Sainte Mechtilde (Mathilde) de Diessen
Abbesse du monastère de Diessen
Résumé
Fille du comte d'Andechs et cousine de l'empereur Frédéric Barberousse, Mechtilde fut élevée dès l'enfance au monastère de Diessen fondé par ses parents. Devenue abbesse, elle réforma avec rigueur et charité le monastère d'Edelstetten avant de revenir mourir à Diessen en 1160. Sa vie fut marquée par une humilité profonde et des miracles, notamment la transformation de l'eau en vin.
Biographie
SAINTE MECHTILDE OU MATHILDE,
ABBESSE DU MONASTÈRE DE DIESSEN, EN BAVIÈRE
Humilitas in honore honor est ipsius honoris ac dignitas dignitatis.
L'humilité dans les honneurs est l'honneur même des honneurs et la dignité des dignités.
S. Bern., lib. v Florum, cap. xx.
Sainte Mechtilde naquit en Bavière, au château de Diessen, dont elle a tiré son nom. Son père fut Berthold, comte d'Andechs, parent de l'empereur Frédéric Barberousse, et sa mère fut une dame d'égale condition appelée Sophie. Ils donnèrent une marque insigne de leur piété : ils changèrent le château de Diessen, qui leur appartenait, en un monastère de religieuses, afin que Dieu y fût continuellement invoqué et servi. Dès que Mechtilde, leur fille, eut cinq ans, ils la mirent en cette maison pour y être élevée dans la crainte de Notre-Seigneur et dans l'observance fidèle de ses commandements : ce qui fait dire à Engelhardt, abbé de Lanchaim, qui a le premier écrit sa vie, qu'elle ne connaissait point d'autre père que Dieu, ni d'autre mère que la supérieure de ce couvent, qui avait pris soin de son éducation. Elle trouva sa sanctification dans ce lieu, qui avait été celui de sa naissance et lui avait servi de berceau. Son unique soin y fut de plaire à Jésus-Christ, qui l'avait choisie de si bonne heure pour épouse. Elle n'eut pas beaucoup à combattre le monde, parce qu'il lui était inconnu et qu'elle n'en avait reçu aucune impression dangereuse ; toute petite qu'elle était, elle avait tant de modestie, de discrétion et de maturité dans ses mœurs, qu'elle était l'exemple de la maison et un sujet d'admiration pour les plus anciennes. Le mensonge ni les paroles inutiles ou séculières ne sortaient jamais de sa bouche, et on eût dit à la voir que c'était un ange qui avait pris la forme d'un enfant.
Lorsqu'elle fut un peu plus avancée en âge, elle commença à mortifier son corps par les excès d'une très-rigoureuse pénitence. Elle s'interdit pour jamais l'usage de la chair et du vin, et on remarque qu'elle a si exactement gardé cette résolution, qu'en tout le reste de sa vie elle n'a mangé qu'une fois de la chair : ce qu'elle fit par un évident miracle, comme nous le dirons dans la suite. Dans ses maladies, qui furent assez fréquentes, elle ne voulut point user de remède : imitant en cela la grande sainte Agathe, qui disait qu'elle n'avait jamais pris de médecine corporelle. La prière, les larmes, la conversion parfaite à Dieu et l'union de cœur avec lui étaient tous les moyens dont elle se servait pour recouvrer sa santé. Quelque aiguës que fussent ses douleurs, bien loin de s'en plaindre et de jeter de grands cris, elle en témoignait au contraire de la joie, disant avec le Prophète : « Nous nous sommes réjouis dans les jours où vous nous avez humiliés, et dans les années où nous avons enduré de plus grands maux ».
