Sainte Jeanne-Françoise de Chantal
Baronne de Chantal, Fondatrice et 1re religieuse de la Visitation de Sainte-Marie
Résumé
Veuve à vingt-huit ans après la mort accidentelle de son mari, Jeanne-Françoise Frémyot se consacra à l'éducation de ses enfants et aux pauvres avant de rencontrer saint François de Sales. Sous sa direction, elle fonda l'Ordre de la Visitation à Annecy en 1610. Elle passa le reste de sa vie à étendre cet institut à travers la France, alliant une profonde vie mystique à une charité héroïque.
Biographie
SAINTE JEANNE-FRANÇOISE FRÉMYOT,
BARONNE DE CHANTAL,
FONDATRICE ET 1re RELIGIEUSE DE LA VISITATION DE SAINTE-MARIE.
13 DÉCEMBRE.
romaine, et au Père commun des fidèles, d'autant plus digne alors de vénération et d'amour, que son caractère sacré était plus méconnu et plus insulté. L'âme de notre sainte enfant s'ouvrait avec bonheur à cet enseignement vivifié par la foi, et on la voyait, toute jeune encore, tressaillir tour à tour de joie et d'indignation, lorsque son père racontait les triomphes ou les douleurs de l'Église.
On commençait aussi à remarquer en elle, dès sa première enfance, cette tendre compassion pour les pauvres qui plus tard devait enfanter tant de prodiges. La vue d'un malheureux la faisait pleurer. En rencontrait-elle un qui fût couvert de haillons, il lui semblait voir Notre-Seigneur n'ayant pas une pierre pour reposer sa tête.
Une tendre dévotion à la sainte Vierge couronnait toutes ses vertus naissantes. Orpheline dès le berceau, aussitôt qu'elle eut l'âge de raison et qu'elle put sentir ce que c'est que de n'avoir plus de mère, elle se tourna du côté de Marie, la suppliant de l'accepter pour sa fille. Depuis lors elle se plut à se nommer son enfant, la consulta comme nous consultons nos mères, et l'appela à son aide dans toutes ses entreprises et dans tous ses dangers. Entre autres grâces, elle lui devra bientôt de se conserver sans tache au milieu des séductions périlleuses auxquelles va être exposée sa jeunesse.
Lorsqu'elle fut nubile, sa main fut recherchée par les plus illustres seigneurs du Poitou. De ce nombre était un seigneur calviniste, ami de son beau-frère. Sa sœur Marguerite la pressait d'agréer cette recherche, qui l'eût établie dans son voisinage. Mais, connaissant l'inviolable attachement de Jeanne à la foi catholique, elle lui avait caché que ce seigneur était calviniste. Jeanne le devina : « Hier », dit-elle à sa sœur un jour qu'elle lui faisait de plus pressantes instances, « hier il était à deux pas de la grille lorsque le saint Viatique est passé devant. Non-seulement il n'a pas fléchi le genou, mais il ne s'est pas même découvert. Je l'ai vu de ma chambre ; je remercie Dieu de m'avoir éclairée... jamais je ne l'épouserai ».
A l'âge de vingt ans, elle épousa, dans la crainte de Dieu et par la volonté de son père, Christophe de Rabutin, baron de Chantal, seigneur de Bourbilly et de Monthelon, gentilhomme de la chambre du roi et maître de camp d'un régiment d'infanterie. Il descendait, par sa mère Françoise de Cossé, de sainte Humbeline, sœur de saint Bernard. Il avait combattu avec distinction dans les rangs catholiques ; Henri IV l'honorait de sa faveur.
L'obligation de suivre son mari fit qu'elle alla demeurer avec lui à son château de Bourbilly. Elle s'y appliqua à bien régler ses mœurs et à rétablir le bon ordre dans les biens de son époux, abandonnés jusqu'à aux mains d'intendants, pendant que le baron était à la cour ou aux armées. La première réforme qu'elle entreprit fut celle des domestiques. Persuadée que l'exemple vaut mieux que la parole, et afin de les surveiller de plus près, elle prit le parti de se lever de grand matin, à cinq heures, aussitôt qu'eux. Elle leur faisait elle-même la prière, et elle voulait qu'ils pussent tous les jours entendre la sainte messe. Dans ce but, elle ordonna que la messe de fondation qui se devait dire dans la chapelle du château, mais qui ne se disait plus depuis la mort de sa belle-mère, serait célébrée chaque jour et de grand matin. De cette sorte, tout le monde la pouvait
entendre, même ceux qui devaient aller travailler dans la campagne. Le soir, avant le coucher, on rendait compte du travail accompli. Souvent, dans le milieu du jour, elle prenait son ouvrage et venait coudre ou filer auprès des domestiques, profitant de ce moment pour élever doucement, par de pieuses et aimables causeries, leurs esprits grossiers à la connaissance et à l'amour de Dieu. Le dimanche, elle les conduisait tous à la messe de paroisse, et afin qu'ils pussent aider à chanter plus solennellement le Credo, elle y exerçait elle-même ceux dont la voix était belle. Il arrivait quelquefois que pendant ce chant, qui avait lieu dans les cuisines ou dans les granges, elle ne pouvait pas contenir son enthousiasme.
Sainte Chantal avait non-seulement l'âme trop vertueuse, mais l'esprit trop grand pour tomber dans des travers. Sa mise, si modeste avant son mariage, le devint davantage encore depuis. Se voyant à la campagne, et à la tête d'une grande maison, elle quitta les vêtements plus précieux de sa jeunesse, les robes de soie qu'elle avait le droit de porter en qualité de dame noble, et se vêtit des étoffes les plus communes.
En même temps qu'elle renonçait à la vanité, elle se voua au travail. Ses doigts, dit un biographe, ne se reposaient pas. Quand le matin, après avoir entendu la messe, elle avait visité les cuisines, les cours, quelquefois même les fermes les plus éloignées, et donné à toutes choses ce coup-d'œil du maître qui fait tout prospérer, on la voyait rentrer gaie et gracieuse, et reprendre son ouvrage. Elle ne l'interrompait que par nécessité, quand il lui venait des visites, et encore fallait-il que le rang des personnes l'y obligeât ; autrement elle se faisait apporter sa petite table à ouvrage, et, après s'être gracieusement excusée, elle continuait à travailler.
Sa charité envers le prochain parut admirablement dans une grande famine dont la province fut affligée. Elle donnait elle-même tous les jours du pain et du potage à un grand nombre de pauvres qui venaient de six à sept lieues à la ronde lui demander la charité, et elle donnait aux pauvres honteux selon leur nécessité. Il arrivait quelquefois que des pauvres, ayant reçu l'aumône, faisaient le tour du château, puis venaient une seconde fois lui demander. Elle s'en apercevait bien ; mais elle ne les rebutait pas pour cela, disant en elle-même : « Mon Dieu, je mendie continuellement aux portes de votre miséricorde : eh quoi ! voudrais-je bien être refusée à la deuxième et à la troisième fois ? Vous avez mille fois enduré mon importunité, pourquoi ne voudrais-je pas souffrir celle de votre créature ? » Aussi, par un grand miracle, son blé et sa farine se multiplièrent dans son grenier, et ce qui n'aurait pas suffi pour sa famille, fut suffisant pendant six mois pour elle et pour une infinité de pauvres qu'elle regardait comme ses propres enfants.
