frappait cruellement l'époux de Cécile, la voix d'un héraut faisait retentir ces paroles : « Gardez-vous de blasphémer les dieux et les déesses ». En même temps et à travers le bruit des coups de verges, on entendait la voix énergique de Valérien qui s'adressait à la multitude. « Citoyens de Rome », s'écriait-il, « que le spectacle de ces tourments ne vous empêche pas de confesser la vérité. Soyez fermes dans votre foi ; croyez au Seigneur, qui seul est saint. Détruisez les dieux de bois et de pierre auxquels Almachius brûle son encens ; réduisez-les en poudre et sachez que ceux qui les adorent seront punis par les supplices éternels ».

Durant cette exécution, Almachius hésitait sur le sort des deux frères. Tarquinius, son assesseur, pour fixer ses incertitudes, lui dit en particulier :

« Condamnez-les à mort, l'occasion est favorable. Si vous mettez du retard, ils continueront de distribuer leurs richesses aux pauvres, et quand ils auront été enfin punis de la peine capitale, vous ne trouverez plus rien. » Almachius comprit ce langage. Ses intérêts pouvaient être communs avec ceux du fisc; il résolut donc de ne pas laisser échapper sa proie. Les deux frères furent de nouveau amenés devant lui; Valérien, le corps ensanglanté par les verges, et Tiburce, saintement jaloux que son frère lui eût été préféré dans l'honneur de souffrir pour Jésus-Christ. La sentence fut immédiatement rendue; elle était commune aux deux jeunes patriciens et portait qu'ils seraient conduits au Pagus Triopius, sur la voie Appienne, vers la quatrième colonne militaire. Au bord de la route s'élevait un temple de Jupiter qui servait comme d'entrée au pagus. Valérien et Tiburce seraient invités à brûler de l'encens devant l'idole, et, s'ils refusaient de le faire, ils auraient la tête tranchée.

C'en était fait; les deux frères, entraînés par la soldatesque, se mirent en marche pour le lieu de leur martyre. Maxime, greffier d'Almachius, avait été choisi pour les accompagner. C'était à lui de rendre compte au préfet de l'issue de ce drame redoutable. Il devait ramener libres Tiburce et Valérien, s'ils sacrifiaient aux dieux, ou constater leur exécution, s'ils persistaient dans la profession du christianisme. A la vue de ces deux jeunes patriciens qui marchaient d'un pas si léger vers le supplice et s'entretenaient ensemble avec une joie tranquille et une ineffable tendresse, Maxime ne put retenir ses larmes, et leur adressant la parole : « O noble et brillante fleur de la jeunesse romaine! ô frères unis par un amour si tendre! vous vous obstinez donc dans le mépris des dieux, et, au moment de perdre toutes choses, vous courez à la mort comme à un festin! » Tiburce lui répondit : « Si nous n'étions pas assurés que la vie qui doit succéder à celle-ci durera toujours, penses-tu donc que nous montrerions tant d'allégresse à cette heure? » — « Et quelle peut être cette autre vie? » dit Maxime. — « Comme le corps est recouvert par les vêtements », reprit Tiburce, « ainsi l'âme est revêtue du corps, et de même que l'on dépouille le corps de ses vêtements, ainsi en sera-t-il de l'âme à l'égard du corps. Le corps, dont l'origine grossière est la terre, sera rendu à la terre; il sera réduit en poussière pour ressusciter, comme le phénix, à la lumière qui se doit lever. Quant à l'âme, si elle est pure, elle sera transportée dans les délices du paradis, pour y attendre, au sein des plus enivrantes félicités, la résurrection de son corps ».

Ce discours inattendu fit une vive impression sur Maxime; c'était la première fois qu'il entendait un langage opposé au matérialisme dans lequel l'ignorance païenne avait plongé sa vie tout entière. Il fit un mouvement vers cette lumière nouvelle qui se révélait à lui. « Si j'avais la certitude de cette vie future dont tu me parles », répondit-il à Tiburce, « je sens que moi aussi je serais disposé à mépriser la vie présente ». Alors Valérien, plein d'une sainte ardeur que lui communiquait l'Esprit divin, s'adressa ainsi à Maxime : « Puisqu'il ne te faut plus que la preuve de la vérité que nous t'avons annoncée, reçois la promesse que je te fais en ce moment. A l'heure où le Seigneur va nous faire la grâce de déposer le vêtement de notre corps pour la confession de son nom, il daignera t'ouvrir les yeux, afin que tu voies la gloire dans laquelle nous entrerons. Une seule condition est mise à cette faveur, c'est que tu te repentes de tes erreurs passées ». — « J'accepte », dit Maxime, « et je me dévoue aux foudres du ciel, si dès l'heure même je ne confesse pas le Dieu unique qui fait succéder

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une autre vie à celle-ci. C'est maintenant à vous de tenir votre promesse et de m'en faire voir l'effet ».