On ne peut rien voir de plus parfait que son obéissance. Elle ne faisait rien d'elle-même, et elle avait tant de déférence pour sa supérieure, qu'elle n'entreprenait rien contre son ordre, ne négligeait aucun de ses commandements, et n'en différait pas l'exécution d'un seul moment. Souvent elle a quitté un ouvrage imparfait et une lettre à demi écrite, pour se rendre au plus tôt où l'appelait, soit la cloche des offices, soit un ordre de la supérieure. Elle triomphait du démon par un courage invincible, et en lui résistant de toutes ses forces : ce qui la mettait au-dessus de ses tentations ; elle triomphait des personnes qui la persécutaient ou lui portaient envie, en souffrant patiemment leurs insultes, et en les comblant de faveurs et de bienfaits. On ne pouvait nier qu'elle ne fût la plus noble de toutes les sœurs, puisqu'elle était cousine de l'empereur et fille du seigneur de tout le pays. D'ailleurs, elle était fondatrice du monastère, son père ayant donné son château pour l'établir. Cependant il n'y en avait point pour la surpasser en humilité et en modestie : elle ne se regardait que comme la servante des autres, et s'abaissait pour cela aux plus vils ministères de la maison. Son silence était si exact, qu'on eût dit qu'elle était muette ; et si la nécessité ou la charité l'obligeait de parler, elle le faisait avec tant de sagesse et de douceur, qu'il semblait que ce fût un ange qui parlât.
Elle était tellement détachée de toutes les choses de la terre, que les visites même des princes, ses frères, lui étaient onéreuses, et qu'elle ne pouvait souffrir ni qu'on lui envoyât des présents, ni qu'on lui vînt témoigner de l'amitié, du respect et de la déférence. Lorsqu'elle était forcée de voir du monde, elle terminait en un mot la conférence, de peur qu'un trop long entretien ne lui fît perdre quelque chose de la pureté de son cœur, qu'elle voulait conserver tout entière pour être plus agréable à son époux. La singularité dans le vivre, le vêtir et le logement lui était insupportable, et sa qualité de princesse ne lui fit jamais accepter ni souhaiter rien de particulier. Comme son âme était pleine de tendresse et de charité pour ses sœurs, elle se rendait propres, par compassion, tous les maux qui leur arrivaient, et n'oubliait rien pour les soulager. Ainsi, à l'exemple de saint Paul, non-seulement elle se réjouissait avec celles qui avaient de la joie, mais elle pleurait aussi avec celles qui pleuraient ; elle était malade avec les malades, et la peine des autres était une peine qui la tourmentait et la consumait elle-même. On voyait donc en cette jeune fille toutes les vertus que l'on eût pu attendre des plus vieilles : la soumission pour ses supérieures, le respect pour les anciennes, l'amour et la déférence pour les sœurs de son âge et pour les plus jeunes ; la douceur et la bienveillance pour les converses et pour les servantes de la maison, en un mot, un concert admirable de toutes les qualités d'une sainte et parfaite religieuse. Sa noblesse faisait que les domestiques la voulaient appeler Madame ; mais elle leur défendit absolument de lui donner ce nom, et, préférant son état à toutes les grandeurs du siècle, elle ne voulut jamais être appelée autrement que ma sœur.
Cependant, comme l'honneur suit ceux qui l'évitent et à proportion qu'ils le fuient, la supérieure du monastère étant décédée, toute la communauté jeta les yeux sur Mechtilde pour l'élever à sa place. En effet, qui pouvaient-elles élire plus capable que Mechtilde de les consoler dans leurs peines, de les affermir dans leurs tentations et de les faire avancer dans la vertu ? Ce fut en cette occasion que cette incomparable religieuse témoigna pour la première fois de la résistance à ce qu'on exigeait d'elle. Jusqu'alors elle avait toujours obéi, sans raisonner sur ce qu'on lui avait ordonné ; mais, quand ce fut pour être supérieure, elle s'en défendit de toutes ses forces, et ne put être décidée à prendre cette charge que par le commandement que son prélat lui en fit, en vertu de la sainte obéissance. Elle montra bientôt, néanmoins, qu'elle en était digne et qu'elle avait toutes les qualités que l'on peut désirer dans une bonne abbesse. Sa conduite fut une règle vivante qui montrait à toutes ses filles ce qu'elles devaient faire. On la trouvait toujours la première à la prière, la plus fervente à la mortification, la plus exacte au silence et la plus ponctuelle à toutes les observances régulières.