Sa douceur et sa bonté étaient aussi fort remarquables. Lorsque son mari avait fait mettre en prison quelques paysans, elle les faisait secrètement sortir le soir, et les mettait coucher dans un bon lit ; et le matin, les ayant renvoyés en prison, elle travaillait à leur procurer la liberté auprès de ce seigneur. On remarque qu'en huit ans qu'elle a été mariée, et neuf qu'elle est demeurée veuve dans le monde, elle n'a presque point changé de domestiques. Pendant les longs voyages que M. de Chantal faisait à la cour, elle vivait dans une retraite tout à fait exemplaire : ce qui édifia tellement ce sage seigneur, que, voulant prendre part à cette bénédiction, il quitta entièrement la cour et les grands avantages qu'il y pouvait attendre des bonnes grâces du roi, pour ne plus sortir de sa maison. Il y tomba malade en 1601, et, pendant cette maladie qui dura six mois,
il y fit, par les bons avis de sa femme, de très-saintes réflexions pour sa propre perfection. Enfin, étant revenu en convalescence, il fut blessé mortellement, à la chasse, d'un coup d'arquebuse qu'un de ses amis lui donna par mégarde. A la nouvelle de cet accident, Jeanne accourut tout éplorée. Alors, à la vue de son malheur, sa douleur éclate : « Coupable imprudence! malheureux Chazelles! » s'écrie-t-elle. — « Jeanne », lui dit son mari en pressant ses mains dans les siennes, « ma chère Jeanne, ce coup d'arquebuse vient de plus haut! Adorons les desseins de Dieu, et que jamais un mot de reproche ne soit adressé à mon cher cousin ». Dieu accorda au blessé neuf jours pour se disposer à la mort; il se confessa dans les sentiments de la plus grande piété et ne cessa, jusqu'au dernier moment, d'exhorter sa pieuse compagne à la parfaite soumission aux volontés divines. Lorsque le moment fatal fut arrivé, et que notre Sainte eut reçu avec ses enfants le dernier adieu et les dernières bénédictions du mourant, on l'entendit répéter le premier cri de sa douleur : « Mon Dieu, que votre volonté toujours adorable s'accomplisse sur moi dans toute son étendue! » Puis, comblant ses chers enfants de ses plus tendres caresses, les inondant de ses larmes : « Je vous les offre, mon Dieu, soyez-en le père! »
La douleur de Jeanne fut immense. Lorsque les yeux de son époux furent été fermés par la mort, elle se retira dans la solitude la plus profonde. Son château ne lui semblait pas assez désert. Souvent elle s'en échappait à la dérobée, et son unique consolation était d'aller dans un petit bois peu éloigné, pour y pleurer tout à son aise. Vainement les dames des châteaux voisins, vainement ses tantes et ses cousines de Semur venaient à Bourbilly pour essayer de la consoler. Elle en était touchée et reconnaissante; mais le soir, quand elle était rentrée dans sa chambre : « Ah! » disait-elle, « que ne me laisse-t-on pleurer à mon aise ! on croit me soulager, et on me martyrise ». Elle tombait alors à genoux en sanglotant, et elle passait la nuit dans les larmes. Elle avait au cœur une de ces blessures qui, dans les grandes âmes, ne se ferment jamais. Et cependant c'est de ce malheur que va naître pour elle une vie nouvelle. Elle puisera dans cette douleur, qu'elle sentit à l'excès, mais qu'elle supporta héroïquement, une force, des lumières, une ardeur toute divine, un détachement absolu des créatures, et enfin cette mort à elle-même et cet entier abandon à Dieu qui en firent, entre ses mains, l'instrument de si grandes choses.
Sainte Chantal était donc veuve à vingt-huit ans. Après avoir eu le rare bonheur de rencontrer un époux digne d'elle, elle avait été arrachée de ses bras par un horrible accident. Des six enfants dont Dieu, en huit années, avait béni son mariage, deux étaient morts au berceau; il lui en restait quatre, un fils âgé de cinq ans et trois filles plus jeunes encore, la dernière ayant à peine trois semaines. La douleur de la veuve s'accroissait ainsi des inquiétudes de la mère. Le présent lui était à charge par sa solitude; l'avenir l'effrayait par sa responsabilité. Ce sont là ces grandes douleurs de la vie auxquelles rien ne se compare et devant lesquelles sont impuissantes toutes les consolations humaines. Dieu, qui estime assez une âme pour lui imposer une si lourde croix, peut seul aussi l'aider à la porter. Il essuie lui-même de telles larmes; il cicatrise seul de si profondes blessures. Jeanne ne tarda pas à l'éprouver. Des consolations, inconnues aux âmes qui n'ont pas souffert, se mêlèrent tout à coup à ses plus amères douleurs. De vives
lumières remplirent son esprit. Elle éprouva de grandes ardeurs de tout quitter, puisque tout se flétrissait et se brisait si vite, et de se consacrer tout entière à Dieu.
A peine revenue de la première stupeur dans laquelle on tombe après des coups si foudroyants, elle se rappela les pieux entretiens de son mari pendant sa dernière maladie, et, émue de ce tendre souvenir, voulant lui conserver la grande fidélité et donner à Dieu le grand amour, elle fit vœu de chasteté perpétuelle. A la suite de ce vœu, elle distribua aux pauvres les habits de M. de Chantal et les siens propres, ceux qu'ils avaient portés l'un et l'autre aux jours de leur union terrestre. Elle ne conserva pas même les parures qu'elle avait reçues à l'époque de son mariage, et les donna aux églises, ne voulant plus, disait-elle, de robe nuptiale que celle qui est requise pour entrer aux noces de l'Agneau. Ce fut aussi à cette époque qu'elle fit vœu d'employer toujours le travail de ses mains pour les autels et pour les pauvres; ce qui était, à ses yeux, une double et sainte manière de vêtir Jésus-Christ. Le train de sa maison fut réduit, et elle renvoya une partie de ses domestiques, après les avoir largement récompensés. Elle régla aussi l'emploi de ses journées, et le temps que, pour complaire à son mari, elle avait l'usage de donner à la chasse, au jeu, aux compagnies, elle résolut de l'employer désormais à la prière, à la lecture, aux visites encore plus fréquentes des pauvres et des malades, et surtout à l'éducation de ses enfants.
Pour mener une vie aussi complètement consacrée à Dieu, elle sentit le besoin d'un directeur qui pût la conduire à travers les sentiers toujours si difficiles de la piété au milieu du monde. Son oraison, d'ailleurs, jusque-là fervente, mais très-simple, devenait plus élevée; elle éprouvait une union avec Dieu dont l'intimité l'étonnait; à de certains moments, elle se sentait emportée vers des régions supérieures qu'elle ne soupçonnait pas. Des visions miraculeuses se mêlaient en elle à d'ardentes affections pour Dieu. Elle s'alarma, et comprenant qu'il lui était impossible de s'avancer sans guide à travers de pareils chemins, son unique pensée fut de trouver un directeur; et, comme elle priait Dieu instamment de lui en choisir un qui fût rempli de ses lumières et de son amour, il le lui fit voir dans une vision, et lui dit, sans néanmoins lui déclarer encore qui il était : « Voilà l'homme bien-aimé de Dieu et des hommes, entre les mains duquel tu dois reposer ta conscience ».
Cependant les douleurs de sainte Chantal ne cessaient de croître. Sa santé dépérissait. Son père, l'ayant appris, lui écrivit pour la blâmer vivement de s'abandonner ainsi à son chagrin, lui rappelant qu'elle se devait conserver pour ses quatre petits enfants, et exigeant qu'elle quittât Bourbilly et revint, au moins pour quelque mois, à Dijon. Il espérait des bruits de la ville et de la société de ses parents quelque adoucissement à un si grand deuil. Jeanne partit aussitôt, et revint à Dijon sur la fin de mars 1602. Elle y retrouva quelques-unes de ses amies d'enfance; et c'est avec elles, dans ce cercle d'amies intimes, qu'elle acheva loin du monde la première année de son veuvage. Ceux qui ont beaucoup souffert savent combien est douce cette demi-solitude où ne pénètrent que quelques rares personnes qui comprennent nos douleurs, et dans l'âme desquelles nos gémissements éveillent toujours un écho.
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Cependant les vacances du parlement de Bourgogne étaient ouvertes, le président Frémyot, selon son usage, alla passer quelques mois à Thotes en Auxois; sainte Chantal partit avec son père et se rendit à Bourbilly, où l'appelaient d'ailleurs le soin de ses affaires, les récoltes à finir, les vendanges à préparer. Cette veuve inconsolable ne put revoir les lieux témoins de ses joies et de ses douleurs sans verser des torrents de larmes. Tous ses attraits pour une vie plus sainte augmentèrent aussi dans la solitude, avec un désir plus vif de rencontrer enfin un directeur. Un jour que, dans la chapelle de Bourbilly, elle répandait son âme en présence d'une image de la sainte Vierge, et qu'elle demandait à Dieu de lui faire connaître sa volonté, tout à coup, au moment où elle priait avec la plus grande attention, elle se vit entourée d'une multitude innombrable de vierges et de veuves, et elle entendit une voix du ciel qui lui dit : « Voilà la génération qui te sera donnée et à mon serviteur fidèle; génération chaste et choisie, et je veux qu'elle soit sainte ». Jeanne ne comprit rien à cette vision; mais il lui en resta un doux souvenir, qui pendant quelque temps diminua l'amertume de ses peines.