Par cette réponse, Maxime offrait déjà son nom à la milice de Jésus-Christ ; mais les deux frères ne voulurent pas quitter la terre avant qu'il n'eût obtenu, sous leurs yeux, le bienfait de la régénération. Ils lui dirent donc : « Persuade aux gens qui doivent nous immoler de nous conduire à la maison ; ils nous garderont à vue. Ce n'est que le retard d'un jour. Nous ferons venir celui qui doit te purifier et, dès cette nuit, tu verras déjà ce que nous t'avons promis ». Maxime ne balança pas un instant. Tous les calculs de la vie présente, ses craintes et ses espérances, n'étaient déjà plus rien à ses yeux. Il conduisit à sa maison les martyrs avec l'escorte qui les accompagnait et, tout aussitôt, Valérien et Tiburce commencèrent à lui expliquer la doctrine chrétienne. La famille du greffier, les soldats eux-mêmes assistaient à la prédication des deux apôtres, et tous, divinement frappés de leur langage si vrai et si solennel, voulurent croire en Jésus-Christ.

Cécile avait été avertie de ce qui se passait par un message de Valérien. Ses ferventes prières avaient sans doute contribué à obtenir une si grande effusion de grâce, mais il fallait consommer l'œuvre divine dans ces hommes si rapidement conquis à la foi du Christ. Cécile disposa toutes choses avec zèle et sagesse, et, quand la nuit fut arrivée, elle entra dans la maison de Maxime, suivie de plusieurs prêtres qu'elle amenait avec elle. Les prêtres baptisèrent les nouveaux convertis.

Le lendemain devait être le jour du martyre pour Valérien et pour Tiburce. Dès l'aurore, la voix de Cécile donna, par ces paroles du grand Paul, le signal du départ : « Allons », s'écria-t-elle, « soldats du Christ, rejetez les œuvres de ténèbres et revêtez-vous des armes de la lumière. Vous avez dignement combattu, vous avez achevé votre course, vous avez conservé la foi. Marchez à la couronne de vie que vous donnera le juste Juge à vous et à tous ceux qui aiment son avènement ». La troupe héroïque se mit en marche aux accents inspirés de la jeune vierge. Les deux confesseurs étaient conduits par le nouveau chrétien Maxime, escortés par des soldats dont le front était encore humide de la rosée baptismale. Les actes ne nous disent pas si Cécile suivit son époux et son frère jusqu'au lieu du triomphe.

Les martyrs et leur pieuse escorte s'acheminèrent vers la voie Appienne. Le long des tombeaux qui la bordaient, leur marche se dirigeait vers le Pagus Triopius. Le souvenir de Pierre rencontrant, en ces mêmes lieux, le Sauveur chargé de sa croix, redoubla le courage des deux frères. A droite et à gauche, les cryptes étendaient silencieusement leurs vastes et profondes galeries, et les martyrs purent saluer en passant le lit de leur glorieux repos. Le vallon mystérieux où dormaient les saints Apôtres attira sans doute leurs regards et leur pensée, en ce moment où ils s'apprêtaient à les rejoindre dans l'éternelle félicité. En face était la retraite d'Urbain, au sein de laquelle ils avaient puisé naguère l'immortelle espérance, à laquelle ils sacrifiaient aujourd'hui si généreusement les joies de la vie présente. Vers le sommet de la dernière colline, ils passèrent près du tombeau de Métella, et Valérien put y lire le nom de Cécile, de cette épouse que le ciel lui avait donnée, et à laquelle il devait bien plus que le bonheur d'ici-bas. Il la devançait de quelques jours seulement, et bientôt leurs deux âmes seraient unies pour jamais dans leur unique patrie. Les fureurs d'Almachius faisaient assez pressentir que l'heure approchait pour la noble vierge.

Le seul désir de Valérien devait être désormais de reposer près d'elle, sous les voûtes de la cité des martyrs, loin du faste profane de leurs aïeux.

On arriva au Pagus. Les prêtres de Jupiter attendaient avec l'encens. Tiburce et Valérien furent invités à rendre leurs hommages à la fausse divinité; ils refusèrent, se mirent à genoux et tendirent le cou aux bourreaux. Les soldats chrétiens ne pouvant tirer le glaive sur des martyrs, d'autres bras s'offrirent, et ces deux têtes glorieuses reçurent du même coup la mort et la couronne de vie. A ce moment, le ciel s'ouvrit aux yeux de Maxime, et il entrevit un instant la félicité des Saints.

Le zèle des fidèles parvint à soustraire les corps des deux héros, et Cécile fut mise en possession de ces chères et saintes dépouilles. Elle ensevelit elle-même le corps de son époux et de son frère, et rien ne manqua à cette sépulture chrétienne, ni les larmes d'adieu et d'espérance, ni les parfums, ni la pierre triomphale sur laquelle les fidèles aimaient à graver la palme et la couronne, symboles de la plus éclatante victoire. Le cimetière de Prétextat, sur la gauche de la voie Appienne, après le deuxième mille, reçut les deux martyrs.