Elle avait beaucoup veillé, beaucoup jeûné et beaucoup prié dans le temps de sa vie privée ; mais elle crut qu'elle n'avait encore rien fait et que son nouvel état l'obligeait à redoubler tous ces exercices. Elle devint une autre Marie, sœur de Moïse, pour précéder le peuple de Dieu dans le chant des hymnes et des cantiques. Elle devint une autre Judith, pour combattre Holopherne et lui couper la tête. Elle devint une autre Esther, pour détruire la puissance tyrannique du superbe Aman. Rien ne la distinguait de ses filles, sinon qu'elle vivait plus pauvrement qu'elles et qu'elle était la plus malheureuse de sa communauté. On lisait sur son visage une modestie, une douceur, une humilité et une joie célestes qui ravissaient tous ceux qui avaient le bonheur de converser avec elle. Elle prenait d'ailleurs un soin extrême, tant du spirituel que du temporel de sa maison, et elle en fit une véritable école de Jésus-Christ, où l'on ne s'étudiait qu'à le connaître, à l'aimer et à lui plaire. S'il arrivait quelque incommodité aux sœurs, elle s'appliquait aussitôt à les en soulager. En un mot, elle remplissait si parfaitement tous ses devoirs, qu'il ne se trouvait personne qui se plaignît de sa conduite.
Il y avait, en Souabe, à Edelstetten, entre Ulm et Augsburg, un célèbre monastère composé de religieuses d'illustre naissance ; il avait été fort estimé pour l'observance régulière et pour les grands biens qu'il possédait ; mais il était extrêmement déchu de la régularité, et avait ensuite perdu une partie de ses biens par la négligence de l'abbesse qui l'avait gouverné. Cette abbesse étant morte, ceux qui avaient intérêt au rétablissement d'une si insigne maison, jetèrent les yeux sur notre Sainte, dont la réputation s'était répandue de tous côtés. L'évêque et les seigneurs du lieu, les fondateurs et les religieuses mêmes, qui savaient qu'elles avaient besoin d'une supérieure qui eût beaucoup d'autorité et de vertu, l'élurent à cette charge avec un suffrage unanime, et on lui envoya des députés, la priant de ne pas s'opposer à la volonté et à la gloire de Dieu. Les religieuses de Diessen, apprenant cette nouvelle, en furent vivement affligées. Elles représentèrent qu'il n'était pas juste de les priver de leur mère pour la donner à des filles qui ne lui étaient rien ; que leur possession pacifique de plusieurs années devait l'emporter sur cette nouvelle élection ; qu'à la vérité le couvent d'Edelstetten était plus considérable que le leur, mais que Mechtilde étant fondatrice et professe de ce dernier, il lui appartenait de droit sans que l'autre y pût rien prétendre. La Sainte, de son côté, avait beaucoup de répugnance à quitter une maison où elle avait reçu tant de grâces de la main libérale de Dieu, et où, après la peine qu'elle s'était donnée pour la sanctification de ses sœurs, elle jouissait déjà du fruit de ses travaux. Mais l'évêque, qui était zélé pour la réforme de l'abbaye d'Edelstetten, commanda à Mechtilde, par tout le pouvoir que lui donnait son caractère, de s'y transporter au plus tôt pour y remplir les fonctions d'abbesse.
Lorsqu'elle y fut arrivée, il la bénit solennellement et lui mit la crosse à la main pour lui donner plus d'autorité et attirer sur elle de plus amples bénédictions du ciel. La Sainte, soutenue par cette bénédiction, s'appliqua aussitôt au bon règlement de cette famille. L'exemple de sa vertu, si différent de celui des supérieures qui l'avaient précédée, fit une merveilleuse impression sur les esprits. Les religieuses, qui s'étaient éloignées des voies de l'observance, parce qu'elles ne voyaient personne qui marchât devant elles, y rentrèrent avec joie à la suite de leur sainte abbesse ; elles eurent honte de ne pas veiller avec elle, de ne pas observer les jeûnes de la règle qu'elle observait, et de négliger l'oraison pendant qu'elles l'y voyaient si exacte et si assidue. Elles ne gardaient point de clôture : on entrait chez elles, et elles avaient la liberté de rendre visite à leurs parents et à leurs amis. Mechtilde eut de la peine à faire accepter la règle en ce point ; mais elle leur remontra avec tant de force et d'onction combien il est important que des religieuses soient renfermées, suivant cette parole du cantique : *Hortus conclusus, fons signatus, soror mea sponsa* : « Ma sœur, mon épouse, est un jardin fermé et une fontaine scellée », qu'elles se rendirent enfin à ses raisons et se firent renfermer solennellement par l'évêque. Depuis ce temps-là, ce couvent changea entièrement de face, et on y vit reluire les vertus religieuses avec tant d'éclat, qu'on le pouvait proposer pour modèle à toutes les communautés qui se voulaient réformer. Pour Mechtilde, le lieu qu'elle fréquentait le plus ordinairement était le chœur, où on la trouvait si dégagée des sens, si abîmée en Dieu et si occupée de ses perfections, qu'on eût cru offenser sa divine majesté de l'en détourner d'un seul moment.