Sur ces entrefaites, elle reçut une lettre qu'elle ne put lire sans un serrement de cœur. Son beau-père, le baron de Chantal, qui habitait le château de Monthelon, à une lieue d'Autun, lui écrivait qu'il se faisait vieux, et qu'il voulait qu'elle vînt demeurer avec lui. Jeanne, qui connaissait le caractère du vieux baron, les désordres de sa maison, ceux plus grands encore de sa conduite, entrevoyait aussitôt l'amertume du calice qu'elle serait obligée de boire. Mais l'espérance d'arracher son beau-père au mal et de le préparer à une mort chrétienne la fit passer par-dessus toutes ses répugnances. « Aussi », dit un vieux biographe, « elle n'hésita pas. Elle reçut par manière d'obéissance ce commandement, et, joignant son cœur à cette croix, elle alla demeurer chez son beau-père avec ses quatre enfants, pour y faire un purgatoire d'environ sept ans et demi ».
L'an 1602 touchait à sa fin lorsque Mme de Chantal et ses quatre enfants arrivèrent à Monthelon. Le vieux baron de Chantal, devant lequel tout devait plier, était tombé sous la dépendance d'une servante, sans le consentement de laquelle il n'eût osé faire un mouvement, et qui, parvenue à le dominer, commandait en maîtresse au château. À peine arrivée, la Sainte, dont le coup d'œil était à la fois si rapide et si juste, et qui possédait dans un degré supérieur les qualités d'une maîtresse de maison, s'aperçut que les biens de son beau-père étaient gaspillés. Elle essaya de faire une observation, mais déjà la servante, mécontente de l'arrivée de notre Sainte, et craignant d'être éloignée par elle, avait indisposé l'esprit du vieillard contre sa belle-fille.
Assez vie, injuriée même au château de Monthelon, Jeanne parut plus grande et fut plus sainte encore que quand elle était libre et heureuse à Bourbilly. Uniquement occupée de sa grande œuvre, la conversion de son beau-père et celle de son indigne servante, elle s'appliqua à les vaincre l'un et l'autre à force de douceur. Il n'y avait ni démarches ni sacrifices qui lui coûtassent dans l'espérance de les ramener à Dieu. Elle en vint même à ce degré d'héroïsme de soigner les enfants de cette servante comme les siens propres, se donnant la peine non-seulement de les instruire, mais quelquefois de les habiller, de les peigner, de nettoyer leurs vêtements et de leur rendre de ses propres mains les services les plus abjects.
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Ce n'est pas qu'il ne lui en coûtât beaucoup pour accepter une vie aussi humiliée; tout son sang se révoltait, surtout dans les commencements. Elle a avoué qu'elle était saisie de la plus profonde indignation lorsqu'elle voyait les enfants de cette servante marcher sur le même rang que les siens, et souvent leur être préférés. Mais elle étouffait ces cris de la nature, et à toutes les insolences elle n'opposait qu'un cœur doux et un visage gracieux. Vis-à-vis de son beau-père, c'était la même conduite. Elle profitait de toutes les occasions pour lui faire du bien, et nulle violence ne fut jamais capable de diminuer son respect, ni de décourager sa patience. A ce motif si élevé, qui la soutint pendant sept ans dans cette vie si héroïque, s'en joignit un autre qui ne lui prêta pas un moindre appui. Naturellement elle était un peu haute; elle avait puisé dans le sang paternel je ne sais quoi de fier et d'un peu impérieux qu'elle voulait étouffer à tout prix. L'occasion lui semblait bonne de devenir humble à force d'humiliations. Elle y réussit au-delà de tout ce qu'on peut dire. C'est à cette rude école, mieux que dans le plus sévère noviciat, que Dieu lui fit acquérir cette rare humilité et cette parfaite obéissance, qui en feront bientôt, sous la main de saint François de Sales, l'instrument de si grandes choses.
Toute pleine de ces pensées d'humilité, elle accomplit, au mois d'avril 1603, un acte d'une haute importance. Le monde, au dix-septième siècle, était encore peuplé, comme au moyen âge, d'une foule de jeunes filles, de veuves, de gens mariés, qui, retenus dans le siècle par l'âge ou les devoirs, s'associaient aux prières et aux pénitences des grands Ordres religieux, en acceptaient la Règle, l'office, l'esprit, et même une partie du costume, à condition d'avoir part à leurs mérites et à leurs bonnes œuvres, et, ne pouvant aller chercher le monastère, l'appelaient en quelque sorte à eux et l'introduisaient au foyer domestique. Deux tiers ordres étaient surtout populaires entre tous : celui de Saint-Dominique et celui de Saint-François. Le premier poussant plus spécialement les âmes à la pénitence, le second à l'humilité et à la pauvreté. Jeanne préféra ce dernier, et s'y fit recevoir le 6 avril 1603.
L'an 1604, saint François de Sales étant venu prêcher le Carême à Dijon, elle y alla pour l'entendre; elle reconnut que c'était là cet homme chéri du ciel que Dieu lui avait montré, et qui devait être son guide dans les voies étroites de la vie spirituelle. Les traits du prédicateur, sa taille, les vêtements même qu'il portait, tout lui rappela ses anciennes visions de Bourbilly; de son côté, saint François de Sales, à qui Dieu avait inspiré la sainte pensée de fonder l'Ordre de la Visitation, et montré, dans une semblable vision, la dame qu'il destinait à l'accomplissement de cette œuvre, la reconnut pendant son sermon, et s'étant adressé à André Frémyot, qui venait d'être nommé à l'archevêché de Bourges : « Cher seigneur », lui dit-il, « connaîtrez-vous la jeune dame vêtue en veuve, placée en face de la chaire, et qui écoutait si attentivement la parole de vérité ? » — « C'est ma sœur, Monseigneur », répond-il, « la baronne de Chantal, dont les vertus sont incomparables. J'espère que Monsieur mon père aura l'honneur de vous la présenter ». — « Je serai charmé de la connaître », reprit l'évêque de Genève.
Jeanne eut en effet souvent occasion de rencontrer saint François de Sales chez son père. Elle eut donc de saintes conférences avec lui, et elle en profita merveilleusement pour suivre l'attrait que le Saint-Esprit lui donnait. Elle ne le prit pas néanmoins encore tout à fait pour son directeur; mais elle le prit depuis dans un voyage qu'elle fit à Saint-Claude, où
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ce saint prélat se trouva; et, peu de temps après, étant à Notre-Dame d'Etang, le 2 septembre 1604, elle fit son premier vœu de lui obéir; l'année suivante elle l'alla trouver à Sales, où, en dix jours qu'elle y demeura, elle reçut de sa bouche des instructions admirables pour sa conduite. De là elle revint à Monthelon chez son beau-père, où elle pratiqua soigneusement tout ce qui lui avait été ordonné. Elle se levait tout l'hiver à cinq heures du matin sans feu et sans aide, et l'été encore plus tôt, puis elle se mettait en oraison. Ensuite elle entendait la messe, lisait les constitutions que son bienheureux directeur lui avait données, catéchisait et instruisait ses enfants et tous les domestiques, et mettait un bon ordre à tout son ménage. Le soir, elle assemblait aussi toute la maison pour faire la prière et l'examen; et le monde s'étant retiré, elle continuait encore à s'entretenir avec son Dieu. Elle faisait elle-même son lit et sa chambre; et, pour ne point perdre de temps à se coiffer et à s'habiller, elle se coupa les cheveux et prit des habits encore plus simples et plus modestes qu'auparavant: elle suivait en cela le conseil du saint évêque, qui, lui ayant demandé un jour si elle avait l'intention de se remarier: « Oh! pour cela non», avait-elle répondu vivement. — « Alors, Madame, mettez bas l'enseigne ».