Les heureux témoins du martyre de Valérien et de Tiburce étaient rentrés dans Rome, pleins d'admiration pour le courage de ceux qui avaient été leurs initiateurs aux secrets de la vie éternelle, et tous aspiraient à les suivre au plus tôt. Maxime surtout se sentait brûler d'un feu divin, et il ne cessait de répéter qu'il avait entrevu l'aurore du jour éternel. « Au moment où le glaive frappait les martyrs », disait-il en l'affirmant avec serment, « j'ai vu les anges de Dieu resplendissants comme des soleils. J'ai vu l'âme de Valérien et celle de Tiburce sortir de leurs corps, semblables à de jeunes épouses parées pour la fête nuptiale. Les anges les recevaient dans leurs bras, et les portaient au ciel sur leurs ailes ». En disant ces paroles, il versait des larmes de joie et de désir. Beaucoup de païens se convertirent après l'avoir entendu; ils renoncèrent aux idoles, et se soumirent, avec une foi sincère, au Dieu unique, créateur de toutes choses.

La conversion du greffier Maxime parvint aux oreilles d'Almachius; il en fut d'autant plus irrité que cette défection courageuse avait eu de nombreux imitateurs, non-seulement dans la famille de Maxime, mais encore au dehors. Le sort de cet officier de la justice romaine fut bientôt fixé. Il n'eut pas la tête tranchée comme les deux patriciens; le Préfet ordonna qu'il fût assommé avec des fouets armés de balles de plomb, ce qui était le supplice des personnes d'un rang inférieur.

Le martyr rendit généreusement à Dieu l'âme dont Valérien et Tiburce lui avaient révélé le prix et les destinées. Cécile voulut elle-même l'ensevelir de ses mains. Elle lui choisit un sépulcre près de ceux où reposaient son époux et son frère, et par une recherche touchante, l'emblème qu'elle fit graver sur la pierre du tombeau fut celui du phénix, en souvenir de l'allusion que Tiburce avait empruntée de cet oiseau merveilleux, pour donner à Maxime l'idée de la résurrection de nos corps.

Cependant Almachius faisait appliquer la sentence de confiscation qui, selon la loi romaine, avait été la suite de l'exécution des deux patriciens. Par ses ordres on recherchait les biens qui formaient leur apanage, l'argent et les meubles précieux qu'ils avaient laissés en quittant la vie. Mais la prévoyante et charitable épouse de Valérien avait prévenu les exactions du fisc en distribuant aux pauvres tout ce qui restait de cette riche succession. A la veille du départ pour son unique patrie, la vierge envoyait devant elle tous ses trésors.

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Cécile était trop connue dans Rome par la noblesse de sa condition; la mort de son mari et celle de son frère avaient eu trop d'éclat, et sa profession du christianisme était devenue trop publique pour que le préfet de Rome pût s'abstenir longtemps d'exiger de sa part une satisfaction envers les dieux de l'empire. Toutefois, Almachius montra d'abord quelque hésitation. Il eût désiré s'arrêter dans la voie cruelle où ses passions l'avaient entraîné et ne pas se couvrir encore du sang de cette jeune dame dont la vertu, la pudeur et les grâces faisaient l'admiration de tous ceux qui l'approchaient. Désirant, autant qu'il lui serait possible, éviter l'éclat d'un procès qui pourrait finir d'une manière tragique, et qui compromettrait de plus en plus la responsabilité d'un magistrat agissant en l'absence de l'empereur, et sans ordres exprès, il envoya des officiers de justice au domicile de la vierge pour lui proposer de sacrifier aux idoles, espérant obtenir, sans démonstration publique, un résultat suffisant pour mettre son honneur de juge à couvert.

Les gens d'Almachius se transportèrent à la demeure de Cécile, et lui présentèrent la proposition du préfet. La vierge démêla aisément l'émotion que leur causa d'abord sa contenance pleine de douceur et de dignité. Le respect, la déférence, l'embarras d'avoir à remplir près d'elle une telle mission, paraissaient dans leurs paroles et jusque dans leur attitude. Cécile leur répondit avec un calme céleste : « Concitoyens et frères, écoutez-moi. Vous êtes les officiers de votre magistrat, et, au fond de vos cœurs, vous avez horreur de sa conduite impie. Pour moi, il m'est glorieux et désirable de souffrir tous les tourments pour confesser Jésus-Christ; car je n'ai jamais eu la moindre attache à cette vie. Mais je vous plains, vous qui me paraissez encore dans l'âge de la jeunesse, du malheur que vous avez d'être ainsi aux ordres d'un juge rempli d'injustice ». A ce discours, les officiers d'Almachius ne purent retenir leurs larmes, et ils se lamentaient de voir une jeune patricienne si noble, si belle et si sage, courir à la mort avec un tel empressement; ils la suppliaient de ne pas permettre que tant de charmes et tant de gloire devinssent la proie du trépas.