Cette occupation, néanmoins, ne l'empêcha pas de veiller sur les besoins de ses sœurs et d'y pourvoir par une charité toute maternelle. Elle ne couchait que sur une paillasse, et elle s'en fût même volontiers privée pour ne coucher que sur le plancher, si elle n'eût trop appréhendé l'estime et la louange du monde. Mais, pour ses religieuses, elle voulait qu'il y eût des matelas, des traversins et même des draps à leurs lits, disant que cela ne nuisait point à l'âme, pourvu qu'on évitât la superfluité. Elle leur recommandait aussi beaucoup la propreté, ayant pour maxime qu'il faut être pauvre sans être malpropre, et fuir le luxe sans aimer la saleté. On ne vit jamais de supérieure plus miséricordieuse, ni qui compât davantage aux faiblesses et aux fautes de ses inférieures; elle n'employait point pour les relever la sévérité des réprimandes ni la rigueur des châtiments, mais une abondance de larmes qu'elle versait aux pieds de Jésus-Christ crucifié : cela fut toujours si efficace, qu'il n'y eut point de sœur qu'elle ne ramenât à son devoir par ce moyen. Elle pleurait aussi fort souvent pour les crimes du monde, pour les persécutions de l'Église, pour la misère des pauvres, pour les dangers des personnes tentées et pour la défense de tous ceux qui étaient dans la tribulation, s'efforçant de leur attirer par ses soupirs et par ses larmes le secours du ciel et une prompte délivrance de leurs peines. Enfin, ses plus petits péchés étaient pour elle un sujet de beaucoup de pleurs et de gémissements : ce qui paraîtra par un exemple qu'il n'est pas à propos de passer sous silence. Il arriva qu'une sœur se vint présenter devant elle, portant quelque chose dans ses mains; mais, par mégarde ou par négligence, elle laissa tomber cet objet; l'abbesse, sans y faire réflexion, lui dit : « Marchez dessus ». Aussitôt elle reconnut qu'elle avait prononcé une parole inutile et trop précipitée, et elle fut tellement pénétrée de la grandeur de cette faute, qu'elle ne la pleura pas moins, dit l'auteur de sa vie, que si elle avait brisé les portes des églises de Rome. Elle ne se contenta point d'en témoigner sa douleur par des ruisseaux de larmes ; elle s'en punit aussi par des veilles, des jeûnes et d'autres austérités extraordinaires qui durèrent plusieurs jours, se mettant continuellement devant les yeux les paroles du Fils de Dieu : « Il n'y a pas une parole oiseuse dont on ne doive rendre compte au jour du jugement dernier ». Que dirons-nous après un exemple si saint et si frappant, nous qui parlons si souvent contre les reproches de notre conscience, qui déchirons si aisément l'honneur et la réputation du prochain, qui vomissons tant de blasphèmes contre Dieu et tant d'injures contre nos frères, et qui, cependant, ne versons pas une larme pour pleurer des crimes si énormes ? Y aura-t-il un autre jugement pour nous que pour ces âmes si touchées du regret de leurs fautes ? et si elles n'ont pu éviter la rigueur de la justice de Dieu que par une sévérité inexorable contre elles-mêmes, l'éviterons-nous en vivant comme nous vivons, et ne faisant pas plus de fruits de pénitence que nous n'en faisons ?