Elle jeûnait ordinairement le vendredi et le samedi; mais elle était toujours si ingénieuse à se mortifier dans son manger, que le repas était une croix et une très-rude pénitence pour elle. Son affection pour les pauvres croissait à tous moments. Un jour elle en rencontra trois qui avaient fort bonne mine. Elle n'avait point d'argent sur elle pour leur faire l'aumône; mais afin de ne les pas éconduire, elle leur donna, pour eux trois, une bague en or qu'elle avait tirée du doigt de son mari à sa mort, et qui pour cela lui était très-chère. En même temps elle fut saisie d'un grand sentiment de la présence de Dieu. Elle se jeta aux pieds de ces pauvres, et les leur baisa. Quand elle se releva, ils avaient disparu, sans qu'on pût savoir par où ils avaient passé. Depuis lors, elle demeura si amoureuse des pauvres, qu'elle fit vœu de ne jamais refuser l'aumône, quand elle lui serait demandée pour l'amour de Dieu. Non contente de ce vœu et de celui qu'elle avait précédemment fait de travailler toujours pour les pauvres, elle mit un plus grand soin à les visiter dans leurs réduits. Elle y allait tous les jours, même pendant les excessives chaleurs de l'été ou parmi les neiges de l'hiver. En sortant du château, elle disait aux personnes qui l'accompagnaient, pour exciter leur foi et la sienne: « Nous allons visiter Notre-Seigneur sur le mont du Calvaire, ou au jardin des Olives, ou au Saint-Sépulcre», diversifiant les stations, afin de fournir chaque jour un aliment divin à sa piété.
Lorsque la maladie se joignait à la pauvreté, la charité de sainte Chantal devenait encore plus respectueuse et plus tendre. Elle avait au château une petite chambre écartée où elle tenait des eaux, des onguents, des remèdes qu'elle préparait elle-même pour les pauvres. Avant de sortir, elle se munissait des remèdes dont elle croyait avoir besoin; et, arrivée auprès des malades, elle lavait leurs plaies de ses propres mains, ôtait le pus et la chair corrompue, et les pansait avec soin et dévotion. Elle faisait ensuite leurs lits, balayait leurs chambres, s'asseyait auprès d'eux quelques instants; puis, après leur avoir essuyé le visage, s'ils avaient la fièvre, elle leur disait adieu avec un air si affectueux, qu'on eût dit une mère qui venait de soigner son enfant. Elle prenait aussi le soin d'assister ceux qui étaient à l'agonie, de préparer et ensevelir les morts. Et lorsque quelqu'un mourait en son absence, on allait au plus tôt l'en avertir, parce que,
disaient les paysans, « d'ensevelir les défunts, c'est un droit que Madame s'est réservé ».
Elle avait des habits de réserve qu'elle prêtait aux plus nécessiteux, et cependant elle prenait leurs haillons, les nettoyait, les raccommodait proprement, et les leur rendait en meilleur état. Parmi les malades qu'elle assistait, il y en eut principalement deux qui exercèrent extraordinairement sa charité. L'un était un pauvre jeune homme d'Autun, tout couvert de lèpre et de teigne, que l'on trouva couché dans les haies près de son château. Elle le prit chez elle, et lui rendit tous les devoirs qu'elle eût rendus à son propre enfant ; enfin, elle l'assista à la mort, et l'envoya, comme Lazare, dans le sein d'Abraham : après quoi elle l'ensevelit de ses propres mains. L'autre fut une femme qui avait au visage un si horrible cancer, qu'elle en était toute défigurée au point de faire horreur. Notre Sainte lui prodigua les soins les plus tendres : pour la modérer il fallut la défense absolue de son père, qui craignait qu'elle contractât ce mal et ne le communiquât à ses enfants.
Tandis qu'elle révélait ainsi chaque jour, dans des actes d'un si beau dévouement, la grandeur de son amour pour les pauvres, un voyage qu'elle fit à Bourbilly l'appela tout à coup à un héroïsme encore plus grand. C'était vers la fin de septembre. Elle venait d'arriver à Bourbilly pour surveiller les vendanges, lorsque la dysenterie éclata soudain au village, et bientôt il y eut un grand nombre de morts et de mourants. Notre Sainte, émue de pitié pour ces pauvres malades, qui manquaient de tout, se consacra aussitôt, avec une ardeur toute divine, à leur service. Tous les matins, avant le lever de l'aurore, et après avoir fait son heure d'oraison mentale, elle s'en allait visiter tous les malades, leur porter des remèdes et nettoyer leurs immondices. Elle assistait ensuite à la messe, après laquelle elle retournait servir les malades des maisons les plus éloignées. Le soir, elle faisait une seconde visite dans toutes les maisons du village, et au retour elle demandait compte des travaux de la journée et de l'état de ses biens ; car jamais ses dévotions ne la rendirent moins vigilante à conserver et à accroître le bien de ses enfants. Souvent il arrivait que le soir, au moment où elle rentrait épuisée de fatigues, on la venait chercher pour assister un mourant, et elle passait la nuit à genoux au pied de son lit, priant avec lui, le servant comme une mère et l'excitant à mourir saintement. Sept semaines s'écoulèrent ainsi pendant lesquelles il n'y eut pas de jour où elle ne lavât et ensevelit de ses propres mains trois ou quatre cadavres.
Elle succomba enfin. La fièvre et la dysenterie la réduisirent bientôt à un tel état, qu'on désespéra de ses jours. Dans cette extrémité, elle fit écrire à son beau-père pour lui demander pardon et lui confier ses quatre petits orphelins ; après quoi, abandonnée à la sainte volonté de Dieu, elle lui offrit le sacrifice de sa vie. Mais l'heure n'en était pas venue. Une nuit, étant à la dernière extrémité, au moment où tout le monde attendait qu'elle entrât en agonie, elle fut inspirée de faire un vœu à la sainte Vierge ; et tout aussitôt la vie lui fut rendue. Elle se leva donc, et, après avoir mis ordre à ses affaires, elle monta à cheval et s'en alla à Monthelon. Elle y fut reçue avec une joie difficile à décrire par ses quatre petits enfants, qui n'avaient fait que pleurer depuis qu'on avait reçu la lettre qui annonçait sa maladie, et même par son beau-père, qui ne se pouvait consoler à l'idée de la perdre ; car, malgré les persécutions qu'elle avait reçues au château de Monthelon, elle y était regardée et tenue comme une Sainte. D'autre part, à peine ils la surent arrivée, que les habitants de Monthelon accoururent
en grand nombre, ne sachant comment exprimer leur joie. Les femmes, les enfants se pressaient autour d'elle, lui baisant les mains, et les pauvres bénissaient Dieu de leur avoir rendu leur mère.
Cependant les enfants de sainte Chantal commençaient à grandir, et plus ils avançaient en âge, plus on voyait croître la sollicitude de leur mère; elle ne les quittait ni le jour ni la nuit; elle travaillait avec un zèle infatigable à former leur esprit, leur cœur, leur conscience; sentant qu'ils n'avaient plus de père, elle reportait sur eux tout l'amour qu'elle avait eu pour lui; elle les couvrait d'une tendresse qui est une des merveilles les plus admirables peut-être, mais jusqu'ici les moins remarquées, d'une vie si féconde en merveilles. Épouse inconsolable, même après six années de veuvage, elle pleurait tous les jours de sa vie, malgré son entier détachement de toute chose, l'époux qu'elle avait tant aimé. Vainement elle se consacre au service de Dieu avec toute l'impétuosité de sa nature; vainement elle répand à grands flots sur les pauvres toute la tendresse dont son cœur est capable; rien ne peut voiler dans son âme l'image toujours présente de son époux disparu. Elle lui conserve un tendre, profond et persévérant amour. Loin de détruire les affections de l'épouse et de la mère, l'amour de Dieu les rajeunit et les vivifie: et ainsi nous est révélé cet ineffable mystère, que le détachement n'est pas l'insensibilité, et que les vrais cœurs d'épouses, de mères, de filles, ce sont les cœurs de Saintes.