La vierge les interrompit par ces paroles : « Mourir pour le Christ, ce n'est pas sacrifier sa jeunesse, mais la renouveler; c'est donner un peu de boue pour recevoir de l'or; échanger une demeure étroite et vile contre un palais magnifique; offrir une chose périssable et recevoir en retour un bien immortel. Si aujourd'hui quelqu'un mettait à votre disposition des pièces d'or, à la seule condition de lui donner en retour autant de pièces d'une vile monnaie de même poids, ne vous montreriez-vous pas empressés pour un échange si avantageux? N'engageriez-vous pas vos parents, vos alliés, vos amis, à prendre part comme vous à cette bonne fortune? Ceux qui voudraient vous en détourner, en viendraient-ils jusqu'aux larmes, vous les réputeriez fous et malavisés. Cependant, tout votre empressement n'aurait abouti qu'à vous procurer un métal précieux, mais terrestre, en échange d'un autre métal plus grossier, et à poids égal. Jésus-Christ, notre Dieu, ne se contente pas de donner ainsi poids pour poids; mais ce qu'on lui offre, il le rend au centuple, en ajoutant encore la vie éternelle ».

Subjugués par ce discours, les assistants ne pouvaient plus contenir leur émotion. Dans le transport de son zèle d'apôtre, Cécile monte sur un marbre qui se trouvait auprès d'elle, et d'une voix inspirée, elle s'écrie : « Croyez-vous ce que je viens de vous dire? » Tous répondent à la fois : « Oui, nous croyons que le Christ fils de Dieu, qui possède une telle ser-

vante, est le Dieu véritable ». — « Allez donc », reprit Cécile, « et dites au malheureux Almachius que je demande un délai ; qu'il veuille bien retarder un peu mon martyre. Dans cet intervalle, vous reviendrez ici, et vous y trouverez celui qui vous rendra participants de la vie éternelle ». Les officiers d'Almachius, déjà chrétiens dans le cœur, portèrent au préfet la réclamation de Cécile, et, par une disposition secrète de la divine Providence, Almachius s'abstint de donner l'ordre d'amener immédiatement la vierge devant son tribunal.

Incontinent le pontife Urbain reçut un message de Cécile qui l'instruisait de son prochain martyre, et des nouvelles conquêtes qui se préparaient pour la foi de Jésus-Christ. Non-seulement les officiers d'Almachius, mais un grand nombre d'autres personnes de tout âge, de tout sexe et de toute condition, principalement de la région transtibérine, avaient ressenti l'ébranlement de la grâce divine et aspiraient au baptême.

Urbain voulut venir lui-même recueillir une si riche moisson, et bénir une dernière fois la vierge héroïque qui, dans peu de jours, tendrait du haut des cieux sa palme au saint vieillard. La présence du Pontife fut une vive consolation pour Cécile. Le baptême fut célébré avec splendeur, et plus de quatre cents personnes reçurent la grâce de la régénération. Un des néophytes était Gordien, noble personnage, auquel Cécile, profitant de ses dernières heures, et voulant éviter les atteintes du fisc, céda tous ses droits sur sa maison, afin que désormais elle servît aux assemblées chrétiennes et accrût, sous le nom de ce patricien, le nombre des Titres de Rome.

Urbain fixa sa demeure, malgré les périls, sous le toit de Cécile, et cette maison fut, pendant quelques jours, le centre d'où partaient les rayons de la grâce que le Seigneur répandait dans Rome, pour l'avancement de l'Église et la destruction de l'empire de Satan.

Enfin, Cécile reçut l'ordre formel de comparaître au tribunal d'Almachius. La vierge, tout éclatante de mérites, parut avec assurance devant le juge qui l'appelait à confesser sa foi. Elle se trouvait en face de l'homme dont les mains étaient teintes du sang de son époux et de son frère, au milieu d'un prétoire où l'on voyait de toutes parts les images impures et sacrilèges des faux dieux ; mais la fiancée du Christ, qui tenait le monde sous ses pieds, n'avait jamais paru plus imposante par la dignité et par l'ineffable modestie de sa contenance. Ravie en celui qui possédait tout son cœur, et qui l'appelait enfin aux noces de l'éternité, ses regards ne s'abaissaient sur la terre qu'avec un dédain sublime. Elle allait ouvrir la bouche pour répondre ; mais sa parole ne serait qu'une protestation contre cette force brutale qui cherchait à arrêter les âmes dans leur essor vers le bien infini. Sa mission d'apôtre était accomplie ; les martyrs qu'elle avait formés l'avaient précédée au ciel ; d'autres la suivraient bientôt ; il ne lui restait plus qu'à rendre le dernier témoignage dont le prix était la palme.