Après que sainte Mechtilde eut travaillé si utilement pour le rétablissement de l'observance dans son monastère, l'obligation de recouvrer les biens qu'il avait perdus dans le temps du dérèglement la porta à faire un voyage à la cour de l'empereur Frédéric. Elle fit son possible pour se dispenser de cette sortie, et pour terminer l'affaire par procureur ; mais le prince, qui était son cousin, et qui souhaitait extrêmement la voir à cause de l'estime que tout le monde en faisait, ne voulant rien accorder qu'elle ne fût présente, il fallut enfin qu'elle se rendît à la nécessité. Elle fut reçue de lui avec de grands témoignages d'amitié et d'honneur, moins pour sa noblesse et parce qu'elle était princesse de son sang, que pour son éminente sainteté. Il la logea dans son palais, lui accorda tout ce qu'elle demandait et ordonna qu'elle fût traitée magnifiquement. Elle ne refusa pas de manger à la table qu'on lui avait préparée, mais à la condition que, tandis que les autres conviés mangeraient toute sorte de mets délicieux, et boiraient les vins les plus exquis, elle ne mangerait autre chose que des légumes, selon sa coutume, et ne boirait que de l'eau, qui était le repas du saint prophète Daniel. En effet, le maître d'hôtel qui devait lui servir à boire fut averti de ne lui apporter que de l'eau ; c'est ce qu'il fit. Mais, lorsqu'elle la goûta, elle trouva que c'était de l'excellent vin. Elle lui en fit sa plainte, et, lui rendant la coupe, elle le pria secrètement de lui apporter ce qu'elle avait ordonné. Le maître d'hôtel l'assura qu'on ne lui avait point présenté autre chose ; et néanmoins, pour la satisfaire, il renvoya derechef chercher de la même eau. Mais lorsqu'elle en goûta, elle trouva encore que c'était du vin, parce que Notre-Seigneur, pour honorer sa servante, voulut renouveler en sa faveur le premier miracle qu'il avait fait publiquement étant sur la terre. La Sainte croyant qu'on la trompait, obligea le maître d'hôtel de goûter lui-même si ce qu'il lui présentait n'était pas du vin. Il en goûta, et fut obligé d'avouer que ni la Bavière, ni l'Autriche, ni l'Alsace, ni la France, ni la Grèce et même l'île de Chypre n'en produisaient de meilleur. Pour s'assurer une dernière fois qu'il n'y avait point de fraude, il alla puiser l'eau lui-même et l'apporta à l'abbesse. Celle-ci, en ayant goûté, trouva que c'était du vin de même nature que le précédent. Ainsi, elle reconnut le miracle, et toute la compagnie le reconnut aussi et admira la bonté de Dieu, qui relève l'humilité et la mortification de ceux qui s'étudient à lui plaire.
Les honneurs que ce prodige fit rendre à sainte Mechtilde l'engagèrent à retourner promptement dans son monastère. Elle n'y fut pas plus tôt arrivée, qu'on lui présenta une fille muette et possédée d'un démon qui lui faisait faire une infinité d'actions honteuses et extravagantes. Les sœurs avaient tâché de la délivrer en son absence ; mais elles n'avaient pas mieux réussi que les disciples du Fils de Dieu, lorsqu'ils tâchèrent de guérir le démoniaque sourd et muet, dont il est parlé en saint Marc, chapitre ix. Mais la Sainte, qui était remplie de l'Esprit de Jésus-Christ, ayant fait sa prière, et ayant ensuite commandé au démon de sortir du corps de cette chrétienne, il fut contraint d'obéir, et ne put résister à la force de la parole de cette vierge incomparable. Ce nouveau miracle, en faisant connaître de plus en plus son grand mérite, servit aussi beaucoup à encourager les religieuses et à les enflammer du désir de la perfection. Elles couraient toutes avec leur sainte abbesse aux « noces du Fils du Roi » ; il y en eut qui arrivèrent plus tôt qu'elle par une mort précieuse devant Dieu et devant les hommes. Pour elle, n'étant pas encore fort âgée, elle eut révélation que son décès était proche, et qu'elle devait retourner à Diessen, lieu de sa naissance et de sa profession, pour y attendre l'heureux moment de sa délivrance et de son couronnement.