Cependant il lui était plus facile d'oublier le monde que de s'en faire oublier. Elle était jeune encore; elle avait un beau nom, une grande fortune, d'admirables qualités d'esprit et de cœur, de grands attraits extérieurs, avec je ne sais quoi d'achevé que la vertu ajoute à la beauté. Aussi, à peine se passait-il une année qu'elle ne se vît recherchée et demandée en mariage. En l'année 1606 surtout, il en fut fortement question. Aux premières avances, elle répondit nettement qu'on n'y pensait plus, que la chose était impossible. Quinze jours après, pour achever cette affaire, elle vint à Dijon auprès du président Frémyot, et elle eut à soutenir les plus douloureux assauts; mais rien ne put ébranler sa résolution. Un peu plus tard, les instances recommencèrent. Tous les parents de notre Sainte entrèrent en ligue, et l'on résolut d'emporter d'assaut son consentement. Monsieur le président Frémyot employa tour à tour les prières, les larmes, les ordres, ce qui martyrisait notre sainte baronne. Un jour en particulier, les assauts furent si longs, si douloureux, qu'il semblait au pauvre cœur de cette sainte veuve qu'elle allait succomber. Alors, s'échappant de l'assemblée de ses parents, elle monta dans sa chambre, se jette à genoux, prie longtemps avec des torrents de larmes, et décidée enfin à accomplir un acte auquel elle pensait depuis longtemps, elle s'arme d'un poinçon, le fait chauffer au feu, découvre sa poitrine, et y trace en lettres profondes le nom de Jésus à l'endroit du cœur, pour marquer qu'elle renonçait décidément à toute autre alliance qu'à celle de Jésus-Christ. Le fer entra si avant, qu'elle ne savait plus comment étancher le sang qui coulait abondamment de cette plaie héroïque. Elle trempe alors une plume dans son sang, et écrit de nouveau ses vœux et la promesse renouvelée de se consacrer uniquement au pur amour de Dieu.
En même temps qu'elle gravait sur son cœur le nom de Jésus en signe de consécration absolue à Dieu, elle commençait à éprouver de plus grands attraits de tout quitter, d'abandonner le monde et sa famille, et de se retirer dans la solitude. Ses désirs de vie religieuse, encore vagues en 1605, plus précis en 1606, devinrent tout à coup, en 1607, très-vifs et très-ardents.
Dieu la réservait pour l'établissement de l'Ordre de la Visitation. Il serait trop long de rapporter toutes les circonstances de cette grande entreprise, les sentiments que Dieu lui donna pour la disposer à un dessein si important, les lumières et les ardeurs dont il la remplit, et les voies qu'il lui ouvrit pour en préparer l'exécution. Le projet en fut arrêté à Annecy, en deux différents voyages qu'elle y fit pour voir saint François de Sales; et conférer avec lui. Il lui proposa d'abord d'autres congrégations déjà établies, où elle pouvait entrer, afin d'éprouver sa résignation ; mais, la voyant soumise à tout, il lui fit enfin l'ouverture de ce nouvel établissement que la Sagesse divine lui avait inspiré. Elle renouvela donc ses vœux entre ses mains ; et, en attendant que le temps de faire une communauté fût arrivé, elle retourna chez son père à Dijon. Le démon, qui prévoyait le grand nombre d'âmes que l'Ordre de la Visitation lui ravirait, ne négligea rien pour entraver cette sainte entreprise.
Avant de partir pour Annecy, elle maria sa fille aînée, Marie-Aimée de Chantal, au baron de Thorens, Bernard de Sales, frère de saint François de Sales ; elle confia le soin de son fils au président Frémyot, son père ; elle embrassa tous ses domestiques, et leur fit des présents honnêtes : elle fit aussi, en passant par Autun, beaucoup d'actions pieuses, entre autres des vœux à saint Bernard et à Notre-Dame d'Etang, qu'elle accomplit sur-le-champ. Elle repassa par Dijon, où toute sa famille était réunie chez son père, afin de le consoler et de le soigner au moment de la séparation tant redoutée. L'émotion serrait tous les cœurs, la généreuse femme souffrait un martyre que Dieu seul jugeait, mais que trahissaient malgré elle au dehors ses yeux pleins de larmes. Celse-Bénigne de Chantal, son fils, s'apercevant de son trouble, et espérant sans doute qu'elle était ébranlée, se jette à ses pieds, la conjure de se laisser vaincre par tant d'afflictions, et, comme sa mère faisait un pas hors du salon pour aller embrasser son père, il se couche en travers de la porte en disant : « Eh bien ! ma mère, si je ne puis vous retenir, du moins vous passerez sur le corps de votre fils ». A ces mots, elle sentit son cœur se briser, et, ne pouvant plus soutenir le poids de sa douleur, elle s'arrêta et laissa couler librement ses larmes. Un saint ecclésiastique, qui assistait à cette scène déchirante, craignant que la Sainte ne faiblit au moment suprême : « Eh quoi ! Madame », lui dit-il, « les pleurs d'un enfant vous pourront ébranler ? » — « Non », reprit la Sainte en souriant à travers ses larmes ; « mais que voulez-vous, je suis mère ! » Et, les yeux au ciel, nouvel Abraham elle passa sur le corps de son fils.
Notre Sainte se jeta aux genoux de son père et lui demanda sa bénédiction : « Mon Dieu », s'écria-t-il, « il ne m'appartient pas de combattre plus longtemps ce que vous avez décidé : j'y acquiesce de tout mon cœur, et vous immole cette fille qui m'est aussi chère qu'Isaac l'était à votre serviteur Abraham ». Il la bénit ensuite, la relève, l'embrasse et lui dit : « Allez donc, ma fille, où Dieu vous appelle, et arrêtons l'un et l'autre le cours de nos justes larmes, pour faire un hommage plus complet à la divine volonté, et aussi afin que le monde ne soit pas scandalisé en voyant notre constance ébranlée ». C'est ainsi que, dans ces âmes saintes, la nature fut vaincue et que la grâce remporta un éclatant triomphe.
Jeanne arriva heureusement à Annecy, le 4 avril, jour des Rameaux, et elle y fut reçue avec joie de tout le monde. Saint François de Sales acheta, pour elle et pour sa communauté, une maison au faubourg ; et le 6 juin 1610, il lui donna le voile et le donna en même temps à deux demoiselles recommandables pour leur naissance et pour leur piété, savoir :
13 DÉCEMBRE.
à Marie-Jacqueline Favre, fille du savant Antoine Favre, premier président de Savoie ; et à Charlotte de Bréchard, d'une famille illustre de Bourgogne. Il nomma la sainte fondatrice, supérieure, et elle en fit la première fonction en lisant à ses nouvelles filles les constitutions qu'elle avait reçues de la main de ce saint directeur, et que l'Église appelle admirables pour leur sagesse, leur discrétion et leur suavité. Leur nombre se multiplia pendant leur noviciat, et il monta bientôt jusqu'à dix, dont cependant la plupart étaient de faible complexion et infirmes. La pauvreté fut le premier trésor de leur maison, et elles en sentirent les effets par la privation des choses nécessaires à la vie ; mais Dieu fit des multiplications miraculeuses pour nourrir et sustenter ses épouses. Au bout de l'an, Jeanne-Françoise renouvela ses vœux, et les deux autres firent les leurs pour la première fois. Ce ne furent néanmoins encore que des vœux simples, et la pauvreté même n'en était pas, mais seulement la chasteté et l'obéissance, sans nulle obligation de clôture ; au contraire, ces ferventes religieuses sortaient pour visiter les malades et leur rendre toutes sortes d'assistances avec une charité merveilleuse.
M. Frémyot, père de la Mère Jeanne-Françoise, mourut en ce temps-là, et comme cette mort apportait un grand changement dans sa famille, saint François de Sales voulut qu'elle fît un voyage à Dijon et dans ses terres, afin d'en régler les affaires et de pourvoir au repos de ses enfants. Elle fit ce voyage avec le même recueillement et la même exactitude à tous ses exercices, que si elle eût été dans son monastère ; elle mit ordre à tout, avec tant de prudence, d'équité et de douceur, qu'il n'y avait personne qui ne reconnût qu'elle était conduite par le Saint-Esprit. Étant prête à partir pour s'en retourner, elle eut un ravissement pendant la messe, où Dieu lui inspira de promettre par vœu de faire toujours ce qu'elle connaîtrait être le plus parfait et le plus agréable à ses yeux divins ; et saint François ne fit point difficulté, lorsqu'elle lui eut parlé, de lui en donner la permission, parce qu'il reconnaissait la pureté admirable de son cœur, et qu'elle n'avait point d'autre désir que de plaire à son Époux céleste.