Almachius frémit à la vue d'une victime si douce et si fière, et feignant de ne pas reconnaître la fille de Cæcilius, il osa ouvrir ainsi l'interrogatoire : « Jeune fille, quel est ton nom ? » — « Devant les hommes, je m'appelle Cécile », répondit la vierge, « mais chrétienne est mon plus beau nom ». — « Quelle est ta condition ? » — « Citoyenne de Rome, de race illustre et noble ». — « C'est sur ta religion que je l'interroge ; nous connaissons la noblesse de ta famille ». — « Ton interrogation n'était donc pas exacte, puisqu'elle exigeait deux réponses ». — « D'où vient cette assurance devant moi ? » — « D'une conscience pure et d'une foi sincère ».

22 NOVEMBRE.

— « Ignores-tu donc quel est mon pouvoir ? » — « Et toi ignores-tu quel est mon fiancé ? » — « Quel est-il ? » — « Le Seigneur Jésus-Christ ». — « Tu étais l'épouse de Valérien : voilà ce que je sais ».

La vierge ne devait pas exposer les mystères du ciel à des oreilles profanes ; elle ne releva donc pas les paroles d'Almachius, mais revenant sur la manière insolente avec laquelle il avait vanté son pouvoir : « Préfet », lui dit-elle, « tu parlais tout à l'heure de ta puissance ; tu n'en as pas même l'idée ; mais si tu m'interrogeais sur cette matière, je pourrais te montrer la vérité avec évidence ». — « Eh bien ! parle », reprit Almachius, « j'aimerais à t'entendre ». — « Tu n'écoutes guère que les choses qui te sont agréables », dit Cécile ; « écoute cependant : La puissance de l'homme est semblable à une outre remplie de vent. Qu'une simple aiguille vienne à percer l'outre, soudain elle s'affaisse, et tout ce qu'elle avait de consistance a disparu ». — « Tu as commencé par l'injure », répondit le préfet, « et tu continues sur le même ton ». — « Il y a injure », repartit la vierge, « quand on allègue des choses qui n'ont pas de fondement. Démontre que j'ai dit une fausseté, alors je conviendrai de l'injure : autrement le reproche que tu me fais est calomnieux ».

Almachius changea de discours : « Ne sais-tu pas », dit-il à Cécile, « que nos maîtres les invincibles empereurs ont ordonné que ceux qui ne voudront pas nier qu'ils sont chrétiens soient punis, et que ceux qui consentiront à le nier soient acquittés ? » — Cécile répondit : « Vos empereurs sont dans l'erreur, tout aussi bien que ton Excellence. La loi dont tu t'appuies prouve une seule chose, c'est que vous êtes cruels, et nous innocents. En effet, si le nom de Chrétien est un crime, ce serait à nous de le nier, et à vous de nous obliger par les tourments à le confesser ». — « Mais », dit le Préfet, « c'est dans leur clémence que les empereurs ont statué cette disposition ; ils ont voulu vous assurer un moyen de sauver votre vie ». — La vierge répondit : « Est-il une conduite plus impie et plus funeste aux innocents que la vôtre ? Vous employez les tortures pour faire avouer aux malfaiteurs la qualité de leur délit, le lieu, le temps, les complices ; s'agit-il de nous, tout notre crime est dans notre nom, et il nous suffit de renier ce nom pour trouver grâce devant vous. Mais nous connaissons toute la grandeur de ce nom sacré, et nous ne pouvons pas le renier. Mieux vaut mourir pour être heureux, que vivre pour être misérables. Vous voudriez entendre de notre bouche un mensonge ; mais en proclamant la vérité, nous vous infligeons une plus cruelle torture que celles que vous nous faites subir ». — « Finissons-en », dit Almachius ; « choisis l'un de ces deux partis : ou sacrifiée aux dieux, ou nie simplement que tu sois chrétienne, et tu te retireras en paix ».

A cette proposition, un sourire de compassion parut sur les lèvres de Cécile : « Quelle humiliante situation pour un magistrat ! » dit-elle ; « il veut que je renie le titre qui témoigne de mon innocence, et que je me rende coupable d'un mensonge. Il consent à m'épargner ; mais c'est pour se montrer plus cruel encore. Si tu admets l'accusation, que signifient ces efforts pour me contraindre à nier ce dont on me charge ? Si ton intention est de m'absoudre, que n'ordonnes-tu du moins l'enquête ? » — « Mais voici les accusateurs », reprit Almachius ; « ils déposent que tu es chrétienne. Nie-le seulement, et toute l'accusation est mise au néant ; mais si tu persistes à ne pas vouloir le nier, tu reconnaîtras ta folie quand tu auras à subir la sentence ». Cécile répondit : « L'accusation est mon triomphe, le supplice sera ma victoire. Ne me taxe pas de folie ; fais-toi plutôt

ce reproche, pour avoir pu croire que tu me ferais renier le Christ ».