Elle s'y rendit au plus tôt, y fut reçue comme la mère et la dame du monastère, et s'y adonna avec une nouvelle ferveur à tous les exercices qui préparent une âme à paraître sûrement devant Dieu. Ayant encore assez de force, elle fit une puissante exhortation aux sœurs ; les reprenant de ce qu'il y avait encore des jalousies et des démêlés entre elles, elle leur dit que « ni leurs jeûnes, ni leur abstinence et leurs veilles, ni leur diligence à assister aux divins offices, ni leur promptitude à obéir aux commandements de leurs supérieurs, ni l'éclat de leur virginité ne leur serviraient de rien, si elles n'avaient la charité et l'amour mutuel dans le cœur, et ne les faisaient paraître dans leurs actions ». Ensuite, ayant fait venir son père et sa mère, elle les supplia instamment que, puisqu'ils ne lui avaient point donné de dot, et qu'elle ne prétendait point hériter de leurs grands biens, ils eussent la bonté de donner à ce couvent de Diessen toute la dîme qui leur appartenait autour de Diegen-sur-l'Issoire. Elle obtint aisément ce qu'elle souhaitait, parce que ses parents étaient pieux, et qu'ils donnaient volontiers une partie de leurs terres aux pauvres et aux monastères. Par ce moyen, ce couvent eut de quoi subsister honnêtement avec les frères qui étaient destinés pour l'assistance spirituelle des religieuses.
Le jour qu'on commença à recevoir les revenus, Berthold, père de la Sainte, donna à cette sainte communauté un innocent festin. Dans la crainte que Mechtilde n'y prît point part, et se contentât de pain et d'eau avec des légumes, le directeur lui commanda pour ce jour-là de manger de la viande et de boire du vin ; ce qu'elle n'avait point fait depuis son enfance. Néanmoins, sacrifiant son jugement et sa volonté à celle de son père spirituel, elle fit ce qui lui était commandé, et, au sortir du réfectoire, comme les religieuses allaient au chœur en psalmodiant, une voix fut entendue d'en haut, qui disait : « Ô bienheureuse Mechtilde, sache que tu as été reçue aujourd'hui, non pas avec Esau le réprouvé, mais avec Elie qui a été transporté dans les airs ». Cette parole la consola merveilleusement, et donna aussi un souverain contentement à toute cette assemblée de saintes filles. Elles n'eurent pas de peine après cela à lui accorder ce qu'elle leur demanda : c'était qu'une partie des revenus que son père leur avait donnés, fut destinée à faire l'aumône aux pauvres et aux nécessiteux, en sorte qu'on ne la refusât jamais à personne.
Cependant le temps approchait où cette sainte colombe devait s'envoler dans le sein du Fils de Dieu ; elle guérit auparavant une fille qui s'était crevé l'œil avec son poinçon. Étant au lit de la mort, elle vit d'un côté les démons qui lui reprochaient quelque chose : ce qui la fit paraître un peu triste ; mais, au même moment, elle vit les anges qui repoussaient ces esprits infernaux, et qui l'attendaient pour la porter dans le ciel : ce qui la fit sourire pour la première fois de toute sa vie. La sainte Vierge lui apparut aussi avec une grâce et une beauté inestimables. C'est ce qui lui fit détourner le tableau de la même Vierge qu'on lui présentait, parce que l'image était inutile là où la vérité paraissait en elle-même. Elle avait déjà reçu les sacrements que l'Église donne aux malades pour les secourir à l'heure importante de la mort ; mais on croit qu'elle communia encore de la main des anges peu de temps avant d'expirer, car on la vit ouvrir la bouche et avancer la langue, la retirer et ensuite avaler quelque chose, comme on fait en recevant le corps de Jésus-Christ, et on la vit aussi faire de même qu'un prêtre qui boit le précieux calice de son sang. Cette action fut suivie d'un souffle presque imperceptible, qui la fit entrer dans la jouissance claire et manifeste de celui qu'elle avait reçu sous les espèces du Sacrement. Ce qui arriva le 6 juillet, vers l'année 1160.
Ses obsèques se firent avec la plus grande solennité ; bien que son corps fût si maigre, qu'on n'y voyait qu'une peau collée sur des os, son visage néanmoins était beau, luisant, agréable et comme couleur de rose. Elle fut portée en procession, en présence d'un grand concours de nobles et de peuple, en l'église de Diessen, devant l'autel de saint Jean-Baptiste. Les luminaires qu'on portait en cette cérémonie ne se purent éteindre, quoique le vent fût si impétueux, que les hommes mêmes avaient de la peine à se soutenir. Plusieurs miracles se firent aussitôt après à son tombeau. Les cheveux de sainte Mechtilde de Diessen furent d'un merveilleux secours contre les tonnerres et les tempêtes, et c'était assez de les suspendre en l'air pour en arrêter la fureur. On rapporte que cette merveille s'est renouvelée si souvent dans le pays, qu'il n'y a personne qui en doute.