Étant dans sa maison religieuse, elle s'appliqua avec un zèle et un courage tout nouveau au secours des pauvres, délaissés et abandonnés dans leurs maladies ; elle gagna un médecin pour eux, et allait, le voile baissé, avec une compagne, dans leurs mansardes et leurs chaumières pour les soulager. Ses filles en faisaient de même selon son ordre, et on les voyait avec édification passer dans les rues, chargées de remèdes, de mets, de linge pour les malades. Rien n'était plus étonnant que le courage de la Sainte à panser leurs plaies, à nettoyer leurs immondices, à raccommoder leurs habits et à les retirer de la saleté où elle les trouvait quelquefois comme ensevelis. Souvent le cœur de ses filles en bondissait ; mais elle s'était tellement accoutumée à ces exercices, qu'elle les faisait sans aucune répugnance. Elle y recevait de grandes grâces du ciel, et Notre-Seigneur la récompensait par lui-même de ce qu'elle faisait pour lui à ses membres souffrants et affligés. Son principal soin était de leur faire recevoir les sacrements, afin de leur procurer une bonne mort, et un grand nombre lui sont redevables de n'être pas décédés sans ces secours et d'avoir fait, en cette extrémité, une pénitence qu'ils n'avaient point voulu faire durant leur vie.
Aussitôt après la fondation de son Ordre, sainte Chantal devint très infirme, et elle fut attaquée de maladies si extraordinaires, que les médecins n'y comprenaient rien ; ils furent obligés de dire qu'elle était plus malade par la violence de l'amour de Dieu, qui la consumait, que par
aucune altération de son corps ; elle endura tous ces maux avec une force invincible et avec un tel abandon d'elle-même, qu'elle ne s'en mettait pas plus en peine que si elle eût été en pleine santé ; et d'ailleurs elle ne perdit jamais sa liberté pour les fonctions de l'esprit, et, dans ses plus grandes langueurs, elle ne laissait pas de s'appliquer généreusement au service de ses filles. Aussi peut-on dire qu'elle a été toute sa vie la servante de ses maisons ; elle ne commandait rien sans en donner l'exemple ; elle s'abaissait aux plus vils ministères de sa communauté ; rien n'était trop bas pour elle, car son humilité et son amour n'avaient point de bornes. Le nombre de ses religieuses s'étant augmenté, elles entrèrent, en 1612, dans une grande maison située dans la ville. Ce changement ne se fit pas sans beaucoup d'oppositions et de traverses ; mais leur constance l'emporta sur tous les artifices du malin esprit.
Cependant Dieu ayant appelé de ce monde le baron de Chantal, beau-père de notre religieuse, elle fut obligée de faire encore un tour à Monthelon, pour démêler les affaires de sa succession, que le mauvais gouvernement de cette femme de charge, dont nous avons parlé, avait extrêmement embrouillées : elle y fut, et elle empêcha, par sa prudence, de grandes contestations qui allaient naître : mais ce qui est admirable, c'est que, bien loin de chasser honteusement cette méchante domestique, de qui elle avait reçu de si mauvais traitements, elle la combla au contraire de bienfaits et la fit dîner à sa table, comme une personne de ses amies.
A peine se fut-elle rendue à Annecy, que le cardinal de Marquemont, archevêque de Lyon, écrivit à saint François de Sales, pour avoir de ses filles dans sa ville archiépiscopale. Le Saint jugea à propos d'y envoyer la Mère avec quatre autres. Elle s'y rendit, occupa une maison, et y reçut des novices, entre autres Madame d'Auxerre qui en était fondatrice. Le cardinal fit lui-même la cérémonie de la bénédiction de la maison et de la prise de possession. Nous ne devons pas omettre ici un événement des plus extraordinaires : Comme on voulut se servir pour cet établissement de quelques lettres patentes que le roi avait données pour un couvent de religieuses de la Présentation, qui n'avait pas réussi, à peine les eut-on prises pour y écrire de la Visitation, que l'on trouva que le doigt de Dieu y avait déjà écrit ces mots qu'on désirait : Congrégation de la Visitation de Sainte-Marie. Cette maison ne fut pas exempte des épreuves ordinaires aux nouvelles fondations. Les parents de Madame d'Auxerre, la fondatrice, ayant saisi ses biens par dépit de ce qu'elle les employait à cette bonne œuvre, la sainte Mère se vit quelquefois dans une grande disette. Un jour, qu'elle n'avait pas même de pain pour sa communauté, elle fit dire un Pater, pour demander à Dieu le pain de tous les jours, et à l'heure même un inconnu sonne à la porte, et remet à Madame de Chantal un paquet, en lui disant : « Madame, celui qui vous envoie cette aumône vous demande de prier pour lui ». Ensuite, il se retire sans vouloir répondre à aucune question. Le paquet contenait quatre-vingts écus d'or.
Dans son extrême pauvreté, la maison n'avait qu'un ciboire d'étain. Notre Sainte supplia le divin Sauveur de prendre de lui-même autant de soin qu'il en prenait de ses épouses, et de se donner un ciboire d'argent. Le lendemain, un nouvel inconnu apporta à la communauté un ciboire d'argent doré. Au bout de neuf mois, elle retourna à Annecy, laissant ses chères compagnes à Lyon avec sept novices. Ce fut alors que Mgr le cardinal de Marquemont conseilla à saint François de Sales d'ériger sa Congrégation en un Ordre religieux, avec les trois vœux solennels et la clôture.
13 DÉCEMBRE.
Il reçut cet avis comme venu du ciel ; il en fit la Constitution, et la sainte Mère, qui avait déjà en particulier fait vœu de pauvreté, le fit solennellement avec les deux autres vœux : ce que firent aussi toutes ces chères filles. Peu de temps après, elle tomba dans un si grand renouvellement de ses maux, qu'elle était contrainte de garder la chambre. Cela l'empêcha d'assister en personne à la fondation du couvent de Moulins, que Mgr le cardinal de Lyon et le maréchal de Saint-Géran procurèrent à sa Congrégation ; mais elle guérit bientôt après, par un coup extraordinaire de la divine bonté.
Elle perdit ensuite M. et Mme de Thorens, son gendre et sa fille, qui moururent très-chrétiennement. Elle en ressentit une vive douleur comme mère, mais elle se soumit entièrement aux ordres de Dieu, comme sa fidèle épouse. Dès que cette épreuve fut finie, Dieu lui en envoya une autre, savoir une fièvre si violente qu'on désespérait déjà de sa vie.
Elle eut part en cet état à la crainte de la mort que Notre-Seigneur a eue au jardin des Olives ; mais elle la surmonta par une résignation admirable. Saint François de Sales, qui savait combien elle était encore nécessaire à sa Congrégation, fit un vœu pour elle à saint Charles Borromée, et lui appliqua de ses reliques ; et par ce moyen elle recouvra en un moment la santé.
Ce n'était pas pour se reposer, mais pour travailler et pour étendre sa Congrégation dans les lieux que la divine Providence lui marquerait : elle l'étendit, en effet, premièrement à Grenoble, puis à Bourges, ensuite à Paris et à Dijon. Elle souffrit partout de grandes peines et de très-rudes traverses, et à Paris même elle se vit réduite avec ses filles à une si grande pauvreté, que, n'ayant ni logement commode, ni meubles, ni provisions, elles y souffrirent beaucoup de la faim et du froid, et furent obligées de coucher sur des fagots, dans un grenier où elles se trouvaient quelquefois le matin couvertes de neige. Mais sa patience et sa parfaite confiance en Dieu la mirent au-dessus de tous ces maux. Il se faisait pendant ce temps-là ailleurs d'autres fondations de son Institut, comme à Orléans, à Nevers, à Valence et à Belley ; c'était une vigne mystique qui étendait de tous côtés ses branches avec une bénédiction surprenante. Après qu'elle eut fait celle de Dijon, dont elle laissa M. Favre pour supérieur, elle se rendit à Lyon, en 1622, où elle trouva heureusement saint François de Sales. Elle lui dit avec quelque sorte d'empressement : « Mon Père, mon cœur a grand besoin d'être vu du vôtre ». Le Saint réprima à l'heure même cette ardeur : « Quoi », lui dit-il, « en êtes-vous encore là ? Avez-vous encore des désirs ? » Elle baissa les yeux, ne répondit rien, et souffrit qu'au lieu de lui parler de ce qu'elle souhaitait, il ne lui parlât que des affaires de sa Congrégation.