Pressée de sacrifier aux dieux, Cécile refusa avec indignation. Almachius résolut de la faire mourir. Néanmoins, il répugnait à ordonner l'exécution publique de cette jeune femme qui joignait à tant de grâces le don d'attirer à elle tous les nobles cœurs. Il craignait d'ailleurs les reproches de l'empereur à son retour ; car un si odieux spectacle donné au sein de Rome pouvait exciter le murmure des patriciens.

Il ordonna que l'on reconduisît Cécile à sa maison, afin qu'elle y reçût la mort sans éclat et sans tumulte. Les ordres d'Almachius portaient qu'elle serait enfermée dans la salle des bains de son palais, que les Romains appelaient le Caldarium. On allumerait un feu violent et continu dans l'hypocauste, et la vierge, laissée sans air sous la voûte ardente, aspirerait la mort avec la vapeur embrasée, sans qu'il fût besoin de faire venir un lecteur pour l'immoler.

Ce lâche expédient n'obtint pas son effet. Cécile, entrée avec joie dans le lieu de son martyre, y passa tout le reste du jour et la nuit suivante, sans que l'atmosphère enflammée qu'elle respirait eût seulement fait distiller de ses membres la plus légère moiteur. Une rosée céleste, semblable à celle qui rafraîchit les trois enfants de la fournaise de Babylone, tempérait délicieusement les feux de cet ardent séjour. En vain les ministres de la cruauté d'Almachius attisaient l'incendie par le bois qu'ils jetaient sans cesse sur le brasier : en vain un souffle dévorant s'échappait continuellement par les bouches de chaleur et versait dans l'étroite enceinte les bouillantes vapeurs du bassin ; Cécile était invulnérable et attendait avec calme qu'il plût à l'Époux divin de lui ouvrir une autre route pour monter jusqu'à lui.

Ce prodige, rapporté à Almachius, renversa l'espoir qu'il avait conçu de ne pas en venir jusqu'à verser le sang d'une dame romaine. Il sentit qu'il ne lui était plus possible de s'arrêter dans la voie funeste où il était engagé. Un lecteur reçut l'ordre d'aller trancher la tête de Cécile, dans ce lieu même où elle se jouait de la mort. Le bourreau se présenta armé de l'instrument du supplice. La vierge le vit entrer avec allégresse, comme celui qui venait lui apporter la couronne nuptiale. Elle s'offrit au martyre avec l'empressement qu'on pouvait attendre de celle qui jusqu'alors avait triomphé de tout ce qui effraie et de tout ce qui séduit la nature humaine. Le lecteur brandit son glaive avec vigueur, mais son bras mal assuré n'a pu, après trois coups, abattre entièrement la tête de Cécile. Il laisse étendue à terre et baignée dans son sang la vierge sur laquelle la mort semble craindre d'exercer son empire et il se retire avec terreur. Une loi défendait au bourreau qui, après trois coups, n'avait pas achevé sa victime, de la frapper davantage.

Les portes de la salle du bain étaient demeurées ouvertes après le départ du lecteur ; la foule des chrétiens qui attendait au dehors la consommation du sacrifice s'y précipita avec respect. Un spectacle sublime et lamentable s'offre à leurs regards : Cécile, aux prises avec le trépas, et souriant encore à ces pauvres qu'elle aimait, à ces néophytes auxquels sa parole avait ouvert le chemin de la véritable vie. On s'empresse de recueillir sur des linges le sang virginal qui s'échappe de ses blessures mortelles ; tous lui prodiguent les marques de leur vénération et de leur amour. D'un instant à l'autre ils s'attendent à voir s'exhaler cette âme si pure, brisant les faibles et derniers liens qui la retiennent encore. La couronne est suspendue au-dessus de la tête de Cécile ; elle n'a plus qu'à étendre la main pour la sai-

22 NOVEMBRE.

sir, et cependant elle tarde. Les fidèles ignoraient encore le délai qu'elle avait sollicité et obtenu.

Durant trois jours entiers, ils environnèrent sa couche sanglante, continuellement suspendus entre l'espoir et la crainte, mais pleins de respect pour les mystérieuses volontés du Seigneur sur sa servante. La voix de Cécile ne cessait de les exhorter à demeurer fermes dans la foi. De temps en temps, la vierge faisait approcher les pauvres; elle leur prodiguait les marques les plus touchantes de son affection et veillait à ce qu'on leur partageât ce qui pouvait lui rester encore. Les gens du fisc ne s'étaient pas présentés; ils savaient que la victime avait été manquée par l'exécuteur, et d'ailleurs cette maison ensanglantée devait paraître aussi redoutable aux païens qu'elle semblait auguste aux fidèles qui la vénéraient comme la glorieuse arène où Cécile avait conquis la couronne.