Il ne faut pas confondre sainte Mechtilde de Diessen, dont nous venons de raconter la vie, avec sainte Mechtilde de Spanhein, dont il a été question au 26 février, ni avec une autre sainte Mechtilde, honorée le 10 avril.
On représente sainte Mechtilde : 1° sur son lit de mort ; à ses côtés des anges lui apportent le saint Viatique ; 2° guérissant, par le simple attouchement, une de ses religieuses qui avait perdu la vue ; 3° avec Jésus-Christ dépeint trônant dans son cœur.
Acta Sanctorum.
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## SAINTE SEXBURGE,
## ABBESSE D'ELY, EN ANGLETERRE (Fin du VIIe siècle).
Sainte Sexburge était fille du pieux Anna, roi des Est-Angles, et d'Hércawide, sœur de sainte Bible. Elle fut élevée avec beaucoup de soins dans les principes de la piété et jeta, dès son enfance, les fondements de cette éminente vertu qui la rendit si recommandable le reste de sa vie. Elle épousa Ercumbert, roi de Kent, et elle fortifia, autant par ses exemples que par ses conseils, les excellentes dispositions que ce prince avait reçues de l'Auteur de la nature. Elle le seconda de toutes ses forces dans les entreprises qu'il forma pour procurer l'avancement de la piété et le bonheur des peuples ; elle lui fut aussi d'un grand secours dans les sages lois qu'il porta pour extirper les restes de l'idolâtrie et pour faire observer le Carême, ainsi que les autres ordonnances de l'Eglise, dans tous ses États. Sa ferveur et son humilité excitaient le respect et l'admiration ; sa bienfaisance et sa charité pour chacun de ses sujets, et principalement pour les pauvres, lui gagnaient tous les cœurs.
Depuis longtemps, elle désirait pouvoir servir Dieu dans la retraite. Elle voulut au moins faciliter aux autres le moyen de vaquer nuit et jour, pour elle, aux exercices de la prière. Ce fut ce qui la détermina à fonder un monastère de religieuses dans l'île de Shepey, sur la côte de Kent ; mais elle ne l'acheva qu'en 664, après la mort de son mari. La communauté fut en peu de temps composée de soixante-quatorze religieuses.
Sexburge, frappée de la réputation qu'avait le monastère d'Ely, s'y retira, avant l'année 679, pour ne plus s'occuper que de sa sanctification ; elle en eut le gouvernement après sainte Ethelréde ou Andry, sa sœur. Il y avait quinze ans qu'elle était abbesse, lorsqu'elle fit lever de terre le corps de cette Sainte. Elle mourut dans un âge fort avancé, le 6 juin, vers la fin du VIIe siècle.
Le monastère de Shepey, connu sous le nom de Mynster de Shepey, fut détruit par les Danois. On le rebâtit en 1130, et Guillaume, archevêque de Cantorbéry, la dédia sous l'invocation de la sainte Vierge et de sainte Sexburge. Il a eu des religieuses bénédictines jusqu'à la destruction des abbayes en Angleterre.
Tiré de Godescard.
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## LES SAINTES MACRINE, PÉZENNE ET COLOMBE, VIERGES. 101
Événements marquants
- Entrée au monastère de Diessen à l'âge de 5 ans
- Élection comme abbesse de Diessen
- Réforme du monastère d'Edelstetten sur ordre de l'évêque
- Voyage à la cour de l'empereur Frédéric Barberousse
- Retour et mort au monastère de Diessen
Miracles
- Transformation de l'eau en vin à la table de l'empereur
- Délivrance d'une possédée muette
- Guérison d'une religieuse ayant perdu la vue
- Communion de la main des anges sur son lit de mort
- Préservation des luminaires du vent lors de ses obsèques
Citations
Humilitas in honore honor est ipsius honoris ac dignitas dignitatis.