Elle se rendit ensuite à Belley, et ce fut en cette ville qu'elle apprit la mort de cet homme céleste, qui lui était plus qu'un père et une mère. Sa constance et sa résignation dans ce terrible coup furent admirables : elle pleura quelque temps, mais sans trouble, et toute son occupation fut d'adorer les décrets de la divine Providence, qui dispose de nous quand il lui plaît et de la manière qu'il lui convient. Dès Grenoble, elle avait entendu une voix qui lui disait : « Il n'est plus » ; mais elle l'avait interprétée de la mort et de l'anéantissement mystique du saint prélat. Elle reçut son corps à Annecy avec toute la pompe et le respect que méritait une si précieuse relique, et elle prit un soin particulier de recueillir ses livres, ses sermons et ses lettres, pour les communiquer au public, et, par ce moyen,
SAINTE JEANNE-FRANÇOISE PRÉMOT DE CHANTAL. 281
en embaumer toute l’Église. Les religieuses d’Annecy s’assemblèrent au Chapitre avant son arrivée, et l’élurent pour leur supérieure perpétuelle; mais elle renonça à cette nomination, et ne voulut point souffrir dans sa Congrégation d’autre élection que pour trois ans, ni d’autre continuation dans une même maison que pour un second triennat. Elle convoqua ensuite, au même lieu, les principales Mères de l’Institut, et elle rassembla avec elles tout ce que leur saint fondateur avait dit ou écrit pour la formation de leur Ordre : elle en composa un Coutumier, qu’elle accompagna depuis d’éclaircissements pour une parfaite intelligence, tant du même Coutumier que des Règles et des Constitutions.
Il serait trop long de suivre la Sainte dans tous les voyages qu’elle entreprit pour fonder de nouveaux monastères, de décrire les actions héroïques qu’elle y fit, les assistances surnaturelles qu’elle y reçut, et la patience avec laquelle elle endura toutes les oppositions qui s’y rencontrèrent. Elle alla pour cela à Chambéry, à Tournon, à Remilly, à Besançon et à Pont-à-Mousson. Elle passa aussi à Turin, capitale du Piémont, et elle fit encore trois fois le voyage de Paris. On l’honorait partout comme une Sainte. Les personnes de la plus haute qualité s’empressaient de la loger chez eux, et en recevaient d’autant plus de consolation, qu’on voyait en elle une image vivante de toutes les vertus de saint François de Sales.
L’archevêque de Bourges, l’ancien évêque de Belley et d’autres commissaires, nommés par la cour de Rome pour faire le procès de la canonisation de saint François de Sales, étaient réunis le jour de l’Assomption de l’année 1627, au parloir de la Visitation. Notre Sainte y était venue : « Ma Mère », lui dit l’évêque de Genève, « nous avons des nouvelles de la guerre ; il s’est donné un rude choc dans l’île de Ré ! avant d’y aller, le baron de Chantal s’est confessé, il a entendu la sainte messe, il a communié... » — « Et il est mort, Monseigneur ? » ajoute-t-elle.
Le prélat fond en larmes et ne peut répondre. La Sainte tombe à genoux, ses pleurs coulent abondamment, elle prend son crucifix, le baise avec amour, et, après avoir donné l’essor à sa douleur : « Mon Rédempteur, j’accepte vos coups avec toute la soumission de mon âme, et vous prie de recevoir cet enfant entre les bras de votre infinie miséricorde. Je vous rends grâces de me l’avoir pris lorsqu’il combattait pour la religion de ses pères, et de lui avoir fait l’honneur de sceller de son sang la fidélité que ses aïeux ont toujours gardée à l’Église ». Elle perdit aussi presque coup sur coup la baronne de Chantal, sa belle-fille, M. de Toulongeon, son autre gendre, M. de Bourges, son frère, et plusieurs des premières Mères de sa Congrégation. « Voilà bien des morts », dit-elle encore des larmes dans la voix, « ou plutôt bien des pèlerins qui se hâtent d’aller au logis éternel : recevez-les, mon Dieu, entre les bras de votre miséricorde ! » A chacune de ces pertes douloureuses, surtout à celle de ses enfants, la Sainte, après avoir fait un acte de résignation à la volonté de Dieu, devenait silencieuse, abattue pendant plusieurs jours, « ayant un cœur fort sensible aux pertes de ceux qu’elle aimait ».
Dieu releva son mérite par des actions miraculeuses. M. de Granieux, étant accablé d’un mal de tête continuel, vint la voir : elle mit sa main sur le mal et il guérit à l’heure même. Le feu ayant pris chez Mademoiselle de Saint-Julien, elle implora le secours du ciel, et, au même instant, il s’éteignit. Étant à Orléans, elle délivra une sœur d’un mal de côté que l’on avait tenu pour incurable. A Paris, elle guérit une autre sœur d’une paralysie qui rendait son visage tout difforme, et une dame fort incommodée s’y
trouva aussi guérie, après avoir mis sa main dans la sienne. Passant par chez sa fille de Toulongeon, elle trouva son petit-fils en danger de mort; elle pria pour lui, et il revint en santé. Elle travaillait beaucoup à faire faire des informations pour la canonisation de saint François. Les commissaires vinrent dans ce but à Annecy, et firent ouvrir le tombeau de ce bienheureux prélat, le 4 août 1632. Le corps fut trouvé parfaitement conservé, bien qu'il fût enterré depuis dix ans. Les commissaires avaient expressément défendu de toucher au saint corps. La Mère de Chantal obtint néanmoins la permission de voiler d'un taffetas blanc le visage du saint évêque, et témoigna humblement le désir de lui baiser les mains : on le lui accorde. Baissant alors la tête, elle prie l'un des commissaires de placer dessus cette main vénérée. On acquiesce à ce nouveau désir : à l'instant, à la vue de tous, la main s'allonge d'elle-même, s'appuie sur la tête de sainte Chantal et la presse fortement, comme pour lui témoigner une tendresse paternelle. On garde encore au monastère d'Annecy, comme une relique, le voile dont la tête de la Sainte était couverte. Un jour qu'elle priait, elle entendit une voix qui lui dit : « Regardez Dieu, et laissez-le faire », et, une autre fois, elle reçut avis du ciel de lire un endroit des œuvres de saint Augustin.
Elle s'était trouvée en rapport, à Paris, à l'occasion des fondations qu'elle y était allée faire, avec saint Vincent de Paul. Elle le donna pour supérieur général à ses communautés naissantes, et obtint qu'il enverrait à Annecy quelques prêtres de la Mission.
Enfin le temps approchait où la Sainte allait recevoir la récompense de tant de travaux et des vertus les plus pures et les plus parfaites. Elle était près d'atteindre sa soixante-dixième année; les forces de son corps diminuaient, sans néanmoins que son esprit eût rien perdu de sa vigueur et de son activité. Elle fut obligée d'aller visiter la communauté de Moulins, où s'était réfugiée la princesse des Ursins, veuve du duc Henri de Montmorency, qui venait de payer de sa tête le crime d'avoir tiré l'épée du premier baron chrétien contre le drapeau de son souverain. De là, elle fut appelée à Paris par la reine Anne d'Autriche qui l'honora de sa confiance.