Il y eut un moment où le flot du peuple s'écoula. La vierge mourante allait recevoir la visite d'Urbain, qui, depuis quelques jours, comme nous l'avons dit, abritait son exil dans la maison de Cécile. Jusqu'à cette heure désirée, la prudence n'avait pas permis d'approcher de la martyre qui l'attendait avec ardeur pour monter au ciel. Cécile voulait recevoir les bénédictions du Père des fidèles, et consigner entre ses mains le seul héritage qu'elle laissait après elle. Le Pontife entra dans la salle du bain, et ses regards attendris aperçurent sa fille bien-aimée étendue comme l'agneau du sacrifice sur l'autel inondé de son sang.

Cécile tourna vers lui ses regards pleins de douceur et de consolation : « Père », lui dit-elle, « j'ai demandé au Seigneur ce délai de trois jours, pour remettre aux mains de Votre Béatitude mon dernier trésor; ce sont les pauvres que je nourrissais, et auxquels je vais manquer. Je vous lègue aussi cette maison que j'habitais, afin qu'elle soit par vous consacrée comme église, et qu'elle devienne un temple au Seigneur à jamais ».

Après ces paroles, la vierge se recueillit en elle-même, et ne songea plus qu'à la félicité de l'Épouse qui va se rendre auprès de son Époux. Elle remercia le Christ de ce qu'il avait daigné l'associer à la gloire de ses athlètes, et réunir sur sa tête les roses du martyre aux lits de la virginité. Les cieux s'ouvraient déjà à son œil mourant, et une dernière défaillance annonça les approches du trépas. Elle était couchée sur le côté droit, les genoux réunis avec modestie. Au moment suprême, ses bras s'affaissèrent l'un sur l'autre; et comme si elle eût voulu garder le secret du dernier soupir qu'elle envoyait au divin objet de son unique amour, elle tourna contre terre sa tête sillonnée par le glaive, et son âme se détacha doucement de son corps.

Sainte Cécile est représentée : 1° dans la même attitude qu'elle avait en mourant, savoir : étendue, dans une attitude pleine de modestie, reposant sur le côté droit, les bras affaissés en avant du corps, le cou marqué des trois incisions faites par le glaive du bourreau, et la tête, par une inflexion mystérieuse et touchante, retournée vers le fond du cercueil; — 2° placée devant une table où sont divers instruments de musique : deux anges accompagnent la Sainte; — 3° assise, vue de face, la main droite placée au-dessus des touches d'un jeu d'orgue, et s'arrêtant comme en extase en entendant un concert que les anges exécutent dans le ciel; — 4° entourée de chrétiens qui la contemplent : deux femmes sont occupées à étancher le sang qui sort de ses blessures, et à le recueillir dans un vase; — 5° étendue morte et gardée par deux anges, dont un tient la palme du martyre.

[ANNEXE: CULTE ET RELIQUES. — MONUMENTS.]

Une si grande Martyre ne pouvait être ensevelie que par les mains les plus augustes. Urbain, aidé du ministère des diacres, présida aux funérailles de Cécile. On ne toucha pas aux vêtements de la vierge, plus riches encore par la pourpre du martyre dont ils étaient couverts que par l'or dont ils étaient tissus ; on respecta jusqu'à l'attitude qu'elle gardait au moment où elle avait expiré. Le corps, réduit par la souffrance, fut déposé dans un cercueil formé de planches de cyprès, et l'on plaça aux pieds les linges et les voiles dans lesquels les fidèles avaient recueilli le sang de la vierge.

La nuit suivante, le précieux dépôt fut porté sur la voie Appienne, au cimetière de Callixte, avant le troisième mille. Valérien, Tiburce et Maxime reposaient à peu de distance ; mais l'entrée de leurs tombeaux était sur la gauche de l'Appienne. Afin d'honorer l'apostolat que Cécile avait exercé, Urbain voulut qu'elle eût sa sépulture dans l'enceinte que Callixte avait préparée pour les Pontifes, et où il avait déposé le corps de Zéphyrin, son prédécesseur.

Peu de temps après le martyre de sainte Cécile, le pape Anteros (235) fit faire une relation authentique (actes) de ce glorieux martyre. Ces actes servirent à la rédaction définitive qui se fit au Ve siècle. Son nom fut inséré au diptyque du canon de la messe : le 22 novembre fut le jour fixé pour sa fête, précédée d'une vigile de préparation.

Le palais de sainte Cécile ayant été érigé en église, le pape Pascal, en 821, fit reconstruire l'ancienne basilique dont les murs menaçaient de tomber en ruines. Il désirait vivement y déposer les reliques de la vierge ; mais on les avait déjà cherchées dans toutes les cryptes de la voie Appienne. On crut que les Lombards, qui assiégèrent Rome en 755 et enlevèrent les corps de plusieurs Martyrs, avaient découvert celui de sainte Cécile.