Le 2 décembre 1641 elle reprit la route de Moulins, où elle fut accueillie avec plus de bonheur que jamais. Le 8, elle fut attaquée d'une violente inflammation de poitrine : elle comprit que c'était le signal de sa délivrance. A l'exemple de saint François de Sales, elle désira avoir un Père de la Compagnie de Jésus pour l'assister dans ses derniers moments. Elle fit au Père de Lingende sa confession générale avec une entière liberté d'esprit. Le 11, après avoir reçu le saint Viatique, elle fit écrire sous sa dictée, à toutes les supérieures de l'Ordre, une lettre, sorte de testament spirituel, où elle recommande à ses chères filles l'humilité, la simplicité, le détachement, l'esprit d'union et l'observance des Règles. Elle signa cette lettre en déclarant qu'elle n'avait plus rien à dire. Le 13, vers huit heures du matin, elle reçut l'Extrême-Onction avec bonheur. Vers le soir, elle s'affaissa sensiblement ; on fit les prières des agonisants auxquelles elle répondit avec autant de calme que de ferveur. A sept heures, le Père de Lingende, voyant le moment arriver, lui dit : « Or sus, ma chère mère, voici l'Époux qui vient : voulez-vous aller au-devant de lui ? » — « Oui, oh ! oui, mon père... Je m'y en vais... Jésus ! Jésus ! Jésus ! » La belle âme de sainte Chantal s'envola en prononçant pour la troisième fois ce doux nom de Jésus.
Elle était âgée de soixante-dix ans, dont elle avait passé trente-deux dans sa Congrégation. Son visage ne changea point, et il demeura aussi beau après sa mort que pendant sa vie. Nous ne nous arrêterons point ici
SAINTE ÉLISABETH-ROSE, RELIGIEUSE.
davantage à faire son éloge. Tant d'actions héroïques, tant d'entreprises glorieuses pour l'avancement de l'honneur de Dieu, tant de fondations faites par elle-même, ou par ses soins, et ce qui est encore bien remarquable, cette propagation surprenante de son Ordre depuis son décès, et surtout cette éminente piété et ce zèle de l'observance régulière qui s'y maintiennent de tous côtés sans aucune altération ni relâchement, l'achèvent beaucoup mieux que nous ne le pourrions faire.
De nombreux miracles suivirent la mort de sainte Jeanne-Françoise de Chantal. Nous avons rapporté quelques-uns de ceux qu'elle a opérés pendant sa vie. Cinq miracles ayant été reconnus, attestés, prouvés juridiquement, elle fut béatifiée par Benoît XIV, le 13 novembre 1751, et canonisée le 17 août 1767, par Clément XIII, qui fixa sa fête au 21 août.
## CULTE ET RELIQUES.
Le corps de la Sainte demeure exposé à la vénération des fidèles, dans l'église de la Visitation d'Annecy, jusqu'en 1793. A cette époque, MM. Burquier, Amblet, Rochette et Ruleydieu, enlevèrent son cercueil et celui de saint François de Sales, pour les soustraire à des mains sacrilèges. Au rétablissement du culte, en 1804, Mgr de Mérinville, évêque de Genève et de Chambéry, en fit la reconnaissance. En 1806, ces précieuses disponibles furent reconnues de nouveau par Mgr de Sales, qui fit placer solennellement la châsse de saint François de Sales dans la cathédrale d'Annecy, et celle de sainte Chantal, dans l'église de Saint-Maurice de la même ville.
En 1826, sous Mgr Thiollez, qui avait rétabli (1824), à Annecy, un monastère de la Visitation, les saintes reliques des illustres fondateurs furent transportées avec la plus grande pompe dans l'église de ce couvent, en présence de LL. MM. le roi et la reine de Sardaigne, de plusieurs prélats, de la famille de Sales et d'un immense concours d'ecclésiastiques et de peuple.
La dévotion à sainte Jeanne-Françoise est toujours vive, surtout en Savoie, où elle se transmet de génération en génération. De nombreuses grâces obtenues par ses mérites témoignent chaque jour combien est grande et puissante devant Dieu celle qui est tout quitter, tout sacrifier, pour obéir à sa voix.
Le monastère de la Visitation, à Nevers, possède le cœur et les deux yeux de sainte Chantal.
Nous nous sommes servi, pour compléter cette biographie, de l'Histoire de sainte Chantal, par M. l'abbé Bougand.
## SAINTE ÉLISABETH-ROSE,
## RELIGIEUSE DE CHELLES, FONDATRICE-ABBESSE DE ROZOY (1130).
Élisabeth, que les continuateurs du Gallia Christiana qualifient du titre de Sainte, appartient au diocèse de Troyes par sa naissance. L'opinion commune est que cette fervente religieuse était sœur du comte Simon, et qu'elle eut pour père Radulphe de Crépy et pour mère Adèle, comtesse de Bar-sur-Aube. En effet, Radulphe eut deux filles : l'une, Adèle, mariée en premières noces à Thibaut Ier, comte de Champagne, puis à Herbert IV, comte de Vermandois ; l'autre, dont l'histoire ne cite pas le nom, mais qui, selon toute vraisemblance, est celle dont nous rapportons la vie.
Désabusée de bonne heure des vanités du monde, ou entraînée peut-être par l'exemple de son frère, Élisabeth se retira d'abord au monastère de Chelles, près Paris. Sa présence dans cette pieuse maison devint pour ses compagnes une puissante excitation à la vertu. Elle procura aussi à sa communauté des prospérités temporelles. Ce fut à cause d'elle, en effet, que son parent, Radulphe de Vermandois, sénéchal de France sous Louis VI, obtint du roi des lettres de protection pour le monastère de Chelles. Mais Élisabeth n'y resta pas longtemps.
Dévorée de la soif de la solitude et de l'austérité, elle demanda à son abbesse et obtint, quoique avec peine, la permission de se retirer ailleurs. Elle prit avec elle deux religieuses animées du même esprit, et toutes trois se rendirent à Château-Landon (Seine-et-Marne). C'est près de là, dans
un lieu appelé Bozoy, à deux lieues de Courtenay (Loiret), qu'elles fixèrent leur résidence et se construisirent de pauvres cabanes. Mais le pays était malsain : de vastes marais s'étendaient autour d'elles et leur dérobaient le terrain nécessaire pour la culture et l'approvisionnement de l'humble communauté. Les compagnes d'Élisabeth se découragèrent bientôt et retournèrent à Chelles ; mais notre Sainte, restée seule, donna libre carrière à son amour de la mortification. Elle se cacha dans le creux d'un chêne, se nourrit de fruits sauvages et de racines crues, et supporta, sans en être ébranlée, les railleries et les injures des bergers du voisinage.
Sa constance dans une vie si austère répandit au loin sa réputation et lui attira deux compagnes du monastère de Chelles, Constance et Acvis, sa sœur. Bientôt les habitants du pays conçurent de l'estime et de la vénération pour celle qui jusqu'alors n'avait été que l'objet de leur mépris, et ils l'aidèrent à bâtir un monastère qui fut placé sous la protection de la sainte Vierge. Un grand nombre de religieuses se rangèrent sous la conduite d'Élisabeth, et la plus exacte discipline ne tarda pas à fleurir au milieu d'elles. Élisabeth opéra plusieurs miracles durant sa vie, et mourut le 13 décembre 1130. Quelques années plus tard, on exhuma son corps, qui fut retrouvé sans corruption.
Pierre de Courtenay, oncle de Philippe-Auguste, roi de France, signala sa munificence à l'égard du couvent de Sainte-Marie ; il lui donna quelques villages, et cette donation fut confirmée par son fils Pierre, comte de Nevers.
Le couvent de Bozoy fut détruit dans la guerre de la France avec l'Angleterre ; et les religieuses se retirèrent à Villechausson, en Gâtinais, où elles fondèrent un autre monastère. C'est pour rattacher au nom d'Élisabeth le souvenir de ces deux établissements qu'on a surnommé la sainte fondatrice Rose de Villechausson.
Vie des Saints de Troyes, par M. l'abbé Defer.
Événements marquants
- Mariage avec Christophe de Rabutin en 1592
- Veuvage suite à un accident de chasse en 1601
- Rencontre avec saint François de Sales à Dijon en 1604
- Vœu de chasteté et marquage du nom de Jésus sur sa poitrine
- Fondation de l'Ordre de la Visitation à Annecy le 6 juin 1610
- Décès à Moulins en 1641
Miracles
- Multiplication du blé et de la farine pendant une famine à Bourbilly
- Guérison instantanée de M. de Granieux par imposition des mains
- La main de saint François de Sales s'allonge pour bénir sa tête lors de l'ouverture du tombeau en 1632
- Multiplications miraculeuses de nourriture pour la communauté d'Annecy
Citations
Mon Dieu, que votre volonté toujours adorable s'accomplisse sur moi dans toute son étendue!
Je suis mère !