Mais le Pape, assistant un dimanche à Matines dans l'église de Saint-Pierre, s'endormit, et eut un songe dans lequel il apprit de sainte Cécile elle-même que les Lombards avaient inutilement cherché son corps et qu'ils n'avaient pu le trouver. On le découvrit donc dans le cimetière qui portait le nom de la Sainte. Il était enveloppé dans une robe d'un tissu d'or, et on trouva aux pieds des linges teints de sang. Le corps de Valérien était près de celui de sainte Cécile. Le Pape les transféra dans la nouvelle église avec ceux de saint Tiburce, de saint Maxime et des saints papes Urbain et Lucius, qui reposaient dans le cimetière de Prétextat, attenant à celui de notre Sainte et également situé sur la voie Appienne. Cette translation se fit en 821.

Le pape Pascal fonda, en l'honneur de ces Saints, un monastère près de l'église de Sainte-Cécile, afin que l'office divin pût s'y célébrer jour et nuit. Il orna cette église avec beaucoup de magnificence et lui fit de riches présents. Sur un des ornements était représenté un ange couronnant saint Valérien et saint Tiburce. Cette église est un titre de cardinal-prêtre. Elle fut rebâtie par le cardinal Paul-Émile Sfondrate, neveu du pape Grégoire XIV ; en 1599, on ouvrit le tombeau de sainte Cécile et l'on constata la complète intégrité de son corps ; il repose toujours au même endroit. L'église de Sainte-Cécile fut rebâtie, au siècle dernier, par la munificence de Benoît XIII, et une inscription, qui provient de l'ancienne église, et qui est gravée en caractères de la fin du moyen âge sur un cippe antique, porte ces mots : *Hæc est domus in qua orabat sancta Cæcilia* ; c'est ici la maison où priait sainte Cécile. Cette inscription a été transportée dans la sacristie. Entre les monuments chrétiens si nombreux à Rome, un des plus gracieux est le tombeau de sainte Cécile, placé sous le maître-autel de l'église qui lui est dédiée, et adossé à la chambre dans laquelle eut lieu son martyre. Le tombeau est orné d'albâtre, de lapis-lazuli, de jaspe, d'agates et de riches sculptures en bronze doré. Un grand nombre de lampes brûlent continuellement autour de ce tombeau. La tombe de la Sainte, placée dans une ancienne chapelle de la catacombe de saint Calixte, sur les murs de laquelle on distingue encore de vieilles et vénérables peintures, est illuminée et ornée, pour la fête, de bois et de fleurs ; toutes les galeries ou corridors de cette catacombe sont aussi illuminés.

En 1282 fut commencée, et terminée en 1512, à Albi, une église sous le nom de Sainte-Cécile. C'est une des plus intéressantes productions de l'architecture ogivale en France. Sombre et terrible à l'extérieur, avec ses briques noircies par le temps, sa tour qui s'élève sur quatre galeries à quatre cents pieds au-dessus des eaux du Tarn, ses murs de cent quinze pieds de hauteur, elle offre à l'intérieur un respect plein de richesse et de grâce ; une vaste nef, sans piliers, laquelle lance l'ogive de ses voûtes à la hauteur de quatre-vingt-douze pieds au-dessus du pavé ; vingt-neuf chapelles qui rayonnent autour ; un très-beau jubé ; un nombre prodigieux de vitraux dans le chœur ; partout la peinture qui offre les scènes du Vieux et du Nouveau Testament, de la vie des Saints et de l'histoire de l'Église.

Sainte Cécile est devenue un type de prédilection pour beaucoup de peintres, Raphaël, le Dominiquin, etc. ; mais il est un art qui la reconnaît pour sa patronne spéciale ; elle est la reine de l'harmonie. Il y a de ses reliques aux Louvencourt d'Amiens, à Wailly et au Mont-Saint-Quentin.

Cette biographie est extraite de l'*Histoire de sainte Cécile*, par le R. P. Dom Prosper Guéranger, abbé de Solesmes, laquelle nous avons montée abrégé, tantôt reproduite textuellement.

VIES DES SAINTS. — TOME XIII.

23 NOVEMBRE.

Événements marquants

  • Mariage avec Valérien et conversion de celui-ci
  • Conversion de Tiburce
  • Martyre de Valérien, Tiburce et Maxime
  • Conversion de 400 personnes et des officiers d'Almachius
  • Supplice du Caldarium (salle des bains)
  • Triple coup de glaive et agonie de trois jours

Miracles

  • Apparition de l'ange gardien avec des couronnes célestes
  • Parfum de roses et de lis en plein hiver
  • Survie indemne dans le Caldarium brûlant
  • Agonie prolongée de trois jours après le triple coup de glaive
  • Incorruptibilité du corps constatée en 1599

Citations

Que mon cœur, que mes sens demeurent toujours purs, ô mon Dieu, et que ma pudeur ne souffre point d'atteinte !

— Psaumes (adapté par Cécile)

Mourir pour le Christ, ce n'est pas sacrifier sa jeunesse, mais la renouveler.

— Discours aux officiers d'Almachius